LIBAN DERACINÉ

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L'autobiographie n'a jamais été l'histoire d'une vie ; elle est sa mémoire. A quelles opérations se livre l'ethnologue pour transformer un témoignage oral ou un document écrit ? quels niveaux d'interprétation le texte ainsi transmis présente-t-il ? Quatre argentins, fils et filles d'immigrants libanais, racontent ici leur existence. Tous les quatre sont nés dans la patrie d'adoption. Ils représentent la deuxième génération, celle où les conflits de cultures se posent avec acuité et où s'élaborent les nouveaux modèles de comportement et de pensée issus des systèmes de valeurs en présence.
Publié le : mardi 1 septembre 1998
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EAN13 : 9782296368774
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LIBAN DÉRACINÉ
Immigrés dans ['autre AmériqueDU MÊME AUTEUR
La «République" jésuite des Guaranis (1609-1758) et son
héritage, Paris, Perrin-Unesco, 1995. Traduit en
espagnol.
Retour au Parana. Chronique de deux villages guaranis,
Paris, Hachette, "Pluriel-Intervention" 1993.
Cultures et droits de l'homme, Paris, Hachette, coll.
"Pluriel-Intervention" 1992. Traduit en allemand et en
italien.
Béchir Gemayel ou l'esprit d'un peuple, Paris, Anthropos,
1984.
L'identité culturelle. Relations interethniques et problèmes
d'acculturation, Paris, Anthropos, 1981, 1986 - 3ème
édition, "Pluriel" Hachette, 1995.
Le bilinguisme arabe-français au Liban (essai
d'anthropologie culturelle), Paris, PUF, 1962.
Enquêtes sur les langues en usage au Liban, Beyrouth, coll.
"Recherches de l'Institut des Lettres Orientales", 1961.
Anatomie de la francophonie libanaise (Sélim Abou,
Choghig Kasparian, Katia Haddad), Publication
AUPELFIUREF et Université Saint-Joseph de Beyrouth,
Ed. FMA, 1996.
La population déplacée par la guerre au Liban (Robert
Kasparian, André Beaudoin, Sélim Abou), Paris,
L'Harmattan, 1995.
Une francophonie différentielle (sous la direction de Sélim
Abou et Katia Haddad), Paris, L'Harmattan, 1994.
@ L'Harmattan, 1998
ISBN: 2-7384-6884-5Sélim ABOU
LIBAN DÉRACINÉ
Immigrés dans l'autre Amérique
L'Harmattan L 'Harmattan Inc.
5-7. rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9Collection Anthropologie - Connaissance des hommes
dirigée par Olivier Leservoisier
Dernières parutions
Michel BOCCARA, La religion populaire des Mayas, entre métamorphose
et sacrifice, 1990.
Claude Rtl'ÈRE, Union et procréation en Afrique, 1990.
Laurent VIDAL,Rituels de possession dans le Sahel. Préface de Jean
Rouch, 1991.
Inès de LA TORRE,Le Vaudou en Afrique de l'Ouest, rites et traditions,
1991.
Suzanne LALLEMAND, L'apprentissage de la sexualité dans les Contes de
l'Afrique de l'Ouest.
Noël BALLlF, Les Pygmées de la Grande Forêt.
Michèle D'.':':HER,Prix des épouses, valeur des soeurs, suivi de Les
représentutions de la Maladie. Deux études sur la société Goin
(Burkina Fa.w).
Nambala !<ANTE (avec la collaboration de Pierre Emy), Forgerons
d'Afrique Noire. Transmission des savoirs traditionnels en pays malinké, 1993.
Véronique BOYER-ARAUJO, Femmes et cultes de possession au Brésil,
les compagnons invisibles, 1993.
N. REVEL et D. REy-HuLMAN, Pour une anthropologie des voix, 1993.
Albert de SiJRGY, Nature etfonction desfétiches en Afrique Noire, 1994.
Marie-Christine ANEST,Zoophilie, homosexualité, rites de passage et
initiation r"usculine dans la Grèce contemporaine, 1994.
Philippe GESLIN, Ethnologie des techniques. Architecture cérémonielle
Papago au Mexique, 1994.
Suzanne L."LLEMAND, Adoption et mariage. Les Kotokoli du centre du
Togo, 1994.
Olivier LESERVOISIER, La question foncière en Mauritanie. Terres et
pouvoir dans la région du Gorgol, 1994.
Xavier PÉRON, L'occidentalisation des Massaï du Kenya, 1995.
Albert de SURGY, La voie des fétiches, 1995.
Paulette RouLON-DoKo, Conception de l'espace et du temps chez les
Gbaya de Centrafrique, 1996.
René BUREAU, Bokaye! Essai sur le Buritifang du Gabon, 1996.
. Albert de SURGY (dir.), Religion et pratiques de puissance, 1997.
Eliza PELIZZARI, Possession et thérapie dans la corne de l'Afrique, 1997.
Paulette RouLON-DoKo,Chasse, cueillette et culture chez les Gbaya de
Centrafrique, 1997.A Marisa Micolis
qui est à l'origine de ce livre
A Nayla, Carlos, Amalia et Enrique
qui en sont les vrais auteursAVANT-PROPOS
La société industriel1e compense la sécheresse de son
positivisme par un goOt immodéré de l'utopie. Tout
document attestant un mode de vie exo~ène a la faveur du public,
qu'il lui inspire des motifs supplementaires d'accusation à
l'encontre de sa propre culture, ou qu'il fournisse à son
imagination fiévreuse ces modèles d'archaïsme et de
primitivité dont el1eexcel1e à nourrir ses visions prospectives. Cela
explique, en partie du moins, le succès du document
autobiographique, lorsqu'il vient d'un autre continent ou d'une
autre époque.
Ce n'est pas l'exotisme du document qui est ici en cause,
mais l'usage qu'on en peut faire. Le document peut être
reçu comme un objet de consommation propre à apaiser
l'imagination en mal de romantisme; il peut être accueilli
comme un objet de connaissance, apte à féconder
l'intelligence en quête d'autres arrangements culturels. Dans un cas
il y a méconnaissance et mépris de l'altérité, dans l'autre
reconnaissance et respect de la différence.
Ces deux attitudes sont possibles devant toute histoire de
vie, qu'el1e soit imaginée de toutes pièces par un romancier
ou recueillie sur le terrain par un ethnologue. A travers le
personnage dont il raconte l'existence, le romancier peut
aussi décrire avec précision un milieu social et culturel
déterminé. On ne s'est pas fait faute, ces derniers temps, de
souligner la parenté qui existe entre une certaine littérature
romanesque de type réaliste et les témoignages
biographiques dont se prévaut l'ethnologie. Et, de peur que, dans
l'opinion des lecteurs, Oscar Lewis n'aille rejoindre le rang
des romanciers, on s'est hâté de déclarer Balzac sociologue.Liban déraciné8
Le discours autobiographique
Pourtant l'histoire de vie romancée et le document
autobiographique diffèrent profondément. Mais ce n'est ni
l'intention de l'écrivain, ni le comportement du lecteur qui
manifestent cette différence, c'est le discours lui-même. Et
lorsque, aujourd'hui, le romancier abandonne à
l'ethnologue ou au sociologue la représentation du réel, pour
s'engager délibérément dans l'exploration de l'imaginaire,
lorsqu'il renonce à l'exactitude de la transcription verbale, pour
s'adonner à la pure invention stylistique, il ne fait que
porter à son extrême limite la différence qui a toujours existé
entre son écriture et celle de l'enquêteur.
Dans ces deux genres de la communication verbale que
sont le roman et le reportage, le discours n'obéit pas aux
mêmes lois de composition et n'exerce pas identiquementses
diverses fonctions linguistiques. Quand le destinateur est un
romancier, le message est privilégié par rapport aux autres
facteurs de la communication. Quelque réaliste qu'il soit, le
romancier ne décrit pas le phénomène tel qu'il est: il en
construit une sorte de modèle réduit conforme à sa
sensibilité et à son idée propres. Pour obtenir cette transmutation, il
soumet le code linguistique à une alchimie subtile, grâce aux
jeux de la sélection et de la combinaison: il le sollicite ainsi
à la figuration symbolique et à la magie évocatoire. Le
contact entre destinateur et destinataire se trouve, de ce fait,
qualitativement modifié: il n'est plussoutenuque par la vertu
du contraste, inhérente aux oppositions différentielles qui
structurent les diverses formes de l'expression linguistique.
Quant au contexte réel qui a pu servir de point de départ au
discours, il n'est plus en somme qu'un « pré-texte ». La
description qu'en transmet le message est surdéterminée : eUe
le traduit, le transpose, le met en scène beaucoup plus
qu'elle ne le reproduit. L'image ainsi obtenue peut sembler plus
« vraie» que l'original. Elle est simplement plus suggestive,
car le problème de la vérité, c'est-à-dire de l'adéquation du
message au contexte, ne se pose plus ici que de manière
secondaire et marginale. Ce qui prime, c'est la présence du
message en lui-même et non pas son rapport à un phénomène
extra-linguistique; c'est le regard du romancier sur la réalité
et non pas la réalité nue. La fonction référentielledu discours
a été oblitérée par sa fonction poétique. Balzac est sans doute
mieux qu'un sociologue, mais il n'est pas sociologue.Avant-propos 9
11 en va autrement lorsque le destinateurfait œuvre de
reporter. Aucun des facteurs de l'acte de communication ne
jouit d'un quelconque privilège et aucune des fonctions
linguistiques correspondantes n'exerce un rôle dominant. Le
discours a la banalité de la parole quotidienne. Le montage
du texte peut sans doute accroître la densité de
l'information, mais celle-ci n'en subit aucune modification
qualitative. Dès lors, la fonction référentielle du discours opère
normalement et le destinataire est directement renvoyé au
phénomène dont on parle. Ce qui importe ici, c'est bien la
fidélité du message au contexte. Il est vrai que le document
autobiographique est simplement recueilli par l'ethnologue
et qu'il est le discours de la personne qui raconte sa vie et
décrit son milieu. Celle-ci peut donc se comporter comme le
romancier: dans le but de transmettre l'essence du
phénomène observé, elle peut privilégier le regard et la parole aux
dépens de ce qu'eUe voit et de ce qu'elle dit. Par exemple,
au lieu de présenter sa maison ou la place du village, elle
peut se plaire à les mettre en scène, comme Giulietta,
libérée de ses démons intérieurs, ouvrait toutes grandes à
l'espoir les fenêtres de son appartement, à la fin du film de
Fellini. Mais l'habileté de l'enquêteur consiste précisément
à lui en ôter la tentation et les moyens et à l'acculer à la
banalité du reportage.
Les jeux de langage
La relation entre l'enquêteur et l'enquêté est sans doute
ambiguë: elle suscite des jeux de langage. Toute langue
comporte une pluralité de sous-systèmes linguistiques en
rapport avec des situations sociales déterminées: le langage
de salon n'est pas Je langage de caserne et l'amour n'entend
pas l'idiome des affaires. La langue a ses jeux comme
l'orgue les siens et, dans une relation duelle, c'est
l'interlocuteur qui, à l'instar de l'organiste, détermine le registre en
fonction de la pièce à exécuter. On n'utilise pas le mêmejeu
de langage quand l'interlocuteur est senti comme un Ami ou
quand il est perçu comme un Juge.
Quand la relation entre les deux partenaires est un rapport
d'inégalité, le narrateur met immédiatement en œuvre le
registre du langage conventionnel. La surabondance des
clichés, le recours constant à la définition des mots et à la10 Liban déraciné
subordination des propositions, l'usage exc1usif du style
indirect dans la transcription des dialogues, attestent un
langage équationnel soucieux de réduire tous les contenus à
des faits de pensée. Ce langage du formalisme est aussi
celui de la dissimulation et de la justification. La censure
qui s'exerce sur les signes linguistiques de l'affectivité et
l'expressivité correspondante des sentiments, manifeste la
volonté de taire tout ce qui a trait à la vie intime. La
tournure « écrite» du discours et l'effort de rationalisation
qu'elle recouvre attestent une tendance évidente à
l'autojustification. Dès lors, on est certain que le narrateur a
sélectionné, dans la trame de sa vie, les séquences et les faits
susceptibles de le valoriser aux yeux de J'ethnologue et
d'exorciser, à ses propres yeux, le pénible sentiment d'être
dominé. Prisonnier d'une telle logique, il va même se laisser
entraîner sur la voie de l'affabulation.
Quand la relation entre l'enquêteur et l'enquêté est un
rapport d'égalité, le discours autobiographique porte toutes les
marques du langage spontané. L'abondance des mots
familiers et des superlatifs, la fréquence des exclamations et des
imprécations, l'usage constant de la coordination, la
dislocation des constructionssyntaxiques,la restitutiondesdialogues
dans le style direct,la tournureexclusivement« orale» du
discours, sont autant d'éléments linguistiques
caractéristiques d'une affectivité qui se livre. Ce langage de la
spontanéité est aussi celui de la confiance et de la confidence. Le
sentiment d'être pleinement reconnu stimule, chez le
narrateur, le désir de se faire mieux connaître de son interlocuteur.
« Je n'auraisjamaispensé,dit Carlos,quemachiennedevie
puisse intéresser quelqu'un dans ce bas monde! »
L'affabulation, la dissimulation, la réticence prennent, aux
yeux du narrateur, la figure du mensonge à soi-même. Dès
lors, il n'a plus qu'une visée: raconter sa vie telle qu'elle
est, ou plus exactement telle qu'HIa perçoit. Lui aussi
sélectionne, mais c'est une sélection naturelle, ceUe qu'opère la
mémoire dans l'infinie masse des événements qui
remplissent une vie et que signalent, dans le texte, les associations
verbales ou thématiques. So11icitépar l'enquêteur à la
fidélité chronologique, le narrateur restitue toute la trame de vie
dont sa mémoire est capable. L'autobiographie n'a jamais
été une histoire de vie, eUeest la mémoire d'une vie.
Mais il arrive qu'un discours autobiographique
apparemment apprêté soit le fait d'un narrateur confiant. Pour celui-Avant-propos 11
ci, l'ethnologue a bien la figure de l'Ami et il entend lui
parler le langage de la confidence; mais il y a longtemps qu'il
a intériorisé la figure du Juge, au point de tarir au fond de
lui-même les sources de la spontanéité. Son discours a tous
les attributs linguistiques de l'académisme, mais le jeu de
langage n'est pas dfi ici à la situation particulière créée par
l'enquête. Il est dans la nature de ce discours d'être
artificiel, parce qu'il procède d'une conscience prisonnière du
processus de rationalisation et du besoin de justification
qu'il indique. Amalia n'est pas moins sincère que Nayla,
Carlos ou Enrique. La preuve en est qu'elle n'hésite pas à
relater des faits pour eUe humiliants. EUe se dit donc teUe
qu'eUe est en réa1ité, mais sa réalité est d'être cette
conscience qui sans cesse se juge, se justifie et doute de sa
justification, au point d'appeler parfois l'enquêteur à son
secours. C'est donc bien la mémoire fidèle de sa vie
qu'elle aussi communique.
Le discours et son autre
La mémoire d'une vie, telle que la recueille l'ethnologue
semble n'être qu'un effet de surface. C'est l'histoire que
reconnaît le sujet et à laquelle il s'identifie. Elle consiste
dans l'ensemble des souvenirs qui ont immédiatement accès
à la conscience et au discours. Or il y a une autre histoire,
faite des souvenirs ignorés du sujet lui-même, enfouis dans
son inconscient et réfractaires au discours. C'est cette
mémoire souterraine que le psychanalyste s'emploie à faire
accéder à l'expression. Deux genres d'autobiographies,
deux visées, deux méthodes.
Le discours biographique sur lequel opère le
psychanalyste diffère radicalement de celui que recueille l'ethnologue.
Axé sur la relation des rêves et les associations libres, il est
essentiel1ement langage de l'imagination et, aux yeux du
psychanalyste, verbalisation du Désir. La chaîne des
signifiants qui le constitue recouvre deux séries de signifiés:
celle voulue par le narrateur, que le discours exprime; celle
ignorée de lui, qu'il occulte. Le signifié occulte est lui-même
un discours symbolique, qui renvoie aux structures
profondes du psychisme et qui a ses signes, ses règles, sa
syntaxe propres. Cette nouvelle chaîne de signifiants recouvre
un signifié fondamental, qui est le jeu des motivationsLiban déraciné12
profondes issues des pulsions instinctueUes et du complexe
dans lequel el1es peuvent se fixer. Les deux lignes
sémantiques selon lesquel1es se développe le discours manifeste
- le procès métaphorique fondé sur les rapports de
ressemblance et le procès métonymique fondé sur les rapports
de contiguïté - déterminent les points de rupture à travers
lesquels peut faire irruption le discours symbolique. II y faut
l'intervention du psychanalyste qui, lui aussi, tient un
discours manifeste, apparemment déterminé par les
contingences de l'entretien, et sous-entend un discours clinique,
dicté par le protocole de la cure. Dans cette partie à quatre
s'opère le transfert, qui est la chance d'émergence du
discours symbolique du patient, de son histoire «oubliée ». En
dernière analyse, cette histoire est moins une suite
d'événements qu'une série de motivations, clés véritables des
conduites que le sujet expliquait par d'autres motivations,
faUacieuses. Ce que le discours symbolique enfin délivré
révèle en général, ce sont les complexes qui perturbent la
structuration de la personnalité à partir de la situation
œdipienne fondamentale; c'est le difficHe cheminement de
l'eros individuel à travers les embûches que dresse
inlassablement devant lui le logos de la société
C'est que l'eros n'est individuel que parce qu'il a son
origine dans le biologique, et le logos n'est social que parce
qu'il jaillit de J'être-ensemble des consciences: ils ne sont
donc pas du même ordre. Mais on ne peut pour autant les
séparer: ils se compénètrent et s'utilisent réciproquement à
toutes les étapes de leur développement. Les forces
instinctueUesde l'individu sont, dès sa naissance, modelées par les
normes sociales et les valeurs culturelles de son milieu. Les
manifestations du Désir et les complexes dans lesquels eUes
peuvent se crista11iserépousent des formes diverses suivant
les sociétés qui leur servent de cadre. A l'inverse, pour
l'élaboration de ses valeurs, de ses symboles, de ses mythes,
issus de l'être-ensemble des consciences, la société utilise
tout l'arsenal gestuel du Désir. Dès lors, ce que présente
J'autobiographie analytique, comme un problème à
résoudre, ce sont les pulsions entravées ou condamnées par
l'appareil des contraintes sociales. Ce que présente
l'autobiographie ethnologique, c'est cet appareil lui-même, en
tant qu'il pose problème aux pulsions individuelles. L'une
envisage le phénomène total à partir du plus individuel,
l'autre à partir du plus coI1ectif.Avant-propos 13
Le discours autobiographique que recuei11el'ethnologue
est axé sur la relation chronologique des faits et la
description du milieu social. II est essentiellement discours de la
raison. II décrit le processus de socialisation du narrateur, le
développement de sa conscience en interrelation constante
avec les autres consciences. Mais l'être-ensemble des
consciences n'est pas régi par un logos uniforme. II est le
lieu de rencontre du logos individuel étroitement soumis à
toutes les pulsions de l'eros, et du logos social qui a son
déterminisme propre. Si bien que la raison, dans l'individu,
a ses frustrations comme le désir et, comme lui, ses
déviations qui se terminent au processus de rationalisation. Là
aussi, la chaine des signifiants qui constitue le discours
manifeste recouvre deux séries de signifiés. La première,
visée par le narrateur, consiste dans l'histoire de sa
socialisation telle qu'il la reconnaît et qu'il l'explique. La
deuxième, ignorée de lui, forme elle-même un discours
symbolique, dont la chaîne des signifiants réside dans la série des
répétitions thématiques et dont le signifié axial est la
rationalisation, vérité de l'explication i1lusoirefournie par le
narrateur. La rationalisation renvoie, en dernière analyse, au
monde du Désir, au seuil duquel s'arrête précisément la
biographie ethnologique et commence la biographie analytique.
Ce que dévoile la première, c'est le genre de problèmes que
pose la socialisation de l'individu dans le cadre d'une
société et d'une culture déterminées.
Du discours au texte
Le texte autobiographique que l'ethnologue livre à la
lecture et à l'interprétation ne peut avoir la configuration du
discours oral. Mais cette infidélité matérielle obligée
n'entraîne pas nécessairement une infidélité au message
luimême. Les deux opérations auxquel1esl'enquêteur soumet
le récit - l'élaboration du texte et sa traduction - jouent
sur les conditions de la communication et non sur la
communication même.
Uélaboration du texte implique deux activités
complémentaires : le découpage des séquences et leur montage en
un récit continu. Le matériel recueilli est la somme des
récits partiels obtenus au cours d'entretiens successifs qui
ont pu s'étaler sur une durée considérable. Chacun de ces14 Liban déraciné
récits comporte un certain nombre de séquences qui sont
autant d'unités événementiel1es ou thématiques. Mais un
événement multiple, comme la maladie de la mère de
Nayla, peut se décomposer à son tour en une série de
sousévénements simples et tel1e tirade de Carlos sur ses
aventures érotiques comporte une pluraHté de sous-thèmes
élémentaires. Le découpage du récit consiste à discerner et
isoler ces unités complexes ou élémentaires et, si on les sépare
matériellement, à les affecter d'une référence précise à la
place qu'elles occupaient dans le discours oral. C'est là un
travail d'annotation et de numérotation encore extérieur au
discours lui-même.
C'est le montage du texte qui modifie les conditions de la
communication. II n'affecte en rien la littéralité du discours,
mais vise à intensifier la densité de l'information. Une
démarche préalable consiste à éliminer les séquences
purement anecdotiques sans rapport signifiant ni à la biographie
du narrateur, ni à sa personnalité; à supprimer, à J'intérieur
des séquences, les nombreuses redites qui ne recèlent ni une
répétition thématique, ni un effet de langage personnel,
mais sont dues simplement à l'étalement et à la
fragmentation du récit dans le temps; à écarter les rares séquences
constituées par une intervention un tant soit peu longue de
l'enquêteur et à biffer, dans les séquences retenues, les
questions qu'il a pu poser au narrateur pour l'amener à plus
de précision ou d'explicitation.
Le montage proprement dit consiste à agencer les
séquences retenues en un récit continu et définitif. L'ordre à
suivre ne peut être que celui qui a présidé au discours oral
lui-même: tantôt chronologique et tantôt thématique. Nayla,
par exemple, raconte la première partie de sa vie selon un
ordre chronologique relativement serré. Pour la deuxième
partie, elle adopte résolument l'ordre thématique: la vie de
travail; la vie de loisir; la vie amoureuse; les relations
familiales ; les conflits intérieurs. Mais la ligne chronologique
est parfois interrompue par de courts développements
thématiques, dont le contenu événementiel chevauche les deux
tranches de diachronie ainsi séparées. Et la ligne thématique
comporte des indications de temps suffisantes pour que le
lecteur puisse reconstituer la succession chronologique des
événements. Dans les trois autres biographies, les deux
ordres alternent de manière moins systématique et selon des
proportions variables. Mais il n'en est aucune où la succes-Avant-propos 15
sion chronologique, directement ou indirectement présente,
ne soit parfois brisée par une rétrospection ou une
anticipation chargée de signification psychologique. Le montage ne
peut donc se réaliser que selon l'ordre du discours oral. La
seule initiative que se permet l'enquêteur est d'intégrer, à
une séquence donnée, une précision apportée plus tard dans
le discours oral et qui, lors du découpage, a fait l'objet d'une
unité élémentaire.
La traduction recouvre également deux activités
différentes. Traduire, c'est d'abord faire passer le discours d'une
langue dans une autre; c'est trouver les équivalents
lexicaux et syntaxiques qui permettent de restituer non
seulement le contenu exact du message, mais le jeu de langage
dans lequel il est communiqué. L'ethnologue ne peut, sans
gauchir le message, se soustraire à cette exigence et aux
servitudes bien connues qu'elle implique. Pour l'interprétation
du document, ce qui est dit n'est pas plus important que la
manière de le dire. A cet égard, il est vrai que la tournure
orale du discours est presque impossible à traduire de
manière satisfaisante, parce qu'elle est étroitement liée au
terroir et que le vocabulaire y est très particularisé. Mais la
difficulté n'est insurmontable que lorsqu'il s'agit du parler
populaire. Le parler des classes moyennes est au contraire
assez proche de la tournure écrite ou littéraire, son
vocabulaire est assez abstrait et général, pour que la transcription
ne se solde pas par une véritable trahison. Quoi qu'il en soit,
la traduction doit s'efforcer de rendre compte du jeu de
langage qui domine le discours et manifeste l'attitude
profonde de l'enquêté vis-à-vis de l'enquêteur; des qualités
linguistiques qui caractérisent le discours et renvoient au
niveau socio-culturel du narrateur; des trouvailles
linguistiques qui émaillent le discours et indiquent la liberté
relative du sujet par rapport à la langue usuelle et à l'ethos
qu'elle exprime. Si le parler de Nayla, véhément, chaud, coloré
est si différent du étale, froid et terne d'Amalia, c'est
que l'une saisit la vie à bras-Ie-corps et l'autre tend à s'en
évader. Le parler laborieux d'Enrique reflète les lenteurs de
son existence, et Carlos prend la parole comme il prend la
vie, avec le même brio et la même insolence.
Traduire, c'est aussi faire passer le récit de l'oralité à
l'écriture. Le discours vivant s'accompagne de gestes et
d'intonations qui affectent la parole de nuances diverses. D
est sans doute légitime de négliger ces éléments qui n'ont16 Liban déraciné
pas, à strictement parler, d'équivalent écrit. Mais il est aussi
possible de chercher à les rendre par des artifices d'écriture
ou par l'adjonction d'épithètes et d'adverbes adéquats. Par
exemple,si le mot « formidable» est souligné, dans le
discours, par un allongement de syllabes ou un geste expressif,
le traducteurpourraécrire « for-mi-da-ble» ou « vraiment
formidable ». Pour retrouver une intonation marquée, il
dispose de sa mémoire et, aux fins de vérification, de la bande
enregistrée, à laquelle il lui est toujours loisible de revenir;
pour retrouver un geste éloquent, il ne dispose que de sa
mémoire et peut donc se laisser abuser par ses impressions
du moment. Mais, malgré ces possibles incursions de la
subjectivité, somme toute vénielles, la tentative de rendre
dans l'écriture ces éléments affectifs propres à l'oralité, est
plus proche du souci d'objectivité que l'apparente
neutralité qui consiste à les laisser échapper. Dans un tout autre
ordre, il est une difficulté que l'art de traduire le plus
consommé ne peut vaincre: c'est l'ostracisme qu'exerce le
discours oral en général sur certaines formes grammaticales
dont un texte écrit ne peut se dispenser. Le passé simple n'a
pas droit de cité dans le français parlé, mais un texte
narratif d'une centaine de pages, qui n'utiliserait que le passé
composé, serait insoutenable à la lecture. Chaque langue a
ses défenses contre qui prétend la domestiquer. Et c'est
peut-être la suprême ironie du français que d'obliger le
traducteur, soucieux de faire passer l'oralité dans l'écriture, à
relire cent fois son texte pour savoir quel dosage des deux
formes grammaticales est capable de résorber l'artificialité
du passé simple dans le naturel du passé composé.
Les trois lectures du texte
Ainsi élaboré et traduit, le texte autobiographique
constitue une précieuse source d'information. Il est susceptible de
trois 1ectures. La première est la lecture événementielle ou
diachronique. De par sa nature, l'autobiographie est un récit
historique, une succession chronologique d'événements.
Mais elle conjugue trois temporalités distinctes. Le temps
dominant est le temps de durée moyenne et de rythme
modéré dans lequel s'inscrivent les faits et gestes qui jalonnent la
vie du narrateur, depuis son enfance jusqu'au moment
actuel. Beaucoup plus court et rapide, se présente, parinter-Avant-propos 17
mittence, le temps de ce qu'on peut appeler les biographies
parallèles: vies de parents, d'amis ou d'autres individus,que
le narrateur résume totalement ou partiellement, en raison de
leur incidence sur sa propre existence à un moment
déterminé. Ce n'est évidemment pas en soi que le temps de ces
biographies est court et rapide, mais tel qu'il est vécu et
récapitulé par le narrateur lui-même. Comme une toile de fond,
s'étale, long et lent, le temps de l'histoire sociale dans
laquelle s'insère la vie du narrateur. C'est, par exemple, ici
l'histoire de la collectivité d'émigrés à laquelle
appartiennent Nayla, Carlos, Amalia et Enrique. A travers les quatre
récits se dessinent les grandes étapes de cette histoire:
l'arrivée des immigrants, leur dispersion à travers le territoire,
leur lutte contre la misère, leur ascension économique et
sociale, leur entrée dans la société du pays d'accueil.
La deuxième lecture est la lecture thématique ou
synchronique. Le contenu manifeste de la communication donne
prise à une analyse susceptible de dégager les thèmes
relatifs aux cycles de la vie et, à travers eux, les normes sociales
et les valeurs culturelles en vigueur dans le milieu où
gravite le sujet. Mais lorsque, comme c'est ici le cas, il s'agit
d'enfants d'immigrants, le milieu est double et ce que
montre le récit, c'est la confrontation constante de deux
systèmes de valeurs: celui qui domine en fami11eet au sein de
la collectivité ; celui qui règne à l'école et dans les sphères
de la vie publique. Ce qu'il montre aussi, c'est la naissance,
à partir des deux cultures en contact, de nouveaux modèles
de comportement et de pensée. Des variables interviennent,
qui infléchissent les systèmes de valeurs en présence et
modifient les conditions mêmes de leur interpénétration. La
collectivité d'immigrants et la société d'accueil ne vivent
pas tout à fait de la même manière à la campagne et en ville,
dans une localité de province ou dans la capitale du pays.
Mais la manière de vivre varie aussi en fonction des classes
sociales. Les milieux urbains aisés dans lesquels évolue
Carlos ne se réfèrent pas toujours aux mêmes normes et aux
mêmes valeurs que les milieux urbains et ruraux de la
classe moyenne que fréquente Enrique. L'analyse doit rendre
compte de ces variations et des configurations particulières
qu'elles impriment aux données culturel1es.
La troisième lecture est la lecture symbolique, à la fois
diachronique et synchronique, puisqu'el1e vise à saisir
l'incidence du système des contraintes sociales et culturellesLiban déraciné18
sur le déroulement d'une vie individuelle. De par sa nature,
cette incidence est conflictuelle. Mais le conflit se double,
lorsque la situation socio-culturelle est définie par la
confrontation de deux systèmes de valeurs. Et il se redouble,
lorsque le processus d'acculturation, qui résulte de cette
confrontation, n'affecte plus seulement les contenus de la
conscience psychique, mais commence à modifier la
manière même de sentir et de penser de cette conscience. Ce n'est
pas sans raison que Nayla, Carlos, Amalia et Enrique
appartiennent tous à la deuxième génération d'immigrants: c'est
celle où s'opère le passage de l'acculturation matérielle à
l'acculturation formelle. Le discours symbolique, constitué
par les répétitions fréquentes d'unités thématiques
élémentaires, se réfère en définitive au processus complexuel que
peutdéterminerl'acculturation.« Mon père,cet étranger»,
dit Nayla, et les mille et une manières dont elle dénonce
l'autorité abusive de son père, le mélange d'amour et de haine
qu'elle éprouve à son endroit, ne sont pas sans liaison avec
le fait qu'il incarne à ses yeux des traditions surannées dont
elle ne parvient pas à se défaire sans culpabilité.
II arrive que le sujet, en racontant sa vie, affirme maintes
fois que son discours ne se prête pas à la lecture
symbolique, parce qu'il ne recouvre que des conflits
harmonieusement résolus. C'est le cas d'AmaHa ; eJJese trompe. II
arrive au contraire que le sujet se Hvre lui-même à un
déchiffrage symbolique de son propre discours, à mesure qu'il Je
prononce. C'est le cas de Nayla ; eJJe mêle des
interprétations exactes à des explications rationalisantes. D'autres
peuvent s'abandonner, par moments, à une introspection qui
reste au seuil de la lecture symbolique. C'est le cas de
Carlos et d'Enrique; leur langage est alors celui de la
rationalisation. Quoi qu'il en soit, le fait que ces discours
puissent donner prise à une lecture symboHque ne signifie pas
que les sujets qui parlent soient des cas pathologiques. Tout
discours autobiographique se prête à une lecture en
profondeur, car l'histoire de la formation de la personnaHté est
identiquement ceJJede la résolution de ses conflits, et
ce11eci ne va pas sans manifestations névrotiques. Dans ces
limites, la névrose est la protestation salutaire de la
subjectivité contre la puissance chosifiante de la société; le refus
spontané de l'individu de se laisser absorber par la
co11ectivité ; le signe de son aspiration impérieuse à modeler les
valeurs de sa culture en fonction de ses besoins personnels.Avallt-propos 19
La pathologie commence, lorsque la névrose atteint un
degré tel qu'eUe paralyse le sujet, l'empêche d'agir et de
produire, lui ôte la possibilité de s'adapter aux situations
nouvelIes dont regorge la vie quotidienne. Nayla et Carlos,
Amalia et Enrique manifestent une étonnante adaptabilité.
Ils ne peuvent donc pas être assimilés à des cas
pathologiques. Ce sont des cas symptomatiques: ils indiquent le
genre de conflits que peut produire la conjoncture
socio-cultureI1equi est la leur.
L'autobiographie est un des divers types de documents
que l'ethnologue coUecte sur le terrain pour analyser une
situation socio-cultureI1e déterminée. A J'étude du
phénomènecomme « fait social », eUefournit des éléments
d'appoint, précieux mais partiels. AI' étude du phénomène
comme « expérience vécue », eUe fournit un document
nécessaire et suffisant.UNE NATION D'IMMIGRANTS
Deux hommes et deux femmes racontent leur vie. Ils sont
fils et filles d'émigrés libanais. Ils n'ont jamais senti
l'aventure de leurs pères comme une épopée. Ne pouvant s'en
prévaloir, ils tentent de s'en libérer. Ce n'est pas leur faute:
l'idéologie officielle et les livres scolaires passent sous
silence l'histoire des immigrants. Qu'importe que des gens
venus des quatre coins du monde constituent avec leurs
descendants plus de quatre-vingts pour cent de la population
du pays? Leur histoire est misérable. L'histoire de
l'Argentine est celle des Conquistadores et des Libertadores
et non pas celle des Inmigrantes. Quelle commune mesure y
a-t-il entre un Pedro de Mendoza fondant le bourg de Santa
Maria de los Buenos Aires à l'embouchure du Rio de la
Plata ou un José de San Martin traversant les Andes à la
tête de ses troupes victorieuses pour arracher le reste de la
vice-royauté au joug de l'Espagne, et un mercachifle
libanais parcourant le monte sa marchandise sur le dos, un
chacarero italien cultivant le blé et la vigne dans les terres
inexploitées de la pampa et de l'intérieur, un colono allemand
transformant la selva en plantations de thé, de maté et de
tung?
Et pourtant Conquistadores et Libertadores n'ont fondé
que l'Etat, les Inmigrantes ont formé la Nation. La
Constitution de 1853, née d'un demi-siècle de guerres
civiles entre Unitaires et Fédéraux, fournit un encadrement
politique et administratif à une Nation qui n'existe pas. A
Santa Fe, on a spéculé sur l'unité et la diversité de la
géographie pure car qu'est-ce qu'une population de huit cent
mille habitants pour un territoire cinq fois grand comme la22 Liban déraciné
France? Hors des centres urbains, où les caudillos se
délassent des campagnes fratricides dans le luxe et la
nonchalance des demeures coloniales, il n'y a qu'un espace
infini et désert. Les vrais maîtres en sont les descendants
sauvages de ces soixante-douze chevaux et huit bovins
abandonnés au début du XVP siècle par Mendoza et les
frères Goes: une «forêt de chevaux », écrivait en 1600 déjà
un gouverneur quelque peu visionnaire! Et lorsque, dans le
Préambule de la Constitution, les Fédéraux triomphants
font appel à « tous les hommes de bonne volonté désireux de
venir travailler et vivre en terre argentine », se doutent-ils
qu'ils seront impitoyablement submergés par ces étrangers
à qui ils ouvrent généreusement les portes? En dotant le
territoire de la densité humaine qui lui faisait défaut, les
immigrants donnent naissance à la Nation,. avec l'essor
vertigineux de l'agriculture, du commerce et de l'industrie,
ils la transforment en Puissance.
Mais qu'est-ce que la Nation argentine et qu'est-ce en
général qu'une nation d'immigrants? La définition
allemande de la nation - ein Yolk, ein Geist, eine Sprache -
révèle ici son outrecuidance. La définitionfrançaise estplus
heureuse qui fonde la nation sur la volonté de vivre
ensemble. Mais les Révolutionnaires de 1793 avaient beau
jeu: il n'était pas difficile pour rks Français de vivre
ensemble, étant donné l'homogénéité de leur patrimoine
culturel. Dans l'une et l'autre Amériques, la définition
signifie la coexistence et la compénétration des ethnies les
plus diverses, les plus hétérogènes, les plus opposées. Qui
plus est, aucun pays du Nouveau Monde n'est, au même
rkgré que l'Argentine, une « nation d'immigrants ». Et l'on
ne sait qui a raison, du voyageur fasciné qui croit saisir un
type et un style communs à tous les habitants du territoire,
ou du citoyen désabusé qui ne voit dans son pays qu'un
agglomérat de collectivités soutenues chacune par ses
propres institutions. Mais l'alternative est peut-être fausse
et réelle la contradiction.
Qu'est-ce donc qu'un Argentin? A s'en tenir au langage
courant, il n'y a pas d'Argentins. Pour les autochtones
métis et mulâtres, les immigrants et leurs rkscendants sont
des Gringos et, pour ceux-ci, ceux-là sont des Negros. Mais
les ne sont pas indifférenciés. Ils se distinguent
eux-mêmes les uns des autres: les descendants d'Italiens
sont des Tanos, les descendants d'Espagnols des Gallegos,Une nation d'immigrants 23
les descendants de Proche-Orientaux des Turcos... Seuls
échappent à ces sobriquets les autochtones issus des vieilles
familles de la Conquista. Mais c'est peut-~tre parce qu'ils
ne sont pas visibles. Déjà à l'époque où ils tenaient les
r~nes du pouvoir et où la population totale n'atteignait pas
un million, ils représentaient une infime minorité de quatre
pour cent. A l'oligarchie féodale s'est adjointe, depuis, une
caste militaire en grande partie issue d'elle, et les noms de
ces seigneurs reprennent un éclat fugitif et vain, chaque fois
qu'un général s'empare du pouvoir -ce qui est coutume!
Mais leurs jeux politiques sont désuets et leur appareil
idéologique tourne de plus en plus à vide. Ce n'est pas dans le
passé que les enfants d'immigrants cherchent les critères de
leur identité, c'est dans le présent. Si chacun doute de
l'argentinité de son semblable, chacun est aussi certain de la
sienne et son nationalisme est d'autant plus virulent qu'il ne
parvient pas à définir ses assises culturelles.
Dans un premier temps l'Argentin se veut européen. Son
souci est qu'on le distingue des autres Sud-Américains car
il n'est pas comme eux un sang-m~lé. Si le Brésil et le
Mexique disputent à l'Argentine le leadership du continent
latin, l'Argentine aura toujours le privilège d' ~tre un pays
de Blancs: « EnArgentine,il n'y a ni Negros,ni lndios! »
Des quelques milliers d'esclaves noirs qui vivaient dans les
villes à la fin du siècle dernier, on dit qu'ils ont disparu
parce qu'ils n'étaient qu'une poignée et supportaient
malle climat. On dit encore qu'ils se sont fondus par
métissage dans le reste de la population. Mais une version
irrespectueuse veut que, après avoir été affranchis de
l'esclavage, ils aient eu systématiquement l'honneur des premiers
rangs dans les guerres d'indépendance. Quant aux Indiens
de La Plata, ils étaient loin d'avoir le prestige des Incas,
des Aztèques ou des Mayas ,. ils n' avaient m~me pas la ruse
et la ténacité des Sioux et des Comanches. Il ne fut doncpas
difficile de mettre fin à leurs raids sur Buenos Aires et les
estancias de la pampa: la Conqu~te du Désert, en 1878,
libéra le pays de ces tribus nomades qui avaient pour nom
Araucans, Pehuelches et Tehuelches. Les sédentaires du
Nord avaient plus de résistance, en particulier Diaguitas et
Calchaquis, ces parents pauvres des Incas. Il était donc
avantageux de les mobiliser contre l'occupant espagnol
puis, en guise de récompense, de les laisser survivre aux
frontières du pays et en marge de la civilisation. Quant auxLiban déraciné24
turbulents Guaranis, il était de toute évidence plus
commode d'en faire cadeau au Paraguay! En tout état de cause,
les Indiens d'Argentine ne méritent pas d'être mentionnés:
leur nombre est dérisoire et leur legs culturel presque nul.
Quant à la population métissée qui témoigne de leur
présence, elle a été définitivement submergée par les
immigrants, justement invités par les Pr6ceres à laver l'infamie
des Conquistadoresqui avaient « absorbédans leur sang
une race préhistorique et servile ».
Mais qui ne connaît la perfidie de l'Indien? Il se venge
en tapinois: exclu de la réalité, il revient dans le mythe. Là
où elle n'a pas été la source réelle de la nouvelle identité,
la rencontre Blancs-Indiens tend à en devenir la source
imaginaire. On l'a vu aux Etats-Unis! Dans la littérature et
le cinéma de l'Ouest, la femme européenne, gardienne des
traditions blanches et ennemie jurée de la barbarie
indienne, prend subrepticement la figure d'une insupportable
mégère, que son homme finit par abandonner, pour aller à
la rencontre de l'Indien, véritable maître de l'espace
sauvage. Entre-temps une autre femme lui a préparé les voies.
Simple squaw ou fille de cacique, convaincue de
l'excellence des Blancs ou de leur supériorité, elle a servi
d'intermédiaire entre Peaux-Rouges et Visages-Pâles. Mais c'est la
rencontre qui importe: « Ce qu'était Chingachgook, Natty
ne l'était pas et il ne pouvait pas le comprendre.
Réciproquement Natty était pour Chingachgook un monde inconnu,
impossible à traduire. Et pourtant, par-dessus cette
infranchissable frontière, passa une étrange communion... une
étreinte totalement inconnaissable, mais d'où est née une
nouvelle race, une nouvelle identité. » Moins puritain et
moins refoulé, le langage argentin n'use point de tant de
détours. Il y a quelque chose de naïvement épidermique
dans le culte pleurnichard de la Madre -Mère-Terre
originelle de l'immigrant -célébré dans les couplets des tangos
et la statuaire des places publiques. Et ce folklore urbain,
puisqu'il faut l'appeler ainsi, ne fait pas le poids avec le
folklore grave du campo où, au rythme viscéral et obsédant
de la vidala et de la baguala, la femme indienne aux
hanches larges -Mère-Terre-Lune -révèle à l'immigrant
les sources telluriques de sa nouvelle identité.
Du troisième homme, qui n'est ni l'Européen, ni l'Indien,
mais issu de leur rencontre idéale, la mythologie de l'Ouest
américain ne dit rien: elle le pose sans le nommer. EnUne nation d'immigrants 25
Argentine il a au contraire un nom: c'est le Criollo. Mais
qu'on n'aille pas confondre le Criollo-mythe avec le
Criollo-réalité ! Le premier est né lk la mort du second
Etrange lkstinée que celle lk ce vocable qui commença par
désigner les lkscendants pur-sang lks conquérants
espagnols, par opposition aux métis objet lk leur mépris, et qui,
par une de ces inversions dont l'histoire est prodigue, finit
par s'appliquer à ces sang-mêlés eux-mêmes. En fait, il n'y
a là rien d'étonnant. Dès l'origine, crio110 a été synonyme
d'authentique. Libre aux lkscendants purs des premiers
Espagnols d'avoir cru qu'ils étaient les représentants
authentiques de la terre argentine, parce que leurs pères
l'avaient violée et qu'eux-mêmes y étaient nés. Le jus soli
dont ils se réclamaient n'a pas convaincu les immigrants et
leurs descendants. Pour ceux-c~ les représentants
authentiques du territoire sont ceux qui peuvent, par surcroît, se
réclamer du jus sanguinis. Mais le CrioIlo réel, fruit lks
amours troubles du Blanc et de l'Indienne, est aussi
méprisé par les enfants des immigrants qu'il l'était par les
descendants des Conquistadores. Dans le langage courant,
crioll0 est synonyme de negro et negro signifie sale,
misérable et bon à rien! Le Crio110 mythique c'est le gaucho.
Mais qu'on y prenne garde là aussi! Tant qu'il existait
réellement, le gaucho avait, aux yeux de la bourgeoisie
citadine, tous les attributs de l'infamie: métis ou mulâtre,
nomade et barbare, coupeur de gorge et voleur lk bestiaux. C'est
seulement lorsqu'il fut supplanté par un tout autre type lk
paisano -l'agriculteur immigrantpaisible et bien rangé -
qu'il est devenu, dans la littérature gauchesca et les zambas
nortefias, le prototype lk l'Argentin, le fils originel de la
Terre argentine.
*
**
Qu'il ait, comme en Argentine, un nom commun ou qu'il
se dérobe sans cesse, comme aux Etats-Unis, lkrrière une
multitude de noms propres, le troisième homme est le
messie d'un mythe politique propre à tout le continent. Depuis
la deuxième moitié du siècle dernier, il incarne le rêve
secret de tout Américain conquérant ou immigrant: rompre
toute attache avec la terre d'origine et prendre racine dans
la terre d'élection,. construire une nation qualitativementLiban déraciné26
différente des nations européennes; affirmer son identité
dans la différence enfin révélée. Mais pour se distinguer de
l'Europe, les nations américaines naissantes empruntent le
modèle des nationalismes européens. La contradiction est
sans doute inéluctable, mais il n'est pas certain qu'elle soit
féconde. Les modèles européens ne sont peut-être pas
pertinents dans le Nouveau Monde. L'intégration et
l'assimilation des populations accomplies dans la vieille Europe par
le temps semblent devoir être ici l'œuvre de l'espace.
Pendant que, dans les Amériques, les artisans de l'Etat et
les théoriciens de la Nation s'épuisent à magnifier leur trop
brève histoire dans le but de lui conférer plus d'efficacité et
de la forcer à opérer la symbiose des diverses ethnies en
présence, c'est l'espace qui, de manière souterraine,
métamorpJwse lentement les consciences. Un espace
indéterminé qui dépossède brutalement l'arrivant de ses horizons
nettement définis un espace démesuré qui défie la
mémoi"re, précipite les oublis et restructure les fidélités; un
espace sans limites qui disloque les espaces culturels cloisonnés
des ethnies, pour en réordonner les éléments infiniment
divers selon un ensemble de combinaisons imprévisible.
Mais pour que naisse, au-delà des différences ethniques
et à travers elles, un style de vie commun qui définit une
nation, il faut que l'espace géographique devienne
simultanément espace économique et espace culturel. La mystique
anglo-saxonne de l'efficacité ne l'entend pas ainsi. Les
Etats-Unis se distinguent aussitôt par le souci de récupérer
les siècles d'histoire européenne par l'instauration d'une
histoire accélérée, mesurée par la fièvre du rendement.
Quadrillé et exploité par l'entendement scientifique,
l'espace naturel est aboli pour la sensibilité et l'imagination.
Qu'importe en vérité, puisque le culturel peut se réduire à
l'économique, comme le prouvent symboliquement l'achat
et l'accumulation des chefs-d' œuvre de l'art européen. Ce
qui s'est fait spontanément au siècle dernier est justifié
théoriquement au début de ce siècle. Point n'est besoin de
travailler à la symbiose des populations diverses qui ont
choisi de vivre sur ce territoire. Leur intégration
économique entraînera nécessairement leur assimilation
culturelle. La religion du progrès matériel aplanira les différences
spirituelles. La Puissance crée la fraternité. Et seuil'
ennemi verra un problème dans les formes, multiples mais
passagères, de la ségrégation raciale et de la discriminationUne nation d'immigrants 27
ethnique. Les modèles mis en œuvre par les Etats-Unis se
transmettent directement à l'autre extrémité du continent.
Soucieuse de se distinguer des autres nations
latino-américaines en en prenant la tête, l'Argentine se veut la rivale des
Etats-Unis. 1880-1910: c'est l'époque où, pour acheminer
vers les ports ses richesses agricoles et lainières, l'Argentine
se donne un réseau ferré plus long que ceux tk toutes les
autres nations du Continent réunies. Les émigrants en quête
de fortune et de bonheur hésitent entre tkux Amériques :
l'Amérique par excellence ou les Etats-Unis et l'autre
Amérique qui est l'Argentine. Le Rio tk la Plata est
l'équivalent tk l'Hudson River et, pour nombre d'Argentins,
Buenos Aires est « Washington et New York à la fois ».
Mais le messianisme tk la classe dirigeante n'est pas
nécessairement celui de la nation. Aux Etats-Unis, le temps
accéléré annule constamment le passé, sans réussir à
consolitkr un présent: il est pure précipitation vers un
futur sans fontkment. L'espace naturel, transgressé par une
technique qui n'obéit plus qu'à sa propre logique, est
tkvenu l'univers concentrationnaire tks villes-fourmilières et
des villes-champignons,. l'espace maternel tks origines est
tkvenu le territoire - hérissé tk frontières - tks ghettos
ethniques et des zonestk pauvreté,. l'espace tks
possibilités illimitées est tkvenu le lieu du calcul glacial et tk la
concurrence sans merci. C'est cet échec immense d'un
immense succès que dénoncent, tous les jours davantage, la
littérature, le cinéma et la sociologie. Mais puisque la
critique théorique est désormais l'ornement nécessaire d'une
telle société, que surgisse donc l'utopie vivante! Aux
franges tk l'espace inhumain, face à la mer première,
s'élaborent paisiblement les formes les plus radicales du refus et
du défi. Ce n'est pas sans raison que ces communes, où
fraternisent, dans la pauvreté et la frugalité élues, des milliers
de personnes de toutes couleurs et tk toutes croyances, ont
adopté les signes distinctifs de l'indianité. Les oripeaux du
Peau-Rouge et les peintures corporelles ont ici valeur
d'avertissement ,. la devise est claire: «Go native» et c'est
tout. Ce qu'on tente ic~ c'est tk vivre le mythe du troisième
homme, du moi radicalement nouveau, né de l'espace
vierge de l'Ouest. Mais où trouver encore cet espace? Ce que
la nature ne peut plus offrir, on le cherche à la limite dans
l'herbe et l'acide. Face à l'Amérique répressive de la
raison technicienne, une Amérique imaginaire projette son28 Liban déraciné
profil paradisiaque au bout des voyages hallucinatoires. Si
l'homme nouveau ne peut naître de la réalité, qu'il surgisse
au moins du sein de la folie!
EnArgentine, le messianisme de l'oligarchie dominante a
fait long feu. Fœcinés par la puissance montante des
EtatsUnis, certains pr6ceres étaient allés jusqu'à préconiser une
immigration anglo-saxonne et nordique. L'immigration fut
essentiellement latine et méditerranéenne. La différence
entre les deux mondes n'est pœ d'abord affaire de
sur-développement ou de sous-développement. Elle est différence
préalable de mentalité, dont les sciences de l'homme
éclairent sans doute bien des œpects, mais qui, en dernière
instance, échappe à l'explication tel un noumène kantien, à
moins qu'on ne prenne pour explication les stéréotypes et
les tautologies de la psychologie ethnique. Deux mentalités,
deux mystiques: celle de l'efficacité d'une part, celle de la
gratuité de l'autre, que confirmerait une analyse des
langues et des langages de l'un et l'autre mondes. Le mythe
qui, aux Etats-Unis, ne peut plus se réaliser que dans la
distance infinie de la schizophrénie, se réalise ici au cœur
même de la réalité. A l'oligarchie dominante s'oppose un
peuple tout entier qui, depuis 1945 en particulier, est
déterminé à se forger une nation conforme à ses désirs.
Qu'importe en attendant que le telhps piétine, s'il peut être
un jour celui du bonheur? L'espace est encore ajusté à
l'imagination et à la sensibilité et seul s'en est emparé le
chant folklorique, le plus beau peut-être de l'Amérique
latine. On a raison de dire - mais pourquoi s'en étonner -
que l'espace argentin est beaucoup plus intégrateur que
l'espace nord-américain. Ici il suffit de naître sur le
territoire pour se sentir profondément nativo ou criollo, intégré
à un style de vie tout à la fois commun et nouveau.
C'est pourquoi l'homme nouveau, né des épousailles
mythiques de l'immigrant avec le Grand Espace, n'a pas le
même visage dnns le Far West et dnns la Pampa ou, plus
généralement, dnns l'Amérique anglo-saxonne et l'Amérique
latine. Aux temps lointains où le monde connu se réduisait à
l'Europe, à l'Asie et à l'Afrique, la direction du soleil
couchant indiquait à l'imagination la terre à jamais perdue du
siècle d'or, Atlantide de l'Antiquité ou Paradis perdu du
Moyen Age. En découvrant l'Amérique, Christophe Colomb
croyait avoir atteint le Paradis terrestre ou ses environs
immédiats et, pendant longtemps, conquérants et pionniersUne natio1l d'immigrallts 29
débarquèrent sur le nouveau continent à la recherche d'un
mirifzque Eldorado. Sur cette terre promise, les
AngloSaxons ont édifié une civilisation de fer et d'acier, rejetant
le rêve d'une vision paradisiaque dnns les communes
hippies des bords du Pacifzque ou la projetant dnns une
direction extra-terrestre, celle de l'espace sidéral. Et le prestige
de la Puissance est tel que, dnns le langage tks nations, les
Etats-Unis ont fini par s'identifier à l'Amérique. Or il y a
l'autre Amérique, l'Amérique oubliée, l'Amérique latine.
Sur ce même continent, les Latins ont choisi d'édifier une
civilisation de la fête et ce n'est pas sans raison qu'ils ont
toujours mêlé la révolution, l'amour et la guitare! Plus que
d'autres peut-être, le territoire argentin tend à tkvenir
l'espace privilégié de la fête où chaque ethnie peut récapituler
son passé particulier comme un moment du présent
commun à toute la nation.
Sans doute ni la civilisation anglo-saxonne, ni la
civilisation latine du Nouveau Monde n'ont la cohérence des
civilisations engendrées au cours des siècles par les nations
européennes. A l'Européen médusé, les produits dont les
Etats-Unis submergent le monde paraissent à maints égards
les signes d'une nouvelle barbarie. Quant à ceux qui
passent timidement les frontières de l'Amérique latine en
direction de l'Europe, ils semblent être les signes d'un
bric-àbrac culture~ qui n'a d'autre mérite que le pittoresque.
Mais faut-il encore envisager l'avenir de la civilisation en
termes de nations? Que des voix s'élèvent aujourd'hui pour
dénoncer l'Europe des nations et préconiser l'Europe des
ethnies a peut-être valeur de symptôme. Le double
processus d'uniformisation et de différenciation qui brasse les
cultures humaines a sans doute force tk loi, mais on ne voit pas
qu'il soit nécessairement lié aux frontières des nations, ni
aux barrières de classes au sein des nations. Dans la
civilisation mondiale en gestation, l'Amérique latine représente
peut-être le dernier témoignage en faveur d'une civilisation
de la fête. A l'éloge crispé de l'efficacité qu'implique le
discours culturel des Etats-Unis, l'Argentine oppose avec
fierté le langage de la fiaca. La fiaca : non pas paresse mais
droit sacré à la paresse,. non pas état habituel tk passivité
mais moment essentiel tk nonchalance, dnns lequel le rêve
et l'utopie mûrissent lentement leurs fruits.
Il faut être atteint d'ethnocentrisme aigu pour prendre
plaisir à « démystifier» l'allégresse de l'Amérique latine.30 Liban déraciné
On a fait couler beaucoup d'encre en particulier sur la
prétendue tristesse de l'Argentine: tristesse de la pampa et de
l'homme de la plaine, tristesse des tangos et des zambas,
tristesse... Mais comment taxer de tristesse un peuple qui
bientôt n'aura plus assez des trois cent soixante-cinq jours
de l'année pour y loger le calendrier de ses fêtes? Non
point les fêtes patriotiques et religieuses, qui ne sont pas
plus nombreuses ici qu'ailleurs, mais les fêtes dont la liste,
déjà impressionnante, s'allonge d'année en année. Chaque
profession, chaque métier, chaque rôle social, chaque
produit industriel ou agricole a son jour de célébration, son
dia, auquel participe le groupe social intéressé et
co-participe en quelque manière le reste de la population, quand il
ne s'agit pas explicitement d'un dia nacional chômé dans
toute la République. Dia deI padre, dia de la madre, dia deI
nHio... Dias deI empresario, deI banca rio, de la secretaria,
del empleado publico, del cartero, del panadero... Dias del
animal, del arbol, de la industria, del trigo, de la vid, del
citrus, de la cerveza... Dia de la raza, dia deI tango... Mais il
est vain de chercher à suggérer le nombre et la variété des
fêtes. Le cycle de la vie individuelle et le cycle des saisons
ont aussi leur calendrier festif, qui culmine dans la Semaine
du printemps. Temps privilégié où, dans nombre de
provinces, les étudiants prennent officiellement livraison des
clés de la ville et occupent les administrations publiques,
tandis qu'un carnaval continu se déroule à travers les rues
et les places. Comment douter que la fête soit au cœur de la
civilisation argentine naissante? Non, l'Argentine n'est pas
triste,. elle est peut-être mélancolique. Mais la mélancolie
n'est rien d'autre que le signe de cette nostalgie d'absolu
qui subvertit inéluctablement toutes les joies terrestres.
L'Argentine est un peu semblable à cette jeune nortefia qu~
chaque fois qu'elle se trouve dans le manque radical et au
seuil du désespoir, s'empresse de s'acheter des fleurs et
d'offrir des cadeaux.
Beyrouth, janvier 1972.
Pour les mots étrangers qui ne figurent pas dans les notes, le lecteur est
prié de se reporter au lexique.Vne nation d'immigrants 31
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Buenos Aires Capital. aatioul.
. Capital. de provia..
Fro,'ii.. mtera,tioule
Limit. iaterprovi..ialeLIVRE I
NAYLASes amis l'appellent « le tourbillon ». Elle
dit elle-même: «Quand j'ai touché le fond de
l'abîme, tout à coup je refais surface à la
vitesse d'une fusée lunaire ». Cette fille aux
yeux trop grands et au regard dévorant se
plaît souvent à troquer son port de reine
contre la dégaine d'un clown. C'est sa
pudeur à elle: dissimuler son extrême
vulnérabilité sous le masque du rire, tenter de
mettre un frein aux déferlements affectifs qui
l'assaillent. Et l'on n'accepte plus de la voir
un instant accablée: « Qu'as-tu Nayla ?
Qu'est-ce qui t'arrive? » -« Ils ne se
rendent pas compte que l'abattement serait mon
état habituel, si...» si, au plus obscur de la
détresse, lorsque tout semble perdre sens et
raison, elle ne retrouvait spontanément ce
regard puisé aux sources de l'enfance ,. s~
aux sollicitations du désespoir, elle n'
opposait d'instinct ce prodigieux amour de la vie
dont elle a le secret.
Par un côté son récit déconcerte. Quatre
ans à la ville y occupent autant de place que
trente-deux au village. Mais qui lui
reprocherait de privilégier le temps de la libération?
A la révolte elle était vouée de par sa
naissance, son statut de fille d'immigrés. Turca,
c'est-à-dire Libanaise d'Argentine, en
l'occurrence ni libanaise, ni argentine. A la
maison, constamment confrontée à deux images
du pays d'origine et deux images du pays
d'adoption. Le Liban de son père, visionLiban déraciné36
grossissante et grotesque, le Liban de sa mère,
miniature aux contours estompés,. l'Argentine
du père, terre amère de l'illusion perdue,
l'Argentine de la mère, terre de la résignation
pieuse. Mais hors de la maison, l'Argentine de
la liberté! Entre Nayla et ses camarades
criollas, une irréductible distance.. pour elle,
mesure de sa frustration,. pour les autres, de leur fascination. Chez Nayla, dès
lors, le drame de se sentir constamment
supérieure/inférieure « Pour moi, être
descendan"te de Libanais ou équivalemment ne pas être
criolla, c'était une marque de supériorité »,
mais « ce sentiment de supériorité... n'était ni
stable, ni certain,' souvent en effet je sentais
mon origine comme un poids. Je me sentais la
fille d'êtres marginaux... »Et au creux de cette
dualité, autour de laquelle s'organise une
première fois le récit, le vide de l'identité.
Mais comment naître à soi-même, lorsque le
jeu originel du rapprochement et de la
distanciation avec l'Autre est d'avance déréglé?
L'autre, c'est d'abord lepère,' « Entre sept et
huit ans, j'ai commencé à regarder mon père
comme un être extraordinaire, non par
admiration, mais par peur ». Et plus tard,' «Je me
disais,' après avoir couché avec ton mari,
comment oseras-tu regarder ton père? »
Idéalisé durant son absence, détesté durant
sa présence, en fin de compte objet d'une
douloureuse pitié! C'est ensuite la mère,'
« Maman ne sait pas vivre... Elle se donne
des raisons de souffrir... Trop passive, trop
soumise, tropfataliste ». Une amie, une
confidente peut-être, mais non point un modèle.
Où donc trouver l'image de la femme à être?
Le rejet du code moral et social appris n'y
suffit pas. Il engendre un conflit fondamental,
liberté/culpabilité, sous diverses formes
répé((té. Amour/peur.. Aimer les personnes et les
choses, c'était pour moi d'abord les craindre
ou avoir peur pour elles» ,. plaisir/faute,' « Il
était comme moi,. le péché le terrorisait et leNayla 37
fascinait à la fois» ,. sécurité/vulnérabilité:
« Les gens ne diront pas de mal de mo~ parce
qu'ils me connaissent et m'estiment... Je
n'osais pas les regarder dans les yeux...» Et
au cœur de la scission, autour de laquelle
s'organise une deuxième fois le récit, le point
zéro de l'impossible identification.
La psychanalyste consultée par N ayla a
peut-être raison. Il se peut que la révolte de
sa patiente n'ait pas abouti à la libération
escomptée. Au village déjà, les substituts du
père et de la mère -l'amoureux idéal, Luis,
de vingt ans plus âgé qu'elle et l'amie idéale,
Sonia, qui pour lors avait cinquante ans -
n'étaient enfin de compte que des simulacres.
Le processus était donc voué à l'échec,
comme l'atteste la fin lamentable de cette
première expérience de femme avec « Omar,
un pauvre type qu~ pour compenser son
manque de personnalité, s'est réfugié dans le
culte de son pénis ». A la ville tout persiste
apparemment, bien que sous déguisements.
L'infériorité, qui entrave le sentiment de
l'identité: « Elle (la psychanalyste) affirme
que... je me sous-estime et me méprise ». La
culpabilité, qui gêne l'identification: «Elle
prétend aussi que je fais de la culpabilité
parce que j'ai abandonné ma mère» et « elle
me dit que ce que je cherche chez les hommes,
c'est l'image de mon père et que c'est la
raison pour laquelle je suis trois fois tombée
amoureuse d'hommes beaucoup plus âgés que
moi ». C'est peut-être pourquo~ à sa source
même, le comportement de Nayla oscille
constamment entre les deux pôles de l'axe
masculin/féminin. Besoin contradictoire qui
se répercute à tous les niveaux de
l'expression: activisme/rêverie, initiative/accueil,
conquérir/être conquise, protéger/être
protégée et, à la limite, lorsque la conscience n'a
plus de prise, faire souffrir/souffrir: «Je
pensai : nous sommes deux cinglés, deux
masochistes qui prennent plaisir à se torturer l'un38 Liban déraciné
l'autre...» Et au médian de cette déchirure
fondamentale, autour de laquelle s'organise
une troisième fois le récit, le lieu nul de
l'unité visée.
Mais c'est peut-être aussi Nayla qui a
raison: « Tout cela, il y a belle lurette que je le
sais... A quoi sert la psychanalyse? »
Qu'importe en effet le manque - ce hiatus
béant entre le désir et la satisfaction - s'il
est, comme ici, la brèche par où fait irruption
le monde? La sympathie de Nayla pour les
marginaux a valeur de signe: ces êtres sont
plus que d'autres sensibles aux pulsions de la
vie, ils en captent mieux les manifestations.
Mais, quoi qu'elle en dise, Nayla elle-même
n'est pas une marginale. Sa sociabilité est
même exemplaire. Ce manque, qui est
capacité sans fond d'accueil, est aussi, chez elle,
source intarissable de dynamisme. Témoin le
réseau vertigineux de relations et de
correspondances qu'elle tisse et retisse avec les
hommes et les choses. Intensément elle vit sa
propre vie, elle vit la vie des autres. Dans son
récit se profile la vie de tout un village. Et son
amour passionné de la ville, de ses rues, de
ses vitrines, de ses cafés, de ses parcs et de
ses spectacles est participation à cette
civilisation de la fête qui tente sa chance aux bords
de La Plata. Nayla, un individu qui est un
monde !PREMIÈRE PARTIE
AU VILLAGE
(1934-1965)MON PRÉNOM:
UN CADEAU EMPOISONNÉ
Si un jour j'ai une fille - ce qui me paraît bien
difficileje lui donnerai le prénom le plus commun et le plus courant
qui soit, pour ~u'e])e se sente une fme normale comme les
autres, pour qu eUe n'offre rien d'exotique ou d'étrange aux
yeux des gens, pour qu'i1 ne lui arrive pas ce qui n'a cessé
de m'arriver depuis mon enfance. Aujourd'hui, comme par
le passé, chaque fois que je me présente à des inconnus, j'ai
droit à la même réaction d'étonnement et de surprise:
« Nayla ? Quelprénombizarre! Dequelleorigineêtes-vous
donc? » Quand je réponds que je suis d'origine libanaise, ils
concluent avec un sourire: «Ah ! d'origine libanaise! Vous
avez un bien joli prénom, très original. » Et je pense à part
moi qu'ils doivent se dire, au fond d'eux-mêmes: « Oh !
c'est une Turca, rien qu'une Turca. »
Et dire que, en m'appelant Nayla, mes parents croyaient
me faire un cadeau royal! Un drôle de cadeau, ça oui, un
cadeau empoisonné! II paraît d'ailleurs qu'il a provoqué
beaucoup de disputes entre mes parents et mes
grandsparents. Ma mère, depuis son enfance, aimait le prénom de
Nayla. Elle était convaincue qu'il avait appartenu à une
princesse arabe morte d'amour. Evidemment toute la
famille souhaitait que le premier enfant fût un garçon. C'est moi
qui suis venue et ma mère a voulu me donner le prénom
qu'elle tenait en réserve pour le jour où elle aurait une fille.
Mes grands-parents n'etaient pas d'accord, surtout ma
grand-mère qui était catholique fanatique: elle prétendait
que Nayla était un prénom musulman. Comme i1s avaient
l'habitude d'imposer leur volonté, ils étaient persuadés
qu'i1s auraient gain de cause. Mais mon père est intervenu,Liban déraciné42
affirmant que ne pas me donner ce prénom serait me vouer
au mauvais sort. Ma grand-mère a alors exigé qu'on ajoutât
le nom de la Vierge et c'est ainsi qu'on a fini par me
prénommer Nayla Maria.
Je suis venue au monde un jeudi d'août 1934. Mon père et
ma mère n'étaient plus tellement jeunes: ils avaient
respectivement trente et vingt-huit ans. Ils vivaient avec mes
grands-parents maternels. Ils avaient à leur service une
bonne, Lidia, que ma grand-mère avait élevée comme sa
proprefilleet quiappelaitmamère«
marraine».Mongrandpère était venu du Liban quelque vingt-deux ans plus tôt et,
six ans après, ma grand-mère était venue le rejoindre avec
ma mère. Ils étaient venus directement à La Calandria (1),
parce qu'un frère de ma grand-mère, Luis, était déjà
installé ici et qu'il avait bien réussi. Après avoir vécu un temps
chez lui, ils achetèrent une maison et en transformèrent une
partie en magasin de commerce. Ils vendaient des articles
divers: tissu, linge, chaussures, bijoux, parfums, jouets,
sucreries, articles scolaires, etc. Ils travaillaient dur et
gagnaient pas mal d'argent.
J'avais trois ans et demi lorsque naquit mon premier frère.
On l'appela Gabriel. Un an après, naquit mon deuxième
frère, Daniel et, un an plus tard, le troisième, Juan Carlos.
Le souvenir de la naissance de Juan Carlos est resté
profondément gravé dans ma mémoire. On m'avait dit que la
cigogne arriverait d'un moment à l'autre. Je ne voulais plus
quitter le jardin: j'étais là, regardant fixement le ciel pour
voir l'oiseau m'apporter une petite sœur. Je n'abandonnais
mon poste que par interva11es,pour faire des incursions à la
cuisine, où se trouvait une boîte de turron turco. Je fis si
bien que, à dix heures du matin, lorsque arriva, non pas une
petite sœur, comme je le désirais, mais un petit frère, j'avais
dévoré tout le contenu de la boîte. J'en attrapai une teUe
indigestion que, aujourd'hui encore, quand il m'arrive de
manger du turron turco, je revis toute cette scène.
Entre trois et six ans, mes parents me cajolaient avec une
tendresse asphyxiante. Ils n'avaient aucune expérience de
ce que pouvait être l'éducation des enfants. Ils voulaient
s'occuper de moi tous à la fois et ils ne s'entendaient pas
entre eux. Ils m'énervaient, ils m'affolaient, puis ils
s'écriaient: « QueUefillenerveuseet capricieuse!» Parfois
ma grand-mère ajoutait: « E11etient de son père. » J'avais
les cheveux longs et bouclés. Chaque fois que ma mèreNayla 43
venait me peigner, je faisais du tintamarre, parce que j'étais
sOrequ'e1le a1laitme faire mal, Un jour il me venait à l'idée
que seule Lidia pouvait me toucher, un autre jour je voulais
ma grand-mère, qui me chantait alors, en arabe, une
chanson adaptée à la circonstance, queje lui interdisais de
ter ensuite à mes frères. Mais jamais je n'acceptais maman.
E1lese fâchait et me disait que j'étais grossière. Pour autant
que je m'en souvienne, tous mes sentiments étaient
excessifs ; je n'ai jamais su ce qu'était le juste milieu.
J'appelais mes grands-parents et mes parents en arabe :
jeddé, setté, bayyé, emmé (2). C'est aussien arabe que ma
grand-mère me faisait faire les prières du soir. Je me
souviens d'une prière qui commençait ainsi: Abâna allazi
fissamaouât (3). Je crois que c'était le « Notre Père ». C'est
avant la naissance de Daniel et de Juan Carlos que mes
grands-parents et mes parents commencèrent à me parler de
Dieu et du diable, des saints et des anges. J'avais une peur
terrible du diable. Je me réveillais souvent la nuit, pensant
qu'il était derrière mon lit et que, à un moment ou l'autre, il
a1lait me tirer les cheveux. J'appelais alors ma grand-mère
et lui expliquais la chose. Elle, patiemment, me traçait un
signe de croix sur le front en disant: Bismissalîb (4), puis
elle couvrait le chevet du lit avec des oreillers et des
serviettes, moyennant quoi je me considérais à l'abri du diable.
Le diable a été le grand fantasme de ma première
enfance. Pour moi, c'était un être bien défini: un homme élancé,
maigre, au visage hideux et aux cornes effilées. Ses ongles
crochus et pointus ressemblaient aux griffes d'un fauve. Il
tenait un trident à la main et était constamment entouré de
flammes. L'image classique, en somme! Comment cette
image s'était-e1le gravée dans mon esprit? Je ne saurais le
dire. C'est probablement ma grand-mère, ma mère ou Lidia
qui me l'avait inculquée, soit en me décrivant le
personnage, soit en me mettant sous les yeux un de ces dessins
infernaux qui i11ustraient,à l'époque, les manuels d'instruction
religieuse. De même les trois femmes m'avaient inculqué la
peur du Diable. E1les me disaient: « Si tu es sage, si tu te
conduis bien, si tes pensées sont bonnes, le Diable ne
pourra jamais s'approcher de toi. » Résultat: il suffisait que je
chipe un bonbon ou une sucette dans la boutique de mon
grand-père pour que, la nuit, je me réveille en sursaut, avec
la sensation que le diable s'approchait de moi pour me tirer
les cheveux.44 Liban déraciné
Que de mal m'a fait la mentalité de mes parents et de mes
grands-parents! De braves gens, foncièrement honnêtes et
droits mais qui, dans leur naïveté, avaient fusionné les
superstitions de leur village d'origine et celles de leur
village d'adoption. Toutes les superstitions que ma sainte femme
de grand-mère avait importees de là-bas, elle les avait
scrupuleusement transmises à ma mère et à Lidia, et celles-ci me
les servaient à la sauce criolla, c'est-à-dire mélangées aux
superstitions des femmes du village qui venaient travailler à
la maison. Presque tous les gestes avaient valeur de mauvais
présage. Si je courais autour de la table, ma mère risquait de
mourir; si je jouais avec le feu, j'allais faire pipi au lit; si je
renversais de l'huile, du sel ou de la yerba, il al1aity avoir
un malheur quelconque en famille. Ma mère ne permettait
jamais que la couturière me « coupe» une robe le mardi,
parce que couper un tissu le mardi portait toujours malheur.
Et j'en passe!
Je garde un souvenir précis des visites que je rendais avec
ma grand-mère aux Tiyah, une famille libanaise qui tenait
une fruiterie au vi11age.Leur maison donnait sur la place. Je
devais avoir trois ans, lorsque, debout près de grand-mère
au seuil de leur maison, j'assistai pour la première fois au
défilé du carnaval. On m'avait acheté beaucoup de
serpentins et j'étais ravie de les lancer sur les chars qui défilaient.
Je crois que, malgré la beauté du spectacle, pour les gens qui
m'entouraient, le point de mire, c'était moi.
Je sortais toujours avec ma grand-mère. Nos promenades
ne variaient guère. Nous amons à l'église ou chez les Tiyah
ou encore chez Don Camilo Antonios, comme on l'appelait
au village. En fait il était de la famiI1eLabaki, comme nous,
mais d'une lignée différente, précisément désignée par le
prénom du grand-père, Antonios (5). Don Camilo avait
perdu sa première femme au Liban: il était venu ici avec sa
fine unique Jamilé et s'était remarié avec une Argentine
d'origine italienne, Dona Clara. Cel1e-ci m'offrait toujours
de la confiture de zapallo succulente. D'autre part, ene et
son marl étaient gais et agréables. Je me sentais à l'aise chez
eux. Chez les Tiyah, c'était au contraire sinistre. Dona
Adela et son amie Dona Maria Assis, qui était toujours là
quand nous arrivions, attendaient leur amie Zena,
c'est-àdire ma grand-mère, pour commencer la litanie de leurs
lamentations. Les deux femmes se mettaient à pleurer et à
raconter leurs malheurs à ma grand-mère. Dona Adela avaitNayla 45
la nostalgie du pays; La Calandria était un trou perdu
auquel eUe ne s'habituerait jamais, etc. Quant à Dona
Maria, eUeétait mariée avec une brute qui ne l'aimait pas et
que ses parents, au Liban, lui avaient imposée; Hsn'avaient
pas d'enfants et Hs se détestaient mutueUement. Les trois
femmes parIaient en arabe, je ne comprenais rien à ce
qu'eUes disaient. C'est bien plus tard que j'ai appris le
thème de ces conversations qui avaient frappé mon
imagination d'enfant. Dès que ces femmes commençaient à
gémir, je m'impatientais, je grognais, je pleurais en criant:
« Grand-mère,je veuxrentrerà la
maison,grand-mère,partons d'ici! »De guerre lasse, ma grand-mère me ramenait à
la maison dans la calèche de Dario. Ces retours en calèche
étaient ma gloire, au point que j'oubliais aussitôt les deux
femmes et leurs lamentations et ne pensais plus qu'à une
chose: revenir chez eUesavec ma grand-mère, pour pouvoir
rentrer à la maison dans la calèche de Dario.
Dario était un personnage à La Calandria. 11était J'ami de
tout le monde. On J'appelait Mate Doce, expression
brésilienne qui veut dire maté sucré. Pourquoi? Pour une raison
assez pittoresque. Dario avait quatre sœurs toutes très
beUes. Comme la fami11eétait très pauvre, ces
fi11esfaisaient commerce de leurs charmes. Lorsque les candidats se
présentaient chez eUes, la mère les accuei11aitavec ces
mots: «Vous prendrez certainement un mate doce, n'est-ce
pas? »
Tous les matins très tôt, ma grand-mère aUait à la messe.
Je l'accompagnais. Là aussi je m'ennuyais et voulais m'en
aUer. Ma grand-mère me faisait les gros yeux. Je me taisais
et m'étendais sur le banc. Mon imagination se donnait alors
libre cours. Je contemplais l'autel de Notre-Dame du
Rosaire. La statue de la Vierge était très belle; elle était
couverte de colliers, de bracelets, de bijoux, autant d' ex-voto
offerts par les gens du vi11age.La Vierge ressemblait à une
princesse arabe. Sur le bois de l'autel étaient sculptés de
saints personnages, les évangélistes, je crois, tenant à la
main un parchemin couvert d'une écriture que je croyais
arabe.
Ces sorties avec ma grand-mère me plaisaient, mais
j'aimais aussi trotter à travers la maison, jouer dans le jardin ou
fureter dans le magasin. La maison de mon grand-père était
très vaste et, avec le magasin et le jardin, elle occupait une
demi-cuadra. La porte d'entrée donnait directement sur le46 Liban déraciné
salon. A droite du salon, la salle à manger de cérémonie, qui
communiquait avec la chambre de mes parents; à gauche,
la chambre de mes grands-parents suivie de celle de Lidia et
d'une pièce obscure donnant sur le magasin; au fond, la
salle à manger de tous les jours.
En prolongement de la salle à manger de tous les jours,
s'étendait une galerie couverte qui débouchait, d'une part,
sur la cuisine et, d'autre part, sur un patio, où un jasmin
grimpait contre le mur, comme dans toutes les maisons de
style colonial. Maintenant plus personne n'en cultive; les
fleurs aussi passent de mode. On y voyait aussi une treille et
un abricotier dont mon grand-père disait qu'il venait du
Liban. Tout ce dont je viens de parler n'occupait qu'un tiers
environ de l'enclos, à l'angle des deux rues. Le reste de
l'enclos était une grande enceinte avec des glycines qui, au
printemps, formaient une voOte touffue de couleur violette.
On y trouvait un puits, un potager avec des plants de menthe
venus du Liban, un poulailler et un assez vaste hangar, où
l'on gardait les caisses vides des marchandises venues de
Buenos Aires et où les chattes venaient s'abriter pour mettre
bas, à ma grande joie et à celle de mes frères. Le reste du
terrain était envahi par toutes sortes de plantes et d'arbustes,
dont émergeaient une vingtaine d'arbres fruitiers. Cela me
plaisait beaucoup, parce que je rêvais que c'était un bosquet
enchanté. Mon père, lui, jugeait que c'était du gâchis. Il
voulait arracher plantes et arbustes, pour transformer le
terrain en verger. Mais la propriété appartenait à mon
grandpère et celui-ci ne permettait pas qu'on touchât à ce qui était
sien.
D'ailleurs tout était motif de discorde entre les deux
hommes: lorsque l'un disait blanc, l'autre disait noir. Ma
pauvre mère en souffrait et essayait d'être un facteur
d'équilibre entre ces deux forces envahissantes. Mon grand-père
entendait être le maître absolu, mon père ne supportait pas
que le maître absolu ne fOtpas lui. De ce fait, l'ambiance de
la maison était toujours tendue. Lorsque papa avait
demandé la main de maman, mes grands-parents avaient posé
comme condition que leur fille unique continuât à vivre
avec eux et ainsi fut fait. Mais jamais ils ne laissèrent au
couple la liberté de se débrouiller seuls, de vivre pour
euxmêmes. Ils se mêlaient de leur vie la plus intime. Au temps
où mon père, encore célibataire, était voyageur de
commerce et parcourait les provinces argentines, il avait beaucoupNayla 47
aimé C6rdoba et avait formé le projet d'a11erun jour s'y
instaUer avec sa femme et ses enfants. Mais ma mère n'eut
jamais le courage de le suivre, parce que ses parents ne
l'auraient pas accepté. De tout cela je me suis informée bien
plus tard, lorsque ma petite maman me racontait, en
pleurant, ce qu'avait été sa vie.LES NOSTALGIES DE MA MÈRE
Durant mon enfance, ma mère ne me racontait que ses
souvenirs heureux, ceux de ses premièresannées au Liban. Je les
écoutais comme des contes ou des historiettes parmi d'autres.
Je les lui faisais répéter à volonté; je savais que cela lui
faisait plaisir. Quand j'étais malade, je l'appelais à mon chevet
et lui disais: «Ay mamita, parle-moi de ton ami Farid et du
chat noir. Raconte-moi tes visites à Saïdet-el-Alaa (6), tes
promenades au bord de la mer, ta fugue dans la neige... »
Je ne sais pas si vous connaissez le chanteur et
compositeur d'origine Hbanaise, Leonardo Favio, de son vrai nom
Georges Fouad Khoury: ici, il est célèbre. Chaque fois que
j'écoute cette chansonoù il dit: « Histoires de terres
lointaines que racontait mon père », je me rappelle avec
émotion les récits de ma mère. C'est seulement à partir de ma
quinzième année que ma mère a commencé à me faire des
confidences. J'ai alors appris peu à peu toute la trame de sa
vie et j'ai compris que les souvenirs heureux étaient
J'exception dans son existence.
Ma mère s'appelle Teresa. EHe est née à Yabchouch, en
1906. EUe avait un an et demi lorsque son père est venu en
Argentine. Elle m'a maintes fois raconté le souvenir qu'elle
gardait de l'événement: « Je me vois encore, disait-elle,
rampant à quatre pattes derrière un homme qui sortait de la
maison. Je devais savoir bien plus tard que c'était mon père
et que, ce jour-là, il partait pour l'Amérique. »
A la maison, elle était l'unique enfant et tous vivaient
suspendus à elle: sa mère Zena, le frère de sa mère, Pablo,
marié en deuxième noce avec sa grand-mère paternelle et sa
grand-mère eHe-même, Salwa (7). Ma mère avait un chat50 Liban déraciné
noir qu'elle considérait comme un grand compagnon. Elle
avait aussi un ami, un petit garçon de son âge, blond et beau.
Il s'appelait Farid et son père aussi était en Amérique.
Tandis que les deux enfants jouaient ensemble, insouciants,
leurs mères commentaient les nouvelles, très espacées,
qu'elles recevaient de leurs maris.
Teresa et Farid allaient souvent en pèlerinage, avec leurs
mères, à Saïdet-el-Alaa. Arrivés là-haut, ils se mettaient
tous les quatre en prière. A coté de l'autel de la Vierge, il y
avait, sur une table, de petites veilleuses à huile que l'on
allumait au nom d'une personne déterminée. Si la mèche
s'allumait sans difficuHé, cela signifiait que la personne en
question se portait bien, si elle ne s'allumait pas, cela
signifiait le contraire et on se désespérait. Les deux mères
demandaient à leurs enfants d'allumer les vei1Ieusesau nom
de leurs pères qui étaient en Amérique et elles les
regardaient faire avec peur et anxiété. Une fois, la veilleuse de
Farid ne s'al1uma pas. Tout le monde était inquiet. Quelques
jours plus tard arrivait la nouvelle que son père était mort.
Parfois les frères de ma grand-mère, qui vivaient dans
d'autres localités, lui envoyaient de l'argent pourqu'elle aille
avec sa fille passer quelques jours chez eux. Le souvenir de
ces promenades a marqué ma mère. Je me souviens des
termes mêmes dans lesquels elle me les racontait: « Nous
allions en calèche à Aramoun et à Dékouané (8), où vivaient
mes oncles. Je me souviens qu'une grande partie de la route
longeait la mer. II me semble voir encore le soleil radieux,
le sable blanc et les vagues écumeuses baignant la plage; il
me semble même sentir l'odeur particulière de la mer.
Quand nous arrivions à destination, je me sentais, là aussi,
importante, parce que mes oncles m'adoraient autant qu'ils
adoraient ma mère, qui était leur plus jeune sœur. Quand
nous rentrions, ma grand-mère m'attendait avec impatience
et elle écoutait le récit que je lui faisais de mon voyage. »
Mon grand-père écrivait régulièrement et envoyait de
l'argent. II ne parlait pas de rentrer au pays, mais de faire
venir sa femme et sa fille en Amérique. A la maison, ma
grand-mère parlait de cela comme d'une éventualité très
lointaine, mais cette éventualité angoissait sa belle-mère,
parce qu'elle signifiait pour elle la certitude de ne plus
jamais voir son fils, c'est-à-dire mon grand-père. A la
maison on travaillait dur. La famille se consacrait à la
sériciculture. Toute la journée ils al1aient et venaient avec desNayla 51
feuilles de mOrier pour nourrir les vers à soie. Dans ses
moments libres, ma grand-mère tricotait au crochet. Une de
ses sœurs, qui vivait à la ville, lui envoyait le fil. Je ne sais
plus quelle dame confiait ces travaux à la sœur de ma
grandmère, pour les envoyer ensuite à Paris. Cela permettait à ma
grand-mère d'avoir un peu d'argent de poche, car l'argent
envoyé par son mari était administré par sa bene-mère. Cet
argent de poche, ma grand-mère le dépensait à acheter des
jouets et des friandises pour sa fille.
Lorsque mon arrière-grand-mère voulait aner voir son
autre fils, Antonio, à Ghazir, elle y emmenait ma mère.
Maman passait alors son temps à jouer avec son cousin
Jamil. Une fois, profitant de ce qu'ils n'étaient pas
surveillés, les deux bambins s'échappèrent de la maison pour
aller courir dans la neige. Quand la mère de Jamil se rendit
compte de leur absence, elle se précipita comme une folle à
leur recherche, finit par les trouver et les ramena à la maison,
où toute la famille était plongée dans l'inquiétude. Ils eurent
droit à toutes sortes de remontrances: « Le loup aurait pu
vous dévorer, les Bédouins auraient pu vous enlever (9) »,
etc. Chaque fois qu'elle me racontait ce souvenir, ma mère
concluait invariablement: «Et qui aurait pensé en ce
tempslà que JamBserait un jour monmariet votrepère? »
Une sœur de ma grand-mère, dont le mari, après dix-huit
ans d'absence en Argentine, venait d'arriver au Liban pour
l'emmener là-bas, ene et ses trois enfants à présent adultes,
causa longuement avec grand-mère pour la convaincre de
profiter de cette occasion et de faire le voyage avec eux.
Elle insista beaucoup, parce qu'elle avait peur qu'il
n'arrivât à sa sœur ce qui lui était arrivé à ene, qui avait passé la
plus grande partie de sa vie toute seule. Grand-mère, la
pauvre, était indécise, mais ene se montra forte et résolut de
voyager. Mon arrière-grand-mère et son mari étaient au
désespoir, mais ils durent se résigner. On fit faire la
première communion à ma mère et on l'envoya chez une
institutrice qui donnait des leçons à quelques enfants du village, pour
qu'elle apprenne à lire et à écrire. Elle apprit peu de chose
évidemment, mais elle avait pour le moins acquis quelques
éléments de lecture et d'écriture.
Ma mère m'a raconté que, le jour du départ, eUene fit ses
adieux à personne. Elle était contente, parce qu'elle croyait
qu'elle allait en promenade avec sa mère et
reviendrait à la maison comme d'habitude. Ene avait à peine sixLiban déraciné52
ans. Ils embarquèrent tous à bord d'un cargo. Il y avait très
peu de passagers. On les traitait bien parce que le beau-frère
de ma grand-mère était ami du capitaine. Ils prenaient leurs
repas à la table des officiers.
Du voyage en bateau, maman a gardé deux souvenirs:
celui de la statue de Ferdinand de Lesseps à l'entrée du
Canal de Suez, près d'Alexandrie, et celui d'un petit
incident survenu au cours de l'escale à Marseille. A Marseille
les passagers débarquèrent pour attendre le transatlantique.
Comme c'était le Jeudi-Saint, ma grand-mère décida d'aller
à l'église avec sa fille pour assister à l'office. A l'église, il
n'y avait pas de bancs, les gens étaient agenouillés par terre.
Les femmes étaient luxueusement vêtues et maman ne se
lassait pas de les regarder. A deux ou trois rangées devant
elle, un petit garçon, la tête couverte d'un chapeau de paille,
tenait une bougie a11uméeà la main. A un moment donné,
sans s'en rendre compte, il laissa la bougie toucher son
chapeau et celui-ci commença à prendre feu. Il y eut un instant
d'affolement dans le public, puis une personne adulte, qui se
tenait près de l'enfant, lui arracha le chapeau, le jeta par
terre et le piétina pour éteindre le feu.
Une semaine plus tard, les voyageurs embarquèrent pour
l'Argentine. Au port de Buenos Aires, ma grand-mère fut
étonnée de ne voir ni son mari, ni son frère Luis. C'est un
compatriote, Don Camilo Labaki, qui les attendait. Comme
il se trouvait alors dans la capitale, mon grand-père lui avait
demandé d'a11er accueillir sa femme et sa fme et de les
acheminer vers le village. Buenos Aires impressionna
beaucoup ma grand-mère et ma mère, mais e11esy restèrent à
peine deux jours. Après quoi e11esprirent le train pour le
village de La Calandria, dans la province de Corrientes.
A côté des beaux paysages qu'e11es avaient vus aux
escales entre le Liban et l'Argentine, le trajet de Buenos
Aires à La Calandria leur parut terne. Grand-mère était très
inquiète, parce qu'e11ene savait pas ce qui l'attendait. E11e
commença à soupçonner que cette région-là était très
arriérée et elle avait peur qu'il n'y eût pas d'église. Quand elles
arrivèrent à La Calandria, tout était plongé dans l'obscurité.
Une fois descendues du train, elles prirent une calèche pour
se rendre à la maison de l'oncle Luis, le frère de
grandmère, chez qui vivait mon grand-père. La route, un chemin
de terre, était terriblement triste. Pour comble, elle n'était
pas illuminée et elle était bordée d'une double haie d'arbresNayla 53
qui la rendait encore plus obscure. Lorsque la calèche passa
devant l'église du village, ~rand-mère s'écria: « Grâcesà
Dieu! il Ya au moinsune eglise ! »
Chez mon grand-oncle Luis, ce furent les embrassades et
les larmes. Chacun demandait des nouvelles de ceux qui
étaient restés au Liban. Il y avait un tas de gens dans la
maison, y compris des employés et des gens qui étaient là en
visite. Ma mère demanda où était son père. Juan Abud, un
compagnon d'émigration de mon grand-père, lui répondit :
« C'est moi! » Elle lui répliqua aussitôt que c'était un
mensonge. Il lui demandapourquoi.Ellelui répondit: « Parce
que ma grand-mère m'a toujours dit que mon père était beau
et que toi tu es laid. »
Mon grand-père, alors vendeur ambulant, était à la
campagne. Par un péon, il apprit que sa femme et sa fille étaient
arrivées, ou plus exactement il le supposa, car I'homme lui
avait dit que, dans la maison de Luis, il y avait des gens
étrangers au village qui semblaient être des gringos. Il
rentra à toute vitesse. Il arriva à cheval, accompagné d'un péon.
Sales tous les deux, pleins de terre. Ma mère le regarda avec
indifférence, en pensant qu'il ne pouvait pas être son père,
car il n'était pas beau.
Mon grand-oncle Luis était marié avec sa nièce Lucia et
ils avaient un enfant. Mais, tous les jours, venaient à la
maison deux petits garçons, Pepito et Peti, dont maman devait
savoir plus tard qu'ils étaient des fils naturels que mon oncle
avait eus, avant son mariage avec Luda, d'une femme
criolla. Celle-ci était partie et Luis avait confié les deux garçons
à un ménage ami qui vivait derrière sa maison.
L'ambiance de la maison donnait le vertige. Toutle monde
criait et grognait. A tout moment, il y avait un tas d'étrangers
et tous ceux qui entraient à la maison se croyaient le droit de
commander et de demander ce qu'ils voulaient. Luis était
aussi aimable avec les étrangers que brutal avec les membres
de sa famille. Il était toujours entouré de gens, sa maison
ressemblait à une sorte de club. Ma mère avait à peine plus de
sept ans, mais on la traitait comme si elle en avait quinze.
Son père passait le plus clair de son temps à la campagne;
elle et sa mère vivaient donc sous la férule de Luis et
devaient faire ce qu'il disait. Luis avait un magasin assez
important, mais il faisait tout sauf s'en occuper. C'était sa
femme qui devait assumer toutes les tâches, aussi bien à la
maison qu'au magasin, et ilIa traitait comme une servante.Liban déraciné54
La première chose que ma mère dut faire, ce fut
d'apprendre l'espagnol, mais elle était toujours consciente de le
parler à moitié, si bien qu'elle gardait continuellement le
silence. Le pire, c'était qu'à la maison on jouait beaucoup
aux cartes. Tous ces hommes passaient la journée autour de
la table de jeu: ils étaient de mauvaise humeur et exigeants.
Ils ne se levaient que pour aller aux toilettes. Il fallait leur
apporter le repas à la table de jeu, il fallait continuellement
leur renouveler le maté, tâche qui revenait à ma mère. Elle
entendait alors les mots grossiers qu'ils disaient, aussi bien
quand ils gagnaient que quand ils perdaient.
Ma mère voulait à tout prix avoir une poupée, mais son
oncledisait: « A quoi bon,cette saleté? » En cachetteelle
se fabriqua une poupée en chiffons. Elle en était enchantée,
jusqu'au jour où son oncle l'a vue. 11l'a déchirée et en a jeté
les morceaux dans la boue. En face de la maison de Luis
vivait la famille Flores. Ils avaient sept enfants, six filles et
un garçon qui devait mourir plus tard, à l'âge de dix-sept
ans, de la tuberculose. Dans cette maison, les parents étaient
très affectueux avec les enfants; ils causaient avec eux et les
enfants tutoyaient leurs parents. Ce comportement
surprenait tellement ma mère, qu'elle se demandait s'il fallait
juger les enfants insolents ou les parents trop bons. Chaque
fois qu'elle pouvait en obtenir la permission, elle allait jouer
chez eux, mais avec le maudit maté qu'elle devait préparer,
elle n'était presque jamais libre.
Elle pensait au Liban comme à une chose très lointaine,
parce que personne ne parlait d'y retourner. Grand-mère
travaillait beaucoup, elle aidait la femme de son frère, Lucia,
dans tous les travaux domestiques. Cette dernière était
toujours triste ou énervée, mais elle acceptait tout parce
qu'elle ne pouvait pas faire autrement. La femme avec laquelle
Luis avait vécu avant son mariage, la mère de Pepito et de
Peti, avait disparu de la circulation, comme faisaient
beaucoup de femmes ici, dans des situations semblables. Lucia
ne faisait jamais aucune allusion à cette affaire. Luis, au
village,étaitconsidérécommeungrandseigneur,ilétait« Don
Luis Labaki ». En réalité il n'était pas de la famille Labaki.
II était de la famille Nassif, mais, en arrivant ici, il s'était
fait faire des papiers au nom de Labaki. Il occupait un poste
à la municipalité, un poste ad honorem, de pur prestige,
mais qui l'obligeait à beaucoup de dévouement. Il était très
aimé des gens du village.Nayla 55
Quatre ans après l'arrivée de ma mère - elle avait donc
onze ans - mon grand-père s'acheta une maison pour y
vivre avec sa femme et sa fille. Là, la vie est devenue
encore plus dure. 11n'y avait que travail et on ne parlait que
travail. Mes grands-parents passaient leur temps à prêcher la
nécessité du sacrifice sans penser que leur fiI1eétait encore
une enfant. Elle avait commencé à aller à l'école, une école
de religieuses récemment ouverte au vi11ageet qui devait
fermer ses portes quelques années plus tard. EUe avait une
soif terrible d'apprendre. Mais ses parents J'envoyaient à
l'école simplement pour qu'e11eapprenne à lire, à écrire et
à calculer, toutes choses utiles pour travaiI1erau magasin.
La camarade qu'eUe aimait le plus à l'école, c'était
Angélica, une bonne grosse qui maintenant vient de temps
en temps au magasin, une fiI1ede la chacra, toujours
souriante. EUe était en bonnes relations avec les autres
également, mais e11e vivait et e11e pensait autrement qu'eUes. EUe
se sentait plus à l'aise avec les bonnes qui se succédaient à
la maison. Elle était fascinée par les histoires qu'e11eslui
racontaient. C'étaient toujours des de fantômes et
d'apparitions. Les bonnes étaient les seules personnes avec
qui elle pouvait causer et à qui eUe pouvait demander tout
ce qu'elle voulait savoir sans se faire gronder. C'est par
e11es,plus que par ses camarades de classe, qu'elle a appris
les choses relatives à la sexualité.
Durant la guerre de 1914, les lettres qui arrivaient du pays
étaient toutes ouvertes par la censure. Grand-mère pleurait
et se désespérait. Quelque temps après la fin de la guerre, les
mauvaises nouvel1escommencèrent à affluer. Chaque lettre
qui arrivait du Liban annonçait la mort d'un ou de plusieurs
parents. Pour les sept famiI1es(10) qui constituaient la
collectivité libanaise de La Calandria, ce fut une période
atroce. C'est à ce moment-là que maman a compris qu'elle
n'allait plus jamais retourner au pays. D'ai11eurs,elle n'avait
plus envie de au pays. Pourquoi faire en somme?
D'une part, el1eavait appris la langue d'ici et e11ese sentait
déjà presque argentine et, d'autre part, puisque ses parents
de là-bas n'étaient plus en vie, le retour ne l'intéressait plus.
Quand ma mère est arrivée à la fin de ses études primaires,
la Supérieure du coUègeest venue voir mon grand-père pour
lui dire que Teresa était une élève douée et lui suggérer de
l'envoyer aux classes de peinture, de musique ou de
repujado. Mon grand-père lui a répondu que cela ne servait à rien56 Liban déraciné
et qu'il suffisait que Teresa apprenne à additionner et à
soustraire. Ma mère souffrait beaucoup, mais elle n'a jamais eu
le courage de protester, ni de rien demander, d'abord parce
qu'elle savait qu'elle n'obtiendrait rien, ensuite parce que
ses parents auraient pris cela pour un manque de respect.
Ma mère a donc dOlaisser le collège, parce qu'il n'y avait
pas eu moyen de convaincre mon grand-père de la laisser
poursuivre ses études. Elle en gardait une grande amertume,
qu'eUe supportait en silence, comme beaucoup d'autres
choses. Avant de quitter le collège, eUe était entrée dans la
congrégation des Enfants de Marie. A présent,elle continuait
d'en faire partie, elle avait de bonnes camarades mais elle ne
pouvaitjamais lier avec elles une amitié intime, parce
qu'elle devait assurer des permanences au magasin et qu'il lui
restait très peu de temps libre. Elle se contentait d'aller aux
réunions, qui avaient lieu une fois par mois. Plus tard, elle a
fait partie du comité en qualité de secrétaire et de trésorière.
Ma mère était une femme d'une grande intelligence. Elle
aurait pu avoir une vie toute différente, sans l'égoïsme de
ceux qui l'entouraient. L'intelligence de ma mère serait
peut-être chose commune dans un autre milieu social et
familial. Mais ma mère est née, a été éduquée et s'est
développée dans un milieu fermé, terre à terre, allergique à tout
ce qui n'était pas évaluable en termes d'argent. C'est à
ellemême qu'elle doit sa culture. Non seulement mon
grandpère n'avait pas voulu la laisser continuer ses études, mais
il ne lui achetait ni livres, ni journaux. Il la faisait travai11er
au magasin comme une esclave. Mais maman faisait flèche
de tout bois. Mon grand-père achetait des piles de vieux
journaux pour envelopper la marchandise. Pendant la sieste
- dans la province de Corrientes la sieste est chose sacrée,
du moins pour les gens d'une certaine classe sociale - mon
grand-père laissait le magasin aux soins de ma mère.
Celleci se précipitait sur les journaux, les rangeait par ordre
chronologique et se mettait à les lire avec avidité. D'autre part,
Nabil Tiyah, le fils de Dana Adela, prêtait des livres à ma
mère. Nabil était un type intelligent et relativement cultivé
et il devinait les aspirations et la situation de ma mère. II
cherchait à l'aider et lui fournissait des livres de toutes
sortes: des ouvrages d'histoire, des romans, des recueils de
poésie. Maman dévorait tout ce qui lui tombait sous la main.
A la maison, les disputes entre mon grand-père et Luis
allaient bon train et rendaient ma grand-mère folle. C'étaitNayla 57
toujours pour des questions d'argent, malgré le fait que les
deux hommes ne travaillaient plus ensemble. Mais Luis avait
perdu toute sa fortune au jeu. Chaque fois que mon
grandpère devait l'aider en lui donnant de l'argent, il devenait
insupportableavec grand-mère: « Tonfrèreest un fainéant,
ton frèreva me ruiner,etc. » Celle-ci lui disait: « Qu'ai-je à
faire avec toi et mon frère? Th n'as qu'à ne rien lui donner. »
Mais grand-père était tellement orgueilleuxque, pour pouvoir
dire,parla suite,« moi,je l'ai aidé»,illuidonnaittoutce que
l'autre lui demandait.
Lorsque son cousin Jamil est venu du Liban, ma mère
avait environ dix-sept ans et lui dix-neuf. Avant la guerre, il
vivait avec ses parents au Liban et sa situation était bonne.
Il aUait au coUège des Jésuites à Ghazir et il avait tout ce
qu'il voulait. Son père travaillait dans le bâtiment. Ses
parents étaient morts pendant la guerre et lui, se trouvant
tout seul, avait travaillé avec un oncle lointain d'abord dans
une boucherie, puis dans un hôpital. C'est ainsi qu'il avait
gagné l'argent nécessaire pour venir en Argentine. A son
arrivée, il est venu directement ici. Il a travaillé un an avec
mon grand-père, mais il n'y avait pas moyen qu'ils
s'entendent et Jamil est retourné à Buenos Aires.
C'est à cette époque qu'on a donné Lidia à ma grand-mère.
La mère de Lidia, une pauvre femme, est venue la proposer à
ma grand-mère contre une somme d'argent:« Occupez-vous
d'elle un ou deux ans et elle vous servirajusqu'à la fin de vos
jours. » Lidia avait quatre ans, eUe ressemblait à un petit
animal galeux. EUeétait rachitique et pleine de boutons. Ma
grand-mère a commencé à la soigner et à l'éduquer. Tout le
monde à la maison s'est pris d'affection pour elle, maman
en particulier. Lentement eUes'est intégrée à la famille. Elle
appelait mes grands-parents papa et maman et ma mère
marraine.
Un an après être parti pour Buenos Aires, Jamil est
revenu au village et a essayé une fois encore de travailler avec
grand-père. Il est resté un an et s'en est aUé de nouveau.
Entre-temps il avait manifesté à ma mère qu'elle lui plaisait,
mais elle, elle n'éprouvait rien pour lui. Mon grand-père
aUait de temps en temps acheter des marchandises à Buenos
Aires; il en profitait pour aller voir Jami1.Ce dernier
écrivait parfois à mes grands-parents.
Il y avait quelques jeunes gens du village à qui ma mère
plaisait; elle l'apprenait par quelque dame qui le lui disait58 Liban déraciné
ou par les bonnes, que ces jeunes gens utilisaient comme
intermédiaire pour lui faire savoir leur sentiment. Quand il
lui arrivait d'aller à la place du village pour un moment, avec
une amie, ils essayaient de l'approcher mais elle n'avait
jamais l'occasion de les revoir. II yen avait un en particulier
qui lui faisait la cour en passant continuellement en voiture
devant la maison. Mais il suffisait qu'on entende le bruit de
la voiture,pour que le « vieux» et la «vieille» (11) sortent
se planter devant la porte de la maison. Usétaient furieux. Ce
jeune homme plaisait beaucoup à ma mère. Evidemment, il
avait certains aspects désagréables. Il avait les coutumes de
tous les hommes riches d'ici: il jouait aux courses et
courait les femmes. Qui plus est, derrière sa maison, vivait une
femme qui avait trois filles de lui. Une fois, cette femme a
dit à ma mère: «Je sais que Carlos voudrait t'épouser,
j'espère que cela se réalisera, parce que tu es bonne et que, une
fois mariée avec lui, tu ne manqueras pas de t'occuper de
mes trois filles. » En réalitétout celan'eut pas de suite.
Entre dix-neuf et vingt-cinq ans, la vie de ma mère était
terriblement monotone, partagée entre les travaux
domestiques et les heures de présence au magasin. El1ene
s'évadait de cette morne existence que par ses lectures
clandestines et ses interminables rêveries. A quoi rêvait-el1e? Je ne
l'ai jamais su avec exactitude. Chaque fois que je lui ai
demandé: «Mamita, dis-moi à quoi tu rêvais ainsi pendant
de longues heures », eHe m'a répondu: « Mes rêveries
))
étaient cel1es de toutes les jeunes fi11esde mon âge.
Deux incidents, survenus au cours de cette période, sont
restés gravés dans l'esprit de ma mère. El1eavait vingt-deux
ans lorsque eut lieu le premier. Tous les soirs, mes
grandsparents fermaient les portes du magasin à double tour, en
bloquaient les battants avec des barres de fer qu'ils
coinçaient avec de grands récipients de cuivre posés par terre,
sur le bord desquels ils déposaient parfois quelques pièces
de monnaie. Grâce à ce dispositif, la moindre tentative
d'effraction provoquait la chute du récipient et de la monnaie et
déclenchait l'alarme. D'après ma mère, c'est une vieille
coutume de la montagne libanaise. Une nuit, le signal
d'alarme se déclencha: on essayait de forcer la porte du
magasin. Mon grand-père était absent, il était à la campagne
et les voleurs le savaient probablement. Ma grand-mère et
ma mère se précipitèrent au magasin. Grand-mère entrouvrit
le volet d'une fenêtre pour voir de quoi il s'agissait. Un desNayla 59
voleurs lui jeta une poignée de poivre au visage. Voyantque
l'affaire était grave, maman courut chercher le revolver de
son père, sortit au jardin et tira plusieurs coups en l'air pour
attirer l'attention de la police. Le commissaire de police, un
compatriote nommé Elias Abud et surnommé Satanas à
cause de son effronterie, ne tarda pas à arriver. Entre-temps
les voleurs s'étaient volatilisés.
Le deuxième incident eut lieu un ou deux ans avant le
mariage de ma mère. Maman et Lidia allaient tous les soirs
à l'église pour assister aux prières de je ne sais quelle
neuvaine. Une fois, elles ont accompagné une camarade qui
habitait en bordure du village et elles ont pris tranquillement
le chemin de la maison. La route était plongée dans l'
obscurité. Tout à coup, elles ont entendu du bruit derrière les
arbres et un homme a bondi devant eUescomme un dément,
disposé à «leur manquer de respect ». Je n'ai jamais
demandé à maman en quoi il voulait leur manquer de respect; je
suppose qu'il s'agissait d'un exhibitionniste. Ma mère a
retiré une de ses chaussures et, avec le talon haut et pointu,
lui a asséné un coup violent sur la tête. Il s'est enfui à toutes
jambes.
Près de sept ans après son deuxième départ pour Buenos
Aires, Jamil est revenu au village. Il avait toujours le désir
de se fiancer avec ma mère. Ce qu'elle avait refusé durant
tant d'années, elle l'a alors accepté. Ses parents aimaient
beaucoup Jamil. Mon grand-père a pourtant fait une scène
quand il a été mis au courant du projet, parce que, selon lui,
ma mère et Jamil avaient pris la décision sans le consulter.
Tout était comme cela! D'autre part, mes grands-parents
exigèrent, pour donner leur consentement, que le nouveau
ménage vive avec eux, dans la même maison. C'est ainsi
que Jamil se remit une fois de plus à travailler avec mon
grand-père, mais avec l'espoir secret de pouvoir aller vivre
un jour dans une grande ville.
Quelque temps avant le mariage, quand Jamil apporta les
meubles de Buenos Aires, il y eut un drame, parce que,
selon mon grand-père, il y avait un tas de choses inutiles qui
ne correspondaient qu'à l'envie de gaspiller de l'argent. Ma
mère se fit faire une robe de mariée et on décida un
mariage dans la plus stricte intimité, après mille discussions à
propos de n'importe quel détail. La veille du mariage, la
congrégation des Enfants de Marie organisa en 1'honneur de
ma mère une jolie petite fête de despedida de soltera (12).60 Liban déraciné
Après le mariage, mes parents sont restés à la maison et la
vie a continué comme tous les jours. Les problèmes se sont
multipliés. D'une part, mon grand-père avec ses exigences
et, d'autre part, mon père avec les siennes. Ma mère ne
savait pas comment s'arranger, mais évidemment elle faisait
toujours cas de mon grand-père, parce que ma grand-mère
lui répétait jour et nuit qu'il fallait le respecter. Mon
grandpère ne tolérait pas que la routine fOtaltérée, ni que rien fOt
changé, même si c'était pour progresser. Il disait que si on
avait toujours vécu comme cela, il n'y avait pas de raison de
changer maintenant.
A la maison tout devait se faire en commun. Si, un jour,
mes parents voulaient rester dans leur chambre à causer,
c'était là un motif de dispute. « Pourquoine pouvez-vous
pas partager la conversationavec nous? » criait aussitôt
mon grand-père. Ma mère souffrait, mais elle n'avait pas le
courage de protester. Comme elle avait été enceinte aussitôt
après le mariage, elle était terrorisée à l'idée que l'enfant
pouvait naître quelques jours avant la fin du neuvième mois,
à cause de ce que les gens pourraient alors penser. A son
grand soulagement, je suis née neuf mois et quatre jours
après le mariage. Un accouchement difficile, avec trois
jours de souffrance intense. A la maison personne ne savait
comment élever un bébé, mais une voisine très bonne venait
tous les jours conseiller et aider ma mère.
Peu de temps après ma naissance, mon père a commencé
à se sentir malade. Les médecins n'étaient pas d'accord sur
le diagnostic et aucun n'arrivait à améliorer son état. Ce
qu'il éprouvait, c'était un malaise ~énéral et une nervosité
terrible. Il a été trois ans dans cet etat. Il ne travai1lait pas,
ma mère devait le remplacer au magasin tout en assurant les
travaux domestiques, parce que mon grand-père disait que
ce qu'avait mon père, c'était des manies. Ce fut une époque
très dure. Durant ces trois ans, maman a été enceinte deux
fois et elle a fait des fausses couches à cause de l'état de
faiblesse générale dans lequel elle se trouvait. Mon père finit
par aller au Brésil avec un médecin ami, pour consulter les
spécialistes de là-bas. Il resta un mois à Porto Alegre.
L'unique lettre qu'il écrivit alors s'égara et mon grand-père
en profita pour accuser mon père d'ingratitude.
La guérison de mon père coïncida avec la naissance de
Gabriel. En même temps, papa, qui jusque-là était l'associé
de mon grand-père au magasin, lui acheta sa part. A partirNayla 61
de ce moment-là, grand-père vécut de ses rentes. La
situation au magasin devint beaucoup plus humaine, bien que
grand-père continuât à commander comme s'il était le
patron. Au bout d'un an, naquit Daniel. Quelques mois plus
tard, ma grand-mère commença à souffrir du mal qui allait
l'emporter deux ans plus tard.
Maman se sentait très seule. Après son mariage, elle avait
pratiquement cessé de voir Nabil Tiyah, qui avait été son
seul ami, parce que mon père ne l'aurait pas toléré. Les deux
hommes s'étaient querellés et ils se détestaient à mort. Mon
père éprouvait une aversion terrible pour Nabil et ce dernier
ne nommait jamais mon père. Ma mère m'a raconté un jour
la cause de leur inimitié. Mon père avait travaillé longtemps
comme voyageur de commerce. Il était représentant d'une
maison de commerce de Buenos Aires, une bonnetterie, je
crois. Il réussissait très bien. Il avait un appartement assez
confortable à Buenos Aires. Chaque fois qu'il venait à La
Calandria - et il venait assez souvent parce qu'il avait des
visées sur ma mère - il traînait une grande valise pleine de
complets, de chemises fines, de cravates. Mon grand-père
était scandalisé, il traitait mon père de fou et de snob.
Pourquoi ce gaspillage d'argent? Quel besoin de changer de
costume et de cravate chaque jour? Mais mon père était
assez dépensier et aimait s'habiller élégamment.
Remarquez que par la suite, sous l'influence de mon grand-père, il
a énormément changé, au point que, maintenant, si maman
veut acheter une nouvelle robe, elle doit se disputer avec lui
pendant deux ans avant de l'obtenir. Je reviens à l'affaire de
Nabil. Quand mon père a décidé de s'établir définitivement
à La Calandria, Nabil Tiyah, qui fréquentait très
régulièrement la maison de mes grands-parents, a commencé à
espacer ses visites, et, chaque fois qu'il rencontrait mon père, il
ne manquait pas de lui manifester son mépris. Papa avait de
l'argent, mais pas de culture parce que la guerre l'avait
obligé à interrompre ses études au Liban; Nabil avait beaucoup
de culture, mais pas d'argent. Il était intellectuellement très
supérieur à mon père.
Un jour, les deux hommes en sont arrivés à la dispute
ouverte. Nabil a taxé mon père de servilité, parce qu'il
l'avait vu, un jour, à Buenos Aires, en train de promener les
enfants de son patron. En fait les relations entre mon père et
son patron étaient très cordiales et c'était papa qui, ce
jourlà, avait proposé à son patron d'emmener les enfants en62 Liban déraciné
promenade. Mon père a traité Nabil de coureur de jupons,
de noceur et de vaurien.
Voilàce que ma mère m'a raconté. Mais je suis persuadée
qu'elle ne m'a pas tout dit. La cause de cette hostilité entre
les deux hommes, c'était ma mère elle-même. Nabil était
amoureux d'elle. Papa s'en rendait compte et il en éprouvait
une jalousie terrible. Maman n'a jamais voulu confirmer le
fait. Plus d'une fois je lui ai demandé: « Mamita, Nabil
Tiyah était amoureux de toi, n'est-ce pas? » Elle me
répondait : « Non,et puis écoute,petite,fiche-moila paix.» C'est
que maman est une femme terriblement pudique et naïve.
C'est depuis très peu de temps et parce que nous, les
enfants, nous n'avons jamais cessé, au cours des années, de
la blaguer au sujet de sa pruderie, qu'elle accepte d'aborder
certains thèmes, comme ceux de l'amour et de la sexualité.
Et encore, avec quelle réticence!UNE PRINCESSE SUR UN CHEVAL BLANC
Revenons à mon enfance. Je disais que l'atmosphère, à la
maison, était généralement tendue. La seule personne
franchement gaie était Lidia. Ene était toujours en train de
chantonner et ~e siffloter. EUemettait un peu de joie à la maison.
Ma mère, qui avait eu une jeunesse si triste, faisait de tout
pour que la nôtre fût au contraire heureuse. Ene ne laissait
pas passer une fête sans organiser quelque chose pour les
enfants. Je me souviens du soin qu'eUe mettait à preparer le
jour des Rois. Avant de dormir, nous rangions nos
chaussures dans un coin du salon, pour que les Rois Mages
viennent la nuit y déposer un cadeau pour chacun. Je sais ce
qu'il en coûtait à ma mère de préparer cette fête, car mon
père jugeait cette tradition stupide. D'ailleurs il n'admettait
pas davantage les fêtes d'anniversaire, à cause des cadeaux
et des dépenses qui les accompagnaient.
J'étais fonement attachée à mes frères. A l'âge de six ans,
mes rapports avec eux étaient assez complexes. J'avais une
préférence pour le plus jeune. D'aiJ)eurs à la maison, c'est
le plus jeune qui était toujours le plus choyé. Cela dit, dans
mon inconscient, j'avais classé mes rapports avec mes
frères en fonction de mes activités et de mes caprices: par
exemple, à mes espiègleries j'associais tel de mes frères, à
mes jeux ordinaires tel autre, etc. Bref, j'aimais tous mes
frères également, mais je choyais davantage le plus jeune.
Je désirais tenement avoir une petite sœur que je traitais
Juan Carlos comme une fillette: je le peignais, je lui faisais
des boucles, je lui attachais les cheveux avec un ruban.
J'avais constamment peur qu'il ne lui arrive quelque chose,
je craignais qu'il ne soit enlevé par les gitans qui parfois
traversaient le vinage.64 Liban dérat:illé
Aimer les personnes et les choses, c'était pour moi
d'abord les craindre ou avoir peur pour eUes.C'est ainsi que
j'avais peur du puits, du feu, du vent, de l'orage et,
par-dessus tout, du châtiment de Dieu. Je savais que Dieu pouvait
aussi bien récompenser que châtier, mais je ne pensais
jamais à la récompense, je craignais le châtiment. C'était là
le fruit de l'éducation reçue. Je n'en finirais pas de raconter
les peurs de ma mère. Peur que, en traversant la rue, nous ne
soyons renversés par une voiture; peur que nous ne
prenions froid et tombions malades; peur que l'orage ne nous
surprenne dans le jardin. Ah ! L'orage! Ma mère en avait
une peur panique. Je n'oublierai jamais les nombreuses
nuits où eHe nous réveiHait, mes frères et moi, affolée, nous
faisait lever du Jit, aHumaitaussitôt une bougie bénite
qu'elle gardait du Dimanche des Rameaux, puis, après avoir
vérifié que toutes les fenêtres étaient bien fermées, se jetait à
genoux et, le chapelet à la main, invoquait Saidet-el-AJaaet
la suppJiait de nous épargner la foudre.
Mes parents considéraient que j'étais physiquement
fragile. En fait, je ne souffrais d'aucune maladie particuJière.
Thndis que les autres fi11ettesdu viHage se promenaient
pieds nus et légèrement vêtues, on m'obligeait à mettre un
maiHot de corps et gare si je l'ôtais! Si je l'ôtais, j'aUais
m'enrhumer, j'a11aistousser, etc. Je devais le garder jusqu'à
la fin du printemps, même si je crevais de chaleur. Cela me
mortifiait beaucoup. J'avais déjà six ou sept ans et je
trouvais ce linge masculin fort peu élégant. Je protestais, je
pleurais, je criais et il ne fal1aitpas moins d'un quart
d'heure tous les matins pour m'obliger à mettre la chemisette.
Il en a11aitde même pour les repas. Pour mes parents, je
ne mangeais jamais assez. Ils voulaient me gaver et j'en
perdais l'appétit. Jusqu'à l'âge de six ou sept ans, mes repas
étaient presque toujours l'occasion d'un drame, dont le
metteur en scène était Lidia ou maman. Pauvre Lidia! El1ene
savait pas queUes pitreries inventer pour me faire manger.
Parfois, l'assiette de soupe dans une main et, dans l'autre,
un petit tabouret que grand-mère m'avait acheté au Brésil,
e11em'emmenait au jardin pour ce qu'el1e appelait un
repaspromenade et qui devait être pour eUe un véritable chemin
de croix. EUe m'asseyait sous un oranger et me donnait une
cuiHerée de soupe, ensuite sous un autre et e]]e me donnait
une deuxième cui11erée, et ainsi nous nous déplacions
d'arbre en arbre jusqu'à faire le tour complet du jardin. MaisNayla 65
comme en tout - entre orangers, mandariniers, kakis,
grenadiers - il n'y avait pas plus d'une vingtaine d'arbres, le
résultat n'était pas bien fameux. Maman avait une technique
plus classique.L'assietteà la main,elle me disait: « Une
cuiIlerée pour papa, une cuiIlerée pour maman, une autre
pour grand-mère, une autre pour grand-père », etc. Et el1e
nommait tous les membres de la famiIle y compris le chien
et le chat. Ma grand-mère m'avait appris que, lorsqu'on
avait fini de manger, on devait dire « merci mon Dieu ».
Alors, souvent, au beau milieu d'un repas, au moment où
maman ou Lidia croyait que tout allait pour le mieux, je
m'écriais: « MercimonDieu» etcelasignifiaitquele repas
était terminé.
C'était tout différent, quand j'accompagnais ma
grandmère chez ses amies. Si l'on m'offrait quelque chose,
mère disait: « Non, merci,la petitene mangerien» ; mais
moi je répliquaisaussitôt: « Si, avecplaisir,j'ai faim» et
j'engloutissais tout ce qu'on me donnait. Ma grand-mère ne
savait plus où se mettre; el1e attendait la sortie pour me
réprimander: « Que vont penserles gens? Quenousne te
))donnonsrien à mangerà la maison.Quel1ehonte!
En présence des étrangers, j'étais d'une timidité
maladive, je me sentais tellement gênée que j'éprouvais comme
une douleur physique. Cependant, dans le fond de
moimême, je me sentais supérieure. Ce sentiment est assez
difficile à expliquer. Je crois que je le devais en partie à ma
position en famme. J'étais l'aînée des enfants et j'étais
l'unique fiIle : à ce double titre, j'étais choyée par tous.
Mais ce n'est pas tout. Je crois aussi que j'étais très fière de
mon origine arabe. Pour moi, être descendante de Libanais
ou équivalemment ne pas être criolla, c'était une marque de
supériorité. A la maison, mes grands-parents et mes parents
disaient le plus grand bien des Criollos, parce qu'ils
considéraient que c'était là un devoir de courtoisie. Après tout,
les Criollos étaient les maîtres de ce pays et les immigrants
étaient leurs hôtes. Il n'était ni correct, ni habile de dire du
mal de ses Mes grands-parents n'avaient pas oublié
les épreuves endurées au Liban sous la domination turque.
Ils en avaient gardé une peur instinctive du pouvoir et un
respect servile pour les gens au pouvoir. Ils avaient
communiqué ces sentiments à mes parents et mes parents me les
avaient communiqués à moi. C'est là mon interprétation,
mais je crois que je ne me trompe pas. Ce sont des choses66 Liban déraciné
que l'on sent, que l'on perçoit par intuition. En tout cas, un
fait est certain: le respect sacro-saint que mes parents
manifestaient pour les Criollos ne les empêchait pas de
m'inculquer, à petites doses et imperceptiblement, l'idée que tout ce
qui est arabe est supérieur.
Je vous donne un petit exemple. Vous savez que
Corrientes est la province des orangeraies. Dans le jardin de
mon grand-père, il y avait quelques orangers. Je m'amusais
à les secouer jusqu'à avoir les cheveux couverts de fleurs,
puis j'allais me regarder dans la glace, en rêvant que j'étais
une princesse couverte de fleurs et de parfums. Eh bien, si on
mettaitdes orangesà tableet que mamandisait: « Regarde,
JamiI, les belles oranges que j'ai achetées aujourd'hui »,
papa répondait: « Oui, mais à côté des oranges du Liban, ça
ne vaut rien, ear au Libanles oranges...» et il n'en finissait
pas de chanter les qualités des oranges libanaises. Parlait-on
de choux, c'était la même chanson: oui, ces choux n'étaient
pas mauvais, mais les choux du Liban, c'était autre chose!
Au jardin nous avions de très belles fleurs. Si je disais:
« Regardez cette rose, elle est superbe »,je me faisais
immédiatement rappeler à l'ordre: ces roses étaient rachitiques;
qui n'avait pas vu les roses du séminaire des Jésuites à
Ghazir - c'est là que papa a fait ses études - n'avait
évidemment rien vu. Et j'avais droit à une description
complète des roses de Ghazir : grandes, épanouies, parfum
capiteux, etc. Je finissais par croire que le pays de mes parents
était supérieur au nôtre. Papa le disait, grand-mère le
confirmait et mon imagination d'enfant l'enregistrait. Je ne
pouvais donc qu'être fière de mon origine libanaise. Mais ce
sentiment de supériorité ne supprimait pas ma timidité, due
à une éducation qui tendait à étouffer en moi toute
sociabilité. J'étais en général enfermée à la maison, contrôlée,
surveillée. Alors, dès que je sortais de la maison et que je me
trouvais tout à coup au milieu d'un tas de gens que je ne
connaissais pas, j'étais prise de panique. Ma timidité était
teI1eque j'avais une envie folle de prendre la fuite.
Il y a plus. Ce sentiment de supériorité lui-même n'était
ni stable, ni certain. Souvent, en effet, je sentais mon
origine comme un poids. Je me sentais la fille d'êtres marginaux.
J'avais honte lorsque les Criollos imitaient l'accent arabe
avec lequel mon grand-père parlait l'espagnol. J'avais honte
aussi de savoir qu'entre eux ils nous appelaient los Turcos.
Je ne comprenais pas bien. A la maison, mon père et monNayla 67
grand-père disaient pis que pendre des Turcs, en rappelant
tout le mal qu'ils avaient fait au Liban. Nous appeler Turcos
était donc une injure. Mais d'autre part, au vi1lage, ma
fami1leétait aimée et estimée de tous. Ce surnom ne pouvait
donc être injurieux. J'étais tiraiUée entre des sentiments
contradictoires. Si bien que, lorsqu'une camarade
m'appelait Turca, je me mettais en fureur contre e]]e, mais sans
perdre un instant ma fierté ou ma sécurité. Je ne tolérais pas
qu'on m'appe]]e Turca, mais je me demande maintenant si,
malgré tout, je n'en éprouvais pas, dans le fond de
moimême, une secrète satisfaction, cel1ede me sentir différente
des autres. La conscience de ma différence a toujours
suscité en moi des sentiments ambigus.
Timorée, timide et hyperprotégée, j'avais une incroyable
propension à la rêverie. A la moindre blessure provoquée
par la réalité, je me réfugiais dans les rêveries. C'était le cas,
chaque fois que mon grand-père et mon père se disputaient,
qu'un différend surgissait entre mon père et ma mère ou
qu'une personne désagréable venait nous rendre visite. Je
fermais les yeux et j'imaginais un monde meiUeur.Je me
voyais moi-même dans le rôle de la bonne fée qui châtie les
mauvais et récompense les bons.
En face de notre maison, vivait une vieiUe femme très
pauvre avec ses deux petits-enfants, Nicasio et Nélida. Cette
dernière était tuberculeuse et sa grand-mère la maltraitait.
Alors j'imaginais que j'étais propriétaire d'un grand
château sur une colline boisée et que j'avais à mon service
beaucoup de serviteurs dévoués et sympathiques. Nélida
était mon hôtesse et mes serviteurs étaient les siens; e]]e
était, comme moi, habi1léeen princesse et passait sa journée
à se promener dans le parc ou dans le château, en attendant
que le prince charmant vînt la chercher. Puis, sur mon ordre,
mes serviteurs enlevaient la grand-mère de Nélida et me
ramenaient tremblante. Je choisissais la cave la plus
horrible de la demeure, une cave suintante d'humidité, pleine
de crapauds et de sorcières et je l'y enfermais.
Toujours à cet âge, c'est-à-dire à sept ou huit ans,
j'imaginais parfois que j'avais une chambre pleine de poupées
vivantes qui parlaient et marchaient. Je passais la journée à
penser à cela. Les choses prenaient des proportions
gigantesques : la chambre devenait un château, le château une
immense pelouse où se promenaient et babi1laientdes
milliers de poupées. Et moi, je régnais heureuse sur ce monde,68 Liban déraciné
je me promenais sur mon cheval blanc au milieu de cette
multitude.
Je n'ai jamais perdu cette tendance à rêvasser. Le contenu
de mes rêveries a évolué avec l'âge, c'est tout. Aujourd'hui
encore, il m'arrive de me livrer à ces délires de
l'imagination, quand je souffre physiquement ou moralement. Je
commence à imaginer un tas de choses et le processus
obsessif se déclenche. Je vais d'image en image, jusqu'à ce
que je me rende compte de ce qui m'arrive. Je me secoue
alors et me dis: « Assez, assez,ça suffit! » Cette
propension maladive à la rêverie me fait croire que j'ai été et que
je suis toujours une fille anormale. Mais alors nous serions
tous anormaux en famille. Car mon père et ma mère sont
aussi de grands rêveurs. Autant que je me souvienne, mon
père n'a jamais manqué une occasion de le reprocher à ma
mère: « Teresa, descends de la lune, veux-tu? », « Teresa,
tu as la tête pleine de petits oiseaux », « Teresa, tu vis les
romans que tu lis », etc. Et ma mère pense secrètement que
le rêveur impénitent, c'est son mari: « Pauvre JamiJ,
m'a-telle dit récemment, il a un très bon fond, mais ce qui le perd,
c'est son ambition démesurée. II a toujours rêvé que ses fils
épouseraient des princesses, qu'iJs seraient de richissimes
commerçants et qu'ils travailleraient avec lui dans un grand
magasin. Quant à toi, il pensait que tu épouserais le jeune
homme le plus riche de la région. Comme ses espoirs ne se
sont pas réalisés, il se sent déçu, frustré et il est devenu plus
brusque qu'iJ n'était. »
J'ai commencé à aller à l'école à l'âge de cinq ans. Au
village, il y avait deux écoles primaires mais pas de collège
secondaire. L'une des était provinciale, l'autre
nationale. Dans la première, le cycle était complet. La deuxième
s'arrêtait à la classe de huitième. L'école nationale était en
face de notre maison. On n'y acceptait les enfants qu'à
partir de six ans. Moi j'en avais cinq, mais mon désir d'aller à
l'école était tellement fort que mes parents finirent par
céder. Comme la femme du directeur était une amie
d'enfance de ma mère, il n'y eut pas de problème. Le premier
jour, engoncée dans mon tablier amidonné, je traversai la
rue en courant et passai en coup de vent devant le directeur
et les instituteurs sans les saluer. Aussi bien à l'école qu'à la
maison, on me reprocha sévèrement mon impolitesse. Moi
je savais que ce n'était pas de l'impolitesse, que c'était
simplement de la timidité, mais je ne savais pas l'expliquer.Nayla 69
C'çtait toujours ainsi. Le moindre événement me mettait
dans un état de fièvre tel que je perdais tout contrôle de mes
gestes.
C'est seulement l'année suivante que j'ai été
régulièrement inscrite en classe de douzième. L'instituteur, Monsieur
Gastoni, était très bon avec moi et je l'aimais beaucoup. Ce
qu'il m'apprit le plus vite et avec le plus de succès, ce fut
l'amour du football. Il faut dire que, au village, ce sport était
l'objet d'un cuIte aussi répandu que la religion catholique.
Il y avait quatre équipes qui avaient pour noms La
Calandria, San Martin, Güemes, Belgrano. Leurs emblèmes
étaient respectivement rouge et blanc, blanc et bleu, rouge
et noir, noir et jaune. Chaque équipe avait son prêtre,
vulgairement appelé président, et ses fidèles, communément
appelés partisans. Si la Belgrano jouait tel après-midi, le
matin de très bonne heure ses fidèles allaient assister à la
messe pour demander à la Sainte Vierge et aux saints une
demi-douzaine de buts. Et si, l'après-midi, cette grâce leur
était accordée, un pourcentage sur le prix des billets
d'entrée était versé à l'église.
La Belgrano était l'équipe la plus importante. Son prêtre,
Don Horacio Irala, exerçait, dans la vie ordinaire, le métier
de boulanger. Pour toute chemise, il arborait un maillot de
corps à bretelles qui donnait à son profil pansu un relief
étonnant. Ugèrement bègue, il suppléait l'éloquence par
l'ardeur du ton et, lorsque les fidèles belgranistes venaient
aux nouvelles, il devenait intarissable. Pobrecito ! S'il
arrivait à son équipe de perdre un match, son bégaiement
prenait tout à coup des proportions désastreuses. Le supporter
le plus fanatique de la Belgrano était la Negra, un petit bout
de femme noiraude, grosse, joviale et très mauvaise langue.
Elle exerçait le métier de femme de ménage par nécessité et,
par goat, celui d'entremetteuse.
Moi, j'étais partisane de l'équipe La Calandria, parce que
Gastoni en faisait partie. Le jour de la rentrée, à la
récréation, il avait réuni tous les élèves et, me soulevant à bout de
bras, m'avait déclarée mascotte de l'équipe. C'est ainsi que
j'ai commencé à aimer le rouge et le blanc et à détester le
noir et le jaune, couleurs de l'infâme Belgrano. Et tout ce
que je pouvais choisir - vêtements, fleurs, sacs de
bonbons, etc. - je le choisissais rouge et blanc. Plus tard, bien
plus tard, j'ai appris que ce Gastoni, qui m'avait initiée à des
rites aussi distingués, était un homosexuel notoire.Liban déraciné70
Notre équipe avait un supporter éminent dans la personne
de Don Luca Zapata. Don Luca a dû naître sous le
patronage de sainte CéciJe, car, en plus de son goût pour Je footba1I,
il avait des dons innés pour la musique. II jouait de
n'importe quel instrument, bien qu'il préférât le violon. On le
considérait comme un génie en matière de direction
d'orchestre. Pour les fêtes patronales du village et les mariages
importants, il interprétait l'Ave Maria de Schubert. Mais la
musique était un art trop noble pour lui servir de
gagnepain. Pour faite vivre ses dix enfants, il exerçait le métier de
cordonnier.
11donnait des leçons de violon, de guitare et de chant.
Tout en réparant les chaussures, il dirigeait ses élèves et les
coups de marteau se mêlaient aux notes de musique. De la
cuisine parvenait l'odeur du pain que sa femme faisait cuire,
pour consolider un tant soit peu le budget de son bohême de
mari. Parfois Don Luca réunissait tous ses élèves - vingt à
vingt-cinq - dans la boutique. 11laissait alors les
chaussures de côté, prenait le violon de ses mains sales, et, en
marquant le rythme du pied, attaquait avec son orchestre la
marche de l'équipe La Calandria.
En classe, je ne réussissais pas très bien. Ce n'était pas
l'intelligence qui me manquait, mais j'étais trop paresseuse
pour étudier, je préférais rêvasser. Mes camarades
m'aimaient beaucoup à cause de ma spontanéité, mais, quand
eUes le pouvaient, eUes ne manquaient pas de m'exploiter,
parce que j'étais naïve et très idealiste : chocolat, bonbons,
goûter, tout ce que j'apportais à l'école a1Iaitaux
camarades, au point que parfois je restais les mains entièrement
vides.
Durant la première année de scolarité, j'ai lié amitié avec
deux de mes camarades: Blanca Villalba et Lia Nero, et,
durant la deuxième année, avec trois autres: Laura Vargas,
Minerva Pereyra et Raquel Perez. Nous étions tout le temps
ensemble durant les récréations. Mon amitié avec Blanca a
duré jusqu'à la fin de mes études primaires. Je l'aimais de
tout mon cœur, sans me rendre compte, sotte comme j'étais,
qu'e1Ie ne m'aimait pas avec la même intensité. J'étais
comme ça, j'ignorais l'indifférence ou la tiédeur, j'aimais
ou je détestais. Mais à cette époque je ne détestais que le
diable et les Juifs parce qu'ils avaient crucifié Jésus. Mon
amitié avec Ua n'a1Iait pas sans problèmes, parce que ses
grandes sœurs avaient mauvaise réputation au village. Ma

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