MARSEILLE, NAISSANCE D'UNE MÉTROPOLE

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De quoi parle-t-on quand on parle de Marseille ? De la ville, cette cité, vielle de 26 siècles qui s'étale entre mer et collines, ou de l'ensemble urbanisé qui, de Port-Saint-Louis-du-Rhône à la Ciotat en passant par Aix-en-Provence, semble constituer une aire métropolitaine à la dimension du département des Bouches-du-Rhône. C'est à cette question que veut répondre le livre. Il rappelle que Marseille a manqué, au cours de son histoire, beaucoup d'occasions de s'imposer comme une grande capitale économique méditerranéenne. Il lui appartient aujourd'hui de bâtir une aire métropolitaine qui en réconciliera tous les pôles pour un avenir commun dynamique.
Publié le : lundi 1 novembre 1999
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EAN13 : 9782296381698
Nombre de pages : 224
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MARSEILLE
NAISSANCE D'UNE METROPOLE

métropoles
G 1É(O(GrRAJPJH[TIJESEN

2000
LIBERTÉ

sous la direction de

Georges Benko

Une nouvelle métropoles

série

dans

la collection

(GJÉOGJPLAJFDHTIES

EN LIBERTÉ

2000

Déjà parus: 1. Naples, démythifier la ville
C. Vallat, B. Marin et G. Biondi, 1998

2. Sao Paulo M. A. De Souza, 1998 3. Marseille
B. Morel, 1999

MARSEILLE
NAISSANCE D'UNE METROPOLE

Bernard

Morel

Préface
Michel Vauzelle

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal, Québec, H2Y lK9 Canada

@ Couverture: Marseille, photo IGN, 1992

cg L'Harmattan, 1999 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Novembre 1999 ISBN: 2-7384-7533-7 ISSN: 1158-410X

SOMMAIRE

PRÉFACEDE

MICHEL

VAUZELLE

Il 13

INTRODUCTION

- Mise en scène

Première Partie VIE ET MORT DU DISTRICT INDUSTRIALO-PORTUAIRE MARSEILLAIS UN DISTRICT INDUSTRIALO-PORTUAIRE FRAGILE 1. Le système industrialo-portuaire 2. V n district industriel « marshallien » et les conditions de sa reproduction 3. Les fragilités économiques 4. Vne société, socialement fragile 5. V ne ville morcelée 6. La fragilité politique

1. MARSEILLE:

31 31 35 44 49 54 59 69 69 74 78 83

2. L'IMPLOSION

DU SYSTÈME MARSEILLAIS

1. La déstructuration du système marseillais 2. Et pourtant, elle tourne... 3. Vn système politique adapté? 4. La première modernisation urbaine

Deuxième Partie MARSEILLE PENDANT LES TRENTE GLORIEUSES: L'ÉMERGENCE MÉTROPOLITAINE

3. LA DIFFICILE

FONDATION

MÉTROPOLITAINE

(1960-1977)

1. « Les événements fondateurs» 2. V ne économie marseillaise anémiée et extravertie 3. Les conséquences sur l'emploi 4. Conséquences démographiques et spatiales 5. « La grande contradiction marseillaise»

93 95 101 106 109 112 121 123 128 135 141 147

4. ÉTAT

DE CRISE ET DYNAMIQUES

EXTRA-MUROS

(1977-1989)

I.L'aire métropolitaine marseillaise en « état de crises» 2. Les renouveaux ou le grand retour du Sud 3. Polarisations spatiales et rôle des entreprises 4. La déconnexion 5. Le bouleversement politique

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B. Morel

LA MÉTROPOLE

Troisième Partie MARSEILLAISE: REALITES

ET INTERROGATIONS 161 161 166 171 179 183 185 189 191 197 203 208

s.L'ÉCONOMIE DE LA MÉTROPOLE « MARSEILLAISE»
I.Le Port 2. Le nouvel ensemble industrialo-portuaire 3. Les secteurs industriels autonomes de l'ensemble industrialo-portuaire 4. Les activités tertiaires

6.DE LA MÉTROPOLISA TION POLARISÉE A LA MÉTROPOLE
1. La période des occasions manquées (1989-1998) 2. La mobilité des hommes à l'intérieur de l'aire métropolitaine en 1990 3. Considérations sur les systèmes d'emploi dans une économie globalisée 4. Globalisation, métropolisation et systèmes d'emploi 5. Systèmes d'emploi et métropolisation 6. Une nouvelle lecture de la métropole marseillaise: Pôles, Axes, Nœuds CONCLUSION - Les enjeux métropolitains
Références

215 219

Pour mon père et à la mémoire de ma mère

Avertissement Ce livre était presque achevé lorsque Michel Vauzelle m'a demandé d'abord de participer à sa campagne pour les élections régionales de Provence-ALpes-Côte d'Azur, puis de diriger son cabinet à la Présidence de la Région. Personne ne doit donc douter qu'il n'engage que moi et que les observations et autres critiques qu'il contient relèvent du seul libre exercice de la recherche universitaire.
B.M.

Préface de Michel Vauzelle

Ecrire à propos de Marseille n'est pas chose aisée. On risque toujours le ridicule tant cette ville est immense, riche, secrète, impressionante. Marseille ne peut pas susciter de sentiments vulgaires. Elle nourrit des passions toujours difficiles si l'on ne veut pas être fade ou incorrect dans l'expression.
Certains cependant y parviennent. Les genres sont différents. Mais finalement c'est toujours le même culte, le même respect, la même affection, le même amour qui parlent.

J'aime Marseille de tout mon cœur mais comment en cerner les caractères essentiels, tant de vie, tant de générosité? Bernard Morel, par l'intelligence du coeur et de l'esprit, est au premier rang de ces quelques pédagogues qui permettent d'approcher Marseille et de mieux la connaître et la comprenant mieux, de mieux l'aimer. Cet ouvrage illustre cette démarche. Avec toute l'amitié que je lui porte, je remercie Bernard Morel, au nom de toute la Région dont Marseille est la capitale prestigieuse. Qu'il sache ma gratitude pour les connaissances, l'expérience et le dévouement qu'il apporte à mes côtés, au service de Marseille comme de toute notre région Provence-Alpes-Côte d'Azur.

Michel Vauzelle
Député des Bouches-du-Rhône Président du Conseil Régional Provence-Alpes-Côte d'Azur

INTRODUCTION MISE EN SCÈNE

De quoi parle-t-on quand on parle de Marseille? De la ville, cette cité, vieille de 26 siècles, qui étale ses 23 000 hectares entre mer et collines, ou de l'ensemble urbanisé qui, de Port-Saint-Louis-du-Rhône à la Ciotat, en passant par Aix-en-Provence, semble constituer un ensemble urbain continu à la dimension de presque tout le département des Bouches-du-Rhône? Questions légitimes qu'il est impossible de ne pas se poser quand on écoute ce qui se dit ou s'écrit de Marseille et de sa région. On rétorquera que cette réflexion sur le rapport d'une ville à son hinterland métropolitain pourrait être faite à propos de n'importe quelle ville-métropole française ou étrangère. Certes, mais dans le cas marseillais, la nature et le contenu des discours varient selon que l'on parle de la ville ou de l'ensemble métropolitain. Il est symptomatique de constater que lorsque la presse, par exemple, parle de l'économie marseillaise, elle y inscrit la sidérurgie et la pétrochimie de l'étang de Berre, l'aéronautique marignanaise, les hautes technologies du pays aixois ; mais quand elle parle d'activités culturelles, sportives, de situations politiques ou sociales elle se restreint de nouveau aux différentes composantes communales. Le théâtre de la Criée et l'Olympique de Marseille sont marseillais et le festival de musique, aixois ; la crise sociale marseillaise et la recomposition sociale aixoise...etc. Cette double lecture de Marseille et de sa métropole est, à l'évidence, une singularité sur laquelle il convient de s'interroger. Car, il s'agit d'une question primordiale non seulement pour la compréhension du processus métropolitain marseillais, mais plus encore pour la mise en oeuvre de politiques d'aménagement et de développement économique. L'hypothèse qui sous-tend notre analyse s'articule autour de deux points. Premier point: il y a, sur la région marseillaise, un processus de métropolisation en cours. Deuxième point: ce processus est singulier et relève d'une double logique économique qu'il convient d'inscrire dans la longue durée, une logique de déclin économique de la ville-centre et une logique d'intégration au processus de globalisation de l'hors-Marseille. Cette double proposition doit être précisée d'un point de vue général. Lier les transformations urbaines aux évolutions économiques parait essentiel. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'il faille épouser la thèse de l'opposition entre infrastructures économiques et super-

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structures et de la dominance des infrastructures sur les superstructures. Cela veut dire tout simplement que, puisque la ville est, entre autres, le lieu de l'accumulation des richesses et l'espace du marché, elle est directement affectée par tous les mouvements qui bouleversent les processus d'accumulation de richesses et les espaces du marché. La ville tend donc à prendre des formes différentes selon les périodes et l'évolution des processus d'accumulation. Or ceux-ci sont en pleine mutation sans que l'on sache très bien aujourd'hui quelles formes précises ils prendront. On a, à ce jour, des indices, des signes, des tendances, parfois des théories et des conjectures - souvent contradictoires -. Aucune certitude. Les modèles économiques présentés, il y a quelques années encore, comme ceux du futur, s'étiolent autant que ceux qu'ils étaient censés dépasser. La question urbaine est le miroir de ces interrogations et le reflet de nos angoisses. Si chacun s'accorde à constater « l'explosion urbaine» et à penser la durabilité du phénomène, il n'en reste pas moins que les hypothèses sur les formes qu'il prendra dans l'avenir sont aussi contradictoires que les prévisions économiques. Le paradoxe d'ailleurs tient en ce que l'on peut à la fois dire qu'il y a désurbanisation et explosion urbaine. Ce paradoxe n'est pas étranger à l'existence de la vision métropolitaine. De toutes les représentations de la ville de demain, la représentation métropolitaine a pris, au cours des dernières années, une place prépondérante; mais, derrière le mot se cache un foisonnement de définitions et de concepts3 dont il ressort que ni la taille, ni l'existence de structures administratives, ni la place de commandement,...ne semblent tout à fait pertinentes en elles-mêmes. Devant cet imbroglio, on est alors tenté de classer les différentes formes urbaines et de leur attribuer des qualificatifs qui permettraient de les distinguer: métropole, mégapole, gigapole, métapole ... Peut-être, pour « simplifier» les choses est-il opportun de revenir à des « choses simples ». La métropolisation - qu'on l'appelle ainsi ou autrement - est l'expression contemporaine de la croissance urbaine. Nous sommes donc revenus à la question: pourquoi la croissance urbaine? Là encore soyons simples. On sait que, quelques soient les inconvénients et pénalités que produit la ville - ce que les économistes appellent déséconomies externes ou externalités négatives -, les villes produisent encore plus, au moins à court terme, des économies externes. Nombreux sont les travaux qui tendent à prouver que « la productivité d'une ville augmente avec sa taille et son efficacité. » En quoi, la métropole, c'est -à-dire la grande ville, s'inscrit-elle de manière logique dans l'évolution du capitalisme contemporain et dans la globalisation de l'économie? La métropolisation ne renvoie pas à la taille d'une ville, ni même à ses fonctions. Elle est «la forme avancée» du processus
3 Herbulot, Joël, Le phénomène métropolitain en France. Essai d'identification. Analyse et classement des fonctions s'y rapportant, Rapport au Centre d'Etudes et de Prospectives de la Ville du Ministère de l'Equipement et des Transports, TEMA, 1995

Marseille

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d'urbanisation qui s'inscrit dans le processus de mutation des économies et de l'économie mondiale dont la globalisation est l'expression la plus visible aujourd'hui. La métropole, c'est la grande ville d'au j ourd' hui à la recherche de son intégration dans l' économiemonde. Les formes métropolitaines peuvent donc être d'une extreme diversité. Mais l'ambiguïté réside dans le fait qu'on leur attribue, en général, un nom qui correspond à une ville-centre. On parlera ainsi de la métropole parisienne, de la métropole milanaise, new-yorkaise, tokyote.4... Cette ambiguïté n'est pas seulement sémantique. Elle exprime un point de vue analytique qui revient à considérer la rŒtropole comme l'agrandissement, l'élargissement de l'historique ville-centre et pose plus concrètement la question de la centralité urbaine. La nitropolisation ferait passer New York au grand New York, Paris au grand Paris, Londres au grand Londres... Ce point de vue fait de la métropole une nouvelle « grande agglomération ». Il s'inscrit dans une vision linéaire de la croissance urbaine pour laquelle les villes

passeraient de stade en stade, ville - agglomération

- métropole

-

mégapole...etc, tous caractérisés par l'existence d'un noyau central qui conférerait à l'ensemble sa dynamique et qui serait appelé à un jouer un rôle de « chef-lieu », donc de place de commandement. Ce schéma me semble très éloigné des réalités, non seulement parce qu'il occulte le caractère le plus insaisissable de la fonction de centralité en particulier dans sa fonction commerciale, mais surtout parce qu'il ne tient pas compte de l'évolution des processus de localisation des entreprises. Bref, si chaque métropole est différente, si la métropolisation est un processus divers, cela signifie que la compréhension de chaque métropole renvoie à son histoire singulière et qu'à force de vouloir « modéliser» le phénomène, donc le reproduire, on risque de multiplier les errements. C'est dans la ville que la belle for-

mule de Marcel Roncayolo se vérifie le mieux: « la géographie, c'est
de l'histoire condensée ». C'est dans ce cadre général que nous nous interrogerons sur Marseille. Marseille est-elle une métropole? Quelle est la singularité marseillaise? Si j'ai cru utile d'ouvrir ce livre sur une introduction générale, c'est que les questions posées sur la définition de la métropole se retrouvent de manière aveuglante dans le cas marseillais. Ce ne sont pourtant pas les écrits qui manquent sur Marseille, les écrits savants en particulier. Que peut-on d'ailleurs encore dire sur Marseille après les travaux de P. Masson, C. Carrière, L. Pierrein, G. Rambert, M. Roncayolo, E. Témime et quelques autres? Peut-être pas grand chose qui ne reprenne ce que les uns ou les autres ont déjà dit, sauf à resituer l'histoire qu'ils ont admirablement décryptée dans le présent. Et parler du présent, c'est parler de ce qu'on appelle la métropole marseillaise. Le mot est aujourd'hui à Marseille sur toutes les bou4 A quelques rares expressions près, la Randstadt hollandaise par exemple.

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ches. Les livres et les rapports fleurissent qui nous parlent de métropolisation. Les projets métropolitains font la une de la presse locale. Marseille se découvre métropolitaine. Mais qu'est-ce que cela veut dire, la métropole marseillaise ou le Grand Marseille? C'est à cette question que je voudrais essayer de répondre et, par là-même, contribuer aux débats en cours sur l'avenir marseillais. Avant d'aborder la question et de définir les hypothèses qui sous-tendent le travail présent, il me semble opportun en préalable d'évacuer quelques malentendus. L'idée de Grand Marseille ou de métropole marseillaise n'est pas neuve. L'expression Grand Marseille est employée à la fin de la première guerre mondiale dans un rapport du conseil général des Bouches-du-Rhône dans la perspective de coordonner les actions intercommunales. Quant à l'expression d'aire métropolitaine marseillaise, on la trouve en 1967 dans le schéma directeur de l'aire métropolitaine marseillaise (SDAMM) qui précéda l'élaboration du SDAU de l'agglomération marseillaise. Pourquoi rappeler ces deux faits qui, au demeurant, appelleraient d'autres commentaires ou ajouts? Parce que, derrière les conceptions du Grand Marseille en 1919 ou du schéma directeur de l'aire métropolitaine en 1967, l'idée qui prévaut est celle de l'élargissement, de l'extension de Marseille, donc de la construction d'une agglomération. Le Grand Marseille, c'était un Marseille plus grand. Cette manière de penser n'était pas déraisonnable. Beaucoup de grandes métropoles, - et on peut penser à Paris ou à Lyon, - sont issues de ces processus d'expansion et de croissance de la ville-centre. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé à Marseille. Le Grand Marseille auquel pensait le Conseil Général en 1919 ne s'est pas réalisé; quant au SDAMM, il n'a eu d'effet - et encore - que sur le SDAU de la « petite» agglomération marseillaise. La question qui se pose est donc de savoir, puisqu'il y a un réel processus d'urbanisation métropolitaine autour de Marseille, ce qui s'est passé. Marseille n'a pas généré une agglomération. C'est là le point de départ de l'analyse. C'est ce que Marcel Roncayolo disait avec une lucidité d'une extrême pertinence en 1963 : « L'étude économique de Marseille nous a conduits hors des limites concrètes de l'agglomération. Pourtant la discontinuité topographique, l'évolution démographique et sociale, les contrastes économiques interdisent d'étendre la notion d'agglomération urbaine à la majeure partie du département. L'agglomération s'inscrit encore, pour l'essentiel dans le cadre géographique et juridique du bassin; il convient seulement de définir une zone marginale qui englobe, aux sorties même de Marseille, quelques communes industrielles ou communes-dortoirs »5. Mais, en même temps, il s'interrogeait sur l'évolution d'une telle si5 Roncayolo, M., Marseille, La documentation française, 1963

Marseille

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tuation : « n'est-il pas paradoxal, dans ces conditions, de tenir Marseille comme une métropole régionale, alors qu'elle n'est pas maîtresse de l'avenir de sa propre zone industrielle». Et plus loin: « Que Marseille soit à un tournant de son histoire, nul n'en disconviendra. Cette image est, pour une fois, adaptée à condition d'envisager ce tournant comme un mouvement à long terme, à l'échelle d'une cin-

quantaine d'années. »
On reproche beaucoup aux hommes politiques de l'époque et plus particulièrement à Gaston Defferre de n'avoir pas créé, à la fin des années 1960,une communauté urbaine de Marseille, comme il en a été créé à Lyon, Lille, Bordeaux, Dunkerque...etc. Outre le fait que c'était juridiquement difficile en raison de l'absence de continuité territoriale et politiquement risqué en raison des oppositions entre Marseille et les autres communes, les réflexions de M. Roncayolo apportent une réponse éclairante aux analyses anachroniques. L'idée de communauté urbaine était fondée sur la reconnaissance d'une communauté d'intérêt entre une ville-centre et des communes périphériques. Cette situation n'existait pas à Marseille. Il suffit d'ailleurs pour s'en convaincre de relire le rapport rédigé en 1963 par un groupe d'économistes des Bouches-du-Rhône (le groupe Dumoulin) à la demande du préfet Haas-Picarcf et du président du Conseil Général: « L'économie des Bouches-du-Rhône ». On pourrait ajouter - et c'est ce que nous voudrions montrer - que l'agglomération n'existe toujours pas. La région de Marseille est en voie de métropolisation, mais Marseille n'est pas une agglomération; on pourrait même dire qu'elle se « désagglomère ». Tout ceci appelle un traitement particulier de la métropole marseillaise. Mais au delà de ce constat, la situation propre à Marseille et à son environnement peut conduire, en préalable, à trois réflexions. La première réflexion se veut une réponse au postulat si souvent répété - par la presse nationale en particulier - selon lequel « si Marseille décline, c'est tout le département des Bouches-du-Rhône qui tombera avec elle ». Cette affirmation est fausse, car les intérêts économiques de Marseille et de son environnement ne sont pas objectivement liés. L'histoire récente montre au contraire que la croissance économique des Bouches-du-Rhône est allée de pair avec le déclin économique de Marseille. A contrario, on pourra montrer que c'est Marseille qui a besoin des Bouches-du-Rhône et non l'inverse. Cette première réflexion se prolonge dans une deuxième. Quand on examine la situation économique et sociale du département des Bouches-du-Rhône, on est frappé par la différence qui existe entre le dynamisme des bassins hors Marseille et l'anémie de Marseille. D'un côté un processus de croissance avec, bien entendu, des hauts et des bas; de l'autre, une réelle stagnation. Ce contraste, au sein d'une
6 Dumoulin Haas-Picard, R., L'économie des Bouches-du-Rhône, Rapport au Conseil Général, préfacé préfet et Armand Audibert, Président du Conseil Général, Marseille, 1963. par Raymond

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seule entité urbaine, pose problème dès lors qu'on se situe dans une perspective de « concurrence des territoires» et ce d'autant plus que cette dynamique du territoire départemental est polarisée. Troisième réflexion: ce qu'on appelle la crise marseillaise est « une crise de Marseille », crise qui vient de loin et dont les causes sont internes et relèvent de la reproduction du système marseillais. Ce constat, trop souvent occulté, doit faire réfléchir sur la manière de penser et d'organiser l'ensemble « métropolitain» marseillais. Il est aujourd'hui indéniable qu'autour et avec Marseille, s'est creé un ensemble urbain qui fait système. Mais l'organisation de ce système métropolitain doit s'appuyer sur une lecture attentive de son histoire et de sa composition. En cela, la métropole marseillaise est profondément singulière. L'aire métropolitaine marseillaise que l'on voit se constituer aujourd'hui est le résultat de deux processus radicalement différents, et qui plus est, contradictoires. Le premier processus est le déclin et la crise économique de Marseille que l'on peut faire remonter au moins aux années 1950.Ce déclin et cette crise, pour toutes sortes de raisons que nous analyserons, ne sont pas encore dominés. On peut même dire qu'ils ont pris dans les dix dernières années un tour de plus en plus explosif. Le second processus est le développement autonome de pôles autour de Marseille qui, pour la plupart d'entre eux, datent de la fin des années 1960ou du début des années 1970.On parle de développement autonome parce que les causes de ces développements ne relèvent ni d'une volonté marseillaise, ni d'une décentralisation marseillaise. Le cas aixois est, à cet égard, particulièrement intéressant à étudier. Ces deux processus différents et antagoniques dans leurs dynamiques ont souvent été occultés pour quatre raisons. La première tient à l'activité historiquement centrale de Marseille, le port. Car, paradoxalement, le port de Marseille appartient à ces deux processus. On peut dire qu'il les a initiés à travers l'installation entre les deux guerres du port pétrolier sur l'étang de Berre, les a confortés avec la création de la plateforme industrialo-portuaire de Fos et les soutient encore avec les projets de plateforme logistique et leur insertion dans le projet Euroméditerranée. La seconde raison renvoie à la croissance démographique et aux déplacements de population que l'ensemble des Bouches-du-Rhône a connus depuis 30 ans et qui ont pu laisser croire que les processus à l'oeuvre sur les différents espaces du territoire départemental étaient de même nature. La troisième raison est géographique. L'économie marseillaise a atteint son apogée quand la ville était « isolée» de son arrière-pays, enfermée entre collines et mer. C'est au moment où s'est opéré le désenclavement de Marseille que les deux processus de déclin de la ville et de croissance de la métropole se sont cristallisés. Cette mise en réseau des ensembles marseillais et métropolitains par un système de

Marseille

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communication routière efficace qui a facilité la mobilité et les déplacements des personnes a laissé penser qu'il y avait une homogénéité. La quatrième raison s'inscrit dans le développement du commerce et l'émergence de nouvelles centralités. Le commerce Iiriphérique, les grands centres commerciaux qui constituent les nouveaux espaces centraux métropolitains se sont créés hors de Marseille, non pas en immédiate périphérie comme dans la plupart des autres villes, mais sur d'autres pôles extérieurs (Vitrolles, Plan-de-Campagnel Aix-enProvence, La Valentinel Aubagne). Ces nouveaux espaces centraux, au sens où l'activité commerciale définit une centralité du marché, de la rencontre et du loisir, ont une importance considérable car ils constituent, en fait, les premiers signes concrets à la fois de la métropolisation et de la perte de centralité de Marseille. Cette problématique marseillaise dépasse le cadre de l'analyse de Marseille. Elle pose cinq questions auxquelles nous essaierons de répondre tout au long de ce livre. 1. La notion de système productif local, celle de district industriel ont été, depuis quelques anœes, largement dévelopIies par les économistes. Marseille fut un district industriel. Et Alfred Marshall aurait pu prendre Marseille comme cas d'étude. L'exemple marseillais est intéressant en ce qu'il montre que les districts ont une durée de vie limitée (dans le cas de Marseille, une cinquantaine d'années) et que les processus de désintégration sont d'autant plus pervers qu'ils sont lents. 2. La croissance polarisée de la métropole marseillaise pose la question des processus de croissance endogène. Les développements du pays aixois, de la zone de l'étang de Berre, du pôle AubagneGémenos méritent une analyse particulière. Qui en a été à l'origine, quels en ont été les acteurs, comment les dynamiques se sont enclenchées ? Ce sont là des problèmes complexes qui mettent en scène le pouvoir étatique, l'émergence d'acteurs locaux...etc, d'où ressortent des mécanismes de croissance endogène. 3. La mise en métropolisation de Marseille est la combinaison de deux processus contradictoires, -l'un de déclin, l'autre de croissance -. Est-ce que cela fait une métropole? Et si oui, comme nous le pensons, qu'est-ce que cela dit du processus de métropolisation en généraI? La métropole marseillaise est constituée d'un ensemble de pôles dont les ressorts sont différents. Comment cet ensemble épars fonctionne-t-il ? Ces différentes composantes sont-elles connectées ensemble pour produire une unité? 4. Marseille pose avec acuité la question de la centralité métropolitaine. Une métropole, au sens classique, a-t-elle besoin d'un centre? La définition même de la métropole ne serait-elle pas l'existence d'une pluricentralité ? Et dans ces conditions, qu'est-ce qu'un centre métropolitain?

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5. Si métropole il y a, la métropole marseillaise montre qu'une métropole n'est pas l'élargissement de la ville-centre, mais la mise en synergie sur un territoire de dynamiques diverses et contradictoires pourvu qu'il existe des réseaux de communication aptes à les mettre en mouvement. La métropolisation n'est pas un processus de domination d'une ville sur ses voisines. Cette réflexion mérite évidemment d'être prolongée en fonction des perspectives de liaisons à moyennegrande vitesse entre grandes villes aujourd'hui éloignées. Autrement dit, l'exemple marseillais actuel n' incite-t-il pas à repenser l'organisation spatiale du delta rhodanien? A terme, ne se dessine-t-il pas une vaste métropole du sud, multipolaire, qui irait de Sète à Toulon, de Marseille à Orange et qui ferait système avec Lyon? Ceci étant, on ne peut définir l'aire métropolitaine marseillaise de manière simple et certainement pas en la délimitant dans un périmètre clair. Vouloir donner des limites à l'aire métropolitaine reviendrait à accepter l'idée de l'élargissement de Marseille à un arrière-pays proche. Logique d'extension, - de conquête, - qui ne correspond pas à la réalité des choses et de l' histoire. L'aire métropolitaine n'a donc pas de limites précises. Ceci ne simplifie pas les choses. Nous nous en tiendrons dans une première approche à deux points, concernant la taille et la structuration de la métropole marseillaise. Premier point. L'aire métropolitaine a, à peu près, la dimension du département des Bouches-du-Rhône à l'exclusion de l'extrême ouest du département qui constitue avec Arles une entité particulière et répond à des logiques différentes. Cette quasi-superposition entre le département et l'aire métropolitaine pose évidemment des problèmes administrativo-politiques difficiles. Cette réalité est récente; en 1963, la situation était toute différente. Il suffit pour s'en convaincre de lire la description du département qu'en faisait le groupe Dumoulin. Par ailleurs, accepter cette quasi-superposition suppose qu'on intègre dans le territoire métropolitain des espaces ruraux cultivés. C'est peut-être là une réelle spécificité de la métropole marseillaise par rapport à de nombreuses autres métropoles, françaises ou étrangères. L'espace métropolitain marseillais n'est pas uniquement urbain. Cette caractéristique n'est pas en elle-même surprenante; elle renvoie à des particularismes traditionnels qui ont fait qu'on ne peut pas tout-à-fait confondre, dans cette région, ville (urbs) et commune. Marseille, Aix-enProvence, Arles ont été et sont encore pour les deux dernières à la fois des villes et des communes rurales. De même donc que sur les mêmes espaces se sont imbriquées villes et communes, de même peut-on imaginer une imbrication identique entre l'aire métropolitaine et le département. Mais cette configuration n'est pas sans rapport avec le second point. Second point. L'aire métropolitaine est une mosaïque de pôles dont les dynamiques de développement sont différentes. L'observation des réalités montre que la métropole marseillaise est aujourd'hui comlD-

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