Microfinance et développement des pays de la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC)

De ndongo hervé pascal (auteur)
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La problématique de ce travail de recherche est d'apprécier l'impact de la microfinance dans le financement de la croissance des pays en développement, en particulier les pays africains de la zone CEMAC, à l'aide des techniques usuelles de traitement des données statistiques mais surtout exploitées par l'analyse factorielle des données. La microfinance constitue-t-elle un facteur de développement dans la zone CEMAC ? Quelle est la véritable contribution de la microfinance dans la lutte contre la pauvreté en zone CEMAC ?
Publié le : lundi 21 mars 2011
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EAN13 : 9782296256293
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MICROFINANCE ET DÉVELOPPEMENT DES PAYS DE LA COMMUNAUTÉ ÉCONOMIQUE ET MONÉTAIRE DE L’AFRIQUE CENTRALE (CEMAC)

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa Dernières parutions

Kengne FODOUOP, Le Cameroun : autopsie d'une exception plurielle en Afrique, 2010. Joseph ITOUA, Institution traditionnelle Otwere chez les Mbosi, 2010. OIFDD, Guide des valeurs de la démocratie, 2010. Hygin Didace AMBOULOU, Nostalgite. Roman, 2010. Ingrid Alice NGOUNOU, Internet et la presse en ligne au Cameroun, 2010. Romuald LIKIBI, L'Union africaine face à la problématique migratoire, 2010. Mbeng TATAW ZOUEU, L'unification du droit de la famille au Cameroun, 2010. Paul KOFFI KOFFI, Houphouët et les mutations politiques en Côte d'Ivoire. 1980-1993, 2010. Wilson-André NDOMBET, Développement et savoirs au Gabon. De 1960 à nos jours, 2010. Etanislas NGODI, L'Afrique centrale face à la convoitise des puissances. De la conférence de Berlin à la crise de la région des Grands Lacs, 2010. José LUEMBA, L'Afrique face à elle-même, 2010. Étienne Modeste ASSIGA ATEBA, Croissance économique et réduction de la pauvreté au Cameroun, 2010. Paul Gérard POUGOUE, Sylvain Sorel KUATE TAMEGHE, Les grandes décisions de la cour commune de justice et d'arbitrage de l'OHADA, 2010. O.I.F.2.D, Guide des valeurs de la Démocratie, 2010. Pascal Alain LEYINDA, Ethnomotricité et développement. Jeux traditionnels chez les Ndzébi du Congo-Brazzaville, 2010.

Hervé Pascal NDONGO

MICROFINANCE ET DÉVELOPPEMENT DES PAYS DE LA COMMUNAUTÉ ÉCONOMIQUE ET MONÉTAIRE DE L’AFRIQUE CENTRALE (CEMAC)

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11858-4 EAN : 9782296118584

A Philomène, Edna, Loïck, Daudet et Daurel

REMERCIEMENTS
Nul n’ignore les différentes étapes de la démarche scientifique pour cerner le vrai : le chercheur alterne la déduction et l’induction dans sa quête de la vérité. A cet effet, pour analyser les données recueillies, les études antérieures utilisent généralement des statistiques classiques, analyse de régression, t de student, etc. Les chercheurs, enseignants, laboratoires de recherche, jeunes doctorants et autres scientifiques trouveront dans le présent ouvrage, en plus de ces mesures, une analyse en composantes principales. Cette approche permet le dépassement de l’analyse statistique classique au moyen de l’analyse factorielle des données ou économétrie sans modèle. En effet, elle permet d’expliquer le phénomène sous étude et d’en dégager les principales composantes explicatives sans un besoin de spécification des variables explicatives. A travers cette modeste contribution à l’évolution des connaissances en microfinance que vise cet ouvrage, je tiens particulièrement à remercier et à rendre hommage au Professeur Michel Dupuy, Vice Président de l’Université Montesquieu-Bordeaux IV qui, en dépit de ses lourdes responsabilités et nombreux engagements, a bien voulu accepter la direction de ces travaux de recherche et a fait preuve d’une disponibilité dans la réalisation de ce travail. J’ai notamment beaucoup apprécié les orientations qu’il a su me suggérer et sans lesquelles ce travail aurait été incomplet. Je voudrais ensuite remercier le Professeur Michel Lelart du Laboratoire d’Economie de l’Université d’Orléans et Directeur émérite du CNRS, le Professeur Komlan Sedzro, Directeur du Programme Doctorat de l’Université du Québec à Montréal, le Professeur Jean Pierre Lachaud de l’Université MontesquieuBordeaux IV, ainsi que Jean Pierre Foirry, Maître de Conférences au CERDI à l’Université d’Auvergne-Clermont Ferrand 1, pour avoir accepté, malgré des emplois du temps très chargés, la lecture complète du manuscrit. Leurs observations, critiques et suggestions, très pertinentes, m’ont permis d’améliorer ce travail, objet de cet ouvrage. Que Monsieur Placide Mowangué, Maître Assistant à l’Université Omar Bongo de Libreville soit aussi remercié pour ses conseils, son soutien moral, lui qui a relu avec soin et efficacité de larges extraits du manuscrit. Qu’il me soit permis, en outre, de remercier le Professeur Symphorien Engone Mvé du Laboratoire d’Economie Appliquée (LEA) de l’Université Omar Bongo de Libreville qui, au-delà du soutien moral, m’a fait bénéficier de ses conseils et a relu certains passages de ce travail. J’éprouve également une sincère reconnaissance envers Pierre Moussa, Ministre d’Etat, Ministre de l’Economie, du Plan, de l’Aménagement du territoire et de l’Intégration, Coordonnateur du Pôle Economique et Gilbert Ondongo, Ministre des Finances, du Budget et du Portefeuille public (Congo-Brazzaville), Georges Ganongo, Ancien Directeur Général de l’ISTA, Gilbert Okombi, Ancien Directeur

de l’Education, de la Culture et des Affaires sociales au Secrétariat Exécutif de la CEMAC, Jean Christophe Okandza, Directeur de Cabinet du Ministre d’Etat, Coordonnateur du Pôle Economique, Jean Raymond Dirat, Maître Assistant à l’Université Marien N’gouabi de Brazzaville, Directeur de Cabinet du Ministre des Finances, du Budget et du Portefeuille Public, Samuel Ambapour, Directeur Général du CNSEE, Frank Olivier Méyé et Merdan Ngattaï-Lam, Directeurs à l’ISTA, Jean Marie Ogandaga et Barthélemy Kouenzo, Chefs de Département à la BEAC/COBAC qui, à travers leurs postes de responsabilité à un moment ou à un autre, m’ont apporté un soutien et fait acquérir des expériences fort utiles et enrichissantes durant mes activités professionnelles et de recherche ayant contribué à la conception de cet ouvrage. Je voudrais adresser un remerciement spécial à tous les professionnels des établissements de micro-finance (EMF) et établissements bancaires ainsi que les « micro-vendeurs » de la zone CEMAC et à la COBAC, pour leur coopération et collaboration pendant nos enquêtes de terrain. On aurait tort de sous-estimer l’importance d’un tel soutien. Enfin, mes remerciements vont par ailleurs aussi à Madame Virginie Gonossa, Assistante de Direction à l’ISTA (Libreville) pour avoir, avec beaucoup de dévouement durant ses heures libres, assuré la saisie du manuscrit de cet ouvrage.

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LISTE DES ABREVIATIONS ET ACRONYMES
ACDI ACEP ACP AFD AREC BAD BEAC BGD BICEC BID BIT CAC CAMCCUL CAPME CAPMEA CARE CEEAC CEMAC CFA CFEC CGAP CICM CMCA COBAC CVECA DID DSRP EMF FAGA FCFA FIDA FMI FODEX FOGAPE FONADER IDH IMF IPH ISTA Agence Canadienne de développement international Agence de crédit pour l’entreprise privée Analyse en composantes principales Agence Française de développement Association rotative d’épargne et de crédit Banque africaine de développement Banque des Etats de l’Afrique centrale Banque Gabonaise de développement Banque internationale camerounaise d’épargne et de crédit Banque islamique de développement Bureau international du travail Crédit agricole du Cameroun Cameroon cooperative credit union league Centre d’assistance aux PME Centre d’assistance à la PME et à l’artisanat Canada – relief and international development organization Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale Communauté financière africaine Caisse féminine d’épargne et de crédit Groupe consultatif d’assistance aux plus pauvres Coopérative internationale de crédit mutuel Crédit mutuel centrafricain Commission bancaire de l’Afrique centrale Caisse villageoise d’épargne et de crédit agricole Développement international Desjardins Document stratégique de réduction de la pauvreté Etablissement de micro-finance Fonds d’aide et de garantie aux PMI Franc de la communauté financière africaine Fonds international de développement agricole Fonds monétaire international Fonds de développement et d’expansion des PME Fonds de garantie et de crédit aux PME Fonds national de développement rural Indice de développement humain Institution de micro-finance Indice de pauvreté humaine Institut sous-régional multisectoriel de technologie appliquée, de planification et d’évaluation de projets

KREP MUCODEC ONG ONU PAS PIB PME PMI PNUD PPTE PVD RCA SFD SFI UEMOA URCOOPEC

Kenya rural entreprise program Mutuelle Congolaise d’épargne et de crédit Organisation non gouvernementale Organisation des nations unies Programme d’ajustement structurel Produit intérieur brut Petites et moyennes entreprises Petites et moyennes industries Programme des nations unies pour le développement Pays pauvre très endetté Pays en voie de développement République Centrafricaine Système financier décentralisé Société financière internationale Union économique et monétaire ouest africain Union régionale des coopératives d’épargne et de crédit

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PREFACE
Lancée officiellement dans les années soixante-dix au Bangladesh et dans quelques autres pays, la micro-finance se limitait à l’époque à l’octroi de crédits de faibles montants (« microcrédit ») à des familles très pauvres ne pouvant accéder aux prêts bancaires classiques. Au cours des trente dernières années, l’activité de micro-finance s’est élargie. Les innovations ont ainsi permis d’adapter l’offre aux besoins de la population pauvre, tant des pays en développement que des pays développés : la micro-finance propose aujourd’hui toute une gamme de services financiers, allant des prêts à de multiples services d’assurance, à destination de tous ceux qui sont exclus du système bancaire classique. La consécration par l’Assemblée générale des Nations Unies de l’année 2005 « Année internationale du microcrédit », puis l’attribution en 2006 du prix Nobel de la paix au Professeur Muhammad Yunus, le fondateur de la Grameen Bank, soulignent si besoin était l’importance de la micro-finance. Serait-ce alors « la solution miracle » contre la pauvreté ? Quel est de façon concrète son impact sur le développement ? C’est à ces questions cruciales qu’Hervé Pascal Ndongo tente de répondre, en s’appuyant sur l’analyse des cas des six pays africains de la CEMAC (le Cameroun, la Centrafrique, le Congo-Brazzaville, le Gabon, la Guinée Equatoriale et le Tchad). Dans une première partie, l’auteur passe en revue les raisons pouvant justifier l’émergence des institutions de micro-finance dans la zone CEMAC, notamment les difficultés du système bancaire traditionnel à financer les projets de développement, l’échec des banques de développement dans le financement de ces mêmes projets et la persistance de la répression financière. On peut dresser rapidement l’état des lieux de la micro-finance dans la zone CEMAC. En 2006, le nombre d’établissements de micro-finance (EMF) s’élevait à 776, après avoir atteint plus de 1000 au début des années 2000. La réduction du nombre d’EMF au cours des années 2000 tient, entre autres, à la fermeture et à la radiation par les autorités d’établissements jugés non viables. Toujours en 2006, les ressources collectées par les EMF s’élevaient à 83 milliards de FCFA alors que les financements octroyés atteignaient 46 milliards de FCFA. Au total, près de 550 000 clients avaient recours aux services des établissements de micro-finance. La deuxième partie de l’ouvrage examine, par le biais d’enquêtes menées par l’auteur auprès de différents acteurs (banques commerciales, institutions de microfinance, responsables de PME, « micro-vendeurs », membres des caisses féminines d’épargne ou de crédits), l’impact de la micro-finance sur le développement et la réduction de la pauvreté dans la région de la CEMAC. A l’aide des techniques usuelles de traitement des données d’enquêtes (ACP, régressions en composantes principales), l’auteur montre que « l’extension de la micro-finance a une incidence favorable sur le bien-être des laissés-pour-compte de la sous-région ». Parmi les principaux résultats obtenus, on peut retenir les effets positifs des caisses féminines d’épargne ou de crédits sur les indicateurs sociaux de base, tels que l’éducation et

l’emploi au Congo. Il convient de souligner que l’exploitation minutieuse des données d’enquêtes représente une part importante de la valeur ajoutée de la thèse. Nonobstant les limites inhérentes à ce type d’analyse – la principale étant que l’approche micro-économique quantitative et qualitative retenue par l’auteur rend difficile l’étude de l’impact de la micro-finance sur la pauvreté globale –, il est incontestable que cette thèse contribue, comme l’a souligné l’un des membres du jury (Komlan Sedzro, Professeur à l’université du Québec à Montréal), à l’avancement des connaissances sur la micro-finance. Au moment où de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer les dérives de la micro-finance, on ne saurait trop recommander la lecture de cet ouvrage dont il faut souligner, encore une fois, la valeur scientifique. Michel Dupuy Professeur de Sciences Economiques à l’Université Montesquieu-Bordeaux IV, Vice Président de l’Université

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INTRODUCTION GENERALE
La question relative à la micro-finance et développement a eu un regain d’intérêt, en particulier dans les pays africains, à la suite des politiques de libéralisation financière mise en place dans ces pays à la fin des années quatre vingt. Cet intérêt vient récemment d’être ravivé par l’attribution du Prix Nobel de la paix d’octobre 2006 au Professeur MUHAMMAD Yunus, fondateur de la Grameen Bank en 1976. « Micro-finance et développement est un thème dont la compréhension, à travers la conjonction « et », implique d’appréhender deux entités distinctes : la micro-finance et le développement. Deux interrogations s’imposent à cet effet. La première est celle de savoir si la micro-finance permet ou non le développement des pays de la CEMAC ? La seconde est celle de cerner les incidences ou les pièges du développement sur la micro-finance. Par micro-finance, on entend un ensemble d’opérations ou services financiers de petites tailles destinés à satisfaire les besoins de production d’un entrepreneur et de consommation d’un ménage du fait de leur inaccessibilité aux services financiers du système bancaire classique1. Regroupées en activités de mobilisation d’épargne et de distribution de crédit à petites échelles aux agents économiques à faible revenu, ces différentes opérations financières sont assurées par des entreprises formelles et informelles. L’histoire de la pensée et des faits coopératifs (S. Soulama, 2000) fait de l’Allemagne du XIXe siècle le berceau des premières
Après avoir décrit la diversité de la clientèle de la micro-finance, SOULEYMANE SOULAMA, dans son merveilleux ouvrage intitulé « Micro-finance, pauvreté et développement » (édition des Archives contemporaines, 2005, p.81), indique que : « Malgré cette diversité apparente, la population concernée présente une caractéristique commune : l’exclusion du système bancaire formel, soit du fait de l’absence de garantie, soit du fait de la modicité du montant des transactions. Dans ces conditions, poursuit-il, l’analyse socio-économique postule l’existence d’une action collective de type coopératif : un groupe socio-économique économiquement faible dont un besoin specifique (celui de l’accès aux services financiers par exemple) ne peut pas être satisfait dans le cadre du fonctionnement normal de l’économie de marché. Ce groupe décide de créer une entreprise spécifique (de micro-finance par exemple) ayant pour objectif de satisfaire leur besoin (accès au crédit) au moindre coût. L’ensemble (individu, entreprise, groupement de personnes) est maintenu en cohérence par un système de règles spécifiques (de type coopératif). Dans cette optique, l’entreprise de micro-finance est endogène ; elle émerge sous l’initiative d’un groupe socio-économique exclu du marché de la finance du fait de sa faible dotation initiale, soumis à un besoin urgent (de financement), qui n’a d’autre alternative pour satisfaire son besoin (au risque de perdre son identité socio-économique) que de prendre l’initiative de créer, par lui-même (sur la base des valeurs qui lui sont propres, celles de la solidarité et du service en lieu et place du profit) une entreprise spécifique qui a pour seul objectif de satisfaire au mieux (minimisation des risques et de coûts) leur besoin collectif de financement. Cette entreprise, pour les raisons évoquées par la nouvelle économie institutionnelle (spécificité des actifs, opportunisme des agents, asymétrie d’information, incomplétude des marchés, incertitude, etc.), peut fonctionner, dès lors que le critère de performance n’est pas la réalisation d’un profit normal, mais la satisfaction au meilleur coût du plus grand nombre d’adhérents. De la sorte, elle peut couvrir ses charges, bénéficier d’économie d’échelle selon sa taille et dégager un excédent, certes faible mais excédent quand même. »
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coopératives d’épargne et de crédit où deux hommes, Schulze-Delitzsch (18081883) et Raiffeisen (1818-1888) ont contribué à leur naissance. Le succès du modèle Raiffeisen lui vaudra d’être exporté dans de nombreuses régions du monde. A ces pionniers allemands de la coopérative d’épargne et de crédit, on peut ajouter le nom d’Alphonse Desjardins (1854-1920) qui, plus tard au Canada (1920), va initier l’expérience canadienne des caisses populaires, une expérience qui, elle aussi, va s’exporter assez bien dans les autres continents, de sorte que très tôt, la réputation des caisses populaires « Desjardins » a pu dépasser le Canada et les Etats-Unis. Par contre l’émergence de la micro-finance en Afrique se situe dans la filiation des modèles occidentaux apparus à la fin du XIXè siècle, que ce soit en Europe (Raiffeisen), au Canada (Desjardins) ou aux Etats-Unis. Ces modèles vont inspirer durablement les promoteurs d’institutions semblables au Sud. Elles sont plus anciennes dans les pays anglophones : à partir de 1920, au Ghana elles deviennent autonomes en 1955, en Tanzanie elles apparaissent en 1955, au Cameroun en 1964 mais leur développement se fait à partir de 1970. Elles sont en revanche récentes dans le champ francophone africain, datant au Togo de 1967, en Haute-Volta de 1969 avec l’Union des caisses d’épargne et de crédit du Burkina Faso (UCECB), au centre-sud du Cameroun de 1971 avec l’Union des caisses populaires de Yaoundé (UCPY), au Zaïre dans la province du Kivu de 1972, au Rwanda de 1975, en Côte-d’Ivoire et au Bénin de 1976. A la fin des années 1980, une nouvelle vague de créations touche le Mali, la Guinée-Conakry, le Burundi, Madagascar et le Sénégal. Les réseaux sont généralement affiliés à l’Association des coopératives d’épargne et de crédit en Afrique (ACECA), et celles-ci l’est ensuite auprès du World Council of Crédit Unions (WOCCU= Conseil mondial des coopératives d’épargne et de crédit), lequel compte 37 078 coopec et 88 millions de sociétaires à travers le monde (au 31 décembre 1994)2. En Afrique Centrale, plus précisément dans la zone CEMAC, la micro-finance a connu son émergence dans la plupart des pays de la CEMAC en 1990. Ce mouvement micro-financier s’est consolidé avec l’adoption par le Conseil des Ministres de la CEMAC du texte sur la réglementation de l’exercice de l’activité de micro-finance dans la zone (cf. première partie de nos travaux). L’engouement et le succès que ce mouvement a eu auprès de sa clientèle ont fait que personne ne se posait de questions sur l’efficacité et la rentabilité de ces institutions microfinancières (IMF). L’effet de mode a poussé la population à adhérer aux IMF par mimétisme de leurs ami(e)s et connaissances. Car auparavant, les tenants d’un étalage ou d’un kiosque (micro-vendeurs) étaient habitués dans le cas du Congo et du Cameroun d’aller emprunter (obtenir le crédit) chez des usuriers (prêteurs individuels). Cela signifie que les crédits ont toujours existé. Ils se font en nature ou en argent. Des modèles ont été mis en place pour lutter contre l’usure parmi lesquels celui introduit au 19è siècle par les banques Raffeisen en Allemagne, dont les prêts
Yves Fournier, Alpha Ouedraogo « Les coopératives d’épargne et de crédit en Afrique : historique et évolutions récentes », in Revue Tiers Monde, t.XXXVII, n°145, janvier-mars 1996
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n’étaient accordés qu’aux sociétaires contre des garanties bancaires, tandis que l’autre modèle introduit par le professeur Yunus en 1974 au Bangladesh, consiste à ne plus prêter sous condition d’une épargne préalable, mais sous celle d’une caution solidaire3. La nuance est notable, ce nouveau système permet de toucher un public plus large. S’agissant ensuite du terme développement, c’est avant tout un développement économique qui intègre la croissance économique. Il prend en compte le social, le mental, puisqu’il s’agit de l’amélioration du bien-être des hommes4. Le développement, à l’instar de François Perroux, se définit comme une « combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population qui la rend apte à faire croître cumulativement et durablement le produit net global ». En d’autres termes, dans un contexte opérationnel, le développement se résume en un « processus socio-économique d’endogénéisation du progrès technique » qui aboutit à une capacité croissante d’accumulation productive, à une diversification de la production nationale et à une augmentation du niveau de vie moyen de toutes les couches de la population. La question de l’impact de la micro-finance sur le développement ou la réduction de la pauvreté a fait donc l’objet de controverses tant sur le plan théorique que sur le plan empirique. Sur le plan théorique tout d’abord, le débat se cristallise autour de la controverse libéralisation financière et croissance économique. Les racines de ce débat remonte aux débats relatifs au dualisme dans les pays en développement. En effet, l’existence du dualisme financier est reconnue par les différents courants de pensée, comme une caractéristique majeure des économies des pays en développement, notamment les pays africains. Le dualisme financier refléterait celui de la structure de la production et de la richesse ; dans des pays caractérisés par un large secteur agricole et des petites unités industrielles et commerciales, la majorité des emprunteurs s’adressent aux micro-marchés financiers et prêteurs traditionnels (COLE et PARK, 1983). La plupart des contributions sur le dualisme, consacrées à l’Afrique au Sud du Sahara retiennent, pour justifier l’hypothèse du dualisme, des dimensions socioanthropologiques (HUGON, 1993). Les différentes explications fournies quant à la raison d’être du dualisme financier se reflètent dans les qualificatifs retenus : marchés « fragmentés » (Mc KINNON, 1973) ou « segmentés » (ROEMER, 1986), marché « libre » et un marché réglementé (Van WIJNBERGEN, 1983). Cependant, les contributions théoriques les plus notables sont attribuées à Arthur A. Goldsmith (1969), Ronald I. McKinnon (1973) et Edward Shaw (1973). La libéralisation des marchés financiers selon ces auteurs, est un moyen simple et efficace pour accélérer la croissance économique des pays en voie de développement". C’est à la suite de cette hypothèse que dès la fin des années 70,
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H. Bernard et P. Duquaire in « Exclusion et liens financiers » sous la dir. J.M. Servet p112 Cf. François PERROUX

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bon nombre de pays d'Amérique Latine (Argentine, Chili, Uruguay) mettent en place une politique de libéralisation financière, suivis des pays du Sud-est Asiatique (Corée du Sud, Taiwan) au début des années 80. En effet, pour Goldsmith, McKinnon et Shaw, les marchés financiers et les institutions financières sont des facteurs essentiels au développement économique. Les différences, tant qualitatives que quantitatives, de prestations de services des institutions financières expliquent les différences de rythmes de croissance observées dans les pays. McKinnon se situe d'abord dans le cadre d'une économie "fragmentée5" où « l’absence de marchés financiers » réduit toutes les unités économiques (des ménages aux entreprises) à l'autofinancement. L'investissement, supposé indivisible, est totalement autofinancé et nécessite une accumulation préalable. Cette épargne peut prendre deux formes distinctes : actifs réels improductifs ou encaisses monétaires réelles (dépôts bancaires). L'épargne financière (dépôts bancaires) est supposée être une fonction croissante du taux d'intérêt servi sur les dépôts tandis que monnaie et capital sont complémentaires plutôt que substituables6. L'apport fondamental de la théorie de McKinnon se situe dans cette formulation de la demande de monnaie. En fait, il décrit la situation d'une économie peu monétarisée. Accroître le taux d'intérêt réel permet d'enclencher un processus de monétarisation de l'économie à travers la création d'un marché de l'épargne, où le concept de l’offre et de la demande n’a pas son sens car c'est le prix qui crée le marché. Les intermédiaires financiers jouent alors un rôle spécial dans ce modèle. En effet, les "banques" de McKinnon n'exercent pas d'activité de crédit7. Elles se bornent à collecter l'épargne, à la rémunérer et à la rendre à leurs propriétaires. Ce qui amène naturellement à s’interroger sur la façon dont les banques peuvent rémunérer leurs dépôts, puisqu’elles ne prêtent pas. McKinnon suppose à cet effet l'existence préalable d'un secteur "bancaire" dont l'activité de prêts est, par définition, inexistante. La monnaie est externe dans la mesure où l'emprunt auprès du secteur bancaire est impossible. Dans la suite de l'ouvrage8, les intermédiaires financiers retrouvent leurs fonctions traditionnelles : la collecte des dépôts, mais aussi l'activité de prêts. McKinnon n'explique pas finalement comment on passe du système d'autofinancement au système de financement « intermédié ». C’est à ce niveau qu’il convient de situer l’apport de Shaw. Dans son modèle "d'intermédiation de la dette", Shaw montre que la hausse du taux servi sur les dépôts, en encourageant la demande de dépôts des agents, accroît la capacité de
La fragmentation est définie comme le fait que "les entreprises et les ménages sont tellement isolés qu'ils doivent faire face à des prix effectifs différents pour la terre, le capital et les marchandises et qu'ils n'ont pas accès aux mêmes technologies" (McKinnon,1973, p 5). 6 Dans le cas de la substitution, la monnaie est considérée comme une richesse qui entre en concurrence avec les autres actifs (dont le capital) du portefeuille des producteurs et des consommateurs 7 À cause de l'hypothèse d'autofinancement. 8 À partir du 7ième chapitre de son ouvrage de 1973
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crédit du secteur bancaire. L'investissement qui est financé de façon externe s’en trouve stimulé. McKinnon décrit les effets d'une augmentation des taux d'intérêt réels comme un moyen de monétariser une économie "primitive", alors que Shaw raisonne d'emblée dans le cadre d'une économie monétarisée où les banques sont déjà des intermédiaires financiers potentiels. L'analyse de McKinnon /Shaw vise finalement à montrer que, dans le cadre d'une économie réprimée financièrement, la fixation des taux au-dessous de leur valeur d'équilibre réduit l'épargne (baisse des dépôts bancaires) au profit de la consommation courante ; fixe l'investissement au-dessous de son niveau optimal ; détériore la qualité de l'investissement réalisé dans la mesure où les banques sont forcées par le gouvernement de financer des projets à faibles rendements (production agricole...). Dans ce contexte, libérer le secteur financier, en augmentant le niveau des taux d'intérêt réels servis sur les dépôts va stimuler l'accumulation d'encaisses monétaires et donc permettre la croissance de l'investissement. Cela devrait aussi permettre d'accroître l'intermédiation bancaire. Les modèles initiaux de McKinnon et Shaw ont été repris et enrichis par un grand nombre d'auteurs (Kapur, Galbis, Vogel, Buser, Mathieson, Roubini et Sala-i-Martin). Kapur (1976) fut un des premiers à compléter l'analyse en l'intégrant dans un modèle dynamique. Il conclut qu'il est préférable d'accroître le taux nominal servi sur les dépôts plutôt que de réduire le rythme de croissance de la masse monétaire. Quand à la constitution de réserves obligatoires par le secteur officiel, Kapur (1992) revient sur les conclusions des néo-structuralistes en affirmant que les réserves détenues par les secteurs bancaires officiels sont un gage de liquidité à court terme et qu’elles accroissent la sécurité du système. L’avantage du secteur officiel, c’est sa liquidité. Si le secteur informel veut connaître la même sécurité, il doit, lui aussi, constituer des réserves. En l’absence de celles-ci, les agents courent un risque de liquidité important qui explique le niveau élevé des taux d’intérêt sur les marchés informels. Kapur arrive à la conclusion que, dans une économie où le secteur financier officiel est libéré de ses contraintes, les agents vont détenir à la fois des actifs du secteur non officiel (moins liquides mais mieux rémunérés) et des dépôts bancaires. Cette conclusion de Kapur est intéressante dans la mesure où elle admet une certaine complémentarité entre les deux secteurs. Par ailleurs, il faut souligner les trois avantages principaux du secteur informel : sa bonne implantation géographique dans les zones où il est difficile au secteur bancaire officiel de s’implanter compte-tenu des coûts ; l’absence d’asymétrie d’information entre prêteurs et emprunteurs dans la mesure où les prêts ne sont accordés qu’à des individus membres de la communauté (village, quartier….) où l’information circule très vite ; enfin, la faiblesse du risque d’aléa de moralité car les mauvais débiteurs risquent l’exclusion pure et simple de la communauté.

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Galbis (1977) a construit un modèle à deux secteurs. Un secteur "traditionnel" où le rendement du capital est constant et faible et un secteur "moderne" où le rendement du capital est aussi constant mais plus élevé. Le premier secteur autofinance totalement ses investissements (car il n'a pas accès au crédit bancaire), tandis que le second les finance par son épargne et par les prêts bancaires (eux mêmes déterminés par l’importance des dépôts bancaires). Et la libéralisation financière conduit à un accroissement de la productivité moyenne de l'investissement dans la mesure où elle permet un déplacement de l'épargne du secteur traditionnel vers le secteur moderne. Vogel et Buser (1976) reprennent l'hypothèse de complémentarité monnaie/capital de McKinnon en l'intégrant dans un modèle d'analyse en termes de risque/rendement. Les deux auteurs introduisent explicitement un troisième actif qui prend la forme de stocks de biens finis ou semi-finis considérés comme des valeurs-refuges contre l'inflation. Alors que McKinnon et Shaw s'attachent à considérer la répression financière comme le fait que le rendement réel de la monnaie est réprimé, ces auteurs la décrivent en termes de risque croissant attaché à ce même rendement. D'où l'idée que la libéralisation financière peut prendre deux formes : une augmentation du rendement réel de la monnaie (cas de la Corée du Sud) et une stabilisation du niveau du rendement réel, une baisse du risque attaché à la détention de monnaie (cas du Brésil). Mathieson (1979), quant à lui, construit un modèle de libéralisation financière en économie ouverte. L'idée principale consiste à tenir compte des variations possibles du taux de change réel induites par la libéralisation financière. Dans un système de change fixe, et dans la mesure où la balance globale des paiements devient excédentaire suite à des entrées de capitaux, on assiste à une augmentation automatique (en l'absence de politique de stérilisation) de l'offre de monnaie, phénomène générateur d'inflation. Cette hausse des prix réduit le niveau des taux d'intérêt réels, ce qui peut provoquer une nouvelle hausse des taux nominaux. Pour éviter ce problème, Mathieson préconise une dévaluation importante9 de la monnaie pour accompagner la politique de libéralisation financière. Cette dévaluation viendra réduire les entrées de capitaux, et donc, la hausse non désirée des taux d'intérêt. Roubini et Sala-i-Martin (1992) dans leur modèle visent à étudier les conséquences des distorsions exogènes sur les marchés financiers (en particulier, l'existence d'une répression financière) sur la croissance de long terme. Ces différentes approches soulignent invariablement le caractère néfaste de la répression financière. La mise en place de taux nominaux administrés ou de réserves obligatoires et la poursuite de politiques monétaires trop laxistes, génératrices d'inflation, affectent négativement la croissance économique. La libéralisation financière est à même d'accélérer le développement économique, via le développement financier.
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overdepreciation

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En somme, l'ensemble de la théorie de la libéralisation financière suppose une relation croissante entre taux d'intérêt réel et épargne. C'est ne prendre en compte que l'effet de substitution qui implique un accroissement de l'épargne lorsque les taux augmentent. Pourtant, il faut y ajouter un effet revenu qui, au contraire du précédent, implique une relation décroissante entre épargne et taux d'intérêt réel. L'effet est donc ambigu, sauf à supposer, comme le fait McKinnon, que l'épargne est initialement tellement faible dans les pays en voie de développement que l'augmentation de sa rémunération ne peut avoir qu'un effet positif sur celle-ci. Par ailleurs, l'approche de McKinnon/Shaw est fondée sur l'hypothèse implicite que le marché financier est un marché parfait. Stiglitz et Weiss (1981) ont montré qu'il pouvait exister un rationnement du crédit, même sur des marchés compétitifs du crédit. Cela implique que la libéralisation financière pourrait s'avérer, par essence, inefficace, compte tenu des imperfections du marché du crédit. Structurellement, les marchés du crédit ne sont pas des marchés ordinaires, dans la mesure où ne s'y échangent pas des biens contemporains, mais des fonds auxquels sont attachés des promesses de rendement dans le futur. Il existe donc un risque de défaut, variable d'un prêt à l'autre. Cette variabilité des risques de défaut pose le problème de l'information et de sa collecte par le prêteur. Si celui-ci ne peut déterminer avec précision le risque attaché à chaque emprunteur ou s'il ne peut parfaitement agir en fonction de la connaissance de ces risques, alors les imperfections informationnelles peuvent conduire à des processus d'anti-sélection. La banque, par exemple, peut être conduite à augmenter ses taux créditeurs si l'information est imparfaite. Ce comportement a deux conséquences majeures : les entreprises vont alors privilégier des projets plus risqués compte tenu du niveau élevé des taux d'intérêt ; et la banque va plutôt attirer de mauvais emprunteurs qui, compte tenu du niveau élevé des taux d'intérêt, seront relativement peu sensibles à ne pas honorer leurs charges de crédit. Enfin, l'approche de McKinnon/Shaw néglige un des aspects structurels les plus caractéristiques des économies en voie de développement : l'existence d'un secteur financier informel. Pour les tenants de la libéralisation financière, ce dualisme financier n'est qu'un avatar de la répression financière et de la fragmentation de l'économie. La Banque Mondiale (1989) adhère totalement à ce point de vue en affirmant que "l'existence de marchés informels est souvent un signe de la répression financière10". Secteur officiel et secteur informel seraient donc substituables et la croissance du premier conduirait immanquablement à la disparition du second. Et pourtant, comme le souligne Jensen (1989), "l'existence d'un marché financier non officiel n'est pas forcément la preuve nécessaire de la répression financière, mais plutôt la manifestation d'une organisation particulière de la production et du marketing11".

10 11

1989, p. 67 1989, p. 63

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D'une manière générale, les résultats des politiques de libéralisation financière ne plaident pas en faveur de la libéralisation financière, en tout cas pas dans sa forme initiale. Mais le concept, loin de disparaître, a essayé de s'enrichir d'une partie des diverses critiques qu'on lui avait adressées (notamment à la lumière des expériences latino-américaines). Cette évolution s'est faite autour de deux pôles principaux : la prise en compte de l'état de l'économie et l'intégration des nouvelles théories apparues ces vingt dernières années. Dans un premier temps, les échecs de ces politiques ont été attribués à l'absence de conditions préalables nécessaires à leurs succès. Ces conditions préalables sont essentiellement au nombre de deux : un environnement macro-économique stable et une surveillance adéquate du secteur bancaire. L'environnement macroéconomique stable suppose des déficits gouvernementaux et extérieurs raisonnables et un faible taux d'inflation. Quant à la surveillance du système bancaire, elle vise à empêcher les banques de succomber à la tentation d'une gestion trop risquée lorsqu'elles évoluent dans un environnement moins réglementé. Or, ce que révèlent ces réformes structurelles de financement de la croissance dans les pays en développement, plus spécialement les pays africains au Sud du Sahara, c’est le comportement acquis des agents économiques vis-à-vis de la monnaie locale, notamment un comportement de confiance dans la monnaie locale et dans le futur, toutefois assorti d’une méfiance profonde à l’égard des institutions financières officielles. Ces comportements sont perceptibles à travers la crise de l'intermédiation financière et surtout, à travers l'essor de la micro-finance. Elle se traduit par la présence d’institutions spécialisées dans le micro-financement mobilisant des ressources privées (sur les marchés financiers, fonds éthiques) et publiques (Banque mondiale, AFD, ACDI, PNUD, etc.). Les institutions les plus connues ont pour nom : Grameen Bank (Bangladesh), Bancosol (Bolivie), BRI (Indonésie), Accion International, CARE, DID (Développement international Desjardins), FINCA, Women’s World Banking, etc. On estime aujourd’hui à plus de 1000 institutions qui offrent des services de micro-financement. Les grandes institutions de micro-financement développent des programmes de prêts dans le monde entier, qui s’articulent autour de deux optiques : les institutions de micro-finance prébancaire ; les institutions de micro-finance à vocation plus solidaire. Les deux types d’institutions n’ont pas le même objectif. Le premier type concerne les institutions qui ont démarré dans le créneau délaissé par les banques et autres établissements de crédits, celui des clients non bancables. Ces institutions peuvent être qualifiées d’intermédiaires. On les encourage à adopter les bonnes pratiques bancaires. Cette branche de l’industrie de la micro-finance est encouragée à mettre en place des normes prudentielles édictées par les banques centrales avec la bénédiction des bailleurs de fonds internationaux. Le deuxième type a pour objectif le renforcement du capital social. Cette industrie est celle qui se développe en Europe. Elle est aussi en émergence au Sud, 20

sous l’impulsion des ONG et d’organisations multilatérales telles que le PNUD etc. Cette branche est confrontée à la difficulté de pérennisation car elle est parfois exclue dans la réglementation prudentielle en émergence (cf. réglementation CEMAC). Cette micro-finance s’inscrit dans les réseaux de l’aide internationale. En effet, les Institutions africaines de micro-finance, qui sont en général de création récente, comprennent des ONG, des Caisses d’épargne d’Etat, des associations privées d’épargne et de crédit formel et informel (de type Rotative financement Data Crédit Association ROSCA), des coopératives, des banques villageoises, des programmes de prêts des projets pilotes et quelques rares banques commerciales. Les plus grandes sont entre autres : la CAMCCUL (Cameroun Cooperative Credit Union League) au Cameroun, la MUCODEC (Mutuelle Congolaise d’Epargne et de Crédit) au Congo Brazzaville, l’ACEP (Agence de Crédit pour l’entreprise privée) au Sénégal, la Krep (Kenya Rural Entreprise Programme), le Réseau des caisses Populaires du Burkina-Faso. Ces Institutions africaines de micro-financement opèrent dans un cadre légal et réglementaire souvent imprécis ou inexistant (Associations traditionnelles d’épargne et de crédit de type ROSCA). Leur constitution en intermédiaires financiers reconnus légalement se fait lentement selon leur dynamisme et les succès enregistrés sur le terrain. La normalisation de la micro-finance se fait désormais grâce à la distribution des capitaux au travers des programmes d’aides au développement et l’assistance technique. L’émergence de la micro-finance est une manifestation de la vitalité de la finance informelle, et elle s’est enracinée dans trois évolutions : le financement extérieur auquel on a préféré le financement local, le secteur public auquel on a préféré le secteur privé, l’épargne à laquelle on a préféré le crédit (Michel Lelart, 2002, p.11). Schrieder et Shama (1999) se sont intéressés aux études empiriques sur les intermédiaires de micro-finance et sur les effets positifs et d’augmentation du bienêtre qu’ils procurent. Leurs conclusions sont globalement optimistes avec des effets positifs sur les revenus, le capital humain (la consommation alimentaire), le capital physique (en termes de biens détenus), le capital social (le développement communautaire et la réduction de la pauvreté) et l’environnement (l’accès aux services financiers pour les femmes). Cependant, la question sous-jacente à toutes ces transformations, c’est celle de savoir s’il n’y a pas contradiction dans la poursuite simultanée de l’objectif de la lutte contre la pauvreté et celui de la viabilité des institutions de micro-finance. Il est trivial de relever que la finalité des interventions en matière de microfinance est d’améliorer les performances des micro-entreprises et les conditions de vie des ménages, plus particulièrement les ménages pauvres, à travers un meilleur accès de ces micro-entrepreneurs et ménages aux services financiers. Or, il se trouve que le développement des institutions de micro-finance est à l’origine de plusieurs dilemmes.

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En effet, dans la recherche de la viabilité d’une institution de micro-finance, deux paradoxes apparaissent souvent : la faible transformation de l’épargne en crédit et la difficulté de concilier la rentabilité financière et le financement des pauvres. Or, une institution de micro-finance est une entreprise financière qui doit, à moyen terme, réaliser l’équilibre financier, couvrir ses dépenses et dégager une marge sans appui extérieur pour être viable et continuer à offrir ses services. Les services financiers font référence à trois principaux types de services : les services d’épargne ; les services de micro-crédit, c'est-à-dire, des prêts d’un petit montant à la consommation du ménage, en général à court terme ; les services de micro-crédit à l’investissement dans une micro-entreprise. Ainsi, il apparaît nécessaire de bien choisir les bénéficiaires-cibles du crédit quand on lance un programme. La rentabilité ici se présente en termes d’amélioration des revenus des clients (individu) et de leurs conditions de vie (sécurité alimentaire, accès aux soins de santé, à l’eau potable, à l’électricité, au logement, etc.), d’accroissement de leur productivité et de leur efficacité, de réduction des risques auxquels ils sont exposés et pour la micro-entreprise en termes d’accroissement de la valeur / trésorerie nette, et de progrès dans la distinction entre le budget de la micro-entreprise et celui du ménage. La pratique de taux d’intérêt réels élevés se retrouve en Asie et en Amérique latine avec la Grameen Bank qui proposait en 1996 des crédits de 17% contre 45 à 60% pour BRI Unit Desas (Indonésie). Malgré ce fait, les taux de remboursement déclarés par ces institutions sont souvent supérieurs à 90%. Le paradoxe qui est le plus souvent répété en matière de micro-crédit et de taux d’intérêt élevé est celui selon lequel, le plus important est de sortir les pauvres de l’exclusion bancaire, même s’ils doivent supporter des coûts élevés en termes d’intérêt. Nombreuses sont les institutions qui prêtent entre 30 et 60 %, voire plus. Doit-on alors parler de taux proches de l’usure ? Le coût du crédit est de toute façon bien inférieur à ceux des usuriers. Dans tous les cas, il est essentiel d’avoir des objectifs clairs et de garder à l’esprit que la micro-finance, dans la perspective de développement durable, relève d’une perspective économique d’intermédiation financière. Sur le plan empirique ensuite, des études réalisées en Asie12 ont donné des résultats édifiants : l’effet plus ou moins important dépend du niveau du montant du crédit octroyé. Ainsi, les crédits inférieurs à 100 $ U. S., accordés principalement aux femmes, ne créent que très rarement (moins de 3 %) de petites entreprises ou des emplois nouveaux. Cependant, ces crédits améliorent la situation sociale des bénéficiaires et leur permet de satisfaire des besoins de première nécessité (santé, nourriture, logement, écolage). Les résultats des crédits entre 100
12 Sunimal Fernando (1995), « The People’s Rural Development Association (PRDA) du Sri Lanka », in « Le processus de capitalisation des organismes de développement du secteur informel du Tiers monde », RAFAD, cahier n°3, mai ; de Souza (1997), Etude Bangladesh, FIDA Rome.

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et 1000 $ U. S. sont du même ordre. Ils améliorent cependant nettement le pourcentage (7 à 12 % selon le pays et le cas) de création d’emplois et de petites entreprises nouvelles. Ce sont des crédits de 5 000 $ U. S. et plus qui déclenchent un processus de croissance par l’investissement dans de nouvelles unités de production, l’amélioration de la productivité et l’ouverture sur de nouveaux marchés. L’expérience des institutions de micro-finance au cours des dernières années a montré que les succès en micro-finance sont conditionnés en tout premier lieu par l’efficacité et par la stabilité du cadre macro-économique, c’est-à-dire, nécessité d’un environnement économique, politique et juridique adéquat (favorable), et des pratiques saines de gestion au sein de l’institution (CGAP, 1998, p.19). La micro-finance ne peut atteindre une véritable dimension de croissance économique que dans la mesure où elle est capable de financer un volume important de services de façon permanente. En effet, si des milliers, voire des millions de micro-entrepreneurs peuvent devenir des acteurs économiques plutôt que des individus dépendant de l’assistance extérieure, on dispose alors en Afrique de l’un des outils de croissance dont les pays peuvent tirer profit. On en vient finalement à se demander si l'émergence actuelle de la microfinance dans les sociétés africaines apparaît comme productrice d'un ordre, présentant des caractéristiques monétaires et/ou marchandes. En ce sens, l’objectif principal de notre étude est précisément d’apprécier l’impact de la micro-finance dans le financement de la croissance des pays en développement, en particulier, les pays africains de la zone CEMAC. Autrement dit, la micro-finance constitue-t-elle un facteur de développement dans la zone CEMAC ? La Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) est constituée de six Etats membres. Par ordre alphabétique, il y a : le Cameroun, la Centrafrique, le Congo Brazzaville, le Gabon, la Guinée Equatoriale et le Tchad. Créée sur les cendres de l’UDEAC (Union Douanière des Etats de l’Afrique Centrale) et dans le prolongement de la CEEAC (Communauté Economique des Etats de l’Afrique centrale), par le traité du 16 mars 1994 et son additif du 5 juillet 1996, la CEMAC compte environ 30 millions d’habitants (2006) inégalement répartis entre les pays membres. Par rapport au PIB (cf. BDEAC, 2004), le Cameroun passe en tête (6520 milliards de FCFA) ; suivi du Gabon (3519milliards de FCFA) ; du Congo (2183,1 milliards de FCFA) ; du Tchad (1506 milliards de FCFA ; de la Guinée Equatoriale (1130,7 milliards de FCFA) et de la RCA (688,1 milliards de FCFA). En zone CEMAC, la crise économique (1980-1990) s’est traduite pour le secteur bancaire et financier par les faillites des établissements. Ceux qui restent en activité se restructurent, le plus souvent en resserrant le maillage de leur réseau commercial par la fermeture de nombreuses agences rurales et périurbaines. Cette politique de repliement a ouvert donc de nouveaux espaces géographiques pour les initiatives dans le domaine des services bancaires et financiers à des populations 23

délaissées. Les déflations de personnel dans le secteur bancaire et financier traditionnel créent un réservoir de cadres expérimentés, en recherche d’activité et dont le métier est la banque, de surcroît en possession d’un capital constitué par les indemnités ou prime de départ, et qui vont se muer en promoteurs et dirigeants potentiels d’institutions à naître. Deux périodes sont à distinguer pour décrire l’émergence de la micro-finance dans la zone CEMAC : Avant 1990, où les expériences en matière de micro-finance sont sporadiques, notamment au Cameroun, au Congo et au Tchad, même si elles donnent lieu à la création de réseaux importants comme celui des CAMCCUL dans la zone anglophone du Cameroun ; de 1990 à aujourd’hui, ce secteur connaît une évolution accélérée partout dans le monde, ce qui se traduit pour la zone CEMAC par des reformes profondes de la politique monétaire et la création d’une Commission Bancaire de l’Afrique centrale (COBAC), la prolifération des établissements d’épargne et de crédit et l’adoption d’une réglementation spécifique aux activités de micro-finance. Pour ce qui est de la pauvreté, elle progresse dans les pays de la zone CEMAC comme le montrent les statistiques officielles indiquant un pourcentage de la population vivant en-dessous du seuil de pauvreté de 19% en 1998/1999 comparé à 13% en 1991. Cette progression s’observe en dépit des efforts consentis durant les années 60 et 70 pour assurer le développement économique et social des pays de la zone CEMAC, le programme d’ajustement structurel (PAS) mis en œuvre durant les années 80 et les politiques pour une « croissance durable » adoptées pendant les années 90. Ces politiques n’ont ainsi pas permis de mettre les pays de la zone CEMAC sur un sentier de croissance, ni régulière, ni suffisante. Le taux de croissance annuel moyen reste autour de 3,5 %, ce qui demeure insuffisant, eu égard à la croissance de la population (près de 3 %), notamment de la population en âge de travailler (3,02 %) (Banque Mondiale, « Commission Economique pour l’Afrique », 2003). De ce fait, le taux de chômage reste élevé (autour de 18 à 22 %). Selon une étude de la Banque Mondiale, pour résorber le chômage et absorber les flux de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail, il faudrait une croissance de 7% (Banque Mondiale, « Les indicateurs mondiaux de développement », 2002). Il y a tout lieu à cet effet de se demander quelle est la véritable contribution de la micro-finance dans la lutte contre la pauvreté en zone CEMAC ? La réponse à ces questions nécessite une meilleure connaissance du champ de la typologie des institutions de la micro-finance en vue d’en sélectionner celles qui sont effectivement pertinentes. Elle nécessite également de situer les institutions de micro-finance dans une perspective théorique, celle de l’action collective de type coopératif, des stratégies de survie et des formes de solidarité de la mise en évidence des théories explicatives de l’émergence et du développement des institutions de micro-finance en économie de marché et de leur efficacité économique. Il s’agit enfin de la vérification empirique de l’hypothèse de l’impact de la micro-finance sur certaines variables de développement économique et de pauvreté. 24

Bien que plusieurs études recensées, parmi lesquelles : Doligez (1996), Bousso, Daubert, Gauthier et al. (1997), Mourji (2000) dans le cadre du programme microstart du PNUD et Larocque, Kalala et Gaboury (2002) pour Développement International Desjardins (DID), portent sur le même thème dans d’autres pays ou zone en Afrique, nous n’avons connaissance d’aucune autre étude du genre que nous nous proposons de mener en zone CEMAC. Nous examinons à la fois plusieurs pays (les six pays de la CEMAC). Nous couvrons, simultanément, un plus large éventail d’acteurs de la microfinance. En effet, comme l’étude du PNUD au Maroc, nous tentons de cerner l’impact de la participation des femmes aux programmes de micro-finance au travers des caisses féminines d’épargne ou de crédits. Par ailleurs, comme l’étude effectuée au Burkina Faso, nous examinons l’impact sur la communauté, les entreprises bénéficiaires, la famille et l’activité du micro-vendeur ou sa capacité d’agir. Nous nous distinguons également en vérifiant si la présence de banques commerciales atténue ou accentue l’impact des institutions de micro-crédits. L’approche retenue à cet égard est à la fois analytique (théorique) et empirique. Il s’agit, en premier lieu, de mieux préciser la notion de micro-finance et de développement qui lui est associée. L’espace des six pays (Cameroun, Centrafrique, Congo-Brazzaville, Gabon, Guinée Equatoriale et Tchad) étudiés, apparemment homogènes parce que tous membres de la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), présente néanmoins une diversité. Chaque pays a été pris indépendamment, dans le rythme du développement économique et du secteur intermédiaire (c'est-à-dire de la micro-finance). Cela nous a permis de voir les similitudes ou non du phénomène sous-régional de la micro-finance en insistant sur la typologie de cette industrie : pré-bancaire ou micro-finance solidaire. Par-delà la régression linéaire, nous utilisons l’analyse en composantes principales qui nous permet aussi de faire ressortir, entre autres, les différences et les similitudes entre les différents pays. Il s’agit ensuite, de faire une analyse de l’environnement économique, politique et juridique des pays de la zone de recherche en nous basant sur les résultats d’enquêtes sur la surveillance multilatérale des économies de la zone et d’autres. Une présentation du secteur financier de la zone CEMAC et un état des lieux du système bancaire s’imposent à cet effet, suivis d’une enquête sur le terrain menée au Cameroun, en Centrafrique, au Congo-Brazzaville, au Gabon, en Guinée Equatoriale et au Tchad. Un échantillon représentatif d’institutions de micro-finance a été sélectionné dans chaque pays du champ de la recherche. Les institutions, ainsi que leurs principaux dirigeants et principaux clients, ont été consultés à l’aide de guides d’entretien (questionnaires). Les guides ont permis, non seulement de collecter les données requises pour tester le modèle théorique, mais aussi de classifier les institutions de chaque pays dans la dynamique sous-régionale de cette industrie micro-financière (Cf. Chapitre 1, deuxième partie des travaux). 25

Les résultats ont été ensuite analysés à l’aide des techniques usuelles de traitement des données statistiques mais surtout exploités par l’analyse factorielle des données. Il s’agit plus précisément de l’analyse en composantes principales (ACP). Elle a permis de mieux éclairer le problème de la micro-finance à travers : la typologie d’institutions de micro-finance ; des flux financiers de l’aide publique au développement (APD) comparés à ceux destinés au soutien des institutions de micro-finance ; la nature des risques auxquels sont confrontées les institutions de micro-finance ; la nature de la clientèle servie et l’objet des financements octroyés ; la typologie de produits mieux adaptés au risque des projets et de la clientèle ; les effets sur la clientèle et sur leurs activités économiques (micro-entreprise) et les effets sur le développement local et sous-régional. Comment pourrait-il en être autrement, compte tenu de la pertinence de la thèse soutenue ? En effet, nous avons montré dans cette étude que « la contre-performance des PME financées par le système bancaire classique dans la zone CEMAC conduit à l’extension de la micro-finance à incidence favorable sur le bien-être des laisséspour-compte de la sous-région ». En effet, il est trivial de constater que la nécessité rend ingénieux. Face aux difficultés d’emprunter pour financer leurs activités, les promoteurs se tournent vers ceux qui n’ont que de petits moyens pour les aider. Il n’a pas suffit de le dire. Il a fallu le mesurer qualitativement et quantitativement. L’aspect qualitatif provient du choix de la technique appropriée à même de révéler cette incidence. L’« analyse en composantes principales » appliquée à des milliers de données statistiques redondantes collectées directement13 auprès des acteurs du système bancaire formel et des institutions micro-financières avec leur clientèle respective, a reconstitué de « nouvelles variables latentes » à pouvoir explicatif de l’ensemble du phénomène connu encore appelé trace ou valeurs propres de la matrice. Ce sont des liaisons cachées qui, autrement, en dehors de cette technique, seraient restées ignorées. Leur mise en évidence est donc d’une importance capitale pour l’explication du phénomène qui nous préoccupe. Au regard de ce qui précède, nous avons alors envisagé de mener cette étude en deux grandes parties. La première partie a trait au « Nécessaire développement de la micro-finance dans les pays de la CEMAC ». La seconde partie apprécie, à l’aide de notre étude sur le terrain, l’« Impact de la micro-finance sur le développement de la zone CEMAC ».

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Donc de premières mains et par conséquent constituant le fait lui-même.

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PREMIERE PARTIE LE NECESSAIRE DEVELOPPEMENT DE LA MICROFINANCE DANS LES PAYS DE LA CEMAC

Est-il nécessaire que la micro-finance se développe dans les pays de la CEMAC ? Répondre affirmativement à cette question relève, soit d’une observation ex post, soit d’une réflexion ex ante. L’observation ex post est le témoignage de l’évolution expansionniste des pays de la CEMAC à la suite du développement micro-financier et inversement. La réflexion ex ante est celle qui découle de l’analyse de la transformation théorique des pays de la CEMAC à la suite d’une croissance de la micro-finance et vice versa. La réalisation effective de l’un ou l’autre de ces scénarios invite à la définition du terme « nécessaire ». Or, l’adjectif « nécessaire » qui caractérise le mot « développement », veut dire « indispensable ». C’est l’évolution incontournable de la micro-finance. Celle-ci est vouée à une expansion dans les six pays de la zone CEMAC. A cet égard, l’objet de cette première partie est précisément de faire un état des lieux théorique et empirique des fondements de l’expansion de la micro-finance dans la zone CEMAC. En effet, comme nous l’avions souligné plus haut dans l’introduction générale, la micro-finance tend progressivement à s’intégrer au système financier international. Grâce à un service spécialisé et innovant, les entreprises de microfinance obtiennent une qualité de remboursement remarquable (environ 97%). De ce fait elles concurrencent discrètement, voire efficacement, la plupart des banques traditionnelles. Elles démontrent donc que l’offre de services financiers aux microentrepreneurs est une activité rentable et peu risquée. C’est ce qui explique leur installation dans chacun des six pays de la sous-région CEMAC, quelle que soit l’hostilité de l’environnement économique et social : 601 au Cameroun, 86 au Congo, 36 en Centrafrique, 280 au Tchad, 14 au Gabon et 1 en Guinée Equatoriale. Cette disparité d’effectifs cache mal l’uniformité de certains comportements de ces institutions micro-financières : elles se profilent comme des institutions indépendantes et rentables ; elles sont exigeantes avec leurs clients et demandent d’eux qu’ils remplissent leurs engagements financiers avec responsabilité, car les entreprises micro-financières souhaitent intégrer l’économie mondiale pour canaliser l’épargne excédentaire vers les pays du sud, et être perçues comme des institutions responsables, durables et profitables. Leur mission est très importante pour le développement dans la mesure où elles s’occupent d’une clientèle défavorisée et délaissée par le système bancaire formel. En s’adressant à d’immenses marchés, leurs besoins de financement sont considérables : en 2001 et 2003, la CEMAC avait respectivement 413 500 et 564 600 clients ou membres. Elles doivent compter avec des sources de fonds importantes : pour la CEMAC, l’encours de dépôts était de 53,760 milliards de FCFA en 2001 et 75,543 milliards de FCFA en 2003. D’où la nécessité d’instaurer des relations mutuellement avantageuses entre les institutions micro-financières et les marchés financiers

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mondiaux, comme garantie d’un accès concurrentiel à des sources de financement inépuisables, afin de répondre aux besoins de cette nouvelle industrie de croissance. La rigueur professionnelle et la conscience de servir efficacement son prochain, qui caractérisent les responsables de ces institutions micro-financières, laissent croire avec certitude à la pérennité de ces dernières. Il convient donc, pour une meilleure compréhension du phénomène microfinance en zone CEMAC, s’imposer une analyse rétrospective théorique et empirique du système bancaire de la zone, en procédant à l’examen des modalités de financement de l’économie par l’intermédiation financière, aux déterminants de la crise économique et financière qui a fragilisé le système bancaire de la zone. A cet effet, nous analyserons dans un premier chapitre : « Le système bancaire de la zone CEMAC et le financement du développement ». Ensuite, dans le second chapitre, « La typologie des institutions de micro-finance en zone CEMAC ».

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CHAPITRE 1 : Le Système bancaire de la zone CEMAC et le financement du développement
Le dispositif de financement des économies de la zone CEMAC est composé, dans sa majorité, d’établissements bancaires. Les institutions non-bancaires sont peu nombreuses et les bourses de valeurs mobilières sont encore embryonnaires. Les banques constituent donc les principaux intermédiaires dans le financement des activités nationales et assument la transformation des ressources liquides de court terme en emplois à plus long terme. La question se pose alors de savoir en quoi les mauvaises performances économiques de la zone CEMAC sont elles imputables aux problèmes bancaires ? En d’autres termes, en quoi la mauvaise santé du système bancaire constitue-t-elle un frein au développement ? La crise économique du milieu des années 80 a requis, des six Etats membres de la zone CEMAC, l’adoption de programmes d’ajustement structurel (PAS) élaborés sous l’égide des institutions financières de Bretton Woods. Un volet important de ces programmes visant, entre autres, la restauration des équilibres macroéconomiques, a été consacré à la restructuration des systèmes bancaires dans la mesure où la relance des activités économiques est tributaire de la solidité du système financier. Il convient alors de vérifier si la crise du système bancaire et le manque de moyens de financement (à l’exclusion des micro-entreprises et des populations pauvres n’ayant pas accès au crédit bancaire) sont des obstacles au développement économique et donc à la croissance des unités de production. A cet égard, nous examinerons, dans un premier temps, les modalités de financement de l’économie par le biais de l’intermédiation financière. Nous analyserons ensuite les manifestations de la répression financière, et examinerons, enfin, la fragilité et la crise du système bancaire de la zone, en tentant d’expliquer les causes et d’en tirer les conséquences. Section 1 : Financement bancaire et conditions d’accès au crédit Il s’agit d’analyser tour à tour le rôle de l’intermédiation financière dans le développement, les conditions d’accès au crédit bancaire et la ventilation du crédit à l’économie dans la zone CEMAC. §1 : L’intermédiation financière et développement économique « L’intermédiation financière consiste en l’achat de titres primaires aux emprunteurs ultimes et l’émission d’une dette indirecte pour les prêteurs ultimes » (J. GURLEY et V. SHAW, 1960). Le titre primaire est une dette ou une créance émise par un agent non financier alors que le titre indirect est une dette issue d’un intermédiaire. Le titre est donc un support. 31

Cependant, des questions de taille subsistent : sur quoi se fonde l’existence des intermédiaires financiers ? Pourquoi solliciter une institution financière alors que l’on peut faire appel aux marchés ? R. COASE (1937) dénonce, à cet égard, l’imperfection des marchés comme explication plausible de la raison d’être des intermédiaires financiers. J. GURLEY et SHAW justifient, de leur côté, le rôle des intermédiaires par l’asymétrie des besoins entre prêteurs et emprunteurs. Ces premières approches, longtemps plébiscitées, sont toutefois incomplètes. Elles procèdent en fait d’une véritable théorie de l’intermédiation financière dont il convient d’analyser au préalable. 1.1 Les fondements théoriques de l’intermédiation financière De nombreux travaux théoriques ont montré que l’intermédiation financière est susceptible d’avoir des effets positifs sur la croissance. Par leurs capacités d’expertises spécifiques et leur accès privilégié à l’information, les banques sont à même d’assurer un financement optimal des projets d’investissement. Un système financier développé est alors capable de jouer sur le taux de croissance par deux canaux distincts : 1°) le système financier assure la liquidité dans nos économies monétaires. Les agents économiques, en particulier les ménages qui sont la principale source d’épargne, ont une préférence certaine pour la liquidité. Les banques, en assurant la liquidité de l’épargne des ménages, permettent une augmentation des taux d’investissement, comme dans le modèle de Bencivenga & Smith [1991] qui proposent un modèle de croissance endogène dans lequel les agents ont de l’aversion pour le risque de liquidité ; 2°) le système financier permet une meilleure maîtrise des risques inhérents aux projets d’investissement. Les intermédiaires financiers permettent une diversification des risques technologiques et rendent plus attractive la spécialisation des investissements (Saint Paul [1992]). Le travail de Albert & Semedo [1999] montre qu’en postulant l’existence d’une externalité d’ordre technologique du développement de la sphère financière sur la sphère réelle, il est possible d’obtenir des situations d’équilibres multiples. L’obtention d’équilibres multiples se retrouve également dans le modèle de Greenwood & Jovanovic [1990] dans une tentative de lier les inégalités de revenus, le développement de l’intermédiation et la croissance. Dans une économie sans système financier, chaque agent ne pourrait investir son épargne que dans ses propres projets. Ainsi certains d’entre eux pourraient ne pas être financés alors même qu’une épargne existante serait inutilisée. En outre, rien ne garantit, que ce soit les projets les plus rentables qui voient le jour. Le système financier sert à remédier à ces problèmes ; les banques permettent de sélectionner, puis de financer les bons projets. Pagano [1993] propose une méthodologie reprise et complétée par Berthélémy & Varoudakis [1994]. Pour ces auteurs, il est possible de modéliser le développement des intermédiaires financiers par un paramètre j, qui joue sur l’allocation de l’épargne vers l’investissement tel que l’on a : 32

I = jS ; 0 < j < 1. Autrement dit, ces auteurs supposent qu’une partie de l’épargne « disparaît » dans le secteur financier au cours de sa transformation en investissement. C’est donc l’efficacité de l’intermédiation qui est en cause, par rapport à l’hypothèse des marchés financiers parfaits où j=1. Dans le même ordre d’idées, Bencivenga & Smith [1992] et Roubini & Sala-iMartin [1992], dans une problématique plus axée sur l’évaluation d’une politique de répression financière, proposent une approche qui tente de lier le développement de la finance, la monnaie et la croissance. Le développement récent des théories de la croissance endogène constitue bien plus qu’un raffinement de méthodes, il a permis de mettre en évidence un certain nombre de points, notamment l’existence d’équilibres multiples, comme dans le modèle de Berthélémy & Varoudakis [1995]. Il s’agit d’expliquer pourquoi, dans un certain nombre de cas, la finance apparaît neutre vis-à-vis de la sphère réelle, et pourquoi, dans d’autres cas, elle est susceptible de jouer un rôle positif. Les conséquences du développement de la finance sur le secteur réel dépendent du niveau de développement de l’économie. Un système financier très développé, dans une économie qui l’est moins, pourrait être prédateur de ressources. En revanche, un système financier inefficient dans un pays en développement peut perpétuer le sous-développement et plonger le pays dans le cercle vicieux d’un piège à pauvreté. Ces constatations ont longtemps été isolées du cadre théorique qui explique la nécessité des intermédiaires financiers. Depuis 1970, en effet, le développement des théories micro-économiques de l’information et celui des coûts de transaction, appliquées au marché du crédit, ont permis une percée significative, tel que nous allons le voir à présent. 1.2 Les coûts de transaction On entend par coûts de transaction, « les coûts de fonctionnement du système d’échange et plus précisément dans le cadre d’une économie de marché ce qu’il en coûte de recourir au marché pour procéder à l’allocation des ressources et transférer des droits de propriété » (R. COASE, 1937). Ainsi, en situation de certitude, ils représentent les coûts de recherche, d’établissement de marché, de prospection des opportunités. Grâce à la taille des institutions financières, à des technologies supérieures, ces charges diminuent. En situation d’incertitude, le raisonnement est plus marquant. Les coûts renferment alors, une fois les engagements pris, des coûts de sélection, de contrôle, de suivi de la productivité des projets ainsi que des frais induits comme, par exemple, les coûts judiciaires. Les frais sont plus faibles pour chaque client car ils sont répartis sur une vaste clientèle. La nouvelle théorie de l’intermédiation financière assigne d’autres fonctions à celle-ci parmi lesquelles on peut citer la réduction des coûts de transaction. En 33

effet, les intermédiaires financiers internalisent les frais relatifs à la surveillance des émetteurs de titres, le démarchage des prêteurs, ceux portant sur l’information relative aux caractéristiques et aux risques des titres émis, etc. Ils se forgent ainsi une véritable compétence dans le traitement de l’information sur la solvabilité des emprunteurs et se substituent ainsi au marché des capitaux. Les intermédiaires financiers assurent donc une transformation des échéances, des risques et des rendements (Pyle, 1971 ; Scialom, 1999). Plus généralement, l’existence des intermédiaires financiers a pour origine l’imperfection des marchés de capitaux (Laurence Scialom, 1999). La littérature la plus récente met l’accent sur la réduction des coûts de transaction et surtout des asymétries d’information. Tout d’abord, la collecte et l’emploi de ressources par les intermédiaires financiers sont sujets aux économies d’échelle : le coût unitaire de production des services financiers diminue à mesure que la quantité fournie augmente. Le volume des opérations permet également une meilleure diversification des risques. Par ailleurs, l’intermédiation financière réduit les coûts inhérents aux opérations financières : les coûts de recherche de la contrepartie de la transaction financière, les coûts de négociations des conditions financières, les coûts d’acquisition de l’information sur le débiteur, les coûts de la bonne exécution des échanges, etc. L’idée centrale, pour reprendre les thèses de COASE (1937), repose sur le fait que l’intermédiaire financier permet d’abaisser les coûts de transaction, ce qui justifie leur existence. BERSTON et SMITH (1976) reprendront cette voie en affirmant que les coûts fondent la présence des banques. Ces idées montrent toutefois certaines limites, puisque les contours sont mal définis. Au-delà des possibilités d’économies d’échelle, les coûts notamment liés à l’incertitude apparaissent ad hoc. L’intérêt se porte dès lors sur ce point (la certitude parfaite annulant les coûts de transaction) où les asymétries d’information représentent un élément de réponse. 1.3 La structure asymétrique de l’information Deux cas de figure sont à cet égard exemplaires : - l’intermédiaire et l’emprunteur ; - l’intermédiaire et le déposant. S’agissant tout d’abord de l’intermédiaire et de l’emprunteur, au cours d’un contrat de prêt, l’incertitude est forte pour un grand nombre de débiteurs. En effet, les prêteurs doivent se renseigner sur la qualité de ces derniers qu’ils ne connaissent pas. Cette situation montre que, progressivement, le cadre d’informations symétriques est remis peu à peu en cause sur le marché du crédit. Le nouveau cadre d’informations asymétriques permet alors, au contraire, de développer des justifications précises et nombreuses sur la présence des institutions financières.

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La situation citée ci-dessus est le cas typique d’une asymétrie d’information ex ante (avant la signature du contrat). Le prêteur est en situation défavorable car il ne peut estimer la solvabilité de l’emprunteur. Une situation d’aléa moral est encore présente après la signature du contrat. L’emprunteur est en effet capable de modifier ses choix initiaux d’autant plus qu’il bénéficie d’une responsabilité limitée. L’asymétrie d’information est ici ex post. Pour la réduire, le prêteur est obligé de surveiller l’emprunteur, moyennant des coûts de contrôle (ces coûts sont donc un moyen utilisé régulièrement pour se protéger contre les conséquences entraînées par les faillites). L’incertitude, avant ou après la signature du contrat, provoque donc l’apparition de coûts dits « d’agence ». Dans un cadre de relation principal-agent, JENSEN et MECKLING (1976) définissent ces coûts comme la somme des coûts de contrôle (surveillance de l’agent), de justification des projets et des coûts d’opportunité (perte subie par le principal en cas de divergence d’intérêt avec l’agent). Cette notion reflète les sommes engagées par les prêteurs pour réduire l’avantage informationnel des emprunteurs sur les rendements ex post ou la qualité ex ante des projets d’investissement. Les institutions financières les maîtrisent de la meilleure façon grâce à plusieurs facteurs. Les avantages classiques se situent dans des niveaux d’expertise élevés pour la sélection et le suivi de l’emprunteur. Les institutions financières évitent également la duplication des coûts de contrôle pour les déposants. DIAMOND (1984) l’explique en montrant que les coûts de faillite associés sont inversement proportionnels au nombre de créanciers d’un projet en présence d’un intermédiaire. Par la même occasion, les problèmes de type « freeriding » sont écartés (les actionnaires ne surveillent plus l’emprunteur, pensant que quelqu’un s’en occupe). DIAMOND évoque ce rôle de surveillance confié aux institutions financières sous le nom de « delegated monitoring ». Comme l’indique WILLIAMSON (1986) dans son modèle, le contrôle coûteux (costly state vérification), en conjonction avec les projets d’investissements de grande taille, implique un rôle pour une institution financière. L’intermédiation financière possède enfin un avantage comparatif par rapport au marché pour une collecte d’informations pertinentes. Sa position de gestionnaire des moyens de paiement, surtout pour les banques, permet l’apport quotidien de flux d’informations privatives susceptibles de réduire l’incertitude. Pour ce qui est de l’intermédiaire et du déposant, la situation précédente pousse plus loin le raisonnement sur un aléa moral supplémentaire : le contrôle des contrôleurs. Comment et par qui se réalise t-il ? Les institutions financières sontelles libres de toute surveillance ? La réponse ne peut être positive en pensant aux relations avec les déposants. Ces derniers, soucieux de leur liquidité, de leurs dépôts, surveillent tant bien que mal les actifs et la solvabilité des institutions financières. Ils sont à l’affût du moindre signe de défaillance contre tout risque de perte de leurs placements. Cependant, au second plan de ce phénomène, demeure entière le problème de la préférence pour la liquidité des déposants des institutions financières. Ces dernières 35

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