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Migration Sud/Nord

De
176 pages
La migration Sud/Nord est l'un des thèmes majeurs du discours politique ou médiatique actuel en Occident. Le Zaïre n'échappe évidemment pas à ce grand déplacement des "pauvres du Sud" vers la "riche forteresse Europe". La Belgique est l'un des points d'arrimage des Zaïrois exilés. Combien de Zaïrois résident en Belgique ? Qui sont-ils ? Quelles causes donnent-ils à leur déracinement ? Comment s'intègrent-ils ou ne s'intègrent-ils pas dans leur "pays d'accueil" ? Etc. Mais surtout, quel est le manque à gagner pour le pays d'origine, comment l'économie et la société zaïroises s'en ressentent-elles de perdre jour après jour la matière grise et les jeunes en âge de produire ? Quelles stratégies l'Europe, et la Belgique en particulier, ont-elles adoptées pour contrer cette vague étrangère massive ? Rappelons qu'avec les Accords de Lomé III, de leur côté, les Etats ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique) se sont engagés à interdire l'émigration illégale de leurs nationaux vers la Communauté Européenne... Cette double analyse des tenants et aboutissants de la migration du Sud découvre le visage des "clandestins", des marginaux, des mal-aimés, des "Africains venus manger le pain des Blancs". Elle se veut une contribution à l'élaboration d'une autre politique des "pays-receveurs" à l'égard des "pays donateurs" ou pourvoyeurs d'une main-d'oeuvre bon marché.
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n° 13
mars1995

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( anciennement

CAHIERS

DU CEDAF

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ASDOC-STUDIES

)

ISSN 1021-9994
Périodique bimestriel de l' Tweemaandelijks tijdsc:hrift van het Bimonthly periodical of the

Institut Africain Centre d'Etude et de Documentation Africaines (CEDAF)

Afrika Instituut AfrikaStudie- en DokumentatieCentrum (ASDOC)

rue Belliard, 65, 1040 BRUXEllES, BELGIQUE Belliardstraat, 65,1040 BRUSSEL, BElGIË rue Belllard, 65,1040 BRUSSELS, BELGIUM . (32)21230.75.62 - Fax: (32)21230.76.05

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Publié avec j'aide de la Communauté française Uitgegeven met de hulp van de Vlaamse Gemeensc:hap

MAYOYO

BITUMBA

TIPO-TIPO

MIGRATION

SUD/NORD LEVIER OU OBSTACLE
? .

Les Zaïrois en Belgique

Institut Africain-CEDAF Afrika Instituut-ASDOC
Bruxelles-Brussel

Editions L'Harmattan
5-7. rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris

Collection Za'lre, années 90

Le projet Zaïre. années 90. lancé par le CEDAF en 1991, vise à mettre à la disposition des chercheurs, observateurs, décideurs, des documents et des analyses concernant la période de transition politique qui s'est ouverte au Zaïre en avril 1990. Le projet consiste en une série de publications portant chacune sur un thème et sur une période de temps. Chaque publication comporte des documents accompagnés de commentaires et analyses.

Déja parus dans /a collection

WILLAME Jean-Claude, "De la démocratie "octroyée" à la démocratie enrayée (24 avril 1990 22 septembre 1991)", Cahiers du CEDAF/ASDOC Studies 5-611991, 318 p., (Zaire, années 90, Volume 1), 800 FB.

-

de VILLERS Gauthier, "Zaire 1990-1991 : Faits et dits de la société d'après le regard de la presse", Cahiers du CEDAF/ASDOC Studies 1-211992, 235 p., (Zaire, années 90, Volume 2), 600 FB. NDA YWEL è NZIEM, "La société zaIroise dans le miroir de son discours religieux (1990-1993)", Cahiers africains-Afrika Studies 6/1993, 102 p./blz., (Zaire, années 90, Volume 3), 350 FB.

@ Institut Africain / Afrika Instituut - CEDAF / ASDOC, 1995 ISBN: 2-7384-3105-4 ISSN : 1021-9994

Sommaire

INTR 0 DUCTI ON I. LES CAUSES DE L'EMIGRATION ZAIROISE

7 13

1. Introduction 2. L'échecde l'indépendance
2.1. Les régimespolitiques 2.2. L'échec de la division internationaledu travail et le masque de la coopérationau développement 2.3. L'échec de la solidarité traditionnelle 2.4. La démocratisation 3. L'appel de l'Occident 3.1. L 'héritagecolonial 3.2. L'action des médias et de la musiquezafroise 3.3. L'action des migrants II. LA CONFRONTATION DE L'IMAGINAIRE ET DU REEL ; 1. La fièvre du départ 1.1. Les démarches 1.2. Lesfilières organisées 1.3. Les groupes de prière 1.4. Les contratsjuteux 1.5. Le départ ... 2. Les Belgicains ou les Zairois de Belgique 2.1. Les catégories de Belgicains 2.2. Les étudiants
2.3. Demandeurs d'asile et réjùgiés politiques 2.4. Les allocations familiales 2.5. Le système D

13 15
.15 23 33 40 53 53 58 66

77 78 79 81 84 ...87 89 89 ; 91
94 ...106 107

77

6 III. BILAN 123

1. Caractère inéluctable de la miaration Sud-Nord 2. Le transfert du capital financier et/ou matériel 2.1. Le poids de la solidarité traditionrielle 2.2. Les cadeaux 2.3. Lesflux financiers 2.4. Les transferts àfinalité économique 2.5. L'apportfinancier ou matérieldu migrant de retour 3. Le transfert du capital humain 3.1. Règle générale: ne pas rentrer 3.2. Lajùite des cerveaux 3.3. L'abdtardissement des cerveaux 3.4.La déchéancede l'intellectuel et les relations belgozafroises IV. CONCLUSION ANNEXES BIBLIOGRAPHIE

124 126 126 .127 .128 .130 132 133 133 ..134 .135 ..138 141 1S5

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.161

* Cette étude est une version remaniée du mémoire présenté par Mayoyo Bitumba à l'Université Libre de Bruxelles, en vue de l'obtention du titre de licencié spécial en coopération au développement: Migration Sud-Nord Levier ou obstacle au développement des pays d'origine? Cas des migrants zai'roisen Belgique, Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, Faculté des Sciences sociales, politiques et économiques, Section des Sciences sociales, année académique 1993-1994.

Introduction
Problématique et intérêt du sujet
La migration Sud-Nord est l'un des thèmes majeurs du discours tant politiqueque populaire en cette fin de siècle.Il ne se passe pas un jour sans que les médias de l'hémisphère Nord n'accordent des espaces considérables aux problèmes liés à ce phénomène.Invité à l'émission "La marche du siècle" sur France 3, le 1eroctobre 1993, le secrétairegénéral des Nations-Unies,Boutros Boutros-Ghali, déclarait que le plus grand défi auquel sera confronté le siècle qui va bientôt commencersa course sera la migration Sud-Nord. De son côté, le rapport 1993 du Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP) conclut que "les migrations internationales pourraient devenir la principale crise humainede notre époque"l.
Il convient toutefois d'avoir présent à .l'esprit que ce thème qui nourrit aujourd'hui les espoirs des pauvres au Sud et les débats des riches au Nord n'est pas un phénomène nouveau. La migration est un phénomène vieux comme le monde. En effet, "dans les temps préhistoriques, les nécessités de la chasse et de la cueillette ont amené l'homme à partir à la recherche de nouvelles ~nes plus riches en plantes comestibles et en gibier, où sa survie serait mieux assurée,,2. La civilisation gréco-romaine a connu un apport massif d'immigrés, les. "barbares", à un point tel que Dante, dans La Divine comédie, pouvait s'interroger ainsi sur la crise de cette société: "Qu'allons-nous faire maintenant que les barbares ne sont plus là? Ces gens-là étaient peut-être la solution,,3.

Au Moyen Age, les croisades furent l'occasion de migrations importantes. Plus près de nous, "entre 1800 et 1900, 70 millions de migrants ont quitté
1 Dimension 3, Octobre-Novembre 1993, n° 5, p.13. 2 N. FEDERICI, "Les causes des migrations internationales", in L'incidence des migrations internationales $Urles pays en développement. Séminaires du Centre de développement de l'OCDE (sous la direction de R. APPLEYARD), Paris, 1989, p. 53 . 3 L. PAGNI, "L'immigration", in Le Courrier, n° 129, septembre-octobre 1991, p. 41 .

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l'Europe pour s'installer dans des pays neufs où les terres vierges (ou du moins rendues telles après qu'eurent été repoussés ou éliminés les indigènes) abondaient,,4. La "découverte" de ces "pays neufs" fut l'occasion pour l'Afrique noire de connaître sa première grande hémorragie démographique, la traite des esclaves. "A partir des années soixante", continue Jean-Yves Carfantan, "le mouvement s'inverse; l'Europe devient une région d'immigration nette"s. Ce fut au grand bénéfice des Européens qui avaient besoin de main-d'oeuvre en cette période de forte croissance économique et d'expanSion industrielle et minière que furent les "golden sixties", pour des emplois ingrats ne demandant aucune qualification. Comme on a pu le constater, "l'humanité a peuplé la terre par de constantes migrations, sur de très longues "périodes et sur des distances parfois fantastiques,,6. On peut donc affirmer que sur cette terre des hommes, tous les humains sont des immigrés de première, deuxième, troisième ou énième génération. Pourquoi ce problème doit-il alors nous préoccuper en cette fin du XXè siècle? La révolution consécutive à la "découverte" de l'Amérique par Christophe Colomb en 1492 ainsi que les progrès immenses et rapides que connaît l'humanité depuis lors dans les domaines des transports et communications ont fait de la terre un immense village planétaire. Il s'en est suivi une mondialisation de l'économie, avec comme corollaire le déséquilibre entre le Nord et le Sud. Au Nord, l'opulence. Au Sud, une misère désespérée. Quand à cette disparité vient s'ajouter le séisme démographique dont l'épicentre se trouve au Sud, lequel séisme contraste avec la baisse de la fécondité au Nord, l'idée du Nord envahi par des hordes d'affamés du Sud a le vent en poupe. Car, "les déséquilibres démographiques aggravés par des déséquilibres de nature économique ont un impact redoutable sur les poussées de l'émigration,,7. Ce qui crée la nouveauté du phénomène de migration aujourd'hui, c'est le constat d'échec de la mondialisation de l'économie capitaliste; un constat bien résumé dans la conclusion du rapport Brundtland: "II y a aujourd'hui plus de gens sur terre qui souffrent de famine qu'il n'yen a jamais eu dans toute
4 J. Y. CARFANTAN, Le grand désordre du monde. Les chemins de l'intégration, Seuil, 1993, p. 8I. Paris,
"

S
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y Henryane de CHAPONA et Marcos GUERRA, "Pourquoi tant d'hommes émigrent-ils? Dimensions historique et mondiale des migrations", in Faim-Développement, Dossiers 808/9 (Août-Septembre 1980), p. 13. 7 "Le nouveau contexte des migrations internationales",' analyse de l'OCDE, in Le Courrier, n° 129, septembre-octobre 1991, p. 66.

1. Y. CARFANTAN,~p. cit., p. 81.

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l'histoire de l'humanité et leur nombre s'accroît"s. Un constat amer, qui donne à l'émigration une ampleur sans précédent. Alors que les pays en voie de développement ont besoin de capitaux frais pour surmonter leurs énormes difficultés économiques, les candidats à l'émigration dépensent des sommes d'argent considérables pour le départ. Le 16 juillet 1993, Euro News s'indignait de la découverte d'un trafic juteux d'immigrés chinois aux USA (2 bateaux préws par mois) organisé par des gangs chinois et un général mexicain. Les gangs percevaient 75.000 FF par personne et le général 6.000 FF. Les Africains qui gagnent clandestinement l'Europe par le détroit de Gibraltar versent "à de mystérieux intermédiaires, dans les cafés et ruelles du quartier Socco Chico à Tanger, le prix exorbitant de 80.000 pesetas (22.000 FB),,9. Ailleurs, "on évalue à deux mille environ le nombre de Kurdes entrés illégalement en Suède via Moscou et la mer Baltique après avoir versé jusqu'à 99.000 FB par personne à des intermédiaires
russes" 10 .

Les chemins de l'exode sont parfois semés d'embûches et l'espoir peut se transformer en véritable cauchemar. Demain le Monde (nO3, mars 1993) cite quelques perdants de ce qu'il qualifie de "pari insensé" : "huit passagers. (ouestafricains )exécutés un à un puis jetés par dessus bord au large du Portugal par des marins ukrainiens qui leur avaient au préalable extorqué leurs rares dollars (...), onze Kenyans qu'un capitaine grec offre aux requins des côtes somaliennes, des Ghanéens que des matelots asiatiques attachent par les pieds avant de les plonger dans les eaux glacées de la mer du Nord." L'odyssée que décrit Reader's digest Selection (août 1993) sur la traversée du dangereux détroit de Gibraltar par des clandestins africains entassés dans des pirogues
motorisées (les pateras) finit souvent tragiquement, le détroit se transformant chaque année en cimetière pour une bonne centaine d'entre eux.

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-

Dans les terres d'accueil, en cette période où la croissance économique. a du mal à reprendre son souffle et où des plans de restructuration conduisent des contingents de travailleurs au chômage, des symptômes alarmants apparaissent et transforment l'espoir des immigrés en désespoir et parfois en horreur. Les boucs émissaires étant utiles lorsque la réalité sociale s'avère douloureuse et
S Rapport Bnmdtland, Conunission mondiale sur le milieu et le développement, Oxford, 1987. 9 Ch. PARMlNTER, "Les bateaux du désespoir", in Readers digest Selection, aoftt 1993, p. 47. 10 Idem.

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que les politiques n'ont aucun antidote contre la crise, l'immigré est montré du doigt. Son rejet prend des dimensions inquiétantes. Une vague de folies xénophobes embrase l'Allemagne depuis la réunification et plusieurs immigrés ont trouvé la mort lors des incendies criminels attribués aux néo-nazis. A Rotterdam, une Marocaine de 9 ans est morte noyée dans un petit lac devant 200 badauds. Personne n'a volé à son secours pendant qu'elle luttait contre la mort. Ce n'était qu'une immigrée11 ! La présence de l'immigré suscite l'intérêt scientifique et politique dans tous les pays d'accueil. Suite à la crise économique, l'immigré, hier une force de production accueillie à bras ouverts, devient encombrant. "En Californie, où le débat sur l'immigration fait rage, le gouverneur, Pete Wilson, réclame la fermeture de la frontière, l'expulsion des enfants des clandestins des écoles, et même l'abolition du sacro-saint droit du SOI,,12.En France, l'ex-Premier ministre, Michel Rocard, déclare: ''Nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde,,13. Pour Tobback, le ministre belge de l'Intérieur, "le salon européen est plein,,14. Partout en Occident, on renforce les dispositifs policiers aux frontières, on durcit les lois, pour réduire le flot des immigrés. On lit dans Solidaire (nO 49/1993) que "l'Allemagne, par exemple, a envoyé 3200 policiers le long des frontières polonaises et tchèques. Avec 200 chiens et des appareils de surveillance électronique avec radars et système infrarouge". "L'immigration zéro" n'est donc pas un slogan creux. "L'état d'esprit de la douve et du pontlevis est déjà en train de se répandre de manière si rapide et si insidieuse que si les politiques actuelles sont poursuivies, on peut affirmer que l'on s'achemine vers un XXIè siècle qui sera celui d'un apartheid et à l'échelle planétaire"ls. Les Zaïrois n'échappent pas à ce mouvement des pauvres du Sud qui viennent frapper aux portes de la forteresse Europe, chaque jour plus nombreux. Leur pays décrit par Ntombolo Mutuala "donne le visage d'un paysage sur lequel la bombe est tombée (00.),,16.Il ne reste plus, pour paraphraser Jean-Yves- Carfantan, qu'à attendre que les experts en développement viennent dresser l'acte de décèsl7. L'histoire ayant tissé des relations commerciales et culturelles particulières, pour ne pas dire "privilégiées", entre l'Europe et ses anciennes colonies, il va de soi que ce
11 J.T. T.V. 5 du26 aoftt 1993. 12 L'EvénementduJeudi, n° 475, semaine du 9 au 15 décembre 1993, p. 66. 13 S. GEORGE, L'effet boomerang. Choc en retour de la dette du tiers-monde, Paris, La ~uverte, 1992,p. 176. 14 Solidaire, n° 49-15, décembre 1993. IS S. GEORGE, op. cit., p. 15. 16 NTOMBOLO MUTUALA, Troisième République du lot're. Le round décisif, Bruxelles, Ed. du Souverain, 1991, postface. 17 J. Y. CARFANTAN, op. cit., p. 223.

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conditionnement historique et social. fait de la Belgique une terre de tous les espoirs pour les candidats zaïrois à l'émigration. A combien se chiffre leur nombre en Belgique? Qui sont-ils? Quels sont les facteurs qui les ont poussés au départ? Leur vie en Belgique coïncide-t-elle ou s'écarte-t-elle de l'idée qu'ils se. faisaient du vieux continent à leur départ? Quelle est l'incidence de cette migration sur le développement du Zaire? Que penser des stratégies mises en place par l'Occident en général et la Belgique en particulier pour contrer la poussée migratoire? Que faire pour que l'immigration ne soit pas un fléau pour le Nord et une honte pour le Sud? Voilà autant de questions auxquelles nous nous efforcerons de répondre dans le cadre de ce travail.

L'intérêt pratique de notre rechercheest double. La connaissancedes causes de la migration zaïroise en Belgique et de l'incidence de celle-ci sur le développement du Zaire peut permettre aux décideurs zaïrois et belges d'intervenirefficacementsur ce phénomène,dans l'intérêtdes deux Etats. Notre étude se veut donc' une contribution scientifique à l'action politique. Cette contribution scientifique s'avère nécessaire surtout quand on sait que depuis Lomé III, les Etats ACP se sont engagés à empêcher l'émigration illégale de leurs populationsvers la CommunautéEuropéenne.
Par ailleurs, en enrichissant le débat sur le thème de la migration Sud-Nord et en jetant quelque lumière sur la vie du migrant zaïrois en Belgique, nous lions notre recherche à la politique du développement ou mieux au changement de mentalité qui s'impose dans le monde de l'après-guerre froide, si l'on tient à ce que l'homme zaïrois en particulier et les populations de l'hémisphère sud de façon générale recouvrent leur dignité et leur respect, et que l'objectif des Nations-Unies: "développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l'égalité du droit des peuples et de leur droit de disposer d'eux-mêmes" (Charte des Nations-Unies, art. 1er, al. 2) devienne une réalité.

Approche méthodologique

et canevas du travail

L'approche méthodologique que nous avons choisie dans le cadre de cette réflexion est l'observation-participation. En notre qualité d'observateur-acteur, nous sommes le témoin de phénomènes que notre présence ne déforme pas, et cette position privilégiée nous permet de saisir en profondeur la signification et la portée réelle des phénomènes étudiés. Nous optons, de ce fait, pour une

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anthropOlogie très intime, telle que l'envisage l'anthropologue Geertz18.

américain Cliffort

Mais cette démarcheméthodologiquea son revers: la difficultéde répondre au souci d'objectivité qui doit sous-tendre toute recherche qui se veut scientifique.C'est pourquoi nous avonsjugé nécessaire d'enrichirl'observation participante par des entretiens libres ou semi-directifs avec des migrants zaïrois. Notre travail s'articule en trois parties comprenantchacune deux chapitres. La premièrepartie est consacréeaux causes de l'émigrationzaïroise. Ici nous distinguons entre les causes dues au bilan négatif de trente-quatre années d'indépendance et celles relatives à l'image mythique de l'Occident. La deuxième partie lève le voile sur certains comportements liés au départ, présente les migrants zaïrois en Belgiqueet met en lumière les réalités de leur existence. Quant à la troisième partie, elle fait le bilan de ce phénomènedu point de vue de son incidencesur le développementdu Zaïre. Celle-ci nous amènera à proposer, dans les conclusions finales, quelques stratégies prioritaires à mettre en place pour que l'émigrationdes Zaïrois en particulier et des populationsdu Sud de façon généralene soit pas vécue conuneun mal par les migrantseux-mêmeset par les populationsdes pays "récepteurs".

18

C. GEERTZ, Bali: Interprétation d'une culture, Trac!., Paris, Gallimard, 1983,255 p.

I. - Les causes de l'émigration zaïroise
1. Introducti()n
S'interrogeant sur les conditions qui président au développementde flux migratoiresen cette fin du XXè siècle,Jean-YvesCarfantanconstate que "deux facteurs doivent êtr~ soulignés: une situation de détresse vécue dans le pays d'origine et un appel du ou des pays d'accueil" 19. Dans ce premier chapitre, nous examineronsen fonction de ce schéma d'analyse les causes qui poussent l'hommezaïrois à quitter sa patrie. Nous dégageronsd'un côté les facteurs qui sont à l'originede sa détresse dans son propre pays, c'est-à-direles facteurs qui expliquent l'échec de trente-quatre années d'indépendance,et de l'autre, ceux qui nourrissent le mythe de l'Occident,au point d'en faire une terre de tous les espoirs.
Dans son discours d'ouverture de la Conférence Nationale, le 7 août 1991, le Premier ministre Mulumba Lukoji, soulignant des progrès notables accomplis au cours de l'existence de la jeune nation zaïroise, aboutit à ce constat amer: "Ces quelques réalisations ne sont cependant que des éclaircies dans une forêt de contre-performances et de projets sans lendemain (...). Globalement (...), le bilan de trente et une années d'indépendance est plutôt négatif, comme l'indiquent d'ailleurs, d'une manière non-équivoque, la plupart des indicateurs socio-économiques,,20. Et depuis 1990, pauvre, le Zaïre l'est chaque année davantage.

Il ne s'agira pas pour nous d'écrire l'histoire de trente-quatre années d'indépendance.Notre ambition est de tenter de répondre à la question qui
19 J. Y. CARFANTAN~ op. cit., p. 60 . 20 J.-C. WILLAME, Zal're. Années 90. Vol. I: De la Démocratie "octroyée" à la démocratie enrayée (24 avril 1990-22 septembre 1991), Bruxelles, CEDAF, 1991, p. 227 .

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s'impose face à un tel b~ "comment en est-on arrivé là pour un pays potentiellementaussi riche ?"2 .
L'échec du régime politique concurrentiel de 1960 à 1965, l'échec du monopole du pouvoir et du parti plénipotentiaire, l'échec des solidarités traditionnelle et internationale, ainsi que la quête du nouveau graaI qu'est la démocratie, tels sont les éléments de réponse que nous comptons apporter à cette interrogation. La détresse vécue dans le pays d'origine, nous l'avons vu, n'explique pas à elle seule le désir d'émigrer. Il y a aussi l'appel que les lumières de l'Occident exercent sur les candidats à l'émigration. Qu'est..ce qui est à l'origine du mythe de l'Occident? Qu'est..ce qui contribue à la pérennité de ce mythe dans le Zaïre indépendant? Telles sont les questions auxquelles le deuxième chapitre de cette première partie cherchera à trouver des réponses.

21

NTOMBOLO M, op. cit., p. 30 .

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2. L'échec de l'indépendance
2.1. Les régimes politiques
2.1.1. L'Echec du régime politique concurrentiel Le Zaïre, n'en déplaise à la fameuse diatribe de Patrice Lumumba du 30 juin 1960, est l'un de ces pays africains qui n'ont pas eu à conquérir leur indépendance mais à la négocier. Contrairement aux pays qui se sont libérés du joug colonial par la voie de la lutte armée, ceux-ci (...) "accèdent à l'indépendance dans le cadre de régimes politiques instaurés avec l'accord et sous l'influence du colonisateur et qui sont des systèmes transposés au départ du modèle métropolitain: démocratie parlementaire de type présidentiel ou non basée sur le pluralisme des partis dans des structures fédérales (Ni~eria) ou 2,
semi-fédérales (Zaïre) ou unitaires, avec séparation des trois pouvoirs"

Quelques mois à peine après l'accession du pays à la souveraineté internationale, ce régime politique concurrentiel a étalé au grand jour ses lacunes, à un point tel que le pays est devenu aussitôt ingouvernable. Qu'on se sauvienne de la révocation, le 5 septembre 1960, du Premier ministre par le président de la République et de celle de ce dernier par le premier. Pourquoi la démocratie a-t-elle échoué au lendemain de l'indépendance? Trois raisons essentielles expliquent, à notre avis, l'échec de ce système politique: son extraversion, la nature du passage du système colonial à cette démocratie parlementaire et l'absence d'une éducation de la masse. à la démocratie.
a) L'extraversion du système politique

Expliquant pourquoi les délégués zaïrois à la Table Ronde n'eurent pas beaucoup d'idées à proposer lorsqu'il fallut bâtir un système d'institutions et pourquoi ils n'avaient d'autre choix que d'accepter ce que leur offrirent les Belges, "un décalque, grosso modo, des institutions de la métropole", Jean Stengers écrit: "C'était là un domaine dans lequel, faute de temps et faute d'expérience les Congolais (Zaïrois depuis 1971) ne s'étaient encore formé

22

P. BOUVIER, Régimes politiques des pays en voie de développement, Bruxelles, PUB, 1ère édition 1992-1993/14,p. 184.

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aucune conception personnelle,,23. Il est vrai que "les Belges n'avaient rien fait pour préparer l'indépendance de leur colonie ni à longue ni à brève échéance,,24. La décolonisation du Congo fut une grande improvisation. Mais l'imitation servile de la vie institutionnelle et politique de la métropole par le Congo, nous l'avons vu, n'avait rien d'un cas isolé. En effet, les pays les mieux préparés à l'indépendance n'ont pas su éviter de copier systématiquement leurs anciens maîtres. On avait cru qu'il suffisait d'adopter des constitutions démocratiques pour que le régime politique concurrentiel se mette à fonctionner. Mais on a dû vite déchanter. Car, "presque partout en Afrique, un peu plus tôt ou un peu plus tard, les institutions démocratiques, ~ui avaient été le dernier legs des puissances coloniales se sont effondrées" s. Il convient de souligner d'emblée que cet échec qui a nourri le premier le mythe de l'afro-pessimisme n'était pas dû à l'incapacité de l'homme afiicain de gérer son espace politique. Nous estimons qu'il était le résultat obligé d'une longue rupture de l'Afrique avec elle-même. L'Afrique sortait en effet d'un siècle de colonisation, c'est-à-dire d'un pouvoir extérieur et fortement autoritaire. Cette période de pouvoir musclé avait elle-même été précédée de deux siècles et demi d'esclavage et de traite. Si les Congolais et les autres Africains ne pouvaient inventer des institutions adaptées au développement de leur société, à leurs traditions propres et à leur mentalité, c'est que cette longue mise sous tutelle du continent les avaient anesthésiés à un point tel qu'ils avaient perdu confiance en eux-mêmes et en leur propre culture. On peut tomber d'accord avec Jean Stengers quand il souligne: "on ne connaît peut-être aucun cas dans l'histoire où, autant qu'au Congo, la colonie a été la chose des colonisateurs, une pâte qu'ils ont modelée,,26.Ludo Martens va plus loin en faisant remarquer que "la domination coloniale belge au Congo a été une réussite incontestable dans un domaine particulièrement névralgique,
celui de la colonisation des cerveaux de l'élite noire,,27.
23 J. STENGERS, Congo. Mythes et réalités. 100 ans d'histoire. Paris, Duculot, 1989, p. 260. 24 1. CHOME, L'ascension de Mobutu. du sergent Joseph Désiré au général Sese Seko , Bruxelles, Ed. Complexe, 1974, p. 7 . 2S J. STENGERS, op. cit., p. 270 . 26 Ibidem, p. 179 . 27 L. MARTENS, "Le régime Mobutiste : ses maîtres d'oeuvre, son idéologie", Communication au Colloque de la Mouvance Progressiste pour la démocratie au Zal're , Bruxelles, inédit, 18 octobre 1991.

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Studies n° 13. 1995

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Les évolués .eux-mêmes qui constituaient cette élite noire ont laissé des textes édifiants sur ce manque de confiance en leur propre culture. Laissons la parole à deux d'entre eux pour découvrir à quoi, selon eux, ressemblait leur société avant l'arrivée des Blancs: "L'idolâtrie et la superstition prédominaient tout. L'ignorance était héréditaire. L'hygiène était inconnue. Les épidémies sévissaient. L'anthropophagie était quotidienne. La sous-alimentation, due à des méthodes culturelles improductives, était le partage de plusieurs régions. S'il faut reconnaître l'existence de quelques bonnes coutumes, il çonvient toutefois d'admettre la carence d'une loi organisée; ce qui donnait naissance à d'innombrables conflits et à des guerres intestines interminables... Bref, nous étions un peuple arriéré, accablé de tous les maux de la nature et éloigné de la civilisation mondiale,,28. Ce texte de l'évolué Antoine Omari laisse le lecteur pantois. Pourtant, il n'est pas isolé. Ainsi, un autre évolué de l'époque, Ferdinand Wassa, déclare: "Le peuple congolais, opprimé par un régime chaotique et plongé dans la détresse et la désolation, reçut de Dieu la grâce insigne d'être sauvé par. la Belgique,,29. On pourrait multiplier les exemples à l'infini pour montrer combien grande fut la perte de confiance du Congolais en lui-même, ce qui l'amena à embras.ser la démocratie de type occidental sans trop se poser de questions. Si nous insistons sur l'origine externe de la démocratie à l'égard de laquelle l'élite congolaise et africaine témoignaient d'une confiance inébranlable, du fait de la colonisation-canalisation, c'est que la démocratie n'est, en soi, ni occidentale, ni étrangère aux sociétés africaines traditionnelles. En effet, comme le fait remarquer Mobutu, "pour décrire nos sociétés traditionnelles négro-africaines, ethnolo~es et sociologues ont inventé le.. concept de ,,30. Ce qui fait une démocratie, ce n'est pas tant démocratie existentielle l'existence de plusieurs partis politiques que les freins liés à l'exercice du pouvoir et le droit, pour les gouvernés, à la contestation. Qu'il s'agisse des Etats centralisés, des sociétés segmentaires ou pluri-segmentaires ou encore des entités villageoises, les sociétés traditionnelles africaines avaient conçu ces
28 A. OMARI, "Le rôle civilisateur de Léopold II'', inLa Voix du Congolais, décembre 1949, pp. 461-463 . 29 F. WASSA, "Reconnaissance", inLa Voix du Congolais ,janvier 1951, pp. 22-25. 30 MOBU11J S.S., Dignité pour l'Afrique. Entretiens avec Jean-Louis Remilleux, Paris, Ed. Albin Michel, 1989, p. 98 .