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On ne naît pas noir, on le devient

De
224 pages
Pourquoi les Noirs n'ont connu que l'expérience de la souffrance au cours de leur histoire récente ? Comment expliquer le fait que tous les maux semblent s'être donné rendez-vous sur le continent noir ? Comment expliquer l'assimilation du Noir au deuil, à la paresse, aux ténèbres ? Le Dieu de la Bible n'est-il pas complice du sort des Noirs ? L'auteur cherche à répondre avec rigueur méthodologique en faisant appel à l'exégèse biblique, l'histoire, l'anthropologie et la sociologie.
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PIERRE NDOUMAÏ

ON NE NAÎT PAS NOIR, ON LE DEVIENT

Les métamorphoses d'une idéologie raciste et esclavagiste

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN,

2007
75005

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

Paris

http://www.libraÏrieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03073-2 EAN : 9782296030732

DEDICACE

A la mémoire de ma chère sœur Ruth Demagaï, victime du sousdéveloppement de l'Afrique, je dédie ce livre. Je le dédie aussi à mon père Silas Koureltaï et à ma mère Marie Nguezayé pour l'amour et le sens de responsabilité dont ils ont fait preuve dans l'éducation de leurs enfants. Ils ont enseigné par l'exemple, à mes frères et sœurs et à moi-même, que la vie est un défi qu'il convient de relever avec bravoure, persévérance et dignité dans la confiance en soi-même et en Dieu.

REMERCIEMENTS Mes remerciements les plus sincères vont aux Editions l'Harmattan qui ont accepté de publier ce livre. Je voudrais particulièrement remercier le Dr. Benoît AWAZI M. KUNGUA, coordinateur du centre de recherches pluridisciplinaires sur les communautés noires d'Afrique et des diasporas, pour ses encouragements et son inestimable soutien dans la recherche qui a conduit à la réalisation de ce projet. Qu'il me soit permis d'exprimer ma profonde gratitude à l'illustre Professeur Jean-Marc ELA qui s'impose de plus en plus par ses réflexions comme une source d'inspiration et un modèle pour les jeunes universitaires africains particulièrement. La cause des Africains pour laquelle il mène un combat sans répit et sa façon exceptionnelle d'aborder les maux qui minent l'Afrique ne peuvent laisser indifférent même le plus stoïque des hommes maîtrisant les secrets les plus profonds de l'ataraxie. Il va sans dire qu'il est une référence pour ceux qui désirent apporter une contribution significative à la recherche de solutions aux problèmes qui menacent l'existence des Noirs en général, celle des Africains en particulier. Je tiens à remercier ici tous ceux qui ont eu l'obligeance d'apporter une contribution aussi modeste soit-elle, à la réalisation de ce projet. Je pense surtout aux amis qui ont lu mon manuscrit et qui m'ont formulé des remarques. Cette liste serait incomplète si je n'adressais pas un sincère et profond mot de remerciement à Jeanne mon épouse, et à Elie, Abraham et Elisa, mes chers enfants, pour leur précieuse compagnie, leur amour et à coup sûr, la joie qui en découle. A tous, je dis merci de tout cœur.

Introduction Cette recherche part d'un constat, celui de la condition de 1'homme noir qui est assimilé à presque tous les maux: esclavage, colonialisme, néo-colonialisme, paupérisation, maladies de toutes sortes comme le SIDA qui connaît une progression vertigineuse sur le continent noir, guerres, despotisme, etc. L'image que les médias occidentaux donnent de l'Afrique, c'est celle qui suscite la pitié chez les naïfs et la révolte chez ceux qui savent de quoi il s'agit. Plusieurs organismes internationaux comme World Vision prennent les images des plus malheureux pour dépeindre la condition de l'enfant africain. S'il est vrai que l'intention de ces organismes est de susciter de la pitié chez les nantis pour qu'ils viennent en aide aux Africains, ce qui est en soi un noble but, il n'est pas moins vrai que certaines images hideuses qu'on voit sont dépersonnalisantes. L'être humain n'est-il pas plus que l'argent qu'on cherche à collecter pour l'aider? Force nous est de constater que la condition de 1'homme noir dépasse les frontières de l'Afrique, car bon nombre de descendants de ceux qui ont payé les frais de la traite négrière à partir du XVe siècle pour travailler au développement du pays qui se trouve être la plus grande puissance mondiale aujourd'hui, vivent des situations humiliantes aussi. Il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler l'ouragan Katrina qui a frappé la Louisiane aux EtatsUnis en août 2005. Les médias ont mis en exergue, et à la grande honte d'un pays qu'on présente comme la plus grande puissance mondiale et qui donne des leçons aux autres pays, la condition misérable des Noirs. Des centaines, voire des milliers de Noirs sont morts lors de cette catastrophe non pas parce qu'il était impossible d'échapper au désastre, mais parce qu'ils étaient noirs et pauvres. Les médias ont révélé sans ambages que plusieurs survivants ont eu de la misère à Il

fédéral car ils sont si pauvres qu'ils n'ont pas de compte bancaire. Il n'est point besoin de dire que cela est inimaginable dans un pays si riche et si puissant comme les Etats-Unis qui ont des milliards de dollars à dépenser en Irak pour une guerre dont eux seuls connaissent l'efficacité, mais qui gardent dans une condition misérable une partie de la population. Il ne serait sûrement pas fastidieux de souligner que même dans les milieux qui sont normalement reconnus pour leur réserve sur des questions aussi explosives que le racisme, certains propos s'échappent au sujet des Noirs. C'est dans ce sens qu'à la surprise générale, en date du 14 mai 2005, le président mexicain Vicente Fox déclarait qu' «aux EtatsUnis, les Mexicains font les travaux que même les Noirs ne veulent pas faire. » Devant le tollé de contestations que ses propos ont occasionnées, il s'est ravisé en disant que ses propos ont été mal interprétés, mais toujours est-il que lorsque l'eau contenue dans un récipient est déversée par terre, ce n'est plus possible de la recueillir en totalité quoi qu'on fasse. Tout cela nous amène à nous interroger sur ce que signifie «être noir ». Est-ce vrai que le seul fait d'être noir prédispose à une vie misérable? Certains ont tenté de le montrer en instrumentalisant la Bible, d'autres en manipulant la science. Il y a une dynamique dans l'action des racistes, du moins ceux qui se fixent le but de rabaisser 1'homme noir: il s'agit pour eux de l'accabler par le poids d'une prétendue malédiction divine d'une part, de renier son passé même si ça leur coûte le sacrifice de 1'honnêteté intellectuelle pourtant chère à la science, d'autre part. La religion a été mise à profit pour soutenir cette funeste idéologie. On évoque une malédiction dont les Noirs paieraient les frais car, disent les adeptes de ladite idéologie, les Noirs sont des descendants de Cham et ce dernier aurait été maudit par son père Noé. Les plus zélés sont allés jusqu'à dire que Dieu en a fait un décret. C'est une position qui a curieusement été défendue pendant 12

encaisser les 2000 $ promis par le gouvernement

des siècles par certains leaders de l'Eglise. Par ailleurs, en reniant le passé de l'homme noir, les falsificateurs de la science sont sûrs de l'influencer psychologiquement pour l'amener à se convaincre que de la même manière qu'il n'a été capable de rien tout au long de 1'histoire de 1'humanité, ce serait un leurre de penser qu'il puisse faire quelque chose d'impressionnant aujourd'hui ou demain. C'est dans cette logique qu'il convient de comprendre la manipulation de l'égyptologie qui a été dénoncée avec fougue et bravoure par un Cheikh Anta Diop dont l'érudition ne fait l'objet d'aucun doute chez ceux qui sont objectifs. Le peu de place qu'occupent, dans les livres d'histoire universelle, les empires de l'Afrique noire comme l'empire du Mali ou l'empire de Gao, pour ne citer que ces quelques exemples, doit se comprendre dans cette logique. De même, l'université de Tombouctoul dont on ne parle presque pas mérite aussi d'être soulignée dans le même ordre d'idées. C'est le lieu de rappeler aussi l'effort de certains archéologues occidentaux de faire taire la mirifique civilisation de Great Zimbabwe parce qu'elle est l'œuvre des Négroïdes. Ceux qui osaient en parler étaient directement envoyés derrière les barreaux. C'est dans la même logique qu'il faut comprendre la complicité de certaines puissances occidentales dans la disparition des grands hommes comme Patrice Lumumba, Ruben Urn Nyobé, Barthélemy Boganda, Sylvanus Olympio, pour ne citer que ces quelques exemples, qui croyaient à l'Afrique. Il fallait à tout prix écarter tous ceux qui pouvaient faire croire à l'homme noir qu'il est capable de quelque chose. Comme si c'était un message subliminal, certaines personnes de race noire justifient leurs échecs dans la vie par la fatalité. Aussi, entend-on dire, «je ne peux rien changer à ma condition d'homme noir ».
1 Cf. E. Nida, Coutumes et cultures, trade Edouard Somerville, Groupes Missionnaires, Neuchâtel, 1978, p. 90.

13

C'est bien cette position que je me propose de contester à travers une relecture de 1'historiographie de 1'homme noir qui débouchera sur un appel à une prise de conscience. C'est une prise de conscience qui concerne ceux qui se croient d'une race supérieure et qui font par conséquent subir toutes sortes de souffrances aux Noirs, des détresses qui ont commencé au XVe siècle et qui se poursuivent sous d'autres formes encore aujourd'hui. Ladite prise de conscience interpelle aussi les Noirs qui ont leur part de responsabilité dans le sort qui leur est réservé. Au lieu de croire à une prétendue malédiction ou sélection naturelle, au lieu de se laisser manipuler par certains pays dont le seul but est de déstabiliser le continent noir, il est plus que jamais temps de prendre résolument son destin en main. Pour atteindre ce but, il serait important de partir de la prétendue malédiction de Cham et de sa descendance qui a donné lieu au «mythe du Noir» et qui a servi de justification au passage des Noirs sous les fourches caudines de l'oppression au cours des siècles. Il sera ensuite question de voir dans quelle mesure le judaïsme et le christianisme ont servi non seulement de canal, mais de support à ce mythe dans un jeu d'instrumentalisation des Saintes Ecritures. C'est avec raison que nous nous poserons la question de savoir comment une religion dont le summum se trouve être l'amour a pu se rendre coupable d'apporter son soutien à la traite négrière, au colonialisme et au néo-colonialisme qui, non seulement tire ses racines du colonialisme, mais dont l'idéologie plonge ses racines dans le mythe de la malédiction des Noirs. Il va sans dire que je vise la mise en exergue de la responsabilité du christianisme dans la condition de l'homme noir en soulignant son rôle dans l'histoire tragique des Noirs, un rôle qui se situe aux antipodes du message d'amour qu'il est supposé proclamer. L'enjeu est de taille d'autant plus que s'il est vrai que Dieu a rejeté l'homme noir en le soumettant à une malédiction et en le condamnant à une condition misérable au 14

cours des siècles, il y aurait une nécessité de s'interroger sur son amour et par extension, on pourrait même à juste titre se demander si ce ne serait pas à tort que l'homme noir adore un Dieu qui ne l'aime pas. La réponse à cette question ne saurait se trouver en dehors des Saintes Ecritures. En plus d'une relecture du texte qui a servi d'alibi à la mise en place du complot de la prétendue malédiction des Noirs, il sera question pour nous de passer en revue la place que la Bible accorde aux Noirs. Devant les preuves tangibles de la falsification et de l'instrumentalisation des Ecritures par les défenseurs de l'oppression des Noirs par une malédiction chimérique, et la certitude que les Noirs occupent une place de choix dans la Bible, la conclusion à laquelle nous parviendrons est qu' «on ne naît pas Noir, on le devient ». Les stéréotypes et les clichés dont on s'est servi au cours des siècles pour dépeindre le Noir sont une pure supercherie dont la dénonciation se veut une nécessité absolue. La finalité de la recherche est d' « exorciser» ceux qui se croient sous la férule de la fatalité et supportent stoïquement certaines situations qu'ils auraient pu changer en brisant le silence d'une part et en se mettant résolument au travail en vue d'un réel développement d'autre part.

Chapitre 1 : La malédiction de Cham et des Noirs: mythe ou réalité? L'essence du mythe de la «malédiction de Cham» se trouve dans la notion de malédiction prononcée à l'endroit de Canaan par Noé, malédiction qui affecterait Cham et ses descendants, à savoir les Noirs. Le thème de la prétendue malédiction de Cham a été le cheval de bataille aussi bien des esclavagistes que des colonisateurs de l'Afrique. Cela semble avoir joué un certain rôle dans la nécessité de prêcher l'Evangile aux Africains aussi. Mais d'où vient ce mythe? Etant donné que ceux qui soutiennent cette thèse s'appuient sur la Bible, il s'avère important de se poser la question suivante: la Bible parle-t-elle réellement de la «malédiction de Cham» et des Noirs? Pour répondre à cette question, nous allons recourir au même texte biblique qu'utilisent les défenseurs de cette malencontreuse thèse et suivre son évolution au cours des siècles. 1.1. Le texte qui est à la base de la pOlémique2 : Genèse 9, 18-27 « 18Sem, Cham et Japhet étaient les fils de Noé qui sortirent de l'arche,. Cham, c'est le père de Canaan. 19 Ce furent les trois fils de Noé, c'est à partir d'eux que toute la terre fut peuplée. 20 Noé fut le premier agriculteur. Il planta une vigne 2 et il en but le vin, s'enivra et se trouva nu à l'intérieur de sa tente. 22 Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père et il en informa ses deux frères au-dehors. 23Sem et Japhet prirent le manteau de Noé qu'ils placèrent sur leurs

épaules à tous deux et, marchant à reculons, ils couvrirent la
nudité de leur père. Tournés de l'autre côté, ils ne virent pas
2

Il est préférable de citer le texte intégralement pour permettre au lecteur de suivre l'argumentation. 17

AT' L orsque lVoe, ayant cuve son vzn, sut ce qu'avait fait son plus jeune fils, 25 il s'écria: « Maudit soit Canaan, qu'il soit le dernier des serviteurs de ses frères! » 26Puis il dit: « Béni soit le SEIGNEUR, le Dieu de Sem, que Canaan en soit le serviteur! 27 Que Dieu séduise Japhet, qu'il demeure dans les tentes de Sem, et que Canaan soit leur serviteur! »3 Ce texte fait suite au récit du déluge qui, selon la Bible, a exterminé tous les habitants de la terre, excepté Noé et sa famille. Le même texte précède celui qui porte sur le repeuplement de la terre après le déluge. Le texte en question relate un incident qui s'est produit dans la famille de Noé. En effet, Cham fils de Noé a commis une faute vis-à-vis de son père en se moquant de lui lorsqu'il était en état d'ébriété. Ses deux autres frères qui ont fait preuve de plus de sagesse ont plutôt cherché à couvrir la nudité de leur père au lieu de se moquer de lui. Une fois les vapeurs de l'alcool passées, Noé apprit ce qui s'était passé et sa réaction ne se fit pas attendre. Nous arrivons donc à la pointe du message que le texte veut communiquer. Il ne fait point de doute que le fautif, c'est Cham. On s'attend naturellement à ce que Noé félicite ses enfants qui ont fait preuve de sagesse, c'est-à-dire Sem et Japhet, et qu'il condamne Cham qui n'a pas agi raisonnablement. Evidemment, il a béni Sem et Japhet. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il ne maudit pas Cham. Il ne le bénit pas non plus. En revenant au texte, on y voit le nom de Noé revenir quatre fois, celui de Sem quatre fois, celui de Japhet trois fois, celui de Cham trois fois, et ce qu'on n'attendait pas, le nom de Canaan fils de Cham y revient cinq fois. Notons en même temps que le nom de Canaan clôt le premier verset du texte, et c'est le même nom qui clôt le dernier verset du texte.

Ia nu dzte de Ieur pere.

.,

,24

,.

3 Sauf indication contraire, les citations bibliques Traduction Œcuménique de la Bible, édition de 1988.

sont

tirées

de la

18

Finalement, on réalise que Canaan est le personnage central du texte. Canaan nous est présenté comme le fils de Cham et le frère de Kush, Mitsraïm et Puth4. Il est le fils cadet de Cham. Au lieu que ce soit Cham qui soit maudit, c'est plutôt Canaan, son fils cadet, qui est maudit. Le texte ne dit nulle part que Cham a été maudit par Noé. Le texte ne dit pas non plus que Kush, Mitsraïm et Puth, frères de Canaan, ont été maudits. C'est Canaan seul qui est maudit en lieu et place de son père. L'expression «malédiction de Cham» n'est donc qu'une supercherie inventée qui a servi à nourrir l'instinct raciste. A la question de savoir pourquoi Noé a choisi de maudire Canaan en lieu et place de son père, la Bible en général et le texte en particulier n'en disent rien. Notons que c'est Moïse qui a écrit ce passage et c'est lui qui était chargé de conduire les Israélites au pays de Canaan en dépossédant ses habitants de leurs possessions. Il était important pour Moïse d'expliquer aux Israélites pourquoi les peuples qui habitent le pays de Canaan devraient en être expropriés. La réponse à cette question se trouve dans la malédiction de Canaan. Cette hypothèse est très plausible puisque ceux qui sont cités comme les descendants de Canaan par Moïse sont ceux qu'il désigne dans un autre texte comme ceux dont le territoire devra être conquis par les Israélites5. Le pays de Canaan, désigné comme la terre promise pour Israël n'est rien d'autre que le pays habité par les descendants de Canaan. Effectivement, une bonne partie des descendants de Canaan ont été expropriés et faits esclaves par Israël lors de la conquête de la terre promise. Ceux qui ont été maudits, faut-il
4

5 Cf. Exode 13, 5, 17 ; Deutéronome 7, 1 ; 20, 17. Robert Graves et Raphael Patai soutiennent eux aussi que le récit qu'ils conviennent d'appeler «mythe» portant sur la malédiction de Canaan est destiné à justifier la soumission des Cananéens à l'esclavage par les Hébreux. Cf. R. Graves & R. Patai, Les mythes hébreux, trad. J.-P. Landais, Fayard, Paris, 1987, p. 132. 19

Cf. Genèse 10, 6.

le rappeler, ce sont Canaan et ses descendants. Or, Canaan ne nous est pas présenté dans la Bible comme l'ancêtre des Noirs. Par conséquent, il est absurde et malhonnête d'étendre la malédiction de Canaan aux Noirs.

1.2. Le rapport avec les Noirs6 Par excès de zèle dans la défense de leur thèse favorite qui est de démontrer par tous les moyens que Noé a maudit Cham, certains partisans de cette thèse sont allés jusqu'à déclarer que Cham lui-même était noir. Or nous n'avons pas d'indication dans la Bible pouvant nous amener à déduire que Cham était noir. Par contre, l'auteur du livre de la Genèse présente à sa manière le repeuplement de la terre après le déluge et ce faisant, il nous indique les premiers habitants de l'Afrique après le déluge7. Certes il est vrai qu'il présente Cham comme le père des premiers habitants de l'Afrique après le déluge. Comme stipulé dans Genèse 10, Cham a eu quatre fils: Kush, Mitsraïm, Puth et Canaan. En procédant par élimination, Canaan ne peut pas être l'ancêtre des habitants de l'Afrique pour la simple raison qu'il est l'ancêtre de ceux dont le pays a été conquis par Israël. Kush se réfère à l'Ethiopie suivant la LXX. Toutefois, certains de ses descendants se sont implantés au sud de l'Arabie aussi. Peut-être qu'il faut
6 Mon but ici n'est pas de chercher l'origine de l'homme noir car si tel était le cas, nous serions dans l'obligation de considérer les différentes thèses avancées jusque-là. J'aimerais plutôt mettre en relief le mensonge et la supercherie de ceux qui défendent l'idée que la Bible soutiendrait que la peau noire serait la conséquence de la malédiction. Le lecteur n'est pas dans l'obligation d'accepter que le récit du repeuplement de la terre tel que raconté dans la Bible est véridique, mais il est objectivement amené à réaliser que selon la Bible, il n'y a aucun lien entre la malédiction de Canaan et la race noire, n'en déplaise aux ennemis des Noirs. 7 Cf. Genèse 10, 1-32.
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supposer que la formation de la mer rouge est postérieure à l'implantation de Kush dans la région. On pourrait donc comprendre que c'est un même peuple qui s'est installé en Arabie du sud et en Afrique8. Mitsraïm qui est traduit par Egypte s'est, lui aussi, établi en Afrique. Enfin Puth qui se réfère à la Libye est aussi l'ancêtre des Africains. Pour ceux qui veulent retrouver les premiers habitants de l'Afrique selon la Bible, il faut donc se référer à Kush, Mitsraïm et Puth. Probablement sous l'effet du climat, le teint d'origine est devenu plus foncé. Il n'y a donc bibliquement aucun lien entre la malédiction de Canaan et les habitants de l'Afrique ou la race noire. La peau noire n'a rien à voir avec une quelconque malédiction. Il faut bien que cesse cette instrumentalisation des Saintes Ecritures dont le seul but est de nourrir une haine et une mégalomanie ayant conduit aux crimes les plus ignobles contre l'humanité. C'est tout à fait ridicule de se cacher derrière la Parole de Dieu, mettant ainsi sur les lèvres de Dieu des propos qui sont aux antipodes de sa nature, pour soutenir une ignoble et sadique idéologie.

1.3. L'origine de l'assimilation de Canaan

des Noirs à la malédiction

Il s'avère important de se poser la question de savoir d'où provient l'idée d'associer les Noirs à la malédiction de Canaan qui ferait d'eux des esclaves à perpétuité alors qu'en réalité, ils n'en sont pas du tout concernés. Avant de répondre à cette question, il serait bien de voir s'il y a eu une certaine relation entre l'esclavage et la négritude pendant l'Antiquité.
8

Cf. J. Skinner,A Criticaland Exegetical Commentaryon Genesis, Coll.

The International Critical Commentary, C. Scribner, New York, 1910, p. 202. 21

1.3.1. L'esclavage et négritude pendant l'antiquité Il faut se référer à la société sumérienne pour trouver les premières traces écrites de l'esclavage dans l'histoire de l'humanité. Le premier texte juridique écrit est le code d'UrNarnmu (vers 2112 avo J.-C.) où il est question du souci de mettre le faible à l'abri de la méchanceté du fort. Toutefois, des indications claires sur la pratique de l'esclavage n'y sont pas fournies. C'est vers le code du roi amorite Lipit-Ishtar (vers 1930 avo J.-C.) et celui d'Hammourabi qu'il faut se tourner pour avoir les premiers détails sur l'esclavage dans l'histoire connue de l'humanité. Il s'y révèle que les hommes étaient inégaux dans la société sumérienne. Cette société était divisée en quatre classes: celle des nobles, celle des roturiers, celle des clients et au bas de l'échelle se trouvait celle des esclaves. L'esclave dans la société sumérienne n'était pas fondamentalement plus qu'une bête. Il était un bien de son maître, pouvant être acheté ou vendu au prix d'un âne. Il était bastonné ou marqué au feu rouge en cas de faute grave. S'il arrivait que quelqu'un d'autre le tue, son maître recevait de l'argent en contrepartie. Ces esclaves étaient en général des esclaves de guerre. Ils n'étaient pas nécessairement des étrangers étant donné qu'il y avait des guerres entre les cités sumériennes. Autrement dit, les esclaves pouvaient être sumériens ou étrangers. S'il est vrai que la guerre constituait le meilleur moyen d'approvisionnement en esclaves, il reste que des circonstances précises permettaient aussi d'avoir des esclaves. Citons entre autres, le crime d'avoir répudié ses parents adoptifs, il arrivait aussi que les parents qui étaient à la limite de leurs moyens vendent leurs enfants comme esclaves, un débiteur pouvait livrer sa femme et ses enfants à son créancier pour une période d'à peu près trois ans, etc. On comprend dès lors que l'esclavage dans la société sumérienne n'avait rien à voir avec un quelconque péché héréditaire ou

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une fatalité biologique9. De même, l'esclavage n'avait rien à faire avec la race. En observant les monuments, on se rend compte que l'esclavage était pratiqué dans l'Egypte ancienne aussi. L'iconographie met en exergue les esclaves foulés au pied par le Pharaon. Un exemple précis serait la palette de Narmer qui est considéré comme le fondateur de la 1ère dynastie vers 3000 av. J.-C. La guerre était aussi le moyen privilégié d'approvisionnement en esclaves. La condition de l'esclave laissait à désirer et d'ailleurs à partir de l'Ancien Empire, on croyait que l'esclave continuait à servir son maître même dans l'au-delà. Quand bien même on trouve des Noirs parmi les esclaves en Egypte, il ne faut pas vite aller en besogne pour conclure que ce ne sont que les Noirs qui étaient esclaves en Egypte. Rappelons juste pour corroborer cette thèse, l'expérience des Hébreux qui ont été eux aussi réduits en l'esclavage en Egypte durant le Moyen Empire. En somme, la race n'était pas le critère majeur pour se faire des esclaves dans l'Egypte antique 10. La Grèce quant à elle a la particularité d'avoir donné naissance à «l'esclavage-marchandise» qu'on peut situer autour du VIe siècle av. J.-C. «La Grèce ancienne n'invente donc pas l'esclavage, qui existait avant et ailleurs. Mais elle invente, entre le vr et le ve siècle avant notre ère, l'esclavagisme. »11 C'est la Grèce ancienne qui a fait de l'esclave un «outil de production» alors que par le passé l'esclave n'était qu'une ressource économique au même titre que d'autres biens. A la suite de l'invasion dorienne, il s'est formé une classe de serfs au point où un grand nombre d'esclaves appartenait à l'Etat et au temple. C'est dans cette catégorie qu'il faut placer les Ilotes de Laconie ou encore les
Cf. Ch. Delacampagne, Histoire de l'esclavage: de l'Antiquité à nos jours, Librairie générale française, Paris, 2002, pp. 30-31. 10Cf. Delacampagne, Histoire de l'esclavage, pp. 33-36. 11Delacampagne, p. 51.
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9

Scythes. Dans la majorité écrasante des cas, les hommes libres des pays hellénisés avaient des esclaves qui étaient des esclaves de la terre, des esclaves domestiques ou des esclaves de luxe. L'esclavage était un phénomène tout à fait normal au point où même les philosophes, malgré leur esprit critique sur d'autres sujets, l'ont admis comme normal. C'est ainsi que Platon, Aristote, Epicure, Xénophon, Thucydide, Aristophane et Hésiode se sont portés au secours de l'esclavage pour diverses raisons telles que la politique, 1'histoire naturelle, la volupté, etc. On trouve en Grèce des esclaves aussi bien grecs que barbares. Il est important de souligner qu'en raison du fait que les Grecs pensaient que les non Grecs ou Barbares étaient naturellement inférieurs à eux, ce n'est pas la couleur de la peau de l'esclave qui constituait la raison de l'infériorité, mais plutôt le statut de Barbare. Tel était le cas des Noirs qui étaient esclaves en Grèce à l'époque hellénistique. «Bref, que la catégorie Hesclave" n'est pas assimilée, même inconsciemment, à une catégorie Hraciale"» est un fait établi 12. Chez les Romains particulièrement, la source d'approvisionnement en esclaves était essentiellement la guerre. Les captifs de guerre étaient vendus par les questeurs aux marchands d'esclaves qui étaient en général aux côtés des armées romaines. Il convient toutefois de souligner que des circonstances comme le vol ou l'insolvabilité pouvaient faire en sorte que quelqu'un soit réduit à l'état d'esclavage. La condition de l'esclave se résumait dans l'expression res anima. Néanmoins, la loi était munie de garde-fous qui restreignaient le pouvoir des maîtres sur leurs esclaves. Les esclaves qu'on amenait en Italie provenaient de divers endroits: de la Gaule, de l'Espagne, des Balkans, de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Bref, le monde antique était esclavagiste et on pourrait même parler de l'esclavage comme
12Delacampagne, p. 63. 24

la première forme d'exploitation dans le monde antique, sauf qu'il n'avait rien à faire avec la négritude à cette époque. Les anciens ont admis l'esclavage comme un fait de la vie mais n'en ont pas fait un lien avec la couleur de la peau. Chaque peuple avait ses canons narcissiques de la beauté: les Egyptiens faisaient la différence entre eux et ceux de l'extérieur, tandis que les Grecs appelaient les autres « Barbares ». Rien des préjudices liés à la couleur de la peau qui marque l'époque moderne n'existait dans l'ancien monde. Frank M. Snowden récapitule les avis de plusieurs savants à ce propos en ces termes: «Les anciens ne sont pas tombés dans l'erreur du racisme biologique, la couleur noire n'était pas un signe d'infériorité, Grecs et Romains n'ont pas établi la couleur comme un obstacle à l'intégration dans la société, et l'ancienne société était l'une qui l'pour toutes ses fautes et échecs n'a jamais fait de la couleur une base pour juger une personne. " » 13 Saint Paul, un homme versé dans la culture de son époque, corrobore ce point de vue lorsqu'il dit: «Là, il ny a plus Grec et Juif, circoncis et incirconcis, barbare, Scythe, esclave, homme libre, mais Christ: il est tout et en tous» (Col. 3, Il). En effet, il cherche à démontrer qu'en Christ il n'y a plus de barrière entre les humains et pour ce faire, il répertorie les clivages reconnus en son temps: pour les Juifs, ou on était circoncis donc Juif, ou alors on était incirconcis donc non-Juif; pour les Grecs, ou on était grec ou alors Barbare, à la limite Scythe14;pour la société gréco-romaine en

13F.M. Snowden, Before Color Prejudice: The Ancient View of Blacks, Harvard University Press, Cambridge, 1983, p. 63. 14 Notons que la cruauté des Scythes était devenue proverbiale durant l'Antiquité tardive. 2 Macchabées 4, 47 en donne la preuve: «Ainsi cet homme qui fut l'auteur de tout le mal, Ménélas, le roi le renvoya absous de toutes les accusations, tandis qu'il condamna à mort des malheureux qui, 25

général, ou on était esclave ou alors libre, homme ou femme15. Si le facteur racial était déterminant dans la manière de considérer les gens à son époque, il en aurait à coup sûr fait mention et s'il n'y fait pas allusion, c'est parce que la couleur de la peau ne jouait aucun rôle dans les conditions de possibilité d'intégration sociale dans l'Antiquité grécoromaIne. 1.3.2. L'esclavage et la négritude dans le judaïsme: Sources talmudiquesI6 Pour avoir été eux aussi esclaves avant de se s'installer au pays de Canaan, les Hébreux ne sont donc pas les premiers à pratiquer l'esclavage dans l'ancien Moyen-Orient. Le législateur Moïse qui a prescrit une forme douce d'esclavage interdisait par la même occasion aux Hébreux de réduire leurs propres frères à l'état d'esclavage. Ce qui est important à noter, c'est que l'esclave est une personne à part entière dans l'Ancien Testament17. A plusieurs reprises, l'Ancien Testament rappelle aux Israélites qu'ils ont eux-mêmes été esclaves, et que cela devait les amener à traiter leurs esclaves avec assez d'humanité.
s'ils avaient plaidé leur cause même devant des Scythes, eussent été renvoyés acquittés ». 15 S'il est vrai que dans Colossiens 3, Il saint Paul ne mentionne pas la catégorie homme/femme, il est tout aussi vrai que dans Galates 3, 28 où il répond aux mêmes préoccupations, il en fait mention. 16 Le Talmud est la transcription écrite de la tradition orale juive. Si la Torah est la loi écrite pour le Juif, le Talmud est la loi orale (mais transcrite). Il faut souligner que déjà au temps d'Esdras (env. 450 A.C.), on voit la tradition écrite se fixer. Mais avec les grands bouleversements socio politico économiques, de nouvelles adaptations de la Torah s'avéraient nécessaires. Or de par sa nature, le texte biblique est immuable. La clé de l'énigme se trouvait conséquemment dans la tradition orale. Il revenait donc aux rabbis d'adapter leur interprétation de la Torah aux nouvelles conditions de vie. 17Cf. Job 31,13-15.
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