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Parcours d'immigration

De
353 pages
On suit l'histoire d'un immigré espagnol, de sa famille, de sa communauté pour s'interroger sur le parcours d'immigration en général. Á la manière d'une pièce en trois actes, on se penche sur la période dans l'Espagne franquiste, sur l'expérience d'immigration en Belgique ainsi que sur le retour en Andalousie. Trois périodes pour dérouler les fils de trois générations et donc un questionnement sur notre temps qui concerne l'immigration au sens large, y compris non-européenne.
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B B B
José Luis PinillaParcours
d’immigration
B
Le texte suit l’histoire d’un immigré espagnol, de sa
famille, de sa communauté pour s’interroger sur le parcours
d’immigration en général. À la manière d’une pièce en trois actes,
on se penche sur la période dans l’Espagne franquiste (guerre
civile, vie rurale, mine, misère et émigration), sur l’expérience
d’immigration en Belgique (intégration, travail, militance
politique, milieu associatif, éducation des enfants…) ainsi que
sur le retour en Andalousie (entre réussites et di cultés). Trois
périodes pour dérouler les fi ls de trois générations et donc un
questionnement sur notre temps qui concerne l’immigration au
sens large, y compris non-européenne.
Tous les immigrés économiques se reconnaissent quelque
part dans ce récit qui croise vécu ou expérience intime et
prise de distance dans l’analyse (historique, anthropologique,
sociologique et politique).
Le sou e de la vie envahit ce texte qui concerne tant les
citoyens curieux que les intellectuels. La présence d’authenticité
et d’émotions est cadrée par la rigueur de l’analyse.
José Luis Pinilla est un Espagnol de la deuxième génération. Docteur
en sociologie, il est coauteur avec l’avocat Denis Dobbelstein de
l’ouvrage L’accès aux droits et à la justice (La charte 1999). Il est
l’auteur d’une quinzaine d’articles dans les champs de la pédagogie
et du travail social. Il est actuellement chargé de missions au Centre
Public d’Action Sociale de Charleroi et maître assistant à l’École
Sociale de Charleroi de la Haute École Louvain en Hainaut (HELHa).
www.editions-academia.be
ISBN : 978-2-8061-0125-9 36 € - 39 € hors Belgique et France
Parcours B B B
d’immigration
Manuel Ramirez :
un “héros anonyme”
de l’histoire
Un récit et
un questionnement
sur notre temps
José Luis Pinilla
Parcours d’immigration


Parcours d’immigration
Manuel Ramirez : un « héros
anonyme » de l’histoire
Un récit et un questionnement sur notre temps



Parcours d’immigration
Manuel Ramirez : un « héros
anonyme » de l’histoire
Un récit et un questionnement sur notre temps


JOSÉ LUIS PINILLA

































D/2013/4910/41 ISBN : 978-2-8061-0125-9

© Academia-L’Harmattan s.a.
Grand’Place 29
B-1348 Louvain-la-Neuve

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque
procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’auteur ou
de ses ayants droits.

www.editions-academia.be

ÀJaimePinilla,
Monpère,
Immigré,
Mineur,
Militant,
Décédédelasilicoseenjuin1968.

ÀTrinidadOblanca,
Mamère,
Immigrée,
Femmedeménage,
Décédéeenjanvier2012.

Àtraverselle,hommageauxfemmesdel’immigrationqui–
souventdansl’ombre–sedévouèrentetaccomplirentun
travaildécisif.









Hommageauxhérosanonymesdel’histoire–parmiceux-ci
desimmigrés–quiyontmisleurcœurpouraméliorerles
conditionsdeviedesleurs,pourfaireensortequelemonde
soitunpeumeilleur.







PRÉAMBULE

Lacouverturedulivrefaitpenseràlaplainedel’Andalousieque
ManuelRamirezquitteunjourpourlechemindel’exil:lesoleil,la
lumière,unevégétationjaunie,laterre…etauboutdureliefqui
rappellelaSierraNortedelaprovincedeSéville.
Ilestnéprématuré,àseptmois,etdéposéaussitôtdansuneboîte
encarton.Iln’estjamaisalléàl’école.Ilabaignédanslapauvreté
absolue.Ils’estfrottéàladictaturedel’Espagnefranquiste.Avec
l’émigration, il fit l’expérience de l’exil et de deux ambitions:
assurerunaveniràsesenfantsetassouvirsafaimdenourriture,de
culture et de liberté. Des décennies plus tard, il retournera en
Andalousiepouryretrouversesracines,pourymourirunjourdans
ladignité.
Manuel Ramirez Saldaña a le don de raconter des histoires. Il
s’improvise par moments «conteur historien», un peu comme
monsieurJourdainquifaisaitdelaprosesanslesavoir,conteurde
sonhistoireetdecelledessiens,desafamilleoudelacommu-
nautéàlaquelleilappartient.Ilfautl’imaginercaptivant,encol
blanccravateounon,poséetélégant,charmantplusd’un,ence
comprisdesdécideursinstitutionnelsoudesintellectuels,comme
FernandoCarlosRuizMorales,cetanthropologuevenudeSéville,
soucieuxderecueillirsontémoignagesurleflamenco.Yavait-ilde
lamagiedanscetteboîteencartonpourquecetancienillettré,
sorti d’une forme de cour des miracles, devienne à ce point
respectableoudisonsplutôtécouté?Préambule

L’idéedetémoigner,d’écrireunlivrem’estvenueenécoutantmon
beau-pèreManuelRamirezraconterdesmorceauxchoisisdeson
passé.Depetitrécitenpetitrécit,d’anecdoteenanecdote,l’idée
fitsonchemin.Ilmesemblaitnécessairedegraverlestémoigna-
ges, de garder les souvenirs d’une époque, surtout que tout
changesivite.Jen’étaispaslepremieràenavoireul’idée:unde
sescopains,Ángel,uncuréandaloudeBruxellesneluia-t-ilpas
ditavecl’accentcolorédesaterred’origine:«toi,Manuel,parle:
tumetsl’enregistreuretparle…!».C’estquecescommentaires
avaientdusensetdel’intérêt,aveccequ’ilfallaitdedescriptions,
de pincée d’opinions, de sentiments ou d’analyses. Bref, des
témoignagesquiméritaientd’êtreretenus,d’autantquelemode
deviedemesenfantsn’adéjàplusrienàvoiravecceluidelagéné-
rationdemesparents.Dansquelquesannées,ManuelRamirezne
sera plus là pour raconter et comme le disait «le prince des
1poètes»LéopoldSedarSenghor:«unhommequimeurt,c’est
unebibliothèquequibrûle».Unlivreneremplacerajamaisune
bibliothèque,maisilcontribueraàpréserverlamémoirehistorique
etlamiseenpatrimoine.
ManuelRamirez,dirontcertains,mérite-t-ilunlivre?Qu’a-t-ilfaitde
si extraordinaire pour le mettre au centre de l’affiche? Peu
médiatisé,pasconnudugrandpublic,iln’arieninventédetrès
extraordinaire.Lesmauvaiseslanguespourraientdire,avecironie,
qu’il n’a même pas de diplôme. Les plus cyniques pourraient
regrettersonabsencedecarrièrecriminelleoudeperverssexuel
quidéfrayelachronique.Riendetoutcela!
Justement! C’est pourquoi ce livre mérite d’être écrit. On sort
volontiersdusystèmedemédiatisationdesstars,delapromotion
despersonnages«people».Pourunefois,cen’estpasunhomme
célèbre qui est sur le devant de la scène, mais une personne
2ordinairequiaenelledeschosesextraordinaires .

1 Léopold Sedar Senghor de l’Académie française, ancien président de la
RépubliqueduSénégal.
2
Parlamiseenavantdes«hérosanonymesdel’histoire»,jesuisfidèleaux
valeurssoutenuespardescourantsd’historienstelsquel’ÉcoledesAnnalesen
eFrance(premièremoitiéduXX siècle)quis’intéressaàlaviedesgensordinaires
ou plus récemment, à ce qu’on nomma le courant «subaltern studies» ou
10
Préambule

L’objectifprioritairedecettepublicationconsisteàapporterun
témoignagehistoriquequirendcompteduparcoursd’immigra-
tion.Onsequestionnesurlesenjeuxdel’immigrationengénéralet
passeulementsurceuxd’unpersonnageparticulier,sibienquela
portéeuniverselleestviséed’emblée.Laplupartdeslecteursimmi-
grésdemilieupopulaire–surtoutdespremièreetdeuxièmegéné-
rations–sereconnaîtrontquelquepartdanscelivre.Tandisquele
témoignagenousrapprochedurécitdevie,larelationàl’histoire
nousfaitbasculerducôtéducontextesocial,culturel,politiqueou
économiquedesépoquesévoquées.
Àquis’adressecelivre?Àdescitoyens?Àdesintellectuels?Ilest
susceptibled’êtreunjourutiliséparunprofesseurd’histoirede
l’enseignementsecondaireousupérieurquiveutdonnerdusensà
soncoursenpartantdelaviedesgens,desdétailsdelaviedetous
lesjours,quisouhaiteremonterversl’histoireglobaleàl’appuidu
particulier,duvécusingulier.Unsociologue,unhistorienouun
anthropologuepeuts’intéresserauchangementdemodèlecultu-
relourelierlesdimensionsmicroetmacro,installerdesponts
entrelavied’unepersonneetlagrandehistoire.Unhommeordi-
nairepeutsimplementavoirenviedelireunehistoirevraieavecdu
souffle,ducœuretunerigueurintellectuellepourtendreversde
l’authenticité.Difficiledeplaireàtousleslecteurs,detrouverle
tonjustepourchacun.Jeneveuxpasmemontrerésotérique,
incompréhensible.J’appréciel’expressiondeVictorHugo:«Celui
qui est intelligent est intelligible». Je revendique le choix, tant
idéologiquequepédagogique,deresteraccessiblesanssombrer
danslasimplification.Cependant,afindesatisfairelacuriositéd’un
lecteurplusintellectuel,scientifiqueou«académique»,jepropose
despetitssuppléments,cequel’onnommeenlangagejourna-
listiquedes«souslaloupe»sousformedenotesdebasdepage.
Cesextraitsvontplusloindansl’approchehistoriqueousociolo-
gique,sibienquelelecteurpeuintéressépardesanalysesplus
pointuespeutcontinuersalecturesansentraves.

«culturalstudies»ou«postcolonialstudies»danslesannées1980quiredonna
voix aux «sans-voix» de l’histoire coloniale, notamment avec l’intention de
déconstruirel’archivecoloniale.Voiràcepropos1°.«Del’histoirenationaleà
l’histoireglobale»;RevueSciencesHumaines,n°185,août-septembre2007.2°.
ReyBernard,StaszewskiMichel;Enseignerl’histoireauxadolescents–démarches
socio-constructivistes,Bruxelles,DeBoeck,coll.Scienceshumaines,2004,p.6.
11
Préambule

J’aiprisl’initiatived’écrirecelivre,étantparailleurslegendrede
ManuelRamirez.J’aiprislaplume,conscientdel’avantageque
conférait la proximité afin de mieux connaître la personne et
d’accéder à l’information; présent dans les coulisses, dans des
intersticesauxquelsleschercheursn’ontpassouventaccès.J’aieu
recoursàuneformed’observationparticipante.Jedevenaispar-
fois un témoin privilégié. L’inconvénient tenait évidemment à
l’inéluctable subjectivité. Je devais gérer des tensions: entre le
gendre et le sociologue, entre l’objectivité et la subjectivité ou
entrelecœuretlaraison.
Je suis né dans les Asturies, au nord de l’Espagne, d’un père
3galicienetd’unemèredeLeón .J’aitrouvéenmonbeau-pèreun
personnagesemblableàmonproprepère.Celui-ci,Jaime,disparut
à l’âge de trente-six ans, détruit par la silicose, la maladie des
mineurs.Illaissauneveuveettroisenfants.J’étaisl’aîné.Tous
deuxfurentouvriersmineurs,desmilitantsdéfendantlesmêmes
causes.IlssesontàpeinecroiséspuisqueManuelgardeuntrès
vagueetlointainsouvenirdeJaime,dutempsoùilsfréquentaient
4leclubculturelFedericoGarcíaLorcadeBruxelles .Ilsn’ontjamais
vraimenteul’occasiondefaireconnaissancedèslorsqu’enjuin
1968 Jaime Pinilla emporta dans sa tombe les poussières de
charbondesminesdesAsturies(Figaredo,PajaresetMieres)etde
laprovincebelgeduHainaut(Chatelineau,AuvelaisetTamines).
JesuisunEspagnoldeladeuxièmegénération.J’avaisdeuxans
quandjesuisarrivéenBelgiqueen1960.Jesuisretournédansmon
paysnatal,plusprécisémentdanslavilledeLeón,entremesneuf
etdixans.C’estquemonpère,trèsmalade,étaitàlarecherche

3 Je suis né plus précisément dans le village montagnard de Pajares. «Les
Asturies»constituentlacommunautéautonomequisetrouveàl’EstdelaGalice.
Celle-ciformeun«carré»au-dessusduPortugal.Elleestcomposéedequatre
provinces:ACoruña,Lugo,OrenseetPontevedra.JaimePinillaReija,monpère,est
originairedeLugo.Mamère,TrinidadOblancaPerez,estnéedanslaprovincede
LéonausuddesAsturies(quifaitpartiedelaCommunautéautonomedeCastillay
León).
4
Federico García Lorca, célèbre poète exécuté en 1936 par les rebelles
nationalistespendantlaguerrecivileespagnole(lecampauquelappartenaitle
général Franco). Le Club Federico García Lorca, fondé en 1954, sera un des
principaux bastions de la vie socioculturelle et politique de l’immigration
espagnoleàBruxelles.J’aurail’occasiond’yrevenir.
12
Préambule

d’unclimatmoinshumide.Lafamillerejoindracependantprécipi-
tammentlaBelgiquequandmonpèrepritconsciencequ’ilneser-
vaitàriendeprolongerl’escaleenEspagne.Pourlui,iln’yavait
plusd’espoir,maisavantdepartir,ilvoulaitgarantirl’avenirdes
siens;sibienqu’illuifallaitmouriraupaysd’accueil.Ilvoulaitalors
mettretoutesleschancesducôtédesafamilleetestima,àjuste
titre,quelesystèmesocialetpolitiquebelgeétaitdavantageen
mesuredevenirenaideàlafutureveuve,accompagnéedeses
troisorphelins(JoséLuis,RaqueletMax).Lorsdudécèsdenotre
pèrele4juin1968,nousavonsrespectivementdix,huitetdeux
ans.Max,lecadet–ce«petitaccident»quin’auraitjamaisdûêtre
là–futpourtantlederniercadeaulaisséparnotrepère.Parfidélité
inébranlableàsonmari,àmonpère,saveuve,mamère,Trinidad
OblancaPerez,neseremarierajamais,renonçantpourtoujours,
dès ses trente-sept ans, à la compagnie d’un autre homme.
Nes’agissait-ilpasdesaquêtedel’absoluàelle…luiresterfidèle–
encecomprisdanssonmessageposthume–faireensortequeles
enfantspuissentavoiraccèsauxétudespourquitterlacondition
socialemisérabledesparents.Unegrandepartiedesimmigrésse
reconnaissentdanscettepriorité.
Celivreaaussicorrespondupourmoiàunequête.Elleaprisla
formed’uneerrance.
Enprivilégiantmonbeau-père,Manuel,c’estsansdouteàmon
pèrequejemesuisadressé.Quêted’unpèrequejen’aijamais
consentiàlaissermourir,nidansmonimaginaire,nidansmon
cœur.Luiquim’alaissédesrepères,desvaleurs,unhorizon,même
sic’étaitàlamanièred’unepageblancheavecquelquesmots-clés
ouprincipesdeviegravés.Formulesinachevéesqu’ilm’appartien-
drait, le moment venu, de compléter ou de poursuivre. Pour
reprendrelamétaphored’HenriLaborit,leneurobiologistefran-
çais,monpèrearejailliparintermittencecommeunphareaubout
5d’unelignemaritimeinconnue .
Enfant,ilmedisait:«Plustard,tuserasdocteurpourmesoigner».
Lesannéespassent…jeresteunenfantdifficile,inadaptéàl’école
etjeperdsconfianceenmoi…sibienquejen’étudieraijamaisla
médecine.Plustard,laconfiancerevenant,aupetittrot,jepour-

5LaboritHenri;Lavieantérieure,Paris,Grasset,1989.
13
Préambule

suisdesétudesd’assistantsocial,l’agrégationdansl’enseignement
secondairesupérieur,unelicence,unemaîtriseetundoctoraten
sociologie.Laplusbellevictoiredemavie:lejouroùjedéfends
publiquementmathèseàl’UniversitéCatholiquedeLouvain.Je
deviens docteur et je le dédie à mon père. Ce n’était pas la
médecine,c’étaittroptardpourlesoigner.Maisbon!…Encore
aujourd’hui,j’ensuissifier.
En arrière-fond de cette histoire, de ce livre, une question de
filiationetdoncaussidetransmissiond’unhéritage,passeulement
surleplanpersonneloudelapsychanalyse,maisaussiauplan
sociologique et de la mémoire historique. Memoria histórica à
laquelled’ailleurstantd’Espagnolssontsiattachésdenosjours,en
particulierpournepasoublierleshorreursdelaguerrecivileetde
ladictature.
Unequêtequipritlaformedel’errance.Lapremièreexplication
6tenaitaucumuldemesdeuxemplois etdemaviedefamille.La
deuxièmetenaitàl’usuresuiteàl’ascèsequejemesuisimposéeau
fil des années, en cumulant le travail d’un côté et les études
(maîtrise et doctorat) de l’autre. Peut-être aussi qu’inconsciem-
ment,c’étaitcommesicettedettebiographiquetiraitenlongueur,
n’avaitpasdefin.Jelereconnais,monbeau-père,j’enaieuune
overdoseetsijen’aipasabandonné,c’étaitparcequej’étaisdéjà
trop loin dans mon cheminement. Tant d’années de travail de
bénédictin, ça use. Ce fardeau m’est apparu comme un travail
d’Herculequej’aitraînédixansetquej’aidéposé200fois.Restons
danslamythologie,etpuisilm’afalluchaquefoisrécupérerlefil
d’Arianedanscequiressemblaitàunlabyrinthe.
Commejel’aisoulignéprécédemment,ilm’estarrivédetropcoller
à Manuel et de manquer de distance. Cette double contrainte
d’avoirdéposé200foismonfardeauetdemanquerdedistance
m’aconduitàfairelirecemanuscritparunequinzainedeproches
d’horizonssociauxetculturelstrèsdifférents.Leursretourscon-
trastésmefurentutilespourprendrelereculnécessaire,pourme

6
Mesdeuxemploissontceuxdeprofesseuràl’ÉcolesocialedeCharleroiqui
s’intègredanslaHauteÉcoleLouvainenHainaut(HELHa).J’yformedefuturs
assistants sociaux. Je suis aussi chargé de missions au sein du Centre Public
d’ActionSocialedeCharleroi.
14
Préambule

décentreretgagnerenhumilité.Jeleurensuisreconnaissantpour
leurespritcritique,pourleursensibilité,pourleurspropositions.
Indépendamment de mon positionnement personnel, d’autres
limitesapparaissentàcerécitpartiellementbiographique.Partielle-
ment,parcequeledévoilementducontextehistoriqueetsocial
restelamotivationpremièredecetouvrage.Leslimitessesituent
àdifférentsniveaux.D’abordnouspartonsdelamémoireetdes
représentationsd’unhomme.LesociologuePierreBourdieuparlait
7«d’illusionbiographique» poursignifierquelerécitbiographique
comporteunesortedecinémaintérieur.Eneffet,cestémoignages
sontenpartiesubjectifs.Lamémoirehumaineestlimitéeetsélec-
tive.Lapersonnesemetaussienscènedanssonrécit.Elleveut
correspondre,parfoisinconsciemment,àunidéalouàunebonne
8image. D’autres auteurs comme Paul Ricœur , Jean-François
9 10Chiantarello ouEdgarMorin ontaussimisànulasubjectivitédes
parolessursoi-même.J’aidûcomposeraveccettelimite.Deplus,
monapprochenesevoulaitpasexhaustive,complèteetdéfinitive,
surtoutauniveaudel’analyse.J’aipréférédonnerlaprioritéàla
tracelaisséeparlavied’unhommeconcret,entissantdesfilsavec
le contexte historique du moment. Trop de théorie nous ferait
décoller,orjesouhaitegarderleslecteurs.Nepaslesdécourager,
mais au contraire, les attirer, les séduire par des questions qui
continuentànousinterpelleraujourd’hui.

7 BourdieuPierre; «L’illusion biographique», Actes de recherche en sciences
sociales,n°62-63,1986,pp.69-72.
8L’identitéestnarrativeetestreconstruiteparlenarrateur.Elleest«refigurée»
parleshistoiresvéridiquesoufictivespoursuitRicoeur:inRicoeurPaul;Tempset
récit, tome1, Paris, Seuil, Essais, 1991. Million-LajoinieMarie-Madeleine; Recon-
struiresonidentitéparlerécitdevie,L’Harmattan,coll.Logiquessociales,2004.
Seloncetteauteure,lerécitreconstruitlepasséenfonctiondusensprésent.
9Jean-FrançoisChiantarello,sensibleàlatraditionpsychanalytique,considèreque
lerécitsursoirelèveenpartiedufantasmeetdel’imaginaire:inChiantarello
Jean-François; De l’acte autobiographique, Champ Vallon, 1995, p.263 et
suivantes.
10SelonEdgarMorin:«Lesespritsindividuelssontenquelquesorte"occupés"
par leur société qui y imprime sa culture, ses normes et ses règles»:
inMorinEdgar;LaméthodeIII,Paris,Seuil,1986,pp.225et226.
15
Préambule

Questiondeméthodeoudegenre:nousnesommesdoncpastrès
11éloignésdurécitautobiographique.Onestpartid’unrécitdevie
dès lors que le premier matériau du sociologue a relevé de
12l’interviewd’unepersonne .Cedoublechoixdeproximitéd’un
côtéetdereculdanslarecherchedecompréhensiondel’autre,a
conduitnécessairementàdesrupturesdestyleoud’ambiance.En
passant de la narration à l’analyse, ou inversement, certains
lecteurspourraientsesentirsurpris,parexemple,enmettantun
termeàl’intimitéainsicréée.ManuelRamirezaétéinterviewéplus
devingtfoisentre2000et2003.Touscesentretiens,àmi-chemin
entrelasemi-directivitéetnon-directivité,furentenregistréspuis
retranscrits.Leséchangessuivantsserontplusinformelsetmoins
systématiques.Jemesuisaussiservidesesnotespersonnelles
puisqu’ilaaccouchésurpapierunepartiedesonexpérienceen
fonctiondel’objectifdecelivre.Récitdevie,notespersonnelles,
observationparticipante,recherchebibliographique:tellesfurent
messourcesd’inspiration.
J’évoqueleplandecelivre.Lemomentestvenudesuivrelaligne
dutemps,celletracéeparlaviedeManuelRamirez.Onabordera

11 Le récit de vie vise une co-construction du savoir avec le narrateur, une
description narrative de l’expérience ainsi que le retour dans une visée
émancipatricedusujet:inJamoullePascale;«Santémentaleencontextesocial
etpratiquesdurécitdevie»,Lespolitiquessociales,1et2/2013,pp.57et60.Je
rejoinsl’espritdeladémarche,maisàladifférencequelafinalitédecetouvrage
concernelamémoirehistoriqueetlarelationdel’individuàl’universeletnon
l’émancipationdeManuelRamirez.Jen’aipasécritcelivrepour«flatterson
ego».
12PourGuydeVillers,lerécitdevierelèvedusymbolique,delamiseenmot,d’une
autrescènequelabrutalitédelavie.Ledédoublementpermetdedécollerde
l’immédiatetédubesoin.Parl’extériorisationdusouvenir,celui-cipeutparfois
présenterunevertucathartique:indeVillersG.,CockxB.,GallezG.;«Récitdevie
et formation», Cahier de la section des sciences de l’éducation: pratiques et
théories,n°44,UniversitédeGenève,1986,pp.53-71.
Nous ne recueillons la parole autobiographique que pour élucider le
socialavancentPineauetJobertin:PineauGaston,JobertGuy(coordinateurs);
Histoiresdevie,Utilisationpourlaformation,tome1,Paris,L’Harmattan,1989.
«Leplusredoutabledéfidelabiographiehistorique:articulerladestinée
individuelleetlabifurcationdelagrandehistoire»:in«Dossiersurlesrécitsde
vie»,RevueScienceshumainesn°102,février2000,p.24.Sansprétendreréaliser
untravailexhaustifd’historien,jeresteattentifàcettepréoccupation.
16
Préambule

desthèmesvariéscommelavieruraleetlemétierdemineur,la
guerrecivileespagnoleetladictaturefranquiste,latauromachie
ouleflamenco,lamisèreoulebonheur,l’immigrationetl’inté-
gration,lemouvementouvrieretlamilitancepolitique,l’éducation
etlerapportentrelesgénérations,leretourdanslepaysd’origine,
lavieillesseetlamaladie…Ontenteradedonneruneunitéàune
pièce en trois actes: le vécu dans l’Espagne franquiste, l’expé-
riencedel’immigrationetleretourauseindel’Andalousied’ori-
gine dans un pays réconcilié avec la démocratie. En guise
d’introductionàcestroisgrandschapitres,uneparenthèsecon-
sacréeauxancêtresdeManuel.Lelivres’achèveparunclind’œil:
auxdeuxboutsdelachaînedesgénérations,onferadialoguersur
unmodefictifElCocorinetLaura,respectivementgrand-pèreet
petite-filledeManuelRamirez.
Letonestdonné.Cetexteestécritpourtémoignerd’uneépoque.
Ilestécritparcequepar-delàManuelRamirez,onrendcomptede
gensdontonneparlepasoudontonparletroppeu.Desgensà
quionnedemandepasleuravis,saufettrèsrarement,àl’occasion
d’unmicro-trottoir.ManuelRamirezn’estpasunhérosdanslesens
classiqueduterme,ilestunhommeainsiquepourmoi,«unhéros
13anonymedel’histoire» .
Desparolesdeflamencoaccompagnerontlelecteur,icioulà,pour
pénétrerl’atmosphèred’uneépoqueetleromantismeduperson-
nagedanssonparcoursdevie.
Unpetitconseilaulecteurafindenepasperdrelefil:s’élaborer
progressivementl’arbregénéalogiquedelafamilleRamirez,nefût-
ce que parce que les familles de l’époque avaient tendance à
reproduirelesprénomsd’unegénérationàl’autre.

13 «Héros anonyme de l’histoire»: expression empruntée à Odette et Michel
Neumeyer. Parmi leurs publications: Neumayer Odette, Neumeyer Michel;
Pratiquerledialogueartsplastiques-écriture,Lyon,Chroniquesociale,2005.
17









PREMIÈRE PARTIE
LA VIE EN ESPAGNE… AVANT
L’ÉMIGRATION










CHAPITRE I
SUR LES TRACES DES ANCÊTRES : ENTRE
SOUVENIRS ET BOUTS DE LÉGENDE

Comme tous les Espagnols, Manuel Ramirez Saldaña porte le
premiernomdefamilledesonpèreManuelRamirezReinaeten
second lieu, le premier nom de famille de sa mère Baldomera
SaldañadelaCruz.
Pourmieuxleconnaître,pours’imprégnerduterreauquil’avu
naîtreetdesconditionsdevied’uneépoque,nousallonsnous
intéressertrèsbrièvementàtroisd’entreeux:l’oncleManolito
(ManuelSaldañadelaCruz,lefrèredelamère),lepère(Manuel
RamirezReina)etlamère(BaldomeraSaldañadelaCruz).

1. L’oncle Manolito : “el comandante de la zona
roja”
Troisséquencescomplémentairesévoquentlamémoiredel’oncle
Manolito.Lapremièrereprendlesreprésentationsdesonneveu
Manuel,avecsansdouteunmélangedefictionetderéalité.Après
tout,a-t-ilvraimentétécommandant?Ladeuxièmefaitréférenceà
une rencontre tardive entre Manuel et son oncle. La troisième
reflètelaprésentationdenotrehommeparlui-mêmeàpartird’une
interview parue dans la presse locale lorsque l’intéressé avait
nonante-septans.Jeretraceenpointillélecontextehistoriquede
l’époque.
La vie en Espagne… avant l’émigration

1.1. Le souvenir de Manuel
Mononcle[lefrèrecadetdesamèreBaldomera],parsonamourdu
savoir–etnonparcequ’ilpeutalleràl’écoleapprendreàlireetàécrire–
commence à un très jeune âge às’entourer de gens cultivés. Là
commence son cheminement autodidacte, il devient petit à petit un
lettré.Plusâgé,ilsecherchedescoursparticuliers.
Intelligent assurément, il dévora les livres, notamment ceux à
contenusocial,dumoinsceuxquiluiétaientaccessiblesàcette
époque.Ilétaitconnudanslevillagepoursonsavoir.Sonneveu
prétendqu’ilfaisaitpartiedespersonneslesplusbrillantes.
Cetanarchiste,critiqueauseindesaproprefamillepolitique,a
vingt-huit ans lorsque, en juillet1936, éclate la guerre civile
espagnole.
Pour mémoire, en 1939, le général Franco prend le pouvoir en
Espagneetinstaureunedictature.Ilresterachefdel’Étatjusqu’à
samort,le20novembre1975.Pourprendrelepouvoir,ilaurafallu
quelefuturdictateurgagnelaguerrecivile,pourauboutdetrois
ans,renverserlarépubliquedémocratiquementconstituée.
Pendantlaguerrecivile,ilauraitéténommécommandantdansce
quel’onappelait«lazonaroja»,lazonerouge,républicaine,par
opposition au clan rebelle dit nationaliste auquel appartenait
Franco.L’anecdotedeguerrenousenrappellel’atrocité.
ÀencroireManuel,lesforcesrépublicainesauraientprocédéàdes
exécutions préventives avant que les forces nationalistes ne
s’approchentdelazone.Mauvaisexemple,tellementdefoisimité
parleursennemisparlasuite.Cenesontpaslescharniersqui
manquaient.Voilàquelesrépublicainsarrêtentdeuxfrèrespro-
priétaires terriens qui avaient une propriété dans le village de
14Alcoleadelrío,àlafrontièreduterritoireduvillagedeLoradelrío .
Lesdeuxfrèresdevaientavoirdix-septetdix-huitanslorsqu’ils
sontarrêtés.Ilssontdestinésàl’exécutionsurleterritoiredeLora

14CesrépublicainsprovenaientduvillagedeLoradelrío,c’estcequiexpliquela
transactionquisuivit.
22
Sur les traces des ancêtres…
delrío.C’estlàquel’oncleManolitointervient.Ensaqualitéde
leader politique du village d’Alcolea, accompagné de deux
hommes,ilserendauprèsdesrépublicainsdeLorapourréclamer
ledroitd’exécutereux-mêmeslesdeuxfrèressurleterritoirede
leurvillage.Privilègeaccordé,lesfrèressontemmenés.Ilspleurent
commedesenfants.Maisl’oncleManolitodécidedeleurépargner
lavie.
Undesfrèresenquestion,uncertainManolitoN.nes’estpas
spécialementmontréreconnaissantenverssonsauveur,puisqu’à
15son tour, alors soldat phalangiste , il deviendra un assassin
notoire,àlatristeréputation.Cerichepropriétaireterrien,couvert
desang,avait-ilduremordsaufonddesaconsciencepouroffrir,
desannéesplustard,unbonrepasannuelàdesgensdupeuple?
Onnelesaurajamais.DanscetteEspagnetrèscatholique,fallait-il
pourcertainsreconquérirledroitderejoindreunjourleparadis?
Manuelpoursuitsonrécittirédetémoignages:
Voilàquemononclefutblesséàunpied.Sonintentionapriorin’était
pasdefuir.Ilsouhaitaitresterauvillage.Maismonpèrel’endissuada:
"N’entrepasauvillage!J’aiapprisqu’ilsontl’intentiondet’exécuter,car
toi,ilsn’attendrontpaspourteconduireaucimetière.Ilsvonttefusiller
àl’endroitprécisoùilstetrouveront…".
L’oncleestdisposéàfuir.IldemandeaupèredeManueld’aller
chercherlevéloencatimini.
Ilfautl’imaginer,danslevillaged’Alcoleadelrío,de3000habitants,où
toutlemondeseconnaît,paralyséparlapeur,monpèrequin’avaitpas
devélo,quinesavaitmêmepasrouleràbicyclette,traverserlevillageà
piedavecl’engin.Ilaeuducouragepourl’ameneràmononclequi
l’attendaitderrièrelecimetière.
Aveclerecul–etconnaissantletempéramentdepeureuxdupère
deManuel–onserendcomptequ’ilavaitcommisunactedebra-
voure,enpériodedeguerre.Ilavaitacceptétoutsimplementde
risquersavie.Ileutsuffid’uneseuledénonciation.Bref,lesforces
nationalistessontbienprésentes,déjàbieninstalléespar-delàle

15Parréférenceaupartidelaphalange,d’extrêmedroitefondéparJoséAntonio
PrimodeRiveraetquisoutiendralegénéralFranco.
23
La vie en Espagne… avant l’émigration

villagedeConstantina.L’onclefuitendirectiondeLoradelrío.On
n’entendraplusparlerdeluiavantlafindelaguerrecivile.
Jenesaispascequis’estpassé?A-t-ilétéincapabledetraverserlafron-
tièrecommeill’avaitsouhaité,carcelle-cin’apastoujoursétéacces-
sible?Ilseseraitfinalementrenduàlafindelaguerre.Ilfutarrêtéet
condamnéàmort,maisilnefutpasexécuté.Incarcéré,ilsembleraitqu’il
futlibéréverslesannées1948-1949.
Manuelrencontrafortuitementunamidesononcle.C’étaitau
débutdesannées1950auseind’unefabriquedecimentenconst-
ructionauvillage.Cetamipassaitenrevueleseffectifsdestravail-
leurs.IlprononcelenomdeSaldaña.Unpeuplustard,ilsedirige
versManuel:
"VousêteslefrèredeManolitoSaldaña."–"Non,jesuisleneveu"–
"MonDieu!"–"Ondiraitqu’ilavaitvuDieu,ilm’aembrassé."–"Qui
allaitmedirequej’allaisfairelaconnaissanceduneveudeManolito
Saldaña!"
Aprèssonemprisonnement,l’oncleManolitoretourneraauvillage
etferacarrièredanslescheminsdefer.Ilneferaplusdevagues.Il
estvraiqu’au-dessusdesatête,lachapedeplombdurégime
franquiste,lacamisoledeforcesécuritaire,veillentàladocilitédes
esprits.
ManolitoSaldaña,curieusedestinée.Personnagequisemblaitpos-
séderducharisme,dotéd’uneintelligenceau-dessusdelamoyen-
ne.Impliquéactivementdanslaguerre,iléchappaàlamort.Ilsem-
blaitpromisàunecarrièrepolitique,maisleconflitarméenadéci-
déautrement.Nousleverrons,lesouvenirdel’oncleserépercu-
terasurlaviedeManuel.Plusdequinzeansaprèslaguerrecivile,il
s’estvurefuserunposteàlaguardiacivil(police)…,toutsimple-
mentcarilétaitleneveud’uncertainManolitoSaldaña.

1.2. La rencontre de l’oncle et du neveu
Manuelreverrasononcle,notammenten2004,ilavaitnonante-six
ans.Levieilhommeseseraitmontréintransigeant,figésurses
idées,fidèleàsonidéologieanarchiste,méfiantvis-à-visdesautres
24
Sur les traces des ancêtres…
courants de pensée, fussent-ils de gauche «Si Franco a pris le
pouvoir,c’estaussigrâceauxcommunistes!».Uneautrecollabo-
rationdecethommeaugrandâgeauraitpermisdeleverlevoile
surquelquesmystèresdesavie.Unanarchisteespagnolnese
dévoilepasfacilementàuncommuniste,fût-ce-t-ilsonneveu.
Unbrefretourhistoriqueestnécessairepourcomprendrel’anti-
communismeradicaldel’oncle.Le18juillet1936éclateuneguerre
civilequidureratroisans.Lecamprépublicain–légalisteetlégi-
timéparlavictoireduFrentePopularauxélectionslégislativesdu
16février1936–secomposed’unegauchetrèshétérogèneinté-
grantdessocialistesrévolutionnaires,descommunistes,desanar-
chistesainsiquedessocialistesmodérésetdémocrates.
Tirantpartidudésordregénéralisé,dèsjuillet1936,unerévolution
anarchistespontanéeéclatedanslafouléedudéclenchementdela
guerre;elleserépandenparticulierdanslesterritoiresd’Aragon,
deCatalogne,deLevanteetdeCastille.Uneterreurnoirefaitfuir
16desindustrielsetdenombreuxpropriétairesterriens .Cetterévo-
lutionlibertaire–uniqueenEurope–serépandcommeunetraînée
de poudre d’abord parmi des dizaines de villages d’Aragon qui
constituent des comunas libres délibérant lors des assemblées
générales.
SiElcomandantedelazonarojaseméfiatantdescommunistes,
c’estenraisondeleurrôlemajeurdansl’anéantissementdecette
expérienceanarchiste.Cetteconfrontationtournaenuneguerre
civiledanslaguerrecivile.Enmai1937,àBarcelone,communistes
etanarchistess’affrontèrentviolemment.Divisionentrerépubli-
cainsauxconséquencesconsidérablesdèslorsqu’onyattribue
unedesprincipalesraisonsdelapertedelaguerre.Lepremier
secrétaireduparticommunisteJoséDíazn’affirma-t-ilpas:«Se

16«Terreurnoire»parréférenceàcelleexercéeparlesmilicesanarchistes.En
effet, de nombreux propriétaires, terriens notamment, ou industriels furent
victimes d’un «terrorisme de masse»… avec notamment des exécutions
sommairesdes«ennemisdeclasse».Cesnettoyages,cescrimesdel’extrémisme
libertairefurentengrandepartieorchestrésparles«columnas»(milices)comme
celles du leader anarchiste Buenaventura Durruti: inBennassar Bartolomé; El
infiernofuimosnosotros–Laguerracivilespañola(1936-1942…),Madrid,Taurus
Historia,2005.
25
La vie en Espagne… avant l’émigration

lancerdansdetellestentatives[expérienceanarchiste]estabsur-
deetéquivautàsefairecomplicedel’ennemi».L’oppositiondes
communistesetdeStalineauxcollectivisationsdesanarchistesfut
17décisivedanslamiseàmortdumouvement .
LesouvenirdeladernièrerencontredeManuel,communisteetde
sononcleouvertementanticommuniste,laissaaupremierungoût
amer.Lesecondétaithabitéparleressentiment,pardel’intransi-
geance.Unfosséempêchaitlacommunicationtransparentesibien
qu’onnepeutpasdissiperl’énigmequientourelepersonnagedu
comandante.Cependant,unarticleparudanslapresselocalede
Loradelríopermitdeleverenpartielevoile.

1.3. L’oncle se présente
ManuelSaldañaestunretraitédenonante-septanslorsqu’ilest
interviewéparSeteBerlanga,unjournalistedelapresselocaledu
18villagesévillandeLoradelríooùilhabite .
Ilnousplongedanssonenfance.IlestnéàAlcoleadelrío(lemême
villagedenaissancedesonneveu)auseind’unefamilledesept
enfants.Ilcommençaàtravailleràhuitans,d’abordcommeberger
etplustarddanslesoliveraies.Ensoirée,ilpêchaitdanslefleuve
Guadalquivirquibordesonvillagenatal.
Sonenfancefutdépourvuedejouets.Iln’estpasalléàl’école.
Comptetenudelaconditionféminineauseindesmilieuxpaysans
del’époqueetdel’analphabétismegénéralisé,c’estcurieusement
unedesessœursquiluiappritàlireetàécrire.
Onnesaitpasparquelmystère,ilfutaspiréparl’universdela
littérature. Comment a-t-il fait pour devenir un lettré dans ce

17 BennassarBartolomé; op. cit., p.273. Rappelons le rôle occulte de l’Union
Soviétique–premierfournisseurdurenfortrépublicain–quifutessentieldansla
traquemenéeauxanarchistesainsiqu’auxrévolutionnairestrotskistesduPOUM.
LefilmdeKenLoachLandandFreedomrenditcomptedel’anéantissementdu
POUMdeAndreúNin.
18 Je suis en possession d’un article, découpé par Manuel, sans références
précises,datantsansdoutedel’intervalle2005-2006.
26
Sur les traces des ancêtres…
monderuraldépourvudebibliothèque?Quelitinérairea-t-ilsuivi?
Quelssentiersbattusa-t-ilquittépour,delivreenlivre,derencon-
tre en rencontre se retrouver militant de l’anarchosyndicaliste
19CNT ?
Cetautodidacte–«quisemitàétudieretàmettreenpratiqueses
connaissances théoriques» – se construisit une conscience de
classedepaysanpauvreauseindesonvillagenatalsurnommé
Barcelonalachica(Barcelonelapetite),enraisondesonimpor-
tantemobilisationanarchiste.Eneffet,lejeuneSaldañafitpartie
desJuventudeslibertarias(Jeunesseslibertaires).Avecsescompa-
gnons,ilselançadans«lalutteouvrière».Ilassisteraimpuissantà
l’écrasementdanslesangdumouvementcontestataireanarchiste
20connusousl’appellationdeCasasviejas .
À propos de la guerre civile, il se contente de déclarer qu’il y
participaducôtérépublicainetqu’ilparcourutunegrandepartie
duterritoireespagnolavantsonarrestationàValence.Ilfutempri-
sonnépendantquatreannéesaucoursdesquellesilparticipaàla
21constructionducanaldubasGuadalquivir .Onn’ensaurapasplus
surlevécuducomandantedelazonaroja.
Cethommedeconviction,«toujoursaupiedducanon»,venait,
semble-t-il,peuavantl’interview,defaireparvenirdesarticlesàla
revueanarchisteAIT-CNT,unerevuefrançaisequirecueillitdes

19
CNT: Confederación Nacional del Trabajo. Ce très puissant mouvement
anarchosyndicalistecomptaitquelque714000adhérentsen1919.Dansl’avant-
guerre, il y eut deux grandes concentrations anarchistes, une ouvrière en
Catalogneetl’autrepaysanneenAndalousie:inBennassarBartolomé;op.cit.,
pp.20et21.
20
Enjanvier1933,500braceros(paysanstemporaires)duvillagedeCadix(Casas
viejas)–exaspérésparlenon-emploietlapauvreté–plantentledrapeaurougeet
noirdel’anarchosyndicalisme,enprenantpossessiondesterresnoncultivéespar
lepropriétaireterrien.Lemouvementserépanditetfutrépriméavecuneextrê-
mebrutalitéparlesforcesrépublicaines:inBennassarBartolomé;op.cit.,p.39.
21Lerégimefranquistefittravaillerlesprisonnierspolitiquesnotammentdansla
construction d’œuvres monumentales. Ce fut notamment le cas pour le très
controverséValledeloscaídos(Valléedesmortsdelaguerre)oùsetrouvela
mégalomanebasiliquequiabritelemausoléedeFranco.Leprisonnieravaitla
possibilitéderéduiresapeineauproratad’unjourdetravailpourquatrejoursde
prison:inBartoloméBennassar,op.cit.,p.450.
27
La vie en Espagne… avant l’émigration

textesdenombreuxexilésde1939.Ilécrivitunenotesurlesbases
idéologiquesd’une«sociétéfédérativeanarchiste».Cethomme
22quis’inspiradeProudhonetdeBakounine ,restaitbienunanti-
communistedur.Selonlui,KarlMarx,cepremierresponsabledela
révolution russe, aurait dupé son monde avec son prétendu
socialismescientifique.Ilreprochatantàl’églisequ’auxforcesde
gauched’avoirfaitvolerenéclatl’avènementdel’ordrenouveau
anarchiste.Ilpréciselorsdel’interview:
Durantlaseconderépublique,iln’yavaitpassuffisammentdeliberté
pourmettreenpratiquelesidéauxthéoriques.L’églisefutlaprincipale
institution qui l’empêcha. Azaña [président du gouvernement] et les
politiquescraignaientletriomphedecemondenouveau,auseinduquel
personnenepouvaitvivredutravailleur[exploitationinterdite].
L’interviews’achève,elcomandantedelazonarojaafficheavec
droitureetfiertésonidéal:«J’aivécudesmomentstrèsdurs,
malgré cela, je suis resté fidèle à mes idéaux […]. Je garde
beaucoupd’espéranceenl’émergenced’unmondenouveau…le
triomphedel’anarchie».Ildécèdeaucoursdel’année2008.Ce
personnage,réeletmythiquepourlafamilleRamirez,aalorscent
ans.

2. Baldomera Saldaña de la Cruz
BaldomeraSaldañadelaCruzfutlamèredeManuel.Elleconnut
uneenfancedifficile.Sesparentseurentneufenfants,dontdeux
décédés,cequiétaithabituelpourl’époque.Ensaqualitéd’aînée,
elleduténormémenttravailleràlamaisonainsiqu’àl’extérieur

22
Les conditions extrêmes de travail et les salaires injustes firent naître un
mouvement ouvrier – qui après quelques tentatives fouriéristes (Fourier) –
s’orientaverslemarxismeoul’anarchismebakouniste.L’originalitédel’Espagne,
fut qu’après 1872 (rupture entre marxistes et bakounistes) le mouvement
anarchiste se montra bien plus puissant que le communiste: in Bennassar
Bartolomé;op.cit.,p.20.Pourrappel,MikhailAlexandrovitchBakounine,anar-
chisterusse,rompitdéfinitivementavecMarxaucongrèsdeLaHayede1872.Ses
idéestrouventleurexpressiondansL’Étatetl’anarchie(1873),oùilpréconisela
disparitiondel’Étatauprofitd’assembléesdupeuple:inLarousse;encyclopédie
encouleurs,FranceLoisirs,Paris,1977,p.819.
28
Sur les traces des ancêtres…
pouraideràéleversesfrèresetsœurs.Dèsl’âgedeonzeoudouze
ans,elletravaillachezlosseñoritos(ironiquementlespetitssei-
gneurs) comme domestique et afin de prendre en charge les
enfantsenbasâge.Malpayée,onlanourrissaitderizetdepois
chiche.Elleauraitmalsupportélecontrôlesocialpermanent.
Plustard,elletravailladansleschampsavecungroupedefemmes.
Ainsis’occupa-t-elledelacueillettedesolives.Àlanaissancedeson
premierenfant,ellecessadetravailleràl’extérieurdèslorsqu’elle
netrouvapasdesolutiondegarde.
Sonfilslaprésentecommeunepersonnemalheureusedanslesens
oùelleaénormémentsouffert.Sespropresparentsprirentleur
distanceàpartirdumomentoùilsn’acceptèrentpassonmari
ManuelRamirezReina.Baldomerafutaffectéeparcettediscrimi-
nationenregarddesautresfrèresetsœurs.Manuel,sonfilsaîné,a
lui aussi senti ce traitement inégal et injuste de la part de ses
grands-parentsmaternels.Ceux-cireprochaientàleurbeau-filsson
manquederetenuedansl’alcool:
Denepasêtreunhommedignedeleurfille[Manuelpoursuit]etle
comportement de mon père vis-à-vis de ses beaux-parents, de mes
oncles,aulieudereconnaîtreseserreurs…ilmettaitdel’huilesurlefeu.
Àpartirdelà…,oui,ilsseparlaient,maisc’étaitpourdireola[salut].Il
n’yavaitpasdeproximitéauseindelafamille.
Le«qu’endira-t-on»étaitpermanent:
Quand ma mère se rendait au village chez ses parents, ceux-ci criti-
quaienttoujoursmonpèreetfaisaientporterlaresponsabilitédela
situationsurmamère.Enfait,parfoismesgrands-parentsmaternels
avaientdelacompassionpourleurfilled’avoiràsupporteruntelmari,
d’avoireutantd’enfants,devivredansunetellemisère…etàd’autres
moments,ilslaculpabilisaient.Jemesouviensd’undétailquimetouche
profondément: j’ai observé à plusieurs reprises mes grands-parents
passerprèsdecheznous–parfoisdeuxoutroisfoisparmois–sansfaire
ledétourpourvoirleurspetits-enfants.Mesfrèresetsœurssesont
moinsaperçusdetoutcela.
Lefilsnepeutcacherl’admirationetlerespectpoursamère,mais
aussi,unreprocheadresséàsonpère.Lescénariodelapauvreté
seprofileenarrière-plandecetémoignage:
29
La vie en Espagne… avant l’émigration

Entantquemère,cefutunemèresacrifiéepournous.C’étaitunemère
23horsducommun .Ellesupportaittout.J’avaispeurqu’ellenetombe
malade.Cesannéesétaientsidifficiles.Onsemettaitàtableetelle
disait,pourquenousnousalimentionsdavantage«mangez!mangez!
carmoij’aidéjàmangé»etcen’étaitpasvrai.Ilyavaitdesjoursoùelle
nemangeaitpasdutoutcaronétaitnombreuxetiln’yavaitpasassez
pourtoutlemonde.Sonpain,lemorceauquiluicorrespondait,jeme
souviens qu’elle le mettait sur sa robe et elle le distribuait progres-
sivementetéquitablementaufuretàmesurequechacunterminaitsa
portion…Etbiensûr,nepasavoireuunealimentationconvenable,ne
pasavoirétébientraitée,nepasavoirbénéficiédelatendressedu
couple parce qu’ils passaient leur temps à se disputer… Tout cela
expliquecettesouffrance,etenpartielamienne,carj’étaisl’aîné.J’ai
toutvuetenplus,j’étaislemoinsconformiste.
Lelecteuraural’occasiondevérifiercetteaffirmation.Imaginons,à
lamanièredequelquescartespostalesinteractives,lesformesde
cesconflitsquotidiens:sedisputerdanscesespacestellement
exigus,sanslamoindreintimité.Onimagineleretentissementdes
crisredondants,àrépétition,parfoisleregardfixe,silencieuxet
impuissantdesenfants.Onimagineuneatmosphère,uneambian-
ce,labrutalitédesmots,uneagitation…
Manuelfaitleconstatd’unlienévidentquilelieàsamèrepardes
traitsdecaractère:
Mamère,endépitd’avoirétéanalphabèteetden’avoirjamaisassistéà
desréunionsàcaractèresocialquiluiauraientpermisdes’ouvrir,avait
comme un esprit de lutte. Contrairement à mon père, elle avait de
l’amour-propre,ellenesupportaitpasunesériedechoses…encela,je
lui ressemble beaucoup. C’était elle qui, par exemple, revendiquait
auprèsdel’employeuruneaugmentationsalariale,pasmonpère.Cequi
estsûr,c’estquemamèreétaitquelqu’undegauche,elleétaitanticléri-

23Jecomprendsl’hommaged’unfilsàsamère,maisjen’iraispasjusqu’àdirequ’il
s’agitd’uneexception.Ilyeuténormémentdemèresetdepères«héroïques».
Ainsi,magrand-mèrematernelle,GumersindaPerezDiezavécuaussiunevie
extrêmementdure.Elles’éteindraaprèstrenteansdemaladieinvalidante.Un
seulexempledesouffranceextrême,surlesterresdeGetino,danscevillage
suspendusurunversantdemontagnedeLeón,lafamineétaittellependantla
guerre,qu’enpleinhiver,elletentaseuledesefaireavorteràl’abridesregards
dansunruisseauauxeauxglacées.Ellen’yparviendrapaspuisqu’unepetitefille
naîtraquelquesmoisplustard.
30
Sur les traces des ancêtres…
cale:l’église,lescurés,elles’enfoutait.Ellevoyaitunprêtre,c’était
commesiellevoyaitlediable.Ils’agissaitsansdoutedel’héritagerépu-
blicaindesafamille,desonfrèreManuel[Manolitoelcomandante]…et
puis,avectoutcequis’étaitpassépendantlaguerrecivile!
Ondevine–avecunteltempérament–lemaldevivre,avoireuà
supporter toute sa vie tant de ressentiment, tant d’injustices.
J’évoquerai plus loin l’expérience de l’émigration du couple à
Barceloneouencorelarelationdesgrands-parentsaveclespetits-
enfants.JerefermecettepageconsacréeàBaldomeraensepen-
chantsurlecrépusculedesavie.
Noussommesen1991,mamèreaquatre-vingt-huitans.Ellesetrouve
danslamaisondesafilleÁngeles.Elleestclouéeaulitsuiteàune
thrombose.Laplupartdesenfantssontprésents.C’étaitl’avant-dernière
foisquejelavoyais.C’estfoucequ’elleavaitchangé.Certes,quand
j’étaisenfant,parfoisjel’entendaischanter.Puis,cenefutplusjamaisle
cas.Etvoilàquejelavoischanteretrire.Ellechantaitdesrefrainsde
chansonsdesontempsavecunemémoiresurprenanteetletoutavec
unetrèsbonnecoordination.Desrefrainsquejen’avaisjamaisentendus.
Elleracontaitdesblaguesàrépétition,desblaguespiquantesqu’elle
n’auraitjamaisoséraconterdutempsdemonenfance.Nousétionstous
mortsderireetstupéfaitsenmêmetemps,tellementcelanousappa-
raissaitinvraisemblable.
Quelsentimentdeliberté,dedélivrance,debonheurintensecette
femmevenait-elledevivrepourbraverlesinterditsd’uneépoque
révolue,pourl’espaced’uninstant,s’affranchirdesaconditionde
misérable,defemmedupeuple!Undernierrécitald’art,deliberté,
d’audace…commeunbrasd’honneuràsamaladiequilavisseirré-
médiablementàsonlitenattendantlamortproche,commeun
pieddenezàsondestintropsouventtragique.Commeunmagi-
cienquisortlelapindesonchapeau,elleasusurprendreses
prochesparunbeaufeud’artifice,c’étaitsonchantducygne.Elle
meurtàl’âgedequatre-vingt-neufans.
Àl’imagedesonpère,lapetite-filleEspérancegarderaunsouvenir
chaleureuxdesagrand-mèreBaldomera:poursagentillesse,pour
satendresse,poursontempéramentetsamanièredes’opposerà
sonfilsafindelaprotégerdesoncourroux.Ellegardetoujours
dansuntiroircettecouvertureartisanale,tricotéedesesmains,
offerteàl’occasiondesonmariage.
31
La vie en Espagne… avant l’émigration

3. Manuel Ramirez Reina
ManuelRamirezReinafutlepèredeManuel.Celui-cinousfaitun
premierportraitpeuflatteurdesonpère:
Monpèreacinqansquandmeurtmongrand-pèresurnomméElCocorin.
Privé de la présence paternelle, il sera dorloté par les femmes qui
l’entourent,enparticuliersessœurs.Ilesttrèsmalélevé.Peut-êtreque
samèren’apassus’affirmersuffisamment,instaurerlaloietleslimites.
Adultecélibataire,ilbuvaitbeaucoup.Unepartiedesesgainsétait
consacréeàlaboisson.Maisàpartirdumariageetdesresponsa-
bilitésfamiliales,ilcontrôlasaconsommationd’alcool,aupointde
secontenterdequelquessortiespériodiques.Iln’asemble-t-ilpas
sombrédansl’alcoolisme,aidéencelaparladistanceentreles
bistrotsetl’emplacementdutroupeaudontilavaitlagarde.
Ilfuttoujourspauvre.Cetravailleurmanuelsansqualificationne
possédaitpourainsidireaucunbien.Unbracero,commeilsdisent
desposeídodesustierras(unsansterre).
Ilnefréquentajamaisl’écoleetilrestaanalphabète.Sonfilslui
reprochaavechargnesonattitude:
Ilétaitcontretousceuxquisavaientlire:ildisaitqueceluiquisavait,qui
accédaitàlaconnaissance,étaitpoursuiviparlajustice,parlegouverne-
ment. Alors, lui, il ne s’impliquait en rien, il ne s’intéressait pas à la
24politique.Lireetécrirenel’intéressaientpas.Ilétaitspécial!
Neperdonscependantpasdevuelecontextehistoriquedel’épo-
que.Lapériodedelaguerrecivileetdel’après-guerrefuteffrayan-
te,lerégimedelaterreuramarquélesesprits,parfoispendantdes
décennies, engendrant des peurs irrationnelles. Le souvenir du
brillant autodidacte: l’oncle Manolito, commandante de la zona

24 Cette méfiance de tous les instants vis-à-vis du savoir, de l’érudition –
indépendammentdelapersonnalitédel’intéresséouducontextesociopolitique
del’époque–dansquellemesureneserait-ellepasliéeàunhabitusruralprenant
sesdistancesvis-à-visdelaconnaissanceetdel’instruction:inRemyJean,Voyé
Liliane,ServaisÉmile;Produireoureproduire?Unesociologiedelaviequotidienne,
tome1,Bruxelles,Vieouvrière,1978,p.332.
32
Sur les traces des ancêtres…
roja,n’était-ilpaslàpourconfortersescroyancesdemisérable,
astreintàsurvivreparmilessiens.Sonobscurantismeàluin’était-il
pasnourri,involontairement,parceluidurégime?Surfondde
guerre civile et de répression, ne s’était-il pas cadenassé aux
équations:«ignorance=protection»car«savoir=danger»?
Manuel perçoit des qualités chez son père, mais les reproches
prennentledessus.Parmiceux-ci,soncaractèrepeureuxetson
attitudeautravail:
Peureuxcarquandilsepassaitquelquechose,c’étaitmamèrequidevait
résoudre les problèmes. N’importe quels problèmes: de papiers, de
naissance d’un enfant, de maladie d’un membre de la famille, de
demanded’augmentationsalariale…ilétaituntrouillard.Ilrestaitdans
soncoin.C’étaitmamèrequiallaitaufront.Enrevanche,quandtu
l’entendaisparler,tuauraisditqu’ils’affirmaitdevanttoutlemonde.
Pourtant, c’était tout à fait le contraire. Il se dégonflait. Dans ces
domaines,c’étaituncouarddepremièrecatégorie.
Parcontre,autravail,c’étaitplutôtlecontraire.Ilétait,semble-t-il,
reconnu et valorisé par les gens comme un travailleur «hors
norme».Selonsonfils,ilétaitd’ailleursunexpertenmatièred’éle-
vage,une«éminence»,pourreprendresonvocabulaire.Pource
quitoucheautravaildansl’agriculture,auchamp,ilétaitmême
zélé:
Iltravaillaitcommeunebête.Ildevaitêtrelemeilleur,s’ilfallaitcreuser
aupiedd’unolivier,celuiquiparcouraitleplusd’oliviers,c’étaitlui.S’il
fallaitfaucherencompagnied’autrespaysans,ildevaitêtredevant.
Comme si «l’analphabète rétrograde» avait trouvé son espace
d’excellence,unlieuoùilseraitchefdefile,commed’autress’épui-
sent pour être premiers de leur promotion. Toutefois, son fils
gardesonespritcritique:
Iltravaillaitdur,maissanspenser,carilauraitpuréfléchir.Iln’étaitpas
nécessaire d’avoir étudié pour manifester un peu de psychologie. Il
aurait pu se dire qu’il n’était pas indispensable de faire plus que le
nécessaire.Cetteobstinationàvouloirtoujoursêtredevant[...].
Unefoisdeplus,toutencomprenantl’agacementdesonfils,je
plaidepourl’indulgence,nes’agit-ilpasd’uneaffirmationidenti-
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La vie en Espagne… avant l’émigration

taire?Uneidentitéfière,socialementvalorisée,quifaitprovisoire-
mentcontrepoidsàl’imagedel’ivrogneoudupeureux.Dequoi
l’aideràportersacroix,àsupportersaconditionhumaine.
Leressentimentdufilsvis-à-visdesonpèresecomprendmieuxà
partirdecerécit:
Àunmomentdonné,on[notrefamille]aeul’occasiondevivrevraiment
àl’aise.Vusesqualitésprofessionnelles,ilfutunjourpromuramadan,
sortedecontremaîtreresponsabledequatreoucinqgrandstroupeaux
demoutonsetdechèvres.Bref,ilauraitainsiputirerpartidelaproduc-
tiondelaine,delait,delanaissancedesagneaux,deschevreaux…;
autantd’avantagesquiseseraientajoutésàsonsalairefixe.Toutcela
signifiaitvraimentlasortiedelamisère.Mais,voilà!Ils’estmisàboire.
Profitantdesesescalesauvillage,deuxjourspar-ci,deuxjourspar-là…
etbienentendu,ilyavaitdesmouchardsetlepatronfinitpars’en
rendrecompte.Ilfutlicencié.Onaétéruiné,àtelpointqu’ilnetrouvait
plusdetravailcomptetenudesaréputation.Onadûvivredansla
natureendessousd’unarbre.C’étaitledésespoir,lagalère.Heureu-
sement,ilafinipartrouverdutravailcommeberger,ensedéplaçant
suffisammentloin,par-delàlevillagedeCantillana.
Nous aurons l’occasion de revenir plus loin sur d’autres événe-
mentsainsiquesurlesrelationstenduesentrelepèreetlefils
Ramirez.
Celui-ci vit en son père un excellent professionnel dans son
domainedecompétence,unhommed’unecertaine«droiture»,
maisaussiquelqu’und’uneintransigeanterigidité.
Aveclepoidsdesannées,cethommechangera,telunmutant.Le
25troisièmeâgeluiirasibien.Pèreetfilstrouverontparfois leche-
mindudialoguesereinetdel’écoutemutuelle.Nousleverrons,le
grand-pèrequ’ilseraneressembleraenrienaupèrequ’ilfut.Dé-
pouillezunhommedesamisère,ilpeutchanger.Ilmourraàl’âge
dequatre-vingt-huitansdansunhôpitaldeBarcelone.Lecouple
vécutlesdernièresannéesdeleurviechezleurfilleaînéeÁngeles.

25Endehorsdespériodesdevacances,ils n’eurent pas l’occasion de se voir
beaucoupdèslorsquelepèreémigraencompagniedesesautresenfantsà
Barcelone,tandisquelefilspritlechemindel’exilenBelgique.
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