Pour une théorie du sujet-limite

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296282513
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PO'UR UNE THÉORIE DU SUJET-LIMITE L'originaire et le trauma

Psychanalyse et civilisations Collection dirigée par Jean Nadal L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Déjà parus:
Rêve de Corps, Corps du Langage, par J. Nadal, M. Pierrakos, M.F. Lecomte-Emond, A. Ramirez, R. Vintraud, N. Zulli, M. Dabbah. Oralité et Violence, par K. Nassikas. Emprise et Liberté, par J. Nadal, N. Rand et M. Torok, A. Eiguer, R. Major, R. Dadoun, M.F. Lecomte-Emond, H. Ramirez. La pensée et le trauma, par M. Bertrand. Mot d'esprit, inconscient et événement, par M. Kohn. La diagonale du suicidaire, par S. Olindo-Weber. Journal d'une anorexie, par K. Nassikas. Le soleil aveugle, par C. Sandori. Ferenczi et l'école hongroise de psychanalyse, par E. Brabant. Les fantômes de l'âme, par CI. Nachin. Psychanalyse en Russie, par M. Bertrand. Freud et le sonore, par E. Lecourt.

A paraître:
Ferenczi, patient et psychanalyste, Collectif dirigé par M. Bertrand. La métaphore en psychanalyse, par S. Pestureau. Le cadre de l'analyse, Collectif. De l'expérience musicale. Résonance psychanalytique, par E. Lecourt. Culture et Paranoïa, à propos du cas Schreber, Collectif dirigé par Prado de Oliveira. Langue arabe, corps et inconscient, collectif dirigé par H. Bendahman.

1994 ISBN: 2-7384-2147-4

@ L'Hannattan,

v. MAZERAN

- S. OLINDO- WEBER

POUR UNE THÉORIE DU SUJET-LIMITE L'originaire et le trauma
Préface de Jean Nadal

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

SOMMAIRE

I - LE SUJET-LIMITE
1. Approche clinique 2. Métapsychologiedu Sujet-limite 3. J. S. 4. Approche thérapeutique II - T~AUMATISME PSYCHIQUE ET NEVROSE TRAUMATIQUE 1. Statut de l'événement

Il

16 20 27 34

37 39

2. Lestracesoriginaires
3. Trace et langage 4. Protocole

43
45 47
51 51 56 61 67 72 72 77 78 79 81

.

III

-

CLIO: Une névrose traumatique infantile

1. Modèle: les désastres de la guerre ................................. 2. CLIO............................................................................... 3. Analyse structurale des rêves.......................................... 4. Le lexique du trauma ...................................................... 5. Interprétation de l'activité onirique ................................ rythmes et espaces....................................................

l'espace-écran... .

...........

..

..................

la pulsion dans le trauma.......................................... Remémoration et symptôme. ....... le temps de la peur ............

IV - L'HYPOSTASE DU TRAIT: Schéma de la névrose traumatique originaire
1. Grand-mère et l'hypostase

87
89
5

L'activité des traces et la répétition Traces et identification à l'agresseur L'identification à l'agresseur L'hypostase et le transitionnel 2. Hantise du signifiant Le baobab

879 95 97 100 103 103

3. La névrose traumatique originaire Névrose? CLIO: analyse structurale des rêves (suite)

113 113 116

v - FIGURES DU SYMPTOME : Suicide et
somatisation ..
123 125 125 128
129

1.Premières défenses et relation addictive L'archai.que La relation addictive
Le Ii en .. . . .. .. .. ... .. .. .. ... .. .. . . .. .. ... .. .... .. ... .. .. .. .. .. .. . .. .. .. .. ... .

Le bébé au chat
2. Le Iien tri bal ................................................................... Lien tribal et réaction suicidaire............................... Lien tribal et identification .................................. Lien tribal et triangulation: ..................................... Monoparentalité et suicide ...... Deux familles atridiennes ............ Le tiers intrus et la formule suicidaire.................

131 136 136 139 142 142 144 148 150 150

3.Primitive du lien: la réaction somatique La défense par le doute

POST-FACE:

singulières~du corps

SOMATISER:

Les paroles
161
163

(Entretien avec le Journal des Psychologues) 6

PRÉFACE
Fragiles, en danger, sur le bord de la dépression, se faisant violence dans des passages à l'acte automutilatoires, suicidaires, ou se mettant en danger dans des éclosions somatiques souvent lourdes, en perpétuelle tension, ces pathologies limites réagissent de façon les plus diverses, contradictoires, paradoxales. Elles ont attiré l'attention depuis quelques décennies, des psychiatres et psychanalystes; elles déroutent le médecin généraliste, le psychologue, alertent les travailleurs sociaux et, sur une autre extrémité du champ social, provoquent l'institution judiciaire (acte délictueux et pervers, délinquance, violence, agression sexuelle, toxicomanie). En quelques années les pathologies limites ont pris la place que tenaient les hystériques du temps de Bernheim, Charcot et Freud. Par les pressions transférentielles, la plupart du temps intenses, que ces patients exercent, ils nous ont conduits, en nous touchant au vif, à revoir nos modèles théoriques, les modes de prise en charge, à modifier le dispositif analytique, la théorie de la pratique. Ainsi, ridée de cure type est mise à mal. Elle nécessiterait à elle seule un débat, non seulement au niveau des indications, mais aussi dans le rapport que l'idéologie d'une organisation qui se veut être une institution entretient avec l'idéalité : une sorte d'esthétique psyschanalytique, l'analyse pour l'analyse. Les incidences contre-transférentielles, on le voit, n'affectent pas uniquement la dynamique relationnelle commune à toute prise en charge, mais la nosologie elle-même que l'on ne peut séparer d'un champ culturel, de l'histoire d'une société, des valeurs, de l'éthique. Ce contre-transfert sur la théorie a un impact direct sur nos modèles de représentation du normal et du pathologique et les "étiquettes". Le cas Schreber n'en est-il pas une illustration? Et n'est-il pas avec Rousseau (cf Fous de Rousseau par C. Wacjman, L'Harmattan, 1992) un révélateur des différents points de vues qui divisent des générations de psychiatres et de psychanalystes? D'une manière générale, la psychiatrie influencée ou non par la psychanalyse se divise entre: les tenants de la pathologie limite à la frontière de la schizophrénie et de la psychose; ceux qui se réfèrent à ridée d'un fonctionnement mental spécifique, couvrant la diversité des "états-limites", à différencier de la névrose et de la psychose et qui ne soit pas une forme de passage; ceux qui trouvent leur compte dans le

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modèle névrotique élargi à la dépression, à la perversion voire à la marginalisation sociale. Les recherches de Vincent Mazeran et Silvana Olindo-Weber rompent avec cette manière de penser la question de la névrose, de la limite et reposent la question du sujet. Ce positionnement théorico-clinique trouve sa légitimité aussi dans l'évolution des conceptions. En effet en France, les années 70 ont donné lieu sous l'impulsion de G. Bergeret à de nombreuses recherches et publications. Il a fallu attendre 79 pour que les travaux de O. Kernberg soient traduits. Le coup d'envoi étaient dès lors donné et la "bible" de la psychiatrie américaine le DSM III. r. a consacré le "borderline" en tant qu'entité et se promet de faire encore mieux avec son D.S.M. IV ! L'enjeu est de taille. Théorisation via O. Kernberg bien cadrée voire "au carré", sorte de quadrature du cercle empruntant autant à l'egopsychologie qu'à une conception réductionniste de la relation d'objet point de vue que je partage avec A. Green - offensive des champions de la théorie" biochimique de la dépression, arrivée en force des approches cognitivistes, comportementalistes, mais aussi retour et engouement "sidérant" pour les rejetons de l'hypnose, autant donc de raisons pour que les psychanalystes se positionnent, affinent la métapsychologie, repensent le dispositif... ne s'enferment pas dans leurs certitudes. D'où aussi la nécessité - au-delà de ce puzzle de conduites, d'attitudes, de comportements, de symptômes, de renversements pulsionnels et d'affects - d'une mise en ordre se traduisant dans un modèle très cadré pour les uns et d'une mise en sens pour d'autres. C'est dans cette dernière perspective que se situent notamment les travaux de Vincent Mazeran et Silvana Olindo-Weber. C'est dire que j'ai accueilli avec beaucoup de plaisir cet ouvrage qui complète leurs publications communes antérieures et plus précisément dans cette même collection, La diagonale du suicidaire de Silvana OlindoWeber. Une idée forte domine leur perspective clinique: l'hétérogénéité actuelle de la théorie des états-limites recouvre en fait plusieurs pathologies qu'il convient de mieux différencier. Pour ce faire il ne s'agit pas de revisiter les concepts mais de les examiner, les expérimenter dans tous les sens et juger de leur efficacité, de leur fiabilité, d'en proposer de nouveaux et cela en procédant comme le fit Freud en faisant appel aux modèles théoriques des autres sciences: - Au physicien pour penser l'instable et proposer un modèle qui ne se limite pas au système stable afin de mieux rendre compte de la mobilité réactive disproportionnée; d'où la nécessité d'intégrer la notion de "seuil" dont le repérage est déterminant dans le suivi de ses patients.

- Et toujours dans cette même perspective anthropologique 8

avoir

recours -pour comprendre le suicide réactionnel - aux travaux de L.V. Thomas à propos du rôle du lien tribal dans la' constitution de la "personnalité composite" africaine où règne un "pluralisme cohérent". Celui-ci tient, en effet, une fonction économico-dynamique essentielle: maintenir un registre archaïque scellant l'appartenance à une communauté, dans laquelle la logique de complémentarité prend le pas sur celle de l'individuation et fait la part belle à une "appartenance commune dans une inclusion floue, non reconnue mais très effi-

cace".
Le point de départ de leur réflexion est donc de spécifier l'économie psychique afférente à une forme de pathologie excluant le versant psychotique pour deux raisons majeures: l'absence de forclusion; un clivage du moi qui ne tient pas "face à l'autoplastie du psychisme érigé en système de défense". Cette économie psychique particulière est celle du "sujet-limite", proposition que l'on pourrait aussi prolonger en considérant qu'il s'agit d'un sujet qui tient une position limite. La limite n'est pas considéré comme une frontière mais bien comme un référent économico-dynamique et topique. Dans cette perspective le modèle théorico Kleinien de "position" me semble-t-il - auquel on a déjà eu recours pour éclairer la problématique du narcissisme, s'oppose certes aux concepts d'état et de structure, mais évite surtout de figer la clinique psychanalytique dans une nosologie qui ne tienne pas compte d'une variable fondatrice, celle de changement, de mouvance, de circularité, comme le propose F. Varela au niveau de la biologie, reprenant le théorème de GOdel, et d'instabilité. L'instable "n'est pas l'échec du fonctionnement stable" mais une manière de gérer les investissements/désinvestissements, les déplacements, qe tenir des positions différentes, voire d'expérimenter les contraires, ce qui se traduit chez le sujet-limite par les doubles retournements mais aussi par la mise en œuvre de paires pulsionnelles ou de réactions cataclysmiques. Il s'agit donc, ainsi que nous y invite aussi A. Green, de concevoir la limite comme un concept et de repenser entièrement le modèle névrotique, en différenciant modèle névrotique stable du modèle névrotique instable. Concevoir un système dynamique instable nécessitant d'intégrer le modèle du physicien, un mixte de périodicité et d'apériodicité, d'aléatoire dans des moments qui eux ne le sont pas. Vincent Mazeran et Silvana Olindo-Weber, nous proposent ni plus ni moins un remaniement complet de notre représentation du fonctionnement psychique que la pluralité des pathologies limites nous impose. Se forger une modélisation, dans laquelle la névrose instable apparaît comme une réactivation apparemment disproportionnée, s'inscrivant sur un désordre initial, originaire. 9

Le sujet-limite se positionne à la limite de la turbulence de l'originaire, quitte à être aspiré, le seuil une fois franchi, par le caractère chaotique des structures initiales. La reprise du modèle traumatique autorise alors à considérer la névrose instable, comme une névrose traumatique originaire dont les points de rupture pourront être appréhendés grâce à l'émergence d'un signifiant "erratique". Cette conception présuppose l'existence de deux sortes de refoulement: l'un irrémédiablement a-topique qui reste indéchiffrable; l'autre contemporain du montage des instances et de l'intériorisation (du rapport de dedans/dehors) est susceptible de refaire surface, de faire sens. C'est effectivement la position de Ferenczi que reprennent les auteurs et qui n'entendent pas limiter l'originaire à la psychose, voie tracée par A. Aulagnier. Leur démarche clinique ne s'appuie pas sur une "vignette", mais sur de solides et rigoureuses observations. Quant aux psychanalystes qui avaient mis aux oubliettes le rêve et plus précisément l'importance du processus onirique dans la cure en perdant de vue l'intérêt qu'il présente dans l'approfondissement de la métapsychologie et l'étayage de la pratique, peut-être, trouveront-ils, un grand intérêt dans l'analyse structurale de sept cents rêves, dessinant en outre une ligne théorique quant à la problématique de la destructivité mais aussi elle de la créativité, de l'inventivité nécessaire pour laisser éclore - dans la transitionnalité -le sens qui circule. Vincent Mazeran et Silvana Olindo-Weber nous proposent ici une approche très personnelle, originale et stimulante. Les remises en question constructives et très étayées du corpus théorique en dehors de querelles d'écoles et du psittacisme ambiant, le tout écrit dans une langue claire, font de Pour une théorie du Sujet-Limite, un ouvrage qui va compter dans l'approfondissement de ces pathologies. Jean Nadal

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I. LE SUJET-LIMITE

I. LE SUJET-LIMITE:
(Conférence du 6/06/92 au XXIe Journées nationales de la Psychiatrie Privée sur les Etats-limites)

Approche clinique, métapsychologique et thérapeutique:
L'acception générique du terme Etats-limites n'a pas encore réussi à se dégager du flou initial qui enrobe tout essai de définition conceptuelle dans le champ de la psychopathologie. On en vient à penser que I'hétérogénéité actuelle de la théorie des Etats-Limites recouvre en fait plusieurs pathologies qu'il serait fécond de mieux différencier. Nous proposons, dans un premier temps, de faire la description clinique d'une forme de, pathologie qui, sur plusieurs points, recoupe un certain nombre d'observations présentées par les auteurs comme des états-limites, mais qui, néanmoins, ne correspond pas à une économie psychique assimilable à celle des états-limites en l'état actuel de leur théorisation. Cette forme de pathologie, nous la faisons correspondre à une posi13

tion subjective spécifique: le SUJET-LIMITE. Nous aborderons ensuite, dans un deuxième temps, l'aspect proprement métapsychologique qui montrera que cettepathologie s'organise autour d'un défaut de différenciation des catégories topiques dedans/dehors. Il faut, en conséquence, la définir comme une pathologie de l'originaire. Et enfin, dans un troisième temps, nous essayerons de faire une approche rapide de l'aspect thérapeutique. Mais au préalable, pourquoi ce choix d'une nouvelle "étiquette"? Pourquoi donc l'appeler: SUJET-LIMITE? Lorsqu'on cible une élaboration théorique sur les temps archaïques de la relation humaine au monde, il n'est pas rare de tomber dans l'ineffable, comme si l'ante-verbal était hors-langage, ou d'une autre espèce de langage, espèce animale sensorio-affective sans plus. Autant prétendre que l'ante-verbal serait inhumain. On comprend la position ici défendue: il n'est d'humain que de langage, à quelque niveau que ce soit. Employer le terme de sujet, c'est d'emblée mettre l'accent sur le fait qu'un individu est porteur d'une parole qui le détermine comme sujet. C'est comme être-parlant que tout un chacun trouve sa place dans la communauté. C'est comme être-parlant qu'il vient nous consulter pour une souffrance qu'il ne supporte pas et qu'il ne comprend pas. Mais dès lors qu'il parle, le sujet est déterminé par le discours qu'il tient, avec cette précision, toutefois, que le discours lui échappe puisqu'il est lui même effet du discours, c'est-à-dire: "C'est en parlant que (je) ma parole me constitue comme sujet". Donc l'emploi du terme de sujet met l'accent sur ce point important que le sujet est une instance d'énonciation; ce que ne sont pas les autres instances. Pourquoi ensuite le terme de limite? Ce terme n'est pas à concevoir dans son aspect formel de frontière, mais comme un référent essentiel topique, dynamique et économique. Les différents exposés de nos invités, physicien et mathématicien, nous ont montré que la fonction limite est bien cet opérateur conceptuel indispensable à toute topologie du sujet. Le concept de limite, véritable organisateur des variables, n'est pas à entendre comme simple délimitation de tel ou tel objet, mais comme fonction différentielle de base permettant les attributions et l'organisation des perceptions (disons du vécu per14

ceptif). Cette fonction limite, en tant qu'ordre du discontinu, instaure le champ du séparable avant Inême qu'y figurent les éléments de la séparation. Elle préexiste donc au repérage du sujet et de l'objet. La première configuration de son fonctionnement, c'est la mise en place d'une topique distinctive du dedans/dehors, entraînant, par cette double polarité, la fin d'un système autoréférentiel (hallucinatoire) et l'inscription d'une base logique à partir de laquelle toute séparation va devenir signifiante. Tout ce processus de différenciation, de distanciation, d'organisation, et d'instauration du champ d'application de la loi, avec introduction progressive d'une chaîne phonématique codifiée,. ne se met en place que par la complicité pennissive et affectueuse de l'autre (la mère ou ce qui en tient lieu). C'est dire que ce processus n'est pas acquis d'emblée, il est culturellement reçu, et s'ordonne autour de la communication, consciente ou inconsciente, qui lui donne sens par là même. L'instauration de la relation à la mère, à l'autre, à la fois suffisamment solide et suffisamment lâche, est ici, pour les toutpetits, détenninante. On peut déjà entrevoir les distorsions, les défaillances, les ratages de ce moment essentiel, qui laisseront par la suite des traces indélébiles. Nous savons tous qu'il est des mises au monde qui sont l'équivalent d'une mise à mort, de règlements de compte, et cela en toute bonne foi. Nous savons tous que l'enfant, que le corps de l'enfant à sa naissance, peut devenir, dans certaines circonstances, l'otage du fantasme parental, à un moment où le traitement psychique des projections est tout employé à des repérages topiques et encore inapte à véhiculer des contenus représentatifs. Pris massivement dans ce fantasme projeté sur lui, il se trouve ainsi placé sous l'emprise d'une pensée totalitaire qui tend à définir pour lui les paramètres de la réalité en fonction d'un désir auquel il ne peut se soustraire. Ainsi, c'est dans le cadre d'une réalité où règne la toute-puissance projective parentale que le tout petit enfant aura à construire sa propre réalité psychique. C'est donc placé à la frontière de deux réalités ambiguës où s'indique mais où s'abolit aussitôt la différence qui nonnalement le constitue comme être singulier, qu'il aura à trouver ses propres marques et qu'il aura à se définir comme sujet. Notre hypothèse de départ repose donc sur le principe qu'une distorsion systématique du régime des communications,

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dans lequell 'un des parents se défend sur le mode de l'identification projective, vient déstabiliser le repérage topique de l'enfant au niveau de la réalité. Loin d'être psychotique, le Sujet-limite reste ancré dans la réalité, et fait de cet accrochage à la réalité sa modalité défensive devant toute menace d'anéantissement psychique.

1. Approche clinique
D'abord, comment se présente-t-il ? Disons que c'est quelqu'un qui, dès la première rencontre, réduit les distances affectives. Il laisse rarement indifférent le thérapeute qui, dès les premiers instants, se trouve pris dans une évaluation précise et rapide de ses qualités d'écoute. S'il expose sa souffrance, il ne le fait qu'en appréciant en même temps les possibilités d'accommodation de son interlocuteur. Il n'est pas provocateur, même si par la suite, vous ayant une fois choisi, il teste régulièrement les limites de votre patience et de votre présence. Il suffit pour cela de rappeler le cas de Jehanne, cette patiente, psoriasique, dont l'évocation du parcours analytique et surtout de son histoire, a servi de support (avec d'autres bien sûr) à la réalisation de notre travail commun: Les déclinaisons du corps (1). Jehanne a, durant trois ans, minuté le temps de chacune de ses séances, qui avaient pris la [onnc d'un réquisitoire systématique. Sa revendication portait essenticl1ement sur la pratique et l'observance de la règle analytique, à savoir: la ponctualité, l'écoute, le temps des séances. Que faisait-elle? En fait, Jehanne revendiquait le droit de revendiquer. Il ne s'agissait pas tant de lui tenir lieu de limite, d'être son conteneur, que de lui permettre, par cette contestation de négocier ses propres limites et sa place. Tout le travail analytique a consisté, dans ce cas, non pas tant à laisser le jeu associatif des mots venir libérer une parole entravée par quelque interdit conflictuel, que de l'autoriser, dans le cadre temporo-spatial de la séance d'analyse, à vérifier, contrôler la réalité pour y repérer sa place de sujet; car vérifier la réalité est un axe dynamique essentiel du Sujet-limite; ce qui
(1) V. Mazeran - S. Olindo-Weber, pectives, Marseille, 1989. Les déclinaisons du corps, Hommes et pers-

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explique que tous ses symptômes soient caractérisés par un déplacement vers l'externe. Par exemple, l'angoisse, toujours présente, est plus proche du qui-vive devant un danger extérieur imminent que de l'angoisse diffuse du névrosé classique. C'est de l'extérieur, de l'autre, que va venir le danger. C'est la peur de l'intrusion plutôt que celle du débordement pulsionnel. On comprend ainsi la facilité avec laquelle le Sujet-limite est à l'affût des réactions de l'autre qu'il interprète, soit comme<rejetantes, soit comme intrusives, mais rarement à une juste distance. Cependant, il faut nuancer cette tendance interprétative par une égale tendance au doute. Aussitôt exprimée, toute interprétation est critiquée par un doute, ce qui la différencie de l'attitude paranoïaque. Ni adhésif, ni schizoïde, il se différencie essentiellement par une rapidité et une ampleur de réaction tout à fait disproportionnée au motif qui la provoque. "Vous êtes un vieux con!" s'écrie telle autre, tout en balayant de sa main les objets placés sur notre bureau pour s'effondrer aussitôt, suppliant de ne pas l'abandonner. Cette autre patiente, déjà citée, que nous avons appelée Jehanne, fait une syncope avec coma, nécessitant une hospitalisation d'urgence, et qui restera inexpliquée pour les réanimateurs. Et cela à la suite d'un incident survenu au cours d'une séance, que nous avons appelé "l'épisode du livre ouvert", incident qu'elle a vécu comme une véritable catastrophe anéantissante. Ces individus sont ceux-là mêmes qui font douter le plus souvent du premier diagnostic. A l'évidence, il ne s'agit pas de psychotiques, même si par moments, devant une réalité trop menaçante, ces sujets s'en protègent par le recours à des défenses déréalisantes. Face à cette symptomatologie quelque peu déroutante où l'ambiguïté, voire l'ambivalence des attitudes peut dominer le tableau clinique, le premier réflexe est de ranger ces patients parmi les hystériques. En effet, les symptômes de type fonctionnel ne manquent jamais. On évoque souvent une structure phobique, car la peur, avec son cortège d'anxiété, d'inquiétude, est toujours présente. De plus, les traits obsessionnels font également partie de l'expression clinique, notamment la tendance à la rationalisation et au doute. Bref, ce que l'on rencontre, c'est un polymorphisme symptomatique. 17

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