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Production et revendications d'identités

De
278 pages
Le thème de l'identité se situe "non seulement à un carrefour mais à plusieurs. Il intéresse pratiquement toutes les disciplines" (Claude Lévi-Strauss). Cet ouvrage propose une analyse de cette notion à travers des disciplines variées afin de mieux cerner ce qu'est l'identité pour et en soi, en mettant en lumière différentes productions et revendications de cette dernière.
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AVANT-PROPOS
Cet ouvrage collectif vient prolonger une journée d’étude de jeunes chercheurs qui s’est déroulée le 15 octobre 2008 à la Maison Interuniversitaire des Sciences de l’Homme d’Alsace (MISHA), dans le cadre du Centre de Recherche et d’Etude en Sciences Sociales (CRESS, EA 1334) de l’Université de Strasbourg, et avec le soutien de l’Ecole Doctorale des Humanités, institutions que nous souhaitons toutes deux remercier pour avoir rendu possible la manifestation. Celle-ci, intitulée « Revendication et production d’identités : regards croisés », a rassemblé des doctorants et docteurs en sociologie, et plus largement en sciences humaines et sociales (ethnologie, sciences de l’information et de la communication, science politique…), membres du CRESS bien sûr, mais aussi venus d’autres horizons et d’autres Universités (Metz et Montpellier 1 en particulier), favorisant des échanges ouverts à partir des recherches qu’ils mènent, autour d’une thématique d’ampleur, mais aussi plurielle, comme celle des identités, et l’on ne peut que se féliciter des riches débats auxquels la journée a donné lieu. Ceci a été pour nous un encouragement à en « matérialiser » les apports à travers la réalisation de ce livre, qui ne constitue pas simplement des actes « bruts » des communications orales, mais présente une cohésion d’ensemble dans les interrogations menées et leurs déclinaisons. Il peut à ce titre prétendre à une portée démonstrative assurée tant pour des étudiants et chercheurs spécialistes des terrains et des problématiques abordés que pour un lecteur curieux d’en apprendre davantage sur des questions régulièrement d’actualité et invitant à une mise à distance analytique. Nous souhaitons remercier les contributeurs qui nous ont suivis dans cette démarche, et ont repris leurs textes en ce sens. C’est aussi l’occasion de saluer l’ensemble des participants, collègues et étudiants, qui nous ont fait le plaisir de prendre part à la journée d’étude et sans qui les discussions n’auraient pas été aussi productives. Que Maurice Blanc et JeanYves Causer soient en particulier remerciés pour l’animation des sessions qu’ils ont bien voulu assurer, et leur soutien à ce projet,

qui prend directement place dans les thématiques de développement du CRESS, en croisant les trois axes de recherche du laboratoire : Espace social, territoire et environnement, d’abord, mais aussi Dynamiques et changements sociaux, populations et migrations, ainsi que Dynamiques professionnelles, travail et santé. On voudrait y voir un signe de la démarche qui nous anime, celle d’associer pleinement, dans la formation à et par la recherche, les doctorants et docteurs, autour des enseignantschercheurs, dans des initiatives collectives, et emportant une dimension de collaborations inter-disciplinaires, le CRESS ayant vocation depuis son origine à constituer un lieu d’échanges entre sociologues, ethnologues et démographes, et au-delà (STAPS, géographie, urbanisme, statistiques, sciences de l’éducation, information et communication…). C’est pourquoi nous souhaitons que cette journée d’étude et ce livre en appellent d’autres. Le programme lancé dans le cadre de l’Atelier de doctorants sur le rapport Société-nature, fondé en 2007 au sein du CRESS, impulsant des séminaires réguliers, y invite. De même, le CRESS est institutionnellement associé au projet interdisciplinaire « Jeunes chercheurs » 2009-2010 de la MISHA « Contre l’Europe ? Antieuropéanisme, euroscepticisme et altereuropéanisme dans la construction européenne de 1945 à nos jours », porté par Carine Germond et Martial Libera, doctorante et docteur en histoire contemporaine à Strasbourg : plusieurs doctorants en sociologie du CRESS (Pierre-Henri Bombenger, Guillaume Christen, Inés Ferreira Rivaben, Elodie Piquette et Georgia Terzakou) bénéficient de l’insertion dans ce réseau d’excellence, qui donne lieu à des journées d’échanges et des publications associées, sous la responsabilité de Birte Wassenberg (histoire) et Philippe Hamman (sociologie). L’objectif est donc bien de participer à la construction d’un espace de dialogue en sciences sociales, qui profite à tous et à chacun, dans ce que peut être le métier de sociologue et plus largement la recherche en Humanités. Adeline Cherqui & Philippe Hamman

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INTRODUCTION
Adeline Cherqui La notion d’identité traverse les sciences sociales. Comment ne pas penser à son utilisation par les ethnologues tels que Lévi-Strauss (2007), qui nous a fait découvrir des peuples et leurs spécificités et qui a partagé avec ses pairs mais aussi avec des profanes leurs identités, ce qui fait leur richesse et leur unité ? Mais cette notion n’a pas été usitée uniquement en ethnologie ou en anthropologie, on la retrouve en sociologie et aujourd’hui comme hier elle pose question. Quelle position se doit d’adopter le sociologue, et plus largement le chercheur en sciences sociales, pour décrire des particularismes de groupes sociaux ? Comment prendre de la distance par rapport à cette revendication des acteurs que nous rencontrons, que nous étudions, quand eux-mêmes parlent de leur identité particulière, spécifique ? C’est autour de ces questions et bien d’autres que viennent prendre place les contributions à cet ouvrage collectif. Il ne s’agit pas ici de répondre enfin et de façon exhaustive à la question « qu’est-ce que l’identité ? », mais de parcourir différentes facettes de cette notion, de ce « mot-valise » (PetitotCocorda, 2007), à travers une variété de terrains et différentes disciplines des sciences sociales. Nous n’avons donc pas la prétention de cerner ce qu’est l’identité d’un point de vue universel mais de discuter un certain nombre de ses usages et mobilisations eux aussi polymorphes. C’est à cette fin que nous avons réuni à l’Université de Strasbourg, dans le cadre du Centre de recherche et d’étude en sciences sociales (CRESS, EA 1334), des doctorants et jeunes docteurs et des enseignants-chercheurs dans le cadre d’une journée d’étude autour de la question de la « production et [de la] revendication d’identité ». En effet, à travers des rencontres informelles et au fil de discussions entre doctorants, est apparu ce point commun à nos recherches, au-delà de nos appartenances paradigmatiques et disciplinaires différentes, à savoir l’appréhension du discours identitaire. Nous avons ainsi organisé le

15 octobre 2008 une journée d’échanges permettant aux jeunes chercheurs de présenter leurs travaux et surtout de les discuter avec des chercheurs d’horizons divers – de Strasbourg, mais également d’autres Universités : Metz, Montpellier… Ceci a donné à chacun matière à réflexion et nous a permis d’ouvrir notre pensée à d’autres disciplines, d’autres théorisations. Comme l’a soulevé Lévi-Strauss dans les années 1970 déjà (Lévi-Strauss, 2007), l’identité, qu’elle soit revendiquée ou assignée, reste une construction sociale complexe. Et c’est son utilisation par le sens commun qui va particulièrement poser problème pour les chercheurs. En effet, si elle apparaît comme un outil de communication spontané entre le chercheur ou l’expert et le profane ou le novice, pareille désignation présente une limite importante : chaque individu va comprendre cette notion différemment en fonction de ce qu’il est, de son habitus. Comment dès lors tenir à distance ces constructions personnelles cachées derrières ces « mots valises » ? Si nous ne pouvons réécrire la langue française, nous devons, en tant que sociologues mais aussi ethnologues, anthropologues, etc., chercher à éclairer le discours des agents sociaux mais aussi à élucider le discours savant. C’est dans cet objectif que l’ensemble des participants se sont confrontés à la nécessité de la mise à distance pour mieux comprendre et expliciter les mécanismes de production mais également de revendication de l’identité, sous différentes facettes et à travers différents groupes sociaux, et, par là, mieux cerner les enjeux de cette dénomination qui peut aussi se révéler être une auto-désignation. Un tel sujet se retrouve aujourd’hui non seulement au centre des recherches en sciences humaines et sociales mais aussi au sein de la sphère publique. A l’heure où nous constatons des manifestations de repli communautaire exacerbées par une fracture sociale toujours plus importante, les décideurs politiques mettent en avant le besoin d’une identité nationale voire universelle. Mais une telle identité est-elle possible ? Et comment « marier » cette identité universelle avec une recherche de pluriculturalité ?

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Bien sûr, l’ensemble d’articles présentés dans ce recueil n’a pas vocation à questionner la totalité des interrogations soulevées mais il ouvre le regard sur les enjeux tant de l’assignation d’une identité réelle ou supposée que de la revendication d’une identité faisant le groupe et permettant aux membres de se retrouver autour d’une culture vécue comme spécifique. Ce qui vaut fil conducteur entre les différentes populations étudiées tient justement à la dualité entre le besoin de l’entre-soi, sa revendication, mais également, en parallèle, l’assignation extérieure de la différence, la création de cet Autre qui n’est pas soi. Cette distinction est à l’origine du regard ethnocentrique que l’on pose sur autrui et c’est par cette distinction et la vision ethnocentrique que va s’opérer une hiérarchie entre les individus, faisant de l’autre un homme distinct certes, mais surtout inférieur. Dès lors, si l’identité permet de distinguer l’Autre, elle admet également le processus inverse : la revendication d’identité permet aussi de se protéger de l’extérieur et de rester ainsi entre soi. Plus précisément, nous proposons, parce qu’elle est plurielle, de discuter la notion d’identité à travers plusieurs disciplines des sciences sociales, en prenant en compte les spécificités de chacune, afin de restituer la complexité de cet objet de recherche par des regards croisés. En cohérence avec les débats qui ont irrigué la dynamique de la journée d’étude, les contributions à ce livre s’organisent autour de deux axes majeurs : l’immigration-émigration puis l’espace social. Ainsi, la première partie de l’ouvrage interroge-t-elle tour à tour le phénomène de migration dans sa fonction de création ou recréation d’identité des populations émigrées, mais aussi les processus de production d’une identité construite à partir du pays quitté, sans oublier celle construite à partir du pays d’accueil et du phénomène d’intégration de ces nouvelles populations. La reconstruction identitaire de ces groupes invite à penser la migration comme un double processus : l’immigration et l’émigration ; c’est bien ce processus symétrique qui est en jeu dans la construction de l’identité des populations migrantes. Si l’on admet que les populations qui connaissent ou ont connu le phénomène migratoire tendent à immigrer avec une identité, une 11

culture déjà construite dans leur pays de naissance, la question est dès lors : comment vont-elles s’adapter dans une culture et une société dont elles ne partagent pas les codes, les normes, les valeurs ni même la couleur de peau ? Si l’immigration peut apparaître comme une réponse économique à une déperdition de main d’œuvre, elle a toujours été envisagée tant pour le pays d’accueil que pour le pays de départ comme un mouvement provisoire, un passage dans la trajectoire des individus. Aussi, son inscription dans la durée n’est-elle pas pensée et avec cet impensé la construction / re-construction de l’identité est d’autant plus complexifiée. En effet, l’identification de l’Autre comme étranger est facilitée par le fait que sa situation sur le territoire demeure transitoire. Parallèlement, les individus ayant intériorisé ce provisoire, ils ne peuvent que maintenir leur culture telle qu’ils l’ont laissée en partant ; il s’agira vraisemblablement pour eux de conserver leur identité intacte. Mais aujourd’hui, nous ne pouvons que constater que cette immigration a évolué et l’on est passé à une immigration familiale. Cette « nouvelle » population a de ce fait soulevé d’autres questionnements. La génération née sur le territoire de migrations des ascendants se retrouve confrontée à la construction de son identité. Comment allier dès lors l’identité des parents ayant migré mais surtout ayant intériorisé la notion du provisoire, du futur « retour au pays », et un pays d’accueil qui vous maintient dans la catégorie de l’étranger ? Tout semble se passer comme si, de même que Danièle Hervieu-Léger (2005) l’a démontré pour les ethnoreligions, nous assistions ici à un « bricolage » d’identité. En effet, comme l’a mis en lumière Christian de Montlibert dans un article sur l’« identitarisme », la notion d’identité qui a vu le jour pendant l’entre-deux-guerres « est indissociablement liée aux notions de légitimité, de revendication, de mobilisation et de pouvoir politique » (De Montlibert, 1993, p. 8). C’est pourquoi il nous a paru intéressant de discuter cette notion, dans un second temps, à travers le prisme de l’espace social. Celui-ci entre fortement en correspondance avec notre questionnement en ce sens que si l’espace social apparaît comme hétérogène dans une première lecture, il donne à voir un ensemble toujours en tension de groupes à l’homogénéité plus ou moins importante et ce sont 12

ces particularismes qui vont être discutés. La seconde partie de l’ouvrage a donc pour vocation le questionnement de l’identité à travers l’exploration de différents cadres socio-spatiaux fonctionnant comme des espaces toujours structurés et structurants. Par la même occasion se révèle la transversalité de la démarche qui nous anime : ces deux axes principaux ne sont pas sans continuité car on ne peut saisir les problématiques de l’immigration sans penser l’espace social ainsi créé. Le mode d’exposition retenu doit ainsi permettre au lecteur une approche non pas différente mais complémentaire de la notion d’identité, en conjuguant plusieurs entrées qui se recoupent et conduisent à la réflexivité. Migrations, minorités et productions identitaires Les deux premiers textes portent sur la question des migrants et de leur intégration dans le pays d’accueil. Dans le premier cas, étudié par Cécile Frank, le terrain retenu est l’Espagne, à travers l’exemple de la production et des usages des identités catalanes. L’auteur souligne qu’en Espagne, Etat régionalisé, chaque communauté autonome a mis en place un « modèle d’intégration » qui lui est propre. En focalisant sur l’exemple catalan et en faisant appel à des outils de la science politique et de la sociologie des mouvements sociaux, il s’agit de voir ce que les migrants font de ce modèle identitaire, en fonction de l’institution à laquelle ils s’adressent et des espaces de pertinence de leur existence quotidienne en Catalogne (notamment la sphère de l’activité professionnelle). Ces jeux et ces appropriations peuvent être tenus pour révélateurs de la complexité des perceptions comme des catégorisations sous-jacentes aux identifications, en particulier autour des enjeux de maîtrise linguistique, finement rendus par Cécile Frank. Fatine Khalfa s’intéresse ensuite à la migration kabyle en tant qu’exemple des migrations coloniales et post-coloniales. Elle analyse par quels processus s’opère l’assignation de l’identité d’« immigré », imposée par une réalité sociale construite par et pour les besoins de la société d’immigration face à l’arrivée en son sein de ressortissants d’un autre ordre national – étant entendu que 13

ces processus d’identification et de différenciation sont opérés par ce qu’implique la « pensée d’Etat », au sens de Pierre Bourdieu. La contribution s’attache donc à mettre en lumière en quoi l’approche en termes d’« illusion du provisoire » (Sayad, 2006) reste opérante de nos jours et permet d’éclairer par un regard distancié la question de l’intégration des populations habitant les quartiers populaires et des zones urbaines périphériques, en même temps que celle de la construction de ces catégories et l’intériorisation de ces schèmes de pensée. Ces deux articles mettre ainsi en lumière par quels processus les différentes sphères de la société, et plus particulièrement la sphère politique et économique, influent sur la perception des catégories du migrant, de l’immigré, de l’étranger, et leurs résonances pour les individus. Ces enjeux de perception conduisent à explorer corrélativement un second axe de réflexion, qui porte davantage sur la production médiatique des minorités – c’est-à-dire les canaux de diffusion –, en particulier lorsque ces dernières sont stigmatisées. C’est en ce sens que Linda Saadaoui s’attache à mettre en perspective les processus entrant en jeu dans la construction identitaire de la figure du violeur dans les quartiers populaires français. En effet, sur ce plan, depuis 2000 et dans un contexte de campagne électorale où le thème de l’insécurité restait très prégnant dans les discussions politico-médiatiques, la construction rapide et le traitement journalistique du fait divers de la « tournante » – viols en réunion se déroulant dans des quartiers dits sensibles de l’hexagone – semblent avoir contribué à créer et à alimenter peurs et stéréotypes autour de la figure du « jeune issu de seconde génération de l’immigration ». C’est en exhumant un important corpus d’articles de presse sur la décennie 1995-2006, en confrontant des grands quotidiens nationaux de lignes éditoriales diverses, la presse quotidienne régionale, ainsi que des hebdomadaires et les communiqués et dépêches de l’Agence France Presse, que l’auteur met en exergue la construction des « jeunes issus de l’immigration » comme catégorie sociale particulièrement stigmatisée et signifie en quoi cette catégorisation politico-médiatique va avoir un effet pervers sur cette population, de par son intériorisation. 14

De son côté, Sabrina Cataldo s’intéresse plus particulièrement au canal audiovisuel local et aborde également la problématique du façonnage des représentations collectives, ici à travers la façon de présenter et de parler des populations immigrées au sein de ces « nouveaux » médias télévisuels. En partant du constat que le « flot informatif », pour reprendre le terme de Jacques Gerstlé, va construire les perceptions tant sur le plan personnel que dans le rapport à l’espace public, on peut en effet se demander par quels processus et de quelles manières sont construites et perçues ces catégories de populations. Le canal audiovisuel local présente des spécificités propres à sa diffusion et au public visé. S’y arrêter met ainsi en lumière une construction de l’identité de l’étranger, de l’Autre qui apparaît originale par rapport au traitement médiatique événementiel présenté par Linda Saadaoui. L’auteur axe pour cela sa recherche et par conséquent son regard sur le terrain mosellan. Ce dernier est connu historiquement pour avoir accueilli plusieurs courants d’immigration, et c’est en ce sens qu’il s’annonce être éminemment significatif. D’autant plus qu’on y repère un grand nombre de télévisions locales, qui vont se révéler, peut-être plus encore que les médias nationaux, être comme des « télés-miroir », mêlant la parole, le visuel, le son, l’écrit, la symbolique… et la « proximité », à la fois au sens géographique et au sens du vécu quotidien. Et c’est bien par cette proximité affichée mais également réelle ou réalisée que ces médias participent à la construction, voire à la re-construction des identités immigrées et émigrées. A travers ce premier panel de contributions focalisant sur les relations entre l’immigration et l’émigration et les processus de construction de l’identité, on constate donc que si l’impact du phénomène migratoire reste d’une importance forte dans la construction de l’identité des individus ayant connu cette rupture entre deux cultures, avec le besoin de se ré-inventer une nouvelle culture sans pour autant nier ce qui les a façonnés, il n’en reste pas moins que le jugement social de la société d’accueil apparaît comme primordial dans la construction des identités des acteurs migrants et de leurs descendance. En effet, que l’on s’intéresse à la France ou à l’Espagne, la stigmatisation de ces populations reste une donnée commune à ces deux sociétés. Certes, on peut y voir 15

comparativement des différences et des similitudes de traitements des migrants. Mais l’essentiel tient peut-être dans la construction de catégories proches dans leurs processus de mise en place et de stigmatisation de ces « Autres », différents – mais, au-delà de cette distinction, on constate dans les divers terrains étudiés une hiérarchisation où cet « Autre » est toujours inférieur. C’est sur cette hiérarchisation des catégories de populations que la différence de traitement va se baser et c’est à travers la diffusion de ces catégories hiérarchisées que va finalement se construire l’identité des acteurs issus de ces catégories de pensée. Objectiver ces dernières permet d’identifier les producteurs de ces schèmes et de la hiérarchisation qui en découle et ainsi de dévoiler leur jeu en permettant aux groupes visés d’objectiver leurs propres comportements. C’est aussi à cette mise en lumière des jeux et des stratégies souvent inconscientes de par leur intériorisation que concourent les travaux de Cécile Frank, Fatine Khalfa, Sabrina Cataldo et Linda Saadaoui. Espaces sociaux et identités revendiquées et construites Si la première partie de ce livre a pour objectif de mieux comprendre les répercussions du phénomène migratoire dans la construction des identités d’immigrés, la seconde partie s’oriente plus particulièrement autour de l’espace social et ses impacts sur la construction des groupes minoritaires de divers horizons. Il s’agit ici de montrer en quoi un espace social spécifique ou encore un champ, compte tenu de leur fonctionnalité par interdépendance d’acteurs, vont participer de la construction des identités de ces derniers. L’espace social va influer sur l’image des acteurs et leurs représentations, permettant ainsi la mise en place d’une culture propre et, avec elle, de normes et de valeurs spécifiques. C’est bien par cette institution d’une culture autre que celle diffusée plus largement dans la société que les individus vont pouvoir se reconnaître entre eux et ainsi distinguer les insiders des outsiders, selon la définition de Howard Becker (1985). C’est là tout l’intérêt d’interroger, comme le font Guillaume Christen et Karen Hoffmann-Schickel, la relation entre sociologie des espaces sociaux et identités revendiquées mais aussi 16

construites, en mobilisant pour ce faire le rapport de groupes sociaux singuliers à la nature. Guillaume Christen s’intéresse, dans les espaces de la ruralité, à l’évolution de l’identité professionnelle de l’agriculteur en France, à travers l’exemple alsacien : si, à partir des années 1970, le modèle légitime de réussite sociale et d’intégration professionnelle s’est construit sur le référentiel de l’agriculteur entrepreneur/technicien, cristallisant l’identité professionnelle autour de la norme technique, les nouveaux questionnements environnementaux remettent en cause la simple fonction productive de l’agriculture et redéfinissent une nouvelle forme d’identité professionnelle qui puisse prendre en compte les fonctions de production, écologiques et d’espace à habiter. Face à cette crise sociale de l’identité professionnelle, ce texte se propose d’identifier les réponses apportées par les formations agricoles en tant qu’instances de socialisation au métier d’agriculteur. Karen Hoffmann-Schickel, quant à elle, fournit une analyse ethnologique des expressions revendicatives de l’identité sâme en Europe du Nord. Les Sâmes expriment une volonté de s’affirmer comme une composante culturelle spécifique au sein des quatre Etats entre lesquels ils se répartissent : Norvège, Suède, Finlande et Russie. Il s’agit non seulement d’une revendication politique mais aussi, surtout peut-être, d’une revendication culturelle qui se traduit au quotidien par la permanence de certaines valeurs écologique, humaine et spirituelle, sur lesquelles revient l’auteur. Une certaine reconnaissance par les autorités d’une identité sâme distincte se manifeste aujourd’hui dans l’existence d’une législation particulière qui concerne par exemple l’élevage de rennes ou encore les droits de pêche et de chasse. Les deux contributions nous proposent de la sorte une discussion sur l’espace rural et son implication dans la création d’identités spécifiques, que ces dernières s’expriment au travers d’une profession et son enseignement ou par le jeu à la fois politique et communautaire de la reconnaissance des peuples autochtones. Cette entrée permet de dévoiler les processus de la production d’une identité singulière et des particularismes culturels, au sens large, qu’elle va entraîner, mais également de mettre en exergue la revendication de ladite identité particulière et ainsi de 17

révéler le jeu d’interactions réciproques entre production et revendication d’une identité et d’une culture, c’est-à-dire d’un habitus propre aux groupes sociaux typiques et de son interaction avec l’espace social. Dans cette même lignée, le texte suivant porte sur l’étude du groupe homosexuel(le) et sur la construction d’une identité propre à un groupe stigmatisé. En effet, en abordant la question de l’identité homosexuelle, Adeline Cherqui s’intéresse à la construction sociale d’une identité basée sur une pratique sexuelle considérée comme hors norme. Elle met en lumière les processus de diffusion d’une certaine culture et, avec elle, de certaines normes jugées appropriées par les acteurs homosexuels mais aussi par le reste de la population. En appuyant cette recherche sur l’histoire du militantisme contre le SIDA, A. Cherqui montre que la maladie a impliqué des comportements particuliers devant permettre une meilleure intégration de cette population stigmatisée et longtemps considérée comme déviante. La mise en perspective des différents magazines issus de la presse homosexuelle fournit un indicateur suggestif de cette diffusion d’une figure du « bon homosexuel(le) ». L’auteur souligne l’implication pour une population particulièrement fustigée de se doter d’une culture propre permettant ainsi d’identifier les insiders des outsiders, en même temps que l’importance de la mise en place de stratégies ayant pour objectif de se protéger contre la stigmatisation et de lutter contre la mise en marge et l’intériorisation qui en découlent. Enfin, Bruno Michon nous propose une mise en relation des rapports entre l’activation d’une identité religieuse, a-religieuse voire anti-religieuse et la connaissance que l’on a des religions en général. En partant d’une réflexion sur la notion de culture religieuse et du topos de sa perte chez les jeunes générations, il met en évidence que toute réflexion sur celle-ci entraîne une réflexion sur l’altérité religieuse. En prenant appui sur les travaux de Schütz et de Luckmann, il montre que la construction d’un stock de connaissances religieuses se fonde sur la signification accordée à ces religions. Confessionnelle, culturelle, ou indifférente, nous comprenons que l’intérêt pour la connaissance religieuse est en jeu de manière permanente avec la construction d’une identité religieuse ou tout du moins une facette de celle-ci. Alors qu’il 18

s’avère fréquent aujourd’hui d’être confronté à des revendications religieuses mais également anti-religieuses, permet de saisir plus avant les liens existant entre cette identité religieuse, sa revendication et les connaissances que nous en avons. On ne saurait évidemment conclure sur autant de questions que cet ouvrage revisite et souvent renouvelle sérieusement, mais au contraire ouvrir le débat. C’est ce à quoi Philippe Hamman invite au final le lecteur. Il offre une mise en perspective élargie de cette notion composite et diversement investie qu’est l’identité, revenant en particulier sur les différentes utilisations faites par les auteurs au fil de ce livre et ainsi, plus largement, sur la transversalité des travaux sur l’identité dans les sciences humaines et sociales, à laquelle cet opus espère apporter sa pierre. Bibliographie
BECKER Howard Saul, 1985, Outsiders : études de sociologie de la déviance, Paris, A.-M. Métailié, coll. Observations. DE MONTLIBERT Christian, 1993, « L’identitarisme », Avancée. Cahiers de la Maison des Sciences de l’Homme de Strasbourg, 2, pp. 813. HERVIEU-LEGER Danièle, 2005, « Bricolage vaut-il dissémination ? Quelques réflexions sur l’opérationnalité sociologique d’une métaphore problématique », Social Compass, 52, pp. 295-308. LEVI-STRAUSS Claude (dir.), 2007, L’identité, Paris, PUF, coll. Quadrige, 5e éd. PETITOT-COCORDA Jean, 2007, « Identité et catastrophes (Topologie de la différence) », in : Claude Lévi-Strauss (dir.), L’identité, Paris, PUF, coll. Quadrige. SAYAD Abdelmalek, 2006, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, Paris, Raisons d’agir, vol. 1.

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PARTIE I Migrations, minorités et productions identitaires

CHAPITRE 1 L’usage du catalan, facteur d’intégration « nationale » des immigrés étrangers en Catalogne ?
Cécile Frank L’Espagne, contrairement à d’autres pays européens, n’est traditionnellement pas une terre d’accueil. En effet, la variation du solde migratoire révèle que ce pays, après avoir connu une vague d’émigration particulièrement importante dans les années 1960, est devenu, à partir des années 1980, un pays d’immigration avec une accélération importante de ce phénomène dans les années 2000.
Figure 1 : Solde migratoire (nombre d’émigrés moins nombre d’immigrés) entre 1916 et 1949 en Espagne
Solde de la migration (émigrés moins immigrés) en Espagne entre 1916 et 1949

Figure 2 : Solde migratoire en Espagne (1961-2003)
Evolution du solde migratoire en Espagne (1961-2003)

Taux du solde migratoire pour 1000 habitants 10,00

8,00

6,00

4,00

2,00

0,00

19 75 /7 9

19 70 /7 4

19 80 /8 4

19 85 /8 9

19 60 /6 4

19 65 /6 9

19 90 /9 4

19 95 /9 9

-2,00

-4,00

-6,00

Taux de solde migratoire pour 1000 habitants en Espagne de 1960 à 2003 :

1960-64 -3,5 1990-94 0,5

1965-69 -0,9 1995-99 2,4

1970-74 -0,9 2000 8,8

1975-79 -0,8 2001 6

20 00

20 01

1980-84 0 2002 5,6

20 02

20 03

1985-89 -0,5 2003 5,5

Source : Eurostat, NewCronos Database ; Statistics in Focus 3-20/2003 y 31/2004.

Pourtant, si l’Espagne, à l’échelle de l’ensemble de son territoire national, est un nouveau pays d’immigration1, tel n’est
1

La population immigrée en pourcentage de la population totale a augmenté de 20,3% en 2000 pour atteindre un niveau record de 10% de la population totale en 2007, d’après l’Institut national de statistiques espagnol. L’écart est encore plus important si on considère les chiffres de 1985.

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pas le cas de la Catalogne. « La Catalogne ne peut en aucun cas être considérée comme un nouvel espace d’immigration, mais doit être comparée aux anciennes régions industrielles européennes qui ont très tôt eu recours au recrutement migratoire pour leur développement économique et urbain » (Miret, 1997). Ce phénomène d’exode rural n’est pas spécifique à l’Espagne, mais ces migrations internes vont, en terre ibérique, se diriger vers la Catalogne. Selon Naïk Miret, 80 000 Espagnols vont s’installer en Catalogne à la fin du XIXe siècle (entre 1877 et 1900) et cette tendance va se prolonger : entre 1900 et 1930, on compte environ 600 000 nouveaux habitants en Catalogne, et encore 1,5 million entre 1950 et 1975. Ainsi, tandis que le solde migratoire espagnol est négatif (solde entrées/sorties entre 1916 et 1930 : moins de 297 078 Espagnols sur le territoire national1), celui de la Catalogne est fortement positif. Ces migrants de l’intérieur viennent en grande partie de Murcie, de Galice ou d’Andalousie. Avec ces déplacements de population, on estime en 1975 que 38% de la population catalane est née hors de Catalogne (Barbosa, 1999). S’est alors posée la question de l’identité catalane et de l’intégration de ces populations dans la communauté nationale catalane. Ce thème devient prédominant pour les nationalistes catalans qui veulent répondre à un enjeu de souveraineté interne (Burchianti, 2007). La question fait débat : qui est catalan ? Peuton le devenir ? Comme le souligne Benedict Anderson, l’identité nationale est le fruit d’une création, d’une imagination. Il faut créer du lien entre des concitoyens qui ne se connaissent pas entre eux (Anderson, 1996)2. L’un des facteurs identifiés par l’auteur à la formation d’une conscience nationale est la propagation de langues vernaculaires à des unités territoriales particulières. Il n’est donc pas surprenant que les leaders politiques catalans aient fait le choix de la langue comme instrument privilégié de leur projet politique.

1 2

Source : Section Migrations du ministère du Travail espagnol. Jean-François Bayart, avec ses mots, ne dit pas autre chose : « Il n’est de culture que créée, et que cette création est généralement récente. De surcroît, la formation d’une culture ou d’une tradition passe nécessairement par le dialogue et s’effectue en interaction avec son environnement régional et international » (1996, p. 69).

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Grâce à la figure emblématique de Jordi Pujol, leader de Convergencia i Union1, un projet national de la Catalogne est établi, délaissant toute conception ethnique de la communauté nationale2. Lors d’une conférence en 1958, le Catalan est ainsi défini sur la base de trois critères : est Catalan celui qui vit, qui travaille et qui parle le catalan3. Au fil des années, cette définition du Catalan va se préciser au profit d’une conception volontariste : est Catalan celui qui désire faire partie de la communauté4. Cette volonté va se manifester essentiellement par l’usage de la langue catalane. Un programme de normalisation5 linguistique est alors engagé par la Generalitat6 et la langue devient le facteur d’intégration déterminant à la société catalane. Les politiques linguistique et éducative constituent les fers de lance de l’intégration, pour reprendre l’expression de Célia Barbosa (1999). Jusqu’au milieu des années 1980, ces politiques publiques ont comme objectif de diffuser le catalan parmi la population hispanophone.
Coalition de deux partis formée pendant la transition démocratique pour assurer une présence nationaliste de centre droit stable. 2 La question de l’identité catalane a fait l’objet de nombreux débats entre les années 1930 et 1980, dont les principaux sont récapitulés par Célia Barbosa (1999). Depuis les années 1990, l’intégration des immigrants est une problématique qui continue de susciter la polémique. Par exemple, en février 2001, les déclarations ouvertement xénophobes de Marta Ferrusola, l’épouse de Jordi Pujol, et de Heribert Barrera, leader historique du parti nationaliste catalan ERC (Esquerra Republica de Catalunya), ont qualifié l’augmentation du nombre de mosquées de menace pour l’identité catholique catalane. Ainsi l’insertion des immigrés au sein de la communauté catalane ne se ferait-elle donc pas seulement sur trois critères (résidence, travail, langue) mais au moins sur quatre, incluant la religion comme facteur discriminant. 3 « Est Catalan tout homme qui vit et travaille en Catalogne […]. Excepté celui qui arrive avec des préjugés anti-catalans, l’immigrant et en principe Catalan […] La langue est un facteur décisif de l’intégration des immigrants en Catalogne. Le plus définitif. Un homme qui parle catalan et qui parle catalan avec ses enfants est déjà un Catalan de pure souche. […] Si la langue est sauve, alors tout est sauf ». Extrait de la conférence de Jordi Pujol donnée en 1958 sous le titre Per una doctrina d’integració, cité in : Colomer, 1986. 4 Congrès de Cultura Catalana, novembre 1976. 5 C’est-à-dire normaliser l’usage de la langue catalane par rapport à l’usage du castillan. 6 La Generalitat est la dénomination du gouvernement autonomique catalan.
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Encadré : La répartition des compétences en matière d’immigration entre le niveau central et les Communautés Autonomes en Espagne Au niveau national, la conduite des relations internationales relève de la compétence exclusive de l’Etat central, ce qui n’est pas à confondre avec l’activité extérieure de l’Etat où les CCAA (les Communautés Autonomes) peuvent intervenir ponctuellement. Une autre compétence exclusive de l’Etat concerne l’administration de la justice (article 149-5 de la Constitution espagnole). Les CCAA agissent au niveau de l’exécution des décisions de justice. Le processus d’intégration sociale relève fondamentalement de la compétence des CCAA, conformément à la répartition interne des compétences, mais le cadre général de garantie des droits est fixé par la loi constitutionnelle. L’Etat conserve la compétence exclusive concernant ce que l’on appelle la situation juridico-administrative de l’immigré. Il s’agit des aspects relatifs à l’entrée et à la sortie d’étrangers et les autorisations administratives de travail, de séjour et de résidence, c’est-à-dire le noyau dur de la gestion de l’immigration. L’intervention autonomique dans le droit des étrangers se limite à son exécution et non à sa conception. Par exemple, les Mossos d’Esquadra, la police du gouvernement catalan, se doivent d’appliquer la loi en matière de contrôle des frontières. Les policiers catalans sont donc amenés à procéder à des arrestations lorsque des étrangers se trouvent en situation irrégulière sur le territoire catalan. Mais cette stricte séparation produit des dysfonctionnements. L’Etat détermine de façon exclusive le statut juridique de l’immigré, cependant que la prestation de services publics revient aux compétences autonomiques. L’exclusion des CCAA du processus délimitant le cadre juridique de l’immigré rend difficile l’exercice de prestations adéquates. Les politiques publiques d’immigration sont intimement liées à la situation administrative de l’immigré. Les divers programmes entrepris par les pouvoirs publics sont médiatisés par la situation actuelle des immigrés et les expectatives de changement de leur statut. Les autorisations de travail sont concédées en vertu d’un contingent distribué par les différentes CCAA, mais avec une participation limitée de ces CCAA dans sa fixation et une complète exclusion de sa gestion. Pourtant, dans le cadre de leurs compétences en matière de travail, il revient aux CCAA de recevoir les travailleurs étrangers et de leur fournir des services sociaux en correspondance. Le champ de compétences des CCAA en matière d’intégration sociale des immigrés n’exclut pas totalement l’intervention de l’Etat et de

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