//img.uscri.be/pth/cf20f4733c22910a3b79b4caa19afc9a71962056
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Protestantisme historique et libération

De
248 pages
Si la mondialisation aurait dû aboutir à la prospérité pour la planète entière, l'état du monde et la "nouvelle pauvreté" dans les pays du Nord discréditent ce mythe. Alors que se développe un mouvement social international en faveur d'une nouvelle solidarité mondiale, l'Eglise évangélique luthérienne du Brésil réaffirme son identité protestante pour agir contre la pauvreté. Le présent ouvrage s'interroge sur la pertinence d'une théologie de la libération, suisse notamment.
Voir plus Voir moins

PROTESTANTISME HISTORIQUE ET LIBÉRATION
Renouveau œcuménique dans le Sud et dans le Nord

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04761-7 EAN: 9782296047617

Martina SCHMIDT

PROTESTANTISME HISTORIQUE ET LIBÉRATION
Renouveau œcuménique dans le Sud et dans le Nord

L'Harmattan

Religion et Sciences Humaines Fondée par François Houtart et Jean Remy Dirigée par Vassilis Saroglou
Dans les sociétés contemporaines, les phénomènes religieux sont remis en valeur, sous des formes très diverses, et sont reconnus aujourd'hui comme des faits sociaux significatifs. Les ouvrages publiés dans cette collection sont des travaux de sciences humaines analysant les faits religieux, dans les domaines de la sociologie, de la psychologie, de l'histoire, du droit ou de l'anthropologie. Il s'agit d'analyser les faits religieux soit de manière transversale soit en lien avec une tradition ou une forme de religion spécifique (notamment Christianisme, Islam, Judaïsme, Bouddhisme, nouveaux mouvements religieux).
Comité éditorial: Roland Campiche (Lausanne, Suisse), Jos Corveleyn (Leuven, Belgique), Michel Despland (Montréal, Canada), Nicolas Guillet (Cergy-Pontoise, France), François Houtart (Louvain-la-Neuve, Belgique), Claude Langlois (EPHE, Paris, France), Albert Piette (Paris VIII, France), Jean Remy (Louvain-la-Neuve, Belguqie), Patrick Vandermeersh (Groningen, Pays-Bas).

Déjà parus Nicolas GUILLET (études réunies par), Les difficultés de la lutte contre les dérives sectaires, 2007. Maurilio Alves RODRIGUES, Les Communautés ecclésiales de base au Brésil, 2006 Nicolas de BREMOND D'ARS, Dieu aime-t-ill'argent, 2005. Guy de LONGEAUX, Christianisme et laïcité, défi pour l'école catholique. Enquête en Région parisienne, 2005. Thierry MATHE, Le bouddhisme des Français, 2004. Roberto CIPRIANI, Manuel de sociologie de la religion, 2004. Stefan BRATOSIN, La nouthésie par la poésie: médiations des croyances chrétiennes, 2004. Yves CARRIER, Le discours homilétique de Monseigneur Oscar A. Romero: les exigences historiques du Sa lutLibération, 2004. J. LE CORRE, La tentation païenne, 2004. P. BARBEY, Les témoins de Jéhovah pour un christianisme original, 2003 Louis PEROUAS, L'Eglise au prisme de l 'histoire, 2003

Remerciements
Au moment de mettre sous presse cet ouvrage, qu'il me soit permis d'évoquer quelques étapes décisives de mon parcours. Fille de parents agriculteurs, j'ai vécu mon enfance dans un petit village au centre de l'Allemagne. Lors de mon premier séjour à Lausanne, entre 1986 et 1988, où j'ai passé deux années d'études inoubliables à la Faculté de Théologie, je ne savais pas encore que j'allais y revenir plus tard pour entreprendre un travail de doctorat. Au printemps 1991, je suis partie pour la première fois à la rencontre du Brésil, pays à la fois fascinant et effrayant. Dans aucun autre pays du monde, les inégalités et la violence au quotidien n'ont eu comme réponse une telle force du mouvement social et de la pratique libératrice de l'Evangile. Après quatre ans de pastorat dans la campagne allemande, je me suis de nouveau trouvée sur les bancs de l'Académie pour confronter mes expériences brésiliennes à la réalité de nos Eglises occidentales. L'engagement concret pour la justice et la force politique de la foi chrétienne étaient au centre de mes préoccupations. Grâce au professeur Klauspeter Blaser qui fut mon directeur de thèse pendant plusieurs années, ce travail de recherche a pu faire son chemin. Disparu trop brusquement, il n'a pu voir s'achever le dernier chapitre. Grâce au professeur Pierre Bühler, qui a accepté de reprendre la direction au pied levé, le projet a pu être terminé. Le professeur Julio de Santa Ana, quant à lui, a alimenté ma réflexion par son expérience sur le terrain. Je leur exprime ici toute ma gratitude. Sans l'aide précieuse d'amis fidèles, cet ouvrage n'aurait pas vu le jour . Je tiens à remercier Caroline Regamey, Maria Luiza Vasconcelos, Hélio Scheffler et Lothar Carlos Hoch qui ont rendu possible la réalisation de l'enquête grâce à des questionnaires dans les paroisses de Sao Leopoldo et d'Erval Seco au sud du Brésil. S'y ajoutent mes partenaires pour les interviews au Brésil et en Suisse, qui se sont livrés à l'exercice avec beaucoup de confiance. Françoise Jeannotat et Carine Huber-Michaud ont corrigé le texte, et Jean Perrenoud a permis de réduire le volume initial de la thèse pour la rendre accessible aux lecteurs. Je les en remercie tout particulièrement, comme je remercie aussi Patricia Dubois pour ses conseils et sa compagnie fidèle tout au long du chemin. Je suis également reconnaissante à la Fondation Van Walsem d'avoir rendu possible ce séjour au Brésil au printemps 1999, ainsi qu'à la Société académique vaudoise et la Fondation du 450e anniversaire de l'Université de Lausanne. Toute ma gratitude enfin à la Faculté de Théologie de Lausanne qui m'a accueillie comme assistante pendant plusieurs années.

Pour terminer, mes remerciements s'adressent à toutes les personnes, proches, éloignées ou anonymes, qui ont été de précieux «compagnons de route ». L'une d'elles, celle à qui je dois ma vie, est partie trop tôt à la lumière du dimanche de Pâques. Mauraz, octobre 2007

TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION GÉNÉRALE: NAISSANCE D'UNE NOUVELLE CONSCIENCE MISSIONNAIRE 1. JETERUNPONT ENTRE LENORDETLESUD 2. OBJECTIFS ETCHOIX MÉTHODOLOGIQUES
3. RÉCEPTION DE LA THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION ET RENOUVEAU
MI S SI 0 NN AIRE.

Il 12 17

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 19

4.

LE NOUVEAU CONTEXTE ELATHÉOLOGIE: D LAMONDIALISATION

25

PARTIE I : L'EGLISE ÉVANGÉLIQUE DE CONFESSION LUTHÉRIENNE AU BRÉSIL ET LA THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION ...33
1. 1.1. 1.2. 1.3. REJOINDRE LE CHANTDE LA LIBÉRATION LE CHEMINVERSL'OUVERTURE LE CHAMPRELIGIEUXDU BRÉSIL ENQUÊTE SURLA CONSCIENCESOCIOPOLITIQUE LA LIBÉRATI0 N ENTRETIENSSURLE TERRAINDE L'IECLB CONSIDÉRATIONSMÉTHODOLOGIQUES SYNTHÈSEDESRÉSULTATSDESENTRETIENSSURLE TERRAIN VERS UNE RÉFLEXIONLUTHÉRIENNE DANSLA PRATIQUEDE LA LIBÉRATION LA VOIX DE LUTHER: DIEU D'EN BASAU SECOURSDES PAUVRESET AFFLIGÉS HERMÉNEUTIQ UES ............. ............... JUSTIFICATIONET LIBÉRATIONVUESPAR WALTER ALTMANN LA DOCTRINEDES DEUXRÈGNES CONCLUSIONSET PERSPECTIVES:JUSTIFIÉ- LIBÉRÉPAR LA FOI HERMÉNEUTIQUEBIBLIQUEET LIBÉRATION SOTÉRIOLOGIEET LIBÉRATION ECCLÉS10LOGlE ET LIBÉRATION ŒCUMÉNIQUE 33 33 37 38 42 45 45 47 51 51

1.4. EN GUISE DE CONCLUSION: L'ACTUALITÉ PERMANENTE DE LA THÉOLOGIE DE

2. 2.1. 2.2. 3. 3.1.

3.2. LA RELECTURE DE LUTHER: ACTUALISATION ET NOUVELLES PERSPECTIVES

...............55
56 67 80 81 83 85 89 89 90

3.3. 3.4. 4. 4.1. 4.2. 4.3.

PARTIE II: CHEMINS DE RENOUVEAU PROTEST ANTISME OCCID ENT AL 1. INTRODUCTION 1.1. LES ENJEUXŒCUMÉNIQUES
1.2. CRITIQUE INSTITUTIONNELLE ET TRACES

DANS LE

D'UNE

ECCLÉSIOLOGIE

DE LA

LIB É RAT ION EN SUI SSE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 97

VOIR: L'OPTION PRÉFÉRENTIELLE POURLESPAUVRESDANS LENORD COMME DANS LE SUD 102 2.1. PAVVRETÉABSOLVEET PAUVRETÉRELATIVE 103 2.2. DIFFÉRENTESFACESDE LAPAUVRETÉ 104
2.3 . PAUVRETÉ RELA TIVE EN SUIS SE

2.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. . . . . . .. . . .. . . . . . . . . . .. . . .. . . . . . . .. 1 08

2.4. MONDIALISATION: RISQUESET CHANCESD'UNE CULTUREGLOBALE

117

3.

JUGER: LA CONSULTATION ŒCUMÉNIQUE SUR L'AVENIR ÉCONOMIQUE ET SOCIAL DE LA SUISSE
0 DUCT ION.

123

3 . 1 . l NTR

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 123

3.2. 3.3. 3.4. 3.5. 4. 4 .1. 4.2. 4.3. 5. 5.1. 5.2. 5.3.
5.4.

LA DIMENSIONSOCIO-ANAL YTIQUE: LAPRIORITÉAUX DÉFAVORISÉS LA DIMENSIONTHÉOLOGIQUE: L'ESPÉRANCEDU ROYAUME LA DIMENSIONANTHROPOLOGIQUE:L'AMBIGUÏTÉDE LA LIBERTÉ LA DIMENSIONECCLÉSIOLOGIQUE DANSL'HORIZONESCHATOLOGIQUE AGIR COMMECHRÉTIENDANSLA RÉALITÉSOCIOPOLITIQUE: ENTRETIENSSUR LE TERRAIN CONSIDÉRATIONSMÉTHODOLOGIQUES LE MOUVEMENTDE SOLIDARITÉCHRÉTIENNE RÉSULTATSDES INTERVIEWS CONCLUSION ET SUR LESTRACESD'UNE THÉOLOGIEDE LA LIBÉRATIONEN SUISSE UN REGARDCRITIQUESURLA CONTEXTUALITÉ LA THÉOLOGIE DE L'EGLISE ET LA POLITIQUE CRITIQUE DU MARCHÉNÉOLIBÉRAL: PERSPECTIVES CITOYENNEET
THÉO LOG I Q UE

126 134 139 142 153 154 155 156 161 162 167

. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . .. . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . .. 1 72

PROTESTANTISME

ET LIBÉRATION:

RELECTURE

CRITIQUE

DE LA TRADITION

RÉFORMÉE 5.5. LA DYNAMIQUEINTRA-HISTORIQUE ROYAUMEDE DIEU DU 5.6. EN GUISEDE CONCLUSION: AU SERVICED'UNE AUTREVISIONDE LA VIE 6. CONCLUSIONSET PERSPECTIVES: CONSTRUIRE UNE MONDIALISATION LA DE
SOLIDARITÉ.

175 183 185

. . . .. . . . . . . . .. .. . . . . . . . . . .. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 187

6.1. PERSPECTIVEPRATIQUE 6.2. PERSPECTIVETHÉOLOGIQUE PARTIE
1.

187 189 SYNTHÈSE, PERSPECTIVES 193
193 194 212 223

III : COMPARAISON,

TRACES D'UNE ECCLÉSIOLOGIE DE LA LIBÉRATION DANS LE PROTESTANTISME SUISSE 1.1. LES CHAMPS D'ACTION SOLIDAIRE 1.2. REPRISE DES LIEUX THÉOLOGIQUES 2. CONSÉQUENCES PRATIQUES: CONSTRUIRE UNE ECCLÉSIOLOGIE DE LA LIBÉRATION... ... ..

NOTES BIBLIOGRAPHIE.

...

... ...

231 241

10

INTRODUCTION

GÉNÉRALE: NAISSANCE D'UNE NOUVELLE CONSCIENCE MISSIONNAIRE

La Théologie de la libération latino-américaine est synonyme de renouveau missionnaire. Par la nouvelle pratique de la foi vécue dans les Communautés ecclésiales de base, l'Eglise en Amérique latine s'est vue naître à nouveau. Plutôt que sur les structures traditionnelles de la vie paroissiale, l'attention portait désormais sur la lecture communautaire de la Bible, source d'inspiration d'une action commune en faveur de la libération sociale, économique et politique. L'heure était venue de réinventer l'Eglise à partir de sa base, de la faire renaître à partir de la foi du peuple et de son engagement dans le mondeI. En effet, les structures ecclésiales traditionnelles, soupçonnées d'avoir trop souvent cautionné les pouvoirs politiques en place, ne pouvaient plus suffisamment répondre aux défis apparus dans la société latino-américaine. Entre 1964-1985, le Brésil a connu une des périodes de dictature militaire les plus longues dans l'histoire. Le contexte social était marqué par l'appauvrissement croissant de la population, la domination politique d'une élite dirigeante, la lutte pour la terre (Réforme agraire) et le pillage des ressources, naturelles et humaines, par les entreprises multinationales. Dans cette période des dictatures militaires dans différents pays d'Amérique latine (Chili, Argentine), l'Eglise évangélique de confession luthérienne au Brésil (ciaprès IECLB) a entrepris un important processus de réévaluation de son identité d'Eglise d'immigration2. La structure d'une Eglise de subsistance plutôt que missionnaire, la mentalité d'assistance de ses membres et la conception traditionnelle du ministère pastoral étaient perçues comme les principaux obstacles empêchant les luthériens d'assumer leur responsabilité chrétienne dans le monde. Parallèlement à cette évolution dans les Eglises latino-américaines et dans d'autres Eglises du Sud, le mouvement œcuménique a commencé à partager la préoccupation d'un renouveau de l'Eglise et d'une réforme de ses structures afin de les rendre mieux adaptées au monde dans lequel elle vit. De manière générale, nous considérons le débat au sein du mouvement œcuménique comme un prolongement des défis lancés par les théologies contextuelles, dites «de libération », nées en Amérique latine, Afrique et Asie. La prise de conscience de la dimension historique de l'action de Dieu dans le monde et de sa révélation a guidé cette évolution au sein du mouvement œcuménique. L'Eglise reconnaît sa «vocation» qui se traduit par une action plus visible dans et pour le monde3. Fidèle à sa mission, elle se voit désormais appelée à la pro-existence lui permettant de ne plus séparer la vie traditionnelle de l'Eglise de son témoignage direct auprès des hommes. En 1965, à Enugu au Nigeria, le Comité central du Conseil œcuménique des Eglises (COE) s'interrogeait sur la nécessité de nouvelles structures de l'Eglise dans la société postindustrielle, pluraliste et sécularisée.

1.

Jeter un pont entre le Nord et le Sud 1.1. Au Sud: /'IECLB

Ce sont à la fois ses racines historiques et culturelles et sa vision traditionnelle de la foi chrétienne, cette dernière étant considérée plutôt comme une réalité intérieure de l'homme, qui ont rendu difficile l'ouverture de l'IECLB à l'injustice ambiante dénoncée sans cesse par la Théologie de la libération latino-américaine. L'enquête auprès des paroissiens luthériens au moyen d'un questionnaire, que nous avions développé à cette occasion, nous a permis de rendre compte du degré de conscience sociopolitique des membres de l'IECLB. Dans un premier temps, nous avions mené notre enquête auprès des membres de deux paroisses plutôt traditionnelles. Puis, lors d'un séjour dans le sud du Brésil, nous avons mené un certain nombre d'entretiens semi-directifs avec des acteurs choisis, chez qui nous supposions un intérêt particulier pour la question de la responsabilité sociopolitique de l'Eglise4. La plupart de nos interlocuteurs occupent des fonctions clés dans l'IECLB. Les entretiens sur le terrain ont révélé que nos acteurs brésiliens inscrivaient leur propre engagement et celui qu'ils souhaitent pour l'Eglise luthérienne tout entière dans la tradition de la Théologie de la libération latino-américaine. La mission de l'Eglise se dirige clairement vers le monde et consiste à être solidaire des défavorisés, à se mobiliser avec la société civile contre l'injustice et former ses membres à l'exercice de la « citoyenneté », notion clé citée à plusieurs reprises par les interlocuteurs brésiliens. Un changement de mentalité au sein de l'IECLB semble prendre pied petit à petit: désormais, on revendique que l'indignation face à la pauvreté fasse partie de l'être chrétien et que l'Evangile n'est Bonne Nouvelle que lorsqu'il est incarné dans la realidade de vida. Le cas de l'IECLB est particulièrement intéressant, car il illustre le processus exemplaire d'un renouveau ecclésial dans le protestantisme brésilien d'origine européenne suite aux défis lancés par la Théologie de la libération. Ce processus toujours en marche a amené l'IECLB à une redéfinition nécessaire de l'identité missionnaire dans son pays d'adoption. Alors qu'au début des années 70, celle-ci était plutôt réticente aux méthodes et objectifs de la Théologie de la libération, elle a depuis ouvert ses portes à une théologie contextuelle. Aujourd'hui, elle prend davantage en considération les problèmes socio-économiques et politiques générateurs de pauvreté. Parmi les victimes de la société brésilienne, on trouve également des membres de l'IECLB tombés en dessous du seuil de pauvreté en raison de la mauvaise distribution de la terre, du chômage et des disparités sociales.

12

Les entretiens menés au Brésil étaient guidés par l'hypothèse suivante: Un processus de renouveau missionnaire en dialogue avec la Théologie de la libération continue à se déployer au sein de I 'IECLB. Ce processus s'inscrit davantage dans une perspective œcuménique et mondiale en intégrant dans sa réflexion l'aspect de la résistance contre le pouvoir économique mondial. Le dialogue entre la théologie luthérienne et la réalité sociale permet à I 'IECLB de développer davantage sa nouvelle identité missionnaire, qui cherche à répondre aux multiples défis de son pays d'immigration. Notre principal objectif était de découvrir auprès de nos partenaires d'entretien et des auteurs brésiliens luthériens choisis des réflexions qui laisseraient entrevoir le développement d'une Théologie de la libération spécifiquement luthérienne. Toutes ces questions sont issues de notre thèse principale, présent travail : qui sous-tend le

La Théologie de la libération n'est pas morte. Elle continue à vivre dans le mouvement œcuménique du renouveau ecclésial et particulièrement dans le renouveau missionnaire de l'IECLB. Le processus d'ouverture de l'IECLB à son contexte sociopolitique et aux réflexions de la Théologie de la libération représente une évolution exemplaire dans le protestantisme du Sud. Dans la mesure où I 'IECLB plonge ses racines culturelles et confessionnelles dans le même berceau que nos Eglises protestantes, elle adresse un défi particulier à ces dernières: celui de se laisser interroger par leur sœur brésilienne, Eglise du Sud d'origine européenne, dans leur propre façon de prendre au sérieux le message libérateur de l'Evangile face aux problèmes sociopolitiques du Nord et à l'échelle mondiale.

Les effets négatifs de la mondialisation, l'augmentation de la marginalisation économique et sociale des populations défavorisées, sont les nouveaux défis auxquels non seulement les sociétés occidentales, mais également leurs Eglises vont devoir répondre. A peine sortie de l'époque de la décolonisation, la dernière décennie du XXe siècle a mis l'Eglise de l'hémisphère nord face au nouvel ordre mondial de la globalisation dont les pays développés sont les auteurs. Aujourd'hui, les problèmes liés à l'extrême pauvreté, à la dégradation de l'environnement, au flux des migrations et à la montée de la violence deviennent le nouveau contexte de l'Eglise et de la théologie. Conscient d'appartenir à un seul monde, comment le protestantisme occidental prend-il au sérieux les injustices grandissantes à la fois dans le Sud et dans le Nord? Comment l'Eglise vit-elle aujourd'hui sa mission de proclamer l'Evangile aux quatre coins du monde (Mt 28, 19s) ?

13

1.2. Un regard sur le Nord « Il faut un courage singulier pour descendre de la chaire dans la rue. Il faut aussi une confiance inébranlable dans Celui qui vous y pousse. ». Ainsi répondait le théologien suisse Karl Barth, lorsqu'on l'interrogeait sur son engagement politique5. Derrière cette réponse se trouve l'intime conviction que les chrétiens sont des citoyens à part entière et doivent faire face aux problèmes de l'actualité politico-sociale. Plus encore, ils ont une responsabilité particulière face au respect de la vie humaine, parfois au risque de leur propre vie. Le socialisme religieux, la théologie politique après Auschwitz et la théologie de l'espérance n'ont pas cessé de mettre en avant la dimension critique et subversive de l'Evangile à l'égard des pouvoirs en place. Nourris par une eschatologie du présent, ils revendiquaient comme fondamentale la tâche critique et libératrice de l'Eglise prête à se comprendre comme une institution de la liberté critique de la foi au sein de la société6. Toutefois, réflexion et pratique ne vont pas forcément de pair. A la grande différence de la Théologie de la libération, née de l'interrogation du peuple opprimé lui-même, ces courants de pensée politique ont surgi dans les milieux des intellectuels et militants européens. En tant que tels ils sont toujours à la recherche d'un peuple7. En effet, contrairement à la mobilisation sociale de l'Eglise sur le continent latino-américain, la prise en compte de la dimension sociopolitique de l'Evangile ne semble pas être une priorité dans la vie quotidienne de nos Eglises. Leur engagement social et politique est souvent délégué à des organismes privés à l'échelon de la société civile, tels que les œuvres d'entraide, les ONGs, et les associations à but sociopolitique. Lorsque les chrétiens militants s'avancent trop sur la scène de l'actualité politique, ils entrent en conflit avec leurs autorités ecclésiales. Au niveau de la paroisse locale règne toujours une dichotomie entre foi personnelle et vie sociale. Lorsqu'on observe le projet de la théologie en Occident, un constat identique s'impose: plutôt que de partir de l'expérience de la pauvreté dans un monde toujours plus marqué par les inégalités sociales, la théologie occidentale refuse de saisir la chance d'un changement radical de perspective. Or, loin de se résumer à un appel à l'engagement éthique des chrétiens, la Théologie de la libération se veut surtout une nouvelle perspective dans la manière de faire de la théologies. Se projeter dans la pratique de libération du peuple opprimé comme point de départ de la théologie, telle est son originalité. Le renouveau théologique venu d'Amérique latine ne semble pas avoir pris pied dans le protestantisme européen, bien qu'il existe des raisons théologiques à ce que la théologie occidentale attache une attention "prioritaire" aux rapports de domination dans la société actuelle. Pouvons-nous en déduire que la théologie et la pratique ecclésiale sont en train de jouer leur kairos au détriment d'un renouveau devenu indispensable à leur propre survie? 14

Cependant, pour un nombre important de chrétiens d'Occident, la séparation entre foi et action est vécue comme un manque de vitalité dans l'expression de leur foi. Séduits par l'attitude courageuse des chrétiens d'Amérique latine dans leur pratique de la libération, ils ont accueilli la Théologie de la libération à bras ouverts. Ses contenus théologiques, ses méthodes et ses options pratiques deviennent pour eux synonymes d'un engagement plus vrai qui permet à l'Evangile de continuer à s'incarner dans la réalité conflictuelle du monde. En effet, malgré les vives critiques, culminant dans celles de la Congrégation de la foi de l'Eglise catholique romaine, la Théologie de la libération a bénéficié, en Occident, d'un mouvement non négligeable de sympathie, aussi bien du côté protestant que catholique. Nombreux sont ceux qui ont essayé de transposer ses options dans le contexte social et ecclésial de l'hémisphère nord. L'option préférentielle pour les pauvres avait rendu possible une nouvelle solidarité ecclésiale également dans les pays développés. Nous supposons que ces options continuent à vivre, aujourd'hui encore, dans les initiatives de chrétiens s'engageant en faveur de la libération de toutes sortes d'oppressions, qu'elles soient sociales, politiques ou économiques. Au même titre que les Communautés ecclésiales de base en Amérique latine, les mouvements à la périphérie, et non au centre de la vie de l'Eglise, lui adressent un défi: celui de s'ouvrir davantage à des initiatives qui visent l'abolition des injustices économiques, sociales et politiques, aussi bien au niveau local que global. Dans quelle mesure la nouvelle mobilisation sociale de la fin des années 90 contre l'idéologie néolibérale de la mondialisation et les effets néfastes de la libéralisation des termes d'échange s'inscrit-elle, elle aussi, dans la tradition de la Théologie de la libération? Contribue-t-elle à encourager davantage de chrétiens à s'engager contre les injustices en vigueur au profit d'un renouveau de l'Eglise? Ces interrogations nous ont amenée à suivre plus précisément la trace de ces initiatives et mouvements à la périphérie de la vie paroissiale traditionnelle. C'est dans l'engagement de ce troisième secteur, celui de la société civile, que nous sommes allé chercher des éléments d'une Théologie de la libération du Nord. Nous présupposons que les groupes qui s'engagent audelà des frontières de la paroisse traditionnelle, dans une perspective de justice Nord-Sud, font preuve d'une motivation commune: celle de la recherche d'une expression du croire qui réunit mieux foi et vie, spiritualité personnelle et engagement socio-éthique9. L'inspiration de ces groupes par la pratique des Communautés ecclésiales de bases et les réflexions de la Théologie de la libération est certaine. Au cœur de la deuxième partie de notre travail se trouve l'enquête sur le terrain de la solidarité avec des acteurs et actrices choisis en Suisse.

15

Toutes ces considérations nous conduisent à formuler deux hypothèses, qui sous-tendent notre démarche sur le terrain des Eglises du Nord. La première se rapporte au critère ecclésiologique et se traduit de la manière suivante: Les mouvements de base ecclésiastiques, qui se préoccupent des questions de libération sociale et politique, de même que les engagements chrétiens dans des mouvements de citoyens, sont des précurseurs d'un processus de renouveau ecclésial en cours. Celui-ci s'opère de la périphérie au centre. Les acteurs de ces nouveaux groupes sociaux puisent leur motivation dans une croyance profonde qui cherche à dépasser l'ancienne dichotomie entre foi et action. En analogie avec l'activité des Communautés ecclésiales de base en Amérique latine, ils rompent avec un modèle diaconal dépassé qui visait à s'occuper des victimes de la misère, plutôt que d'agir dans le dessein d'un changement radical des causes de cette misère. Issus d'un contexte occidental, mais imprégnés d'une réception créative des options prises par la Théologie de la libération, ces mouvements et engagements proposent un nouveau paradigme de l'EgliselO. Ce sont des représentants d'un esprit innovateur qui cherche à témoigner dans la société occidentale d'un Dieu libérateur des opprimés, des exclus et des victimes du marché néolibéral. La seconde hypothèse se rapportera au critère théologique, soit à une théorie de la réception de la Théologie de la libération latino-américaine en Occident. La réception réussie de la Théologie de la libération ne peut qu'être « créative », issue d'une expérience propre de lutte contre les structures aliénantes de la société occidentale, qui s'inspirerait, elle aussi, d'une herméneutique biblique de la libération. La réception ne peut se faire qu'en dialogue vivant avec la pratique de la libération des Eglises du Sud ainsi qu'avec ses propres racines culturelles et son contexte sociopolitique particulier. C'est sur une pratique de vie croyante et militante, sur la convivênciall des victimes et de leurs avocats renseignés, que se construit une nouvelle théologie et non l'inverse. A côté du texte, c'est la praxis et l'expérience de l'Esprit vivifiant qui deviennent des sources de la théologie. La Théologie de la libération avait si bien mis en évidence cette différence méthodologique fondamentale entre la théologie du Nord et la théologie du Sud, que nous avons décidé de nous rendre sur le terrain, à la recherche des traces d'une réception dans les différents lieux de pratique de la libération. Nous espérions trouver, auprès des représentants des mouvements à la périphérie de l'Eglise officielle, des pierres de construction d'une Théologie de la libération européenne capables de faire découvrir à l'Eglise et à la théologie leur nouveau Kairos.

16

2.

Objectifs et choix méthodologiques

Par analogie avec la réception de la Théologie de la libération dans le luthéranisme brésilien, il s'agira pour nous de découvrir, dans les engagements sociopolitiques de l'Eglise et de chrétiens à titre personnel, des traces de réception de la Théologie de la libération qui seraient à l' œuvre dans le protestantisme suisse. 2.1. Enquête sur le terrain Plutôt que de suivre une nouvelle fois le processus de réception de la Théologie de la libération latino-américaine en Occidentl2, nous nous proposons de chercher des indicateurs, à travers des entretiens semi-directifs avec des acteurs et actrices choisis, qui devraient nous faire découvrir des éléments d'une réception créative. Les entretiens réalisés en Suisse, pays qui servira comme exemple d'un contexte occidental, devraient nous permettre de présenter l'état actuel de la situation, comme une sorte de photographie instantanée. L'apport socio-analytique rejoint la méthode de la phénoménologie existentielle et traduit bien notre souci profond de proximité avec le terrain. La méthode choisie nous aidera à découvrir des idées de Théologie de la libération, reprises non seulement par les grandes œuvres d'entraide ecclésiales bien établies en Suisse, mais surtout par des personnes et groupes de base qui gravitent autour de l'Eglise établie. Plus précisément, nous espérons trouver une source importante de notre réflexion dans les voix exemplaires de chrétiens engagés dans des associations et ONGs, chrétiennes et non confessionnelles, qui œuvrent pour la libération sociale, économique et politique. Le triple principe méthodologique voir-juger-agir emprunté à la Théologie de la libération servira de cadre organisationnel pour la seconde partie de notre travail. Avant d'examiner les engagements sur le terrain qui se situent dans la perspective de l'agir dans un contexte sociopolitique donné, nous cherchons à prendre en considération également les aspects du voir et dujuger. 2.2. Au cœur l'ecclésiologie Du point de vue théologique, notre recherche se propose de contribuer à une réflexion sur de nouvelles formes de présence de l'Eglise dans la société occidentale. La question de la relation complexe entre le principe protestant en tant que courage d'être et la libération sociale, politique et culturelle sous-tend notre réflexion13. Par principe protestant nous entendons la négation d'une foi confortablement installée, toujours prête à se laisser remettre en question. C'est elle que nous considérons comme la condition sine qua non pour la pratique d'une Eglise réformée toujours en voie de réformation. La méthode adoptée est interdisciplinaire. Ce travail se situe ainsi à la frontière entre théologie, éthique et sociologie. Il intègre des méthodes d'analyses empiriques (enquête sur le 17

terrain) en tant qu'emprunt aux techniques d'enquêtes utilisées en sociologie. Sa visée principale est celle d'une ecclésiologie à l'ère de la mondialisation économique qui soit en dialogue permanent avec ses fondements dogmatiques. L'ecclésiologie qui se trouve au cœur du présent ouvrage est un lieu classique de la dogmatique et se situe traditionnellement en avant dernier lieu juste avant l'eschatologie (de novissimis). Elle a pour objet la pratique de la foi chrétienne vécue au sein du corps social qui est l'Eglise, ainsi que le rapport de celle-ci à la société. Dans la tradition catholique, l' ecclésiocentricme est de taille; l'accès au Salut est conditionné par l'appartenance à l'Eglise (extra ecclesiam nulla salus). En revanche, la Réforme a remis l'Ecriture au centre de la foi chrétienne - sola sciptura - et affirmé le caractère personnalisé de la foi. L'Eglise n'était plus nécessaire au Salut mais est devenue un lieu où la foi pouvait sans cesse se renouveler grâce à la proclamation pure de l'Evangile et l'administration des sacrements (Confessio Augustana art. VII). L'ecclésiologie de la Réforme se construit à partir du Dieu personnalisé de Luther et du statut nouveau de l'Ecriture qui consiste dans la redécouverte de l'Evangile. La théologie systématique lorsqu'elle réfléchit au rapport entre croire et agir prend appui sur l' ecclésiologie protestante. La Théologie de la libération latino-américaine a remis l' ecclésiologie au centre de la théologie. La relation étroite entre I'herméneutique biblique personnalisée, vécue dans les Communautés ecclésiales de base, et l'action sociopolitique déploie la dimension éthique inhérente au christianisme et, en passant par la critique institutionnelle, aboutit à une nouvelle conception de l'Eglise. L'Eglise naît où la lecture de l'Evangile et la célébration de la sollicitude de Dieu pour les hommes culminent dans l'engagement pour la libération politique. Grâce au dialogue avec la Théologie de la libération et sa propre tradition confessionnelle, l'IECLB redécouvre l'ecclésiologie comme tâche primordiale. Il s'agit pour elle d'opérer la transition d'une Eglise de subsistance à une Eglise missionnaire qui soit concernée par les injustices politiques et sociales dans son pays d'insertion. Le fait de mettre en dialogue les auteurs, souvent de tradition catholique, de la Théologie de la libération et les auteurs de tradition luthérienne prolonge le débat œcuménique au sujet de l'ecclésiologie. 2.3. Les emprunts à la sociologie de l'action La démarche méthodologique s'inspire également de la sociologie de l'action, cherchant à examiner le phénomène social de l'action collective. Outre la référence au phénomène social des Communautés ecclésiales de base en Amérique latine, elle prend appui sur celui des nouveaux mouvements sociaux européens, particulièrement en Suisse14. La nouvelle forme de mobilisation sociale plonge ses racines dans le contexte des défis sociaux apparus dans la période de l'après-guerre et les revendications du mouvement 18

étudiant des années soixante et septante. Le phénomène, propre aux démocraties occidentales, était à la fois un appel à réformer le système à la mesure des nouvelles demandes sociales et une contestation générale de la civilisation occidentale. Après sa disparition, les revendications du mouvement étudiant ont trouvé leur prolongement dans d'autres formes d'action collectives dont les nouveaux mouvements sociaux. Du côté ecclésiastique, la rédaction de la Déclaration de Berne (DB), en 1968, s'inscrit dans cette lignée de la nouvelle mobilisation sociale. Ses pères fondateurs, issus du milieu d'intellectuels ecclésiastiques (André Biéler, Max Geiger, Peter Gessler, Lukas Vischer), ont été sensibilisés par la situation de renouveau ecclésial dans le Sud et ont décidé de mettre la population suisse face à son manque d'engagement pour les problèmes dans les pays en voie de développement. Poussés par l'esprit du temps qui soufflait du Sud, ces théologiens sensibles revendiquaient l'engagement de l'Eglise pour la justice sociale dans une perspective Nord-Sud 15.Il en va de même pour les œuvres d'entraide Pain pour le prochain (PPP), Entraide prostestante (EPER) et les Commissions Tiers-monde de l'Eglise protestante et catholique (COTMEP et COTMEC). L'histoire de la solidarité internationale en Suisse a été examinée par un chercheur suisse qui s'appuie sur les témoignages des personnalités chrétiennes ayant marqué le paysage de la solidarité Nord-Sud en Suissel6. Le concept des nouveaux mouvements sociaux regroupe différents types de mouvements - féministe, écologiste, pacifiste, autonomes urbains, mouvement de solidarité - qui ont tous marqué le paysage européen des années septante à quatre-vingt-cinq. Après une période de démobilisation, au tournant des années quatre-vingt-dix, ce phénomène de mobilisation sociale vit un second souffle dans le paysage helvétique. Il est caractéristique, pour ces mouvements, de se servir de formes d'action non conventionnelles et de favoriser le principe de la participation démocratique: lettres de protestation aux responsables politiques, actions de cartes aux entreprises textiles ou pharmaceutiques, manifestations silencieuses, actions symboliques sur la place publique, pantomimes et théâtre de rue. Dans ce même esprit, le Mouvement théologique de solidarité et de libération, à l'occasion du Forum économique mondial de Davos de 2001, avait proposé une présence militante sur les pistes de ski de la station hivernale, signe de protestation contre la logique économique néolibérale. 3. Réception de la Théologie de la libération et renouveau missionnaire

Cet ouvrage suit donc deux axes théologiques. Le premier examine la réception et l'influence de la Théologie de la libération dans le monde occidental, particulièrement en Suisse. Par souci de cohérence, nous nous référons principalement à la situation latino-américaine, en particulier aux théologiens brésiliens, dont l'influence sur le mouvement missionnaire n'est plus à démontrer. Le deuxième axe suit l'évolution de l'identité missionnaire de 19

l'Eglise dans le débat œcuménique. Sans doute, le dialogue avec les Eglises du Sud et l'apparition des Communautés ecclésiales de base en Amérique latine vers la deuxième moitié des années soixante ont-ils contribué à cette réflexion. 3.1. Rupture épistémologique au profit de l'engagement Si le christianisme occidental a partiellement accueilli la Théologie de la libération, c'est grâce au recentrage de la pratique de la foi qui évite de séparer l'activité théologique de l'action pour la justice. Plutôt qu'une éthique sociale venue d'Amérique latine, la Théologie de la libération est synonyme d'une radicale rupture épistémologique, faisant de l'engagement le premier acte de la théologie. A la conférence fondatrice de l'Association œcuménique des théologiens du Tiers Monde (EATWOT), qui s'était déroulée en 1976 à Dares-Salaam (Tanzanie), les théologiens du Sud s'étaient distanciés clairement d'une théologie académique séparée de l'action17. De la même façon que la culture occidentale de la conquête, la théologie était mise au banc des accusés, soupçonnée d'avoir cautionné, elle aussi, la colonisation du Sud et son héritage culturel. Qui dit rupture, dit en même temps défi. Le défi majeur devant lequel les théologiens du Sud ont placé leurs collègues du Nord était de prendre conscience du fait qu'ils risquaient de s'éloigner de la vérité de l'Evangile par une théologie déconnectée de la réalité des défavorisés. Qui dit défi, dit aussi souci d'universalité. Loin d'être une théologie locale limitée à son contexte particulier, très tôt la Théologie de la libération a adressé ses défis à l'Eglise universelle. C'est le retour de la mission qui est en jeu ici. Ce retour de la marée haute de l'Evangile dans les parties périphériques du monde attribue à ceux qui autrefois ont été évangélisés par les Eglises occidentales le rôle des nouveaux sujets de l'évangélisation. Si la Théologie de la libération, dès ses débuts, a eu conscience de son caractère régional ou particulier, jamais elle n'a renoncé à sa volonté d'universalité. Contextualité et universalité sont deux caractéristiques de la Théologie de la libération qui cohabitent dans une corrélation dialectiquel8. Cependant, pour les uns, la Théologie de la libération s'est profilée comme une déstabilisation salutaire et une tâche pour nous, tandis que pour les autres, elle est considérée comme une hérésie et une fondamentale mise en danger de la foi de l'Eglise. Sa visée universelle a pour le moins divisé les esprits en Occident. Bien que le phénomène de la Théologie de la libération latino-américaine ait suscité une sorte d'euphorie dans le monde occidental, l'écho qu'elle a eu est composé d'appréciations contradictoires. D'une part, des théologiens catholiques comme Bruno Chenu, Karl Rahner, Edward Schillebeeckx, Michael Sievemichl9, Johann-Baptist Metz20, Christian Duquoc, Gertulio Girardj21 et Horst Goldstein22 se faisaient les défenseurs de la Théologie de la 20

libération. Du côté protestant, citons les noms d'Ernst Lange, Jürgen Moltmann, Georges Casalis23, Norbert Greinacher4, Klauspeter Blasers et Dorothee Solle26.D'autre part, la Théologie de la libération se voyait vivement critiquée, souvent de manière émotionnelle, polémique et peu fondée. On lui reprochait de trahir la vérité de l'Evangile au seul profit d'un christianisme politisé et infiltré par l'idéologie marxiste. Des facteurs non théologiques auraient fait irruption dans le projet de la théologie27. L'influence de la Théologie de la libération sur la théologie féministe en Allemagne est indéniable et a permis à cette dernière de se présenter comme théologie de la libération féministe. Etant donné que la théologie féministe est elle-même une théologie contextuelle, il s'agit plutôt d'une réception indirecte et créative, surtout au niveau méthodologique et au niveau des options fondamentales. Les théologiennes féministes y ont trouve la confirmation que la théologie ne travaille jamais sans conditions préalables et que l'analyse du contexte est le point de départ de toute théologie28. En effet, les théologiens européens peu enclins à la Théologie de la libération ont sous-estimé la part d'universalité qui lui est inhérente. Dès le début, ses protagonistes ont été invités en Europe et n'ont cessé de rappeler à l'Eglise occidentale qu'il était temps de se rendre compte des rapports d'interdépendance entre le Nord et le Sud. Ces avocats des masses appauvries d'Amérique latine ont dénoncé sans cesse l'exploitation économique du Sud par les entreprises du Nord29. Pour bon nombre de chrétiens, la rencontre avec la vitalité d'un renouveau ecclésial et théologique en Amérique latine a renforcé le sentiment d'une «crise générale» qui traverse l'Eglise et la théologie occidentales, devenues des institutions sans vie ni perspectives nouvelles. Aujourd'hui, celle-ci rejoint la crise générale d'identité religieuse à l'œuvre dans la société occidentale. S'y ajoutait à l'époque la prise de conscience de la complicité occidentale avec l'exploitation des pays sousdéveloppés. L'adoption de l'option préférentielle pour les pauvres par les chrétiens du Premier monde est devenue une nécessité incontournable, un appel à la conversion, faute de quoi ils sont en train de rater leur kairos. L'option préférentielle pour les pauvres propose à la chrétienté atrophiée du Nord une nouvelle perspective d'évangélisation lui permettant de découvrir la tâche
indispensable de la vie chrétienne et ecclésiale30.

Si certains, après l'effondrement du bloc socialiste à la fin des années 90, ont affirmé la mort de la Théologie de la libération31, de plus en plus de personnes en Europe la considèrent comme une alternative convaincante par rapport à notre christianisme faible et fatigué. Mais la question du comlnent d'une réception adéquate pour le contexte européen reste toujours non résolue. Or, le néolibéralisme et le capitalisme tardif des années 90, synonymes d'une évolution qui détruit la vie communautaire par l'individualisme, la compétition,

21

l'accroissement du chômage et la pauvreté, adressent une série de nouveaux défis à la mission de l'Eglise. 3.2. Lieux de réception La Théologie de la libération a surtout été accueillie dans les secteurs de la théologie pratique et dans le processus conciliaire Justice, paix et sauvegarde de la création, supporté par le mouvement œcuménique. Sur le terrain de la pratique pastorale, elle a bénéficié d'une bonne réception dans les mouvements chrétiens de renouveau, proches de l'esprit de Vatican II (Action catholique, Justice et paix, Chrétiens pour le socialisme, Communautés ecclésiales de base). Ces mouvements ont entrepris une relecture de la Théologie de la libération dans l'intention de découvrir sa signification pour la société et les Eglises européennes. La Théologie de la libération leur sert de stimulation à leur [propre] expérience communautaire de lafoi, d'aide à leur reformulation du message chrétien et d'interpellation par rapport à leur engagement envers
les pauvres.

Dans le domaine de la théologie pratique, le dialogue avec la Théologie de la libération a permis une prise de conscience du fossé entre la diaconie et la vie paroissiale que l'on rencontre fréquemment dans les Eglises occidentales. Désormais, l'accent a été mis sur l'idée de la Diaconia comme une fonction fondamentale de l'Eglise, à côté de la Martyria, la Leiturgia et la Koinonia, et non comme une simple annexe de la vie paroissiale32. Depuis que la mentalité d'assistance a été soumise à une vive critique, l'idée de la récupération de l'autonomie du sujet dans un processus de participation est devenue l'orientation nouvelle de la pratique pastorale: il ne suffit plus de traiter simplement les symptômes de la misère sociale. Désormais, la théologie (pastorale) doit intégrer dans sa démarche une réflexion critique sur les problèmes structuraux. La triple démarche méthodologique devient alors partie intégrante de la pratique pastorale et trouve également des échos en Suisse. Le dialogue avec les Communautés ecclésiales de base a fait comprendre que le modèle de la paroisse traditionnelle, basé sur le mode d'adhésion par naissance ou par appartenance sociale, empêche les personnes de devenir des sujets autonomes qui prennent eux-mêmes leur destin en main. C'est la raison pour laquelle les Communautés ecclésiales de base se créent de préférence à la périphérie des paroisses, sur le terrain de la diaconie et dans les contextes des mouvements sociaux. Comme aux Pays-Bas, en Espagne, en Italie, en France, en Autriche et en Allemagne, de tels groupes ont également fait irruption dans la vie ecclésiale en Suisse et se sont organisés dans un réseau national. Ces groupes, de taille variable, sont généralement de composition œcuménique et réunissent des personnes qui vont rarement ou même jamais au culte. Leur motivation profonde consiste dans la conviction que la vie quotidienne et la foi

22

sont deux choses inséparables, raison pour laquelle des thèmes liés à la vie ecclésiale, politique et personnelle y sont abordés. Grâce à la rencontre avec la Théologie de la libération, un nouveau concept de théologie pastorale a vu le jour. Il se base sur les trois éléments suivants: l'incarnation comme événement fondateur du christianisme, l'efficacité permanente du Salut dans l'histoire et l'identification avec le Christ, Seigneur de l' histoire. 3.3. Réception dans le processus conciliaire Les assemblées œcuméniques européennes de Dresde (Pâques 1989), de Bâle (Pentecôte 1989) et de Berlin (Pentecôte 1994), dans le cadre du processus conciliaire justice, paix et sauvegarde de la création (IPSC), ont montré combien la méthode et les idées de la Théologie de la libération sont entrées dans la réflexion théologique en Europe. Le processus a été lancé à la sixième assemblée plénière du COE qui s'est déroulée en 1983 à Vancouver. Il est synonyme de la prise de conscience de la part des chrétiens et des laïques, que l'on ne pouvait laisser les forces politiques et économiques continuer de détruire de pareille manière l'espace vital. Il s'agissait ici de questions fondamentales de la foi. Certes, les ressemblances ne proviennent pas d'un contact direct entre les adeptes du processus conciliaire et les protagonistes de la Théologie de la libération, mais elles sont frappantes. Les résultats de Dresde ont suivi une triple prémisse herméneutique: l'option préférentielle pour les pauvres, l'option préférentielle pour la non-violence et l'option préférentielle pour la protection et la promotion de la vie. Dans le cas de l'assemblée de Bâle, un phénomène significatif s'est produit: une sorte d'œcuménisme à deux étages33. Intitulée Paix et justice pour la création entière, l'assemblée a provoqué une large mobilisation de la base ecclésiale et des associations populaires, qui s'est déroulée en marge des réunions officielles. Les groupes et mouvements de base, grâce auxquels le processus IPSC a été poussé en avant et qui ont été le sel de l'assemblée, constituent un défi permanent pour l'Eglise institutionnalisée. Fidèle à son propre contexte, l'assemblée œcuménique de Berlin a décidé des mesures concrètes et encouragé les paroisses à soutenir des initiatives locales. Elle recommandait un engagement en faveur des sans abris, du service civil comme engagement pour la paix et du développement durable dans l'idée de réconcilier l'économie et l'écologie. Cependant, même si les documents œcuméniques s'efforcent de traduire l'option pour la justice, la paix et la sauvegarde de la création dans la réalité des pays du Nord, un tel engagement ne connaît que peu de concrétisations pratiques dans nos Eglises, où il n'est pas considéré comme une priorité absolue de la vie ecclésiale.

23

3.4. Nouvelle conscience missionnaire et renouveau œcuménique A Enugu déjà, les membres du comité central du Conseil œcuménique des Eglises n'ont laissé planer aucun doute sur le fait que l'avenir de l'Eglise se jouerait avec la reconnaissance des nouvelles formes d'expression de la foi chrétienne qui étaient déjà présentes dans la société:
(...) on ne peut pas dire que la structure paroissiale traditionnelle de la communauté ecclésiale soit la seule structure possible de la communauté chrétienne, même si celleci a été consacrée par les siècles. (...) C'est en permanence que sont nées des formes nouvelles de la vie de l'Eglise, se transformant constamment, dans une perspective missionnaire, s'adaptant aux différentes structures changeantes de la société, allant audevant de la peine des hommes et de leurs problèmes34.

Depuis la septième assemblée plénière du COE, qui s'est tenue en 1991 à Canberra, l'attention du débat œcuménique s'est portée sur «la mission intégrale de l'Eglise» et sur les nouvelles structures communautaires, au-delà de la paroisse locale, qui incarneraient le souci pour la justice, la paix et la sauvegarde de la création. C'est l'idée d'une meilleure présence missionnaire des paroisses dans les lieux brûlants de la détresse sociale, considérée comme modèle alternatif de l'Eglise et porteur d'avenir. En Europe occidentale, cette discussion trouvera sa concrétisation pratique dans le mouvement du renouveau œcuménique des années 90 en Allemagne. Celui-ci visait le développement de la compétence missionnaire de la paroisse locale dans son environnement social et, s'inscrivant dans une perspective davantage "globale", la prise au sérieux de la dimension œcuménique de la missio Dei. Il ne suffisait plus de se contenter de propos comme ceux qu'avait formulés la Déclaration de Lausanne, signe d'une relative ouverture au monde ambiant. Non sans susciter des débats parmi les évangéliques, celle-ci avait affirmé que la foi sans œuvres est morte et que l'évangélisation et l'engagement sociopolitique font tous deux partie de notre devoir chrétien. Le concept d'une meilleure présence va au-delà d'une simple reconnaissance de la tâche du chrétien et vise un véritable changement de pratique. Il invite les paroisses locales à l'engagement concret dans les structures aliénantes de la société, dans son environnement proche et lointain, et à devenir ainsi un signe vivant de la présence transformatrice et salvatrice de Dieu pour les autres. En Allemagne, de nombreuses initiatives dans le domaine de l'asile, du dialogue interculturel et de la justice Nord-Sud à la suite du processus conciliaire ont apporté la preuve qu'un esprit de renouveau était à l' œuvre, qui cherchait à retrouver l'identité de l'Eglise dans la solidarité avec les laissés-pour-compte, les pauvres et les défavorisés. Ces projets étaient basés sur la conviction que le renouveau ne pouvait être que le résultat d'un processus commun entre les paroisses, les réseaux œcuméniques ainsi que les différents groupes de base dans l'Eglise et la société. 24

4.

Le nouveau contexte de la théologie: la mondialisation

Face à la nouvelle crise sociale et politique à l'ère de la mondialisation, la mission de l'Eglise est appelée à élargir une nouvelle fois ses frontières locales. Selon le théologien brésilien luthérien Walter Altmann, il s'agirait de développer une vision alternative basée sur la solidarité et une mondialisation depuis sa base qui réunirait les gens sous l'impulsion de la foi chrétienne35. L'Eglise est amenée à passer de la responsabilité sociopolitique dans son environnement social proche à une vision de solidarité chrétienne avec les exclus à l'échelle planétaire. Or, si les effets négatifs de la globalisation sont dénoncés de toutes parts36,le nouveau contexte se révèle aussi comme un défi pour la théologie et l'Eglise, et une chance pour la création d'un mouvement international de solidarité et de résistance37. Avec l'avènement de la mondialisation, on assiste à une sorte de découverte d'un nouveau monde, et, par analogie avec l'histoire du continent de l'Amérique latine, nous assistons à une nouvelle culture de la conquête38. Les frontières se déplacent, le capital voyage et le monde s'est transformé en une grande place de marché où l'on achète les facteurs de production chez le marchand le meilleur marché39. L'exode du capital, expression empruntée à André Gorz, provoque la rupture entre l'économie et l'Etat national. Depuis les années 90, le phénomène de la pauvreté touche nouvellement les pays occidentaux comme la Suisse. La nouvelle pauvreté a fait son apparition. Les principaux facteurs générateurs de pauvreté sont le chômage, le démantèlement du système de la sécurité sociale et de l'idée de la solidarité de l'Etat. Ce phénomène d'érosion du social touche surtout les personnes qui se trouvaient déjà en bas de l'échelle sociale. La politique des entreprises transnationales, axée sur la délocalisation des lieux de production, la libéralisation des échanges commerciaux, la flexibilisation du travail et la maximisation de la productivité, provoque une précarisation générale des conditions du travail. L'idéologie néolibérale qui remet en question la souv~raineté de l'Etat national ainsi que l'idée de la solidarité avec les plus faibles, rend l'Etat extrêmement vulnérable. Dans la mesure où les entreprises cherchent à réduire les coûts de la production, elles privent les Etats à la fois des places de travail et des rentrées d'impôts. De plus, elles laissent à l'Etat social le soin de prendre en charge les victimes de la suppression d'emplois40. L'utopie néolibérale s'accompagne d'un discours hautement idéologique qui nourrit la fausse idée que la capacité de consommer produit davantage de liberté individuelle. Elle fait appel à un système de croyances et de convictions, de l'ordre d'une foi dans le libre échange (free trade faith)41. La nouvelle croyance est construite sur les mythes de la liberté et de la responsabilité individuelles des acteurs économiques. Potentiellement, chacun peut participer au jeu de la consommation. A l'aube du troisième millénaire, l'Homme 25

moderne, réduit à être un homo œconomicus, se trouve seul dans la prison de la nouvelle liberté individuelle42. Face à ce constat, le protestantisme qui abrite au cœur de son message celui de la liberté chrétienne, dispose des outils nécessaires pour proposer une vision alternative de l'être humain et du monde. Si, d'un côté, la dictature économique des marchés transnationaux impose ses lois à l'Etat social et provoque une fragilisation de la démocratie, de l'autre côté, elle éveille la résistance citoyenne. Elle fait surgir une société civile transnationale, une mondialisation d'en bas qui tend à récupérer les espaces de la démocratie pour désarmer le pouvoir financier et pour remettre l'homme au centre de l'économie. La montée fulgurante du mouvement ATTAC au plan international et le succès du Sommet social mondial de Porto Alegre en sont des exemples parlants. 4.1. Défis et chances d'une pour le renouveau de l'Eglise et de la théologie Certaines voix ont rendu attentif à un danger récurrent: celui d'importer simplement la Théologie de la libération dans le contexte européen, de se l'approprier dans une mentalité colonisatrice comme un fruit exotique que l'on consomme tant qu'il a du goût43. Plutôt que d'écouter le défi utile que la Théologie de la libération adresse à la théologie, plus de 50 ans après Auschwitz, certains cercles de l'Eglise l'ont domestiquée comme une éthique sociale parmi d'autres, venue d'Amérique latine. Selon Paulo Suess, la réduction de la Théologie de la libération à un impératif éthique ou à une certaine manière de faire revivre la diaconie dans l'Eglise, alors qu'il s'agit de théologie à proprement parler, ne pouvait pas rester sans conséquences. L'option pour les pauvres, désormais intégrée dans le discours officiel des Eglises catholiques et protestantes, est en danger de devenir un lion sans dents44.Les pauvres sont toujours plutôt les objets de la charité chrétienne que des sujets de leur histoire de libération, eux-mêmes capables de réflexion et d'initiative. Il s'ensuit que les défis adressés à la théologie occidentale restent d'actualité, d'autant plus qu'un concept de réception bien développé, qui tiendrait compte de la relation complexe entre particularité et universalité fait toujours défaut. Selon Giancarlo Collet, une simple importation des options et des méthodes de la Théologie de la libération dans le contexte européen ne répond pas suffisamment à ce défi. Ledit processus d'importation devrait s'accompagner d'une pratique de la libération qui engage les chrétiens au sein d'une mobilisation sociale plus générale. Tout modèle de réception uniquement théorique risquerait de réduire la Théologie de la libération à un impératif éthique et de passer à côté de ce nouveau contexte de la théologie. En effet, nous pensons que la possibilité d'une Théologie de la libération du Premier monde consiste en la mise en place des processus de libération et la 26