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Psychogénèse et organogénèse en psychopathologie

De
316 pages
Les affections psychosomatiques au sens classique sont extra-cérébrales. Néanmoins, il n'y a pas de raison pour que les circuits du cerveau ne puissent être affectés par un processus psychosomatique. La théorie de la neuroplasticité permet de rendre compte des modifications cérébrales et d'expliquer comment les maladies mentales sont des maladies psychosomatiques, ce qui les différencie des maladies neurologiques, en dépit du faux positivisme ambiant.
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ISBN : 978-2-296-99782-0ISBN : 978-2-296-99782-0 LE MLE MLOE MN OD NOEDNEDLE ME ONDE
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Psychogénèse et organogénèse

en psychopathologie


Une hypothèse psychanalytique


















PSYCHÉ DE PAR LE MONDE
Cahiers internationaux de psychopathologie
et de psychanalyse

Collection dirigée par Alain Brun


Collection multilingue, « Psyché de par le monde » promeut
la psychanalyse et la psychopathologie dans ce qu’elles
peuvent avoir d’universel, au-delà des langues, des territoires
et des cultures. Elle publie des textes reconnaissant les
principes d’une vie psychique, laquelle peut se décrire par la
psychanalyse ou la phénoménologie, et illustrant une pensée
originale, qui se distingue d’ouvrages à vocation universitaire.
Yorgos DIMITRIADIS







Psychogénèse et organogénèse

en psychopathologie


Une hypothèse psychanalytique




























































© L'Harmattan, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99782-0
EAN : 9782296997820










REMERCIEMENTS

Ce livre est un des aboutissements d’un travail de thèse. Je tiens en particulier à
remercier le Professeur Alain Vanier pour la possibilité qu’il m’a donnée de faire un
DEA, puis cette thèse, ainsi que pour l’ambiance très stimulante qu’il a maintenue
autour de moi tout au long de ce travail, comme la préface de ce livre en témoigne.
Je vais sûrement regretter nos délicieux déjeuners de travail durant mes voyages
éclair à Paris.
Je remercie aussi mes maîtres en psychanalyse et psychiatrie, le Docteur Charles
Melman et le Docteur Marcel Czermak, pour leur enseignement qu’ils ont toujours
assuré, en laissant la possibilité à la réflexion personnelle. Ce travail porte vivement
la marque de cet enseignement « pas-to utalitariste ».
Je suis reconnaissant au Professeur Athanase Tzavaras, pionnier dans le domaine
de la recherche aux confins de la neurologie et la psychanalyse en France et en
Grèce, pour ses commentaires précieux sur le texte, et surtout pour son soutien
moral.
Merci aussi aux amis et collègues qui ont accompagné ce travail de manières très
diverses. Je ne puis en mentionner que quelques-uns : Panos Aloupis, Christian
Hoffmann, Photis Kaggelaris, Elisabeth Kouki, Agnès Metton.
Merci à Thétis, ma femme, et à Phanie, ma fille, pour la patience qu’elles ont
montrée durant mes nombreuses absences de corps et d’esprit et pour avoir pris soin
de la couverture du livre.
Merci à Anne-Lucie Voorhoeve et Nicole Touron pour leur travail de correction
et madame Elisabeth Lehec des éditions « L’Harmattan » pour ses conseils sur la
mise en pages.
La mémoire du regretté Professeur Georges Lanteri-Laura, est très présente dans
les citations de ce travail. Sa figure restera emblématique pour nombre de ses élèves,
de même que l’étendue imparable de ses connaissances en histoire de la
psychopathologie.
Je tiens aussi à évoquer la mémoire de mes parents qui m’ont laissé une petite
fortune suffisante pour « financer » les nombreuses heures que ce travail a
nécessitées.
















à la mémoire de mon père


























Préface
La rencontre entre psychanalyse et neurosciences a, d’emblée, pris le tour
d’une opposition entre psychogenèse et organogenèse, ravivant ainsi un
conflit mis en veilleuse pendant quelques décennies, mais qui a traversé
toute l’histoire de la psychiatrie. Or, contrairement à l’opinion commune, ce
débat n’est pas celui de la psychanalyse, et ce livre le montre de façon
décisive en indiquant une autre place : ni substrat disputé de la psychiatrie,
pas plus qu’appendice de la psychologie, mais bien plutôt comme subversion
1, avec l’accent qui de ces discours, comme leur « remise-en-cause »
convient mis sur l’équivoque de la cause. Dès 1955, Lacan considérait cette
question comme « complètement périmée », car il ne faisait pas de
« différence entre la psychologie et la physiologie, et qu’assurément “ne
devient pas fou qui veut“ ». Freud déjà distinguait les facteurs accidentels
qui relèvent de l’ontogenèse, et les facteurs dispositionnels qui renvoient à
la phylogenèse. Dans la psychanalyse, l’accidentel « joue le rôle principal »,
le dispositionnel « conduit loin au-delà du champ de travail de la
2
psychanalyse ». Si le dispositionnel renvoie à l’histoire de l’espèce,
l’accidentel décide de la singularité. Mais les avancées récentes des
neurosciences (plasticité, importance de l’épigenèse, etc.) ont ouvert la
possibilité d’un dialogue avec la psychanalyse.
Mais quelles en sont les conditions ? François Ansermet et Pierre
Magistretti distinguent quatre positions possibles pour travailler cette
3articulation entre neurosciences et psychanalyse . Tout d’abord, celle de
« l’hétérogénéité absolue » qui conduit à l’absorption d’une partie de la
psychiatrie par la neurologie, puisqu’il s’agit d’une alternative exclusive

1 Selon l’expression de Bernard Baas. Cf. Bernard Baas, Y a-t-il des psychanalystes sans-
culotte ? Philosophie, psychanalyse et politique, Toulouse, Erès-Arcanes, 2012.
2 Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, trad. F. Cambon, Paris, Flammarion,
coll. « Champs », 2011, p. 78.
3 Conférence inédite au séminaire Méthodologie et épistémologie. Psychanalyse et
psychiatrie, du 18 mars 2011, Hôpital Sainte-Anne, Paris.
9
entre étiologie psychique « ou » neurologique, en d’autres termes, rien de
plus que le vieil antagonisme psychogenèse ou organogenèse. Ils notent à ce
propos que reste en suspens la question du sujet. Une autre approche est la
« superposition », qui privilégie un modèle analogique, cette fois-ci sans
reste : c’est l’orientation de la neuropsychanalyse. Ensuite, un modèle de
« réunion » qu’ils situent comme une perspective à potentialité très riche,
incluant une certaine idée de la complexité. Enfin, un abord comme
« intersection de deux ordres hétérogènes » est celui dont relèvent leurs
4travaux , sans espérance de « science unifiée », pour reprendre le mot de
Pierre Fédida cité dans l’ouvrage. Interdisciplinarité donc, dans une
perspective où neurosciences et psychanalyse sont deux domaines sans
commune mesure, avec des intersections à partir desquelles leurs points de
butée respectifs peuvent être interrogés.
La recherche de Yorgos Dimitriadis relève de cette dernière orientation,
instaurant, entre ces deux champs, une mise en tension qu’il fait travailler
pour produire des propositions étonnantes et rigoureuses. Aujourd’hui, la
psychanalyse ne peut pas faire l’économie de penser les neurosciences, avec
ou contre, et, sans doute, peut-on souhaiter que ce mouvement soit
réciproque. En effet, la psychanalyse est condamnée pour survivre à se
réinventer ; le psychanalyste doit être un homme de son époque, soulignait
Lacan. Or elle s’est toujours réinventée à partir des termes de son temps,
véritable « théorie-coucou » investissant d’autres discours dont elle
détourne les notions, introduisant une dimension hétérogène. Comme
5l’indique Jean-Claude Milner, nous avons affaire avec la génétique
aujourd’hui – et, plus largement la biologie – à un nouveau paradigme dont
il convient de prendre la mesure. En effet, les modèles dominants et les
inventions techniques ne sont pas sans conséquence sur l’agencement des
savoirs référentiels d’une époque. Ainsi, l’invention du chemin du fer fut
créateur de niches diagnostiques, comme l’a montré Ian Hacking, faisant
apparaître la dromomanie, tout comme la ségrégation des fous au début du
èmeXIX siècle a permis selon Lacan d’isoler le symptôme, aussi bien le
capitalisme pour le repérage de la plus-value, etc. Mais, pour la
psychanalyse, sa survie dépend de sa capacité non seulement à se formuler à
partir des discours du moment, mais aussi de la façon dont elle y prend
place, le grain de sable qu’elle y introduit pour interroger leurs modes de
clôture, c’est à dire ce qu’ils rejettent pour se constituer. Aujourd’hui, il est
donc nécessaire de repenser notre manière de faire cortège à cette avancée
contemporaine de la science, à la dominance de la biologie. De cette

4 Cf. François Ansermet et Pierre Magistretti, A chacun son cerveau : plasticité neuronale et
inconscient, Paris, Odile Jacob, 2004 et François Ansermet et Pierre Magistretti, Enigmes
du plaisir, Paris, Odile Jacob, 2010, etc.
5 Jean-Claude Milner, Clartés de tout : de Lacan à Marx, d’Aristote à Mao, Lagrasse,
Verdier, 2011
10
recherche émergeront des apories et des butées qui sont celles avec
lesquelles la psychanalyse peut travailler. La science ne cesse de se réfuter,
et les avancées récentes des neurosciences, le reniement du tout génétique,
de la programmation innée du cerveau ouvrent des possibles aux questions
que supporte la démarche analytique. L’hypothèse d’une « affection
psychosomatique du cerveau » avancée par Yorgos Dimitriadis est
particulièrement stimulante et nouvelle, d’autant que « psychosomatique »
comme son nom l’indique a été une tentative d’approche de cette
articulation. Lacan n’hésitait pas à évoquer la « résonance physiologique de
la crise œdipienne », est-il rappelé dans l’ouvrage.
L’enjeu de ce travail est aussi de renouer le dialogue interrompu depuis
un certain temps entre psychiatrie et psychanalyse. Lacan avait, en quelque
sorte, annoncé cette rupture puisqu’il avait pu affirmer que l’abri trouvé par
la psychanalyse en psychiatrie ne relevait d’aucune affinité particulière.
Pourtant, les psychiatres ont pendant longtemps fait bouillir leur soupe au
feu de la psychanalyse, et la psychanalyse leur a, sur le plan théorique mais
aussi clinique, apporté la possibilité d’un certain nombre d’échanges et
d’élaborations. Lacan, dans une intervention à la demande de Georges
Daumezon, sur l’apport de la psychanalyse à la sémiologie psychiatrique,
avait répondu en quelque sorte à côté en montrant la place du transfert dans
l’exercice de la présentation de malades, exercice aussi ancien que la
psychiatrie elle-même, mais il situait ce transfert là où il n’était pas attendu.
Il soutenait ainsi que le gain sémiologique provenait des remarques de ses
élèves faites lors des retours en voiture. Il indiquait ainsi le point aveugle du
psychiatre dans la « monstration » de malades, dans la constitution du
« tableau clinique ». Aujourd’hui, Yorgos Dimitriadis reprend ce dialogue,
mais les termes ont changé puisque la psychiatrie elle-même s’est
fondamentalement modifiée. Elle revendiquait depuis longtemps une place
dans le champ de la médecine scientifique, place qu’elle tenait difficilement
jusque-là. Les neurosciences lui ont donné cette possibilité. La charge
contre la psychanalyse qui s’est appuyée sur cette nouvelle psychiatrie
biologique est non seulement un effet d’époque, mais aussi celui d’une
certaine position que les psychanalystes ont cru devoir occuper dans leur
rapport à la psychiatrie.
Mais, en plus des rappels historiques remarquablement développés, il
s’agit ici d’une recherche audacieuse et originale qui évite toute tentation de
syncrétisme ou d’amalgames conceptuels entre neurosciences et
psychanalyse, mais propose à la psychanalyse d’interroger les apports
mêmes des neurosciences et de s’interroger avec eux. La proximité des
phénomènes psychosomatiques avec les psychoses, voire avec la débilité, la
mise en avant de la notion d’holophrase, de signifiant gelé (voir le Quart-
Livre de Rabelais) proposés par Lacan démontrent leur pertinence. La prise
du corps dans le langage le nettoie d’une jouissance qui, dans ces cas-là,
demeure. L’atteinte de l’organe pose la question du type de savoir sur le
11
corps dans le réel. Le rapprochement avec la psychose est tout à fait
conséquent ; l’expérience clinique montre d’ailleurs, dans certaines cures de
patients atteints de troubles psychosomatiques sévères, l’apparition de
« moments psychotiques » avec, parfois, plus ou moins des thèmes de
persécution, qu’il conviendrait d’examiner de plus près. Pour la
psychanalyse, tout l’organisme ne devient pas corps, et c’est la question que
la psychanalyse pose à la médecine scientifique. Il demeure un reste de
jouissance, irréductible, qui n’opère pas de la même manière dans la
névrose et la psychose. Comment alors le situer, circonscrit à un organe,
dans le phénomène psychosomatique ? La circonstance est plus délicate à
saisir quand il s’agit d’un organe comme le cerveau, et c’est ce que Yorgos
Dimitriadis développe avec acuité ouvrant des pistes grosses de nombreux
prolongements. Elles impliquent une mise en question de certains
développements plutôt désolants de la psychiatrie actuelle, avec un système
de classification dominant, le DSM, qui n’est qu’un retour à l’approche
synchronique des premiers temps de la psychiatrie de Pinel et d’Esquirol,
appuyée sur une neurobiologie plus idéologique qu’effective dans ce
6champ . En effet, il est certainement indispensable de distinguer les progrès
des neurosciences de leur retentissement médiatique, qui ne relève pas de la
recherche scientifique, mais plutôt d’un certain fonctionnement de la science
comme religion dans notre culture.
On le voit, l’enjeu de cet ouvrage est considérable, car il interroge le
mode d’abord de ceux qui ont quelques difficultés à s’inscrire dans le lien
social contemporain, portant ainsi le vivant témoignage de ce par quoi ils
font symptôme et des discours qui échouent à les résorber.


Alain Vanier





6 On pense à l’article de François Gonon, « La psychiatrie biologique : une bulle
spéculative ? », revue Esprit, novembre 2011.
12



INTRODUCTION
Lacan était un homme de son temps, partie prenante des
débats de son époque, ce qui demeure un enseignement pour le
psychanalyste d’aujourd’hui.

7
Alain Vanier

La question de la psychogénèse et de l’organogénèse est parmi les plus
8anciennes et, d’après Henri Ey, le chapitre le plus difficile de la psychiatrie .
eAu début du XIX siècle, c’était l’opposition entre fonctionnel et organique
qui exprimait ce même débat à propos des maladies mentales ; et pas
seulement des maladies mentales mais aussi des symptômes somatiques :
douleurs fonctionnelles versus douleurs organiques. Les termes de
psychogénèse et d’organogénèse sont présents dans le vocabulaire
epsychiatrique depuis la fin du XIX siècle mais n’ont pas eu l’exclusivité dans
le domaine sémantique de la « causalité » des maladies mentales. D’autres
termes comme celui d’endogène, opposé le plus souvent à exogène ou,
alternativement, à réactionnel, psychogène, névrotique ou encore à
sociogène sont des variantes quasi simultanées du tandem précédent.
D’autres termes encore comme ceux de constitutionnel, cryptogénétique,
somatogène, physiogenèse, héréditaire, idiopathique, autonome, psychotique
étaient assez proches du terme « endogène ». La confusion n’était pas mince
si on prend de plus en compte (de manière indicative) le fait que la doctrine
de la constitution et la théorie de la dégénérescence d’Auguste Morel
flirtaient à la fois avec le terme « psychogène » et avec le terme

7 Alain Vanier, « Questions de symptôme », L’Evolution psychiatrique, 2001, 66, p. 263-271,
p. 265.
8 Henri Ey, « Avertissement », in Lucien Bonnafé, Henri Ey, Sven Follin, Jacques Lacan,
Julien Rouart, Le Problème de la psychogénèse des névroses et des psychoses, Paris : Desclée
de Brouwer, 1950, p. 7.
13
« endogène » et que Kraepelin, comme nous le verrons par la suite,
considérait la paranoïa, sur son versant querellant, comme une affection à la
fois psychogène et endogène.
Dans son séminaire sur les psychoses, de 1955-1956, Jacques Lacan a
affirmé :
Le grand secret de la psychanalyse c’est qu’il n’y a pas de psychogénèse. Si
la psychogénèse est cela, c’est justement ce dont la psychanalyse est la plus
éloignée, par tout son mouvement, par toute son inspiration, par tout son
ressort, par tout ce qu’elle a apporté, par tout ce vers quoi elle nous conduit,
9
par tout ce en quoi elle doit nous maintenir .
Voilà de quoi se décourager d’emblée dans ce travail qui se réclame de la
théorie psychanalytique, tout spécialement lacanienne. Ouvrir à nouveau le
débat, n’est-ce pas aller alors à l’encontre de cette conclusion de Lacan ? Il
se peut tout de même que cette ouverture soit propice à son actualisation et,
le cas échéant, à sa réaffirmation, en prenant en compte certains énoncés que
permettent les avancées des neurosciences et celles de la psychanalyse. Nous
verrons, dans ce parcours, quelle pourrait être la valeur heuristique du
concept opératoire d’affection ou, peut-être mieux, de participation
psychosomatique du cerveau.

Définitions
Dans le cadre de notre travail, nous prendrons volontairement comme
définition de la psychogénèse une définition vaste, afin d’inclure des
résultats de recherche venant de champs épistémiques aussi hétérogènes que
la psychanalyse et la psychiatrie biologique. Donnons donc quelques
définitions, du moins provisoires, et quelques repères historiques concernant
le titre du présent travail :
L’histoire du terme de psychogénèse remonte à la première moitié du
e 10 e
XIX siècle. Selon Aubrey Lewis , entre 1838 et la fin du XIX siècle, le
terme « psychogenesis » faisait référence à l’origine de l’esprit ou au
développement évolutif des espèces, dû à l’activité de l’esprit chez l’homme
et chez les animaux. Avec l’éclipse des disputes biologiques – dont ce terme
était partiellement le produit – celui-ci, selon l’auteur, est devenu obsolète.
11En psychiatrie, le terme a été introduit en 1894 par Robert Sommer (un
Privatdozent de Würzburg), en rapport avec l’hystérie. Nous reviendrons, en
début de première partie, sur l’histoire détaillée du terme. Dans son Manuel
alphabétique de psychiatrie, Antoine Porot désigne sous le nom de processus

9 Jacques Lacan, Le Séminaire, livre III, Les psychoses, texte établi par Jacques-Alain Miller,
Paris : Seuil, 1981, p. 15-16.
10 Aubrey Lewis, « Psychogenic : a Word and its Mutation », Psychological Medicine, 1972,
2, p. 209-215, p. 209.
11 Cité dans ibid.
14
psychogènes « les mécanismes par lesquels une perturbation initiale de la vie
affective va déclencher une série de désordres secondaires et de
12répercussions sur la personnalité ». Comme psychogénèse, nous entendrons
le processus qui, à travers des mécanismes qui dépendent des représentations
d’un individu, conscientes ou inconscientes, aboutit à la formation de
symptômes somatiques ou mentaux.
13Venons-en maintenant à l’organogénèse. Lanteri-Laura note que le
terme d’organicisme ou la doctrine de l’organicisme, dont nul ne sait
sûrement si le préfixe « signifie "orgue", "organe", "orgasme", ou
"organisation" », s’est constitué de manière plus sournoise, selon l’idée des
liens existants entre la pathologie cérébrale et la psychiatrie. Nous verrons
comment se sont tissés ces liens, dans la première partie de notre travail.
14Antoine Porot , dans son manuel, définit l’organogénèse comme doctrine de
ceux qui pensent que toutes les perturbations de la vie mentale ont un
substratum ou, du moins, un conditionnement organique ou neurovégétatif.
Comme organogénèse, nous définissons le processus de formation de
symptômes somatiques ou mentaux par l’effet direct des composantes
biologiques de l’organisme et à travers un mécanisme physiologique, sans
que les représentations de l’individu interviennent au niveau de la
pathogénie.
Ces définitions sont loin d’être dépourvues d’ambiguïtés, dont trois sont,
selon nous, à souligner :
– D’abord, celle qui tient à la définition du statut de la représentation. André
15 16Green note, dans son ouvrage sur la « causalité psychique », que le
contenu donné au mot représentation ne réunit cognitivistes et
psychanalystes que par la communauté de lettres qui les composent ;
– Puis, peut-être plus importante encore, celle qui concerne la notion de
symptôme, différente pour la psychanalyse (encore faudrait-il préciser
laquelle) et dans son usage médical, voire psychologique et
psychopathologique ;
– A ceci, il faudrait ajouter que nous avons esquivé – par notre définition de
la psychogénèse – des questions capitales, comme l’intentionnalité, la
téléologie et des questions relatives au « sujet ».

ère12 Antoine Porot, Manuel alphabétique de psychiatrie, Paris : PUF, 1 édition, 1952, p. 342.
13 Georges Lanteri-Laura, « Esquisse d’un organicisme critique », in coordination éditoriale
Georges Lanteri-Laura, Regard, accueil et présence : Mélanges en l’honneur de Georges
Daumezon, Paris : Privat, 1980, p. 343-367, p. 343.
14 Op. cit., p. 342.
15 André Green, La Causalité psychique, Entre nature et culture, Paris : Odile Jacob, 1995, p.
64.
16 C’est Kretschmer qui a été le premier à employer le terme de « causalité psychique », dans
son manuel traduit par S. Jankelevitch en 1927. Ernst Kretschmer, Manuel théorique et
pratique de psychologie médicale, Paris : Payot, 1927, p. 307.
15
Dans le champ de la psychopathologie, nous incluons des symptômes
mentaux, mais aussi des symptômes somatiques, dans la mesure où ceux-ci
peuvent se retrouver en rapport avec les représentations et le jeu de ces
dernières (leur carence y étant incluse). De cette façon, nous allons tenter
aussi d’interroger les symptômes psychosomatiques dans le sens classique
du terme. Ce travail s’inscrit dans le cadre d’un projet, évoqué en 1992 par
Pierre Fédida, d’une psychopathologie fondamentale comme un projet de
nature interscientifique :
Où l’épistémologie comparative des modèles et de leur fonctionnement
théorique critique jouerait le rôle déterminant d’une conscience de leur limite
d’opérativité et de leur aptitude à se transformer les uns par les autres.
Auquel cas, le fondamental serait ici un idéal de communication plutôt que
17
l’objet d’une espérance de « science unifiée .
Comment se définissent les neurosciences ? Fernando Vidal, dans un
18article fort intéressant (qui porte le titre intriguant de Le sujet cérébral ,
auquel nous aurons à revenir plusieurs fois par la suite) note que le préfixe
e« neuro », en tant que tel, existe depuis le XVII siècle, tandis que le terme
« neurosciences » naît dans les années 1960. Selon Nicolas Georgieff, celles-
ci se décomposent en différentes approches du cerveau et de son activité :
neuropsychologique, neurophysiologique, neurobiologique, etc. Mais leur
définition est compliquée, car le statut des sciences cognitives est complexe.
Car, selon cet auteur :
Elles constituent elles-mêmes un champ pluridisciplinaire aux frontières
mouvantes, incluant la psychologie expérimentale devenue cognitive, la
neuropsychologie et la neurophysiologie également, mais aussi une part de la
linguistique et des sciences du langage de la psychologie sociale, de la
psychologie évolutionniste, la philosophie de l’esprit, enfin les sciences de
19
l’ingénieur […] .
Parmi les avancées des neurosciences qui touchent la psychopathologie,
nous pouvons mentionner : le modèle neurodéveloppemental, surtout
appliqué à la schizophrénie, le modèle neurodégénératif, les nouvelles
théories sur les tempéraments, le modèle de la « théorie de l’esprit » et ses
dérivés appliqués à l’autisme et à la schizophrénie, et d’autres modèles
neuropsychologiques du même genre, les travaux sur la dite
psychopathologie du développement, la génétique du comportement, la
plasticité neuronale, les théories du stress, etc. Dans notre travail, nous allons
cibler le concept neurobiologique d’embrasement (kindling) et celui
d’excitotoxicité avec son effet d’apoptose neuronale. De manière plus

17 Pierre Fédida, Crise et contre transfert, Paris : PUF, 1992, p. 295.
18 Fernando Vidal, « Le sujet cérébral : Une esquisse historique et conceptuelle »,
Psychiatrie, Sciences humaines, Neurosciences, Janvier-Février 2005, III, 11, p. 37-48, p. 38.
19 Nicolas Georgieff, « Psychopathologie et neurosciences », in R. Roussillon, C. Chabert, A.
Ciccone, A. Ferrant, N. Georgieff et P. Roman, Manuel de psychologie et de
psychopathologie clinique générale, Paris : Elsevier-Masson, 2007, p. 503-547, p. 504.
16
latérale, nous aborderons certaines théories cognitivistes, relatives à la dite
« théorie de l’esprit ». D’autres concepts cognitivistes, comme « la prise en
compte du contexte » et le mismatching, seront également abordés dans le
cadre de la psychose. Le seeking system (système de recherche) est un
20concept de « la neurobiologie des affects » de Jaak Panksepp (un chercheur
dans le domaine des « neurosciences affectives » et un des initiateurs de la
revue Neuro-psychoanalysis), dont nous parlerons à propos de la
schizophrénie. Nous interrogerons aussi le concept de ralentissement
21dépressif de l’équipe de la Salpetrière. La théorie de Tim Crow , qui
appartient au domaine des recherches génétiques en psychiatrie
(psychogenetics), sera prise en considération dans le cadre plus général de la
biologie moléculaire dans ses rapports aux neurosciences.
Enfin, venons-en à la définition de l’affection ou participation
psychosomatique du cerveau, notion de toute évidence nullement répandue,
voire oxymore, du moins au premier abord. Pour cette raison, nous préférons
donner ici quelques références, fort disparates dans le temps, en nous
22appuyant sur certains auteurs. wsei Temkin écrit que : « La coupure
radicale entre corps et âme était étrangère aux médecins anciens et qu’ils
n’ont pas eu à construire laborieusement, comme nous, un pont de médecine
psychosomatique. » Jackie Pigeaud y objecte :
Qu’il est un peu naïf, bien sûr, de s’étonner de la « pré-science » des Anciens,
quand ils remarquent les liens entre le sentiment et son effet physique. Tous
les médecins ont constaté ces effets psychosomatiques. En ce sens, si on veut,
tous sont « naturellement », dans leur langage courant, interactionnistes. […].
[…] contrairement à ce qu’affirme Temkin, la relation de l’âme et du corps
est un problème de la médecine ancienne ; il a été posé par l’affectivité et la
23définition du champ épistémologique du médecin .
L’idée que le cerveau puisse être affecté par les passions est sûrement fort
ancienne. Les passions étaient liées par ailleurs aux humeurs dont, si la
doctrine complète a été constituée par Hippocrate et maintenue depuis,
quasiment inchangée, pendant presque deux millénaires, les prémisses
existent déjà chez Empédocle d’Agrigente. Pour celui-ci, le corps est
composé de quatre éléments (
) : l’air, le feu, l’eau et la terre. Chacun
possède des qualités différentes, des puissances ( $ μ ) : le feu le chaud,
l’air le froid, l’eau l’humide, la terre le sec. Celles-ci sont subordonnées à
deux entités, l’amour et la haine, énergies immanentes qui s’affrontent dans
une lutte permanente : l’une assure l’alliance des éléments, la seconde leur

20 Jaak Panksepp, Affective Neuroscience, The Foundation of human and animal Emotions,
Oxford : Oxford University Press, 1998, p. 144-163.
21 Tim Crow, « Schizophrenia as the Price that Homo sapiens pays for Language : A
Resolution of the central Paradox in the Origin of the Species », Brain Research Reviews,
2000, 31, p. 118-129.
22 Cité dans Jackie Pigeaud, La Maladie de l’âme, Paris : Les Belles Lettres, 2006, p. 45.
23 Ibid., p. 45-46.
17

désintégration. Nous savons quelle suite a donné Freud à cette idée dans Au-
24delà du principe de plaisir .
Selon Jorge Cacho :
La tradition de la médecine hippocratique a toujours soutenu « qu’il est
impossible de savoir la médecine quand on ne sait pas ce qu’est l’homme ».
D’où le devoir pour le médecin hippocratique d’acquérir un discours –
# – qui aille dans le sens de la philosophie, celle-ci comprise comme
25discours sur la $
. […]. A cette conception présocratique de la nature , y
compris humaine, s’ajoute une autre empirique qu’on a appelé « humorale »,
et dont les substances fluides, au nombre de quatre, sont : la pituite, le sang,
26
la bile jaune et la bile noir .
Selon Hanna Kamieniecki :
Chez Hippocrate la manie, la mélancolie, la frénésie, la vésanie sont décrites
dans son Corpus Hippocraticum. Il assigne au cerveau un rôle essentiel dans
l’organisation de la personnalité. Quelque chose s’y passe quand nous
sommes fous, délirants ou possédés par des craintes et des idées délirantes
s’ensuivent. Les maladies mentales sont produites par un déséquilibre –
27

– des humeurs du cerveau sous l’effet des passions .
28Pour Platon, surtout dans Timée , les maladies mentales naissent de la
prévalence ou de la déficience antinaturelle – $
– de ces éléments,
ou encore de ce qu’ils viennent à quitter leur propre place pour en occuper
une autre qui leur est étrangère. Pour Platon, l’âme est tripartite, désincarnée
et cependant localisée. L’âme concupiscible ( % μ ) a son siège dans le
foie, l’âme irascible ( μ #) dans le cœur, et l’âme rationnelle (
#)
dans le cerveau. Toutes les trois sont soumises à l’action des passions et des
humeurs. La folie apparaît quand l’âme rationnelle ne contrôle plus les deux
autres. Platon reconnaît tout de même l’existence d’une folie qui n’a pas
d’origine corporelle, mais divine : la maladie sacrée, c’est à dire l’épilepsie.
29Toujours selon Kamieniecki , nous devons à Galien la notion de maladie
par lésion sympathique, mais il reconnaît aussi des maladies par atteinte
directe du cerveau, leur cause étant due à l’action des passions sur l’humeur
du cerveau. Il construit une théorie psycho-humorale des tempéraments, à
partir de la doctrine des quatre humeurs qu’il emprunte à Hippocrate.
D’après cette théorie, qui va perdurer pendant tant de siècles, les individus se
partagent en types psychologiques différents, selon l’une des quatre humeurs

ère24 Sigmund Freud, « Au-delà du principe du plaisir », Œuvres complètes XV, 1 éd., Paris :
PUF, 1996.
25 Celle d’Empédocle.
26 Jorge Cacho, « Les contrariétés du corps : Pour une étude de la médecine hippocratique »,
Le Trimestre psychanalytique, 1988, 5, Sur la psychosomatique, p. 25-27.
ère27 Hanna Kamieniecki, Histoire de la psychosomatique, 1 éd., Paris : PUF, coll. « Que sais-
oje », n 2851, 1994, p. 14.
28 Platon, Sophiste, Politique, Philèbe, Timée, Critias, Paris : Flammarion, 1969, p. 448 et
suivantes. Cf. aussi Jackie Pigeaud, op. cit., p. 48 et suivantes.
29 Hanna Kamieniecki, , op. cit., p. 14.
18

&&qui prédomine chez eux. Nous n’entrerons pas dans les détails de cette
doctrine bien connue.
Comme le note le neurobiologiste Jean-Didier Vincent, auteur d’un
ouvrage sur les passions :
Les humeurs ont ainsi régné pendant des siècles, offrant un support
métaphorique irremplaçable à la circulation des passions. Elles sont ensuite
asséchées lorsque l’imaginaire s’est placé vers les lieux élevés […]. La
crainte du péché, même lavé par l’eau du baptême, tenait maintenant l’âme à
l’écart des régions humides où proliféraient d’incontrôlables appétits. […].
Placées entre l’âme immatérielle et le cerveau machine, les passions étaient
30désormais coupées des humeurs .
Les traces de cette doctrine humorale, si persistante ne se sont effacées que
très lentement. Elles sont encore visibles chez Broussais pour qui, dans son
31De l’irritation et da la folie , édité en 1828, les passions ont pour effet
d’appeler le sang au cerveau et d’activer l’innervation, d’où résulte
l’excitation simultanée du cœur, des poumons, de l’estomac, dont le foie
partage les érections vitales, des organes génito-urinaires, et même de tout
l’appareil locomoteur.
Selon Fernando Vidal, progressivement va se former la figure
anthropologique du « sujet cérébral ». Dans un premier temps :
e eAux XVII et XVIII siècle, alors que la théorie humorale perd son importance,
les nerfs, conçus comme des fibres solides et élastiques ou comme des tubes
creux, deviennent les intermédiaires entre l’âme et le corps. Leur
hypothétique point de convergence à l’intérieur du cerveau est souvent
considéré comme « siège de l’âme », c’est-à-dire, non un lieu où l’âme se
32
trouverait matériellement, mais l’organe où elle interagit avec le corps .
C’était le cas pour la glande pinéale de Descartes. Contrairement à
Descartes, l’anatomiste et médecin Thomas Willis (1621-1675) a soutenu la
localisation distribuée des facultés de l’âme et, selon Vidal, ces deux
emodèles s’affrontent tout au long du XVIII siècle. Vidal note dans le même
article que, pour des raisons en rapport avec le dogme chrétien (et plus
précisément les questions de l’incarnation et de la résurrection), l’idée s’est
imposée progressivement que la personne ne pouvait se concevoir sans corps
entier et l’identité personnelle sans identité corporelle. Cette anthropologie,
e
XVII siècle. On observe dit-il, a pourtant été mise en cause vers la fin du
alors une désincarnation relative de la notion de personne, une
psychologisation de l’identité personnelle et une focalisation croissante du
corps sur le cerveau. Dans la deuxième édition de son Essai concernant

30 Jean-Didier Vincent, La Biologie des passions, Paris : Odile Jacob, 2002, p. 40-41.
31 François-Joseph-Victor Broussais, De l’irritation et de la folie, nouvelle édition,
Bruxelles : 1828, p. 204.
32 Fernando Vidal, « Le sujet cérébral », op. cit., p. 40.
19
33
l’entendement humain , en 1694, John Locke (1632-1704) distingue
l’homme de la personne, et définit l’identité de celle-ci comme une
continuité de conscience et de mémoire. Selon Locke, l’âme d’un prince
dans le corps d’un savetier ferait la même personne que le prince, alors que
l’homme serait différent. Dans une telle conception du moi ou de la personne
(synonymes chez Locke), écrit Vidal : « On ne dira plus que nous sommes
un corps, mais que nous en avons un. Objectivé et distancié du moi, le corps
s’avère être, dans la perspective de l’individualisme possessif, une chose que
34nous possédons et non plus ce que nous sommes . » Toujours selon Vidal,
èmedeux des plus importants penseurs psychologiques des Lumières au 18
siècle, l’Ecossais David Hartley et le Genevois Charles Bonnet, sont des
chrétiens convaincus :
Or, c’est précisément parce qu’ils adhèrent à la définition de l’être humain
comme composé d’âme et de corps, qu’ils cherchent à comprendre le
fonctionnement mental, qu’ils mettent l’accent sur le rôle du cerveau et des
nerfs comme siège de l’âme et comme lien entre les deux substances. […].
[…]. Se passant de plus en plus du concept d’âme, cette vision de l’être
e
humain et de la place du cerveau se renforce considérablement au XIX siècle.
35La phrénologie est l’exemple le plus connu .
36Selon Alain Ehrenberg , qui est un autre initiateur avec Vidal de
l’hypothèse de la figure anthropologique du « sujet cérébral » (et auteur d’un
article portant le même intitulé), le programme fort de la recherche en
neurobiologie moléculaire actuelle est un sous-produit de ce type de
croyances individualistes, à savoir que l’homme est d’abord enfermé dans
l’intériorité de son corps, lieu de la vérité, et qu’il entre ensuite, grâce à son
esprit, en relation avec autrui pour former une société :
Ces croyances ne sont pas spécifiques aux neurosciences : elles sont
également fort communes en sociologie et en anthropologie. Si les
neurosciences ont tendance à fétichiser le cerveau, les sciences sociales font
de même avec cette entité magique qu’est le soi (intime, social, objectif,
37pharmacologique, etc.) .
Avec l’identification de la personne à son cerveau par cette cérébralisation
progressive de la notion d’identité personnelle (d’abord par la philosophie et
la sociologie, puis par les avancées des neurosciences), l’idée que le cerveau
est un organe du corps a été condamnée à l’oubli, et une dichotomie s’est
imposée entre le corps, d’un côté, et le cerveau, de l’autre. De ce fait, la
question de l’existence « d’affections psychosomatiques du cerveau » (en

33 John Locke, Essai concernant l’entendement humain, traduit par M. Costel, Paris, 1787,
32, liv.2, ch.27.
34 Fernando Vidal, « Le sujet cérébral », op. cit., p. 42.
35 Ibid., p. 41.
36 Alain Ehrenberg, « Le sujet cérébral », revue Esprit, Novembre 2004, p. 130-155, p. 133.
37 Ibid.
20
tant que conceptualisation possible) a été refoulée par la médecine
escientifique de la deuxième moitié du XIX siècle. Nous parlerons, dans la
première et la deuxième partie, de l’idée implicite de l’existence de telles
affections chez Pinel et sa descendance, Georget en particulier au début du
e
XIX siècle. Ces aliénistes soutenaient encore une version humorale, pour les
passions qui pourraient affecter le cerveau et provoquer l’aliénation. Nous
venons de voir que Broussais avait aussi une conception semblable. Mais
cette idée a cessé d’être valable pour les aliénistes qui leur ont succédé,
lesquels s’étaient laissé influencer par la cérébralisation progressive de
l’identité personnelle. Nous verrons, dans la deuxième partie comment le
terme de psychosomatique a contribué au même refoulement de l’idée
d’affection psychosomatique du cerveau.
A notre connaissance, la première reprise essentielle (après Georget) de la
question d’affection psychosomatique du cerveau date de 1906. Elle affleure,
de manière encore implicite, dans le texte de Carl Gustav Jung, Psychologie
de la démence précoce. Nous le citons (à propos de la démence précoce) :
Il existe au départ de la maladie un affect fort, à partir duquel les troubles de
l’humeur initiaux se développent. En pareil cas, on est tenté d’attribuer au
complexe une signification causale, mais avec cette restriction déjà
mentionnée que le complexe, à côté des effets psychologiques, produit encore
un élément X (toxine ?) qui contribue pour sa part à son œuvre de
38destruction .
Il note pourtant la possibilité que cet élément X soit primaire, c’est-à-dire
qu’il apparaisse, en premier lieu, sans causes ni point de départ
psychologique et ne fasse, ensuite, que s’emparer du dernier complexe
existant pour le transformer de façon spécifique, ce qui peut faire croire à la
causalité du complexe. Malgré la difficulté qu’il trouve à déduire les effets
de l’élément X à partir de la psychologie, il avance l’hypothèse que son effet
principal est de pousser à l’automatisation et la fixation. Il avance à propos
de cette hypothèse :
D’après cela, on devrait se représenter la toxine (?) comme une substance très
évoluée qui s’attache partout aux phénomènes psychiques, surtout aux
phénomènes à tonalité affective, les renforçant et les automatisant. […] le
complexe absorbe très largement l’activité du complexe et produit une espèce
de décérébration. La conséquence en est l’apparition de ces formes
39
d’automatisme qui se développent principalement dans le système moteur .
40Eugène Bleuler partageait cette idée de Jung quoique, selon Bercherie ,
Bleuler pensait que la toxine agissait avant le complexe, tandis que Jung
soutenait que c’est par l’action du complexe que la toxine se libère. Pour le

38 Carl Gustav Jung, « Psychologie de la démence précoce : essai », Psychogénèse des
maladies mentales, Paris : Albin Michel, 2001, p. 118.
39 Ibid. p. 119.
40 Cf. Paul Bercherie, Les Fondements de la clinique, Paris : Navarin, 1980, p. 200-201.
21
cas de Jung (et pour Bleuler) il s’agit d’une définition implicite, comme nous
l’avons dit plus haut.
En 1959, Silvano Arieti a explicitement soutenu une telle thèse dans son
41Handbook of Psychiatry . Dans son ouvrage plus tardif Interprétation de la
schizophrénie, il exprime ceci encore plus clairement :
Est-il possible donc que sous stress psychologique il n’y ait pas une
désintégration fonctionnelle des patterns neuronaux habituels. Une
42
participation psychosomatique du système nerveux central implique un
mécanisme différent de ceux qui sont responsables pour d’autres affections
psychosomatiques. […] le procès ne surviendrait pas à travers l’action du
43système nerveux autonome sur les organes du corps .
Et, spécifiquement à propos de la schizophrénie, il applique lui-même ce
modèle inspiré du jacksonisme :
En conclusion, au moins pour les cas qui progressent au-delà de la phase tout
à fait initiale, le processus schizophrénique déclenche des tentatives
psychosomatiques d’intégrer les fonctions cérébrales les plus élevées à un
niveau moins élevé. En dehors de peu de cas cette tentative échoue car le
processus engendre d’autres mécanismes qui s’auto-entretiennent et
44
conduisent à la régression .
Dans le Handbook, il avait évoqué aussi l’éventualité d’un processus
psychosomatique dans la psychose maniaco-dépressive :
Il est logique que les conflits de la psychose maniacodépressive qui sont
médités dans l’aire du néopallium aient des répercussions psychosomatiques
fonctionnelles dans l’archipallium. Les changements fonctionnels dans
45
l’archipallium peuvent par la suite conduire à d’autres anomalies .
Nous trouvons aussi une référence sur la possibilité d’existence d’une
maladie neurologique – psychosomatique – chez les schizophrènes, dans un
article de Dejours et Abdoucheli (1990). Voyons comment ces auteurs
entendent l’étiologie de cette maladie psychosomatique neurologique qui
concerne les fonctions cognitives et langagières :
Ces fonctions intégrant les fonctions viscérales et endocrinométaboliques,
c’est-à-dire le diencéphale et le système limbique d’une part, et le cerveau
cortical d’autre part. […].[Quant au] choix de l’organe dans les somatisations
selon qu’il s’agit de somatose ou de psychose, je dirai que lorsque les parents
s’efforcent de disqualifier la pensée érotisée de l’enfant, ils préparent de

41 Silvano Arieti, « Schizophrenia », in édition Silvano Arieti, American Handbook of
Psychiatry, New York : Basic Books INC Publisher, 1959, p 454-507.
42 Le système nerveux central, selon Arieti, pourrait être la victime des conflits
psychologiques qu’il produit lui-même Nous voyons, ainsi, la confusion entre cerveau et
psychisme, chez Arieti aussi.
43 Silvano Arieti, Interpretation of Schizophrenia, New York : Basic Books INC Publisher,
1974, p. 474.
44 Ibid. p. 485-488.
45 Silvano Arieti, « Manic-Depressive psychosis », in édition Silvano Arieti, American
Handbook of Psychiatry, op. cit., p.419-454, p. 448.
22
somatisations cérébrales ; lorsqu’ils s’efforcent d’arrêter ou de paralyser sa
46pensée, ils préparent plutôt des somatisations viscérales périphériques .
Une autre référence, quoique non explicite, est celle que nous trouvons
dans un ouvrage de Regina Pally (2000), écrit en collaboration avec David
Olds, coéditeur actuel de la revue Neuro-psychanalysis et auteur d’un article
intitulé A Semiotic Model of Mind. The Mind-Brain Relationship, l’ouvrage
en question, a été publié dans une série spéciale de l’International Journal of
47Psychoanalysis . Cet ouvrage comprend un chapitre intitulé Emotions et
conditions psychosomatiques et c’est là, dans le titre, que figure la référence
à la psychosomatique. Dans ce chapitre on peut lire :
Des plaintes cognitives telles que la défaillance de la mémoire, la diminution
de la concentration, la difficulté à penser et celle de répondre de manière
cohérente ou tout simplement le fait de se sentir confus dans sa tête
accompagnent fréquemment l’émotion intense et la maladie liée au stress.
Ces défaillances cognitives peuvent résulter d’une variété d’altérations du
48cerveau qui apparaissent pendant l’émergence des émotions .
49Daniel Widlöcher (2002) a proposé une théorie psychosomatique du
ralentissement dépressif depuis les années 1980, sans parler de maladies
psychosomatiques du cerveau, mais de maladie psychosomatique tout court
(quoiqu’il parle de mécanisme neuronal élémentaire), théorie dont nous
parlerons plus loin avec plus de détails. Selon cet auteur, pionnier dans le
domaine de l’interdisciplinarité entre psychanalyse et neurosciences
cognitives, il existe deux formes d’inhibition dépressive. La première affecte
un secteur des contenus de pensée du sujet. Elle est la conséquence de
l’investissement dominant de ces derniers. La seconde forme d’inhibition
affecte l’ensemble de l’activité du sujet et, sémiologiquement, s’exprime par
le ralentissement psychomoteur. C’est dans cette interaction, entre pensée
dépressive et figement, que la maladie dépressive exprime son caractère de
modèle d’altération psychosomatique. L’action psychothérapeutique
souhaitable s’exerce sur les systèmes de pensée, à condition toutefois qu’un
mécanisme neuronal élémentaire, en partie irréversible, ne soit pas mis en
place, qui, créant un ralentissement global de l’activité, viendrait limiter ou
annuler l’action psychothérapeutique. C’est au niveau plus élémentaire que
s’exerce l’activité des antidépresseurs, aussi bien quand le ralentissement est
conséquence des mécanismes psychopathologiques complexes, que lorsque
prédominent des facteurs endogènes génétiques ou acquis.

46 C. Dejours et E. Abdoucheli, « L'interprétation psychosomatique de la schizophrénie et
l'hypothèse de la somatisation cérébrale », Entrevues, 1990, (n° spécial) 17, p. 34-45.
47 Regina Pally (en collaboration avec David Olds), The Mind-Brain Relationship, London :
Karnac, 2000, p. 88-89.
48 David Olds, « A Semiotic Model of Mind », Journal of the American Psychoanalytic
Association, 2000, 48, p. 497-529.
49 Daniel Widlöcher, « Clinique psychanalytique et psychotropes, Dépression et anxiété »,
Revue Française de Psychanalyse, 2002, t. LXVI, Les psychotropes sur le divan, p. 409-422.
23
Petros Hartocollis dans un article sur les névroses actuelles (l’un des
rares), publié dans l’International Journal of psychoanalysis, rappelle
d’abord que Freud était loin de dénier l’existence de conflits mentaux et de
complexes névrotiques dans la neurasthénie. Et il commente à propos :
Est-ce que Freud voulait dire conflits secondaires et complexes secondaires,
équivalents à ce que Bleuler (1950) nommait symptômes secondaires
(illusions et hallucinations) dans la schizophrénie et que Bleuler lui-même
attribuait à un agent toxique mystérieux ; ou, voulait-il dire conflits
préverbaux, comme ceux dont parle McDougal, et Freud lui-même, dans
L’Homme aux loups, quand il fait référence à des schémas
50phylogénétiquement hérités .
L’auteur, par cette remarque, « relativise » ainsi les limites entre névroses
51actuelles et schizophrénie .
Une référence détaillée, sous forme de chapitre entier d’un traité, nous la
52trouvons chez Stavros Mentzos qui a décrit les psychoses endogènes (terme
très prisé, comme nous le verrons, en Allemagne) comme des
« psychosomatoses » du cerveau, par analogie avec les « psychosomatoses »
des organes périphériques. Selon cet auteur, une sensibilité personnelle –
sous des conditions psychosociales désavantageuses – se développe et
devient un problème psychique qui agit sur le corps, ici le cerveau
(l’hippocampe, le lobe préfrontal, etc.). Les épisodes psychotiques ne sont
pas provoqués par n’importe quels facteurs stressants fortuits, mais par des
circonstances qui mobilisent des positions psychiques faibles dans le sens
des contradictions irrésolues spécifiques.
La huitième référence bibliographique, que nous avons pu trouver est
celle de Marie-Christine Laznik (2006), en rapport avec la thèse – bien
connue – de Monica Zilbovicius sur l’autisme, relativement à une aire
spécifique du cerveau (l’aire fusiforme). Nous citons d’abord cette dernière :
La perception de la voix humaine n’entraînait pas, chez les sujets autistes,
l’activation d’une région très spécifique du cerveau qui traite la voix humaine
[…]. L’être humain naît avec une attirance particulière pour les stimuli
humains, du coup […] il devient un expert pour la voix humaine et le visage.
Il y a probablement chez les autistes quelque chose d’inné, ils ne naissent pas

50 Peter Hartocollis, « "Actual Neurosis" and psychosomatic Medicine : The Vicissitudes of
an enigmatic Concept », International Journal of Psychoanalysis, 2002, 83, p. 1361-1373, p.
1368-1369.
51 Nous reviendrons, plus loin, sur la question des schémas, quand nous discuterons des
diverses théories psychosomatiques.
52 Pour un aperçu de la théorie de l’auteur : Stavros Mentzos, « Die Neurobiologie der
Psychosen : Die Psychosomatosen des Gehirns », Lehrbuch der Psychodynamik, [« La
neurobiologie des psychoses : Les psychosomatoses du cerveau », Traité de
psychodynamique], Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht, 2010, p. 235-247.

24
avec cette attirance […]. Du coup, ils ne deviennent pas experts, et le
53développement de la région corticale ne se fait pas de la même façon .
Et Laznik commente à ce propos :
Le professeur René Diatkine et le docteur Jean Bergès disaient, l’un comme
l’autre, qu’il devait y avoir une « psychosomatique » de l’autisme par le non-
usage de l’organe. Ce renfermement depuis deux mois ne pouvait pas ne pas
54
nuire à son appareil neuropsychologique .
Nous avons préféré citer la plupart des auteurs, car il y a, à notre
connaissance, très peu de références bibliographiques en rapport avec le
concept heuristique d’« affection – ou participation – psychosomatique du
cerveau ». Nous résumons que pour Jung, Dejours et Abdoucheli, de même
que pour Hartocollis (quoique, chez lui, ce soit implicite), la référence
concerne la schizophrénie, pour Mentzos et Arieti la schizophrénie et la
psychose maniacodépressive, pour Bergès, Diatkine (d’après ce que soutient
Laznik en ce qui concerne ces deux auteurs) et Laznik l’autisme, et pour
Widlöcher et Pally la dépression. Il n’y a donc, parmi elles, aucune référence
générale sur la question, quoique Arieti, chef de file de la psychiatrie
américaine des années 1960 – c’est-à-dire, une psychiatrie américaine
proche encore de la psychanalyse (et en même temps bien américaine, donc
très influencée par l’idée de l’adaptation) – pose la question de manière
générale, mais tout en limitant l’application de cette idée à la schizophrénie
et, de manière plus restreinte, à la psychose maniaco-dépressive. Nous
pensons que d’autres textes et d’autres concepts évoquent cette possibilité de
manière implicite, comme le concept freudien des névroses actuelles – sur
lequel nous allons revenir en détail – et des textes sur la plasticité neuronale,
comme les ouvrages d’Ansermet et Magistretti, sur lesquels nous allons
aussi revenir plus loin. Il est fort probable qu’il y ait d’autres textes et
d’autres auteurs qui aient pu nous échapper. Mais, de manière générale,
l’idée d’affection – ou participation – psychosomatique du cerveau est
refoulée par cette figure anthropologique du « sujet cérébral », et ceci n’est
sûrement pas indépendant du fait que les limites entre psychiatrie et
neurologie sont actuellement très brouillées, malgré les progrès effectués par
la psychiatrie durant les deux derniers siècles. Car, après les années 1960,
55note Fernando Vidal , les découvertes neuroscientifiques viennent
corroborer l’idée que le cerveau est l’organe du moi et l’imagerie cérébrale,
qui montre le cerveau en action, a fortement contribué à cette idée, en
donnant l’impression qu’on peut enfin visualiser un vrai portrait de ce que
nous sommes. Selon Vidal :

53 Cité dans Paule Cacciali et Josiane Froissart, « Interview de Marie-Christine Laznik »,
èmeJournal Français de Psychiatrie, Autismes, controverses, perspectives thérapeutiques, 2
trimestre 2006, 25, p. 45-51, p. 45.
54 Ibid., p. 47.
55 Fernando Vidal, « Le sujet cérébral », op. cit.
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Dans les années 1960, des fictions concernant le cerveau deviennent un outil
apparemment incontournable pour philosopher sur l’identité personnelle.
C’est à peu près de cette époque-là que l’on peut dater la montée en
puissance de la « cérébralité » comme propriété définissant l’être humain,
56ainsi que du sujet cérébral comme figure anthropologique .
L’idée d’affection ou participation psychosomatique du cerveau tend à être
refoulée à proportion de l’ancrage de cette figure, comme nous le verrons
aussi dans la deuxième partie.

Intérêt de la question
Que la théorie psychanalytique puisse donner des clés pour la
compréhension de l’organisme peut sembler au premier abord une sorte
d’oxymore, car souvent elle est prise – à tort évidemment – pour une théorie
57psychogénétique . Il est vrai que les facteurs organiques sont difficilement
abordables par la méthode psychanalytique. Néanmoins, Freud a commenté
à maintes reprises les questions de la constitution, de l’hérédité, de
l’intoxication, etc. et il a toujours essayé de garder une position matérialiste
(nous verrons plus loin aussi ces deux points). Freud s’est attaqué à la
question, très tôt dans son parcours. En 1891, dans son étude sur l’aphasie,
nous trouvons la thèse paralléliste suivante :
La chaîne de processus physiologiques dans le système nerveux ne se trouve
probablement pas dans un rapport de causalité avec les processus psychiques.
Les processus physiologiques ne s’interrompent pas dès qu’on a commencé
les processus psychiques. Au contraire, la chaîne physiologique se poursuit,
si ce n’est qu’à partir d’un moment donné un phénomène psychique
58correspond à un ou plusieurs de ses chaînons .
Dans une lettre à Fliess datée du 22 septembre 1898, Freud écrit :
Je suis loin de penser que le psychologique flotte dans les airs et n’a pas de
fondements organiques. Néanmoins, tout en étant convaincu de ces
fondements, mais n’en sachant davantage ni en théorie, ni en thérapeutique,
je me vois contraint de me comporter comme si je n’avais affaire qu’à des
59facteurs psychologiques .

56 Ibid., p. 37.
57 Cf. Georges Lanteri-Laura, « Processus et psychogénèse dans l’œuvre de Jacques Lacan »,
L’Evolution psychiatrique, 1984, 49, 4, p. 975-990. Et Jacques Lacan, Le Séminaire, livre III,
Les psychoses, op. cit., p. 15.
ère58 Sigmund Freud, Contribution à la conception de l’aphasie, 1 éd., Paris : PUF, 1983, p.
105.
ème59La Naissance de la psychanalyse, 6 éd., Paris : PUF, 1991, p. 235.
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La charge héréditaire est particulièrement reconnue, dans le cas de la
60névrose d’angoisse (1895). Mais déjà en 1894, dans une lettre à Fliess
61datée du 21 mai , la question de la sexualité est conçue dans son double
aspect, de trouble acquis et dont la cause est sexuelle, mais, chez certaines
personnes, les affects sexuels sont héréditairement perturbés, ce qui
provoque des névroses héréditaires. Les névroses acquises résultent, par
contre, d’un conflit (d’une défense) dans le domaine sexuel. Dans une lettre
er 62à Fliess du 1 janvier 1896 (Manuscrit K ), il reconnaît l’hérédité comme
un facteur déterminant de plus, en ce qu’il favorise et augmente l’affect
63pathologique . De même, dans son article de 1896 sur l’hérédité dans
l’étiologie des névroses, Freud note que :
Je concède que sa présence est indispensable dans les cas graves, je doute
qu’elle soit nécessaire pour les cas légers, mais je suis convaincu que
l’hérédité à elle seule ne peut pas produire de psychonévroses, si leur
64étiologie spécifique, l’irritation sexuelle précoce, fait défaut .
La même année, dans L’étiologie de l’hystérie, il affirme que, dans
l’hystérie, l’hérédité peut être un facteur faisant partie de l’étiologie
adjuvante, mais elle n’est en rien la cause de l’hystérie, dont il faut mettre en
65évidence l’étiologie spécifique . Dans La sexualité dans l’étiologie des
névroses, il note aussi : « L’hérédité est indubitablement un facteur
significatif là ou il se trouve ; elle permet que se produise un grand effet
morbide, là où sans cela, il ne s’en serait produit qu’un très minime. Mais
66l’hérédité est inaccessible à l’influence exercée par le médecin . » Dans une
note de son texte Dynamique du transfert (1912), il utilise les termes μ !
et $ pour parler respectivement des facteurs inné (constitutionnel) et
accidentel :
Ce sont les μ ! et $ qui déterminent le destin de tout être humain,
rarement voire jamais, l’une seulement des deux forces. Le rôle étiologique
relatif de chacune doit être évalué dans chaque cas particulier et chez tout
individu. […]. Suivant l’état de nos connaissances, nous apprécierons chaque

60 Freud écrit : « Il est remarquable que, dans ces cas, la preuve d’une lourde tare héréditaire
est rarement difficile à apporter », dans « Qu’il est justifié de séparer de la neurasthénie un
certain complexe symptomatique, sous le nom de "névrose d’angoisse" », Névrose, psychose
èmeet perversion, 8 éd., Paris : PUF, 1992, p. 15-38, p. 23.
61 Sigmund Freud, La Naissance de la psychanalyse, op. cit., p. 7I.
62 Ibid., p. 130.
63 Nous verrons, par la suite, la place que nous faisons à cette idée qui a existé même avant
Freud (chez Griesinger par exemple) et, comme nous avons vu plus haut, chez Jung à propos
de la schizophrénie.
64 Sigmund Freud, « L’hérédité et l’étiologie des névroses », Névrose, psychose et
perversion, op. cit., p. 59.
65L’étiologie de l’hystérie », Névrose, psychose et perversion, Paris :
PUF, 1992, p. 83-112.
66La sexualité dans l’étiologie des névroses », Résultats, idées, problèmes
èmeI, 5 éd., Paris : PUF, 1995, p. 74-97, p. 83-84.
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fois le rôle respectif de la constitution et des événements vécus et conservons
67le droit de modifier notre jugement à mesure que nous y verrons plus clair .
Il y voit une articulation, non pas seulement en tant que « séries étiologiques
complémentaires », mais aussi dans la mesure où la constitution serait
l’accidentel pour nos ancêtres.
68Dans une note ajoutée en 1923 au Fragment d’une analyse d’hystérie de
1905, en critiquant des thèses qu’il avait exposées en 1896, Freud précise
qu’il ne veut pas avoir l’air de sous-estimer l’hérédité dans l’étiologie de
l’hystérie ou de la juger complètement superflue. Il insiste particulièrement
sur les antécédents de syphilis chez les parents. Le père de Dora avait aussi
contracté une syphilis avant son mariage. Dans Mes vues sur le rôle de la
sexualité dans l’étiologie des névroses de 1905, il parle de l’interaction qui
se produit dans le déclenchement de la névrose (qu’il nomme, ailleurs, série
complémentaire) :
L’entrée dans la maladie est le résultat d’une sommation, et la mesure des
conditions étiologiques peut être comblée de n’importe quel côté. Chercher
l’étiologie des névroses exclusivement dans l’hérédité ou dans la constitution
ne serait pas moins unilatéral que de vouloir élever au rang d’étiologie unique
69les influences accidentelles subies par la sexualité au cours de la vie .
Dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905), Freud considère
l’hérédité sous sa forme épigénétique :
Les parents névropathes […], comme on le sait, sont enclins à une tendresse
démesurée, [et] éveilleront par leurs caresses les prédispositions de l’enfant à
la névrose. Cet exemple nous montre ainsi qu’il y a des voies plus directes
70
que l’hérédité pour la transmission des névroses aux enfants .
Jacques Lacan note quant à l’organicité de la psychose de Schreber : « La
seule organicité qui soit essentiellement intéressée dans ce procès : celle qui
71motive la structure de la signification . » Quant au déterminisme des
névroses, il précise :
L’important n’est pas que l’inconscient détermine la névrose. Là-dessus,
Freud a très volontiers le geste pilatique de se laver les mains. Un jour ou
l’autre on trouvera peut-être quelque chose, des déterminants humoraux, peu

ème67 Sigmund Freud, « Dynamique du transfert », La Technique psychanalytique, 11 éd.,
Paris : PUF, 1994, p. 51-71, note 1, p. 50-51.
ème
68Fragments d’une analyse d’hystérie », Cinq psychanalyses, 18 éd.,
Paris : PUF, 1993, p. 1-91, p. 12.
69 Sigmund Freud, « Mes vues sur le rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses »,
Résultats, idées, problèmes I, op. cit., p. 113-122, p. 122.
70 Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris : Gallimard, 1962, p. 134-
135.
71 Jacques Lacan, « Du traitement possible de la psychose », Ecrits, Paris : Seuil, 1966, p.
531-583, p. 572.
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