Quand des gestionnaires se mesurent

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La forêt change. Les gardes forestiers n'en sont plus les personnages centraux. D'autres acteurs s'imposent, d'autres préoccupations apparaissent. Il faut inventer de nouvelles régulations. Une action collective se met en place et les gardes forestiers en sont les fers de lance avec l'invention de leurs indicateurs. C'est par conséquent de nouvelles méthodes de gestion qui doivent être mises en place, et c'est ce qu'étudie cet ouvrage à travers des recherches menées en Belgique, en France et au Luxembourg.
Publié le : vendredi 1 septembre 2006
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EAN13 : 9782296152021
Nombre de pages : 229
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QUAND DES GESTIONNAIRES SE MESURENT

LES INI)ICATEURS AU CENTRE DE LA GESTION FORESTIÈRE

Logiques Sociales Série Sociologie de la gestion Coordonnée par Valérie Boussard et Salvatore Maugeri

Cette série vise à héberger les textes de chercheurs, jeunes ou confIrmés, qui se sont donné les pratiques de gestion et de management comme objet. Enquêtes de terrain et réflexions distanciées sur les nouvelles méthodes de gestion et management trouveront ici un support de publication qui permettra à un public élargi d'accéder à des textes qui demeurent trop souvent au stade de rapports de recherche confInés à des cercles étroits de spécialistes.

Déjà parus MAUGERI Salvatore, Au nom du client, 2006. BOUSSARD Valérie et MAUGERI Salvatore, Du politique dans les organisations, 2005. BOUSSARD Valérie (dir.), Au nom de la norme, 2005.

Collection logiques sociales Série Sociologie de la gestion

Benoît BERNARD

QUAND DES GESTIONNAIRES SE MESURENT

LES INDICATEURS AU CENTRE DE LA GESTION FORESTIÈRE

L'Harmattan 5-7, rue de J'École-PoJytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Hannattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Hannattan ItaUa Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Hannattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

KIN XI - RDC

1053 Budapest

de Kinshasa

http://www.1ibrairiehannattan.com diffusion.harmattan@.wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

@ L'Hannattan, 2006 ISBN: 2-296-0I030-X EAN:9782296010307

Au terme d'un travail de recherche les dettes sont nombreuses. De toute évidence, je n'aurais pu mener à bien ce travail sans le concours de mes parents, d'Edmond Blttttchen, d'Olgierd Kuty, de Marc Mo.rmont, de Jean-Gustave Padioleau, de Valérie Boussard et enfin de Geneviève Philippe. Pour la confiance et le soutien qu'ils m'ont accordé, je les prie de bien vouloir accepter mes remerciements
chaleureux.

Je tiens à remercier tout particulièrement Olgierd Kuty pour m'avoir montré, avec pédagogie, la force du raisonnement stratégique; Marc Mormont qui m'a apporté les ressources cognitives et logistiques nécessaires à l'exploration d'un champ de recherche alors inconnu; JeanGustave Padioleau qui a su me faire voir ces chiffres presque anodins que sont les indicateurs. Que chacun d'entre eux trouve dans ces quelques lignes le témoignage de ma gratitude.

PREFACE

« LA CAGE DE VERRE »

La forêt change. Les gardes forestiers n'en sont plus les personnages centraux. D'autres acteurs s'imposent, d'autres préoccupations apparaissent. Il faut inventer de nouvelles régulations. Sur ce monde en mutation, Benoît Bernard nous livre ses analyses: une action collective se met en place et les gardes forestiers en sont les fers de lance avec l'invention de leurs indicateurs. Ce nouveau monde, c'est« la cage de verre» ! Avec cette formule heureuse, volontairement wébérienne dans son inspiration et sa consonance, Benoît Bernard nous révèle les stratégies des gardes forestiers et surtout leur nouvelle éthique de responsabilité. Cet au-delà de la « cage de fer» nous indique aussi son exigence: penser avec Weber au-delà de Weber. Car une nouvelle société émerge, marquée par la négociation et la procéduralisation. La forêt n'est plus aux mains de la seule administration des Eaux et Forêts. Hier dominait une fonction de production aux retombées financières pour le budget communal. Et l'élu local la surveillait, attentif à sa réélection. Les chasseurs étaient le troisième acteur du triangle classique du champ forestier. Aujourd'hui, le tourisme a surgi avec son besoin de sentiers pour les promeneurs et son souci du paysage. Et surtout les nouvelles attentes écologiques, la préoccupation du développement durable, entendent privilégier la fonction de conservation sur celle de production. Hier donc, un corps de fonctionnaires en position monopolistique. Aujourd'hui, la

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nécessité de prendre en compte des logiques multiples, le devoir d'articuler des régulations complexes. C'est clair: la différenciation wébérienne des institutions a vécu. La société nouvelle est celle de la dédifférenciation, de l'entrecroisement des logiques organisationnelles jusque-là séparées par la modernité. Tel est le sens de la multifonctionnalité de la forêt que nous fait découvrir Benoît Bernard. Dès lors, le concept de négociation devient central dans les nouvelles régulations qui se mettent en place pour faire apparaître les nouveaux espaces publics locaux. On ne s'étonnera pas d'y découvrir les enseignements importants de l'école stratégique dans laquelle il s'inscrit. Le système d'action concret révèle tout son potentiel heuristique. Tout d'abord, si la recherche de B. Bernard porte sur trois pays, la Belgique, la France et le Luxembourg, il ne découvre pas de variable culturelle nationale structurant les situations: les microrégulations locales relèvent d'abord d'autres variables contextuelles et une situation belge est bien plus proche d'une situation :fTançaise que d'une autre situation belge. Ensuite, même si l'indicateur est à la mode aujourd'hui, il ne s'ensuit pas qu'il émerge partout. Sur les six sites analysés, seuls trois en voient l'apparition: tout est affaire d'action collective locale. Et s'il émerge, il varie encore en fonction des lieux, il n'est pas unique et uniforme partout: ici, c'est le coq de bruyère; là, c'est le chêne, et là encore, les cervidés. Enfin, les argumentations qui s'appuient sur l'indicateur épousent les formes variables des différentes règles du jeu. Ici encore, les ordres locaux lui donnent un sens que révèlent ses fines analyses sur les trois modes de régulation: celle du silence, celle de la reconnaissance et celle de la bureaucratie. Mais les démonstrations de l'auteur ne s'appuient pas uniquement sur une approche crozérienne. L'indicateur n'est pas seulement une nouvelle arme stratégique, permettant de déstabiliser les relations de pouvoir devenues défavorables aux hommes des forêts et de reconquérir la main dans les nouveaux jeux. Avec le concept de cadrage, il éclaire un autre pan des relations qui réclame une analyse complémentaire. La question 10

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traitée est celle de l'institution: face aux travaux observant son déclin, Benoît Bernard montre au contraire l'émergence progressive d'une nouvelle institution. Hier, effectivement, celle-ci était inscrite dans une philosophie optimiste de l'histoire. Aujourd'hui, les incertitudes sont fortes, l'inquiétude à l'égard de l'avenir rôde dans les esprits des forestiers. Cette thématique du cadrage mobilise les concepts clés de confiance et d'engagement. Quand les logiques sont multiples et contradictoires et les connaissances incertaines, la confiance prend une place essentielle: une certaine transparence doit être construite et c'est alors que l'indicateur nous introduit dans une cage de verre. Ensuite l'engagement des gardes forestiers: leur identité professionnelle se redéfinit pour intégrer une approche nouvelle de la responsabilité. Il s'agit de rendre des comptes à la société et l'indicateur y contribue. Si Benoît Bernard s'est un moment éloigné de certaines conclusions de l'auteur de « L'éthique protestante}}, il retrouve en finale l'auteur du« Savant et du Politique}}. Pour lui, la discussion des deux éthiques retrouve une actualité essentielle avec une éthique de responsabilité qui se complexifie, la quête des choix valoriels se poursuivant dans un champ institutionnel dédifférencié. Armé de ces concepts - confiance, engagement, identité professionnelle redéfinie, procéduralisation des débats, stratégie - Benoît Bernard nous introduit aux questions cruciales de la sociologie contemporaine sur le terrain de l'écologie et de la forêt.

Olgierd Kuty

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INTRODUCTION

LA GESTION «EN MIETTES» DU PATRIMOINE FORESTIER

« Mais il avait eu encore autre chose sur le bout de la langue: une allusion à ces problèmes de mathématiques qui ne tolèrent pas de solution générale, mais bien des solutions particulières dont la combinaison permet d'approcher d'une solution générale. Il eût pu ajouter qu'il tenait le problème de la vie humaine pour un problème de ce genre» R. Musil (L 'homme sans qualité: 427)

DES GESTIONNAIRES

A LA CROISEE DES CHEMINS

TIn'est plus nécessaire de démontrer l'intérêt que suscitent les questions environnementales. Affirmer par ailleurs que la gestion des ressources naturelles connaît une crise ou qu'elle est devenue une question de plus en plus brûlante sont des lieux communs. Pour s'en convaincre, Rio, Kyoto ou encore Helsinki sont autant de conférences emblématiques reflétant une prise de conscience de la dégradation, sinon du risque d'épuisement, des ressources naturelles. Les forêts n'échappent évidemment pas à l'engouement pour ces questionnements: gérer un espace boisé suppose actuellement des choix et des prises de décision qui engagent les forestiers à plus de durabilité.

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La raréfaction, voire la disparition, de certaines essences et espèces forestières a posé avec acuité le problème de la gestion de cette ressource. Le défi actuel en la matière est le développement de modes de gestion appropriés: tout en conservant un savoir technique éprouvé, il s'agit d'assurer une meilleure prise en compte du long terme et une meilleure intégration des multiples acteurs (chasseurs, promeneurs, cueilleurs...). Ce débat dépasse donc très largement le cadre des seuls mouvements environnementalistes et conduit à aborder des questions liées à la gestion participative d'un patrimoine naturel public. Une gestion se devant de rencontrer les attentes de ces acteurs, nouveaux titulaires d'un droit de regard sur l'action des fonctionnaires forestiers. C'est vers la mise au point d'instruments de mesure, d' indicateurs 1, que se dirigent tant les administrations forestières centrales que les institutions internationales. Par l'intermédiaire de ces indicateurs, le monde de la forêt tente de répondre aux questions que pose aujourd'hui la gestion des ressources forestières. Toutefois, parallèlement à cette marche globale vers la création d'instruments chiffrés et comptables, c'est au niveau des unités de base de la gestion forestière qu'apparaissent ces indicateurs. De ce constat initial, des questions se posent: qu'est-ce qui sert d'indicateur? Comment sont-ils mobilisés et utilisés? Quels types d'acteurs sont concernés et légitimés? Mais aussi quels débats ces indicateurs cristallisent ou dynamisent? Et enfm, quels sont leurs effets sur l'action collective?

RENDRE DURABLE LA FORET

Entre conservation des espaces boisés et fonction de production, entre préservation des milieux naturels et équité de l'accès pour la satisfaction de tous les usagers, la forêt se voit
I

La dénomination indicateur est utilisée dans cet ouvrage dès que l'on a

affaire à un ensemble de raisonnements et de connaissances reliant de façon formelle un certain nombre de variables issues de l'organisation et destiné à instruire les divers actes de gestion. 14

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éclairée de nombreux projecteurs. Ainsi, tant au niveau international qu'au niveau local, les forêts soulèvent des enjeux politiques, économiques et sociaux: l'évolution des climats, les pollutions transfrontières et le marché des émissions de C02 demandent une interdépendance accrue qui semble interdire de penser une coordination sous le seul prisme technocratique. Sur le plan local, « les experts veulent favoriser la régénération naturelle, favorable à la mixité des essences tout en respectant les caractéristiques des sols et des climats i. Cet équilibre n'a pourtant rien d'une évidence. Nouvelles techniques sylvicoles, fonction de diversité et attention aux contextes naturels sont ainsi des expressions répandues. Toutefois, force est de constater que les antagonismes entre production, usages locaux et conservation de la nature ne sont pas toujours stabilisés et que l'implémentation de nouvelles méthodes sylvicoles ne semble pas toujours des priorités. Autrement dit, les équilibres locaux sont en mutation et le constat de lacunes dans l'éventail des solutions reflète de manière symptomatique une défaillance, sinon un vide, des systèmes de régulation dans l'usage des ressources naturelles communes. Si la forêt accueille les regards croisés du monde de la recherche, de l'administration et de la revendication, elle apparaît rarement comme une entité individualisée dans les politiques publiques et ses dispositifs pratiques. La forêt a tout d'abord été conçue comme un mode d'occupation des sols et source d'énergie, puis comme moyen d'amélioration des structures agricoles. Elle a été ensuite regardée comme un outil de production au service du développement rural pour être, aujourd'hui, analysée comme une composante de l'aménagement du territoire et, surtout, un chapitre majeur des questions environnementales3. L'état des étendues boisées à l'échelle de la planète soulève d'âpres querelles d'experts: de nombreux spécialistes mettent en garde contre les risques d'une
2 «La régénération de la forêt dévastée passera par une diversification des essences» (Le Monde, 6 janvier 2000, p. 10). 3 A titre d'anecdote, cette protection implique même l'avènement de l'arbre comme sujet de droit, il est, en effet, proposé aux arbres d'ester en justice (Stone,1974). 15

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déforestation abusive tandis que d'autres relativisent la diminution des surfaces boisées et considèrent ces craintes par trop alarmistes. Le propos de cet ouvrage n'est pas d'y apporter un jugement évaluatif, il ne s'agit ni d'opposer de bonnes théories aux mauvaises ni de disqualifier certaines pour en valoriser d'autres: il faut retenir, par contre, que les conditions de la durabilité des espaces boisés et de leur transmission en état sont devenues des mots d'ordre. La raréfaction des ressources forestières est en effet devenue socialement sensible et la question de déterminer les procédures d'intervention les plus efficaces pour assurer leur renouvellement et leur adéquation aux besoins de la société se pose.

NEGOCIER LA GESTIONFORESTIERE:
DE NOUVEAUX TITULAIRES

Le débat sur la gestion forestière ne se cantonne plus aux seules forêts tropicales et se focalise sur les forêts tempérées: il s'y dessine de nouveaux rapports de force entre les forestiers et les autres acteurs de la forêt. Les fonctions socioculturelles loisirs, aménités périurbaines, tourisme vert... - et de biodiversité gagnent en importance sur une fonction de production longtemps dominante. Même si la notion de « plurifonctionnalité» de l'espace forestier n'est pas récente (Roisin, 1975 ; Poskin, 1939; Russel, 1911), les droits de regard se font plus nombreux et s'expriment différemment. C'est souvent un contexte conflictuel autour de la bonne manière de gérer une forêt-patrimoine que l'on observe.
« Lorsqu'on étudie un aménagement¥!, on nous demande de faire des aménagements en fonction des

multiples acteurs.Nous sommes amenés à étudier un projet
dans sa totalité en tenant compte des fonctions de production, les fonctions écologique, sociale, cynégétique*
4 Nous invitons le lecteur à utiliser le glossaire mis à sa disposition. Chaque mot ponctué du signe * y est répertorié. 16

Benoît Bernard de manière à tenir compte de tous les acteurs qui gravitent autour de la forêt» (Ingénieur forestier, Division Nature et Forêts, Belgique).

Longtemps tributaire de son corps des Eaux et Forêts, l'espace forestier n'apparaît plus totalement sous la maîtrise de l'Etat: ce corps pourtant plus ancien que les questions environnementales doit aujourd'hui en partager la gestion. L'action publique devenue« flexible» (Lorrain, 1993), la négociation devient un principe de l'action publique (Duran et Thoenig, 1996). Malgré les différentes formes de négociation (Mermet, 1998), dire que la gestion est négociée, c'est constater tout d'abord que la mise en place des choix et décisions de gestion donne lieu à des interactions et des discussions entre acteurs, développant des points de vue différents et parfois difficilement conciliables. C'est aussi soutenir que les solutions ne peuvent sortir que de ces interrelations. C'est enfin, et surtout, mettre au premier plan les notions de transformation et de compromis. Négocier des choix de gestion signifie donc presque toujours en modifier le contenu, chaque gestionnaire tenant compte des attentes et des jugements des titulaires. Ainsi, le monde de la forêt forme un système qui met en relation une palette d'acteurs aux rationalités différentes et animés de mobiles divers: collectivités locales, administration centrale et services décentralisés, marchands de bois, environnementalistes, chasseurs ou encore agriculteurs. Ces acteurs, publics ou privés, nouent des relations, chaque fois spécifiques sur le plan local, qui donnent une physionomie éclatée à la gestion forestière: chacun de ces acteurs a sa propre définition des problèmes et surtout de la façon dont il faut les résoudre. Tout d'abord, les collectivités locales, communes ou syndicat de communes, propriétaires de forêts, revendiquent une influence sur la gestion d'un bien qui leur assure un revenu souvent non négligeable. L'incertitude majeure reste pour un élu son rapport à la société qui le met face à ses électeurs à échéance relativement courte. Pour l'élu, la bonne gestion forestière est ainsi souvent basée sur un temps court et compté, rythmé par un échéancier électoral. Cependant, soumis aux 17

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fluctuations d'un marché à la baisse. la stabilité des recettes publiques n'est plus garantie par des revenus forestiers auxquels il faut trouver des expédients5. Des associations diverses ensuite. Chasseurs, environnementalistes, cueilleurs... Autant d'acteurs qui entendent, à des degrés divers, discuter les modes de décision, et participer à la gestion des biens communs. Ces acteurs ne sont pas toujours fortement organisés, entretiennent des rapports de forces divers mais détiennent tous néanmoins une influence diffuse. Plusieurs voix s'élèvent pour manifester un mécontentement à l'égard de la gestion passée et présente des forêts, attribuant à certaines pratiques de l'administration la responsabilité de la dégradation des biotopes* forestiers. L'administration forestière, enfin, marquée par un horizon temporel long, par un savoir sylvicole en carence de légitimité et par la multiplication de ses interlocuteurs, voit ses choix de plus en plus contestés. Les Eaux et Forêts se trouvent au centre de réseaux d'interactions aux logiques contradictoires et perdent la position d'arbitrage dont cette administration jouissait sans rivalité6. Les rapports de force évoluent et les modes de gestion des espaces boisés publics sont amenés à devoir être justifiés
5 Les collectivités locales tendent, en outre, à se défl1Ùr comme des producteurs de politiques publiques. Alors qu'il devait traditionnellement se conformer aux programmes politiques centraux, l'élu local doit aujourd'hui faire la preuve de sa capacité à maîtriser le développement économique et social de sa commune (Grémion et Muller, 1990). Les élus notables sont devenus des élus}} managers» (Padioleau, 1991). TIsdécouvrent le marketing comme outil de légitimité et d'informations (Laufer et Paradeise, 1982); c'est également un}}esprit gestionnaire» (Ogien, 1995) qui les anime et les conduise à développer une image de marque. La forêt, et les espaces naturels en général, sont un outil de promotion puissant souvent destiné à rendre attractif un territoire en forte concurrence sur le marché du développement local. 6 L'idée que l'Etat détient un rôle d'arbitrage et qu'il doit prendre en charge la gestion du long terme des ressources naturelles est apparue très tôt (Woronoff, 1985; Fromageau, 1985). Toutefois, l'histoire de la forêt s'est toujours confondue avec un conflit pour son appropriation entre l'Etat et la société (Corvol, 1987, 1984; Weber, 1983). Des conflits se cristallisant en 1789 par la victoire du droit de propriété (Buttoud, 1988). 18

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par rapport à des notions dont les forestiers avaient jusqu'à lors sous estimé l'importance. « Le métier a changé! J'ai commencé en 61 et je suis ici depuis 68, la forêt avait une certaine importance. Elle a encore de l'importance aujourd'hui mais en ce temps là, la forêt avait une plus grande importance. Notre métier a changé, la conservation de la nature, tout le monde pense qu'il faut y faire attention» (Garde forestier, Eaux et Forêts Luxembourgeoise).

LA FIN D'UN MONOPOLE

La prise de décision politique s'avère dans le domaine forestier une gageure par le long terme du cycle de croissance des arbres. Il n'y a d'ailleurs pas réellement de politique publique en la matière. D'abord parce que personne ne s'accorde réellement sur la définition des problèmes. Ensuite, parce que les impacts des actions forestières ne peuvent s'évaluer que sur de très longues durées, à un terme qui correspond à une situation complètement différente du savoir sylvicole, des demandes du marché et des attentes sociales ayant présidés aux choix de gestion. Tant l'élaboration que l'évaluation d'une politique forestière sont rendues difficiles. Il est, en effet, dans le domaine environnemental, et plus qu'ailleurs, plus facile de calculer les coûts que d'estimer les bénéfices d'une politique: une partie de ce qui est produit par la forêt restant encore peu tangible et soumis à la controverse (biodiversité, fonctions sociales, tourisme...) 7.
« Qui sait aujourd'hui ce qui est bon ou pas bon en matière forestière? Ce qu'on sait aujourd'hui sera évolutif On a le sentiment qu'avant on vivait sur des certitudes: on
TI faut d'ailleurs relever un paradoxe. S'il ne fait plus de doute que la biomasse forestière rend des services économiques en termes de conservation du sol, de purification de l'air et de l'eau, sews les arbres coupés sont comptabilisés dans le PNB. 19
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est de plus en plus certain que l'on connaÎt peu de choses. La sylviculture, c'est la foire d'empoigne. Cela relève de la théologie» (Ingénieur forestier, Direction de l'Espace Rural et de la Forêt, Ministère de l'Agriculture).

Les forestiers sont donc confrontés à une incertitude forte sur ce qui constitue une bonne gestion. Tant sur le plan forestier que relationnel, c'est une large part à l'indécidable que l'on observe (Poupardin et Larrère, 1990). Le monde forestier est marqué d'incertitudes et de débats qui l'emportent souvent sur des connaissances stabilisées: pour reprendre les mots de P. Roqueplo, une des constantes des domaines environnementaux est qu'il faut« prendre des décisions dures fondées sur des connaissances mol/es )) (1992: 97). Or, les forestiers sont à la croisée des chemins et sont contraints de prendre une direction. Les opérations telles que la définition des problèmes ou d'identification de solutions tiennent dès lors, dans ces contextes instables, une position centrale. Les gestionnaires forestiers ne peuvent en effet déroger à ces exercices d'ajustement rationnels entre les attentes des titulaires, leurs propres intérêts et les singularités des situations. Dans cette recherche, l'inconfort de ces professionnels prend statut de méthode. A travers l'analyse des modes de gestion construits dans le cadre d'unités forestières, et en faisant de la compréhension de la genèse et de l'utilisation des indicateurs endogènes - ceux qui émergent des unités de gestion de base - la trame de ce travail, on tentera de répondre à la question de savoir quelle forme de rationalité préside aux ajustements des gestionnaires publics dans un monde en mutation. Ainsi, la gestion d'un espace boisé tient de moins en moins du monopole des institutions forestières publiques en matière de choix et de décisions. Les trente dernières années ont vu l'irruption de nouvelles aspirations en matière de gestion forestière (Buchy et Hoverman, 2000; Bengston, 1994). A ce premier constat en répond un second: alors que les indicateurs de bonne gestion sous-jacent aux modèles théoriques sylvicoles étaient essentiellement fondés sur une fonction de production mètre cube, cubage par hectare... -, les indicateurs légitimes

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sont aujourd'hui basés sur d'autres critères (Rameau, 2001 ; Lanly, 1999).
« On vient de sortir d'une époque qui a duré presque un siècle où chacun s'est dit: je suis ingénieur de cantonnement, ma capacité de performance va être jugée à ma capacité à tirer le plus grand nombre de cubages; dans le même temps, pour les chasseurs qui voyaient les loyers de chasse exploser, le degré de crédibilité par rapport aux actionnaires de chasse c'est de tirer 300 bêtes alors qu'ils en ont tiré 250 l'année dernière; en même temps, le syndicat d'initiative veut attirer le plus possible de touristes, des ballades, du VTT, du ski defond» (EnvironnementaIiste, Belgique).

Jusqu'il y a peu la performance en termes de gestion forestière s'analysait au travers de la productivité des espaces boisés et de l'efficience des techniques de sylviculture qui étaient mobilisées pour répondre à cet objectïr. La gestion classique des forêts est en effet une gestion en fonction de l'exploitabilité de la forêt et de son rendement potentiel. Cette version traditionnelle de la sylviculture traverse manifestement une période de crise, avec son cortège de remise en cause et d'innovation. Conçue non plus à partir d'un objectif de récolte mais sur base d'une multifonctionnalité* et d'une analyse des potentialités du milieu, la gestion forestière passe d'une logique prioritairement économique à une logique de durabilité. Ainsi, le savoir sylvicole est frappé de suspicion et les forestiers n'ont plus le monopole de la formulation des objectifs et des problèmes à résoudre. Ce ne sont plus leurs seuls indicateurs qui sont les mètre-étalons de la bonne gestion forestière et les administrations territoriales apparaissent d'autant plus pertinentes lorsqu'elles montrent, démontrent, rendent compte de
On cherchait auparavant un équilibre des âges sur mie parcelle. Une bonne gestion forestière était alors celle où le rendement de la forêt était programmé sur de longues périodes. On parlait alors de volmne de rendement et d'indice de productivité en vertu d'un» taux optimal d'extraction» (Hotelling, 1931). C'est la futaie irrégulière, ou d'âges multiples, qui est de plus en plus prônée, aujourd'hui, en sylviculture (Rondeux, 1999). 21
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leurs contributions effectives à satisfaire les attentes des titulaires. Toute une tradition qui conférait la maîtrise de la nature s'effondre et c'est leur pré carré d'opérations qu'ils perdent. Ils se sont vus contraints d'éviter les coupes à blanc* et l'enrésinement* - deux valeurs sûres de la productivité - pour intégrer à leur vocabulaire biodiversité et conservation de la nature.

LES INDICATEURS A L'EPREUVE

DE LA GESTION FORESTIERE

LA GESTION FORESTIERE : UN TERRAIN EN FRICHE

La gestion forestière comme terrain d'observation est resté quasiment, et sans mauvais jeu de mot, en friche9. Le point d'entrée adopté est celui suggéré par J. Girin et son vocable de « situation de gestion» (1990). Pour l'auteur, « une situation de gestion se présente lorsque des participants sont réunis et doivent accomplir, dans un temps déterminé, une action collective conduisant à un résultat soumis à un jugement
9 A l'exception des réflexions sur la forêt de Le Play dans sa« méthode sociale» (1989: 100-106), la forêt n'a intéressé le sociologue que par les relations se nouant entre un groupe social et un type de fféquentation de l'espace de loisirs qu'elle constitue (Kalaora, 1993). Plus proche de notre réflexion, nous ne pouvons pas ne pas faire référence au travail de P. SelzIlick, qui dans son ouvrage sur la Tennessee Valley Authority, aborde les relations entre le département de l'agriculture et l'administration forestière. L'auteur met en évidence, à travers la « cooptation », les mécanismes par lesquels ce département agricole s'érige en un point de passage obligé quant à l'approbation de toutes propositions initiées par d'autres. Les décisions touchant au monde rural sont donc contrôlées par l'agriculture au détriment de l'autonomie des forestiers et entraînent une révision des objectifs des programmes de la T.VA (SelzIlick, 1949). On peut aussi signaler les travaux de Kaufinan (1967) sur le« comportement administratif» des US Rangers et ceux de S. Charbonneau et J.-G. Padioleau (1982) analysant les aspects réglementaires dans les systèmes d'action liés aux politiques de défuchement des forêts.

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