Quand les médias russes ont pris la parole

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296344037
Nombre de pages : 320
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Quand les médias russes ont pris la parole
De la glasnost à la liberté d'expression (1985-1995)

Collection

Communication et civilisation
dirigée par Nicolas Pélissier
Comité de lecture: Olivier Arifon , Christine Barats, Philippe Bouquillon, Agnès Chauvau, Philippe Le Guern, Tristan Mattelart, Cécile Meadel, Arnaud Mercier, Dominique Pages, Françoise Papa Design des couvertures: Philippe Quinton

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La collection « Communication et civilisation », créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, valoriser les travaux portant sur l'information et la communication dans le monde, en mettant un accent particulier sur les sociétés en transition. D'autre part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en ayant pour soin de soutenir les projets éditoriaux de chercheurs non encore confirmés par la communauté scientifique, mais dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. L'information et la communication sont envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. De l'anthropologie aux technosciences, en passant par la philosophie et l'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, information et communication ne constituent pas des objets autonomes et autosuffisants. Elles signifient que toute société a besoin d'instances médiatrices et peuvent être appréhendées comme des composantes à part entière du processus de civilisation. Or à l'Ouest, à l'Est, au Nord ou au Sud de la planète, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir.

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Ouvrages

parus:

Sophie BACHMANN - L'éclatement de l'ORTF Anne MA YÈRE - La société informationnelle Hélène CARDY Construire l'identité régionale Philippe QUINTON - Design graphique et changement

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Ouvrage à paraître: Dana RUDELlC-FERNANDEZ - Jeunes, sida et langage

ANNE NIV AT

Quand les médias russes ont pris la parole
De la glasnost à la liberté d'expression (1985-1995)

Préface de Francis Balle

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5594-8

PRÉFACE

Nous sommes entrés dans le XXlème siècle, entre 1989 et 1991, avec dix ans d'avance sur le calendrier. Jamais, depuis cette date, les relations réciproques entre les médias et les sociétés n'avaient revêtu pareille importance. Jamais le lien n'avait semblé aussi étroit, et à ce point manifeste, entre les organes d'information journaux, radios, télévisions - et le nouvel état du monde, écartelé entre ses

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chauvinismes

et son aspiration à vivre à l'heure du "village planétaire".

C'est ce lien, ces relations à la fois fécondes et tumultueuses, que le livre d'Anne Nivat met en lumière. Les médias dont elle nous raconte à la fois la libération et la libéralisation - leur affranchissement, leur "autonomisation" -, entre 1985 et 1995, dans cette union soviétique qui redeviendra la Russie, ne sont pas pour cette jeune journaliste elle-même un simple prétexte. Ils sont à la fois les témoins et les acteurs privilégiés de la rupture historique du chef de file du camp "socialiste" avec le léninisme. Ils ont bien, comme Anne Nivat nous l'explique, présidé à cette rupture en même temps qu'ils la racontèrent, officiellement pour leurs lecteurs ou leurs téléspectateurs, en réalité pour eux-mêmes et, en l'occurrence, également pour nous. Ainsi, les lois de juin et de juillet 1990 sur la presse et la télévision constituent bien un point de non-retour, comme Georges Mond et Alexandra Viatteau nous l'avaient appris. Anne Nivat nous en administre aujourd'hui la preuve, après avoir recueilli les documents et les témoignages sur place et auprès des journalistes. Jusqu'au jour de sa démission, Gorbatchev a tenté de monnayer la bienveillance des médias contre la liberté surveillée qu'il leur avait octroyée. Après 1990, les médias avaient pris goût à la liberté. Ils apportèrent leur soutien sans faille à Boris Eltsine, lorsque celui-ci apparut un rempart contre le retour des communistes; mais ils exprimèrent toujours leur réprobation à propos de la Tchétchénie. Avant comme après l'arrivée de Eltsine au Kremlin, les journalistes ont joué un rôle essentiel. Parmi les mérites d'Anne Nivat, le moindre n'ait pas 5

d'avoir retracé le caractère des plus influents d'entre eux, à la manière de La Bruyère, avec tendresse mais sans complaisance, avec cette ironie qui est le signe le plus sûr de l'admiration.
Au delà des événements et du portrait de leurs acteurs, le livre d'Anne Nivat comporte un double enseignement: il montre bien que la liberté des médias n'est pas une liberté comme les autres, puisque, seule, elle permet leur éclosion, étant leur condition de possibilité. Pas de liberté sans libertés pour les médias. En même temps, Anne Nivat nous rappelle que la liberté, pour les médias, n'est jamais vraiment acquise et qu'elle représente, pour les journalistes, un enjeu et un combat de tous les instants.

Francis Balle Professeur des Universités Directeur de l'Institut de Recherche et d'Etudes sur la Communication Janvier 1997

(fREC)

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Avertissement

Nous avertissons le lecteur que, dans le corps du texte, les noms propres, ainsi que les noms de médias cités, ont été retranscrits selon la transcription usuelle française. C'est ainsi qu'ils apparaissent également dans l'Index. En revanche, dans les notes de fin de page, nous avons utilisé la translittération internationale en cours dans les revues scientifiques françaises.

Pour l'Index des noms propres, nous n'avons pas inclus les noms de
Mikhaïl Gorbatchev et de Boris Eltsine, en raison des trop nombreuses occurrences.

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INTRODUCTION

"Si la presse n'existait pas, il faudrait ne pas l'inventer. Seulement voilà, elle existe", reconnaissait Balzac. L'idéal de l'Américain Thomas Jefferson est à l'opposé: "notre gouvernement étant fondé sur l'opinion du peuple, le tout premier objectif devrait être de le maintenir sur cette base. Et s'il me fallait trancher entre avoir un gouvernement sans journaux, ou des journaux sans gouvernement, je n'hésiterais pas un seul instant à opter pour le second parti". Dans toute société, les rapports entre médias et pouvoirs sont l'objet d'incessants débats et joutes politiques. En URSS-Russie, depuis la chute du communisme, ces rapports sont exacerbés. Un paysage médiatique entièrement remodelé s'est développé dans les douze dernières années, créant lois et institutions spécifiques, alors que ce même processus avait duré plus d'un siècle en Europe Occidentale. Car, si l'autonomisation des médias par rapport au pouvoir politique est commune à toutes les sociétés industrielles, - cette évolution se trouvant au coeur même du fQnctionnement démocratique -, en Russie post-soviétique,elle se déroule extrêmement rapidement, en proportion du séisme politique produit par la fin du régime communiste. La période ouverte par la fin brutale du communisme a déclenché une évolution en accéléré de la société dans sa globalité. Les médias, sous quelque système politique que ce soit - démocratique ou totalitaire -, sont un miroir, fidèle ou déformant. Ils sont le passage obligé de qui veut se faire connaître, se faire entendre; ils représentent un instrument de pouvoir inouï, dont les hommes politiques usent et abusent au gré des différentes législations. Enfin, ils servent de relais pour mettre en perspective les problèmes politiques, économiques et sociaux les plus importants. D'abord produits d'une évolution technique fulgurante amorcée à l'aube du XXème siècle, les médias épousent ensuite l'idéologie dominante de la société dans laquelle ils fonctionnent. Dans nos sociétés occidentales, ils représentent une industrie florissante qui fournit des milliers d'emplois, produit une quantité impressionnante de biens et de services, et nourrit d'autres industries en amont et en aval. Ils forment également une institution à part entière qui possède ses propres 9

lois, règlements et normes diverses qui les relient à la société. Ils constituent une scène idéale sur laquelle se déroule le spectacle de la vie publique nationale et internationale. C'est d'ailleurs sur cette scène produisant des milliers d'images dont le public s'abreuve à l'envi que naissent, vivent et meurent des cultures, des styles ou des modes de vie. En Europe occidentale, les médias sont devenus partie intégrante de notre vie quotidienne, privée et sociale. Mais, inversement, la société influe sur les médias. Un véritable "système médiatique" est ainsi au coeur du fonctionnement démocratique. On associe souvent le terme de "média" à celui de "démocratie" : les médias seraient une émanation de nos cultures et civilisations. D'une utilité purement pratique au départ - propager une nouvelle -, leur rôle a évolué jusqu'à l'extrême complexité. Aujourd'hui, les médias ne sont plus de simples collecteurs, trieurs, transporteurs et diffuseurs de l'information, mais constituent, par leur essence même et l'étendue de leurs performances, un nouveau principe organisateur de la vie sociale. Principe qui n'est plus le privilège des pays riches, industrialisés et démocratiques. En URSS-Russie contemporaine, ces médias apparaissent aussi comme une force essentielle structurant la société post-communiste. Ils représentent une dynamique, une pluralisation - du monologue totalitaire, on est passé au dialogue pluraliste -, et sont devenus un enjeu économique non négligeable. Enfin, ils se trouvent au centre des deux notions de "liberté" et de "démocratie" et constituent en ce sens un enjeu politique de pouvoir. Les médias ont un rôle, une fonction particulière dans toute société. Les entreprises de presse et organismes de radio ou de télévision sont partout le reflet des systèmes politiques dans lesquels ils évoluent en même temps qu'ils en constituent un élément essentiel. Car "ce que changent les médias, ce sont les conditions d'exercice de toutes les libertés de la pensée, depuis la formation de celle-ci jusqu'à son expression. Ce qu'ils influencent ou déterminent, c'est l'aspiration des hommes à communiquer les uns avec les autres, leurs manières d'être et de vivre ensemble", affirme le spécialiste français des médias Francis Balle. Analyser la transformation des mentalités de la société russe, - qui apparaît comme la plus irréversible - passe forcément par un questionnement sur le rôle des médias dans la période transitoire post-communiste. Une société civile émerge par "moments-clés" : l'apparition d'une presse indépendante et la liberté de parole recouvrée, font partie de ces étapes. Une société civile n'existe que si elle génère des canaux de transmission des mécontentements du peuple vers le pouvoir. En ce sens, les médias soviétiques puis russes ont été les premiers vecteurs de cette expression "remontante". Mais cette société civile n'existe vraiment que lorsqu'elle peut dire quelque chose. C'est ce qui se produisit à la fin de l'URSS et au moment de la (re)naissance de la Russie, lorsque les médias russes ont pris la parole. Cependant, cette médiatisation de la société russe, certes commune à toutes les sociétés développées en cette fin de vingtième siècle, contribue-t-elle réellement à 10

sa démocratisation? Y aurait-il une fonction propre des médias dans la crise, dans la révolution, ou dans la transition? Quelle est la véritable place des médias dans la société russe, après avoir été muselés pendant soixante-quinze ans de régime

oo~~m?

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Les médias sont un moyen de mesurer l'enracinement d'une société dans la démocratie. Ils sont un garde-fou, une garantie contre des dérapages qui pourraient faire basculer une société de la démocratie dans le totalitarisme. En Russie, à quelle phase de leur évolution en sont-ils? Sont-ils devenus un réel observateur objectif de la vie publique? Vers quoi se dirigent-ils? Contribuent-ils à la création d'une opinion publique entraînant la population à participer de plus en plus activement à la vie de société? Boris Eltsine, président de la Fédération de Russie, avait très tôt pressenti que la sauvegarde de la démocratie passait par les médias. A la veille d'un so~et avec son homologue américain Bill Clinton en mai 1995, et après les cérémonies de co~émoration du cinquantième anniversaire de la victoire des Alliés sur le nazisme, il avait déclaré dans un entretien accordé à l'hebdomadaire américain Time: "notre presse libre est la sauvegarde de notre démocratie; (...) l'opinion publique est également en train de changer. Les sondages montrent que même ceux qui votent pour un Etat fort sont contre l'abandon de nos acquis et de nos valeurs démocratiques" . Ho~es d'Etat, ho~es politiques, hommes de science ou journaliste, tous s'accordent à souligner le lien essentiel, quasi-naturel, inamovible, entre médias et démocratie. L'ancien système totalitaire soviétique imposait une stricte utilisation des médias : il contrôlait totalement l'instrument médiatique, notamment par le biais de la censure. Près de six ans après la fin de l'URSS, ces médias sont complètement indépendants. Cependant, leur relation avec le pouvoir politique n'est pas pour autant géré. Dans cette simple constatation réside la différence principale entre le fonctionnement des médias dans le monde occidental et en Russie: dans les démocraties stables et installées, les rapports entre médias et pouvoir sont quasi institutionnalisés (cf. les lois, codes de profession, de déontologie et différents cadres de travail, etc.), et, malgré les inévitables tiraillements, font l'objet d'un consensus certain. Or, en URSS et avec l'aide de la perestroïka et de la glasnost, Mikhaïl Gorbatchev a, sans aucun doute, été l'initiateur de l'autonomisation des médias par rapport au pouvoir politique, mais cette évolution s'est produite jusqu'à le dépasser. En 1991, élu président de la Russie, Boris Eltsine est, à son tour, terriblement gêné pour imposer une politique des médias logique et claire. A l'instar de Gorbatchev, il agit maladroitement à l'égard des médias. Les nouveaux acteurs du paysage médiatique russe comprennent alors l'ampleur de leur pouvoir. La marche vers l'autonomie se déroule de plus en plus rapidement, au gré des méandres des différentes "crises" politiques et gouvernementales. Et si, pour Eltsine, ces crises 11

sont un moyen potentiel de "récupérer" les médias, pour ces derniers, elles représentent plutôt un pas de plus vers l'autonomie. En URSS, sous Gorbatchev, les médias soviétiques ont progressivement acquis toujours davantage d'autonomie. Dans la Russie eltsinienne en transition, "perdue", "désenchantée" selon bon nombre d'observateurs occidentaux, l'évolution des relations entre médias et pouvoir politique apparaît, malgré tout, comme une preuve de plus de l'avancée démocratique du pays.

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PREMIÈRE PARTIE

Les métamorphoses du système médiatique au sein du système politique

., . sovietique

PREM/ER CHAP /TRE

La "préhistoire" ou le fonctionnement des médias pendant la période communiste

De la permanence des relations ambigues entre médias et
pouvoir depuis la Russie tsariste
Dans la Russie tsariste du début du dix-huitième siècle, les relations entre les médias et le pouvoir politique sont déjà l'objet d'une attention particulière du Prince. En témoigne l'existence du journal Vedomosti (Les Nouvelles) publié sous Pierre le Grand. Dans le premier numéro, on révèle des secrets: l'Etat posséderait 400 nouveaux canons pour se défendre et, surtout, pour attaquer. Et voici les premières révélations "à sensation" : le tsar aurait reçu en guise de cadeau un éléphant d'un hôte étranger. Lors du second numéro, c'est déjà la censure: ce type d'information ne doit pas être divulgué. Que ce soit en URSS ou dans la Russie pré-révolutionnaire, la liberté d'expression demeure entre les mains d'une oligarchie. La liberté de la presse n'est pas à la mode sous les tsars et, hormis un bref sursaut après la Révolution, où les titres fleurissent, cette liberté a toujours été considérée comme un dangereux luxe qu'il valait mieux que le pays ne s'offre pas. Les bolcheviques ont baptisé leur joumalla Pravda (la Vérité) afin qu'elle ne publie que leur vérité. La conception du rôle des médias énoncée par Lénine en 1901 a été perpétuée pendant les décennies suivantes dans toutes les Facultés de journalisme du bloc soviétique. "Le rôle du journal ne se réduit pas à la diffusion des idées, à l'éducation politique ou au recrutement d'alliés politiques. Le journal n'est pas seulement un propagandiste et un agitateur collectifs, mais aussi un organisateur collectif', écrit Lénine. Cinq ans après, en 1906, il donnera quelques précisions du rôle spécifique qu'il entend assigner aux journaux dans l'édification de la société socialiste, puis communiste: "les journaux doivent devenir les organes des différentes organisations du Parti. Les écrivains doivent absolument entrer dans les organisations du Parti. Les maisons d'édition et les dépôts, les magasins et les salles de lecture, les bibliothèques et les diverses librairies doivent relever du Parti". 15

Lénine dénonce la "censure féodale", l'abstraction des libertés bourgeoises. En revanche, "le prolétariat socialiste organisé doit surveiller toute cette activité, la contrôler à fond". D'où la décision de nationaliser la totalité des équipements de presse, ainsi que la presse elle-même. Lénine est convaincu que, de cette façon, la "véritable liberté de la presse" sera rétablie car elle n'existe que "lorsque toutes les opinions peuvent être librement exprimées par tous les citoyens". Compte tenu de l'importance des médias dans le système propagandiste communiste, la réforme du système totalitaire communiste, quatre-vingts ans plus tard, ne pouvait passer qu'à travers eux. C'est bien ce qu'a compris le premier leader réformiste de l'URSS, Mikhaïl Gorbatchev, même si le résultat a largement dépassé ce qu'il avait voulu instaurer au départ. En URSS et, par contagion, dans l'ensemble des pays communistes, le système centralisé des médias possédait les caractéristiques suivantes: monopole d'Etat des médias et interdiction des titres d'opposition, contrôle financier et contrôle administratif de l'Etat - par l'intennédiaire d'une politique de nominations, d'allocation des fréquences audiovisuelles ainsi que du papier, et par le monopole de distribution de la presse. Selon S. Lapine, directeur de Gostelradio dans les années quatre-vingts, "la radio et la télévision soviétiques, ainsi que la presse bolchevique, sont guidées dans tous les domaines par la politique du PC ; notre télévision et notre radio, comme le peuple soviétique dans son ensemble, ne peuvent avoir d'autre but soviétiques est claire: propager la ligne du PC et rien d'autre. A cette fin, ces médias sont dirigés par des membres du Parti, le plus important de ces postes étant celui de rédacteur en chef de la Pravda. Les fonctions des médias sont alors les suivantes: la domination, l'homogénéisation idéologique de l'audience, la reproduction de l'ordre social existant. Leurs armes principales: la censure politique préalable - avec son corollaire: l'autocensure -, les lois interdisant le journalisme critique, les barrières érigées contre les flux internationaux de l'information - via le brouillage des stations de radios étrangères, l'interdiction de l'importation et de la distribution des journaux, magazines et livres étrangers -, à quoi on peut ajouter la dépendance personnelle directe des journalistes vis-à-vis du Parti. Sont également en vigueur la centralisation de la censure et de la gestion de l'information, les journaux sous licence, le statut flou et incertain de la propriété des titres qui pennettaient à l'Etat et au Parti d'usurper tout le contrôle politique et de management.

que ceux déterminés pour le bien du pays par le PC" I. La tâche des médias

Clé de voûte du système: le rôle de la censure
Pendant plus de soixante-dix ans, le rituel est resté immuable: toutes les semaines, les rédacteurs en chef des médias soviétiques se réunissaient au Comité 16

Central du PCUS, instance suprême du Parti, où les chefs des départements leur donnaient des instructions spéciales sur les événements du monde et la réaction à adopter la ligne officielle du Parti - par rapport à ces événements. L'information provenait toujours de l'agence de presse Tass. Pas question d'obtenir la moindre information d'une source étrangère, les magazines et journaux étrangers étant interdits sur le territoire de l'URSS; seules certaines hautes instances de l'Etat telles le KGB et le CC du PCUS 2 y avaient accès: il vaut mieux connaître ce que l'on censure! Et, même dans ces organismes d'élite, ces produits indésirables et "polluants" n'étaient lus que par une seule personne. Afin de contrôler plus efficacement l'arme médiatique, la direction de la diffusion était centralisée et supervisée par un corps spécifique du gouvernement: le Comité d'Etat du Conseil des ministres, pourvu d'un siège au gouvernement. La

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responsabilité de la censure était entre les mains du GLAVLIT 3. Avec ses 70 000
censeurs opérationnels dans toute l'URSS, il produisait un Index 4. En URSS, l'information en direct, que ce soit à la radio, à la télévision ou en presse écrite, est absente. Des thèmes entiers comme la religion et la dissidence sont exclus des médias. Parfois, cette obsession de la censure frôle le ridicule: à une époque, le mot même de "vodka" était censuré, et toutes les scènes de télévision comportant des verres étaient systématiquement "coupées", dénonce en 1982 l'écrivain lituanien Janis Sapiets en exil à Londres. Le pouvoir des censeurs était, alors, considérable; eux-seuls pouvaient délibérément décider de la fermeture d'un journal. En 1979, le quotidien la Komsomo/skaïa Pravda se trompe inopinément dans ses illustrations. Elle publie la photo d'un leader communiste chilien en lieu et place de celle du leader soviétique mentionné dans l'article: le censeur ordonne la suspension de la circulation du journal et la destruction de 3 millions de copies. "A la fin des années soixante-dix, raconte Léonid Zagalsky, j'étais responsable à la Komsomo/skaïa Pravda de la page "science et technologie" ; "le quotidien devait partir à l'imprimerie à 10h30 du matin; 15 mn avant, je reçois un coup de fil du censeur m'ordonnant de couper une histoire sur un Empereur chinois lequel, parce qu'il avait peur qu'un ennemi vienne le tuer avec un couteau, avait pour la première fois utilisé des aimants pour détecter la présence de métal. Je me suis cassé la tête à me demander pourquoi le censeur avait voulu que je réduise cette histoire et c'est seulement beaucoup plus tard que j'ai appris la crainte de Brejnev vis-à-vis de ce type d'attaque. Les censeurs avaient donc l'ordre secret de supprimer dans les médias tout ce qui pouvait s'apparenter à des allusions au terrorisme, pour ne pas le froisser". Les journalistes et les rédacteurs en chef n'étaient certes pas les seuls à craindre pour leur poste, "les éditeurs étaient dans des positions précaires, même s'ils étaient extrêmement loyaux envers le gouvernement et choisis spécialement pour ce travail", poursuit Zagalsky. "L'éditeur est responsable de l'ensemble du journal. Ille lit de A jusqu'à Z, en essayant de déceler ce que sera la réaction des bureaucrates du 17

Parti lorsqu'ils l'auront entre les mains le lendemain: ils pourraient ne pas apprécier un des articles ou y trouver quelque chose de désagréable sur Brejnev ou sur Tchernenko. C'est pourquoi les éditeurs étaient comme des chiens enchaînés, toujours en colère, agressifs, les yeux cernés. Ils essayaient de faire terriblement attention, mais comment savoir vraiment ce qui attirerait l'attention du CC du PCUS ! Beaucoup furent licenciés pour faute professionnelle. Et, si vous perdiez votre travail, il était impossible d'en retrouver un". La censure était donc un organisme de terreur auquel personne n'échappait. Elle constituait la clé de voûte d'un système qui a rapidement mené à l'isolation totale et volontaire du géant soviétique.

L 'autarcie idéologique soviétique
Avant 1989, les mots "peuple", "démocratie", "information", "paix" n'avaient pas du tout la même signification de part et d'autre du "rideau de fer". La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (1948) et les accords d'Helsinki (1975), deux textes internationaux signés, donc approuvés par l'URSS, en sont des preuves manifestes. Le premier, émis par les Nations Unies, stipule dans son article 19 que "tout individu a droit à la liberté d'expression (...), droit de chercher, de recevoir, de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit". Quant au second texte, il s'étend lui aussi longuement sur la liberté de circulation des hommes et des idées. A l'Est, on apprend au futur journaliste qu'il est non seulement un "propagandiste" et un "agitateur" au service du communisme, mais aussi un "organisateur"s. Un certain nombre de décrets signés par Lénine constituent le socle sur lequel la presse soviétique, futur modèle de l'ensemble du camp socialiste, va pouvoir fonctionner. Le premier, daté du 9 novembre 1917, prévoit la fermeture de tous les journaux d'opposition, même s'il est dit que cette fermeture est "provisoire" et que la totale liberté de la presse sera rétablie dès que le nouvel ordre sera consolidé. Le second, daté du 17 novembre 1917, adopte le principe de la nationalisation de l'ensemble des biens de presse. Le troisième, daté du 10 février 1918, institue un monopole d'Etat sur toutes les publications, la radiodiffusion et les imprimeries, prévoyant des sanctions contre tout contrevenant. Enfin le quatrième, daté du 6 juin 1922, institue la Direction Générale de la Littérature et des Editions (GLAVLIT), qui consacre l'institutionnalisation de la censure préalable. Ces quatre décrets fondamentaux constituent les éléments principaux du régime juridico-économique des organes d'information de masse qui survivront jusqu'à la fin de l'URSS. Même si, en 1917 et en 1922, avant la prise du pouvoir totale par les bolcheviques, les débats sur la liberté de la presse furent nombreux au 18

sein de la gauche révolutionnaire, c'est en partie grâce à leurs organes de presse que les bolcheviques ont conquis le pouvoir absolu. En 1982, trois années seulement avant l'arrivée de Gorbatchev au pouvoir, lors d'un Congrès des journalistes, la "lutte offensive contre l'idéologie bourgeoise" reste le premier souci de ceux que l'on appelle, dans la rhétorique marxiste-léniniste, les "travailleurs de l'information". Si des brèches ont été ouvertes au fil des années, c'est surtout grâce au développement d'un minimum d'échanges entre les deux parties de l'Europe. A l'Ouest, de véritables réseaux de diffusion ont été organisés pour les "samizdati", type de presse informelle née dans les années soixante, qui circule en URSS sous le manteau. Grâce à ces écrits parcellaires et à périodicité variable, l'Occident est tant soit peu informé de la véritable nature des sociétés communistes, de leur fermeture, de leur illogisme. En retour, les émissions en provenance des radios occidentales telles que Voice of America, Radio Free Europe, Radio Liberty et la Deutsche Welle sont des îlots d'informations à l'Est sur l'Ouest. Elles auront un énorme impact jusqu'au début de la perestroïka. Le fondement du pouvoir communiste étant idéologique, c'est-à-dire basé sur le langage, la communication en URSS a toujours été caractérisée par les critères suivants: la centralisation, en vertu du "rôle dirigeant" dévolu au parti unique et du principe fondamental du "centralisme démocratique" régissant toute l'administration de la société. Dès lors, il n'est de communication que "verticale", du sommet vers la base de la pyramide sociale, et toute communication "horizontale", au sein même de la société, n'a pas droit à l'existence car elle constitue une menace pour le pouvoir. Second critère: le contrôle par la censure systématique, une presse enrégimentée, des lois dissuasives, une conception restrictive et totalitaire des moyens d'accès à l'éducation et à l'information, la limitation des déplacements physiques, etc. Enfin, la vie en autarcie: puisqu'un minimum de communication ne peut être évité avec l'extérieur, cela se traduit par le brouillage constant des radios occidentales, le refus pur et simple des visas de tourisme pour l'Occident, la surveillance des touristes et des journalistes étrangers sur le territoire de l'Union Soviétique. Avec l'évolution des communications et des techniques, mais, surtout, grâce aux bouleversements survenus dans le système politique soviétique, puis russe, ce système a volé en éclats. Le développement des radios locales, des télévisions "libres", de la télévision mondiale directe par satellite, des câblages urbains ou interurbains intensifie une multiplication déjà rapide de la communication horizontale entre les individus et/ou les communautés. Ce qu'avait toujours craint le pouvoir soviétique.

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La faille de l'information dans le système totalitaire
Le communisme exerçait sur la société un pouvoir total destiné à influer ad vitam aeternam sur toutes les sphères de la vie humaine: production, échanges, informations, sciences, arts, coutumes, vie quotidienne et même vie privée. Son but ultime: atteindre la destruction totale de la société civile et remplacer les engagements humains par des mécanismes artificiels imposés par l'Etat. La politique médiatique de l'Etat communiste pouvait donc se résumer par ce simple axiome: "plus on contrôle l'information, plus il y a de pouvoir", ce qui, d'ailleurs, en implique un autre: "plus il y a de pouvoir, plus il y a de stabilité". Ces deux principes posés, le danger du changement, de l'alternative, c'est-à-dire l'essence même d'une société démocratique, était oblitéré. Le pouvoir total - à la différence de la tyrannie ordinaire -, ne se satisfait pas de la concentration de tous les médias entre les mains de l'Etat. Si la coercition reste insuffisante pour empêcher toute propagation de l'information, un autre procédé apparaît alors essentiel: la censure. Elle est un instrument auxiliaire inhérent au pouvoir total. Mais, ce n'est que "lorsque la machine totalitaire est grippée, affaiblie", que "l'institution de la censure devient réellement importante", explique Leslek Kolakowski, philosophe et dissident polonais. "Le contrôle de l'information n'est pas uniquement basé sur la censure, affirme-t-il 6, mais plutôt sur la possession monopolistique de tous les moyens matériels de communication, et sur le système de la nomenklatura qui donne à la direction du pays le droit de choisir et de nommer tout le personnel digne de sa confiance aux postes-clés des réseaux de communication. Alors, si certaines poches d'information indépendantes émergent ou, comme en Pologne après le coup d'Etat de 1981, sont semi-tolérées, c'est une concession politique extorquée grâce à la pression sociale et dont le pouvoir espère tirer un profit politique savamment soupesé. (...) En fait, sous Staline, il n'y a pratiquement pas d'information dans le sens commun du terme. Le seul savoir que les gens ont le droit d'acquérir ou de recevoir sur le monde et leur propre pays est invariablement celui qui est donné en fonction de l'évaluation, de la signification et de l'interprétation par le pouvoir d'un événement précis. Le but suprême du contrôle de l'information dans un régime qui aspire au pouvoir total est, non pas de rendre le peuple ignorant, mais de le rendre démuni et incapable de résister, de le priver de toute identité autre que celle dictée et définie par les agences de l'Etat. La falsification systématique de l'Histoire sert un but similaire: la destruction de l'identité humaine. (H') Là où l'information libre n'existe pas, elle est remplacée par la rumeur publique qui circule en nombre infini et à une vitesse étonnante; bien sûr, dans ce cas, les sources étrangères, quand elles sont disponibles, sont écoutées avec avidité. L'isolation du monde était possible sous le stalinisme, mais la seconde guerre mondiale a inévitablement brisé l'écran de l'information. Puis, lorsque l'URSS a étendu ses liens économiques et scientifiques 20

avec l'Occident, le vide béant créé par la disparition de cet écran s'est agrandi, même si ces contacts ont toujours évolué sous un strict contrôle". En effet, les milliers de citoyens soviétiques qui, pendant la période communiste, voyagent officiellement à l'étranger, appartiennent certes à la classe des privilégiés et ont un intérêt certain à la pérennisation de ce régime, mais, en même temps, ils contribuent inconsciemment, insidieusement et inéluctablement à sa corrosion en portant à la connaissance d'autres individus l'ampleur du contraste existant entre les deux zones séparées par le "rideau de fer".

La fin du soviétisme, générée par la "seconde révolution"7 qui s'est
produite à la fin des années quatre-vingts, réside avant tout dans le fait que certains leaders communistes, notamment en URSS, réalisent peu à peu les dangers contenus dans le principe même de la liberté de l'information, et surtout, les dangers représentés par les barrières imposées à la libre circulation de cette information. Il est clair que la glasnost, tant qu'elle ne concerne que les intentions des chefs, ne signifie aucunement la liberté de l'information, ni même la liberté tout court. Elle signifie seulement - et c'est sa version officielle rabâchée dans tous les discours de Gorbatchev en 1985-86 -, une augmentation du volume d'informations que le peuple soviétique a le droit de recevoir de la part des autorités, et la possibilité, dans certaines limites, d'exprimer différents points de vue. Mais, au moment où il instaure et distille la glasnost, le Parti n'a aucunement l'intention d'abandonner le contrôle total des systèmes de communication ou même de tolérer un flot non restreint d'informations en provenance de sources indépendantes. C'est ainsi que, pour Kolakowski, "la glasnost ne menace absolument pas la "démocratie socialiste", même si, à l'époque, la publication de certaines oeuvres littéraires sont des bombes potentielles: Le Docteur Jivago de Boris Pasternak, 1984 d'Orwell ou encore Nous de Zamiatine. Mais si l'on se réfère à l'exemple de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986 ou de l'incendie de la bibliothèque de l'Académie des Sciences de Leningrad au début de l'ère Gorbatchev, le système d'informations propagandiste a largement et très naturellement repris le dessus". Chaque phase de relâchement au sein d'un système totalitaire laisse des traces. Et c'est l'accumulation de ces traces en strates successives qui a mené à la fissure du système soviétique, débutée en 1985. Ainsi, toujours selon Kolakowski, "le "mouvement dissident" de la fin des années soixante et des années soixante-dix semblait avoir été détruit par la répression et l'émigration forcée; en fait, il a définitivement métamorphosé la mentalité de la classe sociale soviétique la plus éduquée. Si le Parti cesse de donner des ordres aux artistes sur ce qu'ils doivent faire, comment ils doivent le faire, et pourquoi ils doivent le faire, le système soviétique ne va certes pas s'effondrer d'un coup parce que le jazz, les concerts de musique pop et rock apparaissent, mais des douzaines de ces changements, insignifiants en apparence, témoignent de la moins grande capacité du Parti a conserver son emprise sur la vie culturelle, et personne ne sait quand les effets 21

cumulatifs de cette évolution pourront grossir jusqu'à menacer sérieusement la stabilité de l'ensemble". Ces propos sont écrits en juillet 1989. La sempiternelle crainte de "la nature démocratisante des nouvelles technologies de communication" devient de plus en plus fondée. Cette peur, selon le journaliste américain Léonard R. Sussman, est compréhensible, car "les systèmes démocratiques sont basés sur un choix réel qu'opère le citoyen. Les nouvelles technologies offrent une diversité de nouveaux systèmes de communication, donc d'informations, de données" 8.

n est vrai que l'évolutionde la technologiesignifieune interactionde plus
en plus significative entre le récepteur et l'émetteur intimement liés et indissociables dans le système communiste -, pouvant constituer une force démocratique que redoute tout système autoritaire. Car la multiplication des sources et du volume d'informations suscite inévitablement de nouvelles questions sur la nature de la société et le rôle de l'information dans tous les aspects de la vie en société, ainsi que sur l'essence politique de la direction du pays. "Avec la glasnost, observe Sussman, le cercle des personnes qui reçoivent une information un peu plus objective sur leur pays ou sur l'état des sciences et des technologies à l'étranger s'élargit. Ce qui est bon signe. Dorénavant, avec les "téléponts" 9, des citoyens soviétiques ont la possibilité de s'exprimer et de réagir en direct sur des sujets donnés face à d'autres citoyens dans une ville à l'étranger".

-

Le rôle de l'Union des journalistes et du Congrès de 1987
Dans l'URSS du début du vingtième siècle, sous l'emprise de Lénine, les moyens d'informations de masse sont étatisés et le contrôle idéologique est permanent. Pour Francis Balle, "les deux éléments constitutifs du régime de la presse dans la Russie soviétique d'après 1922 s'inscrivent nécessairement dans la logique d'une société idéocratique dont un seul parti constitue le bras séculier" 10. n s'agit alors d'assigner des missions spéciales à ces organes d'information qui sont à la fois des instruments d'action et des courroies de transmission du pouvoir: Les journaux doivent instaurer et entretenir des relations étroites et permanentes avec leurs lecteurs, afin d'approfondir l'édification de la nouvelle société. Cette dernière fonction contribuera à la chute du système. En 1987-88, avec les débuts de la glasnost, à travers son courrier des lecteurs, la presse soviétique devient le reflet des profondes divisions de l'opinion, entre les "réformateurs" de Gorbatchev et les "conservateurs" de Ligatchev, président du Soviet Suprême soviétique. Durant l'ensemble de la période totalitaire, la politique des médias est pensée et régentée par les organisations citoyennes soviétiques chapeautant cette profession, c'est-à-dire l'Union des Journalistes. 22

En URSS, la profession de journaliste est canalisée dans une Union des Journalistes au mêmetitre que les écrivains dans l'Uniondes Ecrivains -, ce qui a pour but principal de regrouper les membres de cette Union en les embrigadant. C'est entre le 14 et le 16 mars 1987 que se tient à Moscou le sixième Congrès des journalistes soviétiques, événement particulièrement important dans le calendrier politique de la profession. C'est à cette occasion que l'observateur étranger peut déceler les éventuelles nouveautés dans le système de l'information. Le Congrès structure et réorganise la profession, il rappelle les grands principes et devoirs du journaliste soviétique, évite soigneusement toute déviance. Même si, lors de ce sixième Congrès, le très conservateur président de l'Union des journalistes soviétiques, Victor Afanassiev Il, a été réélu sans grande surprise et à une grande majorité des voix, ce Congrès marque un pas dans l'évolution de la profession journalistique en URSS en scellant la glasnost comme une des priorités des journalistes. Le discours introductif d'Afanassiev donne tout de suite le ton et le style du Congrès. Le président de l'Union est manifestement très hostile à la politique de glasnost engagée depuis un an par le secrétaire général du Parti, et le Congrès qu'il préside semble se dérouler hors du temps, sans tenir compte des changements introduits par le leader réformateur. Selon Afanassiev, chaque journaliste soviétique doit avant tout rester un "ouvrier particulier du PCUS", pour respecter la terminologie marxiste-léniniste. Or, dans cette campagne de glasnost, certains sembleraient avoir oublié que leur tâche principale est de rester le premier vecteur de la politique du Parti. Afanassiev va même jusqu'à accuser certains délégués de "sensationnalisme", autrement dit, de trop insister sur les côtés négatifs de la société soviétique. Néanmoins, ce discours marque un pas de plus dans la reconnaissance, par les professionnels soviétiques des médias, de la prééminence de la ligne du président Gorbatchev. Car, comme tous les autres dignitaires du Parti, même si c'est "à reculons", Afanassiev "rentre dans le rang" en finissant par reconnaître que la glasnost et la perestroika sont les deux piliers de la restructuration générale de la société soviétique et, ainsi que s'acharne à le proclamer Gorbatchev, une condition préalable à toute réforme économique. La conclusion de son discours est un feu vert tacite donné aux journalistes soviétiques. Ces derniers doivent comprendre que, désormais, il leur faut suivre cette nouvelle consigne venue d'en haut, malgré les réticences exprimées par le président de l'Union des Journalistes. Une grande majorité des délégués étant issue de la presse locale (64%), l'enceinte du Congrès est en fait prétexte à des débats sur les obstacles aux changements dans le travail des médias soviétiques, en grande partie parce que la presse locale n'obéit pas aux mêmes exigences que la presse centrale. Il est symptomatique que la presse locale s'adapte moins bien à la glasnost que les médias centraux. Ces hésitations préfigurent la vague de souveraineté, puis d'indépendance, qui soufflera sur l'empire soviétique entre 1989 et 1991.

-

23

Il est plus facile de mettre cette mauvaise volonté sur le compte d'un manque d'éducation et d'entraînement réel au travail journalistique que d'accuser à outrance les officiels locaux, considérés par le Centre comme des freins à l'implantation de la glasnost dans les républiques. En fait, ces journalistes provinciaux s'attendent aux critiques pour leur non professionnalisme et leur corruption, mais ce Congrès est surtout pour eux l'occasion de montrer qu'ils ont également été complètement désorientés par les appels de Gorbatchev à l'ouverture, dont ils ne saisissent pas encore nettement la signification. Les journalistes locaux attendent des ordres clairs. Symptômes d'une inédite hardiesse: certains délégués se plaignent que l'Union des journalistes ne les protège pas assez des trop nombreuses attaques émanant du pouvoir pour la critique qu'ils se sont permis dans leurs articles de certains officiels du Parti. Dans un discours remarqué, un certain Mikhaïl Poltoranine, alors président de l'Union des journalistes de la ville de

Moscou, et déjà particulièrement actif

12,

s'en prend directement à

Victor Afanassiev, qu'il considère comme ayant "des vues trop simplistes de ce que sont les buts des journalistes soviétiques", ce qui, dans tout autre Congrès, aurait été immédiatement sévèrement puni. Signe des temps: on dénonce également la tendance au repli des journalistes soviétiques vis-à-vis du monde extérieur. Pour y remédier, Alexandre Bovine, commentateur politique au quotidien les Izvestia, suggère qu'on laisse la libre parole à la télévision aux hommes politiques afin qu'ils s'expriment sur des sujets de politique extérieure 13. Et, par ailleurs, ce Congrès n'élude aucunement les difficultés à venir: à peine deux mois plus tard, le plénum de l'Union des journalistes soviétiques témoigne des difficultés d'acceptation - à tous les niveaux de la hiérarchie du Parti Communiste et de ses organisations sociales - du grand projet prôné par Gorbatchev pour que l'URSS reprenne sa place parmi le concert mondial, notamment au niveau économique. Pour une observatrice régulière de l'évolution de ce pays, Véra Tolz, chercheur à l'Institut de recherche de Radio Free Europe/Radio Liberty à Munich jusqu'en 1994, ce plénum constitue d'ailleurs "une tentative de plus de limiter la glasnost dans la presse soviétique" 14. Etablissant un parallèle entre le plénum de l'Union des écrivains russes, qui s'est tenu en mars 1987, et celui de l'Union des écrivains de l'URSS qui a eu lieu en avril, elle tire les conclusions suivantes: "le discours d'ouverture du plénum de l'Union des journalistes soviétiques, prononcé par son vice-président Ivan Laptev 15,indique que les opposants aux nouvelles tendances de la presse sous la glasnost se sentent de plus en plus en confiance et contreattaquent". Gorbatchev a bien du mal à imposer ses opinions aux journalistes, vecteurs indispensables de la perestroïka et de la glasnost. Laptev a d'abord abordé la discussion sur l'Histoire soviétique dans la presse en la reliant au prochain soixante-dixième anniversaire de la Révolution 24

d'Octobre. Il s'est plaint du fait que le passé entier d'un pays était considéré comme une "erreur complète, une espèce d'échec historique", et a ajouté que "si on peut critiquer des actes isolés de certains membres de l'administration soviétique, on ne peut en aucun cas faire de généralisation, et commencer à critiquer le socialisme en tant que système". La seconde cible des critiques de Laptev a été l'interprétation de la politique de glasnost par les journalistes soviétiques. Selon lui, l'introduction de la glasnost ne produit que des articles très négatifs sur la vie en URSS, ce qui n'est pas souhaitable. Enfin, il termine par cette affirmation: la "sphère d'édition de livres est un domaine que tout parti au pouvoir essaie de garder sous son contrôle". Ainsi que le note Véra Tolz, ce discours, grâce au ton assuré de l'orateur, a été particulièrement marquant et peut donc être considéré comme le réel coup d'envoi d'une campagne anti-glasnost, qui montre la difficulté d'imposer la "seconde révolution socialiste" à tous les échelons du pouvoir en Union Soviétique. A l'aube des gigantesques mutations économiques, sociales et politiques qui attendent l'URSS dans ses cinq prochaines - mais dernières! - années d'existence, le système est déjà fissuré. C'est cependant son propre dirigeant qui lui assènera le coup final à son insu. Le fonctionnement, de plus en plus ouvert des médias va porter maints assauts contre le pouvoir soviétique, jusqu'à finalement le terrasser complètement.

25

DEUXIÈME CHAPITRE
L "'Histoire" : instauration de la glasnost

L 'Histoire de la glasnost
Selon le sociologue des médias communistes Léonid Onikov, la réhabilitation idéologique officielle du principe de glasnost date d'un discours prononcé par Gorbatchev le 10 décembre 198416. Lors d'un plénum du PC en avril 1985, Mikhaïl Gorbatchev premier secrétaire du PCUS, définit la glasnost en ces termes: elle est "la liberté de l'expression écrite et orale, un réel pluralisme des opinions socialistes, un échange ouvert des idées, des intérêts et des garanties légales pour les droits des minorités" 11. LE CONCEPT DE GLASNOST, DE LÉNINE À BREJNEV Le terme de glasnost remonte au règne du tsar Nicolas 1er au milieu du 19ème siècle. Il fait alors référence à "un échange d'opinions au sein de la bureaucratie sur les transformations économiques et sociales voulues par le pays". Lénine réutilise ce terme en 1902, dans son ouvrage Que faire ?, où il pose pour la première fois la question de la glasnost en tant qu'indicateur potentiel de démocratie. A l'époque, le terme de glasnost signifie une ouverture dans la façon de mener les affaires du Parti. Puis Lénine définit les fonctions de la glasnost dans la période de construction socialiste: elle s'applique d'abord à la propagande de la production du pays. En ce sens, la glasnost doit toujours être associée à quelque chose de positif. Mais pour Lénine, elle est indissociable d'une dimension critique. En tant que leader de l'Etat soviétique en construction, Lénine a supervisé la construction du système médiatique soviétique qu'il a placé sous la tutelle directe du PCUS. Il écrit en 1909 dans l'Iskra : "nous désirons que notre publication devienne un organe où toutes les questions que se posent les sociaux-démocrates russes puissent être posées. Nous ne rejetons pas la polémique entre camarades, au contraire, nous sommes prêts à leur donner une place considérable dans nos colonnes. Ces 27

polémiques ouvertes sont nécessaires et désirables pour clarifier la profondeur des différences existantes, ouvrir des discussions dans le but de combattre l'extrémisme par la variété des points de vue, des lieux, et des "spécialités" inhérentes à tout

mouvementrévolutionnaire".

.

Du vivant de Lénine et, notamment, pendant la NEP, le système médiatique bolchevique avait appris à coexister avec des journaux et magazines privés, qui n'appartenaient pas au Parti, et dans lesquels les critiques à propos de la politique de Lénine étaient fréquentes. Avec la mort de Lénine, c'est son successeur, Staline, qui poursuit et achève le contrôle total des médias par le pouvoir politique au point qu'en 1929, "il n'y a plus une seule publication non partisane ni une maison d'édition privée qui

puisse servir de véhiculeaux avis de l'opposition" 18. Dès les années trente, avec le
règne de la terreur et le culte de la personnalité instaurés par le nouveau dictateur communiste, la glasnost est pratiquement éliminée, puisque l'ensemble des médias soviétiques est au service du pouvoir personnel de Staline. Pendant cette sombre période, les journalistes et les "ouvriers de la culture" oublient avec beaucoup de facilité l'importance de la "critique" et de l"'ouverture" chers à Lénine. Dans la pratique, toutes les informations négatives cessent de paraître, sauf dans le cas où elles peuvent être d'un quelconque intérêt pour Staline par exemple, le sabotage économique, les déviations politiques ou autres manifestations antisociales. Cette période noire de la propagande soviétique s'étend sur vingt ans; elle ne cessera qu'avec la mort du dictateur en 1953. Khrouchtchev, qui lui succède, ouvre une période de relative libéralisation dans tous les domaines de la vie soviétique, y compris celui des médias. En 1956, il crée une Union des journalistes dont le but est de revivifier la profession et d'encourager ses membres à être plus agressifs et politiquement autonomes. En 1959, certains observateurs des médias soviétiques sont en mesure de constater que "la présentation des journaux soviétiques est devenue plus vivante et son contenu plus varié; on y trouve des histoires et des articles humoristiques sur les aspects les plus négatifs de la réalité. Les faits divers sont devenus plus fréquents et les quotidiens informent désormais brièvement sur les crimes, spéculateurs, et "hooligans". Même si elles tentent d'encourager le "pragmatisme social" et le "libéralisme culturel", les réformes entreprises par Khrouchtchev ne changent cependant rien aux principes de base de la très stable relation triangulaire établie entre les médias, le Parti et l'Etat par Staline. En 1966, avec le duo Brejnev-Kossyguine, c'est le début de la période dite de "stagnation" accompagnée d'un certain retour à l'orthodoxie stalinienne. Brejnev succombe facilement au culte de la personnalité: dans les années soixante-dix, l'historien Roy Medvedev observe que la population soviétique est "parfaitement ignorante de ce que qui se passe dans son propre pays et encore plus des événements à l'étranger, que la grande majorité de cette population n'a pas les moyens de la recherche historique. Ce qui aboutit a une vision extrêmement distordue du 28

monde"19. En des tennes qui anticipentsur la phraséologiede la future campagne de
glasnost, Medvedev - cité dans l'ouvrage de Brian Mc Nair, paru en 1991, insiste sur le fait qu"'il n'est pas question de détruire les valeurs de la Révolution d'Octobre. Au contraire, dit-il, nous devons les restaurer et les purifier, elles doivent être renforcées et reconstruites". C'est sous la période qui a été qualifiée à tort de stagnation que s'est effectué l'essentiel de la "révolution des mentalités", la révolution la plus lente à

accomplir, mais également la plus irréversible. Ainsi, selon Sergueï Averintsev 20,
"ce qui a été particulièrement intéressant, ce sont les années "de stagnation" sous Brejnev jusqu'à peu avant Gorbatchev, quand tout a changé en silence, sans bruit. Ce qui était extrêmement étouffant pour la jeunesse, qui avait l'impression que rien ne se passait, impression que je partageais. Mais en fait, tout a changé à cette époque. D'abord c'était la fin de l'idéologie: ô combien n'avions-nous pas idéalisé le dégel alors qu'en fait il avait réanimé l'idéologie". Pour cet intellectuel, c'est sous Brejnev que l'idéologie est morte. "Dans les faits, l'expansion du communisme mondial continuait, mais sans le même entrain, et elle ne représentait plus des intérêts aussi importants qu'auparavant. Les intellectuels lisaient très peu les journaux; pourquoi les lire? Nous sautions des paragraphes, lisions entre les lignes, passions tout de suite aux nouvelles de l'étranger, mais, en majorité, nous écoutions surtout beaucoup les radios étrangères et échangions les infonnations de bouche à oreille, en circuit fenné. A l'époque, la radio était très importante" . "C'est aussi dans le milieu des années soixante-dix, dit-il, que les masses et les intellectuels ont changé de position vis-à-vis de l'Eglise et de la religion. Il est difficile d'expliquer totalement ce genre de phénomène, mais c'était la suite logique d'un processus de développement qui avait débuté beaucoup plus tôt, pendant la seconde guerre mondiale. Deux phénomènes extrêmement importants pour l'avenir de ce pays se sont produits pendant la guerre: d'une part, les gens se sont avisés que la vie et la mort ne dépendaient pas seulement du maître, mais aussi d'eux-mêmes, et, d'autre part, les soldats ont éprouvé le plus grand choc de leur vie lorsqu'ils se sont rendus compte des conditions de vie à l'étranger. Car, dans les années trente, c'était l'isolement total, et même quand l'intelligentsia, qui ne croyait pas les communistes, s'est rendue à l'étranger, elle n'a plus rien compris. Le peuple, on pouvait facilement lui mentir, mais quand il a pu voir de ses propres yeux! Et le pire a été de voir, non pas les villes, mais la campagne". "Cette jeunesse qui revenait du front est alors subitement devenue très dangereuse pour Staline. La prise de conscience a été lente, progressive, très profonde et étalée dans le temps. Les gens avaient de moins en moins peur de parler, la crainte disparaissait. Il y a eu le soulèvement de Budapest (1956), celui de Prague (1968) ; les samizdati ont commencé à exister à partir de 1964. En 1968, lorsque les chars soviétiques sont entrés dans Prague, le peuple russe n'était pas encore prêt à manifester sur la place publique, ou à aller en prison pour exprimer, mais il s'était 29

déjà mis à chuchoter que c'était un crime. L'idéologie marxiste-léniniste a été vaincue à ce moment là, en 1968. Les résultats de ce "tournant" ont été sensibles dans le milieu des années soixante-dix. "Sur le plan de la vie littéraire, on a pu publier Une journée d'Ivan Denissovitch, de Soljenitsyne en 1962. C'est également à la fm des années soixante que nous avons terminé le dernier tome de l'Encyclopédie de philosophie, dans lequel on pouvait trouver des articles sur la religion rédigés de façon très objective. Personne n'y a prêté attention; les censeurs regardaient plutôt de très près tout ce qui touchait au marxisme. La sortie de ce tome a tout de même été un scandale, puisqu'il a été retiré des bibliothèques. Puis, sous Brejnev, lorsque nous avons rédigé l'Encyclopédie du mythe et des mythes populaires, personne ne nous a posé de problèmes. Quoi que l'on puisse en dire, il semblait exister à l'époque une sorte de contrat entre les dirigeants et l'intelligentsia. Le pouvoir savait que nous savions tout, et lisions tout" 21. Pendant toute la durée du communisme, la notion de glasnost a toujours "accompagné" le régime, sans être jamais véritablement appliquée. En mars 1979, Léonid Brejnev lui-même s'est mis à mentionner dans ses discours le besoin de davantage de glasnost. Deux mois plus tard, un décret du Comité Central insistait sur le fait que "là où la critique et l'autocritique ne sont pas honorées, c'est qu'il y a un manque de glasnost". En 1985, la différence est venue du fait que le nouveau secrétaire général du Parti, Mikhaïl Gorbatchev, a pris des mesures pour faire appliquer cette glasnost, notamment dans les médias. Il s'est ainsi attelé à une tâche qui avait rebuté tous ses prédécesseurs.
LE CONCEPT GORBATCHÉVIEN DE LA GLASNOST

Les mots-clés de la formulation gorbatchévienne de la glasnost sont au nombre de trois: "critique", "pluralisme socialiste" et "ouverture". Le premier but - avoué - de la glasnost est de restaurer l'équilibre entre la glasnost positive et la glasnost négative: si la propagande économique et sociale positive reste une fonction importante des médias soviétiques, il leur est désormais vivement conseillé de s'engager dans une critique et une autocritique de grande envergure. Depuis le plénum du Comité Central du 23 avril 1985, au cours duquel Gorbatchev a énoncé son discours-programme, les médias soviétiques sont en pleine période d"'expansion de l'information", ainsi que le décrit Onikov: "la pratique en est venue à dénoncer et à critiquer les déficiences les plus dures du système, les actions incorrectes des personnes au pouvoir, la couverture des "points blancs" de l'histoire". Le premier objectif, celui de la critique, a été atteint très facilement". 30

Le second but de la campagne de glasnost gorbatchévienne est l'introduction dans les médias du concept de "pluralisme socialiste". Un certain pluralisme - de façade - avait toujours été plus ou moins conservé dans ces médias. En mai 1988, les propos de Gorbatchev, lors d'une réunion régulière avec les principaux acteurs des médias soviétiques, montrent à quel point il éprouve le besoin de se réclamer de Lénine, le bâtisseur de l'URSS, afin de rester le plus proche possible de ce qui est officiellement considéré comme le "pluralisme socialiste". "On me demande souvent ce que sont les limites de la glasnost, tente d'expliquer Gorbatchev à cette occasion, nous avons résolu ce problème dans le contexte du pluralisme des opinions socialistes. Nous sommes pour un large développement de la critique et de la glasnost, dans les limites des intérêts de la société et du socialisme, des intérêts du peuple (...). A travers la restructuration, nous voulons restaurer l'image léniniste du socialisme et mener la société soviétique à un niveau radicalement nouveau (...). Dans l'interprétation de Lénine, le socialisme rend

possible le pluralisme des points de vue, des intérêts et des besoins" 22. Gorbatchev
exprime là une fois de plus son inébranlable foi dans le dogme marxiste-léniniste, et réaffirme les limites afférentes à la glasnost. La notion de "pluralisme" exprimée par Gorbatchev comme elle l'avait été auparavant par Lénine -, insiste sur le consensus autour des valeurs fondamentales du socialisme soviétique, et réitère l'absence d'alternative au rôle dirigeant du Parti. Cependant Gorbatchev ne se rend pas compte que la période qui s'ouvre à lui est très loin du contexte révolutionnaire dans lequel évoluait Lénine au début du siècle. Les buts et les moyens révélés par la perestroika gorbatchévienne sont beaucoup plus flous, aléatoires et discutables que les principes révolutionnaires affirmés par Lénine dans le seul but de la prise du pouvoir. Gorbatchev encourage une polémique ouverte sur des sujets qui étaient restés tabous. Résultat: dans les colonnes de la Pravda, des historiens aux points de vue très différents se mettent à échanger leurs opinions. On peut mentionner en 1988 l'étonnant face-à-face entre les historiens P. Kouznetsov et Iouri Manassiev ; et

-

même si l'éditorial de ce numéro de la Pravda s'affiche fortement anti-Manassiev

23,

le fait que son nom. et son article soient publiés sans aucune censure dans l'organe principal du CC montre à quel point le PCUS fait ici preuve de tolérance. Enfin, le troisième but affiché de la campagne de glasnost gorbatchévienne concerne l'accès à l'information, c'est-à-dire, avant tout l'extension des droits d'accès du simple citoyen à l'information selon le voeu de Lénine pour qui le citoyen soviétique devait avoir un accès véritablement libre et illimité à des documents et matériaux produits par toutes les instances administratives de l'Etat qui les gouvernait: les soviets, les comités exécutifs, etc. Le citoyen soviétique avait donc, théoriquement, le droit de prendre connaissance des statistiques, copies de projets de loi, documents de discussion et d'enregistrement des processus de décision au sein du pouvoir. Seule limite: le critère de sécurité nationale et de la propriété individuelle.

-

31

Des prémices à ce changement dans les médias soviétiques avaient pu être observés pendant la campagne anti-corruption menée par le leader communiste Iouri Andropov 24. La presse écrite s'était alors intéressée à certaines personnalités accusées d'abuser de leur fonction pour s'enrichir personnellement, ce qui avait constitué un véritable précédent. Depuis l'arrivée de Gorbatchev au pouvoir, l'accent est mis sur ces nouvelles méthodes de travail des médias. Des reportages dénonçant la fonction de telle ou telle personne apparaissent. Un procureur en chef va même jusqu'à critiquer des officiels du Parti et du gouvernement qui avaient abusé de leur situation pour commettre des actions illégales 25 ! Autre innovation de Gorbatchev, largement répercutée dans la presse: les articles sur l'autosatisfaction des fonctionnaires parvenus, ainsi que sur la bureaucratie excessive, cause de tous les maux de la société soviétique se multiplient. Pour combattre ce vice, le pouvoir fait même appel à un poète, Evgueni Evtouchenko, devenu la figure emblématique de cette lutte antiburaucratique. Peu après l'élection de Gorbatchev, Evtouchenko publie un poème dans la Pravda attaquant vivement les bureaucrates. Le lancement de la campagne de glasnost mène ainsi à de franches discussions, inhabituelles dans la presse soviétique, notamment à propos des "ratés" du système, sujet qui constituait habituellement le pré-carré des dissidents dans les samizdati. Pour ce qui est des difficiles conditions de la vie quotidienne en Union Soviétique, les reportages sur le mauvais état de l'économie soviétique, et, notamment, les "déficits" en produits alimentaires, se font plus fréquents. Certains journalistes ne se privent pas de désigner des responsables, qui sont souvent les officiels du Parti. Autre signe d'ouverture de la presse, qui délaisse sa langue de bois pour un style de journalisme plus ouvert: l'intérêt porté aux sondages d'opinion. Les Izvestia
sont les précurseurs de tels sondages

-qui vont

devenir une mode, puis un indicateur

de l'avancée démocratique du pays. La rédaction de ce quotidien décide d'introduire dans son journal une nouvelle rubrique intitulée "Echo" qui publie les résultats d'enquêtes menées auprès des lecteurs sur des "sujets brûlants". Des lettres de lecteurs reflétant de multiples points de we, souvent contradictoires, apparaissent
également
26.

Si les lecteurs bénéficient du changement de contenu de leurs médias, ils en souffrent également, et, notamment, de l'afflux constant d'informations amères sur le système. C'est comme si les Soviétiques se rendaient brusquement compte, à l'inverse de ce qu'on leur a inculqué à l'école, que le Comité Central n'est pas "l'esprit, l'honneur et la conscience de notre époque", comme cela était proclamé partout 27.Les éditeurs, notamment en 1991, reçoivent parfois des lettres de lecteurs leur demandant de publier davantage d'histoires "drôles" au lieu de la triste vérité à propos des cadres de leur parti, des crimes perpétrés sous Staline, des crimes actuels, des conflits raciaux et de la situation économique désastreuse. Cette 32

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