Radios et télévision au temps des "événements d'Algérie" 1954-1962

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Première guerre d'une France entrée dans le règne de l'audiovisuel, les " événements d'Algérie " confèrent un rôle crucial à l'ensemble des médias. On connaît la partie jouée par la radio tout au long du conflit. Pourtant, le traitement de l'affaire algérienne ne monopolise par à lui seul les ondes. Pendant ce temps là, innovations et programmes continuent : naissance d'Europe n°1, arrivée du Nagra, première campagne législative télévisée, début du Sécam et de " Salut les copains "…
Publié le : mardi 1 juin 1999
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EAN13 : 9782296388697
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Radios et télévision
au temps des « événements d' Algérie
1 954-1 962

»

Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de lecture: Olivier Arifon, Christine Barals, Philippe Bouqui1lioo, Agnès Cbauveau, Pbilippe Le Guem, Tristan Mattelart, Cécile Meadel, Arnaud Mercier, Alain Milon, Dominique Pages, Francoise Papa

Design des couvertures: Philippe Quinton

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant. notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicati onne lIe des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils constituent des composantes à part entière du processus de civilisation. Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir.

Dernières parutions

Michel MATHIEN (sous la direction de), Médias, santé, politique, 1999. Caroline ULMANN-MAURIA T, Naissance d'un média: histoire politique de la radio en France, 1999.

@ L'Harmattan, ISBN:

1999

2-7384-7895-6

Sous la direction

de

Michèle

de Bussierre, Cécile Méadel, Caroline Ulmann-Mauriat

Radios et télévision
au temps des « événements d'Algérie
1 954-1 962

»

Préface

de Jean-Noël

Jeanneney

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Ouvrage issu des travaux des

Comité d'histoire de la radio
présidé par Bernard Lauzanne

Comité d'histoire de la télévision
présidé par Gabriel de Broglie

Groupe d' études historiques de la radiotélévision
présidé par Jean-Noël Jeanneney

Photo de couverture: Récepteurs de radio et de télévision des années 60 exposés au Musée de Radio-France. Photo: Karim Daher

JEAN. NOËL

JEANNENEY

Préface

Ne trompons pas le lecteur. Sa curiosité, stimulée par un suiet si riche, ne trouvera pas dans ce livre de synthèse affirmant le définitif sur le ton du péremptoire. Aussi bien ne doit.iI pas s'y attendre. Car il sait que le genre du colloque, fixé dans des Actes, se prête moins à la fresque qu'à la mosaïque. Une certaine dispersion des éclairages est le prix à payer pour la richesse des informations. Et que d'ouvertures en prime I la diversité des regards s'enrichit au surplus de la variété des auteurs des communications. On vérifiera la fécondité d'une pratique qui fut inaugurée iadis, dans les années 60, à Sciences po: la confrontation des témoins et des historiens. les trois associations qui ont coniugué leurs forces pour organiser cette
.

rencontre

y étaient

portées,

puisqu'elles

ioignent

à leur ambition

scientifique celle de réunir dans une convivialité chaleureuse les acteurs .flamboyants ou modestes, emblématiques ou discretsdes événements et des entreprises dont elles s'occupent. Elles savent au demeurant ce que la tension qui se crée entre la mémoire subiective des responsables, des iournalistes, des cadreurs ou autres producteurs et le regard distancié des historiens peut avoir de stimulant pour la recherche et de précieux pour la valorisation de l 'héritage. Aux premiers, il revient de restituer la part de l'affectif, l'anecdote sign ificative, les couleurs du temps, parfois les ressorts cachés des comportements ostensibles. Aux seconds de replacer les témoignages dans l'environnement et d'en pondérer la portée. Cet effort est indispensable. il s'agit de débusquer de l'interprétation qu'on reconstruit artificiellement connaÎt trop bien la fin de l'histoire. la mémoire des à noircir quelques défaillances trop visibles dans le presse en oubliant les habiletés à la petite semaine les facilités parce qu'on acteurs tend milieu de la et sans faire

assez leur part aux générosités
audaces prudences une, dont vocation intéressées profondes.

dévoyées. Elle embellit quelques en omettant diverses servitudes dont témoignent les du traitement de la guerre par Cinq C%nnes à la on magnifie parfois à l'excès le courage. l'historien a à corriger ces déformations, qu'elles soient sincères ou mais sans s'abstenir de scruter leurs raisons Car il doit faire son miel de tout.

Au chapitre de la méthode encore, on fera pleinement sa part, dans la réflexion, à la richesse ambiguë des sources. D'un côté le sentiment presque étouffant de tant de mots prononcés, de tant ,d'images montrées. Mais de l'autre la constatation, pour cette période spécifique, de l'immense quantité de documents sonores ou visuels disparus, en contraste avec la profusion des traces écrites, ce qui risque de conduire à une surévaluation du poids des iournaux par rapport aux micros et aux caméras. l'intérêt des témoignages des collaborateurs de l'audiovisuel n'en peut être qu'augmenté -à condition qu'ils soient soumis aux règles rigoureuses de la critique de textes. l'influence de la technique sur les contenus est un autre fil directeur. Voyez l'apparition du magnétophone Nagra dont on vérifie l'importance pour la qualité du son recueilli et la liberté de son utilisation. Voyez, au Journal' télévisé, l'évolution des caméras, l'apparition du zoom, la transmission immédiate des images. Voyez surtout l'avènement du poste à transistor dont plusieurs contributions nous rappellent le rôle décisif dans les crises successives et notamment dans la répression par de Gaulle du putsch des généraux. Ce qui conduit à une question plus large, et qui surplombe toutes les autres. Celle du poids global de l'audiovisuel sur la marche des événements -les succès et les échecs de la rébellion, .10 chute de la IVe République, le rôle des pieds-noirs, le comportement de l'armée et finalement la sortie du bourbier de Gaulle tant bien que mal, évitant cette guerre civile métropole qui était si menaçante et presque probable. par en

A trop lire Malaparte ou ses épigones, à force d'exagérer le poids de la radio dans la Seconde Guerre mondiale, beaucoup des contemporains de ces événements attribuèrent aux ondes un pouvoir absolu d'arme suprême. les comportements des militaires 6

révoltés de 1958,
illusion l' œuvre dépendit. partagée. qui

1960 ou 1961 témoignent En réalité, bien d'autres à la propagande

à 1 'envi de cette forces étaient à et dont l'issue

échappaient

Ne forçons pas pour autant le trait en sens inverse. le rôle de la télévision fut notable et celui de la radio fut grand. C'est par celle-ci que le FLN put diffuser son message et cristalliser au service de son combat les frustrations nationales et les humiliations des populations musulmanes. Dans l'autre camp, la maÎtrise des «étranges lucarnes" que de Gaulle acquit rapidement compléta ce que lui avait enseigné la geste de la France libre. Dès lors, sa pédagogie républicaine, qui certes se déployait ailleurs qu'à la radio et à la télévision, mais qui tira grand profit de celle-ci, put toucher sa cible: les citoyens civils ou mobilisés, et faire basculer le destin. par l'entrelacs de la manière dont la radio-télévision d'Etat (à l'époque cette dénomination est malheureusementiustifiée) se protège contre trop de vérité sur les affaires algériennes, en dépit de quelques incartades de reporters ou de commentateurs, courageuses ou habiles et de toute façon survalorisées après coup, laisse un champ large tout ce qui échappe à l'actualité de la guerre et qui bouge sur un autre rythme. "Pendant ce temps-Ià, les programmes continuent. Sous ce titre pertinent sont rassemblées des analyses qui complètent à bon escient celles qui sont braquées directement sur l'Algérie. On est temporalités frappé enfin, indépendantes au fil des pages, l'une de l'autre.

-

A cet égard, spécialement, la mémoire est trompeuse, entretenue par les manuels qui, selon une pente naturelle, argon isent le récit de ces années-là autour du seul drame algérien. Elle est ainsi infidèle à ce que fut le quotidien des contemporains dont le travail, les loisirs, les souffrances et les bonheurs furent scandés par une radio et une télévision qui parlaient d'autre chose.

JEAN-NoËL Professeur à l'Institut d'Études

JEANNENEY

des Universités politiques de Paris

7

MICHÈLE

DE BUSSIERRE
CÉCILE MÉADEL

CAROLINE ULMANN-MAURIAT

Introduction

les historiens de l'époque contemporaine souffrent d'un regard impitoyable ignoré de leurs collègues: ils sont confrontés aux témoins de leurs récits et de leurs interprétations. Et quoi de plus exigeant que la mémoire, pour spécifique et circonscrite qu'elle se reconnaisse. De cette difficulté, nous avons fait un défi, réunissant dans une même enceinte et dans un débat commun, les souvenirs des témoins et les approches des chercheurs. Cette expérience, déjà renouvelée six fois, permet d'explorer une des facettes de l'histoire de la radio et de la télévision: programmes, publics, informations, techniques, institutions, événements... nous ont un temps rassemblés. Et quel événement que cette guerre d'Algérie. Elle offre un terrain d'investigation prometteur: sujet amplement traité 1, elle apparait pourtant encore comme un point douloureux de la conscience collective, chargé de bruits, de passions, de paroles dites ou tues. Première guerre d'une France entrée dans le règne de l'audiovisuel, le conflit algérien donne un rôle crucial à l'ensemble des médias. l'action de la presse, en particulier des journaux engagés dans le règlement de l'affaire puis dans l'indépendance, commence à être bien connue2. la radio et la télévision restent moins étudiées, alors même que des travaux préliminaires ont montré toute leur importance: on sait combien
1 Stora, Beniamin, Dictionnaire des livres de la guerre d'Algérie, 19551995, Paris, l'Harmattan, 1997, 347 p. 2 Cf. Philippe Tétart, France-Observateur, 7950-7964: histoire d'un courant de pensée intellectuel, thèse d'histoire, lEP, 1995.

la radio fut écoutée tout au long de l'affaire algérienne. En mai 1958 par exemple, la vente des postes quadrupla. Comme l'a écrit René Rémond, "c'est la dernière des grandes crises nationales à se développer sans la télévision, mais, à travers la radio constamment présente, l'opinion suit avidement les péripéties et recueille heure par heure les dernières nouvelles"3. Cette iournée doit beaucoup à René Duval: auteur d'une histoire remarquée de la radio des premières années4, il est aussi acteur de premier plan de cette histoire puisqu'il fut le correspondant d'Europe n° 1 en Algérie où il réalisa nombre de reportages mémorables (en particulier celui de la fusillade de la rue d'lsly5). Non seulement il a largement ouvert son carnet d'adresse, mais plus encore, il a œuvré pour faire venir ses collègues, pour les intéresser aux débats, pour les inciter à faire un travail de mémoire. Qu'il en soit remercié. /I Volontairement le titre reprend l'expression événements d'Algérie" pour rappeler la term inologie pudique, voire fourbe, des pouvoirs publics qui en font "une guerre sans nom", une guerre qui ne dit pas son nom6. l'Algérie fait alors indissolublement partie de la République française et tout est fait pour éviter le terme fatidique de guerre, il s'agit de révolte, il s'agit de rébellion, il s'agit de terrorisme, mais non d'opérations militaires. Ce n'est qu'à la fin de 1959, avec la reconnaissance de la personnalité de l'Algérie, que vient l'aveu de cette "guerre imbécile et sans issue" (comme le dit sans en tirer de conclusions Guy Mollet). le 11 avril 1961, dans sa conférence de presse, le général de Gaulle l'affirme enfin: "II est de fait que l'Algérie, pour l'instant, est un pays où sévit la guerre".

3René Rémond, ilLe 13 mai 1958: un coup d'Etat ?", Hor~ série L'Histoire, n° 1, février 1998, pp 12-17. 4 Histoire de 10 radio en Fronce, Paris, Alain Moreau, 1979, 444 p. 5 Voir son article sur cet événement: La fusillade de la rye d'Isly", in E. Bergheaud, G. Claisse, & R. Duval (dir.), Les Grandes Enigmes de la Cinquième République, Paris: Editions de Saint-Clair, 1967.
/I

6Voir Serge Bernstein, "Une guerre sans nom", in Gervereau, Laurent, Rioux, Jean-Pierre et Stora, Beniamin (dir.) La France en guerre d'Algérie, novembre 1954-iuillet 1962, Paris, Musée d'histoire contemporaine-BDIC, 1992.

10

les dates retenues sont celles que l'historiographie a canon isées : certes les révoltes contre la présence française sont bien antérieures à 1954, on pourrait dire qu'elles n'ont pas cessé depuis la colonisation de ce territoire, mais novembre 1954 marque un tournant: l'insurrection éclate en plusieurs points du pays et une nouvelle organisation revendique les opérations: le FLN. la rébellion ne connaît plus de véritable trêve iusqu'à l'indépendance. D'autres dates auraient convenues. Beniamin Stora fait7 par exemple du 20 août 1955 et du soulèvement aveuglément réprimé des paysans algériens, "le vrai
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début de la guerre". Pour la fin, iuillet1962 s'impose avec plus d'évidence: après les négociations d'Evian, commencées en
mars 1962, le référendum en Algérie le 1er iuillet puis la reconnaissance officielle de l'indépendance de l'Algérie française, le 3 iuillet, scellent la fin des "événements". Cette frontière n'en est pourtant pas une du point de vue de l'histoire de la radio et de la télévision et le traitement du conflit algérien ne monopolise pas à lui-seul les ondes. la période est cependant marquée par des événements importants pour ces deux médias. le plus marquant est sans nul doute: la naissance d'Europe n01 créé en novembre 1954 qui commence à émettre en ianvier suivant. Il faut citer aussi la création des stations régionales de télévision8, l'utilisation par les reporters des magnétophones portables Nagra-Kudelski9, la première campagne législative télévisée en 1955, les débuts de Cinq Colonnes à Jo une ou de Salut les copains en 1959, la grande période des dramatiques en direct, l'explosion des émissions de variétés et des ieux télévisés, les débuts du Masque et JoPlume et de Face à 10 presse, les voix de Maurice Biraud, Zappy Max, Francis Blanche et Pierre Dac, la création de Télé-7-Joursen 1960, les débuts du Secam, la fin du 819 lignes... Bref, ces années sont riches pour la radio comme pour la télévision en transformations et en créations. l'immense maiorité des foyers disposent d'un poste de radio. la télévision, présente dans 1%
71bid pp 30...31. Et Storo, Beniamin, Histoire de la guerre d'Algérie (1954...1962), La Découverte, Repères, 1995. 8 D'abord à Lilleen 1953, Marseille et Lyonen 1954... 9 en 1955
11

.

des foyers en 1954, équipe près du quart de la population huit ans plus tard. Au cours de ces huit années, l'information radiotélévisée va prendre une place considérable. Selon Christian Delporte10, un grand nombre de iournalistes venus de la libération n'avait iamais exercé avant la guerre. Ils reioignent dans un premier temps la radio, et de ce point de vue le parcours de Bernard lauzanne raconté ici est exemplaire. Très vite, des passerelles se créent avec la télévision: la plupart des iournalistes qui collaborent au iournal télévisé ont fait leurs premières armes à la radio, tandis que les reporters d'image viennent eux du cinéma et des actualités filmées11. la guerre puis la libération ont durablement marqué les rédactions de la radio et leur ont donné une coloration partisane, nombre des iournalistes étaient en effet des militants déclarés12. Pendant les événements d'Algérie, beaucoup gardent des liens très fort avec les milieux politiques, comme en témoigne l'anecdote racontée par Hélène Eck. le iournaliste lionel Ripault13 prié en ianvier 1953 de faire partie du cabinet du ministre de la santé publique, André Boutemy, expliquait à Wladimir Porché qu'il devait continuer sa collaboration au iournal parlé puisque ses nouvelles fonctions lui permettaient de recueillir des informations "avec plus de sûreté"... Il faut insister aussi sur le rôle d'Europe n01 : la station s'enorgueillit d'avoir fait entendre une voix indépendante sur les événements d'Algérie. le propriétaire de la station, Sylvain Floirat, aurait, selon Maurice Siégel14, responsable de sa
10 LesJournalistes en France, 1880-7950, Paris, Seuil, 1999, 450 p. 11Voir la thèse de Siracusa, Jacques, Le corps des reporters et la forme des reportages. Approche sociologique des actualités télévisées, Thèse, Université de Paris VIII,département sociologie, 1999. 12 Voir Hélène Eck, (La radiodiffusion sous la quatrième République. Monopole et service public, août 7944-c1écembre 1953, Thèse, Université de Nanterre, 1997) p 44 « A la libération, il était impossible de dissocier information, iournalisme et politique./I 13 Déià connu pour avoir appliqué avec beaucoup de zèle les consignes gouvernementales au moment du 6 février 1934. 14Maurice Siégel, Vingt ans, ça suffit. Dans les coulisses d'Europe I., Paris, Plon, 1975, 313 p. 12

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rédaction, tenu bon face aux multiplespressions politiques, ce
que reprend ici plusieurs textes. Julien Besançon nuance cette antienne dans un entretien avec luc Bernard15 : "J'ai touiours été libre, mais il ne faut pas réécrire l'histoire: les quatre premières années, Europe n° 1 a été assez suiviste.11 Cependant, l'information n'occupe qu'un temps réduit dans les grilles et pendant ce temps-là, les programmes continuent... Après s'être beaucoup intéressé à l'organisation institutionnelleet politique de la radio et de la télévision16, l'histoire se penche désormais davantage sur les contenus, Favorisée en cela par la loi du 20 avril 1992 sur le dépôt légal de la radio-télévision qui permet une analyse à la source, sur les images et les sons et pas seulement sur les mots et les textes qui les ont accompagnés. Certes le champ n'est pas vierge et des travaux se sont attachés à l'histoire des émissions de radio17 et de télévision18. le défrichage est entrepris. Puisse cet ouvrage y apporter sa contribution.

15Europe ,. La Gronde

histoire d'une grande radio, Paris, Centurion,

1990,p.60 16Voir la bibliographie en fin d'ouvrage 17 Notamment Remonté, Jean-François et Depoux, Simone, Les Années radio, Paris: l'Arpenteur, 1989, 159 p. 18 Notamment Mousseau, Jacques et Brochand, Christian, L'Aventure de la télévision, Paris, Nathan, 1987, 240 p. 13

Première

partie

LA RADIO ET LA TÉLÉVISION: AU CŒUR DES« ÉVÉNEMENTS »

MARC

MARTIN

la radio dans les crises françaises liées à la guerre d'Algérie

L'audiovisuel et plus particulièrement la radio, à laquelle ie limiterai mon propos, entretiennent avec les crises politiques un double rapport. D'une part, en tant que média remplissant une fonction d'information, l'information pouvant d'ailleurs aisément être déformée en propagande, la radio a été un instrument dans les crises politiques intérieures de la IVe et de la Ve République. D'autre part, la radk> et l'audiovisuel de façon plus générale ont été parfois des lieux de crise, par exemple en 1968 ou 1974. La
.

crise de 1968

a même
au la

été l'occasion

d'une

contestation

plus

large du pouvoir, intervention de confondues.

cours de laquelle crise de la radio dans la crise politique

radio et se sont

Deux moments seulement de notre histoire récente vont retenir mon attention: la crise d'avril 1961 à Alger, provoquée par le putsch des généraux, et, avant celle-ci, la crise de mai 1958. Dans ces deux épisodes la radio est intervenue, ce qui me permettra de tirer de cet examen des indications générales sur 'son rôle en temps de crise. Je laisserai de côté la crise de 1968, la plus profonde mais aussi la mieux connue et la plus étudiée 1.

LE RÔLE DE LA RADIO EN MAI

1958

Il Y a là l'épisode qui, sans doute, illustre le mieux le fait que l'histoire de la radio n'a pas encore conquis son honorabilité, puisqu'elle n'a pas de place dans l'histoire générale. Aucune

1 Martin, Marc, Médias et Journalistes de la République, Paris, Odile Jacob, 1997, 492 p., pp 335-343.

histoire de la IVe République, de la crise de mai 1958, ou bien de la guerre d'Algérie, ne fait iamais allusion au rôle ioué par la radio dans ces iournées-là2. La radio n 'est qu'un appareil électroménager qui n'a de place que dans l'histoire de la vie quotidienne3. Il est question dans tous ces ouvrages de l'influence de la presse écrite sur l'opinion, iamais de celle de la radio. Or celle-ci a ioué un rôle, qui ni est peut-être pas mesurable (de même que l'influence de la presse ne l'était pas non plus), mais qui a été important. Le 13 mai 1958 éclate la crise qui aboutit au retour général de Gaulle aux affaires et à la chute de la
.

du IVe les
qu'a est

République.
plus longues

À Paris, à l'issue d'une crise ministérielle
de la IVe

parmi

démissionné Félix investi, à sa tête le MRP avec Pierre Pfimlin. A Alger, à l'heure où siégeait à Paris l'Assemblée nationale qui votait cette investiture, se déclenchait l'insurrection de la population algéroise, contre la menace de négociation avec le FLN que semblait porter la personnalité du nouveau président du Conseil. L'armée d'Algérie échappait alors au contrôle du pouvoir central, ne lui faisant que ce qu'il fallait de concessions pour que se maintienne la fiction de son obéissance au gouvernement. Un Comité de salut public se constituait à Alger et prenait la tête du mouvement; le général Massu le présidait. Dans toutes les villes d'Algérie, les pieds-noirs suivaient l'exemple de ceux d'Alger. Le face-à-face de Paris et d'Alger a ainsi duré trois semaines.

République - il Y a un mois Gaillard - un nouveau gouvernement

2 Ce texte a été publié dans une version plus longue in J. Bourdon et C. Méadel, Techniques et politiques de l'information, actes du séminaire
techniques de -INA, 1988. 3 Cf en particulier Droz, Bernard et lever, Evelyne, Histoire de 10 guerre d'Algérie, Paris, Seuil, 1982. Alleg, Henri (dir.), Histoire de 10 guerre d'A/gérie, Paris, Temps actuels, 1981. Courrierre, Yves, Les feux du desespoir, Paris, Fayard, 1971. Plane hais, Jean, Une histoire politique de l'armée, tome 2 (1940-1967J, Paris, Seuil, 1967. Rémond, René, Le Retour de de Gaulle, Bruxelles, Complexe, 1983.
communication». Paris, ARI Communication

«Histoire

des

politiques

publiques

et

- CNRS

des

18

Dans ces circonstances,
.

la radio, notamment

l'émetteur

régional de Radio Alger, qui iusque-làse bornait essentiellement
à retransmettre les programmes nationaux, a ioué un rôle original et important. Dès le soir du 13 mai, Radio Alger était en effet tombé aux mains du Comité de salut public (CSP) et échappait au contrôle de la RTF: les iournalistes nommés par Paris étaient écartés, certains même durent se cacher. L'émetteur algérois a ioué, pendant ces trois semaines, le rôle d'une véritable radio insurrectionnelle4. Ila exercé son influence dans deux directions. En Algérie, il a été le porte-parole du CSP d'Alger, et, autant et sans doute plus que la presse écrite, il a permis la mise en œuvre quasi instantanée de ses mots d'ordre dans toute l'Algérie. En particulier, il a été l'instrument de la multiplication foudroyante des CSP dans les villes et les bourgades à population européenne. Mais l'action de Radio Alger a été plus importante encore à l'égard de l'opinion métropolitaine car l'émetteur a été le véhicule essentiel, voire à certains moments exclusif, des messages que le pouvoi r algérois lui destina it et un agent de propagande de premier ordre. Pour bien comprendre le sens de cette action, il faut revenir aux dimensions politiques de la crise. Le problème qui se pose est celui de la sortie de cet affrontement: Comment va-t-il finir? Trouvera-t-on une issue politique? Ou bien va-t-il déboucher sur le pire, sur la guerre civile? Dans cette conioncture, la solution d'un appel à de Gaulle, qui était réapparu sur la scène politique et s'était déclaré, dès le 15 mai, «prêt à assumer les pouvoirs de la République», conformément à la demande du général Salan, commandant en chef en Algérie, apparaissait de plus en plus comme le moyen d'éviter une épreuve de force. Mais les souvenirs du RPF, puis la longue traversée du désert du général de Gaulle, faisaient qu'une grande partie de l'opinion n'était pas encore prête à accepter cette solution. Certes, l'idée
4 Les émission de Radio Alger étaient enregistrées à Paris par les services d'écoute de la RTF elles sont donc conservées dans les I archives de l'INA. 19

qu'un recours au Général permettrait de réformer le régime faisait déià son chemin depuis des mois. Des sondages effectués au début de 1958 avaient montré un regain considérable de sa popularité. La crise de mai 1958 a accéléré une évolution rapide et massive de l' opit1ion en sa faveur. C'est là qu'i ntervient l'action de Radio Alger5. Radio Alger a été en effet prise en main, au soir du 13 mai, dans un pays où les partisans de de Gaulle étaient rares, ta n t dans la population que dans l'armée, par la poignée de gaullistes qui se trouvaient à Alger, installés à l'antenne du ministère, mise en place là-bas par le ministre de la Défense nationale du précédent gouvernement, Jacques ChabanDelmas: notamment Léon Delbecque et surtout Lucien Neuwirth. Ce dernier a été investi par le CSP de la responsabilité de Radio Alger. Le 18 mai, l'arrivée à Alger de Jacques Soustelle, un des principaux fidèles de de Gaulle, qui se charge de la propagande du CSP, renforce l'influence gaulliste. Dès le 14 mai, et surtout à partir du 18, Radio Alger - qui dispose d'une dizaine d'émetteurs très modernes, tout iuste installés - entreprend une action de propagande en direction de l'opinion française. L'émission la plus écoutée est celle du soir qui commence à 20 h 30. Après le gong, tambourinant les trois brèv~s et deux longues d'« Algérie française », après le Chant des Africains, un speaker donne les nouvelles politiques, privilégiant celles concernant de Gaulle et les débats autour de son retour. Puis sont lus des messages de personnalités ou de groupes professionnels d'Algérie à leurs confrères de France, appelant à soutenir l'Algérie française, des messages de soldats, des messages personnels imités de ceux de Radio Londres et apportant un élément de dramatisation, tout comme les reportages des manifestations, dans les villes algériennes, en faveur de l'Algérie française, enregistrés sur Nagra, le magnétophone portatif des professionnels.
5 J'emprunte un certain nombre maÎtrise en Information et l'Université de Paris X- Nanterre Alger dans le midi méditerranéen

des éléments Communication, par Michelle en mai-juin

qui suivent au mémoire de soutenu en 1981 à Gros, L'influence de Radio 7958.

20

Deux thèmes dominent ces émissions: d'une part, un thème d'argumentation politique, la nécessité de l'appel à de Gaulle pour éviter une épreuve de force entre Alger et Paris; d'autre part, un thème descriptif qui a une puissance émotionnelle considérable, celui de la fraternisation: à partir du 16 mai, les manifestations urbaines en faveur de l'Algérie française et du retour de de Gaulle rassemblent des musulmans, hommes et femmes, au milieu des pieds-noirs ou à leurs côtés. La part de la manipulation, celle de la spontanéité, dans ces manifestations de fratern isation, n'ont pas encore été exactement précisées. Les travaux de Guy Pervillé montrent qu'à partir de la fin de 1957 il Y a eu un flottement au sein de la résistance et des masses algériennes, manifesté par des ralliements aux autorités françaises. L'épisode de la fraternisation a bénéficié de cette conioncture6. Quoi qu/il en soit, ces manifestations de rues, captées par des reporters sur le terrain, sont saisissantes. Elles surprennent l'auditeur et l'opinion de la métropole.

Car Radio Alger a de l'influence
D'abord moyennes
.

parce dans

qu'elle le Midi,

sur l'opinion métropolitaine. est écoutée en France, sur ondes sur ondes courtes beaucoup plus loin.

Dès le 15 mai, l'Aurore donne dans sa rubrique radiophonique les longueurs d' ondes de l'émetteur algérois: dans le Midi méditerranéen le Méridional de Marseille les signale aussi. Signe du danger que représentent ces émissions: le 25 mai, le gouvernement pfimlin décide de les brouiller. Radio Alger est aussi écoutée par les iournalistes. A partir du 17 en effet a été instaurée la censure sur toutes les dépêches et les communications téléphoniques en provenance d'Algérie. Mais il reste Radio Alger, et notamment la description qu'elle donne des manifestations de masse. Les postes périphériques, Europe n° l, Radio Luxembourg, coupés de leurs envoyés spéciaux, retransmettent des images sonores de ces manifestations enregistrées par leurs services d'écoutes.

6 Cf. Pervillé, Guy,
peupleolgérien 58.

H L' élite

intellectuelle,

1/avant-garde

militante

et

le

" , Vingtième

siècle, 21

1986,

octobre-décembre,

pp 51-

l'émission d'information Paris vous parle, le soir, sur les ondes nationales, y fait référence7. Le Monde écrit le 27 mai, au lendemain du ralliement de la Corse à Alger: «Le ton de la radio d'Alger ressemble de plus en plus au ton de la radio franquiste au début de la guerre civile espagnole ». Au total, la radio d'Alger, dans cette crise, a contribué à modeler l'opinion publique en France de deux façons. En la surprenant (thème de la fraternisation), elle la rendait plus incertaine, plus mobile. En l'inquiétant (par le ton martial et menaçant qu'observait Le Monde), elle la conduisait à la solution politique qui permettrait de combler le fossé entre Paris et Alger: le retour du général de Gaulle aux affaires.

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LE RÔLE DE LA RADIO EN AVRIL 796 7

le rôle de la radio au cours de l'épisode du putsch des généraux, en avril 1961, est mieux connu et tout à fait reconnu par les historiens8. Depuis quelques mois, l'évolution vers une solution négociée en Algérie se faisait de plus en plus évidente. Le 8 ianvier 1961, plus de 75% des suffrages exprimés au référendum s'étaient prononcés en faveur de l'autodétermination des Algériens. C'était aussi l'époque où l'OAS s'organisait. Le 30 mars étaient annoncés des pourparlers à Evian. Le matin du samedi 22 avril, les Algérois, en ouvrant leur poste de radio, apprennent que l'armée a pris le contrôle de l'Algérie et du Sahara, sous le commandement d'un directoire de quatre généraux qui n'ont pourtant plus de fonctions en Algérie: Challe, Salan et Jouhaud et Zeller. Le putsch s'effondre

7 Cf. le témoignage de Joseph Pasteur recueilli par Bruno Leroux et Janine Antoine dans la dernière de leurs émissions sur « la radio dans la vie politique française, 1932-1968 », intitulée « 1958-1968: le temps des crises» et djffusée le 21 novembre. 1985 sur France Culture. Joseph Pasteur y affirme que les iournalistes de la RTF ont été profondément impressionnés et influencés par l'écoute de Radio Alger. 8 Voir là-dessus Vaisse, Maurice, 1961, Alger, le Putsch, Bruxelles, Complexe, 1983. 22

au bout de quatre iours. Dans la nuit du 25 au 26, Challe s'envole pour Paris et se constitue prisonnier. Salan, Jouhaud prennent la fuite. Zeller se rendra peu après. Un élément décisif dans l'évolution de la crise a été le message du général de Gaulle à la nation, diffusé le dimanche 23 avril à 20 heures, et où il déclarait: «Au nom de la France, i'ordonne que tous les moyens, ie dis tous les moyens, soient employés pour barrer la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire. J'interdis à tout Français, et d'abord à tout soldat, d'exécuter aucun de leurs ordres ». C'est ici que l'on retrouve le rôle de la radio. le message fu t radiotélévisé, mais, la télévision n'y existant pas, il ne fut connu en Algérie que par la radio métropolitaine. Il eut un effet considérable, particulièrement sur le contingent. Or, l'armée d'Algérie était composée en grande maiorité d'appelés. Ceux-ci aspiraient avant tout à rentrer en France et attendaient une solution négociée qui les ramènerait au pays. le discours fu t donc à l'origine de nombreux actes de désobéissance à l'égard des officiers ralliés au putsch, et surtout d'une résistance passive
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qui renforça les officiers loyalistes. le message eut aussi une forte influence sur les officiers, militaires de carrière pour la plupart, parmi lesquels les discussions et les oppositions étaient vives. Si le message du président de la République fut rapidement et largement connu, ce fut grâce au transistor. la révolution du transistor s'était produite en quelques années à partir de 19551956. les premiers récepteurs à transistors avaient été importés des États-Unis dans le début des années cinquante. Le premier récepteur à transistors français fut présenté au Salon de la Radio à la fin de 1956. À partir de là, le parc des récepteurs radiophoniques fut complètement transformé en quelques années: en 1959, 50% des postes vendus étaient des transistors; en 1960, 70%, soit environ un million et demi. les soldats en Algérie ont été précocement munis d'un transistor, offert par la famille, pour meubler les longues heures creuses,
avec les encouragements, d'ailleurs, de la hiérarchie qui voya

it

dans

la radio

un moyen

de distraction 23

des hommes.

les militaires

écoutaient Radio Alger (Radio-France IV),mais surtout les postes métropolitains qu'ils pouvaient capter, particulièrement le seul périphérique audible en Algérie, Radio Monte-Carlo. C'est sur Monte-Carlo, qui le diffusait toutes les heures, que fu t généralement écouté le message du général de Gaulle du 23 avril. Curieux destin pour cet émetteur construit en 1943 par Vichy et les Allemands pour combattre la voix de de Gaulle que portait alors Radio Alger... Dans la crise de 1961, le rôle de la radio s'est donc trouvé favorisé par l'indépendance accrue que confère à l'auditeur le récepteur à transistors: plus besoin du secteur, le poste devient un appareil portatif, d'usage individuel, échappant à to ut contrôle, comme celui du stylo et du papier à lettres. Ce rôle inattendu fut repéré dès les lendemains de l'événement par la presse: le 4 mai 1961, L'Express publiait un dessin de Tim représentant de Gaulle, ceint d'une écharpe portant l'inscription «Président du GTRF (Gouvernement transitoire de la République française) ».

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QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LA RADIO DANS LES CRISES POLITIQUES Quelles remarques
deux cas extrêmes que

générales peut-on faire, à partir de ces ai volontairement isolés, sur le rôle de la

radio dans les crises intérieures de la France contemporaine et, de façon plus générale, dans les crises politiques? Il ressort que, de tous les médias, la radio a été indiscutablement celui qui, dans ces circonstances difficiles, a posé le plus de problèmes au Pouvoir, et posait le plus des problèmes de pouvoir. D'abord, parce que 10 radio peut transmettre son message très loin, sans souci des cordons sanitaires ou des limites de souveraineté. On l'avait mesuré déià pendant la Guerre mondiale et 1958 n'a fait que le rappeler, en montrant une fois de plus la vanité des mesures de brouillage. Particulièrement dans une démocratie parlementaire où les mesuresautoritaires
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i'

touchant l'information déclenchent aussitôt les réactions des iournalistes et d'une grande partie de l'opinion.

hostiles

Deuxième remarque: plus que iamais, la radio a tte in t l'auditeur partout et à tout moment. C'est en particulier la leçon d'avril 1961. Avec la multiplication des transistors, l'écoute échappe à tout contrôle administratif ou social, même dans les milieux les mieux encadrés comme l'Armée. Dans une société ém iettée et individualiste à l'extrême, la radio est apte, si son message répond à une attente diffuse, à provoquer des réactions de masse rapides et brutales. l' exemple de l'attitude des soldats en Algérie lors du putsch, comme plus tard celui de la manifestation gaulliste du 30 mai 1968 le prouvent. Troisième remarque, qui ressort de tous les exemples retenus, et qui confirme les observations faites par Eliseo Veron dans son étude à propos de l'accident de la centrale atomique américaine de Three Mile Island en 1979 : de tous les médias, la radio es t celui qui dramatise le plus l'information9. l'importance du direct contribue à cette dramatisation. Mais l'explication es t insuffisante. Il faut aussi tenir compte de la souplesse du média, de la fréquence de ses interventions qui lui permettent de coller à l'accélération de l'actualité, aux retournements de situation. Sans doute parce qu'elle repose seulement sur la parole (verba vo/ent...) la radio est de tous les médias le plus apte à changer de ton et de discours.

Il y a enfin, pour expliquer cette puissance dramatique, le rapprochement que la radio établit entre la partie la plus intime de la sphère privée - la radio est un média intimiste, celui du tutoiement, du dialogue avec l'auditeur, celui des radioscopies, trait que le triomphe du transistor a renforcé - et la sphère publique livrée aux bouillonnements. Cette puissance d'émotion que renferme la radio contribue à la rendre plus inquiétante encore pour le Pouvoir, quand il ne peut plus la contrôler comme auparavant.

9Construire J'événement. Les médias et l'occident de Three Mile Island, Paris, les éditions de Minuit, 1981. 25

Quatrième remarque: la radio modifie les rapports entre le public et l'événement. C'est une constante, depuis l'apparition de la presse, la distance-temps, entre le public et l'événement, n'a cessé de se réduire. Mais il restait touiours un décalage entre le surgissement de l'événement et l'information du public. Mai 68 montrera plus nettement encore que l'on était au bout de cette évolution. Déià en 1958 et en 1961, le pouvoir légal à Paris en 1958, insurrectionnel à Alger en 1961 , s'est trouvé en face d'une opinion publique en France, de soldats en Algérie, qui connaissaient en même temps que lui les obstacles qui se dressaient sur son chemin et qui minaient son autorité. les implications de cette situation ne sont apparues aux observateurs, ni aux responsables
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pourtant pas politiques. En

1958 comme disparaÎtraient

en

1961, il pouvait sembler que tous ces risques avec la fin de la guerre d'Algérie. En outre, la

tradition de l'État, maÎtre absolu de l'audiovisuel, héritée de la guerre et de la libération, et particulièrement vigoureuse chez les gaullistes, était bien trop forte. D'ailleurs, l'épisode de 1961 pouvait en démontrer les avantages. Il faudra la crise de mai 1968 et les questions posées au gouvernement par la grève de l'ORTF ainsi que le rôle de la radio au cours des affrontements entre les forces de l'ordre et les étudiants, pour que surgisse enfin l'interrogation: «le contrôle de l'audiovisuel par le pouvoir d'État, le monopole de celui-ci sur les ondes, se iustifient-ils auiourd'hui comme vingt ans plus tôt? ». Et la réponse, du côté du pouvoir, sera encore :« Oui ». Ce n'est que des années plus tard, sous l'influence du mouvement des radios libres, dans le contexte des affrontements politiques entre la gauche et la droite, à la suite de l'évolution de l'opinion et devant les exemples qu'offraient certains de nos voisins, que sera enfin envisagé et choisi un autre mode de contrôle social sur la radio et la télévision.
Université MARC MARTIN de Paris X-Nanterre

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ANTOINE

SABBAGH

la propagande

à Radio Alger

Radio Alger: après les brèves nouvelles de 6 heures, à 7h 45, un choix de disques classiques proposés par les auditeurs. Viennent ensuite des émissions culturelles ou musicales. A 9 heures, les émissions s'arrêtent pour reprendre à 11 heures. Selon les iours de la semaine se succèdent musique légère, informations locales, magazine des sports, magazine féminin. Tout cela mène au Îournal parJ.é de 13 heures. A 14 heures les émissions s.'arrêtent iusqu'à 15 heures. l'après-midi, Tribune de I'histoire, Plaisir des lettres, Contes et nouvelles. A 17 heures 45, informations et cours de la Bourse. A 18 heures 30, La Voix du bled, le magazine militaire pendant trente minutes. Puis l'avantgarde du iazz, le Hot-c/ub d'Alger avant le iournal parlé de 20 heures 15. En soirée enfin, music-hall, dramatique, émission lyrique.. .
Cette programmation d'une semaine type en 1958, sur les ondes de France V ou Radio Alger n'évolue guère avec le temps. En 1961, les spots d'information passent de huit à dix par iour mais au total, sur 106 heures d'émissions, l'information représente un petit tiers du temps. La Voix du bled de la radio militaire: 5 heures par semaine. Où donc est la propagande dans cette programmation? Et qu'est-ce que la propagande? J'aurais envie de répondre, la propagande est comme l'éléphant, elle ne se définit pas, elle se reconnaÎt. Si ie m'en tiens à cette définition, La Voix du bled, l'émissionréalisée par le bureau d'action psychologique de l'armée est alors la seule émission de propagande à proprement parler. En réalité, la propagande ne peut être limitée à La Voix du Bled. Elle a de multiples atours, elle est si difficile à cerner que les journalistes en toute bonne foi ne pouvait pas touiours la

information vraie ou fausse, demi-vérité subtile, contre-vérité énorme ou délibérée, exagération, omissions fondamentales... tout cela est propagande. On ne sait même pas touiours qui fait la propagande car le discours de combat, comme le coucou, se loge souvent dans le nid d'autrui, parfois même de l'adversaire. En voici trois exemples tirés de l'année 1957. D'abord une petite saynète diffusée en soirée sur la chaÎne kabyle: l'histoire d'Hourya qui a commis l'erreur de louer sa maison à une folle, Aicha. Malgré la fin du bail, Aicha continue d'occuper les lieux. Hourrya finalement parvient à s'en débarrasser grâce à un ami qui vit aux États-Unis. Une histoire bien inoffensive mais qui scandalise pourtant plusieurs officiers de l'action psychologique car le prénom Hourya signifie liberté et il ne fait guère de doute que, dans cette histoire à clé, la folle de la pièce finalement expulsée grâce à l'Amérique, c'est la France. la même semaine, La Voix du bled diffuse une interview d'un rebelle rallié, mais par un mystère qui met en fureur le chef du bureau d'action psychologique, cette interview exceptionnelle se retrouve à l'antenne encadrée par deux causeries sur l'instinct coopératif . chez les animaux... Au même moment, sur la fréquence de
Radio Tunis, légèrement brouillée, un speaker arabe s'adresse au peuple algérien, il parle de démocratie, de socialisme, de délivrance prochaine. Qui pourrait soupçonner cette émission clandestine d'être en fait une émission de contre-propagande réalisée par l'armée française? Ces exem pies montrent les chemins tortueux de la propagande. Une propagande souvent incertaine qui emprunte le discours de l'autre, hésite sur son propos: convaincre les siens ou convaincre l'ennemi et qui ne sait pas véritablement quel discours, quel référent, ni même tout simplement quelle langue elle doit utiliser. Quand elle a enfin affûté les armes de la conviction, la propagande chancelle sur ses bases parce qu'elle n'est plus tout

percevoir:

à fait sûre du message à transmettre.

A la radio comme ailleurs à Alger, l'affaire se iouera en trois temps. D'abord, de 1956 à 1958, en ces années, la tranquille radio de province qui cherche à faire le gros dos malgré la guerre et les attentats est brusquement confrontée à la

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mystique de la guerre révolutionnaire qui est celle des officiers d'action psychologique; ils veulent transformer la radio d'Alger en une radio de combat, susceptible d'orienter les esprits. Vient ensuite le temps du 13 mai, pendant quelques mois les militaires contrôlent la radio d'Alger qui se veut chambre d'écho du mouvement des foules et appuie les discours de rassemblement et d'union. Passé cet élan grandiloquent, les quatre années qui suivent sont enfin le temps du réalisme des aménageurs. La radio n'est plus subversive ni révolutionnaire, elle se fa i t
.

instrument

d'une

politique

qui

mesure

son efficacité

en termes

d'équipement de masse. Il faut alors «informer, éduquer, contrôler». Ou encore, orienter, rassembler, contrôler; trois temps, trois facettes d'une propagande. Mais, de fait, le contrôle sur la radio a commencé très tôt.

UNE RADIO À CONTRÔLER,

UN PUBLICÀ MODELER

En 1954, lorsque la guerre d'Algérie commence, cinq bons anges ministériels veillent de près ou de loin sur la radio: les Affaires étrangères, l'Intérieur, l'Information, la Défense nationale, et les Affaires algériennes. Ces interférences s'expliquent par un triple contexte. Premièrement, la fin de la guerre froide: la France appartient à un camp radiophonique qui iustifie une surveillance de l'information. Deuxièmement, depuis 1953 la Voix des Arabes au Caire attaque l'ensemble des pays colonisateurs et notamment la France. Troisièmement, avec l'insurrection algérienne puis l'engagement massif de l'armée en 1956,Ie développement des attentats met l'Algérie au cœur de ce que Fouad Benhalla 1 a appelé un bombardement hertzien: trente postes diffusent chaque iour des heures d'émissions ennemies. Et puis, depuis le 12 décembre 1956, le FLN a sa propre émission sur Radio Tunis, La Voix de l'Algérie libre et combattante qui renseigne les maquisards et leur envoie des messages codés. Tout ceci explique un renforcement du

1 Benhalla, 214 p.

Fouad, la

guerre

radiophonique,

Paris,

PUF,

1983,

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contrôle radiophonique au cours de l'année 1956. la loi sur les pouvoirs spéciaux permet en mars 1956 un contrôle global sur l'information et l'instauration de la censure. le secrétaire d'État à l'information, Gérard Jacquet, impose une écoute renforcée des radios étrangères, le contrôle de tous les communiqués de la RTF, la centralisation de toutes les demandes d'interviews. Il réclame surtout la mise en œuvre d'une politique radiophonique de choc et agressive. Il recommande aux iournalistes "d'éviter l'usage de certains termes tels que ratissage, nettoyage, pilonnage...dont l'effet est déplorable."2 Officiellement, il n' y a pas de censure, mais l'information radiophonique se rigidifie rapidement et fait silence sur nombre de nouvelles pourtant diffusées par la presse métropolitaine. A l'antenne, les iournalistes apprennent à toiletter leur vocabulaire: A propos des rebelles, il faudra donc parler de fanatiques, de bandits, de tueurs mais surtout éviter l'expression "nationalistes". Plus significativement, chaque matin, les iournalistes découvrent une nouvelle obligation, celle de consulter le "cahier de consignes" où se trouvent fixées les lignes de l'information gouvernementale..3 le contrôle des émissions par l'autorité préfectorale et militaire a commencé en 1954. l'obligation faite aux commerçants de tenir un registre d'acheteurs est réaffirmée. En août 1955, Jacques Soustelle impose enfin le contrôle de la vente des piles. Étroitement contrôlées par les comm issaires de police, les ventes de postes "mobiles" sont soumises à autorisation. Cette volonté de mettre le public sous surveillance s'explique par le déplacement du public musulman vers les radios rebelles. le gouvernement hésite un temps entre la mise en œuvre d'une désinformation contre-révolutionnaire ou au contraire l'établissement d'une propagande "blanche", officielle et massive: " la création d'un poste émetteur clandestin à grande puissance, écrit Gérard Jacquet, serait d'une portée infiniment

2note du secrétaire
3Témoignage

d'État à l'Information, A.N., F41 bis 3387 de Raymond Tortora, iournaliste à France 5 30

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