Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Regards sociolinguistiques contemporains

De
346 pages
Les recherches dialectologiques et sociolinguistiques revendiquent leur attachement à la question, du terrain. Se posent désormais d'autres questions en sociolinguistique : celle de la réflexivité, du lien ou de l'opposition entre subjectivation et objectivation, de la complexité, ou encore des postures herméneutiques et approches sémiologiques de nos recherches. Ces contributions s'intéressent aux problématiques d'enquêtes, à la notion de terrain, aux procédures de constitution des données, au rôle des chercheurs dans la production de ces "données".
Voir plus Voir moins

Regards sociolinguistiques contemporains Gilles FORLOT et Fanny MARTIN (Éd.)
Terrains, espaces et complexités de la recherche
Carnets d’Atelier de Sociolinguistique
2014 (Hors série)
UPJV - LESCLAP-CERCLL (EA 4283)
Regards sociolinguistiques Les recherches dialectologiques et sociolinguistiques revendiquent leur
attachement à la question, pensée comme incontournable, du terrain. Or,
la pléthore d’études linguistiques dites « de terrain » mobilisant diverses contemporainsthéories et diverses démarches d’enquête semble appeler à la constitution d’un
aggiornamento sur ces questions.
Parallèlement à la question du terrain lui-même, d’autres questions vives en Terrains, espaces et complexités de la recherche
sociolinguistique se posent désormais, à la lumière notamment de travaux plus
anciens en anthropologie et en sociologie : celle de la réfexivité, celle du lien ou
de l’opposition entre subjectivation et objectivation, celle de la légitimation des
approches qualitatives dans la recherche, celle de la complexité, ou encore celle
des postures herméneutiques et approches sémiologiques de nos recherches. Cet
ouvrage prend donc acte que la recherche ne tient pas qu’à ses résultats, mais
aussi à son processus même de production.
Les contributions présentées ici s’intéressent donc aux problématiques d’enquêtes,
aux questions que pose la notion de terrain, aux procédures de constitution des
données, à la place du (ou des) chercheur(s) sur le terrain et leur(s) rôle(s) dans
la production de ces « données ».
Si ce recueil propose des textes sur des terrains sociolinguistiques explorés à
partir de méthodologies éprouvées, il propose aussi d’originales considérations
sur la constitution d’outils métalinguistiques tels que les dictionnaires, les atlas
ou les descriptions linguistiques comme espaces de discours et d’idéologies,
permettant ainsi de comprendre l’implication que tout cela a sur le chercheur in
situ, sur les usagers de ces outils et sur le matériau langagier lui-même.
Ont contribué à cet ouvrage les auteurs suivants : Laurence Arrighi, Valentin
UPJV - EA 4283 CERCLL-LESCLAPFeussi, Gilles Forlot, Michel Francard, Olivier Francomme, Céline Jeannot,
Sabira Kakouch, Pierre Johan Lafftte, Pascaline Lefort, Jean Léo Léonard,
Fanny Martin, Cécile Mathieu, Albinou Ndecky, Marijana Petrović, Gilles
Polian, Nicolas Quint, Christophe Rey, Elatiana Razafmandimbimanana,
Didier de Robillard, David Sansault, Liudmila Smirnova et Émilie Urbain.
35 €
hors sérieISBN : 978-2-343-04614-3
Regards sociolinguistiques contemporains
Gilles FORLOT et Fanny MARTIN (Éd.)









Regards sociolinguistiques contemporains

Terrains, espaces et complexités de la rechercheGilles FORLOT et Fanny MARTIN (Éd.)



Regards sociolinguistiques
contemporains
Terrains, espaces et complexités de la
recherche

Carnets d'Atelier de Sociolinguistique

2014 (Hors série)


UPJV - LESCLAP-CERCLL (EA 4283)

L'Harmattan


































© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04614-3
EAN : 9782343046143
1Cette publication rassemble des textes issus des deux colloques du projet
e'Terrains et enquêtes linguistiques en Picardie au 21 siècle' (TELIP 21)
organisés en juin 2010 à Amiens et en janvier 2013 à Beauvais.
L'organisation de ces deux colloques a reçu l'appui financier du Conseil
Régional de Picardie, de l'Université de Picardie Jules Verne et de
l'Agglomération du Beauvaisis.
Cet ouvrage est publié avec le soutien financier du Conseil Régional de
Picardie.
Conformément au fonctionnement des CAS, chaque article de cet ouvrage a
été évalué de façon anonyme par deux membres du comité de lecture que
nous remercions ici pour leur collaboration.


1 L’œuvre photographique présentée en couverture de ce livre s’intitule
Babel-byDay. Elle est reproduite avec l’aimable autorisation de son auteur, M. Éric de
Ville. Cf. www.ericdeville.be & www.espace-art22.com.
TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION :

Gilles Forlot et Fanny Martin P. 9
Les enjeux de la recherche sociolinguistique de terrain à l’aune de ses
complexités

PARTIE 1 : QUESTIONS EPISTEMOLOGIQUES ET METHODOLOGIQUES EN
SOCIOLINGUISTIQUE « DE TERRAIN »

Valentin Feussi P. 25
Le chercheur et le terrain : une herméneutique de la relation

Didier de Robillard P. 39
La magie des signes : Élémentaire mon cher Watson ! Réflexivité, « pratiques
réelles », « corpus », « interactions » et autres « données-produites »

Jean Léo Léonard P. 57
L'enquête dialectologique, entre documentation linguistique et collectage :
Noirmoutier 1980 et 2010

Nicolas Quint P. 79
Décrire des langues et des variétés de langue peu étudiées. De quelques
difficultés rencontrées sur le terrain

Albinou N’Decky P. 97
Enquêter dans sa propre communauté avec un regard de sociolinguiste : de la
nécessité de la réflexivité

PARTIE 2 : L'ESPACE DES DISCOURS SUR LA LANGUE : TEXTES ET OUTILS
(META)LINGUISTIQUES

Laurence Arrighi P. 115
Les descriptions linguistiques savantes comme terrain d’étude pour une
sociolinguistique critique. Le cas de quelques travaux majeurs en linguistique
acadienne

Émilie Urbain P. 137
Langue, identité et autorité : pour une histoire des débats langagiers
idéologiques en Louisiane

Michel Francard P. 157
Un sociolinguiste au pays des lexicographes. Apports de la sociolinguistique
au Dictionnaire des belgicismes (2010)

Christophe Rey P. 169
Des lexicolinguistes au pays des sociographes. Vers une sociolexicologie ?

Jean Léo Léonard & Gilles Polian P. 185
Le Cañon des isoglosses qui bifurquent : ALTO (Atlas Lingüístico del Tseltal
Occidental), les temps et les lieux du diasystème

Marijana Petrović P. 215
Les premiers pas de l'Atlas des micro-régions de Voïvodine
7
PARTIE 3 : VARIETES DES ESPACES, VARIETE DES PRATIQUES

Olivier Francomme & Pierre Johan Laffitte P. 227
Les Calandretas, écoles occitanes, ou la vie d’une langue à régime praxique.
Cohérence dans les pratiques de formation d’élèves et d’ensseignants au
bilinguisme en immersion

David Sansault P. 239
Émotions et soi différents dans le discours d’une lycéenne bilingue
polonofrançaise

P. 251 Fanny Martin
Les pratiques langagières dans les institutions pour personnes âgées. Défis et
perspectives pour le chercheur

Pascaline Lefort P. 265
Le Lager : espace de nouvelles pratiques langagières ?

P. 273 Sabira Kakouch
Les campi nomadi italiens : lieux anthropologiques et terrains d’enquête
sociolinguistique

Céline Jeannot P. 285
Éléments conceptuels et descriptifs pour la compréhension du plurilinguisme
social et individuel en Inde

P. 297 Ljudmila Smirnova
La langue marie : lieux de pratique et paysage linguistique

Cécile Mathieu P. 307
Iconicité de l’imaginaire culturel picard et chti sur les pages de l’Internet

Elatiana Razafimandimbimanana P. 323
Une sociolinguistique visuelle. Les espaces visuels des langues et le réalisme
photographique ?



8
INTRODUCTION

Les enjeux de la recherche sociolinguistique de terrain à
l’aune de ses complexités


Gilles FORLOT
Laboratoire PLIDAM (EA 4514)
INALCO – Sorbonne Paris Cité
& Laboratoire LESCLAP-CERCLL (EA 4283)

Fanny MARTIN
Laboratoire LESCLAP-CERCLL (EA 4283)
Université de Picardie Jules Verne, Amiens


1. Le projet de recherche TELIP 21

1.1. Genèse
Cet ouvrage trouve son origine dans un projet de recherche, intitulé Terrains
eet enquêtes linguistiques en Picardie au 21 siècle (désormais TELIP 21). Ce
1projet, initialement lancé par une équipe de chercheurs rassemblés autour de
2Jean-Michel Éloy au sein du laboratoire LESCLAP de l’Université de
Picardie Jules Verne, avait pour objectif général de proposer une réflexion
sur la question du terrain, de ses méthodologies et de ses soubassements
théoriques et épistémologiques. En effet, depuis des décennies, les
recherches dialectologiques et sociolinguistiques revendiquent leur
attachement à la question, pensée comme incontournable, du terrain. Or,
devant la pléthore d’études linguistiques dites « de terrain » mobilisant
diverses théories, diverses démarches d’enquête et conceptualisant les
tenants et aboutissants de ces terrains de différentes façons, il nous a semblé
important de participer à la constitution d’un aggiornamento sur ces
questions.
Les objectifs scientifiques de ce projet TELIP 21 étaient de deux ordres. La
Picardie est riche de traditions d’enquêtes de terrain et elle présente
aujourd’hui des enjeux sociolinguistiques importants, à l’égard notamment

1 Nous avons décidé, de façon assez classique et peu satisfaisante, de signaler ici que
le genre masculin utilisé dans ce texte englobe aussi le féminin. Dans le reste de
l’ouvrage, nous avons laissé la liberté à chaque auteur de pratiquer à sa guise.
2 Laboratoire Linguistique et Sociolinguistique : Contacts, Lexique, Appropriations,
Politiques, anciennement Laboratoire d’Études Sociolinguistiques sur les Contacts
de Langues et la Politique linguistique. Les enjeux de la recherche sociolinguistique de terrain à l’aune de ses complexités
de la langue régionale dans son contact et son rapport de collatéralité (Éloy
2004) avec le français standard, langue dominante et légitimée. Ce projet
visait ainsi à actualiser les connaissances sur les réalités langagières de la
région Picardie, qu’il s’agisse donc du français tel qu’il est parlé dans cette
région, de la langue régionale dite picarde ou des langues étrangères liées ou
non aux migrations.
Parce que la notion d’enquête traverse finalement la plupart des sciences
sociales, cet état de l’art proposait de faire converger des disciplines mais
également des approches intra-disciplinaires différentes. Ce projet
ambitionnait de réaliser un état des lieux concernant les théories et les
méthodes de l’enquête linguistique en général en s’appuyant sur les
eévolutions épistémologiques qui ont marqué le 20 siècle. Cette réflexion
s’intéressait donc particulièrement aux problématiques d’enquêtes, aux
questions que pose la notion de terrain, aux procédures de constitution des
données, à la place du (ou des) chercheur(s) sur le terrain et leur(s) rôle(s)
dans la production de ces « données ».
Parallèlement, d’autres questions vives en sociolinguistique se sont fait jour,
notamment à la lumière de travaux plus anciens en anthropologie et en
sociologie, et plus généralement dans une acception transversale des
sciences humaines et sociales (cf. entre autres Gouldner 1970 ; Bourdieu et
Wacquant 1992 ; Morin 2005) : celle de la réflexivité, celle du lien ou de
l’opposition entre subjectivation et objectivation, celle de la légitimation des
approches qualitatives dans la recherche, celle de la complexité, ou encore
celle des dimensions herméneutique et sémiologique de nos recherches.
Bref, nous avons pris acte que la recherche ne tenait pas qu’à ses résultats –
loin de là – mais aussi à son processus même de production.
S’est aussi greffée, à ces questions métathéoriques, la question de la langue.
En quoi était-elle centrale à nos préoccupations ? Ne l’était-elle que parce
que la majorité des participants à nos deux colloques (2010 et 2013) et des
contributeurs de cet ouvrage étaient linguistes ou sociolinguistes ? Ou
devions-nous considérer la langue plutôt comme un épiphénomène dans des
considérations plus générales constitutives des relations sociales et des
constructions sociétales ? Cette question est loin d’être nouvelle et résolue,
et constitue la frontière, désormais ancienne entre une sociolinguistique de la
langue, proche des traditions de la linguistique stricto sensu, et une
sociolinguistique des pratiques langagières comme pratiques sociales, proche
3d’une sociologie ou d’une anthropologie du langage .
Les lecteurs de ce volume trouveront d’intéressantes contributions qui
tentent de se démarquer de cette dichotomie, que l’on serait en effet tenté de
percevoir comme dépassée. Envisagée comme un « fait social total », pour
paraphraser les termes de Marcel Mauss, la langue est tout autant un objet
d’étude, observable de l’extérieur, que le véhicule de pratiques inscrites dans
des contextes et des co-textes et à ce titre analysable non plus seulement de

3 Cf. Boutet, Fiala et Simonin-Grumbach (1976) ; Varro (1999). Cf. aussi Canut
(2000) pour une synthèse.
10G. Forlot & F. Martin
façon détachée et objectivante, mais dans ce que ces pratiques produisent sur
celui qui en est à l’origine, sur autrui et sur leur lien.
Ainsi, l’anthropologie du langage peut difficilement faire l’économie d’une
réflexion sur les formes et les normes de la langue, dans ses dimensions
orales comme écrites, tant elles sont au centre de nos imaginaires et de nos
idéologies des langues. De la même façon, quand on se plonge dans l’étude
des structures de la langue, il semble intéressant de réfléchir un tant soit peu
aux implications que les formes de ce matériau linguistique induisent dans
les espaces où elles sont produites. C’est ici le B.A.-BA de ce qu’une
4sociolinguistique impliquée (cf. Pierozak et Éloy, 2009) prétend être et si ce
recueil propose des textes sur des terrains sociolinguistiques aux
méthodologies éprouvées (entretiens, observations plus ou moins
participantes, analyses sociodiscursives de textes…), il propose aussi, entre
autres, de passionnantes et originales considérations sur la constitution
d'outils métalinguistiques tels les dictionnaires, les atlas ou les descriptions
linguistiques comme espaces de discours et d’idéologie et l’implication que
tout cela a sur le chercheur in situ ainsi que sur les usagers de ces outils.

51.2. « Enquêtes, complexité, réflexivité » : le colloque TELIP 21 n°1
Ce premier colloque TELIP 21, intitulé « Enquêtes, complexité, réflexivité »,
avait pour but de revenir sur les problèmes que peut rencontrer le chercheur
lors de l'enquête de terrain sur les pratiques linguistiques et langagières.
Deux grands axes ont été explorés lors de ce colloque. Le premier axe s’est
donné pour objectif de considérer les échecs, problèmes, erreurs et illusions
de et dans l’enquête linguistique. Ces sujets, éminemment provocateurs, peu
souvent discutés et débattus, offrent pourtant des circonstances souvent
instructives, car ils impliquent que le chercheur revienne sur ses
positionnements et questionnements épistémologiques, ses démarches
méthodologiques, ses aspirations, ses choix et sa capacité à répondre à
l’inattendu des rencontres ou des non-rencontres de ses terrains.
Le second axe s’est constitué autour de la complexité et de la réflexivité dans
l’enquête linguistique. En effet, la complexité, notion transversale à toutes
les sciences humaines nécessite que le chercheur prenne des distances par
rapport à l’objet de sa recherche et questionne sa relation au terrain et à son
objet d’étude. Aussi de nombreuses questions ont été envisagées : Qu’est-ce
qu’une donnée pertinente pour la description du langage ? Qu’attend-on d’un

4 Les sociolinguistes occitans ont largement théorisé cette notion d'implication dans
ce qu'ils ont appelé la sociolinguistique « périphérique » (cf. Lafont, 1984 ; Boyer,
2012).
5 e Ce colloque, qui s’est déroulé à Amiens les 31 mai et 1 juin 2010, a été organisé
par l’équipe du LESCLAP et coordonné par Gilles Forlot et Marijana Petrović. Il a
rassemblé des communications – dont certaines ont donné lieu à des textes dans ce
volume – de Philippe Hambye, Patricia Lambert, Jean Léo Léonard, Fanny Martin,
Bertrand Masquelier, Samia Naïm, Albinou N’Decky, Marijana Petrović, Nicolas
Quint, Didier de Robillard, Biljana Sikimić et Cyril Trimaille.
11Les enjeux de la recherche sociolinguistique de terrain à l’aune de ses complexités
corpus ? Comment mettre en œuvre la réflexivité ? Qu’advient-il de l’objet
d’étude, du chercheur, de leur relation complexe ? Comment prend-on en
compte les contextualités sociales qui se croisent, celles de l’informateur, du
chercheur, de l’enquête, du rapport d’enquête ou de son interprétation ? Ces
questions sont autant d’étapes successives dans l’accession aux
connaissances.
Les lecteurs trouveront dans cet ouvrage la trace de ces débats dans certains
articles, présentés de façon synoptique infra (section 2 de cette introduction),
notamment ceux de D. de Robillard, de N. Quint, de J. L. Léonard et d’A.
N’Decky. Ces débats se sont poursuivis, au gré de nos rencontres
scientifiques diverses et de nos écrits, jusqu’au second colloque (2013), et on
en retrouve ici nettement la trace dans les contributions de V. Feussi et d’E.
Razafimandimbimanana, ainsi que celles de F. Martin et de M. Petrović qui
étaient déjà présentes au colloque de 2010.

1.3. « Lieux et espaces de la langue. Perspectives sociolinguistiques
6contemporaines » : le colloque TELIP 21 n°2
Ce colloque avait pour but de réinterroger, dans le contexte de modernité
avancée (Giddens, 2000), les concepts fondamentaux fréquemment utilisés
en sociolinguistique contemporaine : « la » langue, le contact de langues, le
plurilinguisme, les réalités langagières, les lieux et les espaces
d’actualisation des pratiques. Plus encore, ce colloque questionnait
l’évolution des concepts (socio)linguistiques en relation aux phénomènes
socio-langagiers et aux positionnements théoriques et épistémologiques
contemporains.
Parce qu’il était important de montrer que l'existence d'une langue ne se
réduit pas à des faits systémiques – phonologie, morphosyntaxe... – mais que
la définition qu'en donnent les communautés de locuteurs eux-mêmes
(imaginaires et idéologies en quelque sorte) est déterminante, de nombreuses
questions ont été envisagées au cœur de ce colloque : Quels sont les
nouveaux lieux ou espaces de pratiques langagières pertinents à une
sociolinguistique contemporaine ? Le sociolinguiste peut-il ou doit-il se
réapproprier ou revisiter d’anciens terrains ? Pourquoi et comment ? En quoi
est-il pertinent de mieux connaître les pratiques langagières dans nos
environnements ? Comment s’articulent les liens entre positionnements
théoriques et épistémologiques du chercheur, réflexivité, complexité des
terrains ? En quoi la prise en compte des dimensions ci-dessus permet-elle
de produire des théorisations et des résultats importants pour le champ
disciplinaire ?

6 Ce colloque, qui s’est déroulé à l’antenne universitaire de Beauvais (Université de
Picardie Jules Verne) les 24 et 25 janvier 2013, a été organisé par l’équipe du
LESCLAP et coordonné par Gilles Forlot et Fanny Martin. Outre celles des auteurs
des textes de cet ouvrage, il a rassemblé des contributions, sous formes de
conférences et de débats, d’Alexandre Duchêne, de Claudine Moïse et d’Annette
Boudreau.
12
́́G. Forlot & F. Martin
Ce colloque témoignait également d’une ouverture aux disciplines connexes
(telles que l’anthropologie, la sociologie, l’épistémologie, la philosophie, la
psychologie, l’histoire, les études culturelles, la didactique) dans l’espace
d’une problématisation langagière ainsi qu’une articulation de celle-ci avec
la question du terrain et des lieux de la langue ou des langues.

2. Objectifs de l'ouvrage

Cet ouvrage présente une compilation des deux rencontres. Nous avons
souhaité articuler ce recueil en trois parties, soulevant les questions
fondamentales que se posent le méthodologue et le théoricien, questions dont
certaines restent encore en suspens. D’autres cependant connaissent ici des
réponses qui font avancer les débats de façon déterminante.
Entre autres, il nous semble avoir bien circonscrit, au-delà des dimensions
strictement méthodologiques (cf. Calvet et Dumont, 1999 ; Blanchet 2012 ;
Gadet 2003) et de quelques questions épistémologiques et éthiques déjà bien
développées ailleurs (cf. Mahmoudian et Mondada 1998 ; Cameron et al.,
1992), la question de la complexité des terrains – ou de la problématique du
non-terrain – et celle de la réflexivité dans l’acte de recherche. Même si nous
ne contribuons sans doute que modestement à combler ce que certains
considèrent comme un déficit de théorisation de la métaphore du terrain
(Robillard et al., 2012), le lecteur trouvera ici d'importantes considérations
sur ce que l’on peut considérer comme le terrain, sur comment le définir,
comment l’approcher, et sur la question de savoir s’il faut ou non se
l’approprier, le « dompter ».
La problématique des « espaces langagiers » restent encore sans doute à
clarifier, tant finalement le terme d’« espace » est polysémique et autorise –
mais tant mieux, peut-être – diverses interprétations sur ce que les acteurs
sociaux y font : par exemple, l’espace n'est-il ni plus ni moins qu’un lieu, où
le chercheur se déplace et travaille, in vivo (sur le terrain) ou in vitro (dans
son laboratoire), selon la métaphore connue de L.-J. Calvet (1997) ? Ou alors
ces espaces trouvent-ils plutôt leur pertinence précisément dans les liens, les
contacts, les frontières de lieux, de langues ou de locuteurs ?
De même, ce volume rappelle, notamment dans ses parties 1 et 2, combien le
sociolinguiste a un rôle « méta », aussi bien dans son travail de chercheur
que dans les outils qu’il mobilise ou qu’il produit. Ainsi, par exemple, on
perçoit bien ici le dictionnaire comme autre chose que l’outil de travail ou de
loisir du lexicographe et du cruciverbiste (cf. dans ce volume les articles de
Francard et de Rey) ; on interprète aussi les discours dans les journaux ou la
conception des textes grammaticaux comme de véritables actes idéologiques
d’identification et de revendication (cf. textes d’Urbain et d’Arrighi), les
atlas et autres descriptions linguistiques comme posant d’épineux choix
épistémologiques qui induisent en partie les résultats que l’on soumet ensuite
à la communauté scientifique, qui à son tour se les appropriera sur la foi,
précisément, de leur scientificité supposée. On perçoit donc ici les enjeux de
13Les enjeux de la recherche sociolinguistique de terrain à l’aune de ses complexités
ces réflexions sur ce qui constitue nos terrains, qui sont tout autant des
données que des espaces que nous construisons justement parce que nous y
allons avec l’idée qu’ils sont « là », prêts à être exploités, à « livrer » ces
données.

3. Présentation des textes de l’ouvrage

3.1. Théorie, épistémologie et méthodologie
Dans la première contribution, intitulée « Le chercheur et le terrain : une
herméneutique de la relation », Valentin Feussi s'intéresse aux différentes
contradictions dans les discours scientifiques en francophonie résultant des
approches privilégiées par les chercheurs, mais surtout de leurs
positionnements par rapport au terrain de recherche. Cette réflexion est le
lieu d’évaluer des approches à l’aune du degré d’implication du chercheur,
avec leurs conséquences épistémologiques en lien avec la compréhension de
la notion de terrain. En ramenant la diversité (dont se revendiquent les
recherches en contextes francophones) vers une perspective ontologique, on
comprend la notion de terrain sous l’angle relationnel tel que mise en œuvre
par le dialogue. Cette notion s’avère pertinente pour aborder les phénomènes
diversitaires et altéritaires, permettant tout à la fois au chercheur de s’inscrire
dans une posture herméneutique.

Dans une orientation scientifique similaire, Didier de Robillard, suite à sa
conférence au colloque d'Amiens en 2010, propose un texte intitulé « La
magie des signes : Élémentaire mon cher Watson ! Réflexivité, ‘pratiques
réelles’, ‘corpus’, ‘interactions’ et autres ‘données-produites’ ». Cette
contribution interroge les façons dont la recherche s’opère dans les champs
que l’on perçoit comme partagés en raison de leurs larges intersections
(ethnographie de la communication, sociolinguistique, ethnométhodologie,
etc.). Le chercheur affirme qu'un des enjeux majeurs de ses recherches, dans
le champ des sciences humaines et sociales, est qu'elles portent par définition
sur un exemple particulier, historicisé. Il se demande ainsi pourquoi le
lecteur devrait investir temps et énergie dans le récit de ces recherches, si
elles sont infiniment particulières, et ne concernent pas les questions qu’il se
pose aussi concernant d’autres domaines. L'une des réponses auxquelles
s'intéresse ici D. de Robillard est le rôle déterminant que joue la réflexivité
dans ces problématiques épistémologiques et théoriques.

La question du terrain et de la façon dont on peut se le réapproprier est posée
avec moult détails par Jean Léo Léonard, dans son chapitre intitulé
« l'enquête dialectologique, entre documentation linguistique et collectage :
Noirmoutier 1980-2010 ». En effet, l'article se propose d’explorer les
paradoxes et les défis d’un terrain revisité vingt ans après la dernière
enquête, et près de trente ans après les premiers pas sur le terrain du poitevin
nord-occidental. De 1982 à 1990, l’auteur a mené une série d’enquêtes en
poitevin auprès de la population de l’île de Noirmoutier et du Marais nord
vendéen. Sa démarche s’inscrivait en rupture avec la tradition des atlas
14G. Forlot & F. Martin
linguistiques et la tradition philologique, afin de recueillir des récits de vie
en poitevin sur « la civilisation paysanne » (au sens de Braudel), afin de
décrire la variation dialectale et sociolinguistique de l’île à partir de la
mémoire collective. C'est en reprenant ses enquêtes vingt ans plus tard que
l'auteur découvre qu'il avait en fait documenté à l'époque une langue en
danger, et que l'on fait face désormais à un paysage dialectal et
sociolinguistique tout à fait différent. D'un point de vue épistémologique,
l'article propose aussi que si la recherche dialectologique est nécessairement
liée à la réflexivité et à la complexité, c'est que l'enquête est une Idée
davantage qu'une pratique cependant que l'action du chercheur est plus une
Pensée qu'une méthode.

La description de variétés de langues peu étudiées et attestées
essentiellement à l'oral pose de nombreux problèmes pratiques et théoriques
au linguiste désireux d'entreprendre une telle tâche. Dans l'article de Nicolas
Quint – « Décrire des langues et des variétés de langues peu étudiées. De
quelques difficultés rencontrées sur le terrain » –, la discussion tourne autour
de quelques-uns de ces problèmes, rencontrés par l'auteur au cours
d'enquêtes de terrains consacrées à l'étude de divers dialectes occitans, du
capverdien santiagais (créole afro-portugais des îles du Cap-Vert) et du
koalib (langue kordofanienne du Soudan central). Ces différents terrains
fournissent l'occasion d’aborder divers enjeux et facettes de l’activité de
description linguistique. Dans une première partie, l'auteur aborde les
difficultés d’observation d’une langue en voie de disparition, en se fondant
sur son expérience du domaine occitan (languedocien du Tarn). Dans une
seconde partie, il traite des défis que posent au linguiste descripteur les
situations de diglossie, en raisonnant sur deux cas : celui des dialectes
nordoccitans (en particulier marchois), soumis à la double pression normative du
français et de formes plus méridionales d’occitan, puis celui des parlers
ruraux capverdiens santiagais, où la norme locale est concurrencée par deux
variétés de référence. Puis, dans une troisième partie, il relate les difficultés
posées par la prise en compte du ton lors de missions de recherche effectuées
en terrain kordofanien sur le koalib.

Albinou N’Decky, dans la contribution suivante – « Enquêter dans sa propre
communauté avec un regard de sociolinguiste : de la nécessité de la
réflexivité » – interroge la question de la proximité ou de l’appartenance du
chercheur à la communauté qu’il étudie. À l'instar des anthropologues à
domicile ou auto-anthropologues (cf. le concept d’anthropology at home),
N’Decky problématise ces tensions entre subjectivité, objectivité et la
neutralité du chercheur. Pour une linguistique qui se veut « réflexive »,
« altéritaire » et à la fois « historicisante », N’Decky commence par se
demander si d'une part l'objectivité n’est pas un leurre et comment on peut,
de l’extérieur, mener une bonne analyse du comportement langagier d’une
communauté dont on ignore les codes langagiers tout comme les normes
sociales de la vie en communauté.
15Les enjeux de la recherche sociolinguistique de terrain à l’aune de ses complexités
3.2. Travailler (sur) la langue : descriptions et outils métalinguistiques
La deuxième partie de l'ouvrage recense six contributions : les deux
premières s'intéressent aux descriptions linguistiques et aux débats
langagiers, notamment sur deux terrains nord-américains minoritaires
(l'Acadie et la Louisiane). Les deux articles suivants abordent les rapports
entre sociolinguistique et lexicographie, avec comme point de mire le
dictionnaire comme espace de positionnement sociolinguistique. Les deux
derniers articles s’interrogent sur une série de questions formelles et
méthodologiques qui se posent aux concepteurs d'atlas linguistiques.

Dans son article intitulé « Les descriptions linguistiques savantes comme
terrain d’étude pour une sociolinguistique critique. Le cas de quelques
travaux majeurs en linguistique acadienne », Laurence Arrighi s’intéresse à
un corps d’écrits scientifiques consacrés aux caractéristiques linguistiques
d’un groupe, les francophones de l’Acadie – dans la province maritime
canadienne du Nouveau-Brunswick – en tant que terrain de recherche. Elle
postule que cette analyse peut éclairer la façon dont les pratiques
descriptives et les idéologies des linguistes ont influencé les représentations
de la langue. D’une entreprise descriptive à l’autre, le français d’Acadie, à
l’instar de bien des « variétés de langue », a été constitué par l’entremise des
travaux qui lui ont été dédiés. L’observation des études dévolues à l’analyse
des formes linguistiques permet donc de mettre en lumière comment les
descriptions proposées ont contribué à construire une certaine image
linguistique de l’Acadie. Aussi, dans sa contribution, elle propose de
regarder les actions mobilisées par des chercheurs dans leur processus de
description des formes linguistiques, en s’intéressant prioritairement à quatre
opérations du linguiste : la dénomination, la caractérisation, la délimitation
et l’illustration de l’objet.

La contribution suivante – « Langue, identité et autorité : pour une histoire
des débats langagiers idéologiques en Louisiane » – nous maintient dans un
espace de recherche consacré aux discours écrits sur le français minoritaire
d’Amérique du nord. Émilie Urbain s’intéresse aux débats et à l’histoire des
idéologies langagières dans la presse francophone louisianaise, axant sa
contribution sur les défis méthodologiques et épistémologiques d’une
sociolinguistique critique historique et historicisante. Elle scrute ici les liens,
edans le discours sur la langue émergeant à la fin du 19 siècle, entre la
description et le commentaire des vernaculaires, la constitution et la
transformation des frontières entre certains groupes d'acteurs sociaux et la
construction de la citoyenneté.

Les deux articles suivants abordent les problématiques sociolinguistiques de
l’élaboration et de la réception des dictionnaires. Michel Francard, dans
une contribution intitulée « Un sociolinguiste au pays des lexicographes.
Apports de la sociolinguistique au Dictionnaire des belgicismes (2010) »,
décrit brièvement le contexte qui a favorisé les recherches ayant abouti à la
production de ce dictionnaire. Il présente ensuite ce que ce dernier doit à
l’approche sociolinguistique dans sa macrostructure et sa microstructure et
16G. Forlot & F. Martin
souligne aussi, en retour, quelques enseignements intéressants à tirer de cet
ouvrage pour un sociolinguiste. Enfin, son article s’interroge sur la démarche
entreprise, tant dans ses présupposés que dans sa mise en œuvre et dans sa
réception.

Christophe Rey, dans un texte intitulé « Des lexicolinguistes au pays des
sociographes. Vers une sociolexicologie », propose de s’appuyer sur la
contribution de M. Francard décrite précédemment, qui atteste d'une
collaboration possible et nécessaire entre lexicographes et sociolinguistiques,
afin d’interroger plus avant les tenants et les aboutissants des relations entre
lexicographie et sociolinguistique. Il montre notamment que les relations
« difficiles » qu'entretiennent la sociolinguistique et la lexicographie sont
tout aussi imputables à certaines « suffisances » de la lexicographie
monolingue moderne qu'à l'« insuffisance » des critères traditionnellement
retenus par les sociolinguistes pour aborder l'objet dictionnaire. Fort de ces
éclairages, il développe l’idée, en revenant sur l'expérience évoquée par
Michel Francard dans cet ouvrage, que les deux disciplines ont un intérêt
commun à dialoguer.

Après s'être investis dans diverses tâches de coopération avec des
protagonistes du changement socioculturel dans la région du Chiapas, au
Mexique, Jean Léo Léonard et Gilles Polian ont entrepris l’élaboration
d’un Atlas Linguistique du Tseltal Occidental (ALTO), dans la région des
Hautes Terres du Chiapas, au Mexique. Ils montrent, dans leur article « Le
Cañon des isoglosses qui bifurquent : ALTO, les temps et les lieux du
diasystème », que ce projet d’atlas s’avère être à la fois une matrice
diasystémique et un prisme pour la sociolinguistique co-variationniste d’une
langue en situation à la fois d’assimilation (zone méridionale), de résistance
(centre et nord des hautes terres) et d’expansion (forêt Lacandon). Ces trois
modalités (assimilation, résistance et expansion) relativisent les concepts de
langue en danger ou de langue vulnérable, tout en mettant en relief la
relation dialectique intrinsèque aux rapports de force entre langues
« dominantes » (par ex. l’espagnol) et langues « dominées » (langues mayas
et autres langues amérindiennes de Méso-Amérique).

Un autre projet d’atlas linguistique est exposé ici : Marijana Petrović, dans
sa contribution intitulée « Les premiers pas de l’Atlas des micro-régions de
Voïvodine » expose l’origine, la pertinence, mais aussi les difficultés à
concevoir un tel outil en Voïvodine, province autonome plurilingue de
Serbie, où de nombreuses langues sont pratiquées dans la sphère privée
comme dans la sphère publique. Cet article s’intéresse aux démarches et aux
instruments méthodologiques (questionnaires et enregistrements, donnant la
possibilité de traiter la morphosyntaxe, le lexique et la phonétique) et
s’interroge sur la création d’une représentation de la langue qui à son tour
influence les conceptualisations linguistiques.

17Les enjeux de la recherche sociolinguistique de terrain à l’aune de ses complexités
3.3. Les pratiques linguistiques : diversités et variétés des espaces
d’investigation
Cette dernière partie de l’ouvrage expose une variété d’espaces que le
sociolinguiste peut s’approprier comme terrain d’étude. Il s’agit des lieux et
des discours éducatifs, de ceux de l’enfermement plus ou moins contraint
(camps de prisonniers, de réfugiés ou maisons de retraite), de ceux de
l’espace visuel, ou encore de ceux, plus géolinguistiques, de la gestion des
situations bilingues ou plurilingues.

Dans leur article intitulé « Les Calandretas, écoles occitanes, ou la vie d’une
langue à régime praxique », Olivier Francomme et Pierre Johan Laffitte
questionnent la cohérence dans les pratiques de formation d’élèves et
d’enseignants au bilinguisme en immersion. Ces écoles bilingues
immersives, tenant compte des apports de la pédagogie institutionnelle,
basent leur pédagogie sur la coopération, une gestion collective de la vie du
groupe, et sur la prise en compte du sujet et de son désir. Comme la
formation enseignante et ses dispositifs techniques conservent cette
coconstruction du savoir, il se dessine une praxis pédagogique et linguistique
où les langues et leur didactique sont irréductibles à une approche purement
sociologique : à régime praxique, elles sont travaillées par l’investissement
désirant des sujets, seule condition pour fonder leur sens.

David Sansault, dans son texte « Émotions et soi différents dans le discours
d’une lycéenne bilingue polono-française », examine comment des lycéens
bilingues polono-français utilisent leur répertoire langagier au niveau affectif
pour présenter leurs différents soi. La démarche adoptée par l’auteur propose
une étude de cas à la fois expérimentale et ethnographique, dans laquelle
l’analyse sémiotique de paires d’histoires à caractère émotionnel, racontées
en français puis en polonais, et sa mise en relation avec le milieu
sociolinguistique permettent de faire émerger des soi différents à travers les
langues.

Les trois articles suivants s’intéressent à des lieux que l’on peut considérer
comme clos, où les pratiques langagières sont donc en partie le produit
d’acteurs sociaux qui doivent s’accommoder des faibles possibilités d’entrer
en interaction avec l’extérieur. La contribution de Fanny Martin – « Les
pratiques langagières dans les institutions pour personnes âgées. Défis et
perspectives pour le chercheur » – propose une analyse ethnographique dans
un espace sociétal complexe : les établissements de santé et médico-sociaux,
notamment les maisons de retraite, encore peu explorés en sociolinguistique,
où les discours permettent de comprendre non seulement les relations
interpersonnelles et les histoires de vie, mais aussi plus généralement le
processus de structuration de l’espace interne de ces établissements.

Le texte de Pascaline Lefort, intitulé « Le lager : espace de nouvelles
pratiques langagières ? », situé aux frontières de l’analyse du discours et la
sociolinguistique, se propose d’étudier et d’analyser – à travers quelques
témoignages de rescapés des camps de concentration et d’extermination
18G. Forlot & F. Martin
nazis – les nouvelles pratiques langagières et les nouvelles terminologies qui
circulent au sein du Lager, le camp. L’auteure montre que si de nombreux
termes changent de visée référentielle à l’intérieur du camp et renvoient à un
autre vécu, de nombreux néologismes parcourent également les textes
étudiés.

Le troisième lieu d’enfermement ou de quasi-enfermement étudié dans ce
volume est celui du « camp nomade », appellation mal appropriée pour faire
référence aux camps dans lesquels vivent les Roms. Dans son article intitulé
« Les campi nomadi italiens : lieux anthropologiques et terrains d’enquêtes
sociolinguistiques », Sabira Kakouch envisage ces lieux comme des « lieux
anthropologi en même temps que des « non-lieux ». Souvent
surpeuplés, ils constituent un terrain d'étude très riche et encore peu exploité
dans le domaine de la sociolinguistique contemporaine, permettant
d’analyser et d’articuler les pratiques langagières et les processus
d'appropriation, à travers les langues qui circulent, de ces lieux semi-fermés.

Le texte de Céline Jeannot – « Éléments conceptuels et descriptifs pour la
conception du plurilinguisme social et individuel en Inde » – propose une
première approche de questionnements sociolinguistiques en contexte
indien. Un bref aperçu historique des recherches sociolinguistiques menées
en Inde permet de poser le cadre au sein duquel seront abordées les questions
liées à la description du plurilinguisme social et du plurilinguisme individuel
ainsi que leur articulation.

Ljudmila Smirnova, dans l’article « La langue marie : lieux de pratique et
paysage linguistique », brosse un portrait de la situation sociolinguistique
d’une communauté linguistique finno-ougrienne assez fortement russisée, les
Maris. En effet, depuis plus d’un siècle, l’autorisation pour les Maris
d’habiter en ville a conduit à une russification relativement importante des
citadins, restreignant l’usage courant du mari aux campagnes. Malgré
l’existence d’écoles en mari et même si les médias et la signalétique routière
peuvent laisser croire que le mari est présent de façon continue sur le
territoire de la République, cette langue est en passe de devenir la langue du
folklore, alors que le russe assume la plupart des fonctions quotidiennes de
communication.

Les deux dernières contributions de l'ouvrage s'intéressent au terrain, moins
fréquenté en sociolinguistique, de l'image. Cécile Mathieu, dans son article
intitulé « Iconicité de l’imaginaire culturel picard et chti sur les pages de
l’Internet », postule que l’internet fait partie des terrains contemporains en
sciences du langage qui méritent une approche pluridisciplinaire. Son texte
propose donc une approche sémio-sociolinguistique des phénomènes
d'identifications ethnoculturelles telles qu'ils se manifestent dans les sites
internet picard et chti, posant que les pratiques sémiotiques des internautes
participent pleinement de leurs pratiques discursives

La contribution d’Elatiana Razafimandimbimanana intitulée « Une
sociolinguistique visuelle ? Les espaces visuels des langues et le réalisme
19Les enjeux de la recherche sociolinguistique de terrain à l’aune de ses complexités
photographique » examine les images photographiques qui rendent les
langues visibles. Lorsqu’ils s’en saisissent, les sociolinguistes semblent en
attendre des promesses de réalisme, notamment celles nées avec l’invention
epositiviste de sa technique au 19 siècle. L’objet de cet article est de dégager
quelques enjeux épistémologiques de la pratique photographique réaliste.
Avec un parti pris pour le développement d’une approche critique des
espaces visuels des langues, il s’agit pour l’auteure plus largement de
contribuer à la conceptualisation d’un champ qui n’existe pas encore en tant
que tel : la « sociolinguistique visuelle ».

Bibliographie
Blanchet, P., 2012. La linguistique de terrain. Méthodes et théories. Une
approche ethno-sociolinguistique. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.
Bourdieu, P. et Wacquant, L., 1992, Réponses, Paris : Seuil.
Boutet, J., Fiala, P. et Simonin-Grumbach, J., 1976. « Sociolinguistique ou
sociologie du langage », Critique, 344, 68-85.
Boyer, H., 2012. « L'implication du sociolinguiste "périphérique" », Cahiers de
l'Observatoire des pratiques linguistiques, n°3 (Langues de France, langues en
danger : aménagement et rôle du linguiste), 79-85.
Calvet, L.-J. 1997. « In Vitro vs In Vivo ». In M.-L. Moreau (dir.) :
Sociolinguistique. Les concepts de base. Sprimont : Mardaga. 179-180.
Calvet, L.-J. et Dumont, P. (dir), 1999. L'enquête sociolinguistique, Paris :
l'Harmattan
Cameron, D., E. Fraser, P. Harvey, B. Rampton & K. Richardson. 1992.
Researching Language : Issues of Power and Method. London : Routledge.
Canut, C., 2000. « De la sociolinguistique à la sociologie du langage : de l'usage
des frontières », Langage et société, 91/1, 89-95
Éloy, J-M., (dir.) 2004. Des langues collatérales. Problèmes linguistiques
sociolinguistiques et glottopolitiques de la proximité linguistique, Paris :
L’Harmattan, CEP (2 vol.).
Gadet, F., 2003. « Derrière les problèmes méthodologiques du recueil des
données ». Texto ! Juin-septembre 2003
Giddens, A., 2000. Les conséquences de la modernité, Paris : L'Harmattan.
Gouldner A. W., 1970. The Coming Crisis of Western Sociology, New-York :
Avon Books.
Lafont, R. 1984. « Pour retrousser la diglossie », Lengas, 15, 5-36.
Mahmoudian, M. et Mondada L. (dir), 1998, Le travail du chercheur sur le
terrain, Questionner les pratiques, les méthodes, les techniques de l'enquête,
Cahiers de l'ILSL n° 10, Université de Lausanne.
Morin, E., 2005. Introduction à la pensée complexe, Paris : Seuil.
Pierozak, I. et Éloy, J.-M. (dir.), 2009. Intervenir : appliquer, s’impliquer ?
Paris : L’Harmattan
Robillard, D. de, M. Debono, E. Razafimandimbimanana & M.-L. Tending,
2012. « Le sociolinguiste est-il (sur) sur son terrain ? Problématisations d'une
métaphore fondatrice », Cahiers Internationaux de Sociolinguistique, 2, 29-36.
20G. Forlot & F. Martin
Varro, G., 1999. « “Sociolinguistique” ou “Sociologie du langage” ? Toujours le
même vieux débat ? À propos de deux ouvrages récents intitulés
Sociolinguistique », Langage et Société, 88 : 91-97.

21










PARTIE 1

QUESTIONS ÉPISTÉMOLOGIQUES ET
MÉTHODOLOGIQUES EN
SOCIOLINGUISTIQUE DE « TERRAIN »


23
1Le chercheur et le terrain : une herméneutique de la relation


Valentin FEUSSI
Laboratoire PREFics-DYNADIV (EA 4246)
Université François-Rabelais, Tours


1. Introduction

Interroger le rapport entre chercheur et terrain requiert la mobilisation de
ressources théoriques sur lesquelles je ne peux malheureusement revenir
longuement ici, vu l’espace qui m’est accordé pour cette contribution. Même
si une lecture de Gadamer (1976), Feldman (2002) et Robillard (2012) ne
suffiront pas, ces textes constituent de solides références pour comprendre
mon positionnement.
Cette contribution me donne en effet l’occasion de m’interroger sur des
ruptures observées dans mon parcours de recherche en francophonies
africaines ces dernières années, du fait d’incohérences manifestes entre
discours scientifiques et expériences sociales observables. Comment
comprendre ces paradoxes ? Qu’est-ce que le terrain pour les chercheurs ?
Pourquoi pensent-ils nécessaire de poser des limites au terrain à travers
différentes ressources méthodologiques ? Voilà autant de questions que je me
suis posées dans les efforts de compréhension de ces tiraillements. Afin de
mieux m’interroger sur les articulations du terrain avec le travail du
chercheur, une thématisation du rôle critique de ce dernier dans la production
du terrain et du savoir (scientifique) m’a alors semblé nécessaire.
En commençant par une synthèse rapide de méthodes de production de
savoir dans l’espace francophone, je ramènerai, dans un deuxième temps, ma
réflexion vers l’anthropologie et la philosophie qui, à travers l’articulation du
terrain et de l’expérience du chercheur, ont fourni des éléments de réponse à
mes questionnements sociolinguistiques. Je pourrai dès lors, dans une
troisième partie, expliciter davantage cette posture à partir de la notion du
dialogue qui, plus que la question de la production des langues, problématise
la construction du sens en soulevant la question de l’être (Gadamer, 1976 ;
Grondin, 2006). Je terminerai alors par la présentation de quelques apports
de cette posture à la linguistique en francophonie et nous comprendrons dès
lors que l’objet de la linguistique comme des sciences humaines (désormais
SH) relèverait fondamentalement d’activités d’expérienciation.


1 Je remercie Marc Debono et Didier de Robillard pour des relectures de versions
préliminaires de ce texte dont je reste seul responsable des insuffisances. Le chercheur et le terrain : une herméneutique de la relation
2. Les francophonies africaines

2.1. Quelles approches de terrain ?
Une observation des pratiques de recherche sociolinguistique en
francophonies africaines met en relief plusieurs approches se revendiquant
toutes de la tradition ethnographique (Coulon, 1992 ; Gumperz, 1989). Elles
sont fondées sur des méthodes d’enquête mises en place selon le respect
d’une rigueur méthodologique. Son but est d’une part, de conférer aux
résultats produits une légitimité durable, en articulant simultanément les
observations de terrain autour de totalités culturelles ; d’autre part, d’assurer
la scientificité de la démarche en garantissant au chercheur le statut d’expert.
Ce faisant, les représentations des chercheurs de même que les négociations
qui constituent pourtant un maillon fondamental dans la production des
résultats sont négligées. Pour parler comme Durkheim, les « faits sociaux »
sont ainsi « traités comme des choses », passant sous silence des
considérations altéro-réflexives (Robillard, 2009) qui auraient pu conduire à
interroger les démarches intellectuelles de production de la connaissance.
Les discours des sociolinguistes en francophonies africaines sont présentés
comme des interprétations d’usages de « la diversité linguistique et culturelle
ambiante » (Biloa, 2008 : 232) dans différents pays. Toutefois, comment
comprendre la similarité des résultats voire leur identité malgré cette variété
de terrains ? Pour prendre un exemple, revenons vers une catégorisation
(dans les études francophones et ailleurs) que j’ai déjà eu à critiquer (Feussi,
2011), le découpage des usages de français en trois strates : un basilecte, un
mésolecte et un acrolecte (voir Daff, 1995 pour le Sénégal ; Massoumou,
2008 pour le Congo ; Nzesse, 2009 pour le Cameroun, etc.). Ces
catégorisations reprennent naïvement la description de la situation
sociolinguistique de la Guyane par Bickerton (1973). Comment cette
typologie identifiée dès l’origine pour une île dont la situation
sociohistorique rapproche plus de contextes créoles est-elle devenue la seule
référence d’appréhension de phénomènes vécus dans les pays africains ?
Probablement du fait du manque d’implication du chercheur.

2.2. L’implication du chercheur
Selon Feldman (2002 : 120), le témoignage devient fréquent dans les
esciences à partir du 18 siècle (voir le discours de Dufay qui présente à la
première personne son expérience ayant conduit à la découverte de deux
types d’électricité) et devient dès lors un moteur de la recherche en étant à
l’origine de nombreuses découvertes.
Dans les francophonies africaines (depuis Le français hors de France,
collectif dirigé par Valdman et publié en 1979 mais surtout avec les
programmes de l’AUPELF/UREF - actuellement AUF) par contre, la
présence du « je » apparaît comme une source de confusion, un obstacle
méthodologique à neutraliser. C’est pourquoi une observation des modes
discursifs (exemple révélateur) fait observer globalement l’absence du
26V. Feussi
chercheur dans les résultats qu'il produit. Quand il est présent dans le récit de
sa recherche, il est mis en scène à travers le « nous ». Marque de modestie
classique des usages académiques ? Il s’agit surtout d’une stratégie de
distanciation qui garantit l’objectivité d’un discours dont le chercheur ne
veut pas assumer seul la responsabilité. Au contraire, il demande à
l’ensemble de la communauté scientifique de l’assumer avec lui, lui
conférant de facto la valeur du « collectif » (Feldman, 2002 : 121), ce qui
équivaut simultanément à une manœuvre permettant de contrôler les
croyances de l’alter social.
Même quand les linguistes sont invités à expliciter leur « point de vue sur la
langue » (Bavoux, 2008 : 18) qui permettrait de mieux problématiser
différentes contraintes interprétatives et des enjeux liés aux résultats
auxquels ils seraient parvenus, cette réserve à se mettre en scène dans la
recherche est encore palpable :

« Le moi étant haïssable, […] C’est donc avec réticence que je vais
m’astreindre à parler du travail de lexicographe que j’accomplis en ce
moment au sein de l’équipe IFACAM » (Biloa, 2008 : 231).

Pourtant quand ils acceptent de se considérer comme acteurs de leurs
recherches, certaines connexions intéressantes sont révélées. Massoumou
affirme par exemple :

« ma rencontre avec Ambroise Queffélec autour d’un projet de mise à
jour du Français du Congo (RPC) m’avait permis d’envisager de
façon approfondie les questions lexicographiques. Je prenais alors en
compte les "curiosités" linguistiques exprimées par mes compatriotes
dans un pays marqué par les stigmates des guerres civiles »
(Massoumou, 2008 : 219).

Cette stratification du français au Congo est présentée comme une
conséquence de rencontres scientifiques, ce qui paraît cohérent. Toutefois, la
rencontre semble ne pas avoir été altérisée étant donné qu’il en est ressorti
une représentation des productions construite sur l’identique. Cette reprise
sans apprêt de catégorisations exogènes est critiquable du moment qu’elle
décontextualise les interprétations produites. En effet et pour rester dans le
volume de Bavoux (2008), on peut aussi questionner les fondements des
catégories établies par Queffélec (2008). À la fin d’un récit
2autobiographique rappelant son exclusion de groupes de jeunes du fait de
son accent « pied noir », il écrit :

« ma recherche sur les variétés régionales africaines (et
conséquemment leur valorisation) m’apparaissent après coup comme

2 Dans une pratique qui rappelle en partie Malinowski (dont la dimension subjective
de l’enquête n’apparaîtra qu’à titre posthume), l’auteur explicite ici pour la première
fois à ma connaissance, des aspects de contextualisation de son discours
scientifique, soit 37 ans après son premier article publié.
27Le chercheur et le terrain : une herméneutique de la relation
une tentative plus ou moins consciente de réhabiliter des régiolectes
dépréciés et de prendre une revanche sur les frustrations engendrées
par un « accent » et un lexique toujours minorés et parfois raillés »
(Queffélec, 2008 : 179).

Même si cela peut paraître plus complexe, ces productions sont
interprétables comme du discours secrètement thérapeutique destiné à guérir
de souffrances intériorisées. Elles rappellent, dans une certaine mesure, le
« "je" de la maîtrise » (Feldman, 2002 : 126) utilisé par le chercheur qui peut
se permettre de s’exprimer parce qu’ayant « fait ses preuves » plus tôt. Les
conséquences de cette orientation sont cependant salutaires au regard des
effets produits. Les travaux de A. Queffélec a ainsi contribué à la
connaissance des français en Afrique, grâce aux réflexions en lexicographie
3(au sein de l’équipe IFA ) qui ont permis la construction de topolectes
nationaux sur ce continent, en questionnant notamment des problématiques
4liées à l’alternance codique . Bien que discutable, si le choix d’objectiver les
marques d’ « existence » de français en Afrique peut être compréhensible
dans ce cas, comment concevoir que cela soit repris à leur compte par des
chercheurs locaux en Afrique ?

2.3. Quels fondements épistémologiques ?
Le positionnement du linguiste dans les francophonies africaines s’explique
en effet par une conceptualisation algorithmique ou linéaire (Denzin et
Lincoln, 2007) de la recherche. Elle consiste d’une part à passer de
l’observation à l’interprétation de manière successive, à cheminer du visible
vers l’invisible, à procéder de l’empirie vers des paradigmes. D’autre part,
elle admet l’instrumentalisation d’éléments sémiotiques dans le but
d’identifier les caractéristiques formelles des français et surtout de les
décrire en établissant des régularités. Feldman (2002 : 120) nous indique que
cette pratique date de l’Antiquité où le discours scientifique révélait une
distance et un positionnement du philosophe du côté de « la sagesse et du
savoir vrai ». Dans cette logique, la référence au terrain joue le rôle « d’une
puissante machinerie à produire du vrai » (Pullman, in Leservoisier, 2005 :
8) sans que ne soit posée la question des « processus psychologiques et
intellectuels [à partir desquels les phénomènes étudiés] ont été recueillis,
sélectionnés et construits » (Kilani, 1995 : 87). Cela ressemble alors à une
pratique scientifique de lissage qui permet aux chercheurs d’effacer toute
trace de ses conflits et de ses hésitations.
Comment interpréter cette myopie de chercheurs membres de communautés
dans lesquelles la pluralité, la mobilité et la circularité des pratiques sont
pourtant caractéristiques des modes de vie ? Parce qu’elle se focalise sur les

3 Inventaire des particularités du français en Afrique.
4 À cela on peut ajouter l’animation d’une revue, Le Français en Afrique, dont la
présence dans les bibliothèques des universités en Afrique francophone témoigne de
l’efficacité dans la diffusion des connaissances élaborées.
28V. Feussi
régularités stables, la recherche de l’objectivité par le chercheur apparait
comme un frein à la prise en compte de la dimension altéro-réflexive de son
travail. Il m’a semblé important de recentrer les constructions scientifiques
autour des objectifs et constructions instables des acteurs sociaux, ce qui
suppose dès lors d’autres postures de compréhension des phénomènes
langagiers. Une lecture m’a orienté vers cette posture qui me paraît humaine
et qui m’a aidé à comprendre que le terrain ne peut équivaloir à un simple
écoumène : celle d'Éric de Rosny, Les yeux de ma chèvre (essai publié en
1981).

3. Entre anthropologie et philosophie : E. de Rosny, Les yeux de ma
chèvre

Témoignage autobiographique qui révèle combien l’implication du
chercheur participe de la production du terrain de recherche, ce récit d’un
5itinéraire initiatique (avec des réflexions sur un cheminement
épistémologique) du jésuite de Rosny part du principe malinowskien de
l’observation. Toutefois et malgré son degré d’implication qui l’a amené à
apprendre des rites de guérison, il éprouve des insatisfactions permanentes :
incapacité à comprendre « le monde de la nuit, des symboles et des rites
initiatiques » ? Naitront alors en lui des frustrations qui l’amèneront dès lors
à éprouver le sentiment que seule une « vraie » rencontre (de Rosny, 1981 :
24) l’aiderait à mieux avancer, ce qu’il expérience à travers la maladie de
Dieudonné.

3.1. Un exemple : la guérison de Dieudonné
Le tableau suivant résume les éléments de contextualisation d’une maladie
dont les symptômes traduisent leur caractère socio-psychosomatique.

5 L’auteur s’initie aux pratiques du nganga. Ce terme d’origine duala désigne un
médecin-prêtre, un sage qui soigne le corps, l’esprit, la société ; par ignorance, il est
parfois appelé « sorcier ».
29Le chercheur et le terrain : une herméneutique de la relation

Thérapie basée sur la compréhension de soi et du
malade Manifestations de la
maladie contexte de vie de
expérience de vie du ngangaDieudonné
- trouble de sommeil - connaissance des - histoire des rencontres de
membres de la famille : Rosny avec ses élèves - mauvaises notes à
influence de la figure l’école - expérience de son enfance
paternelle et de sa vie de famille en - incompréhensions avec
- relationnel au quartier et France les pairs du quartier
à l’école - expérience de la souffrance - douleurs à la jambe
- attitudes positives / pendant la guerre d’Algérie / - mauvais rêves
négatives du patient envers ses représentations de la
le soignant souffrance
- réactions en situations de
crise (vécues en France)
- rencontres avec un groupe
d’animateurs en France

Comment élaborer un diagnostic et proposer une thérapie efficace sur la base
de ces observations ? De Rosny va vivre la frustration de l’inefficacité de la
reproduction des procédés de guérison tels qu’il les a observés auprès de
nganga experts. Il lui faudra mettre en lien des expériences antérieures
parfois vécues dans la naïveté et l’histoire de Dieudonné, le tout coiffé par
des (re)lectures de la Phénoménologie de l’esprit de Hegel. Au sortir de cette
expérience, il peut tirer des conclusions dans lesquelles il met
particulièrement en relief un élément important, son implication personnelle,
avant de conclure :

« Nul n’aurait pu alors m’empêcher de poursuivre jusqu’au bout cet
"itinéraire initiatique" » ; « Je me refuse à distinguer mes intérêts de
chercheur de ceux de prêtre, je dois prendre en considération tous les
effets de ma présence aux traitements » (de Rosny, 1981 : 324).

Cette posture lui fournit des ressources à partir desquelles il arrive à
percevoir et à comprendre ce qu’il considère comme une « manière muette
de communiquer » (de Rosny, 1981 : 404). Comment appréhender ce
parcours thérapeutique et initiatique sinon comme une posture de
compréhension du monde qui ne relève plus de modèles classiques, mais
d’un paradigme qui problématise la capacité du chercheur à développer une
démarche intellectuelle et humaine ? En effet, la conscience de son
expérience telle qu’elle est mise en œuvre par de Rosny lui permet de
construire avec Dieudonné l’itinéraire de guérison de ce dernier, en prenant
appui sur les expériences articulées des deux interlocuteurs pour finalement
aboutir à une étape dans laquelle chacun se comprend mieux en comprenant
l’autre. Nous pouvons alors comprendre avec Kilani (1995 : 104) que « les
interprétations restent au service d’un projet de compréhension du réel ». En
30V. Feussi
fait, les acteurs sortent tous transformés de cette expérience qui aura une
influence sur leurs vies futures respectives.

3.2. Implication / terrain / expérience
L’historien Marrou (cité dans Feldman, 2002 : 103) reconnait que « l’histoire
est inséparable de l’historien » car elle renvoie à « une aventure spirituelle
où la personnalité de l’historien s’engage tout entière ». Il traduit par ces
mots le caractère indispensable d’une prise en compte de l’implication du
chercheur dans sa recherche. Ce dernier doit en assumer les conséquences
dans la production des résultats et dans la théorisation de ses expériences.
C’est en ce sens que Feldman (2002) rappelle des usages du "je" comme
« instrument » ou « trajet de connaissance ». Par ce mode de discours, le
chercheur fait l’expérience de sa conscience qu’il développe de sa présence
dans les différentes situations d’enquête. Dans la même perspective, Pineau
et Le Grand (1993 : 62) présentent un "je"-témoignage sociologique. On ne
sera donc pas étonné que son travail résonne en contrepoint dans des
contextes marqués par des tensions, conflits et différentes rencontres, une
articulation de la conscience de son identité et de l'appel de l’altérité.
L’image qu’on a d’un soi scientifique / ordinaire se construit en effet sur ces
bases à la fois individuelles et altéritaires. L’implication du chercheur
suppose alors une mise en œuvre réfléchie de son itinéraire personnel. En ce
sens, il sera très difficile d’établir la frontière entre la recherche existentielle,
personnelle, et la recherche savante. Pour avoir compris la nécessité de
6passer par cette épreuve de conjugaison de plusieurs "je", de Rosny perçoit
alors la nécessité de « trouver [s]a route au milieu d’une forêt
d’expériences » (de Rosny, 1981 : 178).
Cette implication aiderait à comprendre que l’empirie est une
implémentation de l’expérience du chercheur comme terrain de recherche,
notion qui reposerait non pas sur des lois, mais sur des croisements qui se
veulent « humains » et altéritaires. De Rosny l’aura saisi puisqu’il se tourne
vers des perspectives phénoménologiques. S’il n’en parle pas plus
explicitement dans son texte, il considère bien l’individu en tant que
conscience pouvant réfléchir autour des démarches intellectuelles dans la
construction de soi. En ce sens, toute connaissance d’un sujet inclut le sujet
lui-même en même temps que la relation avec son entourage. Il s’agit
clairement d’une posture construite autour de la conscience des
connaissances, mais surtout sur l’expérience de cette conscience.
Cette expérience du prêtre-enseignant devenu nganga m’amène donc à
comprendre le terrain selon une perspective anthropologique et
philosophique. La rationalité du terrain n’évacue pas la dimension humaine,
elle en est une déclinaison, une certaine conscience de l’expérience. C’est
dire que le travail de terrain suppose en tout cas le rejet d’une sanctification

6 Se livrer de la sorte, c’est accepter de renier ses croyances, condition majeure
d’ouverture à autrui.
31Le chercheur et le terrain : une herméneutique de la relation
7de l’autoréférentialité du chercheur. Pour revenir vers les pratiques de
recherche en francophonies africaines (supra), il me semble que ces
perspectives herméneutiques seraient utiles pour comprendre les fondements
de telles approches, qui peuvent dès lors correspondre à une mise en lien de
deux phénomènes interprétatifs que met en œuvre Gadamer (1993) : le rituel
et la relation.

4. Le terrain : du rituel à la relation

Les constructions sociolinguistiques en francophonies africaines ont très
souvent mis en œuvre des formes plurielles de conception de la société. Mais
cette dernière est le plus souvent appréhendée selon des approches
fragmentaires. On comprend alors que les procédés de distanciation et de
contrôle évoqués supra participent de cette orientation. L’expérience
humaine vécue par de Rosny rappelle que ces vécus peuvent être considérés
dans leur globalité, mais en focalisant les réflexions autour de parcours
expérientiels mis en œuvre dans des rencontres. La conséquence d’une
posture est une ouverture de soi à la compréhension, à une reconstruction de
ses « préjugés » (Heidegger, in Grondin, 2006 : 54). Cela induit un travail
sur soi, sur son expérience. Pour reprendre Gadamer (1993), il s’agit de
reconsidérer des approches de la recherche en SH articulées autour des
notions de rite et de dialogue.

4.1 Ritualité et dialogue
S’interrogeant sur la place du parler et de la dimension langagière
(Sprachlichkeit) dans le « monde de la vie », Gadamer (1993) met en lien le
rituel et le dialogue, qui recoupe respectivement le comportement
« collectif » (Gesamt) et la « réciprocité » (Einander). En fait le rituel, qui
participe du religieux, évoque un agir performatif dont l’efficacité repose sur
la croyance collective « en l’autorité qui vient du dehors de la langue »
(Gadamer, 1993 : 103).
L’essentiel des études en francophonies africaines peut être considéré
comme des pratiques rituelles. Le refus d’implication et le contrôle
symbolique (voir supra) exercé par les scientifiques sur le social participent
en effet de cette perspective d’objectivation et de stabilisation des processus
de production du savoir vue comme une « dénégation de la réalité sociale du
langage » (Gadamer, 1993 : 103). Cette posture permet de construire une
croyance collective au discours du chercheur. Le terrain serait en ce sens un
cadre de la lutte de pouvoirs dans lequel on priorise parfois inopportunément
le point de vue du scientifique. C’est dire que dans le discours du chercheur,

7 La notion d’autoréférentialité du chercheur renvoie à un paradigme
anthropologique inauguré par Malinowski : « j’y étais ». Sa « présence » sur le
terrain devient alors l’argument de légitimation des résultats. L’objet d’étude est
donc dépouillé de toute histoire et devient une donnée caractérisée par sa neutralité.
32V. Feussi
certaines limites dans la configuration du terrain correspondraient à un
prétexte de prise de pouvoir symbolique et de hiérarchisation. Il élaborera à
cet effet des outils à son service (traces visuelles, distanciation, etc.) dans
une conceptualisation linéaire de la recherche (voir supra). L’empirie est
ainsi modelée pour une production de paradigmes grâce à une
instrumentalisation d’éléments sémiotiques. Bien que le but affiché soit de
dégager les structures considérées comme significatives des langues, des
cultures, les recherches sur les français en Afrique peuvent se résumer en une
expression : la recherche de l’identique, le culte de l’« être-ensemble » sur
des bases consensuelles. Des formes de figement sont ainsi élaborées et
mises en circulation dans les communautés scientifiques, mais en voilant
leurs dimensions idéologiques et les rapports de pouvoir et d’opinion.
À cette conception rectiligne de la recherche, Gadamer (1993 : 96) propose
que « toute parole est une question, l’assentiment comme la discorde. Toute
réplique (Entgegnung) est au fond un venir-au-devant (Entgegenkommen) ».
C’est dire qu’il serait plus pertinent de ne pas stabiliser les productions dans
la recherche, mais de les considérer comme l’expression du dialogue sans
lequel ne peut avoir de relation. Nous l’avons compris, ma préférence va
vers une posture herméneutique (Gadamer, 1976 ; Grondin, 2006 ; Robillard,
2009 et 2012) pour laquelle le dialogue apparaît comme le cadre de
« véritable vie du langage » (Gadamer, 1993 : 96). Cela équivaut à une autre
représentation de l’activité de recherche, construite sur la nécessaire
implication de tous les acteurs de recherche. Comment s’opère ce dialogue ?
Par la réciprocité, dira Gadamer.

4.2. Dialogique et réciprocité
La notion de dialogue fait comprendre que la relation est centrale dans toutes
les approches de terrain. En effet, qu’on soit en face d’un chercheur ou d’un
autre acteur social ordinaire, il me semble qu’une des principales questions
qui émerge des rencontres est celle du processus de construction de sens.
Cela signifie que le dialogue, en creux dans toutes les postures de recherche,
résulte de la réciprocité rendue possible par le questionnement : pour les
philosophes du langage qui se réfèrent à l’herméneutique, le dialogue est « le
lieu où se déploie une réciprocité véritable parce qu’il naît du choc de la
mise en question des présupposés, ouvrant ainsi l’espace d’une solidarité
authentique » (Gadamer, 1993 : 104). Cette rencontre, voilà le cadre de mise
8en œuvre de frictions et tensions , des douleurs et plaisirs qu’engendre la
disparition de la distance. Les différents participants à la relation peuvent dès
lors mettre en question leurs « présupposés » (Deniau, 2008 : 104) du fait de
l’autoévaluation de la situation faite par chacun. On se réfèrera ainsi à son
expérience, à son histoire, pour puiser des éléments de compréhension de
l’autre, dans un effort réciproque dont l’aboutissement peut être l’avènement
du sens.

8 Robillard (2012) résume cette dynamique sous le terme « de conflictualités ».
33

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin