Un grain sur le toit

De
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Les anciens Kabyles disaient : "L'énigme est semblable à un papillon qui se pose sur une fleur au printemps". Pour expliquer les stratagèmes linguistiques et allégoriques utilisés dans l'énigme, il faut découvrir les nombreuses règles sur lesquelles s'appuient ces artifices linguistiques, notamment celles qui lient le son au sens dans la langue (berbère). A travers une classification scientifique, l'auteur nous fait entrer dans un imaginaire ludique et fécond.
Publié le : dimanche 1 avril 2012
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EAN13 : 9782296488397
Nombre de pages : 430
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UN GRAIN SUR LE TOIT

ENIGMES ET SAGESSES BERBERES DE KABYLIE



























Présence berbère
Collection dirigée par Larbi Rabdi



Déjà parus



Youcef ALLIOUI,
Les archs, tribus berbères de Kabylie
, 2006.
Youcef ALLIOUI,
Énigmes et joutes oratoires de Kabylie
(édition bilingue
berbère-français), 2005.
André BASSET,
La langue berbère. Morphologie. Le verbe. Étude de thèmes
,
(rééd.), 2004.

























Youcef ALLIOUI








UN GRAIN SUR LE TOIT
A
Σ
EQQA AF SSQEF

ENIGMES ET SAGESSES BERBERES DE KABYLIE
TIMSA
Σ
RAQ GER TISULA







Edition bilingue
Berbère-français












LHarmattan

Du même auteur


Devinettes berbères
, Conseil International de la langue française, sous la
direction de Fernand Bentolila, Groupe dEtudes et de Recherches Berbères de
Paris V  Sorbonne, 1987.
Timsal
-
Enigmes berbères de Kabylie
, bilingue berbère-français, LHarmattan,
1990.
Contes kabyles  Contes du cycle de logre - Timucuha
, bilingue berbère-
français, LHarmattan, 2001.
Contes kabyles  Contes du cycle de logre - Timucuha
, bilingue berbère-
français, LHarmattan, 2001.
Contes du cycle de logre - Timucuha
, bilingue berbère-français, LHarmattan,
2003.
Enigmes et joutes oratoires de Kabylie

Timsa
ε
raq  Timsal - Izlan
 bilingue
berbère-français, LHarmattan, 2005.
Les Archs,

tribus berbères de Kabylie

Histoire, résistance, culture et
démocratie
, LHarmattan, 2006.
Logresse et labeille
 Contes kabyles -
Timucuha
, bilingue berbère-français,
LHarmattan, 2007.
La sagesse des oiseaux  Timsifag 
Contes kabyles
 Timucuha,
bilingue
berbère-français, LHarmattan, 2008.

Loiseau de lorage  Afrux ubandu
 Contes kabyles  Timucuha, bilingue
berbère-français, LHarmattan, 2008.
Sagesses de lolivier  Timucuha n tzemmurt 
Contes kabyles
 Timucuha,
bilingue berbère-français, LHarmattan, 2009.

Les chasseurs de lumière  Iseggaden n tafat
 Contes et mythes kabyles 
Timucuha d yizran, bilingue berbère-français, LHarmattan, 2010.








© LHARMATTAN, 2012
5-7, rue de lÉcole-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96067-1
EAN : 9782296960671






A Fernand Bentolila, à qui la langue amazighe doit beaucoup et
notamment la méthode de présentation qui met en valeur ce genre
littéraire.
A la mémoire de mes parents, Tawes et Améziane Ouchivane.

Aux enfants berbères-amazighs.
« Que le Souverain Suprême Fasse que vous soyez comme le chêne
aux glands doux : Ceux-
den
-bas seront la souche, Ceux-
den
-haut
seront les fruits ; les racines vous uniront ! »
- Extrait du mythe : « Le maître des montagnes ».

« Akwen Ig Ugellid Ameqqwran am tafat tezdi ccetla :
At Wadda d ljedra, At Ufella d l$ella i-kwen isduklen d-iéuran ! »


-
Tafôiqt n yizri : Bab Idurar
:


Enigme-comptine :
Quappelle
-t-
on lunivers
? Il est immense et plein de vers !
Quappelle
-t-on la terre
? Cest del
le dont nous nous sommes
égrenés, et elle pleine de mûres !
Quappelle
-t-on le mot
? Cest la langue kabyle que nous parlons
!

Tamsaâraqt-tahoenoent

g_warrac :
D-cu i wi-qqaren akkiw ? Meqqwer, yeççuô d-awekkiw !
D-acu i wi-
qqaren akal ? Degs i d
-nefruri, yerna iççuô p-pizwal !
D-acu i wi-qqaren awal ? P-paqbaylit is i-nessawal !
-----------------------------------------------------------------------------------------------------

Toute ma gratitude et mes remerciements pour :
- Mon épouse Hélène et Tassadit Préveraud-Bouraï pour le temps
quelles ont consacré à relire le manuscrit quelles ont enrichi de leurs
remarques.
-
Pour lintérêt quils portent au patrimoine et au monde berbères, les
éditions LHarmattan en les personnes de messieurs Denis
et Xavier
Pryen.










AVANT-PROPOS

«
Lénigme est semblable à un papillon qui se pose sur
une fleur au printemps »
(Tamsaâreqt tecba afeôîeîu
irsen af ujeooig di tefsut).
Mon père, Mohand
Améziane Ouchivane



(1898-1972)
.


Javais recueilli plusieurs milliers dénigmes auprès
de mes parents et de mes
proches
1
, des gens de mon village (Ibouziden
2
) et de ma confédération
(Awzellaguen). Plus de la moitié me viennent directement de ma famille. Les
énigmes sont sujettes à beaucoup de variations
; ce que lon appelle la
mutabilité. D
un village à un autre, voire dune famille à une autre, on peut
trouver différentes versions dune énigme, dun conte, dun mythe ou dune
sagesse, voire dun proverbe. Par conséquent, ne figurent ici que les énigmes
inédites recueillies dans la vallée de la Soummam et principalement auprès de
mon père entre 1969 et 1972, notamment pendant la période de mon service
militaire
3
. Ce sont donc pour la plupart des créations internes à ma famille. Je
découvrais une fois de plus que mes parents étaient dun «
niveau culturel »
difficilement descriptible. Pourtant, ni lun ni lautre navaient eu la chance
daller à lécole. Alors que ma mère ne connaissait que le kabyle
4
; mon père
parlait bien larabe et moyennement le français. Moi
-même, je ne fus scolarisé
quà

lâge de 11 ans. Ce qui explique en partie ma maîtrise de notre langue
maternelle. Car jusque-là, mes seuls professeurs étaient mes parents et les
Anciens de mon village. Mon père insistait beaucoup pour que nous parlions un
kayle châtié. Sur ce point, il était assez peu conciliant, voire autoritaire ! Il
nadmettait pas de notre part les «
fautes langagières courantes » que
commettaient pourtant tous les jeunes de notre âge. Et à chaque fois quil nous
reprenait, il nous disait : « Donnez de la hauteur au mot ! »
(Fkewt-as lqedd i


1

Pendant la guerre dAlgérie, après la destruction des villages de ma confédération
(Ouzellaguen), mon père avait « recueilli » plusieurs veuves et leurs enfants. Ils ont
ainsi fait partie de ma famille quils ont enrichie de leurs liens et de leurs apports.

2
Prononcer Ibouzidène : règle de formation du pluriel en berbère.
3
Une de ses lettres contenait 27 énigmes. Elle se terminait ainsi : «
Jai beaucoup amusé
mon ami le docteur Ali Ouedjhane
: il sattendait à tout sauf à ce que je lui dise décrire
pour toi des lettres de ce genre ! » Comme il ne savait pas écrire, mon père mettait donc
à contribution ses vieux amis lettrés qui ne manquaient pas de sétonner de cet
te relation
épistolaire entre lui et moi
! Mon père savait à quel point ses lettres me consolaient dun
casernement qui métait insupportable
!
4

Cest en pensant à ma mère qui voulait apprendre à écrire (à 74 ans

!) que javais
consacré plusieurs articles
à léducation extra
-scolaire des kabyles monolingues et
notamment des femmes. Je pensais que cétait un moyen essentiel qui pouvait redonner
vie à notre langue menacée de disparition. A mon grand regret, je nai pas été suivi par
les intellectuels et les universitaires kabyles.
7

wawal

!)

Cest sans doute pour cela quil accordait tant dimportance à la
littérature orale kabyle
(
t
isula)

et notamment à lénigme quil entourait de cette
métaphore : « Elle ouvre la porte sans la clé


Lénigme
»
(Tpe
l
i taggurt
mebla tasarup



Tamsa
H
reqt).

Mon père avait joué aux énigmes avec moi jusquà sa mort
5
. Il était parti en
emportant un grand nombre de créations quil tenait des Anciens quil
appelait : « Les sages des lumières »
(Im$aren n tafat)
. Ce fut ma mère qui
reprit le flambeau. Jai cru comprendre que cest par amour et par fidélité
quelle sétait mise à menseigner les choses avec des règles parfois empruntées
à mon père. Elle savait ce que je ressentais : je ne venais pas seulement de
perdre un père et un professeur-savant, poète-philosophe et écologiste dans
lâme, mais également et surtout un grand sage qui était mon meilleur ami et
confident
6
. Cétait cette gentillesse qui me mettait dans lembarras vis
-à-vis de
mon père, « ce mendiant superbe », c
omme je lavais surnommé. Sa déférence à
mon égard mobligeait à lui rendre la pareille en suivant à la lettre tous ses
conseils et ses enseignements.
A partir de juin 1965, mois où jacceptais enfin de me rendre à son idée
décrire en kabyle ce quil menseignait et ce que japprenais de ma mère et des
Ancien(ne)s de ma confédération, je constatais que je nétais plus le même à ses
yeux. Il avait une telle considération pour moi que cela devenait parfois gênant !
Il me demandait mon avis sur tout. Quand nous conversions tous les deux, il
aimait que nous nous mettions dans un endroit « caché
» de peur que quelquun
nous dérange. Jaimais sa façon de sexcuser quand il me racontait les épisodes
les plus noirs de sa vie. Quand mon grand-père mourut, mon père n
avait que
quatre ans. Cétait sans doute pour cela quil nous vouait une affection
extraordinaire. Et que dire du respect et de lamour dont il entourait notre mère
!
Il nous disait souvent : « Je peux accepter toutes les bêtises que vous voulez,
mais si jamais votre mère venait à se plaindre de vous, je ne vous le pardonnerai
pas ! »
Jaimais beaucoup la façon dont mes parents sinterpellaient en se «
donnant »
du « fils de noble » et « de la fille de noble ». Quand mon père me racontait de
façon récurren
te, un événement de lhistoire de la Kabylie, un conte ou une
sagesse quelconque, ma mère le taquinait : « Mais, fils de noble, tu lui as déjà


5

Dans le courrier quil madressât en novembre 1972 
quelques jours avant sa mort


alors que je faisais encore mon service militaire, il y mentionna plusieurs énigmes.
Lune delle était prémonitoire, puisquelle parlait de la
vie et de la mort : « Plus elle
augmente plus elle diminue

La vie »
(Akken i tepzid i-tneqqes

Tudert)
.
6

Mes amis et les gens de mon village ouvraient de grands yeux quand ils entendaient la
façon déférente dont mon père me saluait : « Paix et lumière soient sur vous, ô mon
grand ami ! »
(
Lehna tafat fell-ak, ay amddakwel ameqqwran !)

8

raconté ça plusieurs fois ! » Et mon père de lui répondre : « Permettez, fille de
noble, que je raconte les choses autant de fois que je veux à mes enfants ! » Et
nous rions du ton solennel quils prenaient pendant cet échange. Je crois que
cétait leur façon, réservée et pudique, de se déclarer leur amour mutuel en notre
présence. Ils étaient dailleurs souvent en «
concurrence
» dès quil sagissait de
nous transmettre la culture orale kabyle. Quand ma mère disait un conte, mon
père en racontait parfois une autre version ou apportait des commentaires au
récit de ma mère. Mais il est vrai que ma mère se rendait souve
nt compte quil
connaissait tellement de choses que « les autres hommes de sa génération ne
connaissaient pas
». Elle disait de mon père quil avait deux intelligences
: celle
de lhomme mais aussi celle de la femme. Cest ce qui faisait quil fût si
exceptionnel
! Mon père adorait mes surs ne supportant pas quon les juge ou
quon leur dise quoi que ce soit qui pût les fâcher. Elles étaient tellement gâtées
quil appelait ma sur Malika «
Pot-Pourri »

(Mmerku).

Quant à ma grande
sur Zahra, elle régnait s
ans partage sur la maison et nous menait une vie bien
difficile !
Aux yeux de nos voisins, nous étions une famille peu ordinaire, où les filles
« régnaient en maîtresses » sur les hommes ! Mais il y avait aussi un tel bonheur
de vivre dans notre maison ! Ce bonheur était fort et retentissait dans la nuit
quand nous jouions notamment au jeu des énigmes jusquau matin
!
Combien dénigmes «
visitions-nous
» au cours dune soirée qui durait
jusquau bout de la nuit
? Probablement plusieurs dizaines ! Et chaque soirée,
nous étions tenus den créer de nouvelles. Je ressentais un bonheur infini quand
mon père mappelait dans sa chambre pour me dire à loreille une énigme. Je la
proposais fièrement en sachant que mes frères et surs, mes cousins et cousines
ainsi
que nos amis qui habitaient chez nous narriveraient pas à la résoudre
!
«
Cest dans le trèfle que jai trouvé son nom 

Lhyène
7
»
(Deg i
f
is i-yufi$
isem-is




Ifis.

Le lendemain, mon père men glissait quelques
-
unes unes à loreille pour
« les tenir au chaud
» jusquau jeu prochain. Je passais la journée «
à les
réciter
» afin de les apprendre par cur pour ne pas perdre mes moyens quand
je les énoncerai avec gaillardise à lensemble des jouteurs. Ma mère savait que
cela venait de mon père
; cétai
t souvent elle qui me mettait en difficulté :
devant le mutisme des autres joueurs, elle intervenait pour tirer le groupe de
lembarras en le dirigeant vers la solution par un ensemble dindices.

«
Elle accompagne aujourdhui, elle espère en demain bien quelle demeure
avec le passé

La vie »
(Tpeddu d wassa, tessaram azekka, $as tep$ima d
yive
l
i


Tudert).



7

Il suffit denlever un /f/ à
Iffis
« trèfle » pour obtenir
ifis
qui signifie « hyène »
9

Que dire de plus de ces séances de jeu
? Cétait des soirées féeriques dont le
bonheur était infini que je suis encore incapable de traduire par les mots. Ces
soirées autour des énigmes et des contes nous ont également permis daffronter
les moments tragiques de la guerre. Je sais maintenant pourquoi les Anciens
disaient «
Lénigme est une jarre de mots remplie de miel
»
(Tamsa
H
raqt p-
paxag_wawal yeççuôen p-pament).

bit
Jinvite les lecteurs à goûter à ce miel contenu dans cette grande jarre qui
semplissait de mots et de formules magiques autour du foyer à mesure que la
nuit tissait sa longue toile comme une araignée. Cest tout le propos des deux
é
nigmes suivantes que mon père mavaient révélées en 1970, alors que je faisais
mon service militaire
8

: « Laraignée créée par Dieu, son tissage na pas
darantèle 
La nuit »
(Ti$irdemt yejna Öebbi, aée
t
a-s mebla imelni

Iv).



« La couverture du Guergour
9

quon étale quand la lune apparaît 
La nuit »
(Taxe
l
alt Uggerggur tepwavlaq mi-d ye
f
e$ waggur


Iv).

Une autre énigme qui me semble sortir droit de la mythologie kabyle, car la
syntaxe (en prose) utilisée est insolite et inhabituelle : « Le Souverain suprême
aime tellement le sage quil lui a donné une couverture merveilleuse qui se lave
toute seule. Elle se range sans se plier et laisse fuser mille et une lumières que
tous les sages de la terre peuvent admirer à travers le monde

Le ciel entre le
jour et la nuit. »
(Akken tedda leêmala is yefka Uge
l
id Ameqqwran i
wmusnaw

; yerna-yas axe
l
al a
H
eûûam yessiriden iman-is. Ye
p
emyedr-
as ur yepnefv-as ;

yessgemmay di tifatin i pcihwan imusnawen di yal
tamurt di ddunnit


Igenni ger wass d yiv).

Il marrive souvent, non sans tristesse, dimaginer ce que mes parents 

comme bien dautres sages kabyles 
auraient produit comme chefs-
duvre si
une opportunité historique leur avait été donnée de disposer dune langue quils
pouvaient écrire. Je revois encore leurs visages illuminés quand je leur relisais
les récits, les poèmes et les énigmes quils mavaient transmis. Ils voyaient en
lécriture un instrument extraordinaire, magique 
une énigme dont ils
ignoraient la solution

qui donnait enfin à leurs paroles une dimension
universelle.



8
Mon père essayait ainsi de me « distraire » à travers de nombreux courriers où il était
souvent question de culture au sens large du terme. Dans sa dernière lettre, il me
disait : «
Ce matin, jai découvert un papillon que je nai jamais vu chez nous
auparavant. » Et il finissait la description du lépidoptère par une énigme qui le compare
à « Une fleur emportée par le vent »
(Ajeooig yeggwi wavu)
.
9
Le Guergour est une montagne kabyle qui regroupe un ensemble de confédérations où
se pratique un kabyle très ancien, proche du parler chaoui, que certains philologues
apparentent au libyque.
10

INTRODUCTION


« Une seule braise éclaire la maison


Lénigme
»
(Yiwet tirgit teççuô axxam




Tamsa
H
reqt)
.


Lénigme fait référence à un processus que lon peut qualifier d«
analogie ».
Le travail du sage consiste à donner un nom à ce qui demeure un mystère. Pour
expliquer les stratagèmes linguistiques et allégoriques utilisés dans lénigme, il
faut découvrir les nombreuses règles sur lesquelles sappuient ces artifices
linguistiques - parfois savants et emprunts de philosophie - et notamment les
règles qui lient le son au sens dans la langue (berbère) et les principes généraux
qui déterminent lorganisation et la fonction de ces règles ingénieuses qui
viennent dun temps à jamais révolu
; ou « de la nuit des temps »
(seg-gwasmi
i d-tejna ddunnit)
, selon la formule consacrée si chère aux anciens Kabyles.
Le jeu des énigmes obéit à des règles bien précises. Plusieurs proverbes lui
sont consacrés. Jen citerai trois pour clarifier ce divertissement qui avait une
import
ance capitale dans la cité kabyle. Un dicton, qui définit ce quest
lénigme, dit
: «
Lénigme est une allégorie
»
(Tamsa
H
reqt p-paweqda)
.


«
Dis lénigme pour ce quelle rappelle et non pas seulement pour ce quelle
dit »

(Ini tamsa
H
raqt af ayen i d-te
p
awi, maççi kan af ayen i d-teqqar)
.
Ce qui signifie quau
-delà du message intrinsèque fourni par la syntaxe et la
sémantique, le plus important de lénigme réside dans «

lintertextualité
» de
son message, dans le non-dit
: lallégorie et limage qui renvo
ient vers la
sagesse les repères existentiels du peuple kabyle.
Que lon parle «
du vieillard courbé à la belle démarche chaloupée qui égorge
une brebis à laide de son ongle

», et lon pense aussitôt à la charrue
traditionnelle kabyle
(lma
H
un)
. Le « siffleur qui taillade et sale le quartier de
viande avant de le laisser à la belle étoile
», nest autre que le laboureur qui a
lhabitude de parler à ses bêtes (il siffle) et qui laboure la terre (il la taillade)
avant de la semer (il la sale).

Un autre dicton fixe ou « garantit » le temps nécessaire imparti à chaque
énigme pour que celle-ci se passe dans les meilleures conditions possibles :
« Chaque énigme doit avoir son propre temps »
(Yal tamsa
H
raqt s nnuba-s)
.
On ne peut passer à une autre énigme sans avoir terminer le « champ
rhétorique
» de la précédente. Sinon, la règle exige linterruption du jeu jusquà
la soirée suivante. Une autre règle draconienne est le silence qui doit entourer
lénoncé de lénigme. Parler pendant que le maître de lénigme (le
sphinx)
révélait celle-
ci, cétait sexposer purement et simplement à quitter le jeu
!

11


Autrefois, le jeu se déroulait souvent sous lil attentif des Anciens. Une
vieille grand-mère surveillait le bon déroulement du jeu. Elle ouvrait celui-ci
par une énigme, une formule magique ou un poème souvent chanté.

Monte, monte ô mot !
Comme la boule de beurre dans la baratte
Monte jusquau ciel pour tenir compagnie aux étoiles

Ecoute les paroles des Anciens
Entend le vent qui te parle
Des sagesses dautrefoi
s
De ce que lui ont confié les Ancêtres
Tout ce quil apporte est manifeste

La racine suit toujours sa tige
Comme la sagesse, elle cache les tourments
Elle sème la paix dans la maison
Comme la lumière qui tue le malheur
10
!


Ali-d, ali-d ay awal !
Am twaract gudi
_
Ali a-pwansev itran
Sel i ymawlan af zikenni

Sel i wavu yessawal
Di lem
H
ani ad ak yini
Yeggwi-d s-aéar Imezwura
Ayen d-inna

dayen ye
l
an
Aéar ye
t
aba
H
tara
Tamusni tzerreb i tmara
Teggar lehna di lêaôa
P-pafat yen$an di twu$a !


Une fois le joueur désigné par le tirage au sort, il peut proposer son énigme. Il
doit faire précéder son discours de la formule douverture, qui a inspiré le titre
de cet ouvrage, à laide de laquelle il exige de lassistance un silence absolu
:
« Je jette un grain sur le toit, celui qui parlera mourra étouffé ! »
(Ïeggre$
a
H
eqqa af/ar ssqe
f
, win d-ineîqen ad yesselqef

!)



10
Formule chantée, notamment pendant les fêtes berbères comme
Yennayer
.
12

Cest dans un silence quasi
-
religieux que lassistance attend que le sphinx
révèle son énigme. On apprend ainsi à écouter lautre et à savour
er le mystère
contenu dans son message. Conscient de limportance que lui accorde
lassistance, ce dernier énonce celle
-
ci dune voix ferme et chantante mais
solennelle : « Plus elle augmente, plus elle diminue !


Devinez ce que cest
?
Devinez ce que ce
st ? » Plus exactement, « Devinez, quoi il est ? » Et
« Devinez, quoi elle est ?
» Quand la clé de lénigme est un mot féminin.
(Akken i tepzid i tneqqes !

D-acu-p

? D-acu-p ?)

Et il ajoute : « Celui qui la
devinera trouvera le bonheur
; quant à lautre
, il aura des coups sur la tête ! »
(Wi-p-id yufan ad yaf
l
hu ;

ma d wayev a-p ya$ s-aqerru !)

Il sagit bien
heureusement de coups symboliques !

Chaque énigme non résolue par ladversaire octroie un point
(aqnuz)
à son
auteur. Une fois énoncée, plusieurs minutes sont accordées aux jouteurs du
groupe adverse pour réfléchir sur la solution éventuelle à proposer. Ces derniers
échangent à haute voix autour des éléments et des pistes possibles pour ouvrir la
porte du « labyrinthe
» quest lénigme. Une fois que le groupe sest entendu sur
«
une clé possible pour ouvrir la porte de lénigme
»
(tasarup n temsa
H
raqt)
,
il désigne celui ou celle qui va lexposer. Ldipe
(
Amsaru)

dira alors : « Il
était une fois
: cest «
la vie » !
(Amacahu

: p-pudert

!)

Les grands-mères kabyles, qui aiment beaucoup ce jeu, disent à leurs petits
enfants que le jeu des énigmes rend joyeux le Génie Gardien de la maison. Afin
de jouir pleinement du jeu qui enflamme les soirées des familles kabyles, ce
dernier se tiendrait au mi
lieu de la poutre faîtière dès quil entend la formule
magique introductive du jeu des énigmes : « Je jette un grain sur le toit ! »
(Ïeggre$ a
H
eqqa af (ar) ssqe
f
!)

Comme sans doute toutes les mères kabyles, la mienne, qui ressent une joie
immense quand elle nous entend jouer aux énigmes, nous encourage en disant :
« Le génie gardien de la maison vous entend : il est heureux ! »
(A
H
essas
g_wexxam ise
l
-awen-d

: yefôeê !)

Je finis par comprendre quelle veut tout
simplement dire : « Je suis heureuse de vous savoir heureux ! »

Ma mère parle aussi du côté intellectuel et logique quelle a perçu dans ce jeu
:
«
Lénigme est très importante car elle ouvre le cerveau de lenfant.
» En effet,
elle lui permet de sexprimer en plaisantant et en jouant même lorsqu
e les
choses évoquées peuvent être pénibles pour lui. Toutes les mères kabyles
consolent leurs enfants en leur disant un conte, une énigme ou un poème
souvent chanté.
Au temps où les mots et les choses parlaient, un sage rencontra une énigme.
Cette dernière lui dit : «
Père le sage, jai un grand reproche à te faire
: depuis
que tu mas créée, je narrive plus à dormir
; tous les soirs, je suis prise au
13

jeu ! » Le sage lui répondit : « Ma chère enfant, tu me rassures ! Un monde sans
énigmes est un monde qui manque de saveur
! Je préfère tavoir en tête pour
savourer les soirées, même si toi aussi tu es créée du labour de mes insomnies.
Sans toi, je me sentirais inutile
; car cest dans lénigme que réside le charme du
monde et de la vie. Cest aussi grâce à

toi que jentends les rires des enfants
voler vers la poutre faîtière et que soudain la nuit me révèle tous ses mystères. »
Cest sans doute cet échange entre le sage et lénigme qui a inspiré aux
Anciens la suivante : « Bâtie sur le mystère ; elle se cache dans les mots ; la
discussion la révèle au grand jour


Lénigme.
»
(Tebna f-esser

; degwawal

te
f
er;

ameslay yesban- i-p-id



Tamsa
H
reqt)
.

Mon père racontait aussi léchange étrange de lénigme et du buf. Autrefois,
létable de la maison trad
itionnelle kabyle donnait sur le « salon »
(tasga)
: la
grande pièce où les membres de la grande famille se rassemblaient tous les soirs
autour du feu. De ce fait, les bêtes écoutaient les humains.
Lénigme demanda au buf
: «
Buf, toi qui connais si bie
n notre terre pour
lavoir labourée tant de fois, pourquoi les autochtones maiment
-ils autant ? »
Le Buf lui répondit
: «
Moi je laboure la terre, toi tu laboures lesprit. Sans
esprit, que deviendrait la terre ? Elle serait comme un désert où le rêve de
lenfant finirait par se dessécher
! »
(Tenna-yas temsa
H
raqt i wezger :

« Ay
azger, keççi i-gessnen akal i-
mi acêal tkerrzev degs, pxil mur yi
-d
tenniv acu$er i-yi êemmlen ap-tmurt

? » Yenna-yas wezger i
temsa
H
raqt :

« Nekki kerrze$ akal, kemmini tkerzev a
l
a$. Mebla a
l
a$,
amek ara tevru d wakal ? Ad yu$al am uneéruf, tirga n weqcic a-
peqqar

!

»)


Lénigme permet donc aux jouteurs de revivre à travers des mots simples ou
complexes, rimés ou pas, une question ou un fait qui interprète et formalise leur
imagination. Grâce à lénigme, on peut saisir un instant la pensée. Il est certain
que les créations dun soir découlent des expériences de la vie ou tout
simplement de celles de la journée qui vient de sécouler. En mapprenant
lénigme que je donne en guise dincipit en introduction, mon père me disait
aussi : «
Un homme qui dépasse la quarantaine doit gagner en sagesse ce quil
perd en vigueur. Ce nest quainsi quil peut continuer de vivre de façon sereine
en attendant de partir définitivement sur la route de la grande énigme. » Et de
me dire alors une autre énigme qui symbolise « ce grand voyage sans retour »,
cette énigme quest la mort
: « Il est un chemin, celui qui le prend ne revient
jamais

La mort »
(Ye
l
a yiwen webrid, win i-t yeggwin ur d-ye
p
u$al



Lmut).

14

Je ne sais pas pourquoi, mais en lentendant parler ainsi, mes yeux sétaient
emplis de larmes. Lespace dun instant, je compris que lidée même de sa mort
métait insupportable et me blessait au plus profond de moi
-même. Alors que je
mattendais à ce quil me gronde en me reprenant avec une phrase du
genre « père kabyle fouettard » : « Ne pleure pas comme une fillette ! » Il me
sourit doucement avant dinterpréter encore tout simplement cette situation par
une autre énigme qui fait allusion aux yeux tristes perlés de larmes :
« Jai
trouvé deux sources dans la montagne, elles sont pleines de braises entourées de
mystères

Les yeux »
(Ufi$ snat ta
H
winin deg wedrar ççurent p-pirgin i-wi
zin lesrar



A
l
en).

Cétait cette façon d
e nous éduquer qui faisait de mon
père un homme à part
; un homme de lancien temps dune modernité
surprenante bien que très attaché au passé des Kabyles.



Cette vision du passé vissé au présent et au futur est ancrée dans la pensée
kabyle des Anciens.
Elle existe donc aussi dans les énigmes, comme jai fourni
un exemple en avant-
propos. En voici une autre moins explicite. Cest une
énigme qui me vient de mon père qui dit la tenir de son ami Mohand Qasi, un
sage de mon village décédé en 1985 : «
Il nest
plus là, mais il est là ; tout ce
qui est et sera le deviendra

Le passé »
(Ur ye
l
i da, xas ma ye
l
a

; ayen
ye
l
an ara yilin ad yu$al d ne
p
a


Izri).

Ce sont donc toutes ces situations et tous ces paradigmes qui président à la
création des énigmes qui ont sans doute amené les Anciens à lui attribuer
autant de noms. Cest dire toute limportance quelle revêt à leurs yeux.


Au cours dun entretien sur la culture kabyle, mon père disait
: « Quand je
travaillais nos champs dans la vallée de la Soummam,
jarrivais parfois fort tard
dans notre village (dans la montagne). Au fur et à mesure que javançais vers
chez nous et jarpentais nos ruelles, ce qui surprenait, cétait le silence «
qui
séchappait

» de certaines maisons, alors que dautres habitations
étaient
« remplies
» par des éclats de rires et des éclats de voix. Il ma fallu un certain
temps pour découvrir que le silence était suscité par les récits comme les contes
et les mythes et que les éclats de voix et les rires étaient déclenchés par les
joutes oratoires et les énigmes. Jai fini par comprendre que le peuple kabyle
est, à bien des égards, un peuple fort singulier qui étonnera toujours le
monde
sil continue, grâce à sa langue, de chercher la lumière dès que la nuit
tisse sa toile. Cette situation

cette nuit particulière au village kabyle


mavait

notamment permis de créer lénigme suivante dont seul mon oncle Akli, fin
jouteur et conteur, avait fini par deviner la solution : « Quand chacun cherche la
lumière ; ici, elle impose le silence ; là, elle veut des éclats de voix

La nuit

15

littéraire »
(Mi ye
l
a yal yiwen yepnadi tafat ;

dagi, tepêe
p
im tasusmi

; d-


ihin p-puééfa n tdukli

Iv n tisula).


Cest grâce à cette énigme que jai appris le mot par lequel les anciens
Kabyles désignaient leur littérature orale,
t
isula
. Jusque-là, je pensais que notre
langue navait pas de mot pour désigner cette réalité linguistique et culturelle
qui animait de façon si extraordinaire les cités-républiques kabyles. Citant le
sage, mon père disait : « J
e nai pas fini dapprendre
! » Comme dit encore cette
énigme de mon vieux professeur de père :

« La corde sur laquelle est construite la vie, elle est infinie ; tu peux tirer
dessus sans jamais arriver à lautre bout 
La connaissance »
(Tamrart f-i
tebna tudert ur tesâi ixf
; akken teb$uv tjebvev degs, ur te
p
awvev ar
yixf nniven



Tussna).























16

Du nom des énigmes

Une vingtaine de termes sert à désigner les différents jeux que regroupe ce
genre littéraire. Je les donnerai dans lordre de leur fréquence. Cette liste nest
pas exhaustive. Il se peut quil y ait dautres noms pour désigner les énigmes en
pays kabyle. Je rappelle à toutes fins utiles quune confédération kabyle vivait
et agissait en véritable « nation » indépendante des autres. Ce qui explique
pourquoi une province (« La province de Bougie » ou
Tamarin
) comme la
Kabylie peut étonner par la richesse et la diversité de ses productions
culturelles. Il ne semble pas quil y ait dautres exemples à travers le monde 

sauf peut-être à travers le vaste territoire chinois
11



où lon peut découvrir une
telle aisance du verbe et une telle prospérité au niveau de la littérature orale où
laisance créative brille avec éclat de sa surabondance. En effet, il ne semble pas
y avoir dautres endroits où lon pouvait aisément saffranchir dune dette au
moyen dun poème ou dun beau dit.

1


Tamsa
H
reqt (timsa
H
raq, timsa
H
raqin, times
H
erqin
12
)


: « Celle qui
égare », du verbe
e
H
req

:
«

ségarer
», « échapper (s) », « se tromper de chemin,
de personne ou de propos », « ne pas deviner », « disparaître », « cacher (se) »,
« ne plus se rappeler ».



2


Taqnuét/aqnuz (tiqwnaz, iqwnaé)

est à lorigine un jeu de dames dans
lequel deux joueurs déplacent 24 pièces (12*2) sur une dalle de pierre carrée,
divisée en 144 cases
(tiddas/ddamma)
; du v.
qwenneé
: « jouer aux
dames », « gagner la partie », «
mettre dans lembarras
».
Qqunneé

« donner sa langue au chat » (au jeu des énigmes).
Squnneé
« « faire donner sa langue au chat ». Ce sont des formules qui
permettent au sphinx dobtenir des «

points dénigmes
»
(iqwnaé)
.

Aqnué

cest le point, cest une partie gagnée
: une énigme résolue. A ne pas
confondre avec
aqennué
,
terme qui signifie « embarras », « gêne »,
« complication », « boule dans la gorge », « angoisse » : «
il ma laissé dans
lembarras
»
(yeooa-yi-d aqennuz)
. Ce mot signifie aussi « grumeaux »,
« bosse », « grosse bouchée », « boule », « boulette ».
3


Tamsefrup (timsefra)
: « celle qui explique » du v.
efru

« expliquer »,
« expliciter », « résoudre », « terminer », « trier », « séparer les belligérants »,
« ramener la paix »
(asras n tifrat)
.



11
Gao Xingjian,
La montagne de lâme
, traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait,
éditions de laube, 1995 et 2000.

12
Le pluriel des noms des énigmes est entre parenthèses.
17

4


Asefru (isefra)

désigne également et surtout le poème ou une composition
rimée chargée dun ésotérisme à lattention des esprits sagaces, co
mme dans les
izlan
et
timsal.
Ssefru

« poétiser »
, «
expliciter », « élucider », « dénouer ».
5


Tamesbbibbit (timesbibbay)
qui est aussi à lorigine dun tout autre jeu
:
les joueurs (jeunes des deux sexes) font cercle accroupis. Ici, le sphinx sappelle

« le hibou »
(bururu)

ou, comme dans le jeu de
timsal
,
« le cavalier »

(amnay)
. Chacun des joueurs choisit un nom danimal. Le jeu consiste à
transformer sa voix de façon à ce que le « hibou », qui a les yeux bandés, ne la
reconnaisse pas. Si ce dernier venait à reconnaître la voix de «
lanimal
» qui
vient de parler, celui-ci le remplace en portant à son tour le bandeau du
« hibou », non sans avoir auparavant porté « le hibou » sur le dos
(ibbibbi)

en
faisant le tour du cercle des joueurs en courant.
Timesbbibbit

est aujourdhui
un simple jeu denfants qui consiste à se porter sur le dos
(timbbibbit).


Une variante consiste à bander les yeux de tous les joueurs et cest le meneur
du jeu « le cavalier »
(amnay)
qui désigne tour à tour un joueur, que les autres
ne voient pas, pour prononcer des noms de personnes, de lieux, de plantes ou
des noms danimaux. La «
pénalité » consiste toujours en le port sur le dos.
Dans le jeu des énigmes comme dans dautres, on retrouve le verbe
bibb
dans
plusieurs formules : « Je te charge ! »
(A-k sbibbe$ ! )
, ou « Porte-moi »
(Bibb-
iyi)
, dit le sphinx aux joueurs qui « donnent leur langue au chat » en répondant :
« Charge-moi jusqu'à Bougie, jusqu'à la tribu des Igawawen »
(Sbibb-iyi ar
Bgayet, ar Igawawen)
; ou bien : « J
e te porterai jusqu'à Bougie, jusquà la
tribu kabyle la plus lointaine »
(A-k bibbe$ ar Bgayet, ar l
H
eôc yessawen).

Cela permettait au sphinx de demander aux grands-mères, qui surveillaient le
déroulement du jeu, quelle était la confédération kabyle la plus lointaine dans la
montagne. Et sensuivait alors un «
cours magistral » sur les tribus kabyles ou
un autre sujet.
6


Tam
H
ayt (tim
H
ayin)

est lhistoire plaisante, lanecdote à sens amusant ou
moral ; une parabole, un proverbe ou une mésaventure : «
Lhi
stoire du chacal
et du raisin »
(Tam
H
ayt g_uccen p-péurin)

: le chacal voyant quil ne pouvait
atteindre les raisins, dit « Ils sont trop acides !
» Ce que daucuns classent dans
la fable
(tasta na$ tarkwelt)
.
Lem
â
ani

signifie les sagesses.

7


Tadyant/Taqsiî (tidyanin/tiqsivin)
est le récit hagiographique (ou la
mésaventure) qui peut être chanté, la belle histoire plus ou moins longue,
lanecdote amusante, le court récit. Le dicton en parle comme dune
morale : « Il y a de la mesure

de la valeur

dans
lanecdote
»
(I
l
a lqis di
teqsiî).
«

La mésaventure qui mest arrivée
: je suis comme la vieille mordue
par le chien ! »

(Tadyant i-gevran yid-i am tem$art yeçça weydi

!)

18

8


Tamacahup (timucuha)

désigne avant tout le conte, lhistoire merveilleuse
qui,
par extension, sapplique aussi à lénigme. Le masculin
(amacahu)
désigne
aussi, chez les Anciens, le mythe
(izri)
.

« Ô mythe/conte ! »

(A-macahu

!)

est
la formule qui vient « de la nuit des temps
» et qui annonce le début dun conte,
dun mythe ou dune
énigme. La racine linguistique
(chw)
, signifie « désir »,
« plaisir » et « bonheur ». Conter et entendre le conte était un art de vivre. Ma
mère lexpliquait en disant
: «
Cest comme le plaisir dune première figue dans
la bouche »
(Am ccihwa n tbexsist
tamenzut degmi)
.
9


Tamacahup usefru (timucuha usefru)
ou
asefru n tmacahup (isefra n
tmacahup)

sont les structures sous-jacentes qui forment la combinaison, la
formule, des points 4 et 8 ci-dessus. Ces formules, difficiles à traduire,
signifient littéralement « conte de poème » (conte rimé), et « poème de conte »
(poème conté).
10


Tamkersup (timkersa)
« celle qui est nouée », du v.
ekres
« faire le
nud
», « compliquer les choses » : «
La situation mest difficile
»
(Tekres
fe
l
-i teswi
H
)


;
« Il a ridé son front : il boude »
(Ikres tawenza )
, « Mon sang
sest noué

: jai les varices
»
(kersen idammen-iw)

.

Lénigme est considérée
ici comme un nud
(tiyersi)

quil faut défaire pour trouver la ou les solutions,
« les clés »
(tisura)
.
11


Tamsa
H
weqt (timsa
H
wwiqin)
« celle qui gêne », du v.
e
H
wweq

« gêner », « embarrasser », « troubler ».
I
H
ewwiq
(fém.
ti
H
ewwiqt
)
« gêne »,
« embarras ». Une autre façon de donner sa langue au chat est utilisée à partir de
ce nom qui renvoie au cri doiseau
«
aîîq
». On
demande au joueur, qui na pas
su trouver, dimiter le cri doiseau pour signifier la perte du point
: « Dis
aîîq
13
,
puisque tu es dans lembarras
! »
(Ini-d
HH
iq i-
mi te
l
iv degw
H
ewwiq

!)
En
kabyle, la phrase est rimée, comme presque toujours. Le dicton dit : « Le poème
est un sourire sur les visages »
(Asefru d-azmumeg $ef-fudmawen)
.

12


Tameckalt (timeckalin)
« celle qui entrave » du v.
cekkel
« entraver de
liens
». Nous retrouvons ici la même idée quaux niveaux 10 et 11.

13


Tamce
l
akt (timce
l
akin)
«
celle quil faut deviner
», du v.
ce
l
ek
« deviner », « évaluer », « imaginer ».

Ace
l
ek
ou
baclek

est un jeu qui
consiste à deviner si le nombre dobjets quun joueur a caché dans sa main est
pair ou impair. Autrefois, il sagissait de baies de genévri
er, remplacées
aujourdhui par les billes. Ldipe dit au sphinx, en lui tendant la main fermée
:
Ce
l
ek

!

« Devine ! ». Le sphinx scrute celle-ci, la renverse, la caresse, etc.
avant de dire si le nombre ainsi caché est pair
(d amyagwi)
ou impair
(d
aferdi, d lferd)
. Sil a deviné, le contenu lui revient.



13

Cette onomatopée qui représente le cri de loiseau signifie aussi «
coqueluche ».
19

14


Taméalt/Taweqda (timéal/tiweqdiyin)
parabole, métaphore, histoire
de logique.
Imeéli
« intelligent », « logique », « différent » « penseur », autant
dadjectifs qui se greffent à lénigme. Ce qui e
xplique pourquoi les bons
jouteurs étaient si recherchés dans les soirées dantan. Ce terme sapplique
surtout aux histoires de logiques
14
telles « Le chacal, la chèvre et la botte de
foin »
(Uccen, ta$aî p-pmuqint t_tuga)
, « Avec du beurre et du miel »
(S
wudi p-pament)
, « Le miroir, la jument et la main guérisseuse »
(Lemri,
tagmart d-ufus ime
j
i)
; « Les deux frères »
(Ssin wayetmaten)
, «
Lhomme
qui cherchait un ami »
(Argaz ipnadin amdakel)
.
15


Tanegramt/Anegram (tinegramin/inegramen)
est plus exactement un
logogriphe. Un jeu qui consiste à reconstituer un mot dont lordre des phonèmes
a été brouillé. Ce jeu sest inspiré de largot kabyle

(tahutéit)
qui existe depuis
fort longtemps ; il était utilisé par les bandits, les baladins, les bergers et les
commerçants. Exemple : « Nous onla à la virière » pour « Nous allons à la
rivière »
(A-nêuô ar sawif

= A-nôuê ar wasif )
.
16




Tiniri (tiniriwin/tiniriyin)
autre nom donné par les Anciens de ma
confédération. Mon père a expliqué la forme première de
tiniri
. En réalité, cest
un jeu ancien, qui sadressait aussi bien aux enfants quaux adultes, qui était
construit sur la question suivante « Où allons-nous ? »
(Andara nerr

?)

Exemple de
tiniri
pour enfant : « Nous sommes au bord du gouffre, où allons-
nous ?
» Ce jeu permettait aussi de véritables leçons déducation civique.

17


Tamsisit (timsisa)

est un autre nom dénigme qui signifie «

Celle quil
faut ». Fait-elle allusion à la confédération kabyle des
Imsisen
de la région
Akbou (vallée de la Soummam) ?
Cest fort possible, même si ce terme était
surtout utilisé dans le Guergour, dans les
archs
kabyles du Constantinois qui
parlent un berbère ancien proche, selon les spécialistes, de la langue libyenne,
du « libyque ».
18


Tametwalt/tawala (timetwula/tiwula)
,
du verbe

twel

« être adroit,
doué, intelligent ». On peut traduire ce mot
15
par «
celle qui fait que lon
devienne doué, adroit ».
Tawala,
qui renvoie au même verbe
twel
,
mais avec le
sens de « bricoler adroitement
». On dit alors dun bon bricoleur
qui est adroit,
« Il sait y faire »
(Itwel)
.


19


Tamsekfelt (timsekfal),
du verbe
sekfel
« découvrir », « faire remonter
quelque chose de caché ».
20


Tamekcaft (timekcafin),
du verbe
ekcef
« découvrir », « enlever le voile
sur quelque chose », « découvrir quelque chose par une forte curiosité ».


14
Trop nombreuses pour toutes les donner ici, je leur consacrerai un ouvrage à part.
15
Qui signifie aussi « phillyréa », un arbuste dont le fruit est une petite drupe
glob
uleuse dun noir bleuâtre à maturité.

20

De la création des énigmes

Jadis joute oratoire au sens noble du terme, aujourdhui simple passe
-temps
familial supplanté par la télévision, le jeu des énigmes continue dobéir à
certaines règles que certains
enfants, que jai interrogés de 1981 à 1991, ont pu
« réciter » sans peine. Ces derniers saisissaient aussi cette occasion pour se
plaindre de leurs mères et de leurs grands-mères qui ne sont plus intéressées par
les énigmes et qui ne racontent plus de contes. « Elles sont subjuguées par la
télévision
! » Se plaignent certains dentre eux.

Il serait judicieux que ces jeux, abandonnés par la famille, soient repris par
lécole. Cest peut
-
être là quils renaîtront et quils connaîtront un regain pour
entrer
dans le troisième millénaire. Et à lheure où les Activités cognitives
comme le Raisonnement Logique (A.R.L.) ou, pour ceux qui sont plus en
difficulté, le «
Programme dEnrichissement Instrumental (P.E.I.)
» foisonnent
et sont à la mode dans les écoles occidentales, il est bon que les enseignants de
tamazight

semparent de ces constructions raisonnées pour sen servir comme
outils pédagogiques à différents niveaux. Les conventions et les règles de ce jeu
peuvent être adaptées, renforcées et actualisées. Il est peut-être même
souhaitable que dautres soient créées en liaison avec les exigences de
lenvironnement et le contexte actuels, en générant dautres ambiances scolaires
à travers le calcul et les mathématiques modernes.

On commence le jeu des énigmes en tirant à la courte paille
(ajbad n tes$art)
.
Celui ou celle qui doit commencer à exposer son énigme réclame le silence par
la formule (citée plus haut) qui en dit long sur lattention que requiert ce jeu.

« Je jette un grain sur le toit, celui qui parlera agonisera ! »
(¨Tegôe$ a
H
eqqa ar
essqef, win i d-ineîqen ad yesselqef

!)

Cest dans un silence religieux que lassistance attend. Le silence peut durer
parfois plusieurs minutes, mais il sera respecté. Il faut préciser quautrefois, les
gens étaient habitués au silence. Un dicton dit : « Le silence fait partie de la
parole »
(Tasusmi tedda deg-gwawal)
.
Ce nest quune fois que le silence total est obtenu que lénigme tombe
(a d-
te$li temsa
H
raqt di tsusmi)
. «
Elle va sortir des jarres dhuile, de beurre
et de
miel »
(A d-te
f
e$ si txuba n zzit, d wudi p-pament),
disait-on encore. De la
jarre dhuile sortira le verbe et le rythme. De la jarre de beurre sortira
lassonance
; et de celle de miel, on attend la rime. « Car la rime est au centre du
monde »
(Tamrest di tlemmast n ddunnit i tres)
, dit encore le dicton. Cest
grâce à la rime quune grande partie de la littérature orale kabyle a été sauvée de
loubli.

21

Le sphinx répète intérieurement sa phrase, ses rimes. Imperturbables ou
souriants, les autres attendent. Ils sont patients
; lattente ne peut excéder cinq
minutes. On aura tout le temps de penser à « la clé
de lénigme
»
(tasarup
î_îemsa
H
reqt)
. Ce qui importe, ce sont dabord les mots qui la forment,
lanecdote quelle rappelle et le sens caché qui va
ravir tout le monde, un peu
comme « ce coffre fermé au-dessus du marché » qui fait allusion au ciel dont les
étoiles sont cachées en plein jour par le soleil ou la soupente de la maison
kabyle qui sert de remise et qui devient sous la forme allégorique « une mule
qui refuse davancer dès quon la charge
».
Lassistance utilise le temps du silence pour entrer dans la peau du sphinx, en
vertu de cette empathie réciproque dont jai parlé plus haut. Mais les joueurs
usent aussi de ce temps pour préparer la rip
oste, lénigme que ldipe
- celui
qui se sera retrouvé « dans celle qui égare » - proposera à son tour son énigme
à lassistance générale. Je dis «
générale », car il arrive que les adultes et les
Anciens interviennent quand les joueurs sont face à un sphinx dont « la langue
ne dit pas ce quelle prononce
»
(Mi ye
l
a wemnay yes
H
a iles ur d-neqqqar
ayen id yessefray)
. Il faut se préparer, réfléchir, riposter et si possible
étonner : tirer le son approbateur qui vient du fond de la gorge « Ah celle-là,
oui ! »
(Ah tagi-ni, p-pidep

!)

Le sphinx commence par annoncer la formule qui sert dintroduction
à
lénigme
: « Que mon énigme soit belle, que Dieu la fasse comme une longue
tresse et quelle brille comme un tison
! »
(A-macahu ap-pelhu a-p yessufe$
Öebbi annect usaru ap-perreqreq am usafu!

)

A Ighbane
(I$ban)
16
,
la première formule est sensiblement différente : « Je
jette un grain dans le puits, celui qui dit mot, mourra en suffoquant, celui qui
observe le silence aura un pigeon comme cadeau »
(Tegre$ a
H
eqqa $el-lbir,
win d-inetqen a-t ine$ uku
f
ir win yessusmen asefk-is d-itbir).

A Tizi

(Awzellaguen) existe une autre formule fort différente
: « Jai mis un
grain sur lair de dépiquage, celui qui garde le silence pourra jouer
; celui qui
parle, nous nous jouerons de lui
17
»
(Gre$ a
H
eqqa ar wennar, wur d
-nentiq
ar-d yurar, win d-inetqen a-t nurar).

Le silence obtenu, le sphinx dit son énigme en choisissant une formule de son
choix, par exemple : « Que mon énigme soit belle par la grâce de Dieu ! Elle
aur
a un écho, celui qui lentendra sen souviendra
»
(A-macahu !

Öebbi a-p
yesselhu ap-pes
H
u ahu, win is islan ad as yecfu).



16

Ighbane

est le village de l
arch

des Awzellaguen où sétait tenu le Congrès de la
Soummam, le 20 août 1956.
17
De la bouche de Nna Dehbiya Iboukas du village de Tizi (Awzellaguen).
22

Il expose clairement son énigme et la ferme par une formule finale déjà en
usage : «
Cest quoi
celle-
ci ? Cest quoi celle
-ci ? Celui qui la devine aura la
douceur, quant à lautre, il aura un coup sur la tête
! »
(D-acup

? D-acup

? Wip
yufan ad yaf
l
hu ma d wayev a-p ya$ s-aqerru !)

«
Le maître de lénigme
»
(Bab t_temsa
H
reqt)
peut également fermer
lénigme par une formule de son
propre répertoire
: « Cest quoi celui
-ci ?
Cest
quoi celui-ci
? Celui qui le devine aura la douceur, lautre me portera sur le dos
jusqu'à la montagne Akfadou »
(D-acu-t ? D-acu-t ? Wi-t yufan ad yaf
l
hu
ma d wayev a yibibb alama d
-Ake
f
adu)
.
Selon les règles instaurées au début du jeu, le sphinx
(amnay)

nest pas
toujours obligé dindiquer le genre (féminin ou masculin) de la clé dans la
formule finale. Ces règles peuvent amener ce dernier à préciser le thème de
lénigme et toutes les situations possibles et imaginaires sur lesquelles il sest
appuyé pour la construire. Il peut être amené, par exemple, à décrire lespèce
quelle soit animale, végétale ou minérale

; lenvironnement dont elle traite
:
intérieur ou extérieur, terrestre ou spatial. Ces règles peuvent ne jamais varier
dans une famille. Les participants

à qui elle est proposée

peuvent exiger des
éclaircissements que le sphinx sera tenu dapporter. Il arrive aussi que lénigme
soit invalidée, si le dénouement donné par le sphinx ne correspond pas à
lénoncé.

En attendant la réponse, le sphinx stimule ses « adversaires » en les taquinant
et en répétant avec un sourire malicieux plein de satisfaction : « Devinez ou
portez-moi sur le dos en donnant votre langue au chat ! »
(D-acu-t na$ bibbet

iyi tinim-d : aqnuz

!)

Selon des règles préétablies, le sphinx aura à proposer son énigme à un ou
plusieurs participants ou encore demblée à toute lassistance. Si le sphinx est
un enfant, son énigme sadresse dabord à ceux et celles de son âge. Cest

devant la difficulté que «
le maître de lénigme
»
(bab n temsa
ε
reqt)
élargit
triomphalement la fourchette dâge ou ladresse carrément à un autre groupe, si
le choix de jouer en groupe a déjà été établi. Il y a des jeunes qui entrent ainsi
dans la cour des grands. Un enfant peut ainsi se trouver « extrait » du monde
des « petits bergers » que sont ceux de son âge pour fréquenter assidûment les
sages de sa cité, vo e de sa tribu, dans le cadre dune formation politique
18
.
ir
Autrefois, les adultes et les sages jouaient également aux énigmes. Une
énigme non dénouée pouvait être ainsi un véritable « tourment »
(aqennué)
pour celui à qui elle sadressait
.
Selon mon père, les Anciens jouaient aussi à la


18
Jadis, les orphelins étaient pri
s en charge par la cité dans le cadre dun enseignement
purement politique. Ils portaient ainsi le titre de «
stagiaires de lAssemblée
»
(imunan
n Wegraw).

23

joute oratoire que sont les énigmes, mais dune façon beauc
oup plus âpre : celui
qui narrivait pas à trouver le dénouement passait des journées et des nuits
dangoisse
! Nous verrons plus loin le genre énigme-conte ou conte-énigme
auquel sadonnaient plus particulièrement les Anciens.

Pour nous encourager à jouer aux énigmes, ma mère disait : « Les étoiles dans
le ciel, cest comme les énigmes dans la maison
: elles sont là pour la lumière »
(Akken
l
an yitran deggenwan i
l
ant temsa
H
raq degwexxam
:

leqrar
nsen p-pafat).

Au gré des joueurs, même une devinette pour enfant
(tamsefrup)

pouvait être
transformée en une énigme fort complexe qui devenait alors un sujet
philosophique sadressant à tous les âges et occupant une bonne partie de la
soirée. Cette transformation avait un but bien précis : permettre aux plus jeunes
de jouer avec les plus grands. Exemple de devinette transformée :
-

« Pourquoi le fleuve gronde-t-il ? »
(Acu$eô yesmezhir wasif

?)


Les réponses, fort diverses, pouvaient être de différents niveaux.
-

Le fleuve gronde car il est fort
(Asif yesmezhir i-mi yeqwa) ;

-

Le fleuve gronde car il est en colère
(Asif yesmezhir i-mi yefqe
є
) ;

-

Le fleuve gronde car il pleut
(Asif yesmezhir i-mi d lgerra);

-

Le fleuve gronde car il est sorti de son lit
(Asif yesmezhir i-mi ye
f
e$ i
wesgwen)

;

-

Le fleuve gronde car
cest lautomne

(Asif yesmezhir i-mi d lexôif) ;

-

Le fleuve gronde car cest lhiver

(Asif yesmezhir i-mi ccetwa);

-

Le fleuve gronde car il est dangereux
(Asif yesmezhir i-mi yu
ε
є
er) ;

-

Le fleuve gronde car il peut temporter

(Asif yesmezhir i-mi izmer a-k
yawi).


Et lon comprend mieux alors la formule qui définit si bien lénigme
: « Une
seule braise remplit la maison »
(Yiwet tirgit teççuô axxam).

Cest donc cette mutabilité qui fait des énigmes kabyles un genre littéraire
majeur dont la modernité soff
re à toutes les explorations linguistiques et
culturelles. Elle offre un lien dialectique qui permet moult exploitations
didactiques et pédagogiques en milieu scolaire et extrascolaire.





24

De la structure et du style des énigmes

La contexture de ce jeu littéraire oral ne réside pas seulement dans un jeu à la
forme simple de questions/réponses. Il faut davantage retenir tous les aspects
culturels qui entourent la société berbère de Kabylie. Aussi, répondre à une
énigme ne ressemble parfois en rien à
la réponse que lon peut donner dans le
cadre dune simple devinette. Une énigme nest donc pas devinable en elle
-
même. De nombreux paramètres

linguistiques, historiques, philosophiques,
sociologiques et politiques

interviennent bien souvent dans le « cadre
situationnel
» qui préside à la création dune énigme. Par conséquent, la
connaissance avertie de la langue et de la culture kabyles est nécessaire pour
« entrer dans ce jeu
». Cette entrée nécessite un minimum dingrédients pour
pouvoir lire toutes les recettes que ce jeu offre et impose avant sa construction
ou plus exactement, comme disaient les Anciens, sa composition
(asnulfu)
.
Cette composition admet tous les stratagèmes linguistiques possibles qui lui
permettent dimposer une structure diversi
fiée et hétéroclite modulée non
seulement par le niveau des compétiteurs mais également et surtout par celui
des spectateurs qui simposent en véritables incitateurs et stimulateurs culturels.

Les niveaux, auxquels fait référence ce jeu littéraire, peuvent donc être
agencés et classés de différentes façons. Ces factures ou ces exécutions peuvent
donner à lobservateur extérieur le rang et le degré de sagesse et de
connaissance des compétiteurs.


Les énigmes dites simples, qui sapparentent aux simples devi
nettes
(timsefra)
, sont souvent « interrogatives ». La question et la réponse agissent,
selon lexpression de mon grand
-
père, comme des surs jumelles. Il en est ainsi
dans cette énigme qui évoque la chauve-
souris et dont lénoncé est constitué par
une simple phrase interrogative : «
Quel est loiseau qui allaite
? »
(Anwa
afôux yessu
î
uven

?)


Une autre construction aussi courante que «
linterrogative
» est dite
« oppositionnelle ». Dans ce cas, la question est formée de deux structures sous-
jacentes
qui sopposent par la présence des négations «
ne pas »
(ur
/
wara).
« Elle traverse le maquis sans faire de bruit

La lumière »
(T
H
edda g-
wmada$ ur teskerwec





Tafat)
; « Il marche sans avoir de jambes ; il
emporte sans avoir de bras

Le fleuve »
(Iteddu ur yes
H
i idaôôen, i
p
awi ur
yes
H
i i$a
l
en

Asif)






Lopposition peut aussi être marquée par la présence de certaines
prépositions comme « sans »
(mebla),
« hormis et sauf »
(ala)
, « rien », « mais
pas »
(wlac),
« ne pas »
(uli),
« sinon » et « autrement »
(ma-wlac)
.
«
Il vole sans avoir dailes
»

Le vent »
(I
p
afeg mebla afriwen


Abeêri) .

25

« Dans cette cité, il y a une agora mais pas de bruit ; il y a des morts mais pas
de tombeaux ; il y a des céréales mais pas de moulin

La fourmilière ».
(I$rem yiwen

: agraw ye
l
a lêess wlac ;

lmut te
l
a, timedlin wlac ;

nna
H
ma te
l
a, tassirt wlac




Tabulga).


Cet aspect linguistique peut aussi se manifester par une marque linguistique
plus subtile où sopposent «
les sujets acteurs » qui entrent dans la composition
de lénigme. «

Lun vit en pleine lumière

; lautre ne vit que dans le noir 
Le

jour et la nuit »
(Yiwen i
p
idir i tafat, wayev ip
H
ic kan di îlam



Ass d
yiv).

Un autre aspect (dual) de lénigme, que lon peut qualifier à la fois de

« descriptif » et de « comparatif
», sattache à décrire (parfois par comparaison)
de manière ethnographique les traditions, les coutumes et les habitudes
culturelles du peuple kabyle. Empruntant aux autres formes de la littérature
orale comme les dictons
, les contes, les mythes et la poésie, ce genre dénigmes
dévoile et met à nu tous les côtés obscurs des rapports sociaux, au sens général
du terme, de la société kabyle. Cet aspect sautorise un jeu très particulier avec
la dimension spatio-
temporelle. L
examen de cette « dimension ethnologique »
révèle que tous les éléments incorporés dans les énigmes appartiennent au
monde essentiel de lenvironnement
(tarwest)
. Le terme
tarwest

signifie à la
fois environnement physique et nature. Comme je lai déjà écri
t ailleurs
19
, pour
les anciens Kabyles, le monde est compris dans un cadre philosophique qui
considère la nature et lenvironnement comme science de linterdépendance
entre tous les êtres vivant sur la terre. Du plus petit insecte jusquau sommet
(occupé pa
r lhomme) de cette chaîne (naturelle et animale), chaque être vivant
concourt à la symbiose et à lharmonie de la vie sur terre.

Nous avons bien lu (imaginé) ci-dessus la fourmilière décrite comme une cité
des hommes. Ce chapitre décrit notamment tous les aspects des éléments de la
vie traditionnelle en Kabylie. « Père-grand courbé à la très belle démarche, sa
main est dans la mienne, son ongle dépèce la brebis

La charrue »
(Baba
am$ar akararaf, a win mi tecbeê tikli, afus-
iw degwfus ynu, icerr
-is
i
p
azu tixsi


Lma
H
un).


Il sagit de la charrue traditionnelle kabyle que
lénigme nous décrit à travers cette énigme «
classique » que je classe parmi les
plus connues mais aussi

grâce à sa richesse prosaïque

parmi les plus
remarquables. Par leur structure linguistique, ces classiques nous offrent une
plastique et une poétique surprenantes. Par de-là ces exemples
« oppositionnels », « non-oppositionnels », « descriptifs » et « comparatifs », le
genre littéraire quest lénigme kabyle peut revêtir une fo
rme dite « plus
noble
». Cette haute configuration est portée par lallégorie, limage ou la


19

Y. Allioui,
La sagesse des oiseaux

Timsifag
, LHarmattan, 2008.

26

métaphore. Cest dans cette forme essentielle que ce genre littéraire embrasse
tous les sujets et toutes les situations possibles inscrites et décrites par les
énigmes. Ce « style littéraire
», qui devait être à lorigine lapanage des initiés
et des sages, a été peu à peu mis à la disposition de tous grâce aux échanges
assidus et continuels entre les différentes générations.
Quand deux sages saffrontaient à coups dénigmes et dallégories, cétait
souvent en présence dun large public qui pouvait réunir les deux sexes et toutes
les générations. Mon grand-père Ahmed Ali Ou-Yidir des Ijaâd Ibouziden nous
avait raconté quelques rencontres auxquelles sadonnaient les s
ages de mon
village. Selon lui, ces rencontres étaient tout à fait courantes à travers tout le
territoire de la fédération kabyle
(Tamawya)
.
Ils auraient ainsi créé un type dénigme tout à fait spécifique, bâtie sur la
métaphore, quils auraient appelée «
suppositionnelle » : les sages admettaient
comme hypothèse de base un raisonnement comme vraissemblable sans en être
certain. Car la pensée kabyle dit que « La certitude blesse la pensée du sage »
(Ti
l
aw tessenîaf tamayna umusnaw)
. Aussi est-ce sur un supposé que le
sage expose son énigme à son interlocuteur. Pour un non initié, la confrontation
entre les deux sages napparaissait pas. Ces derniers échangeaient sur un ton
calme, impassible et serein. En agissant ainsi, les sages donnaient à lénigme
une p
rofondeur référentielle qui renvoie vers la source vigoureuse de lénigme.

Le dicton dit : « Il ne suffit pas de parler, il faut savoir de quoi parler »
(Awal
yezwar ayen f-i yessawal).

On comprend alors limportance de laspect dit
« téléologique » qui donne à comprendre la structure formelle et informelle de
lénigme grâce au «
supposé fonctionnel » qui permet sa construction théorique
et aléatoire puisquelle sapplique à différents champs voire à différents objets
ou situations de lenvironnement qui p
réside à sa création. Comme disait mon
père à une époque où sa phrase amphigourique (et torturé) ne signifiait rien pour
moi : «
Cest dans un sens pourvu de conscience que les sages contruisent la
notion de sagesse et de discernement »
(Iban degwamek yez
van s wasal i
bennun imusnawen tamusni p-pfeôzi).

Et lon comprend alors que lénigme kabyle nest pas une simple devinette
mais un énoncé structuré

qui dévoile la dimension complexe et savante de ce
genre littéraire bien spécifique à la Kabylie.

Le sage dit : « Il y a de la conscience dans le soleil qui se lève »
(Ye
l
a wasal
degwazal).

Et lautre sage de répondre
: « La lumière efface la nuit. Comme
disaient les Anciens : « Tu as beau durer ô nuit ! La lumière finira par
apparaître ! »
(Tafat tseffev di îlam

; i-mi ye
l
a lwakud anda îlam ur
izmir ad ye
f
er ddunni t. Akken qqaren Imezwura

: Ula-ma $ezzifev a
yid, ulaqrar a d-tbin tafat

!)

27

Et cela pouvait durer ainsi plusieurs heures. Transposons cet échange, qui dans
la réalité est beaucoup plus long, dans le langage commun. La Kabylie était
sous loccupation française. Les temps étaient durs au point que les sages
pensaient que leurs jours étaient semblables aux nuits. « La lumière qui devait
effacer la nuit nétait autre que le combat pour la libération de lAlgérie
».
Aux yeux des Anciens, comme mon père et mon grand-
père, lAlgérie
indépendante, qui a trahi bon nombre de ses promesses, deviendra

à travers
lénigme 
un oiseau aux ailes cassées que les vautours frappent de leur bec à
chaque fois qu
il essaie de se relever pour reprendre son vol.
« Un oiseau aux ailes cassées que les vautours frappent du bec


LAlgérie
»
2
(Afôux wi ôéen wafriwen ineqben igerfiwen



Lezdayer
0
).

Lun des amis de mon père, notre voisin Si Tahar At Mohand, comparait
lAlgérie à une vache. Il disait
: «
LAlgérie est une vache dont les mamelles
sont en lair, pourquoi

? Il ny a que ceux qui sont hauts placés qui peuvent
profiter de son beurre et de son lait !
» Nous voyons donc que lénigme peut
embrasser tous les sujets qui touchent à la société kabyle et algérienne, des plus
burlesques aux plus sérieux
! Aujourdhui, il est courant de rencontrer des
personnes âgées qui ne parlent de lAlgérie que par allégorie. «

Cest la mère
qui a trahi ses enfants »
(Tayemmap ixed
ε
en arraw-is),
me dit ce vieux de
mon village ; «
Cest la mère qui ne reconnaît pas ses enfants
»
(Tayemmap
inekkôen arraw-is)
, me dit encore un autre. Pour cette femme dont les
gendarmes ont assassiné le fils, lallégorie va encore plus loin
: «
LAlgéri
e est
la mère qui tue ses enfants »
(Tayemmap ineqqen arraw-is)
.

On constate que les énigmes tiennent leurs racines dans la pensée et la
réflexion que génèrent les événements de la vie quotidienne kabyle. Elles
salimentent de cette praxis, que le chantr
e de la culture berbère (Mouloud
Mammeri) avait appelée « la culture vécue
». Cest ce qui me permet de dire
quil suffit de peu pour que ce genre littéraire renaisse de ses cendres et
envahisse de nouveau les foyers. A lheure où lécole simpose à tous,
les
enfants kabyles auront-
là un outil cognitif déveil et de divertissement qui sort
de lordinaire et qui facilitera la maîtrise de leur langue maternelle, maîtrise qui
leur permettra de renouer avec la culture millénaire de leurs ancêtres, les
Imazighen. «
Quel est le peuple qui monte toujours à larrière de sa propre
jument ?

Le peuple berbère »
(Aniwa agdud irekkben ar de
f
ir xas
tagmart d-ayla-s ?


Agdud aqbayli amazi$)
.
Cette énigme ne fait que
reprendre le fameux dicton qui dit : « La jument est à mes ancêtres, mais je
monte toujours à larrière
»
(Tagmart m_baba d jeddi, rni$ errekban ar
de
f
ir).



20

LAlgérie
(
Lezdayer)

signifie pour les Anciens

«
Lantre du lion
»
(Lezda n yer).

28

Grammaire des sons et des rythmes

Lénigme fait référence à un processus évolutif que lon peut qualifier
d
« analogie » où les dissemblances et le
s similitudes sentrechoquent dans la
joie et la douceur des mots. Le dicton va plus loin : « Le bonheur des mots
permet une plus longue vie ! »

(Lehcaca g_wawal tessi$zif la
H
meô

!)

En tout temps et en tout lieu, le travail du sage consiste à donner un nom à ce
qui demeure un mystère. Ainsi pour expliquer tous les stratagèmes
linguistiques et allégoriques utilisés dans lénigme,
« il faudrait avoir maîtrisé
et assimilé toute la culture berbère. Mais cette proposition peut se retourner :
la lecture des énig
mes est dun apport irremplaçable pour bien pénétrer cette
culture
21
»
En pénétrant donc la culture berbère, on arrive à découvrir les
nombreuses règles sur lesquelles sappuient ces artifices linguistiques 
parfois
aussi savants quempreints de sagesse et
de philosophie

et notamment les
règles qui lient le son au sens dans la langue (berbère) et les principes généraux
qui déterminent lorganisation et la fonction de ces règles ingénieuses,
lesquelles pourtant viennent de la nuit des temps.
Tous les spécialistes de la littérature orale berbère

sur les traces du premier
dentre eux, le chantre de la culture
amazighe
,
feu Mouloud Mammeri


savent que la culture kabyle a toujours proclamé lidée de la primauté de loral
sur lécrit. Cest sans doute cet as
pect des langues auxquelles on a interdit
lécrit et lécole qui a permis le paradoxe suivant
: la préservation de la
littérature orale kabyle.
Bien quon lui refuse encore lécole en bien des points de lAfrique du Nord
berbère dont les Etats se proclament « arabes et islamistes » et uniquement
cela, la langue kabyle, tout comme la langue
amazighe
en général, a su garder
en elle les mêmes étapes logiques de la construction des phrases que lon peut
observer dans toutes les langues qui disposent dune écol
e car pourvue de
gourvernements qui les défendent et les promeuvent. Ce qui est évidemment
loin dêtre le cas pour la langue amazighe que lidéologie dominante sévertue
à faire disparaître dune manière aussi farouche que celle déployée naguère par
la France coloniale.
Le jeu des énigmes nous restitue donc ces étapes qui vont du
message à
construire
au
choix des mots
(lexique) qui fait appelle à la phonologie du mot
avant dentrer dans le paramètre du
choix des formes et des constructions
à
travers la
grammaire
qui exprime la phonologie de la phrase

accentuation et
intonation

pour aboutir, enfin, à
une phrase construite
et mûrement
réfléchie à travers laquelle le jouteur expose son énigme.


21
F. Bentolila,
Devinettes berbères
, Tome 1, CILF, Paris, 1986, p. 9.
29

Pour ce faire, il va de soi que les Anciens avaient mis en place également un
ensemble de stratégies linguistiques qui mène vers une grammaire des formes
et des constructions.
Les Anciens avaient conçu lénigme kabyle comme un message à construire
grâce au choix dun ensemble de mots appréhendés dans un contexte, voi
re un
monde dhabitudes implicites. Le choix des formes et des constructions
sappuie sur lempathie réciproque qui associe lensemble des jouteurs.
Chacun, de par sa connaissance du « moi socioculturel
» de lautre, peut ainsi
se mettre dans la peau de
l
interlocuteur-adversaire
pour enlever toutes les
ambiguïtés dont ce dernier va entourer son discours.
Le vécu socioculturel, la psychologie et lhistoire, dont les joueurs sont
imprégnés dune certaine façon 
avec des connaissances et des aptitudes
étagées


créent un système dexpectatives mutuelles entre le Sphinx
(Amnay)

et ldipe
(Amsaru)
.
Le procédé est érigé de telle façon que toute ambiguïté
et tout écart de sens, causés par une morphosyntaxe malaisée, un choix
judicieux de mots ou encore par la p
résence dun hapax, impliquent
immédiatement « une table de relecture
» de la matrice dinterprétation
implicite admise des jouteurs. Ceci se fait grâce à des règles séculaires (léguées
par les anciennes générations) qui permettent de rétablir la compréhension et le
déchiffrage des messages qui conduisent à la solution de lénigme.

Cest donc la connaissance totale de leur champ sémantique qui permet den
comprendre le sens caché et den trouver la clé. La compréhension de
lénigme, dont le sens est caché d
ans un dicton ou dans une autre forme de
littérature orale (mythes, contes, fables et sagesses) exige que le jouteur soit
familiarisé avec lenvironnement socioculturel kabyle. On est donc dans un
monde de significations où les meilleurs joueurs associent les énigmes à tous
les autres genres littéraires, afin de mieux maîtriser celles-
ci et ce quelles quen
soient lellipse et la morphosyntaxe. En vertu des règles tacites de décodage,
dont usent les interlocuteurs, que ce soit dans le jeu des énigmes ou dans
dautres joutes oratoires, les écarts de syntaxe ou de vocabulaire sont des
entorses normales attendues et tacitement prévues. Ce sont les mêmes règles
discursives que chaque joueur essaie dutiliser en les ramenant à son profit. Les
transformations et les stratagèmes linguistiques sont fort nombreux. Il me
semble important de revenir sur quelques uns de ces aspects qui se présentent
sous différentes formes et qui relèvent de processus complexes décrits par la
linguistique.

30

1

Les réductions principales linguistiques

(Tizeqmiwin na$ asenqes
degwawal)

: laphérèse, la syncope et lapocope
22
.
1.1


Laphérèse
(time$li/time$la)

consiste dans la chute dun ou de
plusieurs phonèmes au début du mot.
1.2


La syncope est la chute dun ou plusieurs phonèmes à lintérieur du mot,
ce que les Anciens appellent judicieusement « le croqué »
(ahjam).

1.3


Lapocope
(ase$li)

est la chute dun ou plusieurs phonèmes à la fin du
mot.
2


Les formes dallongements

comme la prothèse, lépenthèse et lépithèse
(tijubdiwin na$ ajbad g_wal)
wa.

2.1


La prothèse consiste en lajout dun ou plusieurs phonèmes au début du
mot. Ce stratagème fait appel au procédé linguistique appelé la préfixation
(
l
qem n wadda)
.
2.2


Lépenthèse est lintégration dun ou plusieurs phonèmes à lintérieur
dun mot
(asekcem degwawal na$ tamdixla)
.

2.3


Lépithèse consiste en lajout dun ou plusieurs phonèmes à la fin dun
mot
(
l
qem imve
f
eô)
. Dans la vallée de la Soummam, on la rencontre pour
faciliter quelquefois la prononciation de certains verbes
23

(kecmet =
kecme(w)t

; eddut = eddu(w)t).
Ce procédé est également utilsé dans les
emprunts aux langues étrangères, dans les xénismes. En prenant connaissance
de la mythologie grecque, je découvrais lénigme que le fameux sphinx grec
avait posée
à ldipe hellénique
: « Le matin, il marche sur quatre
; laprès
-
midi, il marche sur deux ; le soir, il marche sur trois


Lhomme
»
(Essbeê,
iteddu f-ôebâa;

tameddit, iteddu f-ssin

; laâca, iteddu f-tlata


Amdan).

Cette énigme, pour enfant, est classée par mon père parmi les « plus simples »
(tushilin)
et les « classiques »
(timelsas)
ou encore « les basiques »
(timbuvin).
Beaucoup dautres adaptations morphosyntaxiques existent dans
les énigmes. Ainsi, on rencontre notamment tous les phénomènes d
assimilation
(deux phonèmes qui génèrent une entorse linguistique à travers un troisième),
dagglutination (fusion de deux éléments linguistiques en un seul, de préfixation
(provocation de prothèse), dinfixation (épenthèse) et enfin de suffixation
(épithèse). Les adaptations lexico-sémantiques se caractèrisent par de nombreux
lexèmes qui changent de formes et de sens.
Le vocabulaire et la forme langagière utilisés sont de différents niveaux.
Comme on sen doute 
et les exemples fournis sont là pour nous tenir éveillés

il existe évidemment une certaine différence de niveau entre une rencontre où


22
Ces stratagèmes ne doivent pas être confondus avec «
lusure phonétique
».
23

Ce que daucuns appellent «
parler de Petite Kabylie » !
31

sopposent des jouteurs «
ordinaires » et une réunion « au sommet » où se
mesuraient les sages
(Imusnawen).

Chez les Anciens, la métaphore,
lallégorie et la parabole, lhérméneutique et lempathie réciproque atteignaient
certainement un dégré désotérisme que seuls les initiés pouvaient connaître.

Les hommes de mon âge, qui ont eu le bonheur de fréquenter lassemblée et
dassister aux échanges des Anciens, ne peuvent oublier la justesse et lâpreté
de « cette adversité amicale » qui se faisait à travers un discours complexe où
les sages nuançaient le discours de leur vis-à-vis sans jamais le remettre
totalement et de façon brutale en cause. On ne coupait la parole
quavec du
beurre et du miel et lon ne pouvait discourir sans demander lindulgence de
lAssemblée. Alors les mots fusent dans la nuit, sous les étoiles et la lune qui
éclairent la cour de lAssemblée comme si nous étions en plein jour.

«
Le discours n'est pas seulement un message destiné à être déchiffré ; c'est
aussi un produit que nous livrons à l'appréciation des autres et dont la valeur
se définira dans sa relation avec d'autres produits plus rares ou plus communs.
L'effet du marché linguistique (...) ne cesse de s'exercer jusque dans les
échanges les plus ordinaires de l'existence quotidienne. Instrument de
communication, la langue est aussi signe extérieur de richesse
24
». Le dicton
dit : «
Qui a léloquence à tout le monde à lui
»
(Bu yiles medden akw ynes)

Tant est si bien que Mouloud Mammeri écrivait : «
On peut effacer une dette
avec un poème, un beau dit... Et au degré le plus haut de la hiérarchie se trouve
amousnaw, le sage

25
».

Quand lénigme parle de ce sage, de cet
amousnaw
, cest en le co
mparant à
létoile du matin une étoile mystérieuse que les Kabyles nomment ainsi car
elle est la dernière à disparaître à mesure que la lumière du jour envahit le
monde. Voici donc un genre dénigme que lon entendait pendant ces soirées
où les vieux kaby
les aimaient jouer avec les mots. Jétais petit, mais le souvenir
de ces grands-
pères qui se taquinaient à coup dénigmes et de maximes ne ma
jamais quitté ; et il brille toujours en moi comme la lumière du sage. « Sa
parole est pareille à létoile du mat
in : quand toutes autres les étoiles
séteignent, la lumière de ses mots se joint à celle du soleil qui éclaire le monde
dun regard 
Le sage »
(Awal-is am yitri n ssbeê

: mi yensan yitran
nniven, tafat imeslayen-is tpeddu d yiîij yevwen ddunnit s-uîi
l
i


Amusnaw).

Une autre énigme sur cet homme des lumières quest le sage : « Tous les gens
disent quils savent
; lui seul dit : Peut-
être 
Le sage »
(Medden yakw
qqaren nessen;

ma d

ne
p
a yeqqar wissen


Amusnaw).







24
P. Bourdieu,
Ce que parler veut dire
, Paris, Fayard, 1990, p. 27.
25
M. Mammeri,
Poèmes kabyles anciens
, pp. 44 ss.
32

Discours et méthode de présentation du corpus

Dans cet ouvrage, la subdivision des énigmes est faite par chapitres. Pour
simplifier la comparaison et la recherche, la numérotation des énigmes
sarrêtera au niveau de chaque chapitre. Comme dans les précédents livres
consacrés à ce genre littéraire, les énigmes comporteront chacune trois
rubriques, si le commentaire simpose. Celui
-ci servira souvent à donner, par
exemple, une variante qui peut compléter ou éclairer davantage le sujet traité
par lénigme donnée au préalable.

Ces trois rubriques seront les suivantes :
a


précédé du numéro de lénigme
: notation à tendance phonologique, c'est-à-
dire le texte d'origine orale en kabyle ;
b

traduction en français ;
c

commentaire sociolinguistique, historique, ethnographique et écologique. Le
commentaire est également utilisé pour illustrer la mutabilité des énigmes. Pour
ce faire, plusieurs dizaines de variantes non numérotées seront données à ce
niveau. Tout en rendant la lecture plus attractive, ces versions permettront une
meilleure compréhension de ce jeu.
La méthode de présentation de ce corpus est dictée par la structure plurielle et
complexe des énigmes ancrées dans ce patrimoine culturel et linguistique
berbère de Kabylie. Grâce à ce genre littéraire, il nous offre des subtilités
linguistiques et langagières dignes dattention. A ce titre, nous aurons donc
besoin de revenir, au niveau de la méthode, sur la construction des énigmes
pour que le lecteur en comprenne la forme et le fond. Il sagit ici dun
« caractère littéraire » enraciné dans un monde socioculturel où la langue, très
ancienne, na pas fini de révéler tous ses secrets.

Aussi, au-delà des aspects interrogatifs
(tamlulebt),
oppositionnels et non
oppositionnels
(tamweqda),

cest avant tout les domaines de limage,
de
lallégorie et de la métaphore qui caractérisent ce genre littéraire que jai déjà
qualifié de majeur pour sa richesse multiple. Il englobe aussi les différents
autres genres littéraires tels que les mythes, les contes, les dictons et proverbes,
les maximes et les sagesses, les fables et toutes les autres formes de récits et de
joutes oratoires comme les
izlan
26
.

Il va sans dire que dans « ce type culturel
», la poésie simpose comme le
chemin obligatoire dans la plupart des créations. La poésie ne fournit pas
seulement une assonnance et une intonation agréables à loreille
; elle permet
également et surtout de faciliter la mémorisation de ces créations dont certaines
viennent, aux dires des Anciens, « de la nuit des temps »
(seg-wasmi i d-tejna


26
Cf.
Enigmes et joutes oratoires
, op. cit.
33

ddunnit).
Parfois, nous avons même besoin de connnaître certains mythes,
pour les comprendre et pénétrer le sens (caché) auquel elles font référence.
Citons en un seul exemple
qui mavait permis dapprendre 
grâce à mon grand-
père

le mot ancien qui désigne les animaux
(isegla).

Pourquoi lanimal a
-t-il
été appelé par les Anciens « Celui qui maintient ou qui retient »
(aseglu)

?
Selon mon grand-
père, cest parce quà lorigine, cest le buf qui maintenait
ou qui retenait la terre grâce à ses cornes. Il va de soi que pour comprendre ces
histoires sociolinguistiques et historico-culturelles « qui maintenaient debout le
peuple berbère face à toutes les invasions », on a besoin de connaître la
mythologie berbère que les religions monothéistes se sont évertués à vouloir
effacer. « Elle ne se renversera pas ; elle ne se brouillera pas ; car depuis
toujours, cest sur sa corne quil la porte 

Le buf et la terre
»
(Un tepneqlab,
ur treggwi, si zik f-yicci-s i p-yeggwi


Azger d wakal).

Pourquoi le buf
? Dans le mythe du «
buf cosmique

», cest ce dernier qui
maintient la terre sur ses cornes. Et la croyance kabyle dit : « Quand il y a un
tremblement de terre, cest le buf, fatigué, qui met la terre sur sa corne gauche,
afin de soulager la corne droite. Jai déjà raconté ailleurs une discussion que jai
eue avec un professeur de français concernant cette croyance. Ce dernier
mavait répondu
: «
Cest une histoire à dormir debout
!
» Cela mavait vexé. Je
voulais donc avoir lavis et le conseil de mon père. Voici ces derniers tels quils
mont été prodigués
: « Il faut que tu expliques à ton professeur que dans
chaque mythe, il y a un sens caché. Chez les anciens Berbères, détenir une paire
de buf, cétait comme posséder une banque
! Par conséquent, ce mythe, tout
comme celui du serpent qui marche sur son ventre
et celui dEve qui courait
après la galette, tous font allusion à la dure loi de léconomie qui lemporte sur
toutes les autres.
» Après avoir fait des études déconomie, jai fini par
comprendre que mon père

vieux paysan kabyle

connaissait bien avant moi
quelques règles fondamentales de léconomie comme, par exemple, la
« fameuse infrastructure marxiste
». Cest dire quil nest pas toujours facile de
comprendre lénigme kabyle si létranger ne se dit pas
que pour voir clair dans
cette « obscurité culturelle
», il a besoin dattendre que «
la lune et les étoiles
apparaissent dans le ciel des joutes oratoires kabyles ».
Il y a donc dans ce genre littéraire, une formation dune certaine opacité, une
occultation de sens qui collabore et participe (comme le jouteur) à la création
dune langue énigmatique
(tameslayt tamweqdit)

riche et profonde

car
enroulée dans des racines séculaires

qui recouvre de nombreux stratagèmes
linguistiques qui sappuient sur dab
ondantes bases scientifiques.
Les sujets traités dans les énigmes sont toujours explicités par lensemble des
circonstances dans lesquelles ils sont exprimés. Cest cette situation corrélative
à lénoncé

qui fournit toujours la clé de lénigme. Le vocabu
laire utilisé dans ce
jeu comporte un certain nombre de codes et dexpressions dont le sens dépend
34

entièrement sinon étroitement du contexte qui a provoqué lénigme ou de la
source historique ou mythologique à laquelle elle renvoie.
Dans les schémas forts
nombreux de la composition de lénigme, on ne peut
manquer de remarquer les stratagèmes ingénieusement mis en place

comme
dans les écoles modernes

pour asseoir des constructions linguistiques qui
prennent en compte de façon savante une grammaire des sons et des rythmes.
Cest ce que les Anciens appelaient simplement «
la parole bâtie »
(ameslay
amsuli).

Aussi, dans le procès herméneutique dont il est question dans ce genre
littéraire majeur, les modes dinterprétation sont une remontée sans fin à des
présupposés et une réactualisation constante de la mémoire collective. Certes,
celle-
ci peut avoir emprunté à lextérieur
; mais les emprunts ainsi faits sont si
bien assimilés (digérés) quil est difficile, voire impossible, de les dissocier des
éléments e
ndogènes. Létranger, comme dit si bien le dicton kabyle, ce nest
pas lautre, cest moi. Et comme je lai déjà dit, lénigme emprunte aussi aux
autres genres littéraires et notamment à la mythologie kabyle. Pour les Anciens,
le Souverain Suprême a créé l
Homme de larbre. Ce grand sage quétait mon
père disait : « Les arbres sont plus intelligents que les hommes ; de leur
différence, ils créent lharmonie
; alors que les hommes créent de la leur haine
et intolérance ».
Cest à ce patrimoine universel que

le créateur (le sphynx) de lénigme fait
allusion : « Nous avons des noms différents, des visages différents ; même si
nous avons été créés de la souche du même arbre du Souverain Suprême


Létranger
»
(Ismawen mxa
l
afen, udmawen mxalafen

; $as nepwajna-d
si ljedra n yiwen uleccac Uge
l
id Ameqqwran



Awerdali
27
).

Ce genre dénigme est également important car il permet de montrer 

contrairement à ce que lon peut observer de prime abord
à travers la majorité
des énigmes

que les anciens Kabyles ne confondaient pas la poésie avec le
vers. Cest dailleurs un phénomène général que nous pouvons observer dans la
poésie berbère du Maroc, notamment dans le parler des Chleuhs
(Icelêiyen)
,
qui nous offre une poésie qui sapparente à ce que joserai appeler «
un
discours savant ». Ce signe évolué

porté par les énigmes qui ne sont pas
versifiées

me semble important car il montre comment la littérature orale
populaire a tenté de saccaparer, malgré sa marginalisation par le discours
dominant, un discours savant qui aurait pu apparaître au grand jour.
On aura compris pourquoi nous sommes dans lordre dun discours rhétorique
où léloquence supporte de nombreux stratagèmes linguistiques qui dépassent
de loin le simple fait de « jouer aux devinettes
». Lexpos
é peut présenter



27
Littéralement, «
Celui qui nest pas dici
»
(a.wer.da.ur.illi)
.
35

autant de facettes que de familles et de groupes de jouteurs. Dune famille à
une autre, le jeu peut « afficher » ou, au contraire, dissimuler beaucoup de
choses. La liberté de dire et de rire, si courante et naturelle dans certaines
famil
les, nest pas identique partout, même dans lancienne Kabylie. Selon les
villages, celle-
ci peut être restreinte ou plus large. Jai déjà expliqué dans un
autre ouvrage consacré aux énigmes et aux joutes oratoires comment
«
lévasion du verbe
» en Kabylie
sétait petit à petit retrouvé cloisonnée durant
la colonisation avant de connaître, depuis lindépendance de lAlgérie, une
véritable sclérose ! Sans la langue
amazighe
, la culture berbère, cette forme
particulière du savoir et de lesprit, à laquelle elle sert de support, seffritera
rapidement avant de figurer dans les coins obscurs des musées.
Jai souvent été frappé par le souci des anciens Kabyles de mettre en avant un
discours dune éloquence telle quil prenait des formes que nous pouvons
qualifier de «
haut niveau dabstraction

». Quand josais reprendre mon père 

ou Dda Mohand Qasi


en leur disant que je navais pas tout à fait saisi le sens
de leur discours, ces derniers me gratifiaient alors dun sourire indulgent avant
de reprendre leur propos de la façon la plus simplifiée possible. Une fois que le
problème posé par la sémantique est résolu, il ne restait alors que celui du
vocabulaire quils arrivaient à éclaircir par paraphrase et commentaire. Il a
fallu bien des années après pour que jap
prenne que les anciens Kabyles
sadonnaient ainsi à une sorte de démarche philosophique de la connaissance
qui sapparente à la gnoséologie
; ce que mon père et les Anciens désignaient
dun terme, pourtant fort simple qui renvoie à léquivalent du mot fran
çais
« luminosité »
(tamfat/timfatin)
. Je nétais pas au bout de mes peines et de
mes surprises quand mon père

et son ami le sage Dda Mohand Qasi


sétaient mis en tête de minstruire de ce quils pensaient perdu à jamais. Il ma
fallu beaucoup dannées
pour traduire en français tout ce que notre langue
recélait comme trésors linguistiques. Quand mon père disait
taweqda
, je ne
savais pas quil sagissait dune métaphore et dune allégorie. En parlant dune
forme de joutes oratoires
(timsal
28
),

Dda Mohand Qasi employa pour la
première fois le mot « paronomase »
( tisemlal)
.

Et comme je ne comprenais
visiblement rien à ce mot
.
Il en donne la définition suivante : « Quand des mots
que le sens sépare mais que les sons réunissent »
(Mi mlalen wawalen tefreq
lmaâna xas yezdi-ten essut) .

Javoue que ce discours me laissait sans voix
!


Il ma donc fallu beaucoup dannées pour comprendre tous ces stratagèmes
linguistiques utilisés par les Anciens
29
.



28
Cf.
Enigmes et joutes oratoires
, op. cit.
29

Grâce notamment à la sagacité et la patience dun Fernand Bentolila qui dirigeait le
Groupe dEtudes et de Recherches Berbères de Paris V.

36

Du jeu des énigmes

Jai connu plusieurs façons de jouer aux én
igmes. Je les ai personnellement
pratiquées dans ma famille, pendant de longues années où nous passions des
nuits blanches autour du jeu des énigmes :
1 -
Deux personnes qui sopposent (le sphinx et ldipe). Cette formule est
propre à toutes les joutes oratoires.
2 - Seul
: chacun pour soi, à lintérieur dun groupe de joueurs.

3
Le sphinx soppose à toute lassistance.

-
4 -
Deux groupes qui sopposent. Cette formule est également utilisée dans les
joutes oratoires
30

(izlan et timsal)
.
5 - Plusieurs groupes qui se forment avec des « capacités intellectuelles » et des
tranches dâge plus ou moins identiques en chacun des groupes. Si un groupe
savoue vaincu, on peut choisir de transmettre le défi
-
lénigme
- à un autre.
Quand le sphinx « a lâché son énigme »
(ibra-yas-d i temsa
H
reqt)
, ldipe
réfléchit et avance une série de clés qui approchent le thème proposé, sil est fait
obligation au maître de lénigme de le préciser en début ou au cours du jeu.
Dans le cas contraire, ldipe demande au fur et à mesure quil cherche
: « Est-
ce que japproche
ou non ? »
(Qrib ad awve$ na$ xati ?)
, ou « Est-ce que je
brûle ou je mapproche de leau
»
(Ma qrib ad r$e$

na$ d-aman ?)

Si ladversaire ne trouve pas, le sphinx précise le thème de son propre chef
:
une faç
on de relancer le jeu et de faire durer le plaisir. Quand lénigme est
trouvée, mais que la réponse est sujette à controverse, on ne passe souvent à une
autre énigme quaprès une âpre et longue discussion sur celle qui vient dêtre
clôturée.
Le nouveau m
aître de lénigme
(amnay)
, qui prend la place du sphinx,
propose la sienne - en son nom propre ou au nom de son groupe -, en reprenant
les mêmes formules dusage ou dautres de son propre répertoire. Ces formules
sont évidemment souvent oubliées ou omises quand les esprits sont échauffés
par la puissance du jeu.
Si lénigme nest pas solutionnée par le premier adversaire, à qui elle a été
proposée, le sphinx a le choix de garder son énigme pour le prochain tour ou de
la proposer à un autre joueur ou un autre groupe, après avoir chargé
symboliquement le premier qui na pas pu dénouer lénigme
:
- « Dis échec ! » = « donne ta langue au chat ! »
(Ini-d aqnué ! )
, exige le
sphinx.
- « Echec ! » = « je donne ma langue au chat ! »
(Aqnué

!)
, répond ldipe.



30
Cf.
Enigmes et joutes oratoires de Kabylie
, op. cit.
37

Le sphinx : « Tu acceptes de me porter sur le dos ou je te charge ? »
(A-k
sbibbe$ na$ a-yi tbibbev

?)

Ldipe peut opter pour lune des deux formules suivantes
:
1 - « Je te prends sur mon dos ! »
(A-k bibbe$ !)
Et le sphinx pour montrer son
humilité répond : « Au paradis ! Moi et toi nous y mangerons des crêpes ! »
(£el-loennet

! Nek d keçç di te$rifin a d-neçç!

)

Si, au contraire, ldipe opte pour lautre formule et refuse de porter le sphinx,
il disait : « Charge-moi ! »
(Sbibb-iyi!

)

Dans ce cas, le sphinx est en droit de préparer une sentence de son choix. Elle
est rarement méchante. Elle est souvent pleine dhumour et de malice pour
taquiner ldipe en chantonnant
: «
Tu as succombé à lobstacle
! »
(Iwwet-ik
wugur

!)
« Je te fais porter un mulet »
(A-k sbibbe$ aserdun !)
Le sphinx
dont on souhaite amplement la participation au jeu des énigmes est celui qui sait
cultiver lhumour, qui fait rire aux éclats lassistance en puisant dans un
répertoire humoristique riche et attendu. On attend donc
quil fasse preuve
dimagination non seulement dans la création de ses énigmes mais aussi et
surtout dans la façon dont il animera celles-
ci. Car lart des énigmes ne se limite
pas à la seule création. Il peut réserver une sentence unique à légard de
que
lquun
: « marier
», par exemple, le malheureux dipe à une vieille
braillarde du village.
Pour éviter une plaisanterie à ses dépends, ldipe peut prendre les devants en
acceptant de porter (symboliquement) le sphinx sur le dos.
- « Je te porte où tu veux sur mon dos ! »
(A-k awi$ anda teb$iv f-fe
H
rur-
iw

!)

Et connaissant les centres dintérêt du sphinx, il va avec humour au devant
de ses désirs.
Magnanime, le sphinx répond presque toujours avec une formule gentille :
« Porte-
moi jusquà Bejaia des an
cêtres, et les liens qui nous entravent se
délieront ! »
(Bibb-iyi ar Bgayet l_lejdud, ad fsin fe
l
-a$ lecdud

!)

Tout cela se passe sans jamais vexer ni ridiculiser ladversaire qui peut
prendre rapidement sa revanche. Si le sphinx a chargé ldipe, le pr
ix à payer
est celui de dévoiler la clé de son énigme. Gare si la clé nest pas conforme à la
définition
! Et gare aussi, si lhumilité se fait absente
: une grand-mère à
lécoute et surveillant souvent le déroulement du jeu peut aussitôt intervenir
pour remettre à sa place le sphinx qui ne sait pas, comme dit le sage, que « la
jarre qui est pleine de miel, son ange gardien cest lhumilité.
»
Ainsi naissent les énigmes en Kabylie. Et il est fort probable qu'il en existe
d'autres noms et d'autres façons de
jouer. Comme lindique celle
-ci, que mon
père attribuait à un sage de mon village

Mohand Berber

et qui évoque
lAssemblée générale des citoyens de la cité kabyle
: « Les lions se sont mis

38

ensemble et chacun y va de son propos ; les étoiles en veulent à la lune
découter ainsi les secrets

; pendant quils sabritent sous le clair de lune
; au
temps où la parole dissipait la nuit noire ; le vent se faisait doux pour que les
sages puissent imposer la paix


LAssemblée
»
(Gerwen yizmawen yalwa
d-acu yenna

; itran pga
l
an af aggur d-acu yesla

; tiziri tedl-iten ;

asmi
awal di îlam yerna

; avu yress i-wakken imusnawen a d-sersen lehna




Agraw/Tajmaât).


Lénoncé montre que ce nest pas tant lallégorie qui est recherchée, mais une
métaphore générale q
ui décrit la tenue en pleine nuit dune Assemblée dont les
sages devaient prendre une grande décision : mettre fin à une guerre.
Il est fort probable quil ait existé dautres noms qui ne nous sont jamais
parvenus. Lérosion nest pas seulement dûe au temp
s, mais également et
surtout à tous les heurts historiques. La langue berbère continue de subir encore
bon nombre dantagonismes de la part dun modèle culturel dominant qui prône
larabe classique comme seule langue nationale et officielle en Afrique du N
ord,
pourtant terre des Berbères. Linvasion arabe nest pas absente de la littérature
orale kabyle. Il existe bon nombre de proverbes, de contes, de poèmes, de
chants (lieds) et dénigmes qui mettent en avant cette situation daliénation
linguistique à la
quelle jai consacré un livre
31
sur les contes qui stigmatisent la
mauvaise condition des
Imazighen
. On ne sétonnera donc pas de rencontrer de
nombreuses formes de stigmatisation de celle-ci sous des formes diverses dans
les genres les plus prosaïques : n
on seulement lénigme, la poésie, et la fable,
mais encore le conte et le mythe
32
. Loppression et la répression que subissent
les Imazighen sur leur terre en Afrique du Nord a fini par provoquer chez les
Berbères et notamment les Kabyles un sentiment xénop
hobe à légard des
Arabes et de Berbères arabisés qui témoignent une animosité voire une haine
franche et massive à tout ce qui représente la berbérité. Lénigme parle ainsi de
«
los
» arabe auquel est en but le Berbère : «
Dieu la créé tel un os
: tu tombes
sur lui tu te casses ; il te tombe dessus, tu te casses


LArabe
»
(Öebbi ijna-t
-
id am yi$es :

ma te$liv fe
l
-as a-perzev ;

ma ye$li-d fe
l
-ak, a-perzev



A
ε
ôab).

Lofficialisation de la langue des autochtones berbères permettra assurément
que cette animosité

cultivée par les différents gouvernements du Maghreb


disparaisse. Contrairement à ce quils pensent, ce nest pas la marginalisation
des Imazighen qui permettra lunification, mais bel et bien la reconnaissance
pleine et entière du peuple amazigh berbérophone.
Cette reconnaissance juste et incontournable de la langue
amazighe,
permettra
un jour à la littérature orale berbère comme à ce jeu des énigmes dêtre repris


31

La sagesse des oiseaux
, LHarmattan
, 2008.
32
Lire «
Loiseau révolté

» (ou la rencontre dun Kabyle et dun Arabe).

39

sur les bancs de lécole par les enfants berbères. Ces enfants dont on ve
ut
aujourdhui effacer la langue afin de les arabiser comme tous les autres berbères
arabisés qui, non seulement ne se reconnaissent plus dans cette culture et cette
langue millénaires, mais éprouvent pour la langue amazighe et ses locuteurs une
haine que notre ami et maître Joseph Gabel appelait « Le syndrome de
lassassin
» : syndrome qui touche certains Berbères arabisés qui ne rêvent que
dune chose
: notre disparistion pure et simple ! Et avec nous celle ce cette
magnifique langue et de cette culture extraordinaire qui véhiculent encore,
malgré ce syndrome de nos frères arabisés ou non arabisés, un trésor de mots
que tout autre pays au monde serait fier de posséder
33
.
Il est plus que jamais temps que les Berbères arabisés qui ont perdu leur âme
en perda
nt leur langue recouvrent lune et lautre en permettant de mettre fin à
cette malédiction si bien décrite par les Anciens : «
Un pays qui nest pas
capable de faire rêver ses enfants par le jeu, le savoir et la sagesse est une
contrée asservie par des imb
éciles aveugles qui nont jamais vu la lumière de ce
monde, car ils se condamnent eux-mêmes à vivre dans une nuit noire et sans
étoiles. »
Mais si la littérature orale kabyle porte en elle le désespoir du peuple berbère,
elle noublie pas de nous dire éga
lement que tous les espoirs sont permis car,
comme dit le dicton : « La jeunesse veille au renouvellement de la lumière sur
la terre ». Ceci na pas non plus échappé au genre littéraire majeur 
créé par les
Anciens


dont il est ici question. Lénigme se
st souvent emparée de cet espoir
que les Anciens appelaient « La lumière ou le sel de la vie »
(Tafat na$ lemleê
n tudert).

« Le sage fatigué par la vie a dit : je me suis endormi dans le lit de la nuit ;
quand je me suis réveillé à la belle étoile, jai
senti sur ma langue le sel de la vie


Lespoir
»
(Yenna-yas umusnaw i tessa
H
ya ddunnit : Gne$ di ta
H
cuct n
yiv

; mi d-kkre$ i yitran, êusse$ af yiles-iw a
ε
eqqa n lemleê d win
ttudert


Layas/asirem)
.
_
Et lénigme na pas fini de faire sinterroger le sage, même au crépuscule de sa
vie. « Le sage a dit : Je le rencontre tous les matins tel un enfant qui veut jouer
avec moi


Lespoir de la vie
»
(Yenna-yas umusnaw

: Pmaggare$-t-id yal
ssbeê am eqcic yeb$an ad yurar yidi




Layas n ddunnit).
Jai toujours été intrigué par le mystère et la complexité 

dautres diront
« aspect amphigourique ou abscon » de certaines énigmes ; non pas par celui



33

Sous légide de sa majesté Mohamed VI, le peuple marocain a voté par référendum
du 01 juillet 2011 lofficialisation de tamazight à côté de larabe.



40

qui en cons
titue lallégorie et la métaphore, mais par le fait même que les
Anciens aient pensé à créer « ce jeu littéraire gradué » qui est en soi un genre
littéraire extraordinaire où la création est un divertissement qui rassemble et
ressemble à tous les âges : du
vieillard qui vit ses derniers jours à lenfant qui
commence à comprendre les premiers mots de sa langue maternelle. De cette
langue quil a commencé à apprendre dès le berceau
; que dis-je ? Dès le ventre
de sa mère ! «
Je suis sorti dune mare qui se trouve dans les airs et qui sest
vidée de son eau avec moi

Le bébé »
(E
f
$e$-d si temda ye
l
an di tegnaw,
aman-is ddan-d yid-i



Lîufan).
Jai fini par comprendre pourquoi mon père disait
: « La création des énigmes
ressemble fort bien aux créations des grands couturiers parisiens. Chacune
delle est unique
; elle est comme un beau vêtement
; mais au lieu dhabiller une
personne, elle habille une situation de notre monde, de notre vie. »
Seulement, mon père a omis de dire que lénigme a ceci de différe
nt par
rapport à la création du couturier
: alors que le vêtement suse à mesure que lon
sen sert, quon le porte

; lénigme, au contraire, suse parce que justement lon
ne la porte plus : et elle finira par disparaître car la langue berbère

cette grande
couturière qui la créée 

la majorité des Berbères ne sen servent plus.

Il est vrai

je ne le répèterai jamais assez

que certains ne se gênent pas pour
clâmer haut et fort de « tuer le Berbère ainsi que sa langue ! » Il est vrai aussi
que certains Berbères continuent

sous la pression du modèle culturel dominant

de taire leur berbérité et même de se sentir honteux de cette «
richesse quils
portent en eux
» avant demboîter le pas de ceux qui appellent encore à notre
génocide purement et simplement !
Il nous appartient donc à nous de la revaloriser, de la porter haut afin de la
sauver de loubli, du refoulement, du travestissement et de limpensable
disparition dans laquelle certains esprits stupides et ignorants veulent la
précipiter par tous l
es moyens. Chaque Amazigh doit apprendre par cur
larticle 18 des statuts des droits de lhomme
: « Certains groupes ethniques ne
sont bien traités par les nations dominantes que dans la mesure où ils rejettent
leur culture, leur langue maternelle, leur histoire et leur littérature, dans la
mesure où ils sont assimilés. Nous devons encourager les groupes ethniques à
sopposer à lassimilation, à développer et à enrichir leur culture. Car ce nest
quainsi que la culture mondiale se développe, senrichit et
rend service à
lhumanité.
»
Nous devons donc écrire dans notre langue afin de révéler sa richesse et sa
beauté, la richesse de notre culture qui peut rivaliser avec toutes les cultures du
monde. Nous permettrons ainsi à nos enfants de vivre pleinement ce monde et
nous irons également par la même occasion contre toutes les exhortations
glottophages et ethnocidaires que certains médiocres et piètres personnages
cultivent à légard dune langue et dune culture qui les auraient enrichis et
41

rendus heureux tou
t comme elles nous enrichissent et nous remplissent dun
bonheur quotidien et dune lumière qui brille même par les temps les plus
obscurs. Je ne puis mempêcher de repenser à ce conte qui met en scène 

lespace dun voyage 
un Kabyle et « un Arabe de bonne volonté
34
».
«
Quand le Kabyle commença à conter, lArabe fit de même. Si leurs mots
étaient différents, les mouvements de lun correspondaient aux mouvements de
lautre. Au moment de terminer leur conte, chacun tapait sa tête avec ses ongles.
Chacun d
eux déployait ses bras, comme s'il avait des ailes, pour représenter les
oiseaux qui prenaient joyeusement leur envolée. Chacun deux sifflait comme un
oiseau qui senvolait dans le ciel.

Le Kabyle disait en chantant comme un oiseau :
Titi twis ! Titi twis ! Chaque être a sa propre langue !
Et lArabe disait aussi en chantant comme un oiseau
:
Titi twa ! Titi twa ! Chaque être a propre sa langue !
Ils se regardèrent et restèrent bouche bée. Ils se rendirent compte quils venaient
de se raconter le même conte, chacun dans sa propre langue ! Quand le jour se
leva (sur eux), ils dormaient encore lun à côté de lautre, comme sils étaient des
frères. »
Gmi yebda Weqbayli tamacahup
-is almi tfuk ; amdakwel-is, A
H
ôab, yebda
da$en ayla-s almi tfuk. £as ameslay ur ya
H
dil ara, kra yêe
r
ek yiwen, wayev ad
iêe
r
ek akken. Mi d-
teggwev ad fakken tamacahup nsen, yalwa degsen yekkat
aqe
r
uy-is s waccaren-
is. Yalwa degsen ife
ô
e
H
ifa
s
en amzun d-afriwen.
Yepme
r
is ifôax mi yufgen deggenni. Yalwa degsen ipiééif am a
kken d-afôux
yufgen di tegnaw.

Aqbayli-nni yeqqar:

« Titi twis ! titi twis ! Yal amdan s tmeslayt-is !

»

A
H
ôab-nni yeqqar da$en:

«

Titi twa!

Titi twa

!

Kul waêed
H
endu
l
u$a!

»


Cest donc à ce titre que ce livre et tous ceux qui sont écrit
s en tamazight
méritent dexister bien plus que dautres ouvrages
35
. Il permettra que ces
créations majeures soient transmises aux générations futures

aux enfants
imazighen

qui sauveront cette belle langue berbère
(tamazi$t),
patrimoine
universel de lh
umanité. « La racine de notre vie »
(Aéar n tudert nne$)
comme lappelait si bien mon père qui disait aussi
: « Qui a une langue se sent
en sécurité. »
(Wisâan iles yetwennes
) .



34
Cf. La sagesse des oiseaux, op. cit. Pages 43 et suivantes.
35

Ce nest pas que les autres livres écrits dans dautres langues soient moins importants, non
! Je
veux simplement dire que notre langue, malmenée par lignorance et la médiocrité, est dautant
plus précieuse qu
elle est menacée de disparition.

42

De lenracinement culturel des thèmes traités


Les sujets traités dans les énigmes sont d'une très grande variété pour être tous
cités ici. Comme dans les trois précédents ouvrages
36

que jai consacrés aux
énigmes kabyles, on peut également constater à travers le présent livre, les
nombreux thèmes que consacre cette joute oratoire. Elle rapporte et fixe la
description de nombreuses transpositions qui touchent à toute la culture,
lenvironnement, la nature et la société
amazighe

de kabylie. Cest pour cela
que leur classement est nécessaire à travers plusieurs chapitres. Dans ce livre,
jai procédé à une classification plus simple que dans les trois précédents
ouvrages consacrés à ce genre littéraire. Le classement sarrête aux chapitres et
aux sous-
chapitres. Les énigmes sont ainsi classées selon quelles sont relatives
au monde physique, au monde végétal, au monde animal ou au monde humain,
la maison, les travaux des champs. En revanche, jai inclus dans le chapitre
« autres énigmes
», toutes les énigmes singulières que lon appelle «
énigmes-
contes » ou « contes-énigmes »
(timucuha usefru/timéal)
et les énigmes
philosophiques
(tiweqdiyin).

Près dune dizaine consacrent lénigme elle
-
même
! Toutes ces énigmes particulières sont désignées par lexpression
« énigmes à plusieurs portes »
(timsa
H
raq m_yal teggura).

Il en est ainsi des
créations saisissantes qui rappellent les personnages historiques kabyles.


Chapitre 1

Le monde physique
(
Tignaw - Akkiw)

Akkiw,

qui désigne lunivers, nest connu que des Anciens
37
. Aujourdhui, les
Kabyles disent tout simplement « Ce qui est entre ciel et terre »
(tignaw)
. Cest
de ce mot que dérivent plusieurs autres lexèmes : « le ciel »
(igenni)
, « la
saison »
(tagnuct)
et

« le calendrier agricole et mythologique »

(amagan/iswi).
Comme tous les peuples premiers et autochtones
(at-tmurt),

les Berbères ont toujours privilégié une pensée synthétique voire holistique
plutôt quindividualiste et analytique. La voie holistique voit toutes les choses et
tous les êtres vivants comme liés. Cette approche ne sépare pas lélément du
tout, lindividu du groupe ou lhomme de la nature. Aussi, ce qui me paraît
digne dintérêt, cest limportance accordée par les anciens Kabyles à
lenvironnement et à la nature. Les éléments qui les composent sont considérés
de façon quasi-
religieuse ou ordalique. Lexpression « la na
ture est


36
Cf. bibliographie.
37
A cause du modèle dominant arabo-
islamique et de la colonisation qui a uvré dune
façon forcenée pour larabisation, les Kabyles ne maîtrisent plus leur langue comme
leurs aînés.
43

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