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Une voix mondiale pour un Etat : France 24

De
239 pages
Pour contrer l'hégémonie de CNN et de la BBC, comme pour réagir à l'impact et au rayonnement d'AI-Jazira, l'État français a suscité la création de la chaîne d'information internationale, France 24. Promouvoir la France et diffuser un regard national sur les informations mondiales représentent ses deux principales missions.
Cet ouvrage examine les fondements politiques de ce nouvel outil diplomatique, sa ligne éditoriale et sa spécificité. L'auteur y analyse les liens complexes établis entre la puissance publique, les acteurs privés et France 24. II décrypte l'emprise des médias dominants, déconstruit les méthodes de production et restitue le rôle des chaînes mondiales dans la genèse d'un espace public transnational.
Bio de l'auteur :
Cyril Blet poursuit ses recherches à l'Elliott School of International Affairs de la George Washington University. Il est diplômé du master de Science politique (recherche en relations internationales) de l'Université Paris 1 Panthéon - Sorbonne et de l'Institut d'Études Politiques de Paris.
Sommaire :
Préface
Introduction
Partie I
Une diplomatie planétaire de l'information
Chapitre I
Un pluralisme dans les informations mondiales
1. La contestation médiatique des puissances moyennes
Le duopole mondial de l'information télévisée
L'avènement d'une diversité de médias
2. La recherche d'un attribut d'autorité
Une logique nationale d'autonomie audiovisuelle
Une souveraineté éditoriale encadrée par l'Etat
Chapitre II
Une entreprise d'expansion médiatique
1. Le jeu de la distinction dans l'arène des médias
Une diffusion douce des valeurs françaises
Valorisation de l'actualité hexagonale
2. Un modèle atypique de capitalisme audiovisuel
Une distribution conforme aux intérêts nationaux
La commercialisation des news
Partie II
Une voix globalisée de la France
Chapitre I
Une normalisation des programmes
1. L'autonomisation des agences d'images
La dépendance envers les transnationales de l'information
L'agrégation des réseaux français à l'étranger
2. Le formatage de l'information internationale
La standardisation globale du traitement des nouvelles
Un journalisme mondial aux pratiques uniformisées
Chapitre II
La production d'un espace public transnational
1. L'entrée dans l'anglosphère
Le français, un vecteur de rayonnement ?
L'objectif global du multilinguisme
2. Représentations alternatives de l'international
Un média élitiste
Structuration différenciée des opinions
Conclusion
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Une voix mondiale pour un Etat France 24

l'

Cyril Blet

,

Une voix mondiale

pour un Etat
France 24

Préface de Hervé Bourges

L'Hartnattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06453-9 E~:9782296064539

Désordre., violences., chaos... ainsi est-on tenté de qualifier ce qui se joue aujourd'hui sur la scène mondiale. Ce Chaos international laisse l'observateur souvent démuni., sinon désemparé., devant ce qui semble se dérober à l'entendement. La collection Chaos international offre à ses lecteurs des grilles de lecture qui permettent de dépasser une simple approche événementielle et descriptive des relations internationales. Dans un style clair et accessible., ses ouvrages analysent les nouveaux enjeux transnationaux et restituent le processus de mondialisation dans sa complexité. Avec Chaos international., les éditions L"Harmattan s'engagent à publier sur les grands enjeux internationaux., des grilles de lecture claires et accessibles aux non-spécialistes., sans pour autant céder sur l'essentiel., à savoir la qualité épistémologique des ouvrages.

Turmoil., violence., chaos-these are the words we are inclined to use when characterizing the current state of world affairs. Faced with today's International Chaos., we often react with

bewilderment - indeed with hopelessness -

before a

perplexing reality seemingly impossible to grasp. In response, the International Chaos Series offers readers an indispensable framework of analysis that goes beyond the simple descriptive approach to international events. Clearly written and accessible to the non-specialist., this series critically investigates the opportunities and risks of the new transnational order and reappraises the complex process of globalization. With the focal point of International Chaos on today's most pressing international dangers., the publishers at L'Harmattan promise a series that is both accessible to general readers and grounded in the most recent and empirical research.

Collection Chaos international contact@chaos-international.org Dirigée par Josepha Laroche Comité de lecture Guillaume Devin, Thomas Lindemann, François Manga-Akoa, Frédéric Ramel

Déjà parus

Annelise Garzuel, La Politique de l'Allemagne à l'ONU: une diplomatie modeste, 2008. Auriane Guilbaud, Un Parasite résistant: la lutte mondiale contre le paludisme, 2008. Guillaume Devin (Éd), Faire la paix, 2ème 2008. éd., Léa Dumpt, Notation et environnement, 2005. Josepha Larache, Alexandre Bohas, Canal+ et les majors américaines, 2ème 2008. éd.,

Som.m.aire
Préface Liste des abréviations Introduction Partie I Une diplomatie Chapitre I Un pluralisme 11 33 37 51 53 53 71 97 97 l 09 143 145 145 157 177 177 192 211 215 221 223 225 229 237

et des sigles ... de l'information mondiales

planétaire

dans les informations

1. La contestation médiatique des puissances moyennes 2. La recherche d'un attribut d'autorité Chapitre II Une entreprise d'expansion médiatique 1. Le jeu de la distinction dans l'arène des médias 2. Un modèle atypique de capitalisme audiovisuel Partie II Une voix globalisée de la France

Chapitre I Une normalisation des programmes 1. L'autonomisation des agences d'images 2. Le formatage de l'information internationale Chapitre II La production d'un espace public transnational 1. L'entrée dans l'anglosphère 2. Représentations alternatives de l'international Conclusion Bibliographie Liste des entretiens Index des noms de personnes citées Index des noms d'auteurs Index analytique. ... Table des matières ... ...

...

Préface
une ambition Le réveil de la belle endormie: française pour l'audiovisuel international

Une création « tardive». Le mot est faible pour évoquer le temps nécessaire pour voir apparaître sur les bouquets satellites, le web et sur les appareils de réception les plus avancés de la fin des années 2000, les images de France 24. La chaîne française d'information internationale (CFI!) est longtemps restée le serpent de mer de l'audiovisuel extérieur français, et l'élément manquant d'un assemblage de médias aux spécialités et aux moyens d'expression sans réelle cohérence. Comment expliquer ce processus, qui tente de faire face à l'ampleur du « consentementspontané», formant l'essence même de l'hégémonie, et dont bénéficient les médias globaux aujourd'hui dominants? il convient de s'arrêter sur le bien fondé de France 24, qui représente pour moi un véritable atout pour la France, son rayonnement international et sa compétence médiatique à l'échelle mondiale, là où beaucoup ne vewent voir qu'une lubie d'un Président en mal de coups d'éclat à la fin d'un deuxième et dernier mandat. Ce serait méconnaître les péripéties du projet de CFII - qui se sont déroulées sur plus de vingt ans - et à côté desquelles la controverse sur la forme fmale de France 24 paraît n'être qu'un épiphénomène. Mieux, la création de la chaîne semble elle-même comprise dans une dynamique de rationalisation de l'audiovisuel extérieur français, qui est encore loin d'avoir trouvé sa conclusion.

Audiovisuel

extérieur, l'interminable

genèse

France 24 apparaît comme l'héritière de la construction chaotique d'un audiovisuel extérieur français ballotté, depuis plus de vingt ans, de rapport en rapport. De surcroît, elle a connu un certain nombre d'échecs calamiteux. Les recomman-

dations concernant ses modalités budgétaires et administratives n'ont cessé de changer, sans parler de celles portant sur les contenus, la division du travail entre télévisions et radios, le partage des sources d'images, de sons et de dépêches. France 24 a fini par émerger en 2006 dans la précipitation: «mariage de la carpe et du lapin », comme se plaît à le rappeler Cyril Blet. Et pour cause: l'improbable alliance de TF1 et de France Télévisions, orchestrée par l'État, au prix de longues et âpres négociations, correspond à l'accession tardive de la nécessité d'une chaîne française d'informations globales sur l'agenda de la puissance publique. Et il en a fallu du temps sacrifié et de la conviction déployée pour qu'une telle entreprise paraisse digne d'être menée I Mais pour l'heure, l'État reste bien dominant au sein de France 24. Avec cette stratégie « d'auto-habilitationmédiatique », il exerce une véritable tutelle qui lui confère « un nouvel
élément de puissance ».

Malgré le progrès que représente cette chaîne pour le rayonnement de la France, j'ai encore observé en 2007 un audiovisuel extérieur dispersé, soumis à une structure incohérente de contrôle actionnarial et de tutelle administrative aux visions divergentes. J'en appelais alors à la rationalisation de ce dispositif. Nous sommes donc en droit d'espérer, presque un an plus tard, que la décision de regrouper France 24, TV5 Monde et Radio France Internationale (RF!) au sein d'une même holding puisse mettre un peu d'ordre dans cette toile encore trop peu composée. L'enjeu de cette simplification ne relève pas seulement de la logique administrative, loin de là. Rappelons pour mémoire que la France fait état d'une dotation annuelle de 700 millions d'euros, Réseau France Outre-mer (RFO) compris, pour subvenir aux besoins du puzzle de l'audiovisuel extérieur I France 24 doit en premier lieu faire concurrence aux chaînes d'information internationale existant sur le marché global. Deuxièmement, elle doit venir en appui de chaînes d'origine française dont elle devient également une concurrente dans les régions de diffusion où les médias français sont bien implantés. Le continent africain représente l'un de ces lieux

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globalisés où elle devra gérer l'insertion de sa diffusion dans celle de bouquets lui étant déjà familiers, tel CanalSat Horizons, seul acteur purement privé de l'audiovisuel extérieur et principal relais satellitaire de l'audiovisuel francophone en Afrique. La structure organisationnelle finale de cette chaîne la rend dépendante de son directoire pour ses orientations linguistiques et pour les élargissements de son champ de diffusion. Comme l'indique très justement l'auteur, le budget alloué par l'État n'a rien de philanthropique, et les orientations qu'il lui donne, prévalent encore sur celle de son instance directoriale. Même si la présence d'Alain de Pouzilhac à la tête de la holding de l'audiovisuel extérieur français confère un degré d'indépendance supplémentaire à France 24, les inquiétudes existent bien quant à la reproduction des défauts de son modèle pour cette « CNN à lafrançaise». S'il semble invraisemblable qu'elle échappe à toute demande d'ordre diplomatique, il n'en demeure pas moins qu'elle conserve un seuil de résistance élevé. Suffisant en tous les cas, pour maintenir sa part du gâteau éditorial, notamment grâce à la culture multiple impulsée par les instances publiques et les groupes médias qui ont travaillé à forger son identité de rapports en rapports. J'ai moi-même apporté ma contribution à ce chœur de recommandations: les premières furent adressées au Président Mitterrand, au lendemain de la guerre du Golfe. Événement qui nous a appris que nous pouvions, nous aussi, traiter efficacement l'actualité internationale la plus brûlante avec une perspective propre. J'étais alors à la tête des chaînes publiques. J'ai aussitôt voulu orienter les idées de la France vers l'agrandissement de la famille de l'audiovisuel extérieur français pour favoriser l'apparition d'une chaîne d'information internationale. Mes conseils sont loin d'avoir été entendus aussi vite que je l'aurais voulu. Cependant, je me réjouis d'assister depuis deux ans au développement de France 24 et au regroupement actuel de cette chaîne avec RFI et TVS Monde; là où l'éparpillement, tant au niveau du capital que du partage des sources et du

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traitement de l'information, n'a fait que desservir l'influence française. Le groupe de l'audiovisuel extérieur ne s'est fmalement pas formé comme prévu. En effet, RFI, TV5 et France 24 se retrouvent dans la situation singulière d'être en concurrence, tout en appartenant à la même holding. TV5 conserve son indépendance et demeure la chaîne francophone de référence, généraliste et internationale. C'est pour moi une bonne chose, quitte à éviter un regroupement total de notre dispositif médiatique international. La perspective qu'offre dès aujourd'hui TV5 Monde me satisfait, tant elle apparaît comme un compromis tangible au problème spécifique de la francophonie. Question au demeurant difficilement soluble dans la holding retenue aujourd'hui, et qui permet d'allier une large diffusion à des contenus en français.

La rationalisation de l'audiovisuel extérieur - au-delà du
besoin de rassurer ses autres éléments face à la menace que peut représenter France 24 - fournit aussi l'occasion de s'interroger sur le partage des sources d'images et de sons. Un acteur a encore été laissé de côté: RFO, filiale de France Télévisions qui possède l'Agence Internationale d'images de Télévision (AITV), structure historique de production de contenus sur l'Afrique. Or, RFO et l'AITV détiennent un rôle important dans la fourniture d'un matériau audiovisuel que tout journaliste de chaîne globale recherche avidement. Trop souvent oubliée à l'heure de l'état des lieux de l'audiovisuel extérieur, cette chaîne reste tout de même porteuse de l'image de la France et de la Francophonie. En outre, sa portée dépasse largement sur trois océans et sur trois continents - les frontières des seuls DOM-TOM qu'elle ciblait pourtant à l'origine. France 24 manifeste la volonté d'afficher compétence et excellence, grâce à l'identité de son personnel notamment. Jamais la dernière à se targuer de la présence dans ses rangs de grands noms du milieu du journalisme international - il suffit de consulter son site Internet pour être rapidement informé de la diversité des expériences et des formations exceptionnelles dont peuvent se réclamer ses collaborateurs -, elle sait d'ores et

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déjà se distinguer. A titre personnel, je me réjouis de voir l'École Supérieure de Journalisme (ESJ) de Lille, que j'ai dirigée, citée au rang des écoles de journalisme qui ont concouru à leur formation. Je suis ravi d'apprendre que certains de ces anciens élèves ont su trouver leur place au sein d'une chaîne comptant 200 journalistes pour une demande d'emplois initiale, nous apprend Cyril Blet, presque dix-neuf fois supérieure! Enfin, comment ne pas considérer le rapport Nord-Sud dans lequel s'inscrit fatalement une entreprise comme France 24 ? Comme l'auteur l'indique pertinemment, « le Sud restait structurellement dépendant du Nord pour la diffusion des nouvelles du monde ».

L'avènement d'une diversité de médias met fin à une situation de dépendance tenue par le duopole CNNI/BBC World. Sur ce sujet, mes convictions sont claires depuis que j'ai publié Décoloniser l'information,peu avant le débat qui a fait rage à l'Organisation des Nations Unies pour l'Éducation, la Science et la Culture (UNESCO) sur un Nouvel ordre mondial de l'information et de la communication (NOMIC)... que l'on attend toujours. Comme le monde politique à l'issue de la Guerre Froide, celui des médias internationaux se dirige vers un inévitable éclatement. Il se révèle mouvant, sans pour autant ignorer la persistance de grands pôles nationaux de l'information mondiale. Ce qui demeure en jeu - sans doute même avant la domination économique -, c'est la puissance des images et des représentations. A ce titre, France 24 peut espérer produire le même effet qu'une AI-Jazira qui a su créer « un nouveaupublic arabe» (Marc Lynch) en proposant des couvertures de l'actualité ouvertes et libres; la qualité de ces dernières leur permettant de fournir des images aux télévisions européennes et américaines. Dans ce contexte, la création du canal AI Jazira English a su briser la loi d'airain d'une information internationale de qualité, dirigée fatalement du Nord vers le Sud. Elle a offert à ce dernier une voix et une image légitimes, de qualité et largement diffusées. Même si ce n'est pas sa seule ambition, France 24 dispose des moyens pour contribuer à ce mouvement, et donner une seconde chance aux valeurs du projet «La Voix humaine». En effet, j'ai partagé avec Jacques-Yves Cousteau, l'ambition de 15

créer une chaîne Nord-Sud, objectif pour lequel nous avions approché avec succès l'Organisation des Nations Unies. Après la disparition de Cousteau en 1997, cette intention ne m'a pas quitté et tout au long de ces années, j'ai conservé le souci de donner la parole - par les médias internationaux - à tous les peuples voués au silence. L'idée défendue à New York en août 1996 - pour laquelle les financements nécessaires à hauteur de 3 milliards de dollars existaient d'ailleurs - demeure, et je compte la faire valoir grâce à l'existence bien réelle de France 24.

Une voix pour le monde? Idée centrale, les medias globaux d'information représentent des acteurs à part entière de la mondialisation: ils diffusent culture, valeurs, messages politiques et économiques. Voilà qui compte pour la France, perçue comme une «puissance mqyenne dotéed'intérêtsglobaux », et qui peut se démarquer par un traitement de l'information valorisant le pluralisme. Au delà de la télévision, l'ouverture du web aux médias a rendu la conquête des flux de l'information bien plus complexe, et a fait de France 24 bien plus un « mediaglobal d'information», qu'une chaîne de télévision. Ceci devrait donc conduire à la substitution de « l'audiovisuel extérieur» par l'expression «multimédia extérieur», comme l'indique Cyril Blet. Autre idée-force de l'ouvrage, cette chaîne sert les intérêts de la France à travers « l'imprégnationdurable» des valeurs et des représentations qu'elle véhicule. On devine alors l'hypothèse proposée ici. La coalition de groupes multimédias peut - si on lui en donne les moyens - contrer l'hégémonie américaine. Vaste programme qui nécessite une compréhension précise des mécanismes d'influence politique, économique et culturelle, à l'œuvre au sein des chaînes d'information globales. S'appuyer sur Susan Strange et sa notion de puissance structurelle, permet d'analyser la puissance des États, tout en intégrant ce qui fait le sel des médias internationaux: leur structure financière, leur organisation, leur déploiement mondial, au ser-

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vice d'une concentration puis d'une diffusion des images et des sons. Mais il faut souligner l'importance de leur indépendance, fondement de leur crédibilité. Une indépendance toujours tiraillée entre le travail journalistique strictosensu et l'incitation ou l'envie de promouvoir certaines valeurs et idées propres à leur nationalité, bref, d'être « la voix» de leur pays. Le « softpower », a rencontré ses limites devant la résistance de nombre de particularismes culturels, hostiles à une prétendue américanisation du monde. En revanche, les médias globaux exercent une emprise plus subtile que certains produits culturels - parfois exagérément conquérants et apparaissent, à ce titre, en mesure d'opérer, comme le dit l'auteur, une diffusion « douce» des valeurs de leur pays d'origine. Devant les choix, souvent orientés, de reprendre ou d'ignorer tel fait ou telle déclaration de politique étrangère, on comprend mieux la politique des États. En effet, ces derniers entendent monter des structures d'information internationale - qui bénéficieront de la diffusion la plus large et du focus le plus spécifique pour que leur discours puisse continuer d'exister, ne serait-ce que sur une seule chaîne. Mais si celle-ci se nomme CNNI ou BBC World, quelle portée, et quel impact! Qu'on ne s'y trompe pas: France 24 annonce explicitement son intention de compter auprès des décideurs, qu'elle qualifie de « leadersd'oPinion». Pour autant, notre CFII n'est pas élitiste. Comme toute chaîne d'information globale, elle formate les informations qu'elle diffuse, et tient compte des contraintes de réception, à savoir celles d'un public moderne: moins de temps, moins d'attention, peut-être moins d'envie d'analyses et davantage de faits. Sinon, comment expliquer le maintien des séquences «No comment» d'Euronews, où le silence éditorial assourdissant laisse simplement les images déployer à la fois leur force et leur manque de sens? De cette orientation, résultent des chaînes d'information où le contenu opte pour la simplicité, la concision et une intégration de données assortie de reprises immédiates. Finalement, elles apparaissent loin d'un quelconque hermétisme qui les tiendrait à distance du téléspectateur moyen. Exception à cette

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règle, soulignée par l'auteur, la place privilégiée des débats de fond sur France 24. Mais là encore, il ne s'agit que d'une reprise de souffle entre deux déferlantes de nouvelles. Ceux que l'on appelle les décideurs - économiques, politiques, médiatiques - constituent bien la cible d'une politique de distribution, ayant pour ambition d'implanter les images de France 24 jusque dans leur imaginaire. La course aux moyens de diffusion modernes et expérimentaux - comme Internet et la couverture 3G - témoigne de cette volonté affirmée de France 24 que ces dirigeants lui soient acquis. Et n'est-ce pas en effet auprès d'eux qui détiennent tant d'influence sur les pratiques et les habitudes de leurs sociétés - que la bataille des représentations et des valeurs se joue? Dans un tel contexte, quelle place et quels choix une puissance moyenne peut-elle espérer? Soulignons combien l'image que la France se donne à elle-même fluctue dangereusement au fil des discours de politique étrangère. Elle se perd parfois même dans les abîmes de sa grandeur perdue. Pour ce faire, elle s'impose des obligations de moyens et de résultats à hauteur des dominants culturels globaux, mais toujours à perte. Cependant, elle sait aussi parfois se rappeler avec bonheur ses spécificités et la force dévolue également à une «puissancemqyenne », sachant tirer parti de « représentationsarticulières», comme le dit p l'auteur, qu'elle serait en mesure de véhiculer. «Il va de soi que [les États-Unis] n'exercentpas un contrôle permanent sur les éléments qui concourentà leur puissance». Cette donnée essentielle à la compréhension de la puissance de CNN rappelle, si besoin était, pourquoi France 24 n'a pas à être la voix de la France. L'alignement diplomatico-médiatique ne représente pas une nécessité propre à s'assurer une influence en termes d'images. Est-il à ce titre raisonnable d'espérer créer un jour, un « effetFrance24 » dans la gouvernance mondiale, résultat qui s'accompagnerait fatalement de soupçons hégémonistes? Que CNN ait obtenu ce statut dès le début de son existence par manque de concurrence sur le marché de l'information internationale en continu, n'implique pas que chaque

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nouvelle chaîne du même genre doive, puisse, ou même souhaite se substituer à elle. Avec la multiplication des chaînes d'information internationale, la concurrence devient possible, sans pour autant prétendre évincer « l'hegemon» CNNI. Son ancien président Chris Cramer l'a suffisamment compris pour affirmer que « la concurrence ne diminue pas l'audience: elle l'augmente ».

France 24 exerce une fonction de diffuseur de la force nationale. Son ambition de traiter les informations par la «perspective de la France» demeure toutefois illusoire, tant la dépendance à la fourniture des images par des sources étrangères reste forte: des partenariats s'avèrent nécessaires. Cependant, cette exigence de réalisme n'entrave en rien la volonté de produire un message et une interprétation différente des mêmes faits et des mêmes images. Il semble légitime et nécessaire que France 24 devienne à terme pourvoyeuse d'images. Le succès d'Al-Jazira - acquis grâce à des années de couverture originale de l'actualité au Moyen-Orient - impose le respect, et donne clairement des idées. Mais si l'on peut appeler de nos vœux la reprise par de grandes chaînes globales d'images émanant des correspondants de France 24, la situation actuelle paraît encore loin de ce but. Une dépendance aux images produites par ses concurrentes: voici le handicap d'une chaîne qui affiche pourtant l'ambition de construire une vision française de l'actualité mondiale. Si le traitement éditorial et le « remontage»des images jouent toujours, ils ne suffisent pas à composer le point de vue singulier d'une chaîne. Le recours presque forcé aux trois grandes sources de contenus d'agences (la britannique Reuters, l'américaine APTN et l'européenne EUR), que décrit l'auteur dans la présente étude, interdit pour l'instant à France 24 de se détacher clairement de ses concurrentes. En effet, pour l'heure, les moyens manquent à l'établissement d'un réseau élargi de correspondants qui complèterait celui, remarquable, de l'AFP. Sur le seul secteur des zones de réception francophones, France 24 doit composer avec la présence de concurrents audiovisuels nationaux, parfois jusqu'à quatre si l'on cumule TVS,

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RFO, RFI et MediaOverseas/CanalSat Horizons 1 Dans ces conditions, l'apparition de France 24 a dû - on le comprendêtre impérativement assortie d'objectifs spécifiques, pour ne pas accentuer l'effet d'écrasement que ses moyens d'action et son réseau de distribution lui procureront à terme. Et ce, surtout auprès de TVS, dont on a pu la soupçonner d'être «le
fossoyeur ».

TIest vrai qu'en l'absence d'une véritable autonomie d'approvisionnement en contenus visuels, la « sensibilité française», dont se réclame France 24, passe avant tout par les images qu'elle est en mesure de produire seule, c'est-à-dire celles concernant... la France. Ce n'est donc pas pour rien que culture et art de vivre sont mis en avant comme touche finale au descriptif de l'activité de la chaîne. Néanmoins, il ne faudrait pas pour autant prendre cet atout français pour le cache-misère d'une programmation indigente. Même si la perspective française demeure encore limitée aux commentaires accompagnant des images ayant subi montages et remontages, ce type de séquence représente aussi les valeurs françaises, - sans doute les plus facilement communicables - sans charge politique apparente et, de surcroît, appréciées partout dans le monde. En attendant mieux... Cyril Blet aboutit à l'idée d'un renforcement d'un «État global», au sens de transnational. N'est-ce pas la seule réponse efficace qu'un gouvernement puisse opposer face aux forces qui agitent de plus en plus le monde? Son influence passe désormais par des institutions, souvent privées, qu'il incite à créer et à se développer. Désormais, il les encourage à cultiver leur identité, tout en y impulsant ses propres valeurs et principes... Dans cette logique, France 24 apparaît bien symptomatique d'une époque où les relations internationales voient se multiplier les pôles d'une gouvernance mondiale. On pourrait reprocher à l'ouvrage de conclure sur l'illusoire sensation de changer le monde par un simple traitement francophile de l'actualité internationale, après avoir apporté au lecteur les clés de l'influence de France 24 et analysé précisément tout ce qui fait sa qualité éditoriale et administrative. Pourtant, il faut bien souligner que France 24 présente des défauts:

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l'importance que prennent ses pages magazines - si l'intention paraît louable confine parfois à l'excès. En outre, son habillage demeure encore trop statique et son rythme parfois hésitant: que dire de l'absence d'accroches - sonores et visuelles - distinctes avant un flash d'information? Enfin, plus grave, la chaîne ne peut actuellement justifier d'une présence conséquente, en direct sur le terrain.

Comprendre

les médias globaux:

changer le monde?

Saluons le travail accompli par Cyril Blet pour sa large compréhension du phénomène France 24, fruit d'un patient travail de recherche et d'entretiens. Il fallait une certaine détermination pour vouloir considérer sérieusement une chaîne qui passera - sans doute encore longtemps - pour un caprice à la française, malgré l'indéniable qualité de ses objectifs et de ses moyens. France 24 doit faire face aux défis rencontrés par toute chaîne internationale, ainsi qu'aux difficultés inhérentes à la concurrence étrangère et nationale. Qu'on se le dise, - malgré les railleries - cette chaîne peut être différente des autres dans le traitement de son information. Elle peut se distinguer, à l'instar d'Al-Jazira, afin que cesse par exemple de se reproduire en temps de conflit, l'exclusivité de l'interprétation des images irakiennes et afghanes par les seules télévisions américaines, CNNI et Fox en tête. Surtout, elle garde comme exigence, le souci de ne pas reproduire le sempiternel schéma d'une domination Nord-Sud par le biais d'un écrasement médiatique. La notoriété d'une chaîne d'information repose certes principalement sur la qualité de son traitement de l'actualité. Mais c'est aussi d'une entreprise qu'il s'agit. Et dans ce domaine, la qualité de la communication demeure elle aussi incontournable, à la façon d'Euronews qui s'est récemment refait une beauté, grâce aux bons soins de l'agence de communication FFL (Fred Farid Lambert). De la même façon, l'annonce caractéristique

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«This is CNN» doit être inscrite au tableau d'honneur des ancres sonores qui construisent l'image d'une chaîne. L'identité-maison de France 24 constitue bien un enjeu de premier plan pour faire de cette chaîne un vecteur effectif de la perspective française. Du logo dans ses diverses modalités d'incrustation à l'écran, aux annonces visuelles et musicales des flashs d'information, France 24 cherche à cultiver des spécificités dont Cyril Blet nous livre ici l'analyse. Rien n'est facile, quand on souhaite faire l'état de la contribution de France 24, soucieuse de porter « la voix de la France». Où se trouve-t-elle principalement en porte-à-faux avec les valeurs défendues par la diplomatie hexagonale? S'agissant de la langue, bien sûr, et surtout des langues dans lesquelles la chaîne diffuse ses programmes. Loin des priorités de la francophonie, France 24 n'est absolument pas une deuxième TVS, comme on aurait pu le craindre. Cyril Blet le précise clairement: cette dernière a pour priorité la promotion d'une langue et non d'une aire géographique. Tandis que la cible de France 24, quant à elle, n'est autre que... le monde. Dès lors, devant une telle tâche à accomplir, difficile de déplorer le plurilinguisme adopté par notre CF!!. Certes, les représentations ne passent pas exclusivement par les images. La langue et le vocabulaire demeurent lourds de sens et contribuent à diffuser une idée du monde plutôt qu'une
autre.

A la

différence

de sa consœur

Al-Jazira,

France 24 a pris

le parti éditorial d'employer des termes identiques et précisément choisis pour chaque langue de diffusion, quel que soit le sujet traité. Quand il s'agit d'une situation de conflit où la charge politique des mots devient omniprésente, voici une force supplémentaire qui aide à diffuser la fameuse «perspective française». il faut espérer que ce cap soit maintenu, même si « le politiquement correct»paraît être le prix à payer de l'homogénéité du discours de la chame, quel que soit l'idiome employé. Le vrai danger réside plutôt dans l'autocensure, lorsqu'une rédaction conditionne par exemple la diffusion globale de son information. Or, une telle perspective se ferait naturellement au détriment de la crédibilité de France 24. 22

La référence à Braudel pour faire de CNN et BBC World des « télévisions-monde»ne paraît pas innocente, tant l'auteur de La Dynamique du capitalismea fourni les outils propres à appréhender le globe en centres et périphéries. Et ces deux chaînes diffusent déjà vers les zones d'influence culturelle et médiatique de la France. Ces mêmes zones constituent, dans un premier temps, le banc d'essai de France 24, avant que cette dernière n'atteigne un rang significatif; de sorte que ses images deviennent une source légitime d'informations pour le monde anglophone et arabophone. Pour l'heure, France 24 reste sujette au poids de l'histoire coloniale, au même titre d'ailleurs que ses partenaires de la holding de l'audiovisuel extérieur français. L'auteur a raison de rappeler qu'une étude lambda de communication médiatique ne se serait intéressée qu'à «un bout du tuyau », pour parler en termes de marketing. Autrement dit, celui où se trouve la cible de la chaîne. Ce serait bien sûr une erreur. Tant les jeux de pouvoir, les décisions et les conflits qui animent la gouvernance fmancière et administrative d'un grand média s'avèrent aussi passionnants à observer et analyser que le travail éditorial ou la mise en forme de l'information comme produit fini. La structure du budget et la direction de France 24 apparaissent composites, constituées par l'alliance de l'expertise et des fonds d'acteurs aux parcours et aux intentions parfois opposés. Elles, montrent à quel point il serait illusoire d'écrire sur un média en le réduisant à la vision qu'en ont ses téléspectateurs. Dans cette hypothèse, on risquerait de passer à côté de la compréhension de ses choix éditoriaux. Choix que je comprends aisément et que j'approuve, pour avoir connu ces difficultés lorsque - au début des années quatre-vingt - j'ai dirigé RFI, voix d'une France plurielle parmi d'autres. Elle aussi reste tiraillée - quant à sa couverture et à son traitement de l'information - entre ses impératifs budgétaires et les attentes qu'elle suscite auprès de la diplomatie française. RFI, dont il faut encore - plus que jamais - saluer l'excellence et soutenir l'existence, à l'heure où certaines interrogations sur la portée de l'influence française par ses médias internationaux se font jour.

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