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Ville-Evrard

De
502 pages
Au moment où la société s'interroge sur la place qu'elle doit accorder au malade mental, cet ouvrage retrace plus d'un siècle d'histoire de l'un des plus importants hôpitaux psychiatriques. De l'enfermement à la sectorisation, le lecteur est invité à suivre l'évolution de cette structure humaine et sociale ouverte en 1868.
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Ville-Evrard
Murs, destins et histoire d'un hôpital psychiatrique

André Roumieux

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Ville- Evrard
Murs, destins et histoire d'un hôpital psychiatrique

L'Harmattan

Ouvrages du même auteur : Je travaille à l'asile d'aliénés, Éditions Champ libre, 1974. La tisane et la camisole: trente ans de psychiatrie publique, Jean-Claude Lattès, 1981. Artaud et l'asile: au-delà des murs, la mémoire, Séguier, 1996. L'Abbé Pierre et les compagnons d'Emmaüs, Presses du Châtelet, 2004. En co-auteur : L'Affaire Dreyfus de A à Z, Flammarion, 1994. Le Gouffre de Padirac: la magie de la goutte d'eau, Fil d'Ariane Éditeur, 1999. Éditions établies et présentées par André Roumieux : Auguste Scheurer-Kestner, Mémoires d'un sénateur dreyfusard, Bueb et Reumaux, 1988. Max Jacob, L'amitié: lettres à Charles Goldblatt, Le Castor Astral, 1994. Jean Dubuffet, La ponte de la langolfste, Le Castor Astral, 1995.

(Q L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harrnattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.ft

ISBN: 978-2-296-05669-5 EAN : 9782296056695

A vani-propos

Depuis quelques années, lors des journées du patrimoine, on peut visiter l'hôpital psychiatrique public de Ville-Évrard, en Seine-Saint-Denis, au même titre que l'on visite l'Élysée, la Chambre des députés, l'Hôtel de Lassay ou le château de Versailles. Donc, si vous lecteur, vous préférez à ces prestigieux édifices parisiens cet ancien asile d'aliénés, il vous suffit, ces jours-là, de vous présenter devant le bâtiment administratif; un employé vous accueillera et vous proposera une visite guidée de l'établissement. Après avoir connu un effectif de plus de deux mille malades, le Centre Hospitalier Spécialisé de Ville-Évrard en compte en 2006 à peine quatre cent cinquante intra-muros, grâce au travail et aux structures extra-hospitaliers. Des pavillons sont désaffectés; certains services ont été délocalisés dans la cité faisant partie de leur secteur. Dans le même temps, les divers corps de métiers (cordonnier, tailleur...) ont progressivement disparu. Quant à l'importante ferme de plus de 200 hectares, elle n'existe plus en tant que telle. Aujourd'hui, ses vastes bâtiments, dont certains datent du XVIIIème siècle, tous vides, sont inscrits à l'inventaire des Monuments historiques. On parle de reconversion d'une partie du site de Ville-Évrard. Nous vivons là une situation historique. Longtemps entouré de hauts murs, l'hôpital psychiatrique a été, dès sa création en 1868, felmé à tout regard extérieur. La situation a évolué. Depuis 1986, de nombreuses personnes sont venues à la Serhe/, soit pour prendre connaissance de l'histoire de l'établissement

I Société d'Etudes et de Recherches Historiques En Psychiatrie. Ce lieu de mémoire a été fondé par deux infirmiers et un membre de la direction en 1986. Le siège est à Ville-Évrard, 202 avenue Jean-Jaurès, 93322 Neuilly-sur-Marne. Des documents, des gravures, des objets et des vêtements faisant partie de la mémoire de l'institution y sont exposés en permanence.

7

et souvent le visiter, soit pour y conduire des travaux de recherches, soit pour des expositions ou manifestations culturelles. Par ailleurs, la compagnie théâtrale Le théâtre de la Ville-Évrard se produit au pavillon Bretagne. Alors que le groupe théâtral Vertical détour donne ses spectacles aux anciennes cuisines de l'établissement. Enfin, pendant plusieurs années, «un soir de fin d'été »2, sous un chapiteau dressé pour la circonstance dans le parc de Ville-Évrard et à l'intérieur duquel prenait place un nombreux public, étaient organisées par La Nuit de Ville-Évrard', des soirées conférences-spectacles. Malgré cette réelle ouverture sur l'extérieur, l'hôpital psychiatrique public reste dans une certaine mesure toujours « cet univers obscur pour le commun des mortels »4; il continue en ce début du XXlème siècle d'intriguer et de susciter diverses interrogations concernant son histoire, son fonctionnement et son devenir. Les pages qui suivent vont tenter de répondre à certaines de ces interrogations. Je tiens cependant à préciser que ce n'est pas là un travail exhaustif. C'est le regard que porte un ancien infirmier psychiatrique sur l'histoire d'un établissement psychiatrique public, Ville-Évrard, où il a travaillé pendant trente-six ans (de 1951 à 1987). Cette part de subjectivité revendiquée peut être source d'approximations, parfois même d'erreurs ou d'oublis. En ce cas, je sollicite l'indulgence du lecteur averti.

2 La Nuit de Ville-Évrard, Temps, Mémoires, Chaos: colloques 1990-1992, Descartes et Cie, 1993. 3 Association créée en 1990, dont le siège était à Ville-Évrard. Elle était composée de membres du personnel médical, administratif et scientifique. Le temps, la mémoire, le chaos, tels ont été les thèmes successifs des colloques organisés en 1990, 1991 et 1992 par La Nuit de Ville-Évrard. On compte parmi les intervenants Yves Coppens, paléontologue, Adolfo Fernandez-Zoila, psychiatre-psychanalyste, René Angelergues, psychiatre, Alain Finkielkraut, philosophe, Bernard Heinen, jardinier, Daniel Zagury, psychiatre, René Diatkine, psychiatrepsychanalyste, Adalberto Barreto, psychiatre, Irène Théry, sociologue, Jean-Pierre Guéno, directeur de la communication à la Bibliothèque Nationale, Roger Teboul, psychiatre, Dominique Lecomt, philosophe, Jean Mettelus, écrivain neurologue, Véronique Lefebvre des Noettes Gisquet, psychiatre, Françoise Zonabend, anthropologue, Violaine Prince, mathématicienne, François Forestier, généticien, Patrick Frémont, psychiatre, Robert Prunier, Gilbert Léon et André Roumieux, infinniers, André Bourguignon, psychiatre psychanalyste, Mgr Guy Deroubaix, évêque de Saint-Denis, Yves Pomeau, physicien et directeur de recherches au CNRS. La Nuit de Ville-Évrard n'existe plus. 4 Réflexion figurant sur le livre d'or de la journée du patrimoine 2005 (Fonds Serhep).
8

Je veux enfin dire que c'est avec un réel bonheur empreint souvent d'une profonde émotion que j'ai reconstitué, de mon écriture d'autodidacte, cette monographie dont la rédaction, depuis de nombreuses années, me préoccupait tout particulièrement.

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Première partie

r
Neuilly-sur-Marne au XVIIIème siècle, avec le domaine agricole de Ville-Évrard.

Préhistoire de l'asile d'aliénés5

Le jour se lève sur ce coin d'Île-de-France. Un manant, une houe sur l'épaule, se rend sur son lopin de terre situé non loin de la rivière Marne6. Il marche d'un pas vaillant lorsque soudain apparaît là-bas, au détour du sentier, un cavalier qui vient à sa rencontre. C'est le noble franc Eberhardus Evrardus. Arrivé à sa hauteur, l'homme à la houe sur l'épaule salue respectueusement son maître qui le salue à son tour et poursuit son chemin vers un ensemble agricole dont il est propriétaire, lequel comprend des chaumières et des étables, le tout protégé par un mur d'enceinte. Le premier document connu concernant Ville-Évrard7 est la condamnation à mort d'un certain Adam de Ville-Évrard, vers les années 11708.
5 Une hache polie de belle dimension est découverte en 1941 sur le site de Ville-Évrard. En 1958, une pierre biface de l'époque chelléenne témoigne de la présence de l'Homo pré-sapien sur les lieux, alors qu'en 1960, un nucleus du Néolithique auquel s'ajouteront d'autres silex taillés viennent nous parler préhistoire sur le domaine de Ville-Évrard qui dépend de la commune de Neuilly-sur-Marne. Neuilly-sur-Marne. 1000 ans, Association François-Xavier Donzelot, 1998. 6 Le premier document mentionnant Neuilly-sur-Marne, dénommé Charte de Burchard, date de l'an 998. Neuilly-sur-Marne. 1000 ans, op. cit. 7 L'appellation de Ville-Évrard, attestée dès le Xlème siècle dans un document faisant référence au noble tranc Evrardus que nous venons de croiser, découle vraisemblablement du fait que la famille de celui-ci garda suffisamment longtemps cet ensemble agricole de terre et de bâtiments appelé villa, pour que le nom de famille devienne un toponyme et que le bien en question prenne définitivement l'appellation de Ville-Évrard. 8 Peu d'éléments originaux et sûrs nous sont parvenus concernant cette première période de Ville-Évrard. Les suppositions prévalent parfois sur les certitudes. Je me réfèrerai cependant aux quatre sources de renseignements suivantes qui font autorité aujourd'hui concernant l'histoire de Neuilly-sur-Marne: - Abbé Aristide Charasson (curé de Neuilly-sur-Marne, lauréat du concours de l'Art et l'Autel), Neuilly-sur-Marne. Ses souvenirs depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, ]903. - «Neuilly-sur-Marne », in Revue d'Histoire nocéenne (publiée par l'Association FrançoisXavier Donzelot), avec des numéros hors série, dont celui particulièrement riche et précieux
15

Par ailleurs un parchemin signé du sceau de Guillaume de Ville-Évrard, en sa qualité de soldat, mentionne une somme qui constitue certainement le montant de ses gages pour quelques expéditions militaires « Signé en l'an du Seigneur 1267, le vendredi le plus proche après la fête de la chaire de SaintPierre ». Alors que le premier acte notarié connu stipule qu'« une vente de biens de Ville-Évrard» a eu lieu par l'évêque de Rennes, à l'Hôtel de Ville de Paris, en 12879. Efforts soutenus et sueur abondante vont faire de Ville-Évrard un fieflO, puis un domaine important avec ferme, château, parc, étang qui allait connaître au cours des siècles divers propriétaires parmi lesquels des gens de robe, de finance et d'épée. Je vais retenir ici ceux qui me paraissent avoir marqué 1'histoire du domainell. Ce 5 août 1392, le roi Charles VI (1380-1422) traverse la forêt du Mans à la tête de 40000 hommes. Soudain, il est pris d'une violente crise de folie. S'ensuit une extraordinaire panique. Après avoir blessé mortellement trois ou quatre pages et autant d'officiers, le roi s'enfuit, terrorisé. Lorsqu'on le retrouve, il meurt littéralement de faim et de froid: Charles VI a perdu la raison. «Quelques mois plus tard, le peuple de Paris dont il était, dit-on, particulièrement aimé célébrait par de grandes réjouissances son retour à la raison. Mais, hélas! Le rétablissement fut de courte durée: Charles VI aura, en trente années de règne, plus de quarante-deux rechutes. Au cours de ses rechutes, appelées crises de frénésie, le roi, fou furieux, hurle comme piqué de mille pointes. » Certains biographes précisent qu'il fut cinq mois « sans changer même de linge ». «C'était grande pitié de la maladie du Roy», écrit Juvenal des Ursins12. «Et quand il mange oit c'estoit bien gloutement et louvissement (à

de «Ville-Évrard », paru en avril 1983. La troisième édition, revue et augmentée et la Haute-Île », est parue en octobre 2001. - Neuilly-sur-Marne à la fin du XVIIlème siècle: aperçu historique, documents présentés par Jeanne Chérel et Simonne Inglin, 2 volumes parus en 1990.

«La ferme réunis et

- Association François-Xavier Donzelot, Neuilly-sur-Marne. 1000 ans, op. cit. 9 Abbé Charasson, Neuilly-sur-Marne..., op. cit. 10 En 1309, l'ensemble du fief de Ville-Evrard comprend 6 maisons (et peut-être quelques autres bâtiments), 10 arpents et demi de vigne, 10 arpents de terres labourables, un quart et demi de pâtis. II Pour connaître la totalité des propriétaires, consulter le numéro hors série « Ville-Évrard », publié par l'association François-Xavier Donzelot dans la Revue d'Histoire nocéenne en octobre 2001. 12 Auguste Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, Henri Plon, 1872.

16

la façon des loups 7) ; et ne le pouvoit-on faire despouiller, et estoit tout plein de pouz, vermine et ordure... » (année 1405). C'est ce roi fou - premier signe du destin du domaine de Ville-Évrardqui va interférer dans le cours des propriétaires du domaine agricole. Car si Charles VI n'est jamais officiellement déclaré privé de raison, il doit faire face à ses ennemis parmi son entourage, qui, lors de ses crises de frénésie, conspirent contre lui; ce qui le conduit au cours de ses moments de lucidité à assainir précisément son environnement. Ce sera ainsi que le propriétaire de Ville-Évrard, Thomas d'Aunoy, sous prétexte d'avoir «favorisé les ennemis du Roy» est puni, c'est-à-dire exproprié de son domaine agricole: Charles VI le donne, en 1411, à sa fille, religieuse à Poissy. Maisons et terres reviennent au couvent de Poissy qui les conserve pendant une cinquantaine
d'années 13 .

Au cours de l'année 1676, le domaine de Ville-Évrard est acquis par une certaine Marie Lebret qui s'en défait, un an plus tard, au profit du sieur Langlois. Receveur des consignations et secrétaire du roi, Seigneur de Ville-Évrard et de Neuilly-sur-Marne, Langlois est resté, dans l'histoire du domaine, un propriétaire qualifié de « grand justicier ». En effet, il obtient de Louis XIV des lettres patentes qui lui donnent droit de justice et par là même droit de dresser sur ses terres de Ville-Évrard des fourches patibulaires, appelées encore « bois de justice », composées de trois gibets 14. En général, les bois de justice sont élevés près de grandes villes et le pouvoir de justice n'est donné qu'aux seigneurs hauts justiciers, privilège que d'ailleurs la royauté s'efforce de réduire progressivement. Le fait qu'en 1674 les justices seigneuriales de Paris soient rattachées à la justice royale du Châtelet, et qu'à Ville-Évrard le Pouvoir de justice continue de s'exercer, met en évidence le caractère du Seigneur des lieux qui tient à garder sur son domaine les attributs d'une justice qu'il veut exemplaire afin de maintenir ordre et soumission. Le blé continue donc d'être ensemencé à l'ombre de la sinistre potence15.

À noter que vers 1641, un nommé Thomas Liégard est garde des plantes pour le plaisir de Sa Majesté Louis XIV, au domaine de Ville-Évrard; ce qui laisse supposer qu'il devait y avoir alors soit un jardin de plantes rares, soit tout simplement une très belle pépinière. 14Il semblerait que ces bois de justice se trouvaient au lieu-dit La Justice, c'est-à-dire derrière l'hôpital de Maison-Blanche. 15 En 1768, le Parlement déclare de la manière la plus formelle: «Les possédés sont des malades. » Ce qui signifie qu'au lieu de les châtier, de les exorciser et souvent de leur faire connaître le supplice du bûcher, les fous doivent être soignés. Déclaration éminemment importante. Elle marque une orientation définitive dans l'histoire de l'assistance aux insensés, et sera suivie, en 1785, de la publication des « inspecteurs des maisons de force et hôpitaux»

13

17

Ville-Évrard est alors isolé en pleine campagne. Pour s'y rendre de Paris, il faut prendre la route de Paris à Meaux c'est-à-dire la grand-route d'Allemagne (future Nationale 34) et s'arrêter à Neuilly-sur-Marne.
1789. Soudain, entre ciel et terre, éclate un étrange fracas. Le peuple de Paris se révolte. Les clameurs de la foule parviennent jusqu'aux loges et aux chaînes de Bicêtre et jusqu'ici à Ville-Évrard. Très vite, la révolte devient Révolution16. C'est, après la prise de la Bastille, l'extraordinaire nuit du 4 août. Pour les descendants du manant à la houe sur l'épaule qui saluait bas son seigneur Evrardus, il est avant tout question de justice sociale. La taille et la corvée sont supprimées, alors que dans le coin funeste du domaine de Ville-Évrard, les bois de justice sont abattus, tout comme sont abolies, en 1790, les lettres de cachet17. Un nouveau monde voit le jour: celui des Droits de l 'Homme et

dU Cltoyen

.

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.

Doublet et Colombier, intitulée: « Instruction sur la manière de gouverner les insensés et de travailler à leur guérison dans les asyles qui leur sont destinés. » 16 Dans le numéro hors série du bulletin de l'association François-Xavier Donzelot Revue d'Histoire nocéenne « Ville-Évrard », on lit:« À la Révolution, le dernier propriétaire, Robert Nazaire Girard de Bussou - peut-être le rédacteur du cahier de doléances - continue à
l'exploiter jusqu'en 1792. Puis le domaine est vendu et partagé entre les paysans. » 17 La lettre de cachet repose sur une opération de police, faisant suite à une demande formulée par écrit. À partir d'un placet rédigé par la famille (les familles constituent à 90 % la majorité des demandeurs) ou la commune, et adressé soit au ministre de la Maison royale, soit à un lieutenant de police, une instruction est aussitôt diligentée par un magistrat. Celui-ci interroge la personne mise en cause (marginal, déviant, illuminé, insensé, femme révoltée...) ainsi que la famille et ses proches, parfois même son curé. Une fois signée, la lettre de cachet est exécutée sur-le-champ par un lieutenant de police. L'individu est arrêté et envoyé dans une maison de force. 18 L'assemblée Constituante décrète: «Les personnes détenues pour cause de démence seront, pendant l'espace de trois mois à compter du jour de la publication du présent décret, à la diligence de nos procureurs, interrogées par les juges dans les formes usitées, et, en vertu de leurs ordonnances, visitées par des médecins ».

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Pussin, « l'ami sincère de l'humanité »19

Ce premier Nivôse de l'an sixième de la République française (21 décembre 1797), à Bicêtre, le surveillant des fous rédige des observations dans lesquelles il note: « J'ay tellement cherché à adoucir
l'état de ces irifortunés qu'au mois de Prairial de l'an cinq, je suis
venu

à

bout de supprimer les chaînes (dont on s'était servi jusqu'alors pour contenir les furieux), en les remplaçant par des camisoles qui les laissent promener etjouir de toute la liberté possible, sans être plus dangereux. » Il signe: « Pussin. Surveillant des fous et employé en ladite maison . d epUlspres 25 ans. » 20 '

Au milieu des fous qui gesticulent, tiennent des propos insensés, pleurent, rient, menacent, appellent à l'aide, demandent désespérément leur liberté, ils se dirigent tous les deux, côte à côte, vers les loges de Bicêtre. L'un, de petite taille et de constitution robuste, est né à La Jonquière près de Castres en 1745. L'autre, de forte stature, a vu le jour à Lons-le-Saulnier, en 1746. L'un a fait des études de médecine. L'autre a appris le métier de tanneur. L'un est monté à Paris et a travaillé en tant que médecin auprès du docteur Bonhomme qui dirige une maison de santé, rue Charonne. L'autre, ouvrier tanneur auprès de son père, tombe malade. Il souffre d'humeurs froides21et doit être, en 1771, hospitalisé à l'Hôtel Dieu à Paris22.Considéré comme incurable, il est envoyé à Bicêtre. Cependant, sa robuste constitution
20 Jean-Baptiste Pussin, Observations faites par le citoyen Pussin sur les fous, 1cr nivôse
an VI. 21 Les humeurs IToides, appelées aussi «écrouelles », étaient une affection de type tuberculeux dont l'étiologie n'était pas connue à l'époque. 22 Se trouvent à la Bibliothèque Nationale son billet d'admission à l'Hôtel Dieu ainsi que plusieurs textes rédigés de sa main. 19Philippe Pinel, Observation sur la manie pour servir l 'histoire naturelle de l 'homme, 1794.

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lui permet de vaincre le mal. Sitôt rétabli, il postule pour un emploi, ici même, à Bicêtre. Après avoir occupé pendant cinq ans le poste de « maître des enfants du bâtiment neuf », il est nommé en 1785 «gouverneur de l'emploi de Saint-Prix» (service des insensés). Mais voilà qu'en 1793 le médecin de la maison de santé du docteur Bonhomme est affecté à Bicêtre. Se retrouvent alors, côte à côte, pour une historique collaboration, les citoyens Philippe Pinel (1745-1826) et JeanBaptiste Pussin (1746-1811 i3. Pussin était peu connu de nous les soignants, nous l'appelions par ignorance, la majeure partie du temps, Poussin24. De lui ne nous sont parvenus aucun détail physionomique, aucun portrait, du moins à ma connaissance?5 On sait qu'il était de forte stature, ce qui à la fois impose le respect etrassure. Et nous apprenions dans nos livres de cours que « ... aidé de son surveillant Poussin26, (sic) il (Pinel) montra ce que l'on pouvait obtenir avec la douceur et la patience. Il fit tomber les chaînes des aliénés et
23Depuis ma formation d'infirmier psychiatrique, le personnage de Jean-Baptiste Pussin m'a particulièrement intéressé et il me semble que nous avions certaines affinités avec lui sur le terrain de l'enfermement. Jack Juchet, directeur de ('Institut de formation en soins infirmiers (EPS de Ville-Évrard), m'aura permis d'approfondir son histoire, grâce à son Mémoire de DEA «Histoire sociale des sciences, des idées et des religions»: «'Les observations du citoyen Pussin sur les fous' : une stratégie dans la genèse du projet asilaire, sous la direction de G. Lantéri-Laura, Université Paris XII-Val de Marne, décembre 1989.» 24Un pavillon à Ville-Évrard, lors de la sectorisation en 1970, sera appelé Poussin (sic). Par ailleurs, Michel Foucault dans son Histoire de la folie à l'âge classique consacrera quelques lignes à Pussin, sous le nom de Piersin. 25Depuis a paru l'ouvrage biographique de Marie Didier, Dans la nuit de Bicêtre, Gallimard, 2006. 26 Franz Adam, médecin-chef à Rouffac, note dans Devoirs de l'infirmier des hôpitaux psychiatriques: «À la Salpêtrière, Pinel avait comme surveillant un nommé Pussin, dont l'histoire a conservé le nom, en raison de la collaboration intelligente et dévouée qu'il prêta à son chef de service. » Paul Bernard, dans Le manuel infirmier que nous avions lors de notre formation, écrit: «Nous ne pouvons pas terminer l'évocation de la grande œuvre de Pinel sans citer, comme on le fait toujours, le nom de Pussin, son chef-infirmier. Celui-ci fut un collaborateur aussi dévoué qu'intelligent. Il imagina de nombreuses améliorations techniques dans l'organisation des services et dans les soins des malades. Ces faits nous montrent qu'il n'y a pas besoin d'être un grand savant pour contribuer aux progrès de l'assistance psychiatrique et même pour passer à la postérité. » Enfm, Georges Daumézon, dans sa thèse pour le doctorat en médecine, Considérations statistiques sur la situation du personnel injirmier des asiles d'aliénés (Cahors, 1935) écrit: «Durant le XIXème siècle, malgré une situation matérielle en tous points déplorable, les asiles d'aliénés ont pu subsister grâce à l'existence d'un noyau de vieux serviteurs fidèles d'une haute valeur morale et même technique, encadrant une masse de 'passagers'. L'exemple du surveillant Pussin secondant l'œuvre de Pinel s'est reproduit à des dizaines d'exemplaires. » 20

les traita en malades dignes de pitié et auxquels la société doit assistance. »27 La réalité fut quelque peu différente: non seulement ce fut Pussin qui enleva les chaines des aliénés, initiative devenue pour la postérité le geste de Pinel, mais il remit à celui-ci un texte de huit pages rédigé entièrement de sa main, constituant le premier témoignage écrit, connu, d'un homme de terrain et intitulé: « Observations faites par le citoyen Pussin sur les fous. »28 Le gouverneur de l'emploi de Saint-Prix, qui est vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur le terrain et qui n'a de formation que celle acquise au contact de la folie enfermée, communique à Pinel du vécu, de l'expérience, de l'éprouvé dans la réalité quotidienne: du savoir-faire. Tout ce qu'il a écrit vient directement de l'observation et de la pratique. Il parle du travail modéré et des distractions salutaires aux fous, des moyens de guérison purement moraux, de la durée de l'enfermement au-delà de laquelle le fou n'a plus de chance de sortir, du comportement humain dont doivent faire preuve constamment les servants. De la nécessité d'avoir «un hospice spécial ». L'aliéniste Pinel saisit aussitôt l'importance du rôle et du travail du surveillant Pussin. Il réalise que l'application de ses conceptions théoriques, à lui, Pinel, est fondamentalement liée aux conceptions pragmatiques et humanistes de Pussin, à ses capacités professionnelles à faire régner l'ordre, à ses acquis, à son savoir-faire pratique, résultat d'une longue expérience de terrain. Pinel a lu son texte avec la plus grande attention, il l'écoute parler de ses fous avec le plus grand intérêt. Dès lors, l'efficacité de leur collaboration ne peut faire aucun doute. Mais Pinel est promu médecin-chef à la Salpétrière. Profondément conscient qu'il ne peut se priver de la collaboration de Pussin, il va faire en sorte de l'avoir, à nouveau, le plus rapidement possible, auprès de lui et il précise au ministre de l'Intérieur, de la manière la plus catégorique, qu'il lui est indispensable. Le médecin-chef est entendu: l'ancien ouvrier tanneur est affecté à la Salpétrière.

~7

L. Marchand,R. Mignot et H. Mignot,Manuel techniquede l'infirmier des établissements

psychiatriques, G. Doin, 1965. 28 Ce premier témoignage écrit d'un homme de terrain, dont l'original se trouve à la Bibliothèque Nationale, occulté de nos livres de cours, se présente sous la forme de huit pages autographes, rédigées entièrement de sa main. Ce qui signifie que Pussin, ancien ouvrier tanneur, possédait incontestablement une culture d'autodidacte, ce qui alors, à ce niveau social, était peu courant. (Je ne peux m'empêcher de penser à certains surveillants que j'ai connus et qui avaient du mal à rédiger quelques lignes dans le cahier de rapport). 21

« Mais si Pinel devient bien (. ..) médecin aliéniste en sus de théoricien de l'aliénation mentale29 il ne continue pas moins de se décharger complètement de tout engagement pratique, se réservant l'important à ses yeux: la théorie. (...) Fallait-il pour autant aux nouveaux prétendants soucieux de pérenniser une légitimité fraîchement acquise, gommer aux yeux de l'Histoire toute référence à la contribution apportée par JeanBaptiste Pussin au mouvement inaugural, et effacer de la mémoire collective toute trace de sa complicité et de sa décisive implication dans l'institutionnalisation du traitement médicalisé des troubles mentaux, au mépris même des écrits de Pinel? »30 Pussin devient « pour la postérité le surveillant zélé, dévoué à son docte maître, parangon de l'auxiliaire modèle que les aliénistes du XIXème siècle cherchaient à se concilier dans leur entreprise. » « L'histoire de la psychiatrie, écrit le psychiatre Jacques Postel, est encombrée de panégyriques où la vérité est bien difficile à retrouver sous ce fatras de documents remaniés et falsifiés, de ces répétitions de discours académiques et funéraires, et d'inaugurations de monuments élevés à la gloire du pouvoir médical, tous 'philanthropes et bienfaiteurs de I'humanité'. Le mythe de Philippe Pinel libérateur des aliénés en est (...) un exemple particulièrement significatif. »31 Entre la pratique sur le chaotique et très dur terrain de l' enfermement et la théorie qui, dès Pinel, acquiert en psychiatrie ses lettres de noblesse, va se développer l'histoire du soin psychiatrique. J'ai toujours ressenti des liens professionnels de parenté avec Pussin; liens très lointains bien sûr, mais tout à fait réels face à la réalité quotidienne entre les murs asilaires. Nous faisons partie de la même histoire. En quelque sorte, le gouverneur de l'emploi de Saint-Prix, personnage historique de l'ombre, nous ouvre la voie du soin psychiatrique; soin établi à partir de la qualité de la relation humaine et de la collaboration réelle infirmiersmédecins. De ce fait, Pussin va nous accompagner tout au long de l'histoire de Ville-Évrard.

29Aliénation. C'est Pinel qui en 1797, dans un article de l'Encyclopédie méthodique propose avec une certaine satisfaction « ce terme heureux» qui figure déjà, remarquons-le, dans le Mémoire de Tenon en 1788 pour exprimer « dans toute leur latitude les diverses lésions de l'entendement». Six ans plus tard, en 1803, Johan Christian Rei! crée le mot « psychiatrie» (Pierre Morel, Jean-Pierre Bourgeron, Élisabeth Roudinesco, Au-delà du conscient: histoire illustrée de la psychiatrie et de la psychanalyse, Hazan, 2000). 3D Jack Juchet, « Jean-Baptiste Pussin et Philipe Pinel à Bicêtre en 1793 : une rencontre, une complicité, une dette», in Philipe Pinel, sous la direction de Jean Garrabé, Les empêcheurs de tourner en rond, 1994. 31Jacques Postel, Genèse de la psychiatrie, Le Sycomore, 1981.
22

Retrouvons à présent le cours de la grande Histoire. Après la Terreur, il y a la guerre. Puis le Directoire et toujours la guerre. L'armée française pénètre en Italie sous le commandement d'un jeune général qui va entrer en grandes pompes dans l'Histoire de France sous le nom de Bonaparte. Et c'est l'Empire et la Grande Armée. La Grande Armée compte un général né le 6 janvier 1764 à Mamirolle dans le Doubs. J'aime imaginer celui-ci arrivant au galop de sa monture. Il s'arrête à l'entrée du domaine de Ville-Évrard. Un employé s'avance à sa rencontre. Le général descend de cheval, se présente: Général FrançoisXavier Donzelot.

23

Le domaine du Général

« Gémir, pleurer, prier est également lâche. Fais énergiquement ta longue et lourde tâche Dans la voie où le sort a voulu t'appeler Puis après, comme moi, sotiffre et meurt sans parler» Alfred de Vigny, La mort du loup.

François Xavier Donzelot (1764-1843), nouveau propriétaire du domaine de Ville-Évrard32, va s'employer, par étapes successives de 1804 à 1807, à reconstituer et même à agrandir la propriétë3. Je ne vais pas retracer la carrière de ce prestigieux militaire. Cependant, je dois préciser qu'il interrompit sa nouvelle vie de propriétaire fermier pour se replonger dans l'Histoire en tant qu'acteur de premier plan. Animé d'une indéfectible fidélité, il va rejoindre Napoléon qui vient de débarquer de l'île d'Elbe. Le général se retrouve bravement à Waterloo; nous savons comment se terminèrent « les Cent jours »... Après avoir été Gouverneur de la Martinique pendant neuf ans (Charles X le rappelle en métropole en février 1825), Donzelot s'installe en célibataire dans sa magnifique propriété de Ville-Évrard d'où il ne repartira plus. Il est fréquent de voir le général fermier, aux imposantes moustaches blanches et aux vieilles blessures de guerre (à la jambe gauche, à la bouche et à la tête), parcourir avec satisfaction son domaine d'une étendue de plus
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Il a été dit que le domaine agricole de Ville-Évrard avait été morcelé à la Révolution; il le

fut effectivement, mais comme le fut tout domaine sans héritier, ce qui n'eut rien à voir avec les événements politiques de l'époque. Neuilly-sur-Marne à lafin du XVIllème siècle: aperçu hislorique, op. cil. 33 Association François-Xavier Donzelot, Neuilly-sur-Marne, op. cil. 25

de trois cents hectares, constitué d'un château nouvellement reconstruit qu'il habite34, d'une ferme, de vastes communs, d'un magnifique parc «orné de quinconces et de boulingrins, (...) de beaux jardins fruitiers et potagers, de sources abondantes, de pièces d'eau, des prés et des terres labourables »35et d'arbres magnifiques. Tout aussi fréquemment peut-on le voir converser longuement avec ses employés fermiers. Les récoltes sont florissantes, les troupeaux prospèrent. On dit qu'il est un des plus riches propriétaires de Neuilly-sur-Marne. Il est vrai qu'il peut embrasser d'un seul coup d'œil une grande partie de la plaine, de l'immense plaine fertile qui va jusqu'à la Marne et au-delà, vers Chelles. À Ville-Évrard, le général se repose, médite et reçoit la visite de la famille et des amis. Son neveu Jean-Pierre Guillaume Pauthier de Censay (1802-1873), avec qui il est très lié, vient le voir fréquemment et souvent en compagnie de son ami, Alfred de Vigny (1797-1863)36. Ils arrivent à pied de Paris en fin de semaine, parfois accompagnés d'un peintre de même origine comtoise que le général, Jean-François Gigoux (1806-1894), auteur entre autres d'un remarquable portrait du général Donzelot. Dans le vaste salon du château, avec sa magnifique collection de peintures napolitaines, le vieux général et ses hôtes, confortablement installés dans des fauteuils Empire, s'entretiennent de sujets divers. Les deux amis parlent de leurs travaux en cours et de leurs projets, dans une ambiance détendue. Aux yeux du comte Alfred de Vigny, auteur de «Servitude et grandeur militaire », le général Donzelot est un personnage fascinant. Aussi, au cours de ces moments d'intimité partagée, le poète s'adresse au glorieux soldat. Les légions napoléoniennes surgissent aussitôt des souvenirs du général, devant l'auditoire particulièrement attentif. De son côté, le général, du fond de sa paisible retraite, aime s'informer de ce qui se passe à Paris, en particulier sur le plan culturel. Alors, les deux amis se font une joie d'évoquer la vie littéraire. Vigny parle de ce malheureux poète, Gérard de Nerval qui souffre d'une bien triste maladie de
34 En 1457, grâce à un certain Robert des Roches, Maître des Comptes, propriétaire du domaine et qui habite un château à Ville-Évrard, apparaît ici le premier témoignage sur l'existence de ce château. L'abbé Charasson, curé de Neuilly-sur-Marne de 1895 à 1906, précise dans son ouvrage Neuilly-sur-Marne que le château fut démoli à la Révolution. « Vers l'an 1810, écrit-il, une construction assez vaste, flanquée de deux ailes, fut élevée sur le même emplacement puisque les anciennes caves du château existent toujours. » 35Paris-Guide, par les principaux écrivains et artistes, Librairie internationale; A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie éditeur à Bruxelles, 1867. 36Pauthier sera un des cinq exécuteurs testamentaires de Vigny.
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l'esprit et qui se fait soigner dans une clinique pansIenne tenue par un certain docteur Blanche. Vigny aime à souligner le côté admirable et désintéressé de cet aliéniste avec qui, parfois, il déjeune au milieu de ses pensionnaires. Ce qui chaque fois l'émeut réellement. D'ailleurs n' a-t-il pas fait paraître en 1832, « Stello, ou les consultations du docteur Noir» ? Dialogue entre un jeune poète et un médecin de l'âme. Mais pour les deux amis, c'est l'heure de regagner Paris. Le vieux militaire se retrouve seul. L'obscurité gagne de plus en plus l'intérieur des bâtiments, entoure le général. Moment de solitude et certainement aussi de mélancolie propice à la réflexion et aux interrogations... (Lui arrive-t-il de s'interroger sur le devenir du domaine après lui ?). Moment propice aussi au bilan de toute fin de vie... Allons mon général! Votre vie aura été faite avant tout d'engagement et de courage. Si votre nom est un jour gravé sur la porte principale du temple d'Isis, en Haute-Egypte, il le sera, là aussi en lettres glorieuses, sur l'Arc de Triomphe à Paris, non en votre qualité d'ex-propriétaire du domaine de Ville-Evrard mais en tant que général d'Empire la patrie reconnaissante. Et vous reposerez ici, dans ce petit cimetière de banlieue parisienne, à Neuillysur-Marne, parmi les autochtones, employés de la ferme de Ville-Évrard, gardiens d'asile, aliénistes, infirmiers, chefs de culture, colons, généraux non militaires mais psychiatriques, à proximité de votre ancien domaine devenu « autre chose ». Précisément, puisqu'il est question de gardiens d'asile, d'aliénistes, de « généraux» psychiatriques, je rappellerai qu'en 1838 alors que Vigny publie La mort du loup, une loi républicaine est votée. Cette loi d'assistance aux aliénés stipule que chaque département est tenu d'avoir un établissement public spécialement destiné à recevoir et soigner les aliénés. Elle définit les deux modes de placement suivants: - le placement volontaire dicté par la volonté de l'entourage du malade; - le placement d'office, appliqué par décision préfectorale après intervention de la police et constatation médicale3? « Il ne s'agit pas seulement de venir au secours de la plus affligeante des infirmités humaines, de préserver la société des désordres que des individus peuvent commettre dans les moments où leur raison est complètement
37Le malade placé en volontaire ressortira sur la demande de celui qui a signé son placement ou sur la décision du médecin aliéniste. Le malade placé d'office, séquestré selon le terme d'alors, ne pourra ressortir que sur proposition du médecin aliéniste traitant et avec l'accord du préfet de police. 27

troublée: il faut les préserver eux-mêmes de leur propre fureur, les soustraire à tous les abus. » Loi donc qui garantit contre les abus ou les situations tout à fait illégales (Jules Dagron, le premier médecin directeur de Ville-Évrard, note que chez les gens riches, il y eut des personnes séquestrées chez elles afin de cacher la situation infamante que constituaient les manifestations de la folie chez l'un des leurs). Loi aussi de protection des biens du malade (jusqu'ici nombreux étaient les cas de malades spoliés). Après un grand débat parlementaire, et après que le texte eût été revu, refondu, selon l'intervention de plusieurs commissions parlementaires, les députés se prononcent le 14juin, par 216 voix pour, 6 voix contre. La loi du 30 juin 1838 est donc adoptée. Depuis 1830, le général Donzelot a confié l'intendance du domaine à son neveu, Pauthier de Censay. Profondément imprégné de la magnifique campa~e d'Égypte racontée avec éclat par son oncle, sous les cieux de Ville-Evrard, Pauthier se plonge avec passion dans l'orientalisme dont la mode, alors, est due aux succès des travaux d'un Quercinois de génie, Champollion. Après s'être présenté sans succès aux élections législatives de 1848 et 1855, Pauthier se consacre totalement à son œuvre scientifique. Ville-Évrard devient alors un grand centre de culture chinoise grâce aux nombreux ouvrages de la bibliothèque impériale et aux inestimables poinçons de l'imprimerie de Pékin que Pauthier a réussi à acquérir. Celui-ci rédige à Ville-Évrard une quarantaine d'ouvrages sur la langue et la civilisation de l'Extrême-Orienes et est considéré comme un des plus éminents sinologues de son époque. En mars 1842 a lieu le mariage de la petite-nièce du général Donzelot, fille de monsieur et madame Pauthier avec le colonel de Ricard, commandant le 5èmerégiment d'infanterie légère. Ce soir-là, le château s'éclaire de mille feux de joie, dans une ambiance somptueuse. C'est la dernière grande fête donnée à Ville-Évrard à laquelle participe le général Donzelot. Le 11juin 1843, la nouvelle se répand à la vitesse d'un cheval d'Empire au galop: le général François-Xavier Donzelot vient de décéder. Le général n'ayant pas de descendant direct, la succession repose à parts égales sur quatre héritiers, neveux, nièces, cousins39.
38 Il écrira entre autres le TA-HID ou grande étude de Confucius (pour la première fois, les textes chinois furent imprimés avec des poinçons mobiles conçus par Pauthier et exécutés par Marcelin Legrand). 39 Avant que le domaine ne passe entre de nouvelles mains, le seul fait marquant qui mérite d'être signalé est le creusement du canal, en 1848, qui prend sur les terres de l'exploitation 28

Ceux-ci vendent le tout, ferme et château, en 1856, à un banquier parisien, M. Pioche qui, au bout de deux ans, le revend à Mmc veuve de Rochetaillée et à ses enfants. Ils en seront les derniers propriétaires privés. Le destin du magnifique domaine est définitivement scellé le 20 décembre 1862. Sur délibération du Conseil Général de la Seine est décidée la construction d'un asile d'aliénés sur la propriété de Ville-Évrard. Décision accompagnée du décret suivant de Napoléon III: « Le 3 janvier 1863 Napoléon, par la grâce de Dieu et la volonté nationale, Empereur des Français, à tous présents et à venir Salut: Sur le rapport de notre Ministre Secrétaire d'État au département de l'Intérieur (...) Notre Conseil d'État entendu, Avons décrété et décrétons ce qui suit: Art. 1 - Est déclaré d'utilité publique la création de 2 asiles publics d'aliénés pour le service du département de la Seine. Art. 2 - Les dits asiles seront établis, l'un sur le domaine de Ville-Évrard commune de Neuilly-sur-Marne et de Gournay, arrondissement de Pontoise (Seine-et-Oise). L'autre sur le domaine de Vaucluse... En conséquence, le Préfet de la Seine est autorisé à acquérir soit à l'amiable, soit par voie d'expropriation, le domaine de Ville-Évrard. » Voilà. C'est sans ambiguïté aucune: les 13 et 18 novembre 1863, chez Maître Mocquard, notaire à Paris, Madame de Rochetaillée vend le château avec les communs et l'exploitation agricole de Ville-Évrard, le tout d'une superficie de 283 ha 54 a 29 ça, au département de la Seine, pour la somme de 1 200 000 francs or40. Mais alors, la belle histoire si souvent entendue, que nous avons apprise à l'École Supérieure d'infirmiers et d'infirmières de Maison-Blanche, histoire qui a été rappelée en 1978, dans le numéro de Recherches, « L'asile »41,par un médecin-chef de la maison de santé de Ville-Évrard, à savoir: un certain général Evrard, propriétaire du domaine de Ville-Évrard, ayant une fille malade mentale, aurait fait don à l'État de sa propriété pour y construire un asile d'aliénés. Fort belle histoire certes mais qui n'était, nous le savons à présent, qu'une simple légende.
agricole. À signaler la découverte, lors des travaux, d'un squelette humain qui portait au poignet des bracelets en bronze (Époque du bronze 7). 40D'autres acquisitions au cours des années qui suivront porteront la superficie du domaine à plus de 307 hectares. Dans un premier temps, les terres seront exploitées par un fermier qui habitera la ferme. 41Gaëtane Lamarche-Vadel, Georges Préli, «L'asile », Recherches na 31, février 1978.
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Deuxième partie

et part et une couverte gauche le service Femmes et à droite le service Hommes. Au-delà de la ligne d'hol1zon à gauche, la Marne. Gravure parue dans Le petit Moniteur illustré du 5 avrîl 1885.

L'asile d'aliénés

« Aussitôt qu'un fou a été traité à l 'hospice d'humanité, on le fait passer de suite à Bicêtre. C'est là où l'on peut juger si le traitement a été favorable ou préjudiciable. Il y en a qui sont si fàibles, qu'ils meurent dans le premier mois,' d'autres restent imbéciles. Le même inconvénient durera toujours tant qu'il n'y aura pas un hospice spécial, où l'on puisse commencer le traitement et le suivre jusqu'à parfaite guérison. » Jean-Baptiste Pussin 42 « Les aliénés, loin d'être des coupables qu'il faut punir, sont des malades dont l'état pénible mérite tous les égards dus à l 'humanité souffrante et dont on doit rechercher par les moyens les plus simples, à rétablir la raison. » Philippe Pinel

Danseurs et danseuses étincelantes de diamants et de pierreries sont emportés par des valses d'Offenbach. Nous sommes sous le Second Empire : la fête impériale bat son plein. La princesse de Mettemich, auréolée du titre d'« ambassadrice des plaisirs », assume son rôle avec grand zèle. Dans le même temps, Aristide Boucicaut bouleverse le monde du commerce en créant les Grands Magasins et en lançant les ventes sur catalogue. Avec les frères Pereire, la banque d'affaires devient l'instrument déterminant de l'industrialisation qui se développe, alors que le prolétariat connaît une misère noire. Nous roulons aujourd'hui en voiture sur le boulevard qui porte le nom de celui qui va servir brillamment le règne de Napoléon III: Haussmann. De ce Paris décrit par Eugène Sue dans Les mystères de Paris, avec ses ruelles sordides, ses taudis, son insalubrité, dans lesquels sévit le choléra, le Baron
42 Observations faites par le citoyen Pussin sur les fous, op. cit.

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Haussmann, préfet de la Seine, va démolir, tracer de larges boulevards rectilignes, aérer, assainir, reconstruire, réalisant ainsi une ville moderne. Plus de cour des miracles, plus de ruelles insalubres, enfin beaucoup moins, plus de fumées polluantes. Mais dans le même temps, Haussmann va évincer de Paris les couches populaires pour en faire une ville élégamment bourgeoise. Les usines et les ouvriers se retrouvent hors de Paris, et dans la même foulée, avec en perspective la prochaine exposition universelle, les mendiants, les exclus sont chassés eux aussi vers l'extérieur de la cité. Alors qu'à la périphérie la plus éloignée du cœur de la ville, selon les plans d'équipement en asiles d'aliénés de Haussmann, nous allons trouver les fous, c'est-à-dire ces êtres accablés de toutes les malédictions, qui détonnent, qui dérangent, qui polluent. Ils seront soigneusement cachés derrière de hauts murs: ceux des nouveaux asiles d'aliénés43, tels que celui qui va voir le jour à Neuilly-sur-Marne. Neuilly-sur-Marne, située à 12 kilomètres au sud-est de Paris, est un village de maraîchers, perdu en pleine campagne. Il compte, en 1863, 2 051 habitants. Le pays qui l'entoure, traversé par la Marne, est riant et fertile. En cette année 1864, à 1 500 mètres de Neuilly-sur-Marne, sur le domaine agricole de Ville-Évrard, s'élève un important chantier. Événement exceptionnel: on construit un asile de fous. Mais les Nocéens n'ont rien, absolument rien à craindre: il y aura des grillages, de profonds sauts-de-loup et des murs infranchissables. Non seulement ils n'ont rien à craindre mais ce sera, paraît-il, pour les gens de la région, une source de travail. C'est donc une véritable armée de terrassiers, de maçons, de tailleurs de pierres, de charpentiers, de vitriers, de peintres, de plombiers qui a débarqué sur le beau domaine. Ils s'activent, s'interpellent, sifflent, jurent, certains sont à terre, d'autres sur des échafaudages; des chefs de chantier donnent des ordres, vérifient le travail exécuté. Dans le même temps, des péniches, à grands coups de cornes de brume, transportent jusqu'ici des cargaisons de matériaux, alors que dans Neuilly, les femmes sur le pas de leur porte et les maraîchers dans leur champ de légumes (certains d'entre eux ont bien connu le général Donzelot), regardent passer avec perplexité les véhicules hippomobiles chargés de matériaux pour le même chantier.
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À noter que la création de nouveaux asiles d'aliénés à la ceinture de Paris part chez Haussmann d'un louable sentiment. Ces nouveaux asiles doivent, entre autres, éviter des transferts d'aliénés en province. N'a-t-il pas déclaré: «C'est toujours un malheur d'éloigner un aliéné de sa famille surtout quand il est indigent. )} 36

Les chariots grincent. Les pelles crissent dans le ciment en préparation. Les scies s'époumonent à débiter le bois. Les marteaux battent au rythme des travaux qui avancent activement sous la direction de l'architecte Lequeux, auteur du plan de construction. Et sur ce lieu où l'on a si souvent vu le vieux général conduire ses pensées de glorieux soldat retraité s'élèvent à présent des bâtiments et des galeries couvertes. Progressivement, le domaine agricole de Ville-Évrard prend une nouvelle identité. Construit pour recevoir 600 aliénés du régime commun et indigents du département de la Seine, l'asile de Ville-Évrard répond en tout point aux normes et au schéma architecturaux d'alors: ordre et symétrie, avec une totale séparation des sexes et une affectation des malades selon leur état de paisibles ou d'agités, de curables ou d'incurables44. Les dernières serrures sont à peine posées que parvient jusqu'ici, à travers le temps, une « voix off» enthousiaste célébrant la modernité asilaire. Il est évident que, comparé aux descriptions qui sont données de Bicêtre ou de la Salpêtrière d'alors (salles obscures et humides, froides l'hiver, étouffantes l'été, souffrant de défaut de ventilation, avec des restants d'exhalaisons putrides des latrines, les cours elles aussi humides et les salles encombrées), le nouvel établissement de Ville-Évrard est manifestement l'expression d'un progrès certain45. Si, sur le plan général, l'asile d'aliénés est le seul lieu de soin et d'observation des affections mentales, le nouvel asile va permettre en principe de diminuer le nombre de malades transférés en province, victimes du sureffectif que connaissent Bicêtre et la Salpêtrière, en particulier depuis la promulgation de la loi de 1838. Mais nous allons voir que dès la première année de fonctionnement, Ville-Évrard connaîtra à son tour des problèmes de sureffectif de malades. Aujourd'hui, une multitude de fantômes nous prennent par la main pour nous conduire à travers le temps, à la rencontre d'une histoire humaine et sociale d'un caractère très particulier. Arrêtons-nous tout d'abord devant le bâtiment administratif central, en pierre de taille, situé face à l'entrée de la ferme. De part et d'autre de sa façade, un portique; l'un sera utilisé par les malades qui iront travailler à la ferme et le personnel, l'autre par le service des voitures. Légèrement au-dessus de chaque extrémité du linteau de l'entrée principale du bâtiment, figurent deux cartouches gravés dans la pierre. L'un
44 Les travaux ont duré de 1864 à 1868 et leur coût s'élève à 3 194930 ITancs. 45 Cent ans plus tard, Ville-Évrard sera qualifié de « fleuron de la politique haussmannienne en matière de santé ».

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porte une croix coiffée de l'inscription: Caritas46; l'autre, une sorte de lampe à huile à la mèche allumée, ayant pour anse une tête de cheval, avec: Scientia. Au-dessus de chaque cartouche, on lit aujourd'hui comme en 1868, en lettres capitales gravées dans la pierre: «liberté égalité fraternité », devise républicaine de part et d'autre d'un drapeau tricolore qui flotte à tous les vents, dominant les murs d'enceinte, les sauts-de-loup, les cris des citoyen(ne)s enfermé(e)s, et la plupart exdu(e)s de la République. Sous la conduite du docteur Dagron, premier médecin-directeur de VilleÉvrard47, pénétrons à l'intérieur. Au rez-de-chaussée se tiennent la loge du concierge, les bureaux de la direction et de l'économat, le parloir des hommes et celui des femmes, les cabinets des médecins-chefs et du médecin-adj oint. Un escalier en pierre conduit au premier étage où sont logés le directeurmédecin en chef, le commis principal et l'aumônier. Sur le même palier a été aménagée la salle de réunion de la Commission de surveillance. Le deuxième étage donne accès aux appartements privés du médecinadjoint, du pharmacien en chef, de l'économe et du commis d'économat. Enfin, au dernier étage se trouvent les logements des internes et quelques chambres mansardées pour des employés. À vingt-sept mètres exactement de là, sur l'axe central de l'établissement s'élève la chapelle. Les malades y accèdent par deux galeries couvertes; l'une venant du service hommes, l'autre du service femmes. À l'intérieur, hommes et femmes sont séparés par une balustrade à hauteur d'appui (séparation des sexes oblige) avec sur les côtés, un espace circulatoire pour les surveillants et surveillantes. Le docteur Dagron nous apprend «qu'il y a un jeu d'orgues tenu le dimanche et fêtes par un organiste de Paris; les autres jours un harmonium suffit, toujours accompagné de chants, sous la direction d'un ancien malade guéri resté dans l'établissement comme maître de chant. » Quelques années plus tard une tribune sera aménagée pour les pensionnaires de la maison de santé afin de ne pas mélanger les aliénés riches avec les indigents, même ici, dans ce lieu de recueillement et en principe de foi fraternelle. Toujours en compagnie du docteur Dagron, faisons, à partir de la chapelle, une quarantaine de mètres suivant le même axe central de l'établissement; nous nous retrouvons alors face au bâtiment des services généraux. Dans ses sous-sols ont été aménagées des caves pour les vins, les
46 Caritas : Charité. Scientia : Science. 47 Le docteur Dagron nous laissera le premier témoignage écrit sur ViIle-Évrard grâce à la publication de son ouvrage Des aliénés et des asiles d'aliénés (Adrien Delahaye, libraire éditeur, 1875), dans lequel il consacre un chapitre à la folie des animaux (Fonds Serhep). Toutes les citations du docteur Dagron reproduites ici sont extraites de cet ouvrage. 38

charbons et les générateurs de la cuisine, des magasins à huiles, à fromages ou à légumes frais, ainsi qu'une éplucherie avec des bassins de lavage et des égouttoirs; un four est utilisé pour la pâtisserie et autres préparations culinaires. Au rez-de-chaussée sont installées les cuisines et les laveries48. Toujours dans le même bâtiment, il y a la pharmacie avec le cabinet du pharmacienchef et une tisanerie. Nous découvrons aussi une salle de garde, des réfectoires et des salles de réunions pour les sous-employés et les serviteurs des services généraux. Puis un réfectoire et une salle de travail à la disposition de la communauté religieuse. Il y a encore un cabinet bureau pour le surveillant-che:r9 et un autre pour la Supérieure. Enfin sur ce même niveau, toutes les dépendances de l'économat se rapportant aux services de bouche telles que paneterie, sommellerie et magasin de distribution des VIvres. Le premier étage est occupé par les chambres du surveillant en chef et celle de la Supérieure, par un magasin d'ustensiles, un atelier de tailleur et un autre de cordonnerie, par un dortoir et une infirmerie pour les sœurs, une salle de réunion pour les malades et une autre pour la communauté. Elle sert aux exercices intellectuels pour hommes et femmes divisés par une simple balustrade comme à la chapelle. Il est envisagé une cloison mobile, qui permettra une fois enlevée, d'utiliser le local en salle de spectacles (théâtre,
concert... ).

L'étage supérieur est composé de quelques chambres de religieuses, de sous-employés et de serviteurs des services généraux ainsi que d'une lingerie, de deux vestiaires, un pour les hommes, un pour les femmes et d'une salle de repassage. Enfin, au troisième, sous les combles, il y a des chambres de serviteurs et des pièces de débarras. À présent, le docteur Dagron nous invite à nous rendre dans les services médicaux. La division des femmes regarde le sud, celle des hommes le nord, l'une et l'autre en retrait, de part et d'autre de l'axe central qui relie le bâtiment administratif à celui des services généraux. Chaque division est composée de sept quartiers à étage, tous construits à l'identique, reliés deux à deux, et aux bâtiments administratifs et techniques, par une galerie couverte. Un service de bains central est totalement séparé des quartiers.

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Le développement de l'asile lors des années 1875-1878, avec la construction de nouveaux quartiers, Pinel et Esquirol, conduira à la construction d'une cuisine ainsi qu'une buanderie et un tailleur indépendants. 49 Ce cabinet bureau existait toujours avec la même fonction en 1951, lorsque je suis arrivé à Ville-Évrard.

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Chaque dortoir en rez-de-chaussée compte un lavabo et quatre cuvettes, plus la chambre des gardiens-chefs qui présente une ouverture grillagée pour la surveillance; à l'étage, deux dortoirs, plus un lavabo et la chambre des serviteurs, munie d'une ouverture en treillis de fils de fer qui donne sur chaque dortoir afin de surveiller ce qui s'y passe à tout moment de la nuit. Le premier pavillon, celui des tranquilles et le deuxième pavillon, celui des semi-tranquilles. Le troisième pavillon, l'infirmerie, et le quatrième, celui des agités. Le cinquième reçoit les demi-agités. Le sixième est celui des malpropres et des faibles. Le septième quartier est celui de l'isolement, il compte trois cellules, une salle de bain et un cabinet de gardiens. À l'étage, deux chambres de gardiens avec un balcon donnant sur le préau afin de surveiller de la manière la plus ngoureuse. Aucune fenêtre n'a de poignée, toutes portent barreaux et chaînette de sécurité et s'ouvrent horizontalement. Chaque quartier est éclairé par bec de gaz et chauffé par calorifère à air chaud (on note une température de 15 à 16 degrés dans les salles de réunions ainsi que dans les dortoirs). Pour pénétrer à l'intérieur des quartiers, il faut évidemment sonner. Un gardien ou une religieuse vient ouvrir et si le visiteur est autorisé à entrer, il se retrouve dans une cour avec une galerie couverte de trois mètres de large sur toute la longueur du quartier servant de promenoir, en particulier par temps de pluie. Un préau de trente mètres sur quarante est planté de quelques arbres et porte du gazon. À trente mètres du bâtiment, au fond du préau, se trouve un cabinet d'aisance dont le service de vidange s'effectue de l'extérieur du quartier. Le tout est entouré d'un mur d'enceinte, d'un saut-deloup et d'un grillage. Notre guide nous apprend encore que le service de bains attaché à chaque division se présente sous la forme d'un bâtiment bas qui comprend d'un côté six baignoires dans une même pièce, une salle de bains de pieds, deux cabines comprenant chacune une baignoire, l'une pour les bains sulfureux ou médicamenteux, l'autre pour les malades à isoler. Enfin est installé un service hydrothérapique complet: piscine, appareil pour douche en pluie, en nappe, en cercle, etc. Bains de vapeur simples ou résineux, bains de siège pour douche ascendante, gymnase de chambre... Poursuivons la visite toujours avec le médecin-directeur, c'est-à-dire tournons les pages de son ouvrage: l'asile d'aliénés compte aussi, avec un château d'eau alimenté par une machine à vapeur située sur la Marne, une buanderie installée côté division des femmes, et il est question d'y adjoindre le repassage. 40

Du côté des hommes, nous trouvons des ateliers de serrurerie, de menuiserie, de peinture, de vitrerie. La salle des morts comprend une pièce pour les derniers adieux des familles et une pour les recherches nécroscopiques. L'usine à gaz, qui appartient à l'établissement, est gérée par une entreprise privée. Enfin arrêtons-nous quelques instants à l'exploitation agricole attenante à l'asile. Le corps de ferme de cette exploitation de type briard se trouvait, avant la construction de l'asile, au cœur du domaine. Les bâtiments qui la composent forment un rectangle fermé autour d'une grande cour pavée. Sur sa façade, une porte charretière, seule entrée de la ferme, certainement par mesure de sécurité; jouxtant de part et d'autre cette façade, un petit pavillon de plain-pied. Pénétrons dans la cour. À notre droite, un bâtiment tout en longueur présente à la moitié supérieure de sa façade, des figures géométriques en briques apparentes, permettant de dater la construction au XVIIIème siècle. Se trouveront ici le réfectoire des malades travailleurs affectés à temps complet, les écuries des chevaux et à l'étage, les dortoirs. Face à nous, la maison de maître qui deviendra l'habitation du chef de culture, avec au rezde-chaussée, son bureau. Fixée en hauteur au mur extérieur, une cloche annoncera l'heure des repas à la ferme. En prolongement de ce bâtiment, nous trouvons une «charreterie» présentant un avant-toit imposant, à l'intérieur de laquelle sont remisés les instruments aratoires et les voitures hippomobiles. Légèrement en retrait, le local abattoir avec au centre, fixé au sol, l'anneau après lequel on attache les bêtes à abattre, et sur un pan de mur, des crochets de boucher. Attenant, un pigeonnier en forme de tour ronde, possède près de mille trous. À côté, «le travail », construction en bois qui sert à immobiliser les bœufs et les vaches lors du « ferrage ». Enfin, sur tout le côté gauche, les écuries. Séparés du corps de ferme par une cour pavée, les communs, suite de logements de construction modeste. Dernier bâtiment et non le moindre par ses dimensions, son style et sa fonction: le château où habitait le général Donzelot. Le 29 janvier 1868, le médecin-chef Dagron50, les religieuses et les serviteurs de quartiers accueillent le premier convoi d'aliénés qui marque l'ouverture officielle de l'asile de Ville-Évrard.51
50 Jules Dagron. Né au Mans le 14 octobre 1814. Élève de Ferrus. Ancien interne des Hôpitaux de Paris. Médecin-auxiliaire de la maison de santé de Vanves de 1840 à fin 1842. Médecin-préposé responsable du Quartier des Aliénés de Fontenay le Comte (Vendée) du
1849 lui vaudra la grande médaille d'honneur. Pendant cinq ans médecin-directeur de l'asile des aliénés de Napoléon (Vendée) de 1853 à 1861, puis de celui de Bonneval (1861-1866)

20 janvier 1843 au 1er janvier 1853.Son comportementau cours de l'épidémie cholériquede

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Ainsi se lève un nouveau jour sur l'ancien domaine du Général: celui du monde asilaire. Les sept premiers malades qui sont «séquestrés »52 arrivent de l'asile Sainte-Anne en omnibus. Il y a là Théodore, trente ans, célibataire, chiffonnier et épileptique (sortira le 18 juillet 1868). Symphorien, natif de la Creuse; âgé de trente-cinq ans, célibataire et maçon, est atteint du délire de persécution (sortira le 31 août 1868). Le troisième, Frédéric, 39 ans, célibataire, né à Sarreguemines, est journalier et sans domicile fixe. Agitation maniaque. Se plaindra d'avoir des rats dans le ventre et dans la tête (sera transféré à Évreux le 7 mai 1870). Quant au quatrième, Charles, 32 ans, né à Dijon, célibataire etjoumalier, il est «halluciné» (sera transféré à Dijon, le 19 mars 1868). Le cinquième, Pierre, journalier, 48 ans, né en Haute-Savoie, célibataire, est alcoolique, avec délire de persécution (sortira le 7 juillet 1869). Le suivant se nomme François. Célibataire de nationalité belge, 32 ans, il est noté dans ses papiers cultivateur mais actuellement sans domicile fixe. Il présente « un affaiblissement des facultés intellectuelles en proie à des idées de persécution» (sera transféré le 2 avril 1868).
avant d'être nommé à l'asile d'aliénés de Prémontré où il exercera pendant un peu plus d'un

an. Son dernier poste avant la retraite en 1877 sera celui de Ville-Évrard(1er janvier 186831 janvier 1877). Fait Chevalier de la Légion d'honneur en 1859. Membre de la Société Médico-psychologique. Sera remplacé à la direction de Ville-Évrard par le Dr Espiau de Lamaëstre. Jules Dagron décèdera le 15 avril 1882. 51Avec à sa tête le directeur médecin en chef Dagron (traitement annuel: 8 000 francs) il y a un médecin-adjoint, (3 000 francs), deux internes en médecine, deux internes en pharmacie (chacun 800 francs), un économe (3 000 francs), un pharmacien-chef (3 000 francs), le commis principal de direction (2100 francs), le commis d'économat (2 100 francs), deux expéditionnaires (chacun 1 500 francs), quatre chefs d'ateliers (chacun 600 francs), un aumônier (2 000 francs), un sacristain (260 francs), un organiste (600 francs), un jardinier en chef (260 francs), un concierge des communs et Porte de Neuilly (380 francs chacun), un surveillant en chef, le surveillant des travaux extérieurs, un garde asselmenté, un garde magasin, un cocher en chef (320 francs) et 2 aides cocher (260 francs l'un), un garçon de Bureau de la direction (320 francs), un garçon de magasin (380 francs), un garçon de pharmacie (260 francs), de cuisine (200 francs), de salubrité, deux baigneurs, deux veilleurs (200 francs) des services généraux, d'amphithéâtre (260 francs), 41 serviteurs de quartiers (200 francs l'un), 7 chefs de quartiers (260 francs l'un), 46 sœurs hospitalières de la congrégation de Saint-Joseph de Bourg (chacune 300 francs). Une sœur Supérieure, sous l'autorité du médecin-directeur, assure la surveillance de toutes les parties du service intérieur confié aux religieuses. Bientôt, un chirurgien rejoindra l'effectif médical. Ainsi que la plupart des responsables médicaux, administratifs et personnel secondaire, Jules Dagron est logé, chauffé, nourri, éclairé. 52 Tenne officiel employé alors par les aliénistes dans la rédaction des certificats médicaux, pour désigner la situation administrative du malade, remplacé par la suite par le telme d'interné ou placé d'office. 42

Enfin le septième, Victor, âgé de 47 ans, est né dans la Marne. Marié, marchand de marrons, il est diagnostiqué «Manie chronique». Calme, il travaille. Sa femme âgée de 50 ans a des amants, dit-il; il veut en être indemnisé (décédé le 16 octobre 1874). Ces sept malades inaugurent le processus d'internement qui conduit l'aliéné(e) de la Préfecture de Police à Ville-Évrard, via Sainte-Anne. À peine le pied posé sur le sol asilaire, ils regardent autour d'eux, l'air égaré, alors que les clefs neuves dans les serrures neuves entonnent pour la première fois l'hymne à l'enfermement. Selon le rituel asilaire qui va fonctionner jusqu'en 196553,les arrivants sont directement conduits aux bains centraux du service hommes. Totalement dépaysés, ils se mettent de gré ou de force nus et, alors que leurs habits personnels sont inventoriés et empaquetés54, ils pénètrent sous les douches. L'eau gicle, la vapeur les environne. Puis chacun s'essuie avec un linge et endosse la tenue asilaire55. En perdant ses habits personnels, l'arrivant perd son identité sociale. Il entre en tenue asilaire, dans le monde de l'exclusion et de l'enfermement. Commence ainsi pour chacun d'eux une nouvelle vie. Sujets séquestrés, enfermés 24 heures sur 24, ils ne doivent qu'obéir et attendre dans le quartier où ils vont être affectés et maintenus. Le quatre février suivant arrivent les deux premières malades femmes, elles aussi séquestrées. Marie Valentine, née à Guebwiller dans le HautRhin, est cuisinière, 35 ans, célibataire et atteinte de monomanié6. Absence totale d'énergie et d'initiative. Marie Joséphine, veuve, née à Rennes, couturière, âgée de 42 ans. Inconduite et excès alcooliques habituels depuis bien des années (sortira le 24 avriI1868). Elles sont «accueillies» comme les hommes. Deux jours plus tard, elles seront suivies de quatre nouvelles malades57. Progressivement s'organise la vie asilaire, c'est-à-dire un système de relations entre la pratique quotidienne et le pouvoir médical et administratif à travers le langage des «bons» signés et des rapports écrits alors que le

53 En 1965, les bains centraux de l'asile, côté hommes, s'écroulent: ils ne seront pas reconstruits. En déblayant les murs écroulés, on découvrira des squelettes, la face contre terre... Était-ce ceux de religieux datant du Moyen-âge? (Témoignage d'Henri Ruols) 54 Ils seront remis au vestiaire central où se tient aujourd'hui la Serhep. 55 La tenue asilaire est composée d'une chemise, d'une veste et d'un pantalon en drap ou en toile selon la saison. 56 Délire portant sur un seul sujet. 57 Au cours de l'année 1868, l'asile recevra 716 malades. 151 sortiront déclarés guéris, 54 seront transférés et 18 s'évaderont. La cause principale d'hospitalisation est l'excès alcoolique avec 242 cas (Archives de Ville-Évrard).

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travail sur le terrain est établi à partir du règlement, dont l'axe essentiel est la surveillance. Tout est neuf: les tenues, les clefs, les notes de service, les bons administratifs, le règlement, l'oppression des murs et des serrures, l'angoisse, la peur. Les sœurs qui ont voué leur vie à Dieu et qui postulent pour le paradis par le plus court chemin, celui de la prière, du recueillement et du devoir accompli, sont là, particulièrement actives, dans ce lieu de souffrance et «d'expiation »... Elles ne doivent pas pour autant exprimer d'état d'âme car elles ont la responsabilité de maintenir, malgré la violence et l'angoisse, souvent la peur, une vie faite de contraintes quotidiennes et de discipline. Intransigeantes sur le règlement, faisant plus facilement référence à la hiérarchie ecclésiastique que médicale, elles veillent et surveillent, ouvrent et ferment à clefs, effectuent les diverses tâches qui font partie du quotidien58. Le médecin-chef directeur note qu'à « cette époque, la Supérieure de la communauté remplissait les fonctions de surveillante-chef; elle engageait et congédiait, sous sa responsabilité personnelle, les filles de service appelées à suppléer dans certains services les religieuses qui y faisaient défaut. » Le service hommes est assuré essentiellement par des serviteurs de quartiers. La vie asilaire est constituée essentiellement de la répétition quotidienne et immuable de moments dont les principaux sont le lever, le petit déjeuner, la visite du médecin, les repas, le coucher. Les deux seules thérapies appliquées sont l'hydrothérapie et l'occupation des malades. Les religieuses, en bonnes servantes du Seigneur, s'emploient avec zèle à les faire travailler59. Beaucoup, parmi les hommes et les femmes, vont donc être occupés à divers travaux au cours de lajoumée. Les repas sont annoncés par le sacristain à l'aide de la cloche de la chapelle: le petit déjeuner a lieu à 6 heures 30, le dîner à Il heures du matin et le souper à 6 heures du soir. Mais déjà se pose le problème de la nourriture. «Il serait bon de rompre la monotonie des repas », observe le docteur Dagron : «Un rôti de temps à autre à la place du bouilli du soir (six fois par semaine), un dessert de pâtisserie font plaisir les jours par exemple de la fête patronale de la maison, du Premier de l'an, de Pâques. Un plat de
58 Selon la feuille budgétaire pour l'exercice 1868, les sœurs sont ainsi réparties: Cuisines: 4 4 - Lingerie: 4 - Bains: 2 - Veille: 2 - Convalescents: 1 - Infirmerie: 3 - Buanderie: Faibles: 3 - Paisibles - 12 - Agités: - 3. Surveillance des quartiers: 6 (Archives de VilleÉvrard). 59 L'aliéniste Boumeville, anticlérical notoire, écrit: « Elles considéraient la folie comme un résultat du péché, elles faisaient des lectures mystiques à des malades atteints de folie religieuse. »

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charcuterie ou d'abats, chaque semaine suivant les saIsons, remplacerait avantageusement le plat de viande du matin. » Et puis, dit-il, il faudrait envisager de ne pas faire coucher les malades aussitôt après le souper comme on le fait souvent pour économiser quelques heures de chauffage et d'éclairage. Il faut savoir aussi que dans le cadre de la vie quotidienne d'alors, il y a les moyens de distraction qui, selon Esquirol60, «sont après le travail les agents les plus efficaces pour guérir les aliénés. » À ce sujet, nous devons, une fois de plus, nous référer au témoignage du docteur Dagron : « Chaque fois que le temps est propice, les malades les plus tranquilles sont conduits en promenade. Pendant l'été, tous les dimanches nos religieuses les font sortir, ainsi 60, 80 ou 100 femmes, toutes portant la même tenue, alignées comme les jeunes pensionnaires d'écoles. (...) Quelques sorties de faveur sont en outre accordées aux meilleures travailleuses qui, ces jours, emportent avec elles un goûter qu'elles vont prendre sur l'herbe dans les environs.» (oo.) «Les hommes, non qu'ils soient plus difficiles à conduire, mais parce que leurs gardiens nécessitant une surveillance de tous les instants, ne sortent que sous la conduite du surveillant-chef, je n'oublierai pas de sitôt, en effet, que dans l'une de leurs excursions ils m'ont ramené ivre-mort l'un de leur escouade. » Trois fois par semaine a lieu une séance de lecture publique61 ; les autres jours sont consacrés aux leçons de chant sous la direction « d'une sœur pour les femmes et d'un ancien malade resté ici comme chantre pour les hommes. Ces exercices quoique composés le plus souvent de morceaux religieux n'excluent pas cependant les autres chants. Nous sommes parfois assez osés pour faire chanter quelques chansons comiques62.» «Côté théâtre, déjà le 25 avrill869 des malades femmes avaient joué une comédie en présence de malades, d'employés de l'établissement et de quelques invités de marque, parmi lesquels Monseigneur Mabile, évêque de Versailles. » Au cours de la pièce, selon Dagron naïve et touchante, une «berquinade qui arrache les larmes... (...) une seule actrice oublia pendant quelques secondes son rôle pour demander sa liberté et se plaindre d'être victime de faux-monnayeurs. Elle ajouta avec conviction qu'elle n'était pas folle, puisqu'elle jouait la comédie. Du reste l'incident passa presque
60 Jean-Étienne Dominique Esquirol (1772-1840), aliéniste français, est considéré comme le théoricien de l'isolement thérapeutique. 61 «Si peu d'aliénés profitent de ce moyen de passe-temps, c'est que, chose triste à dire, le goût de la lecture et de l'instruction n'est pas encore développé dans le peuple », note Dagron. 62 En 1871, le traitement de l'instituteur, maître de chant, qui s'élève à 600 francs, est alloué à un ancien malade qui, selon Dagron, s'acquitte de ses fonctions avec un zèle digne d'éloge.

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inaperçu. (...) Ces jours derniers même, ajoute le médecin-directeur, nous nous sommes hasardés jusqu'à faire jouer un drame pour et par les femmes, et dans ce moment même une pièce de la composition de l'une de nos pensionnaires, ancienne actrice de province, est à l'étude. » Le premier reportage sur Ville-Évrard a précisément comme sujet le théâtre. « Ville-Évrard : une représentation à 1'hôpital des fous », tel est le titre de l'article du Journal illustré du 16 février 1876. «Il est reconnu aujourd'hui, écrit le journaliste, qu'aucun système ne produit des résultats plus rapides que celui qui consiste simplement à distraire autant que possible les aliénés: leur faire oublier leurs chimères favorites, tel est le principal but que poursuivent notamment à Ville-Évrard, les médecins aliénistes. » Dans la salle, trois cents pensionnaires des deux sexes sont séparés par une cloison. Le journaliste poursuit: «Le rideau se lève: on joue Un jeune homme pressé de Labiche. (...) Les rôles de femmes sont supprimés, parce que tout fous qu'ils soient, les pensionnaires de Ville-Évrard se livrent, parait-il, lorsqu'ils sont en communication trop directe avec des représentantes du beau sexe, à des écarts que nous nous voyons forcés de comparer à la conduite des gens jouissant de toute leur raison. Cette suppression des rôles féminins nécessite forcément un remaniement complet de la pièce; c'est M. Goudemant, le surveillant en chef qui s'est chargé de ce travail dont il s'est parfaitement bien tiré: c'est également lui qui par des prodiges de patience, a seriné - c'est le seul mot possible - leur rôle aux acteurs pendant des mois entiers. Pendant les trois heures de spectacle, les applaudissements n'ont pas été ménagés aux acteurs qui en ont été très reconnaissants. (...) La douceur et les traitements réduisent ces malheureux; mais commettez vis-à-vis d'eux la moindre brutalité et vous verrez aussitôt des bêtes furieuses. » Le journaliste du Journal illustré notera encore: «À Ville-Évrard, il y a d'immenses ateliers pour toutes les professions: les forgerons manient d'immenses marteaux qui, dans leurs mains, pourraient devenir des armes terribles; les cordonniers, les tailleurs ont des outils pouvant être dangereux. Et pourtant, les médecins entrent seuls dans ces ateliers; ils s'approchent chaque jour des forges, des ateliers, de l'immense cuve où travaillent cinquante femmes auxquelles il pourrait parfaitement prendre l'idée de les considérer comme paquet de linge, puisque la plupart sont devenues folles à la suite d'idées ftxes beaucoup plus étranges. (...) Les dortoirs communs, les cellules sont tenus avec le même soin que dans nos hospices les mieux disposés: les réfectoires, les cuisines sont d'une propreté sans pareille. Le 46

personnel de la Maison se compose de cent employés pour une population de six cent cinquante pensionnaires. »

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À noter la présence d'une cloison pour séparer les hommes des femmes. (Le Journal illustré)

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Mais les distractions ne doivent pas faire oublier pour autant les punitions, c'est-à-dire tout ce qui est manquement au règlement, toute attitude agressive de révolte, toute agitation qui peut compromettre l'ordre de la vie asilaire et mettre en danger non seulement les malades et le personnel mais le rapport entre gardés et gardiens. Ces punitions ne touchent que « les malades pouvant avoir conscience de leurs actes ». Elles vont de la réprimande lors de la visite du médecin en chef, de la suppression de visites à la mise en cellule ou à la mise en camisole, de la douche à la suppression de tabac.

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«Un train de fous... »63

Le 19 juillet 1870, Napoléon ID, en déclarant la guerre à la Prusse, n'aurait pu penser qu'il allait aussi provoquer le premier exode des malades mentaux de Ville-Évrard. En effet, très vite, les événements militaires prennent un caractère de véritable catastrophe nationale. Dans le nord-est de Paris, l'invasion prussienne, de plus en plus menaçante, précédée de la terrible réputation des Uhlans qualifiés de sanguinaires, crée un vent de panique dans la population qui dans un réflexe de protection, se précipite vers la capitale retranchée derrière ses fortifications et ses seize forts extérieurs. «Les ministres de la Guerre et de l'Intérieur avaient donné l'ordre à tous les agriculteurs de rentrer dans Paris avec leur bétail, alors que sur l'ordre de l'Etat-Major, les meules brûlaient dans les champs64.» À l'asile d'aliénés, après maintes hésitations, l'autorité des Forces militaires de Paris ordonne au médecin-directeur Dagron l'évacuation des malades sous vingt-quatre heures, c'est-à-dire 218 hommes et 316 femmes, ainsi que du matériel. «Dans la prévision d'un long siège, explique Dagron, on ne devait pas voir en eux des bouches inutiles ». Mais le temps manque pour les envoyer en province. Alors, on va au plus près, c'est-à-dire à l'asile de Vaucluse, près d'Epinay-sur-Orge, qui se trouve hors des lignes militaires. L'opération est mise en place en moins de vingt-quatre heures. Le 20 septembre 1870, dès l'aube, a donc lieu une grande animation à l'asile de Ville-Évrard, avec en fond sonore l'inquiétant bruit de la canonnade qui se rapproche. .. Tout d'abord, le matériel est groupé et transporté à la gare de Chelles située à 3 kilomètres, là précisément où hommes et femmes vont être à leur tour embarqués pour Vaucluse.
63 Jules Dagron, Des aliénés et des asiles d'aliénés, op. cit. 64 Jacques Cumont, Un notaire, des laboureurs, des scieurs de long et des fonctionnaires, à 50 exemplaires hors commerce, 1987.

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On voit alors des aliénés dont la plupart ne sont pas mécontents du tout de sortir de l'asile, pousser « des hourras frénétiques» tout en tractant vaillamment des voitures chargées de literie, de linge et matériel divers, alors que d'autres, en longue file, ploient sous des paquets plus ou moins volumineux d'objets de toutes sortes. Étrange spectacle que donne cette colonne de coolies d'un type particulier qui croise un autre flux migratoire, celui des habitants de la région, eux aussi chargés de baluchons, abandonnant ferme et maison pour aller se mettre sous la protection des remparts de la capitale. Parmi les premiers, certains chantent à tue-tête et s'interpellent bruyamment. Les seconds sont silencieux et littéralement paniqués. Vers sept heures du soir, le transport du matériel est terminé. On prend le dernier repas à l'asile avant de passer à la seconde phase: l'évacuation des malades. « Les paralytiques », note Dagron qui dirige les opérations, « entassés dans quelques voitures réunies à grand-peine, ouvrent la marche sous la conduite de mon chef interne, monsieur Drouet, et d'un interne en pharmacie, monsieur Chaleuil. Les autres étant engagés dans des ambulances de la Société internationale de secours aux blessés. » Puis, lentement, sur deux files au milieu desquelles se tiennent, vigilantes, les religieuses, les femmes les plus tranquilles se mettent en route « portant, chacune, quelques vêtements et les petits objets auxquels elles tiennent le plus ». Suivent les agitées en camisoles, échevelées, gesticulant, criant, hurlant, riant, pleurant, menaçant, la plupart tenant des propos totalement incohérents. C'est dans la campagne nocéenne un cortège fantomatique alors que la canonnade est de plus en plus proche. Une demi-heure plus tard, sous la conduite de gardiens et du surveillant en chef, c'est au tour des malades hommes à se mettre en route, « chacun portant un ou deux pains et quelques objets noués dans un mouchoir ». À huit heures du soir, les hommes et les femmes sont regroupés à l'entrée de la gare de Chelles, toujours sous l'étroite surveillance de gardiens, de gardiennes et de religieuses qui, avec une très grande vigilance, font cercle autour d'eux. Commence alors une attente sur place qui va durer quatre heures, quatre longues heures à piaffer, à gesticuler, à s'invectiver, à chanter, avec toujours dans le lointain la canonnade. Le train attendu à neuf heures n'arrive qu'à minuit. L'embarquement qui suit aussitôt s'effectue en une heure. Deux malades sont absents mais il n'est pas question d'entreprendre les moindres recherches. Il faut partir! Le train s'ébranle à une heure du matin et arrive à destination à huit heures du matin; ayant mis sept heures pour effectuer douze lieues.

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