Vivre à l'est, travailler à l'ouest

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Qu'ils soient dénoncés pour leur implication dans des trafics en tout genre, ou appréciés pour leur travail peu coûteux, les migrants roumains en Europe de l'Ouest, rappellent de façon récurrente le fameux "potentiel migratoire" "contenu" aux portes de l'Union Européenne. Au-delà des peurs et des affabulations politiques et médiatiques, l'ouvrage apporte un éclairage sociologique sur la circulation migratoire au départ de la Roumanie vers l'Occident à partir de nombreuses enquêtes de terrain.
Publié le : vendredi 1 juin 2007
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EAN13 : 9782296172890
Nombre de pages : 228
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VIVRE À L’EST, TRAVAILLER À L’OUEST : LES ROUTES ROUMAINES DE L’EUROPE

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-03274-3 EAN : 9782296032743

Swanie POTOT

VIVRE À L’EST, TRAVAILLER À L’OUEST : LES ROUTES ROUMAINES DE L’EUROPE

L'Harmattan

Aujourd'hui l'Europe Collection dirigée par Catherine Durandin
Peut-on en ce début de XXIème siècle parler de l’Europe ? Ne faudrait-il pas évoquer plutôt les Europes ? L’une en voie d’unification depuis les années 1950, l’autre sortie du bloc soviétique et candidate selon des calendriers divers à l’intégration, l’une pro-atlantiste, l’autre attirée par une version continentale ? Dans quel espace situer l’Ukraine et qu’en sera-t-il de l’évolution de la Turquie ? C’est à ces mémoires, à ces évolutions, à ces questionnements qui supposent diverses approches qui vont de l’art à la géopolitique, que se confrontent les ouvrages des auteurs coopérant à « Aujourd’hui l’Europe ».

Déjà parus Mikhaïl BERMAN-TSIKINOVSKI, Une vie à crédit ou Otage du temps (traduction de Gérard ABENSOUR), 2007 Samuel DELÉPINE, Quartiers tsiganes. L’habitat et le logement des Rroms de Roumanie en question, 2006. Véronique AUZÉPY-CHAVAGNAC, L’Europe au risque de la démocratie, 2006. Ioana IOSA, L’héritage urbain de Ceausescu : fardeau ou saut en avant ?, 2006. Christophe MIDAN, Roumanie 1944-1975. De l'armée royale à l'armée du peuple tout entier, 2005. Bogdan Andrei FEZI, Bucarest et l’influence française. Entre modèle et archétype urbain 1831-1921, 2005. Antonia BERNARD (sous la dir.), La Slovénie et l’Europe. Contributions à la connaissance de la Slovénie actuelle, 2005. Maria DELAPERRIERE (dir.), La littérature face à l’Histoire. Discours historique et fiction dans les littératures est-européennes, 2005. Elisabeth DU REAU et Christine MANIGAND, Vers la réunification de l’Europe. Apports et limites du processus d’Helsinki de 1975 à nos jours, 2005. Roman KRAKOVSKY, Rituel du 1er mai en Tchécoslovaquie. 1948-1989, 2004. Catherine DURANDIN (dir.), Magda CARNECI (avec la collab. de), Perspectives roumaines, 2004. Claude KARNOOUH, L’Europe postcommuniste. Essais sur la globalisation, 2004. Neagu DJUVARA, Bucarest-Paris-Niamey et retour, 2004. Catherine SERVANT et Etienne BOISSERIE (dir.), La Slovaquie face à ses héritages, 2004.

INTRODUCTION
Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, la présence de migrants roumains en Europe de l’Ouest est fortement médiatisée. Qu’ils soient dénoncés pour leur implication dans des trafics en tout genre, ou appréciés pour leur travail peu coûteux dans certains secteurs économiques, ils rappellent de façon récurrente le fameux « potentiel migratoire » « contenu » aux portes de l’Union Européenne. Au-delà des peurs et des affabulations politiques et médiatiques, l’ouvrage propose d’apporter un éclairage sociologique sur la circulation migratoire roumaine en s’appuyant sur de nombreuses enquêtes de terrain menées auprès des acteurs mêmes de ces migrations. La perspective adoptée situe ces mouvements dans le cadre d’une conjoncture sociale, politique et économique en pleine mutation. En Europe, les migrations internationales furent marquées, au cours de la dernière décennie, par un triple processus : d’une part, l’ouverture soudaine des frontières des pays de l’Est vers l’ensemble des États du monde au début des années quatre-vingt-dix a permis l’apparition de mobilités jusqu’alors proscrites à l’intérieur même de la grande Europe. D’autre part, et dans le même temps, la construction de l’Union Européenne s’est accompagnée d’une forte volonté de fermeture des frontières externes, corrélée à une marginalisation de l’immigration sous toutes ses formes. Enfin, l’évolution du marché du travail occidental, en s’adaptant à une économie de plus en plus libérale, a favorisé l’exploitation d’une main-d’œuvre bon marché parmi laquelle les travailleurs étrangers en situation précaire jouent un rôle clé. Ces conditions ont contribué à l’émergence de formes migratoires originales, basées sur la capacité des acteurs migrants à circuler et à investir certaines niches d’emploi précaire, souvent de façon temporaire, en dépit des restrictions législatives les concernant. Les mobilités mises en œuvre par une frange de la population roumaine illustrent particulièrement bien ce phénomène : bien que l’obligation de visas ait été maintenue pour les ressortissants roumains jusqu’en 2002 (au contraire de la Pologne, la Hongrie et la Slovénie qui ont obtenu le droit de voyager dans l’espace Schengen dès 1991), les migrations temporaires de travail ont pris une place de plus en plus grande dans la vie sociale et économique de ce pays, dès les années quatre-vingt-dix. Un article du quotidien roumain Adevarul témoignait, en 2002, de l’impact de ces mouvements sur l’économie nationale : « en période de crise, les cueilleurs de fraises roumains d'Espagne, les assistants d'Allemagne, les commerçants et prostituées d'Italie ou les constructeurs d'Israël, ont apporté en Roumanie ces dernières années, plus de 5 milliards de dollars, soit plus que ce que nous aurait donné le F.M.I. si les accords en stand-by avaient été menés à terme »1. Ces mouvements ne sont pas l’apanage de minorités marginalisées ;

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Adevarul, 27 novembre 2002.

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d’après un sondage effectué en avril 2004, 5 % de la population totale, présente dans le pays au moment de l’enquête, déclarait avoir travaillé à l’étranger au cours des dix dernières années et 9 % des personnes interrogées avait au moins un membre de leur foyer en migration au moment du sondage2. Il s’agit ici de mobilités informelles ou faiblement encadrées, reposant sur l’activité de multiples acteurs de part et d’autre du continent, en marge –et dans le sillage- de la construction européenne. C’est dans la connexion entre des mondes sociaux et économiques coupés l’un de l’autre durant des décennies qu’il faut rechercher l’origine de ces mouvements. Le coup d’État3, qui a renversé la dictature en 1989, a conduit les Roumains à se tourner, très rapidement, vers leurs voisins de l’Ouest. Le despotisme de N.Ceausescu, au pouvoir durant près de vingt-cinq années, avait isolé le pays au sein même du monde soviétique et l’a laissé, après la chute du régime, dans un marasme économique, social et politique beaucoup plus profond que ce qu’a connu la majorité des pays d’Europe Centrale et Orientale4. L’Occident est alors apparu dans l’imaginaire roumain comme une référence, un objectif sur lequel s’aligner. La volonté politique d’intégration de l’OTAN (achevée en 2002) et de l’Union Européenne (prévue pour 2007), est devenue un véritable projet de société, perçu comme une solution majeure aux nombreuses difficultés rencontrées dans le pays. Dans ce contexte, l’écart existant entre les aspirations des individus, pour lesquels la « Révolution » devait permettre de rejoindre au plus tôt les standards de vie occidentaux, et la réalité socio-économique, a favorisé l’émergence d’une circulation migratoire vers plusieurs pays d’Europe. Les migrations temporaires sont apparues, pour de larges catégories de population, comme une alternative à la crise subie par la Roumanie après 1989 et comme un moyen d’anticiper les transformations du pays vers le capitalisme occidental. Dans la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix, tandis que les Roumains ont compris que leur situation ne s’arrangerait pas rapidement, les migrations économiques de courte durée se sont ainsi multipliées. Cette mobilité exacerbée a mis fin à plusieurs décennies de sédentarité forcée et c’est dès lors en multipliant les tentatives et en développant de nouvelles compétences que les primo-migrants roumains sont parvenus à négocier leur place dans différentes aires socio-économiques européennes. Ils ont alors mis à profit une capacité à « se débrouiller » dans des espaces informels, acquise sous la

Baromètre d’Opinion Publique, mai 2004. Ce qui est apparu en 1989 comme une « révolution populaire » (surtout de l’étranger) s’est avéré avoir été savamment préparé et orchestré par l’armée nationale et quelques dirigeants communistes. Cf. notamment Castex M., Un mensonge gros comme le siècle. Roumanie, histoire d'une manipulation, 1990. 4 Seule la Bulgarie connaissait alors une situation économique proche de celle de la Roumanie, mais la dictature communiste y ayant été moins violente, le tissu social ne fut pas atteint dans les mêmes proportions.
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dictature, pour gérer leur situation de clandestins ou de travailleurs au noir à l’étranger. Cette recherche examine comment ces nouveaux migrants ont réussi, en quelques années, à construire des espaces de circulation transnationaux en l’absence de toute instance officielle ou structure communautaire les organisant. En observant de près les relations sociales entre les acteurs de ces circulations, on aborde la constitution des réseaux migrants multipolaires et l’on comprend comment des stratégies autonomes de mobilité s’articulent sur de larges espaces pour donner forme à des organisations collectives informelles mais prégnantes. La première partie est descriptive : elle retrace le parcours de trois réseaux migrants en décrivant les contextes socio-économiques de départ et d’arrivée ainsi que les procédures par lesquelles les migrants sont parvenus, d’abord en saisissant des opportunités incertaines au coup par coup, à faire leur place dans certains secteurs d’emploi, puis à développer des mouvements collectifs qui, en dehors de toute structure formelle, deviennent des lieux d’échanges particulièrement actifs entre des régions de Roumanie et certaines aires socio-économiques occidentales. Une deuxième partie analyse les organisations sociales qui rendent possibles de telles mobilités collectives. En effet, même s’il n’existe manifestement pas de communauté de migrants roumains, au sens fort du terme, à l’étranger, il apparaît clairement que des entraides ponctuelles, des collaborations momentanées et la diffusion d’informations au sein de cercles restreints renforcent la capacité des acteurs à « se débrouiller » et à s’orienter dans des mondes qui leur sont étrangers. On y examine alors les liens qui unissent les migrants roumains ; les différentes formes de solidarité perceptibles en situation migratoire et les éventuelles expressions d’identité collective qui renforcent le sentiment d’appartenance à un groupe migrant. On pointera ainsi, en conclusion, les atouts de ce type d’organisation sociale, souple et peu contraignante, pour entrer dans des niches socioéconomiques particulières au sein d’un espace européen tourné vers un capitalisme global.

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1. OBSERVER ET COMPRENDRE LA MIGRATION ROUMAINE
Aborder le phénomène dans sa totalité sociale et géographique permet de comprendre comment les migrants parviennent à coordonner leurs activités et à s’orienter collectivement en fonction d’opportunités existantes en Occident. Ces derniers, en effet, ne peuvent être appréhendés dans le seul espace où ils s’arrêtent momentanément ; ils sont véritablement inscrits dans le mouvement. Étudier leurs pratiques implique de quitter la position de sociologue sédentaire pour discerner comment, à travers leurs carrières migratoires, se conjuguent divers lieux qui correspondent à des emplois, des statuts et des identités variables. Les terrains d’étude se sont alors presque naturellement imposés ; ils ont consisté à suivre les migrants tout au long de leurs parcours. Les recherches ont débuté au cours de l’hiver 1997-98, dans le sud de la France, à Nice où la majorité des vendeurs d’un journal de rue destiné à la réinsertion sociale d’un public en situation précaire se trouvaient être de nationalité roumaine. Les résultats des premières enquêtes ont montré que la quasi-totalité d’entre eux provenaient d’une même région de Roumanie, ce qui a conduit à centrer les observations sur une population originaire d’une ville proche de Bucarest, Târgoviste, vers laquelle les personnes retournaient entre deux séjours à l’étranger. Afin de déterminer le contexte de départ, mais aussi les conséquences sociales de ces migrations sur la ville même, cette région fut l’objet de plusieurs enquêtes entre 1999 et 2002. Au cours de cette période, la destination niçoise a perdu de son importance pour cette population qui, au début des années 2000, débutait sa réorientation vers Londres qui fut dès lors un nouveau lieu d’enquête. Sur place, l’objectif était d’observer l’insertion des migrants connus à Nice dans ce nouveau contexte et d’examiner dans quelle mesure ce changement avait un impact sur l’organisation et les relations sociales entre les personnes étudiées. La deuxième population étudiée est originaire de la plaine du Danube et travaille principalement dans l’agriculture en Espagne. La presse internationale révélait en effet, au printemps 2000, la situation d’El Ejido, région agricole d’Alméria en Andalousie où, suite à des émeutes racistes, les ouvriers clandestins marocains se trouvaient petit à petit « remplacés » par des Roumains moins vindicatifs. Une enquête sur les lieux mit au jour le fonctionnement de cette nouvelle migration dans la province espagnole et son émergence très rapide bien que concurrencée par d’autres groupes immigrés. Cette situation renvoyait à la question de l’identification des migrants roumains à un groupe et à la prégnance d’une identité collective roumaine en situation migratoire. Si ce parcours était entièrement déconnecté du premier, les observations menées dans la région d’origine en Roumanie ont pointé une autre migration, orientée vers Madrid. Dans le département de Téléorman, les migrants partaient en 11

effet dans deux directions, vers le Sud et vers la capitale de l’Espagne. On s’est alors penché sur la constitution des différents réseaux sociaux qui, à partir de pratiques similaires, construisent des parcours migratoires indépendants les uns des autres. Ainsi, en s’appuyant sur ces nombreuses enquêtes de terrain, cette recherche décrypte un unique phénomène, la circulation économique roumaine, dans ses diverses expressions ; met au jour les variations, mais aussi les récurrences qui la caractérisent, et rend compte des agencements sociaux qui soutiennent son déploiement dans l’espace transnational européen.

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2. LA ROUMANIE POST-COMMUNISTE : UN TERREAU PROPICE AUX MIGRATIONS
La situation sociopolitique de la Roumanie depuis l’abolition de la dictature n’est pas seulement la toile de fond des migrations, elle en est le fondement. L’évolution sociale et politique de ce pays au cours des quinze dernières années permet de découvrir les multiples aspects qui pèsent sur le phénomène migratoire.

2.1. UNE « TRANSITION » DIFFICILE
Au cours des années quatre-vingts, la politique d’austérité économique menée par N.Ceausescu a conduit à éponger la dette extérieure roumaine au détriment de la qualité de vie de la population. La décennie fut marquée par la mégalomanie grandissante du dictateur : la construction de la démentielle Maison du peuple de Bucarest ou le projet –partiellement mis en œuvre- de raser tous les villages du pays au profit de cités ouvrières plus conformes à l’idéologie en vigueur, en sont quelques exemples. Tandis que l’Union Soviétique s’engage dans la Perestroïka, la dictature roumaine est chaque jour plus abhorrée tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières. À la fin de l’année 1989, un coup d’État accompagné d’une insurrection populaire met fin à vingt-cinq ans de règne du Conducatore. S’en suit la mise en place d’un gouvernement d’urgence dont les figures de proue sont le futur président Ion Iliescu et son chef de gouvernement Petre Roman. Le lundi 25 décembre, la télévision annonce la condamnation à mort par un tribunal extraordinaire de N.Ceausescu et de sa femme, ainsi que leur exécution. Ces journées, menées dans la confusion, répondent à la fois à une volonté de changement d’équipes de l’intelligentsia politique et de mutations radicales du régime. Avec la fin de la dictature, tous les espoirs sont permis. Le processus de démocratisation s’accomplit en plusieurs étapes, scandées par des élections présidentielles et législatives en mai 1990, la mise en place d’une nouvelle Constitution en décembre 1991 puis de nouvelles élections en septembre et octobre 1992 puis régulièrement, tous les quatre ans. Lors des élections de 1992, l’équipe des communistes réformateurs se déchire dans un conflit qui oppose le président I.Iliescu et ses fidèles au chef du premier gouvernement, Petre Roman, et à ses propres alliés. Pour s’assurer des alliés, le président Ion Iliescu est amené à s’entendre avec l’extrême gauche, le Parti Socialiste du Travail (P.S.M.), avec 1’extrémisme nationaliste, le Parti de la Grande Roumanie (Romania Mare), et avec le Parti de l’Union Nationale Roumaine (P.U.N.R.). Ces alliances nuisent à l’image de la Roumanie à l’extérieur et enveniment les relations roumanohongroises.

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Si, dès 1991, de nombreux Roumains quittent le pays pour demander l’asile à l’Ouest5 ou pour rejoindre, sur la base de leur appartenance ethnique, l’Allemagne ou Israël6, il ne s’agit pas encore de circulation migratoire. La population roumaine, dans sa majorité, croit en un avenir meilleur en Roumanie et imagine, dès l’abolition de la dictature, son rapprochement prochain avec l’Union Européenne. Les jeunes voient dans l’arrivée du capitalisme des possibilités d’ascension sociale et l’accès à la société de consommation tant attendue. Pourtant, contrairement à leurs attentes, la transition vers ce modèle sera beaucoup plus longue que prévue. La situation économique et politique laissée par la dictature ne favorise pas l’émergence d’une nouvelle élite. Si la Pologne ou la Hongrie ont débuté leur transition bien avant l’abolition du communisme, N.Ceausescu a verrouillé l’appareil politique et économique jusqu’à la veille de sa disparition. Suite à son éviction, la classe politique se construit en opposant d’anciens membres du parti communiste plus ou moins reconvertis à divers intellectuels peu formés à l’exercice du pouvoir.

L’année 1996 est marquée par l’élection d’une coalition autour des sociaux-démocrates. Elle sanctionne l’échec d’I.Iliescu à conduire des réformes de grande ampleur : en quelques années, le pays s’est effondré. Les privatisations, très partielles, se sont faites au profit d’apparatchiks qui ont joué de leurs relations antérieures avec l’étranger et de leurs réseaux d’information pour détourner une partie du capital de l’État et des aides étrangères. Leur enrichissement rapide irrite la population qui rêve d’une prospérité à l’occidentale et se tourne alors vers une coalition plus libérale conduite par E.Constantinescu. Mais les espoirs suscités par le nouveau gouvernement seront de courte durée. Après un léger mieux en 1995-96, la récession atteint 14 % entre 1997 et 1999. La corruption gangrène l´appareil administratif, et le niveau de vie baisse dramatiquement.
Sur le plan social, les années quatre-vingt-dix sont ainsi marquées par un marasme sans précédent. En 2000, le niveau de vie de la population représentait 80 % de celui de 1989. Les rêves d’occidentalisation rapide du pays ont petit à petit laissé la place à des préoccupations matérielles de premier ordre. D’après un sondage publié en 1999, les difficultés rencontrées au jour le jour poussaient même une partie des Roumains à considérer que, malgré la dictature, « c’était mieux avant »7. Avec une inflation supérieure à 45 % en 2000 et un salaire moyen de

5 62100 demandes d’asile ont été déposées en 1990 de la part de Roumains en Europe occidentale ; elles seront au nombre de 61700 en 1991 ; 116000 en 1992 et 86100 en 1993 puis ces chiffres déclineront progressivement à partir de 1994. Cf. Diminescu D. « Introduction » in Diminescu D. (dir.), Visibles mais peu nombreux…, 2003, p.3. 6 Entre 1989 et 1999, 186 340 Aussiedler ont rejoint l’Allemagne et 3904 Juifs ont rejoint Israël (l’essentiel de l’émigration vers Israël est antérieure à 1989). Cf. Diminescu D, op.cit., pp.4-5. 7 Selon des sondages publiés en 1999, 60 % de la population estimait que « c’était mieux avant », Durandin (C.), Roumanie. Un piège ?, 2000, p.10.

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l’ordre de cent cinquante euros, nombreux sont les ménages qui ne parviennent plus à assurer leur minimum vital. L’ancienne classe moyenne, socialement positionnée entre la nomenklatura communiste et le groupe très précarisé, majoritairement constitué par les Tziganes qui souffrent d’une forte discrimination, rencontre des conditions de vie méconnues antérieurement. Les licenciements ont été nombreux tout au long de la décennie, surtout parmi les ouvriers, et les faibles allocations de chômage ne permettent pas de vivre dans des conditions décentes. Les chômeurs constituent dès lors une nouvelle classe sociale8 particulièrement fragilisée. C’est dans ce contexte que se sont massivement développées les migrations. Beaucoup de jeunes sont partis chercher à l’étranger ce que la Roumanie ne pouvait leur offrir : la possibilité de gagner de quoi vivre, voire de préserver leur statut social. Dans la majorité des cas pourtant, ces départs ne furent pas envisagés comme définitifs, les migrants ont développé des modes de vie alternatifs, qui combinent une présence chez eux et des périodes en migration. Travailler, même au noir, à l’étranger est devenu un moyen de maintenir son niveau de vie chez soi9. La nouvelle décennie, placée sous le signe de l’adhésion à l’OTAN en 2002 et à l’Union Européenne en 2007, augure enfin une reprise économique. L’inflation10 passe progressivement de 45,7 % en 2000 à 9,2 % en 2004 et 8,6 % en 2005 et le pays, après avoir connu une croissance négative tout au long des années quatre-vingt-dix, retrouve un indice positif de 1,4 % en 2000, pour atteindre 8,3 % en 2004 et 4,1 % en 2005. Ce redressement est essentiellement dû au soutien étranger et au secteur industriel, plus particulièrement aux exportations vers l’Union Européenne. Cependant, ces améliorations ne se répercutent que lentement auprès de la population : en 2006 le salaire net moyen est de 239€ par mois et le montant moyen des retraites est d’environ 75€ mensuels. Selon un sondage effectué en mai 2004, 79 % de la population déclarait toujours ne pas parvenir à vivre selon « un niveau de vie décent »11. En décembre 2004, T.Basescu, l’ancien maire de Bucarest, d’orientation libérale, succède à I.Iliescu à la tête de l’État. Ce candidat a mené sa campagne notamment sur le thème de la corruption qui paralyse l’administration roumaine et, dès son élection, a démis un certain nombre de hauts fonctionnaires issus de l’ancien régime, taxés de malversations. Parmi les priorités annoncées par ce gouvernement figurent d’une part l’objectif de l’adhésion à l’Union Européenne en

L’inactivité était interdite sous le communisme, l’État attribuant un emploi à tout citoyen. Voir Morokvasic (M.), « La mobilité transnationale comme ressource : le cas des migrants de l'Europe de l'Est », 1999. 10 L’ensemble des données est issu de l’Institutul National de Statistica (www.insse.ro) 11 Voir la publication de mai 2004 du Baromètre d’Opinion Publique, p.61.
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2007 et, d’autre part, la volonté de réduire les départs de Roumanie en « redonnant espoir aux jeunes qui tentent leur chance loin de chez eux »12.

2.2. L’ECONOMIE INFORMELLE : UNE SURVIVANCE SALUTAIRE Les difficultés rencontrées par la population au cours des quinze dernières années ont eu pour conséquence de développer plus encore une économie informelle déjà florissante sous la dictature. Comme le remarque D.Kideckel13, sous l’ancien régime les échanges non contrôlés étaient monnaie courante. Ils permettaient de pallier les insuffisances de l’économie planifiée de type communiste et de maintenir un certain standard de vie malgré les aléas de cette dernière. Dans les années quatre-vingts, tandis que le régime dictatorial imposait des récessions importantes dans le pays en vue d’éponger sa dette extérieure, des tickets de rationnement ont été mis en place pour la distribution de denrées de première nécessité. Bien qu’elle ne soit pas née à cette époque, l’économie parallèle y a alors pris un essor important ; le marché noir complétait la consommation des ménages. Les produits les plus concernés étaient, bien entendu, les denrées alimentaires, mais les objets d’importation occidentale, tels les Jean’s ou les cigarettes, ont toujours fait l’objet de trafics importants. Une étude d’A.Oprescu14 montre ainsi que les Roumains –particulièrement les femmes- ont pris l’habitude, sous la dictature, de partager leur temps de travail entre activités formelles et informelles. L’auteur explique que les salariés choisissaient souvent leur emploi en fonction des possibilités que celui-ci offrait de s’y dérober. Une faible activité officielle équivalait en effet à un investissement plus fort dans l’économie parallèle, et donc à un meilleur standard de vie. Ces habitudes ont développé chez les sujets une capacité à passer d’un milieu à l’autre et à s’adapter à des contraintes variées. Dans un pays où les moindres gestes étaient contrôlés et étatisés, les individus ont appris à se distancier de l’État pour survivre au quotidien dans des milieux où seules les relations interpersonnelles et les lois de l’offre et de la demande régulent les échanges. De la même façon, les services administratifs très lourds, organisés selon le modèle bureaucratique communiste, étaient souvent contournés par les appuis personnels ou la corruption15. Ainsi, la dictature
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Discours du président Traian Basescu au siège de l’alliance D.A. (Parti démocrate + Parti libéral) le 13 décembre 2004. 13 Kideckel (D.), The Solitude Of Collectivism, 1993, p.69. 14 Oprescu (A.), « Les enjeux de la gestion du temps dans la Roumanie des années '80 », 2000. 15 L’importance des relations personnelles pour pallier les rigidités administratives était une constante dans les anciens États communistes. Sur la question dans les pays soviétiques voir Pétric B., Pouvoir, don et réseaux en Ouzbékistan post-soviétique, pp.195 et suiv.

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centralisée, qui pesait de tout son poids sur la vie quotidienne des Roumains, comportait une face cachée, dans laquelle les réseaux sociaux, la capacité à négocier et à saisir des opportunités au jour le jour étaient des atouts majeurs. Ce sont ces savoir-faire, ces dispositions comportementales, qui seront mobilisés à nouveau plus tard par les migrants.
C’est dans le prolongement de ces pratiques anciennes que l’économie parallèle a pris de l’ampleur dans les années quatre-vingt-dix. Avec l’apparition du capitalisme, ces échanges ont été dynamisés et étendus à de nouveaux secteurs. Une étude datant de 2002 estimait que le secteur informel représentait plus de la moitié de la consommation des ménages roumains16. Le taux de chômage, qui a rarement dépassé les 11 % depuis 1989 et se situait à 5,9 % en 2005, ne peut expliquer à lui seul cet essor. Cette alternative permet de contourner les contraintes structurelles d’une administration désorganisée17. Le salaire moyen ne permettant pas de vivre décemment, les écarts sont compensés par l’économie parallèle. Ces transactions ne sont donc pas l’apanage des mafieux ou des exclus du système ; il s’agit d’un usage courant, à l’œuvre dans l’ensemble de la société. G.Duchêne propose une définition des activités informelles : celles-ci « peuvent être définies comme l’ensemble des activités économiques légales ou illégales entreprises par des unités de petite taille (individuelle ou familiale) donnant lieu à une production au sens du Système des Comptes Nationaux et qui sont opérées en marge des systèmes socio-fiscaux et réglementaires imposés par l’État »18. Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut dresser une typologie des activités les plus usitées en Roumanie, en fonction du degré d’implication qu’elles requièrent. Une part importante de cette économie ne fait pas directement intervenir la notion d’argent. Il s’agit en premier lieu de l’auto-consommation. Comme à l’époque communiste, de très nombreux ménages pratiquent une petite activité agricole à usage privé et de troc qui s’ajoute en général à un emploi salarié19. Cela ne constitue pas, proprement dit, des revenus secondaires mais contribue au maintien du niveau de vie. Dans le même temps, certains pans de l’économie marchande se développent en marge des institutions. Le secteur agricole est spécifique dans la mesure où les ventes sur les marchés paysans ne sont que rarement déclarées20. Ce secteur appartient donc, de fait, à l’économie informelle. En revanche, beaucoup d’entreprises individuelles sont plus ambiguës. Garagiste, tailleur, peintre ou enseignant, sont autant de professions qui souvent s’exercent partiellement ou
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Duchêne et al., “An attempt to estimate the size of informal economy based on household behaviour modelling”, 2002. 17 Duchene (G.), « Les revenus informels en Roumanie : Estimation par enquête », 1999. 18 Ibid, p.35. 19 En 2004, plus de 53 % des ménages interrogés déclaraient avoir recours à une activité agricole, à des fins de consommation personnelle (48 %) ou occasionnellement commerciale (5 %). Voir Baromètre d’Opinion Publique, mai 2004. 20 Duchêne, Op.cit., 1999, p.40.

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totalement en dehors du contrôle étatique. Il s’agit alors véritablement de travail au noir qui peut intervenir soit en tant qu’activité principale soit en complément d’un emploi salarié ou bien du chômage. Enfin, le commerce apparaît comme une composante importante de la seconde économie. C’est en général à ce secteur que l’on fait référence lorsque l’on parle de trafics. Malgré ce terme, l’essentiel de ce marché concerne des produits dont la vente n’est pas illicite. Ce sont les conditions de commercialisation qui transgressent les lois. Il peut s’agir, notamment, de marchandises sorties illégalement de grandes entreprises pour être revendues par des particuliers. Sous le communisme, ces trafics liés aux vols dans les firmes d’État étaient fréquents ; ils s’opèrent aujourd’hui sur le même mode, bien que dans des proportions sans doute plus faibles. Un deuxième procédé consiste à acheter légalement des stocks de marchandises à des fabricants puis à les débiter sur les marchés ou à d’autres intermédiaires en évitant les taxes et contrôles de l’État. Un troisième type de négoce, directement lié à la circulation individuelle, a pris une nouvelle impulsion avec l’ouverture des frontières. Il s’agit du « commerce à la valise ». Tandis que ces petits trafics d’import-export avec les pays limitrophes étaient extrêmement risqués à l’époque de la dictature, ils se sont largement vulgarisés après 1990. C’est notamment avec la Turquie, la Hongrie et la Serbie qu’ils sont actuellement le plus développés. Le principe est de vendre en Roumanie des produits que l’on est soi-même allé chercher sur les marchés étrangers. Les cassettes audio ou vidéo, tout comme les vêtements en provenance d’Istanbul se sont ainsi multipliés sur les marchés dès la fin de la dictature21. Les allées-venues se font généralement en bus ou en train et les séjours à l’étranger ne dépassent pas plus d’un jour ou deux. Situées au carrefour des migrations transnationales et du commerce local, ces affaires mettent à profit l’espace international pour résister à la conjoncture défavorable. Ainsi, les migrations transnationales étudiées ne sont que le prolongement d’un mode de vie développé dans le pays depuis plus de vingt ans. Bien que la mobilité géographique ait été limitée sous la dictature, c’est la mise en place de stratégies de survie, dans le but de résister à des contraintes institutionnelles trop rigides, qui est à l’œuvre dans tous les cas. La propension à « se débrouiller »22 et à se distancier des formes de régulation étatiques s’est développée dans la Roumanie communiste puis dans la désorganisation de la transition avant de servir les migrations transnationales. En ce sens, c’est dans l’organisation de la société d’origine qu’il faut chercher non seulement la genèse mais aussi l’apprentissage de la mobilité.

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Voir à ce sujet l’article de Aktar C. et Ögelman N., « Recent Developments in East-West Migration : Turkey and the Petty Traders », 1994. 22 Cette expression revenait constamment lors des entretiens avec les sujets étudiés.

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2.3. L’OUEST, UN EL DORADO BIEN GARDE
Enfin, la circulation est-ouest est liée à la position historique de la Roumanie face à l’Europe occidentale. Se définissant comme une enclave latine dans un monde slave, la population roumaine a, de tout temps, tourné son attention vers l’Ouest. Dès le début du siècle, les élites envoyaient leurs enfants faire leurs études à Paris et, jusqu’à la chute de la dictature, le français restait la langue étrangère la plus parlée23. Tout au long du siècle, l’Occident est resté le symbole des nations avancées et civilisées, à l’inverse du monde slave. C.Durandin rappelle à ce titre le complexe des intellectuels roumains de l’entre-deux-guerres qui se sentaient éloignés des milieux intellectuels européens24. Si aujourd’hui la France a quelque peu perdu de son prestige auprès des Roumains, l’Occident jouit toujours d’une image fortement valorisée dans l’imaginaire collectif, tandis que les pays voisins, et particulièrement ceux des Balkans, sont dénigrés25. D’un point de vue politique, cet attrait pour l’Occident s’est rapidement traduit par une ferme volonté d’intégrer l’Union Européenne. Mais ce n’est qu’en 1999, après de longues années d’attente côté roumain, que les négociations d’adhésion ont pu débuter. Pour beaucoup, l’entrée de la Roumanie dans le giron des pays européens est perçue comme la fin probable des difficultés socioéconomiques. C’est pourquoi l’ensemble des dirigeants politiques de la nouvelle démocratie s'est employé à satisfaire les directives européennes. Pourtant, durant plus de dix années, l’enthousiasme roumain s’est heurté à la méfiance des États occidentaux qui ne voyaient pas la transition se mettre en œuvre, et ce n’est qu’en 2002 qu’une première date d’adhésion éventuelle a été proposée pour 2007, soit au moins trois ans après la majorité des pays d’Europe centrale et orientale. Malgré tout, il ne fait plus de doute à présent que la Roumanie sera très prochainement la frontière orientale de l’Union Européenne. Cette perspective a conduit l’Union à mettre au premier rang de ses négociations avec la Roumanie la délicate question des migrations. La libre circulation des personnes est en effet un point majeur de la construction de l’UE et l’intégration de nouveaux membres donne lieu à des négociations au cas par cas. Depuis le 14 juin 1985, la France, l'Allemagne, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas ont créé, entre eux, un territoire dans lequel les contrôles aux frontières intérieures sont abolis et remplacés par des contrôles lors de l’entrée sur ce territoire ; il s’agit de l’Espace Schengen. Cette coopération intergouvernementale s'est développée pour regrouper treize États en 1997, lors de la signature du traité d'Amsterdam. Par ce traité, les décisions adoptées depuis 1985 par les membres de l'espace Schengen ainsi que les structures

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Même si le russe fut durant plusieurs décennies la première langue enseignée dans les écoles. Voir Durandin (C.), Roumanie. Un piège ?, 2000, pp.100 et suiv. 25 À ce sujet, voir l’étude parue dans Balkan Neighbours Newsletter, 1998/7, qui met en évidence l’importance donnée par les grands quotidiens nationaux aux sujets lies à l’UE au détriment de ceux traitant de ses voisins balkaniques.

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de travail mises en place ont été intégrées au sein de l'Union Européenne le 1er mai 1999. La politique de contrôle commun des frontières repose sur un vaste dispositif dont le Système d’Information Schengen et Europol sont les piliers. Jusqu’au premier janvier 2002, la Roumanie, dont on craignait, en Occident, un afflux massif d’émigrants économiques, faisait partie de la liste noire pour laquelle on imposait l’obtention d’un visa à toute entrée sur le territoire de l’espace Schengen26. À partir de 1996, le gouvernement roumain a fermement lutté pour « l’ouverture des frontières » européennes à la Roumanie (i.e. l’abolition du régime de visa), allant jusqu’à clamer officiellement que ces restrictions avaient « un effet très limité sur les fraudeurs et ceux qui cherchent à travailler au noir qui semblent trouver les moyens de voyager même sans visa ou autres documents de voyage correspondant »27, mais pénalisaient en revanche les relations économiques entre la Roumanie et l’Europe de l’Ouest. Pour obtenir l’élimination de cette obligation de visa, la Roumanie a dû se soumettre aux exigences de l’Union Européenne en matière de surveillance des frontières. Avec les subventions et l’aide logistique de l’UE, le pays a donc étendu ses contrôles douaniers et renforcé son service de lutte contre l’immigration et le crime organisé ; le régime juridique a également été étoffé. Dans le même temps, l’UE a remis à la Roumanie la charge de la gestion des départs de ses ressortissants vers l’espace Schengen. Les contrôles s’opèrent ainsi à la sortie du pays et non plus lors de l’entrée sur le territoire. Les personnes qui outrepassent leur séjour dans l’espace Schengen –d’une durée maximale de trois mois- risquent désormais la prison et/ou la confiscation de leur passeport lors de leur retour. Malgré toutes ces restrictions, ce que l’on a appelé « l’ouverture des frontières », qui n’est en réalité qu’un droit aux séjours touristiques limités dans le temps, sans autorisation de travailler, a facilité la mobilité des travailleurs temporaires à l’étranger, sans pourtant les sortir de l’illégalité. Durant toutes ces années de négociations de la part des gouvernants roumains, les entrées irrégulières dans l’Espace Schengen et les nombreuses demandes d’asile déposées par les ressortissants roumains furent un sujet politique délicat. Aujourd’hui encore, la question des travailleurs clandestins roumains ainsi que celle des Tziganes installés illégalement dans différents États de l’Union Européenne revient régulièrement sur la scène politique et serait susceptible de remettre en cause le droit de circulation28. Tout en rassurant ses partenaires européens, la Roumanie n’a pourtant manifestement jamais eu la ferme volonté

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En 2006, les pays signataires de la Convention de Schengen, constituant « l’Espace Schengen », sont : l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la France, la Grèce, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Portugal, la Suède et, bien que ces deux pays n’appartiennent pas à l’Union Européenne, la Norvège et l’Islande. 27 Extrait du site Internet du ministère des affaires étrangères roumain en 2001, http://domino.kappa.ro/mae/. 28 La libre circulation n’est nullement un acquis et l’obligation de visa peut être réimposée à tout moment par n’importe lequel des États signataires.

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d’endiguer les départs de ses ressortissants ; selon D.Diminescu, en 2002 ceux-ci représentaient 3 % du Produit Intérieur Brut du pays29, aubaine non négligeable dans un pays en crise.

2.4. DE MULTIPLES MODALITES MIGRATOIRES
Depuis la fin de la dictature, les migrations au départ de la Roumanie ont connu différentes phases en fonction de la situation internationale, des opportunités qu’offraient les pays étrangers et des compétences des migrants eux-mêmes. Dans un premier temps, après la chute du dictateur, les mouvements se sont surtout intensifiés vers les pays limitrophes. Les séjours saisonniers de travail en Hongrie, Yougoslavie et Turquie (qui n’est pas un pays limitrophe mais avec lequel les échanges sont nombreux) se sont multipliés au début de la décennie. Ils concernaient surtout les populations frontalières qui avaient déjà établi des liens avec ces régions, et sont apparus en marge du commerce à la valise. C’est à partir des années 1993-94 que les départs vers des pays plus lointains et plus difficiles d’accès ont commencé à se développer. Deux types de migrations se sont juxtaposés. D’une part, plusieurs pays, notamment l’Allemagne et Israël ont recruté de la main-d’œuvre en Roumanie. Dans le cadre d’accords internationaux, des firmes allemandes ont passé des contrats avec des firmes roumaines qui fournissaient non seulement des travailleurs mais également des matériaux nécessaires à certains chantiers de construction. Ces échanges ont surtout fonctionné entre 1993 et 1996 puis sont devenus plus marginaux par la suite30. Sur le même mode, les autorités israéliennes décident, chaque année, du quota de travailleurs invités (guest workers) par nationalité. Les Roumains et Moldaves, représenteraient presque 45 % de la main-d’œuvre étrangère dans ce pays en 2003 et y formaient le principal groupe européen parmi les travailleurs immigrés31. Ces recrutements, effectués depuis la Roumanie, passent par des agences roumaines qui servent d’intermédiaires entre les candidats au départ et les employeurs privés étrangers. Concrètement, cela s’est traduit pour les Roumains par la possibilité d’obtenir, depuis la Roumanie, un contrat temporaire de migration dans lequel tout était compris. Au milieu des années quatre-vingt-dix, cette solution est apparue salutaire pour des individus qui n’avaient que très peu de connaissances de l’étranger. L’intérêt porté à ces recrutements a donné lieu à de nombreux trafics : bien qu’elles aient été rétribuées par les sociétés étrangères, les agences roumaines en charge de l’enrôlement des travailleurs ont systématiquement vendu ces contrats

Diminescu (D.), « Stratégies roumaines », 2002. Voir Rey V., Diminescu D., Olhiger R., La construction de l'Europe par ses marges. Stratégies et stratagèmes de la circulation migratoire des Roumains, 2001. 31 Ellman M., Laacher S., Les travailleurs migrants en Israël - Une forme contemporaine d'esclavage, 2003, p.19.
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aux ouvriers roumains. Le nombre en étant limité32, les agences ont pu faire monter les prix du recrutement sur le marché noir. Certaines places pouvaient se vendre jusqu’à deux mille cinq cents dollars, tandis que le salaire mensuel garanti par ces contrats avoisinait seulement les mille dollars. Dès le milieu de la décennie, ces migrations temporaires sous contrat ont commencé à servir des initiatives plus autonomes. Cela apparaît encore aujourd’hui, surtout en Israël où certains travailleurs sous contrat maximisent leurs revenus en cumulant les emplois. En plus du travail pour lequel ils ont été embauchés, ils s’adonnent à de petits travaux au noir durant leurs jours de repos ou après leur journée de labeur. Ainsi, la valeur de ces contrats auprès du public roumain dépend notamment du contrôle exercé sur les ouvriers en dehors de leurs heures de travail. Par exemple, un logement en foyer sur le lieu même du chantier n’est pas apprécié car il ne laisse pas au travailleur la possibilité de s’affranchir de la tutelle de son employeur. Ces recrutements peuvent également servir de laissezpasser pour des migrations entièrement autonomes. Après avoir fait le voyage avec la compagnie et parfois travaillé quelque temps auprès de l’employeur officiel, des migrants quittent ce dernier pour trouver des propositions plus intéressantes sur place. Les salaires des « travailleurs importés » sont en effet toujours assez maigres ; les prélèvements censés compenser les frais de logement et/ou de nourriture les réduisent encore. Une fois entrés dans le pays, les migrants peuvent aisément trouver des conditions plus avantageuses sur le marché du travail national. D’autre part, comme le note le Central Bureau of Statistics israélien, il arrive fréquemment qu’à la fin de ces contrats, les travailleurs ne rentrent pas immédiatement dans leur pays d’origine33. C’est pourquoi les migrations autonomes, le plus souvent clandestines, se sont, dans un premier temps, développées dans les mêmes espaces que les migrations organisées légalement. C’est sur leurs traces que sont apparus des migrants qui n’étaient liés à aucun contrat. La destination privilégiée des mouvements clandestins fut, dès 1993-94, l’Allemagne. Les migrants contractuels ont parfois servi de relais pour des compatriotes autonomes. Même sans apporter véritablement une aide sur place, ils furent le support de liens entre leur région d’origine et leur destination d’accueil. De la même façon, les Aussiedler34 récemment émigrés de Roumanie ont jeté des ponts entre certaines régions
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Israël, qui est l’importateur de main-d’œuvre roumaine le plus important, a fait entrer environ 40000 travailleurs roumains au cours des années quatre-vingt-dix. Voir à ce sujet l’article de Bartram (D.), « Foreign workers in Israel: History and Theory », 1998. 33 CBS, mentionné dans The Internet Jerusalem Post du 30 octobre 2001. Depuis 2004, la procédure d’introduction de travailleurs étrangers en Israël oblige l’employeur à faire la preuve, lors de nouvelles demandes d’embauche, du départ réel de ses salariés étrangers en fin de contrat. Cf. Ellman M., Laacher S., Les travailleurs migrants en Israël - Une forme contemporaine d'esclavage, 2003. 34 Le concept d’Aussiedler, tel qu’il fut défini par la « Loi sur les réfugiés et les personnes déplacées » de 1953 (Bundesvertriebenen –und Flüchtlingsgesetz), désigne, en Allemagne, les immigrants issus de minorités allemandes d’Europe centrale, orientale et de l’ex-URSS, dont on reconnaît, à ce titre, l’appartenance à la nation allemande.

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