Vivre ensemble aujourd'hui

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Comment vivre ensemble aujourd'hui ? Dans un monde en crise, comment établir et maintenir une relation avec l'autre ? Pour étudier le lien social dans nos sociétés pluriculturelles, cet ouvrage propose deux postes de réflexion : enquêter sur les pratiques quotidiennes (l'économie solidaire, les blogs...) et analyser le lien symbolique unissant les citoyens à leur territoire (médias, religion...).
Publié le : vendredi 1 octobre 2010
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EAN13 : 9782296262430
Nombre de pages : 292
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VIVRE ENSEMBLE AUJOURD’HUI Le lien social dans les démocraties pluriculturelles

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

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Sous la direction de

Éric Dacheux
Groupe de recherche

« Communication et solidarité »

VIVRE ENSEMBLE AUJOURD’HUI
Le lien social dans les démocraties pluriculturelles

Illustration de couverture : Agnès Bernard Michel Morata

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12477-6 EAN : 9782296124776

L’exclusive fatalité, l’unique tare qui puissent affliger un groupe humain et l’empêcher de réaliser pleinement sa nature, c’est d’être seul.

Claude Lévi-Strauss

Les termes du glossaire sont indiqués en gras suivis d’un astérisque (espace public*, par exemple) la première fois où ils apparaissent dans un texte.

Introduction générale Qu’avons-nous en commun ?
Éric Dacheux

Qu’avons-nous en commun ? Que partageons-nous dans nos sociétés comptant plusieurs millions d’individus qui se côtoient sans se connaître. Qu’est-ce qui fait lien dans une démocratie, c’est-à-dire, une société qui se gouverne elle-même, qui fait et défait ses lois sans s’appuyer sur la transcendance, la tradition ou l’omniscience d’un leader charismatique ? Qu’est-ce qui nous relie dans une société autonome – définition que Castoriadis1 donne de la démocratie – où vivent des individus autonomes ? Cette question est centrale, car, si l’autonomie est une valeur fondamentale qui permet de trouver un équilibre entre « deux pôles existentiels : l’affirmation de soi et l’appartenance vitale à des collectifs[…] », l’autonomie est aussi une course sans fin : « Toute entité humaine tend à être autonome : l’individu dans sa famille, la famille dans une communauté territoriale, la communauté territoriale dans l’État, l’État souverain dans une fédération d’États, et celle-ci dans l’humanité, l’humanité par rapport à la nature […]. 2»

Une question récurrente …et des réponses récurrentes
Cette question sur la nature du lien social a fondé la sociologie à la fin du dix-neuvième siècle contre la philosophie, certes, mais aussi, on l’oublie un peu trop souvent, contre la science économie marginaliste (Pareto, Jevons, Walras) qui naît à la même époque. En effet, face à la vision simpliste d’une société n’étant que la somme des comportements intéressés des individus, Durkheim, Tonnies ou Weber ont postulé l’existence d’une totalité sociale qui imposait des règles aux individus. Ils se sont posé, au fond, la même
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Cornélius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975. Gilles Verbunt, La modernité interculturelle : la voie de l’autonomie, Paris, L’Harmattan, 2006, p.142 et 145.

question : à l’heure où l’État nation succède aux empires trop vastes et aux principautés trop petites, tandis que le capitalisme industriel naissant vide les campagnes solidaires au profit de villes mal famées, sur quoi repose la société ? Qu’est-ce qui fait tenir le monde nouveau, surgissant si lentement, alors que le monde ancien s’effondre si rapidement ? Depuis lors, pour répondre à ce type de question qui intéresse, non seulement la sociologie et l’économie, mais, plus largement, l’ensemble des sciences sociales, les observateurs n’ont longtemps disposé que de deux grandes réponses, deux grands paradigmes : l’individualisme et le holisme . « L’individualisme (méthodologique), prétend faire dériver toutes les actions, les règles ou institutions des calculs conscients et rationnels, effectués par les individus, posés comme seuls réels ; le holisme […] pose, au contraire, que l’action des individus (ou groupes, classes, ordres, etc.) ne fait qu’exprimer ou actualiser une totalité a priori, qui lui préexiste, et qui apparaît ainsi à son tour comme seule réelle.3 ». C’est à travers ces deux paradigmes qu’ont été analysés, au début du vingtième siècle, des mouvements de fond comme le fordisme, l’invention de l’État social, le féminisme ou le développement des médias de masse. Et c’est encore à travers ces deux paradigmes que la question du lien social s’est posée dans la seconde moitié du vingtième siècle. Cependant, si au lendemain de la seconde Guerre Mondiale, des théories comme le fonctionnalisme et le structuralisme plus ou moins marxisant ont dominé l’Europe, aux États-Unis, les théories individualistes du lien social, grâce aux efforts conjugués de Hayek en économie, et d’Olson en sociologie, ont connu un succès croissant qui a peu à peu gagné le vieux continent, si bien que des processus aussi profonds que les trente glorieuses, la perte d’influence des organisations intermédiaires (syndicats, partis politiques), le vieillissement de la population, la massification de l’enseignement supérieur, l’immigration, la construction européenne ou le recul de l’État providence ont connu des réponses stéréotypées, « validant » le paradigme d’allégeance des auteurs. Cependant, dans le sillage des travaux de Nobert Elias4, des pistes épistémologiques ont été ouvertes pour dépasser cet antagonisme entre individualisme et holisme. Ces pistes, qu’il s’agisse de l’économie des conventions de Boltanski et Thévenot5, du paradigme du don promu par Alain Caillé6 ou de la lutte pour la reconnaissance décrite par Axel Honneth7, permettent, par des voies différentes, de dépasser les conflits d’évidence entre individu et société, raison et émotion, intérêt et altruisme. En introduisant des
Alain Caillé, « Don, association et solidarité » in Mire, Produire les solidarités, Paris, MIRE/fondation de France, 1997, p. 27-28. 4 « La société sans les individus et l’individu sans société sont des choses qui n’existent pas », Norbert Elias, La société des individus, Paris, Fayard, 1999, p. 117. 5 Luc Boltanski, Laurent Thevenot, De la justification, Paris, Gallimard, 1991. 6 Alain Caillé, (dé)penser l’économique, Paris, La découverte, 2005. 7 Alex Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Editions du Cerf, 2002.
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relations dialogiques entre ces entités, ces théories invitent à dépasser le clivage qui a structuré un siècle de recherche sur le lien social. Elles poussent également à rendre compte, le plus finement possible, des mouvements contradictoires qui traversent la société. Le problème est que ces théories, sans être naturellement opposées, ne sont pas non plus spontanément complémentaires. Elles s’articulent mal entre elles et ne permettent pas de synthèse satisfaisante. De plus, chacune réclame un appareillage théorique demandant un lourd investissement intellectuel, si bien que, si l’on peut aujourd’hui dépasser aisément l’affrontement stérile entre holisme et individualisme, on risque très vite de tomber dans une juxtaposition de recherches qui n’ont plus rien à dire les unes aux autres. L’analyste du lien social, en ce début de vingt-et-unième siècle, se voit donc confronté empiriquement à deux impasses : s’inscrire dans un affrontement paradigmatique (holisme / individualisme) en perte de vitesse mais toujours vivace, s’enfermer dans une micro théorie ne permettant l’échange qu’avec un public restreint de spécialistes. Ce double écueil épistémologique se construit à l’heure où, comme le précédent, ce siècle débutant est marqué par de profonds bouleversements économiques et politiques : le capitalisme industriel est confronté à une crise financière et écologique qui annonce sa fin prochaine sans qu’émerge clairement un nouveau modèle économique (capitaliste ou non) ; les États-nations, entre décentralisation, mondialisation et construction régionale (UE, ALENA, ASEAN, etc.), se cherchent un avenir dans la défiance généralisée des citoyens qui désertent les urnes mais se mobilisent dans les organisations de la société civile (association, ONG, coordination, etc.). Face, d’un côté, à ces profonds bouleversements et face, de l’autre, à l’inadaptation de nos appareillages conceptuels, faut-il renoncer à analyser le lien social ? Faut-il se résoudre à ne plus étudier comment nous vivons ensemble, à l’heure où les inégalités et la pauvreté croissent, y compris dans les pays de l’OCDE ? Fautil abandonner tout espoir de comprendre comment nous constituons des sociétés démocratiques, à l’heure où Internet favorise des liens à distance, tandis que la rencontre entre enfants et parents devient de plus en plus problématique (divorces, familles monoparentales, etc.) ? Faut-il abdiquer toute velléité, à l’heure des médias par satellites et des ghettos proliférant dans les mégalopoles, de saisir comment des individus de cultures différentes nouent des relations entre eux ? Nous ne le croyons pas. Nous pensons, à l’instar d’autres chercheurs, qu’il faut adopter une démarche pragmatique : partir du terrain en conjuguant les éclairages différents sur un même objet. Démarche qui avait été suivie, par exemple, par l’équipe de Jacques Ion sur l’évolution du militantisme8. Cependant, cet éclairage de terrains multiples sur
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Jacques Ion (dir.), L’engagement au pluriel, St Etienne, PUSE, 2001.

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une question unique (le lien social) ne signifie pas collection de travaux sans rapports entre eux. Le terrain ne parle que si l’on sait entendre, c’est-à-dire construire une problématique commune. Ou, pour le dire autrement, si l’on doit se défier des cadres théoriques si contraignants qu’ils réduisent le terrain à n’être qu’un cadre de validation du modèle ; il convient, à l’inverse, de rappeler que la complexité du social est si grande que l’on ne peut le rendre partiellement intelligible que si l’on sait précisément ce que l’on cherche. Pour autoriser un dialogue entre des réponses venues de terrains et de disciplines différents, tout en se donnant les moyens de laisser émerger des résultats inédits, contradictoires, incertains, le groupe de recherches « Communication et solidarité » a mis en place deux processus distincts : la constitution d’un socle théorique commun et l’analyse collective de recherches individuelles. Ce sont ces deux processus que nous allons maintenant décrire successivement.

Un socle théorique commun
Cet ouvrage collectif réunit des chercheurs de plusieurs disciplines (sciences de l’information et de la communication, psychologie sociale, civilisation, économie, etc.). Pour que cette pluridisciplinarité puisse déboucher sur des éclairages complémentaires, les auteurs ont choisi de s’appuyer sur une définition commune des concepts-clés qui figurent dans le glossaire. Parmi ces notions communes, il en est une, tout à fait centrale : celle du lien social. Au cours de l’année préparatoire à cet ouvrage, les auteurs ont lu différents livres traitant de la question et ont, finalement, retenu un texte de Serge Paugam : le lien social9. En effet, dans cet ouvrage de vulgarisation qui pousse l’auteur à aller à l’essentiel de sa pensée, Serge Paugam affirme « qu’il ne peut exister de société sans solidarité » (p. 5). Affirmation qui ne peut que rencontrer l’aval d’auteurs appartenant tous à un groupe de recherche s’intitulant « Communication et solidarité » ! Au-delà de cet accord normatif, c’est la qualité de la synthèse proposée par Serge Paugam qui a rencontré l’adhésion. Dans un cadre intégratif dépassant les clivages théoriques de la sociologie contemporaine, l’auteur identifie quatre types de lien : le lien de filiation (entre parents et enfants), le lien de participation élective (entre conjoints, amis, etc.), le lien de participation organique (entre acteurs de la vie professionnelle) et le lien de citoyenneté (entre membres d’une même communauté politique). Chacun de ces liens, qui s’entrecroisent pour tisser le lien social, possède une double dimension nécessaire à l’intégration de l’individu dans la société : la protection et la reconnaissance : « la protection renvoie à l’ensemble des supports que l’individu peut
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Serge Paugam, Le lien social, Paris, Puf, 2008.

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mobiliser, face aux aléas de la vie[…], la reconnaissance renvoie à l’interaction sociale qui stimule l’individu en lui fournissant la preuve de son existence et de sa valorisation par le regard de l’autre ou des autres »10. Un tel cadre conceptuel est à la fois suffisamment souple, pour être repris par des disciplines différentes, et suffisamment précis pour donner lieu à des recherches empiriques. Cependant, marqué par la finalité de l’auteur, spécialiste de la pauvreté et de l’exclusion, qui cherche à identifier comment la perte d’un lien (le travail, par exemple), peut entraîner la rupture des autres (la famille, les amis), ce cadre nous paraît incomplet. Il est centré sur les interactions quotidiennes et oublie une dimension essentielle du lien social : le symbolique. Terme que nous allons maintenant définir. Dans cette recherche collective, l’ordre symbolique est celui de la circulation du croire. Définition qui s’éloigne de la définition classique. Dans l’acception la plus courante – celle que Lévi-Strauss puis Lacan ont donnée à la suite des travaux de Marcel Mauss (Tarot, 2003) – le symbolique est ce qui donne sens à la société. Plus précisément, le symbolique est la société qui se comprend elle-même, qui prend conscience d’elle-même. Le symbolique est la réalité sociale telle que nous la percevons. Mais si le symbolique fonde un ordre propre, les symboles ne renvoient pas uniquement à un référent, mais s’articulent les uns aux autres dans un réseau complexe de significations. Le symbolique est donc un réseau de significations que l’individu va intérioriser au cours de la socialisation, une structure sociale inconsciente qui va déterminer sa manière de comprendre le monde. Une telle définition a l’avantage de souligner la persistance du symbolique dans nos sociétés. Cependant, comme le relève justement Castoriadis (1975), cette approche classique a tendance à figer le social, à soumettre l’individu à des structures symboliques qui lui échappent et le déterminent entièrement. Notre vision du symbolique est plus dynamique. Loin d’imposer le primat absolu d'une instance symbolique sur l’autre (la raison sur le sacré, par exemple), nous les pensons en déséquilibre ; loin de les considérer comme étanches les unes aux autres, nous voulons mettre en lumière leurs influences faites de conflits permanents et d’emprunts réciproques entre constructions symboliques appartenant à deux pôles opposés : le pôle autonome du symbolique constitué de constructions immanentes (science, idéologie, utopie, etc.), et le pôle hétéronome composé de constructions qui font référence à la transcendance (religion, cosmogonie, mythologie, etc.). Entre ces deux pôles, il y a, bien sûr, des oppositions fortes (entre science et religion, par exemple), mais aussi une grande porosité (des sciences se constituent autour de l’objet religion, la religion trouve dans la science de quoi mieux se comprendre, voire de quoi se justifier11).
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Idem, p.63. Comme le célèbre « Dieu ne joue pas aux dés » d’Einstein.

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Des recherches individuelles mais un travail collectif
Tous les chercheurs ayant participé à cet ouvrage (contributeurs, rédacteurs, comité de lecture, etc.) sont membres du groupe de recherche « Communication et solidarité ». Ce groupe de recherche de l’université Blaise Pascal est reconnu par l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC). Il est pluridisciplinaire (civilisation, sciences de la gestion, sciences de l’information et de la communication, économie, etc.) et a pour objet de comprendre l’évolution du lien social dans les démocraties pluriculturelles de ce siècle. Il s’agit d’observer le lien social dans ses deux dimensions (interactionniste et symbolique) à partir de terrains empiriques différents : les TIC, la négociation collective, l’économie solidaire, etc. Cette observation, dont ce livre est le fruit, s’est développée en 4 phases : 1-La construction d’un cadre théorique commun. Pendant 12 mois, au rythme d’une réunion par semaine, les membres du groupe ont discuté de leurs travaux individuels en cours, échangé avec les autres collègues sur la manière dont ils pouvaient infléchir ces travaux pour les intégrer dans un cadre collectif, proposé des lectures d’ouvrages traitant du lien social et de la pluriculturalité, etc. Ce travail s’est soldé par la définition du cadre théorique exposé dans le paragraphe précédent. 2-La définition collective du plan. Une fois posé ce cadre, le groupe « Communication et solidarité » a, au cours de séances de travail spécifiques, déterminé une problématique générale – que recouvre exactement le terme « crise du lien social », un délitement ou une mutation ? – et, à partir de là, tenté collectivement de dresser un plan cohérent (initialement en 8 chapitres), offrant pour chaque thématique abordée, deux regards, deux terrains d’analyse différents. 3-Une phase d’enquête et d’écriture individuelles. Chacun est ensuite parti sur le terrain et a rédigé une première version. Celle-ci a été soumise au coordinateur de cet ouvrage pour un premier avis, portant aussi bien sur la forme que sur le fond. La deuxième version de chaque texte a ensuite été transmise à l’autre contributeur du chapitre pour un premier échange de points de vue. Chacun retravaillant ensuite son texte. 4-Une rédaction collaborative du manuscrit. À partir de la troisième version de chaque texte, les deux auteurs de chaque thématique ont rédigé la présentation et la conclusion de leur chapitre. Sur la base de ces chapitres, deux membres du groupe, n’ayant pas participé aux enquêtes de terrain, se sont réparti le travail de synthèse pour rédiger l’introduction et la conclusion de chaque partie, ainsi que l’introduction et la conclusion générale. Ces quatre textes ont été discutés par tous les membres du groupe puis modifiés en tenant compte de ces discussions. Ensuite, une première version du manuscrit a été confiée à deux autres membres du groupe, – extérieurs jusqu’ici à cette 12

recherche – qui ont fait une lecture critique du texte. Lecture qui a conduit à d’ultimes modifications.

Une problématique commune : la crise du lien social dans les démocraties pluriculturelles
Toutes les sociétés ne sont pas des démocraties – loin s’en faut ! – mais nos démocraties sont des sociétés. Qu’est-ce à dire ? Tout simplement qu’une interrogation sur la démocratie ne peut pas se passer d’un questionnement sur ce qui constitue le social. Or, contrairement à de nombreux penseurs ayant cherché à identifier le fondement ultime du social (le politique pour Aristote et Hobbes, l’économique pour Marx ou Hayek, le symbolique pour Mauss ou Lévi-Strauss) nous pensons, à la suite de Fernand Braudel (1979), que la société est « l’ensemble des ensembles », un jeu d’alliances et d’oppositions entre des systèmes (politiques, économiques, culturels, etc.) ayant leur logique propre. Dans cette perspective théorique, la démocratie est simultanément un régime politique particulier (marqué par l’instauration d’un espace public*) et une société singulière. Régime politique particulier, la démocratie est ce mode d’exercice du pouvoir où la norme ne peut être légitime que si elle a été soumise à un débat public accessible à l’ensemble des citoyens (Habermas, 1997). Le pouvoir lui-même présentant cette particularité de n’être qu’un « lieu vide », séparé de la société civile, et non, comme dans l’ancien régime, l’organe décisionnaire unissant le corps social (Lefort, 1986). Société singulière, la démocratie est un dessein qui se fonde sur elle-même (Castoriadis, 1975), une tension indépassable entre liberté individuelle et égalités entre les sujets. Ce cadre théorique d’inspiration braudélienne permet de définir l’économique comme étant, non pas l’unique matrice du social12, mais l’un des ordres constitutifs de nos démocraties. L’exclusion économique n’est pas, fatalement, destruction de tout lien social. Ce dernier peut se régénérer à d’autres sources : la famille, le politique, le symbolique, etc. D’où notre accord théorique avec S. Paugam lorsqu’il fait du lien de citoyenneté, au même titre que la famille, les interactions amicales ou le travail, l’une des quatre composantes du lien social, et notre ambition de compléter cette approche par une dimension essentielle soulignée par Braudel : la culture que nous préférons, pour les raisons explicitées plus haut, nommée le symbolique. La question centrale traitée dans cet ouvrage collectif porte sur la nature de ce que l’on appelle communément la « crise du lien social » dans les
Thèse autrefois soutenue par Marx mais qui, paradoxalement, se retrouve aujourd’hui affirmée par les néo-libéraux, Gary Becker en tête.
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démocraties contemporaines. Quand crise économique, développement des outils de communication à distance et revendication du droit à la diversité culturelle se conjuguent dans des sociétés marquées par un horizon d’égalité entre les individus qui interdit de disqualifier, a priori, les revendications à l’autonomie de l’autre, que devient le lien social ? Est-il en train de se déliter, menaçant, à terme, le vivre ensemble, ou assiste-t-on à une transformation de la nature des liens unissant les individus qui, désormais, vivent sur un même territoire sans partager la même culture, sous le regard du monde ? Du côté de la première hypothèse on trouve justement quatre éléments : -La remise en cause du modèle familial. La multiplication des divorces (près de deux couples sur trois en région parisienne), le développement des familles monoparentales, l’isolement des personnes âgées, etc. -Des affinités électives moins fortes. Des phénomènes comme la montée de l’individualisme, le sentiment d’insécurité, les possibilités de rencontres à distance, via les nouvelles technologies, conduiraient à vivre dans une société où les gens n’osent plus rencontrer leurs voisins, au développement de ce que Dominique Wolton nomme des « solitudes interactives »13. -L’affaiblissement du lien politique. D’élection en élection, la participation électorale s’affaiblit. Les partis politiques ont une base militante très faible. Les citoyens rejettent des élites politiques ne parvenant pas à juguler la crise économique, les perdants de la mondialisation économique compensent l’insécurité économique par une demande de sécurité identitaire sur laquelle surfent les mouvements d’extrême droite. Cette montée des mouvements d’extrême droite assimilant immigration et insécurité freine l’intégration et nourrit un communautarisme qui met à mal le sentiment d’appartenance à une même communauté politique. -La montée de l’exclusion. Le rapport de l’OCDE14 publié en octobre 2008 et intitulé « Croissance et inégalité » indique que, pour la période 19852005, la création globale de richesse s’est traduite par un accroissement des inégalités et une augmentation de la pauvreté (78 millions de citoyens de l’UE (16%) vivent sous le seuil de pauvreté). Le travail joue de moins en moins son rôle intégrateur : aujourd’hui l’Union européenne compte plus de 10 millions de travailleurs précaires, trente millions de travailleurs pauvres et quinze millions de chômeurs. Mais l’on peut avoir aussi, sur ces quatre mêmes points, une lecture plus optimiste de la crise en cours :

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Dominique Wolton, Internet et après ?, Paris, Flammarion, 2003. Organisation de coopération et de développement économique.

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-Une complexification des liens familiaux. Si la famille mono nucléaire éclate, les liens familiaux ne se décomposent pas forcément pour autant. Ils se recomposent : le PACS offre une alternative au mariage de plus en plus utilisée, les couples se défont, mais ils se refont, permettant aux enfants d’avoir plusieurs modèles parentaux (celui des géniteurs et celui de ceux qui partagent la vie de ces derniers), les personnes âgées sont en meilleure forme physique et plus mobiles qu’autrefois, gardant souvent leurs petits-enfants, etc. -Des affinités électives plus complexes. Il ne faut sans doute pas confondre processus d’individuation (recherche de l’épanouissement personnel) propre à la modernité, et individualisme (recherche égoïste de sa seule satisfaction). Les nouvelles technologies de la communication, par exemple, n’empêchent nullement les personnes de se rencontrer. Au contraire, elles élargissent le registre des possibles. L’individu connecté gagne en variété : du lien faible occasionnel avec un joueur à l’autre bout de la planète dont il ne connaîtra jamais rien d’autre que le pseudo, au lien fort et durable noué avec l’ami fidèle, en passant par des liens plus distendus comme ceux entretenus avec les copains avec qui l’on tchate en direct avant de se retrouver en boîte ou les contacts que l’on noue avec les correspondants de son blog intime, l’individu voit augmenter ses possibilités d’entrer en lien avec l’autre. -Une forte demande de participation politique. Le rejet des élites politiques et du jeu électoral ne signifie pas forcément retrait de la sphère publique. L’engagement dans le monde associatif n’a jamais été aussi fort qu’aujourd’hui. L’accroissement du niveau d’instruction se traduit par une demande de participation directe à la vie de la cité qui peut prendre des formes aussi diverses que l’action protestataire contre une décision des élus, la participation à des conseils de quartier, la gestion d’associations ayant une délégation de service public, etc. L’importance croissante des ONG dans le débat public, le développement des sites militants sur la toile et le succès d’une association comme ATTAC témoignent de la persistance du lien politique qui attache les citoyens à leur communauté politique. -Une recherche de nouveaux liens économiques. On peut relativiser l’importance du travail dans le maintien du lien social. Dans la vie contemporaine, le temps individuel alloué au travail est en diminution constante : l’allongement de la durée des études, la réduction mensuelle du temps de travail et la croissance de l’espérance de vie à la retraite se conjuguent pour diminuer le caractère central du travail dans le lien social. De même, les nouvelles modalités du travail comme l’intérim, le travail à distance ou la mise en concurrence des salariés pour augmenter la productivité, contribuent également à diminuer le poids relatif du travail dans nos sociétés. Reste que ce poids demeure important puisqu’il conditionne une grande partie du revenu, donc la possibilité de rester inclus dans nos sociétés

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de consommation. D’où la recherche de nouveaux liens économiques. Des mouvements comme l’économie solidaire, la décroissance, la finance éthique, la consommation responsable, cherchent concrètement, à travers la mise en place de nouvelles organisations économiques, à nouer des liens entre les acteurs qui ne soient pas uniquement des liens monétaires d’exploitation, mais des liens sociaux de coopération.

Architecture de l’ouvrage
Alors, destruction irrémédiable ou reconstruction inachevée du lien social ? Il est impossible de trancher cette question macro-sociale sans multiplier les enquêtes de terrain. C’est le sens de cette recherche collective qui s’articule en deux parties distinctes. La première, intitulée « Les pratiques sociales dans les sociétés pluriculturelles », sera consacrée à la sociabilité. Dans la vie quotidienne, comment les individus conjuguent-ils citoyenneté politique et subordination économique ? Cette interrogation, qui traverse toute la première partie, sera illustrée par l’analyse de trois domaines : celui d’Internet (chapitre 1), celui de l’entreprise (chapitre 2), celui des dispositifs de lutte contre l’exclusion (chapitre 3). Bien entendu, les deux textes de chacun de ces chapitres n’entendent pas épuiser la totalité des questions abordées. De même, ces trois domaines ne permettent pas, à eux seuls, d’apporter une réponse tranchée et définitive. Mais les six études de la première partie ont l’ambition d’apporter un élément, empirique, de réponse. De même, la seconde partie entend, elle aussi, apporter un élément de réponse à la difficile question de la re-définition des identités collectives dans des sociétés démocratiques, c’est-à-dire ouvertes au monde et à la critique. Comment se construit le lien symbolique qui unit une personne à sa culture dans des démocraties pluriculturelles de plus en plus interdépendantes ? Face à cette question, cinq réponses théoriques, au moins, se font jour. La première consiste à unifier toutes les différences culturelles, à créer un espace de communication commun fondant toutes les identités en une seule. C’est ce que l’on peut appeler l’uniculturalisme et que l’on nomme en France le modèle républicain. La seconde, à l’opposé, consiste à préserver toutes les identités culturelles à l’aide de droits spécifiques ; c’est ce que l’on appelle, au Canada et ailleurs, le multiculturalisme. L’idée centrale étant que c’est en garantissant l’identité culturelle des individus qu’ils peuvent s’ouvrir, sans crainte, au débat public concernant l’intérêt général de la communauté politique nationale. Ces deux positions sont largement dominantes et bien connues. Mais beaucoup d’autres émergent aujourd’hui. Trois nous paraissent particulièrement intéressantes. Il s’agit, premièrement, de la notion de

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« Cohabitation culturelle »15. Développée pour la première fois par Dominique Wolton, à l’occasion de la sortie d’un numéro de la revue Hermès consacré à l’Europe16, cette notion est, au fond, un compromis entre républicanisme et multiculturalisme. Ni fondre tous les cultures en une seule, ni préserver à tout prix chaque culture par des droits spécifiques, mais garantir à tous (y compris aux immigrés) les mêmes droits afin d’organiser un dialogue dans l’espace public entre les différentes sensibilités culturelles, et laisser le temps faire son office pour qu’émerge une identité commune (et non unique), une identité interculturelle préservant l’unité dans la diversité. La deuxième idée, elle aussi recherchant un compromis entre uni et multi culturalisme, est l’œuvre du philosophe Jürgen Habermas. Ardent défenseur de l’Europe, Habermas a forgé le concept de « patriotisme constitutionnel ». Il s’agit de tenir compte du fait que les individus sont ancrés dans des cultures particulières, que l’on ne doit pas chercher à détruire sous peine de détruire l’individu lui-même, mais sont aussi dotés d’une raison, d’une capacité d’engagement politique pour soutenir un cadre démocratique qui peut être bien plus large que celui de leur communauté culturelle. Autrement dit, on peut, on doit, dit même le philosophe, séparer communauté culturelle et communauté politique qui, à l’échelle de l’histoire, n’ont été confondues dans l’État-nation que pour une période très courte. La conception alternative de la gestion de la diversité culturelle dans un cadre démocratique est celle du cosmopolitisme. Il s’agit de réactualiser cette vieille idée kantienne à l’heure d’une mobilité géographique sans précédent des individus. Plutôt que de s’accrocher aux identités collectives existantes, plutôt que de laisser le temps en construire de nouvelles, il convient d’accélérer les choses, de se dépouiller de tous les repères anciens. Ne plus ancrer l’identité dans un territoire ou une religion, ce qui crée inévitablement des conflits en instaurant un « in group » et un « out group », mais l’inscrire dans la mobilité des individus. Du coup, l’identité culturelle n’est plus une identité collective qui s’impose à l’individu, mais une construction personnelle que l’individu se forge dans la rencontre des autres et la découverte du monde (Robins, 2003). L’étude empirique donne-t-elle raison à l’une de ces cinq manières de penser le lien symbolique unissant des individus de cultures différentes à une même communauté politique ? Pour le savoir, nous avons réuni ici huit recherches regroupées dans quatre chapitres, consacrés respectivement : aux rôles des médias dans la construction des espaces publics infra et supra nationaux (chapitre 4), à la manière dont les médias reflètent, constituent et font circuler les particularités culturelles (chapitre 5), à la façon dont le langage peut freiner ou, au contraire, engendrer le dialogue entre cultures (chapitre 6), à la place, enfin, que jouent les représentations culturelles dans la perception de l’autre (chapitre 7).
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Nowicki J., La cohabitation culturelle, CNRS éditions, 2010. « La cohabitation culturelle en Europe », Hermès, n°23-24, 1999.

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Au terme de ce parcours, le lecteur disposera de deux photographies complémentaires articulant la dimension concrète (celle des interactions quotidiennes) et la dimension symbolique (celle de la circulation du sens) du lien social. Il aura ainsi une image très partielle, mais aussi très détaillée de ce qui se cache sous le mot valise de « crise du lien social ». C’est, en tout cas, l’ambition de cet ouvrage.

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Première partie

Les pratiques sociales dans les sociétés démocratiques pluriculturelles

Introduction de la première partie
Hélène Guyot-Sander

Nous ne sommes pas en mesure d'extirper en peu de temps ce qu'un millénaire d'anciennes civilisations a planté en nous, mais il y aura déjà progrès à cesser de nous aveugler et à rompre les liens d'opinions qui dès l'instant suivant s'avèrent nuisibles. Non pas que nous aspirions à devenir des individus tout autres, ou à en trouver, mais nous sommes placés sous une loi qui veut que nous nous tendions les mains, que nous nous associions et collaborions. Alfred Adler, Connaissance de l'homme (1927)

Premier volet du présent ouvrage, cet ensemble de trois chapitres explore l’évolution des pratiques sociales dans les sociétés démocratiques pluriculturelles. Dans la vie quotidienne, comment, hors du foyer, se font ou se défont, le lien économique et le lien politique ? Les nouvelles organisations du travail, les technologies électroniques, les politiques publiques affaiblissent-elles ou, au contraire, affermissent-elles le lien social ? Les différents objets d’étude de cette première partie se situent dans des contextes différents : contexte professionnel de l’entreprise, contexte communicationnel du débat public mené sur Internet, contexte sociopolitique de dispositifs publics destinés à lutter contre l’exclusion. La nature des groupes et individus, dont les liens sont analysés, représente également une grande diversité sociale et culturelle, selon qu’il s’agit des couples vendeur/client ou employeur/salarié, de la communauté virtuelle des blogueurs et autres utilisateurs d’Internet, ou encore d’entités politiques ou associatives en interaction avec des personnes en situation de précarité (France) ou avec des micro-entrepreneurs et artisans ruraux indigènes (Amérique du sud). La nature des liens étudiés diversifie encore l’approche : lien commercial en situation de vente, relation employeur-salarié en situation conflictuelle, lien social construit autour de centres d’intérêts communs entre des individus dans un espace virtuel, lien social noué par l’accès à la culture de personnes de milieu

défavorisé, lien économique et social mis en place par le biais de pratiques de l’économie sociale et solidaire. Consacré au rôle des TIC dans le débat public, le premier chapitre compare deux modes de ce débat pratiqué en ligne, en l’occurrence le blog d’opinion, et un atelier organisé au travers d’un site Internet et s’adressant à des participants de tous les continents. Sébastien Rouquette s’intéresse, par le biais d’entretiens compréhensifs menés avec des blogueurs politiques, aux motivations des blogueurs et à la nature des liens qui peuvent être favorisés, du point de vue de l’individu, comme du point de vue social. Khaled Zouari examine, quant à lui, l’usage d’Internet dans la constitution de réseaux internationaux d’économie sociale et solidaire, à partir de l’observation participante d’un atelier numérique intitulé « Communication et systèmes de gestion de l’information de l’ESS», atelier mis en place en vue de la préparation participative de la rencontre mondiale quadriennale « globalisons la solidarité » qui a eu lieu en 2009 au Luxembourg. Dans leur conclusion, les deux auteurs interrogent la vision des TIC en tant que facteur de révolution du débat public. Le second chapitre a pour domaine l’entreprise. À partir d’une étude empirique concernant l’instauration d’un dispositif de prévention des conflits (« alarme sociale ») dans une grande entreprise publique de transports, la RATP, Louis Bavent examine, en s’appuyant sur les cadres d’analyse de la psychosociologie des organisations, les apports et les limites de la communication interne en tant qu’outil de management. La contribution de Cécilia Brassier-Rodrigues a pour objet la nature du lien social qui s’établit dans la communication d’affaires. Il s’agit de déterminer, à partir de la personnalité des individus impliqués, et, plus précisément, d’une dimension culturelle de celle-ci, la conception du temps, si le lien instauré entre vendeur et client est ponctuel ou durable, de caractère transactionnel ou relationnel. L’auteur explore les implications de la gestion du temps dans le secteur commercial étudié, le secteur bancaire, dans un contexte économique en forte mutation. La conclusion de ce chapitre ouvre vers une réflexion sur les effets principaux d’une réorganisation sur la gestion du lien social. Un troisième et dernier chapitre est consacré à deux catégories de dispositifs publics mis en œuvre pour lutter contre l’exclusion. Agnès Bernard étudie un dispositif mis en place par la Mairie d’une métropole régionale (Clermont-Ferrand) et une association (Culture du Cœur) en vue de fournir un accès gratuit à des spectacles culturels pour des personnes en situation de précarité. À travers des entretiens qualitatifs menés auprès de responsables politiques, de médiateurs et de bénéficiaires, l’auteur a cherché à déterminer si ce dispositif crée du lien social, et quelle est la perception de ce lien chez les différents acteurs qui y sont impliqués. Gloria Maffet analyse deux autres dispositifs, mis en place sur un autre continent et dans un contexte tout autre.

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Ces dispositifs s’inscrivent dans le cadre de l’économie sociale et solidaire telle qu’elle est pratiquée en Amérique du sud et plus particulièrement en Argentine, l’un visant à développer le micro-crédit, l’autre ayant pour but de promouvoir l’artisanat indigène. L’auteur étudie les effets que produisent ces programmes sur les individus et les groupes concernés en matière de lien social (sentiment d’appartenance, reconnaissance sociale). Chacune de ces six études est autonome et offre un regard singulier sur le lien social. Mais elles sont aussi complémentaires dans la mesure où elles permettent d’aborder les quatre composantes du lien social identifié par S. Paugam. Le lien de participation organique est étudié dans le chapitre 2, le lien de citoyenneté est analysé dans le chapitre 1 et les liens de filiation et participation élective sont évoqués dans le chapitre 3. C’est pourquoi nous nous efforcerons de proposer, dans une conclusion d’étape, une synthèse de ces six recherches empiriques.

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Chapitre 1 Le Rôle des TIC dans le débat public
Sébastien Rouquette, Khaled Zouari

Introduction
Selon Etienne Tassin l’espace public est un espace symbolique qui permet de relier entre eux des individus n’appartenant pas à des communautés traditionnelles17. Cet espace public se reconfigure en raison de l’émergence de forums électroniques et de mobilisations collectives non institutionnelles, de la désaffection des citoyens pour la chose politique, de l’importance accordée à la communication dans la gestion des problèmes publics, etc.18.

Débat public, TIC et espace public Depuis les années 1990, les TIC – et plus particulièrement Internet – ont cristallisé de nombreuses projections sur l’une des questions touchant à l’espace public : la « revitalisation de la démocratie ». Et ce, que ce soit comme outil d’information, de participation et d’engagement des citoyens, voire pour participer à la prise de décision politique. Comme l’a synthétisé Roza Tsagarousianou dès 2000 la mise en place d’expérimentations en matière de démocratie électronique a déjà donné lieu à une multitude de projets aux contenus et aux formes variables »19.

Tassin E., 1991, « Espace commun ou espace public », Hermès, n° 10. Ion J., 2006, « Mobilisations militantes et représentation politique », Cosmopolitiques, n°12. 19 Tsagarousianou R., 2000, « Digital democracy in practice: One, two, three... countless variants », Hermès, n°26-27.
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Une décennie plus tard, le constat, selon lequel la revitalisation de la démocratie est une mécanique bien trop complexe pour être « mécaniquement » résolue par un seul procédé technique, est désormais bien établi. Loin de faire disparaître ou de révolutionner les modalités d’exercice de la citoyenneté, les formes de débat en ligne apparaissent plutôt dans un continuum de pratiques plus anciennes. Les deux articles suivants permettent de relativiser la vision déterministe portant sur les TIC comme outils révolutionnaires du débat public. Ces TIC ne font qu’accompagner un processus à la redéfinition de la participation au débat dans l’espace public20.

Lien social, TIC et espace public Cependant, il suffit de se situer à un autre niveau pour évaluer, à l’inverse, combien l’impact des TIC sur les débats publics est tout aussi tangible : que cela concerne la manière de débattre, d’affirmer son point de vue, de modérer les débats ou encore de concilier les points de vues et, incidemment, de nouer des relations avec ses interlocuteurs. De manière très significative d’ailleurs, l’intérêt pour des expérimentations « qui viennent nourrir une réflexion et une pragmatique de la discussion publique » ne se dément pas21. C’est précisément l’un des aspects que propose d’étudier la seconde partie de ce chapitre à partir d’un terrain précis : des échanges à distance sur le thème de l’économie sociale et solidaire (ESS). En effet, lors des rencontres internationales « Globalisons la solidarité » organisées à Lux en 2009, un site a été mis en ligne afin de favoriser discussions et rencontres entre société civile et acteurs de l’ESS. Dans ce site, les internautes ont été invités à échanger en dehors des ateliers, à proposer des problématiques, des choix d’expériences, etc. Ce site, mis en ligne pour permettre aux internautes de tous les continents de s’investir à distance dans ces rencontres internationales, a-t-il favorisé la formation d’un esprit de groupe, ou, à défaut, d’une communauté d’intérêt ? A-t-il initié une véritable démarche participative ? Parallèlement, chaque nouvelle Technologie d’Information et de Communication proposée au grand public offre – entre autres – de nouvelles possibilités d’expressions politiques. Mettre en ligne un blog d’opinion donne ainsi la possibilité de mêler témoignage privé et expression publique, de
Dacheux E, (dir.), 2008, L’espace public, « les essentiels d’Hermès », CNRS éditions. 21 Benvegnu N., 2005, « Le débat public en ligne. Eléments sur l’équipement d’une démocratie dialogique », in 8ème Congrès de l’association française de science politique, dir. Bacot P. et Pollet G.
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maîtriser contenu et rythme de publication de ses billets en ligne, mais aussi de répondre – ou non – à ses commentateurs. Il s’agit alors d’évaluer si cette pratique constitue – pour la majorité des blogueurs – prioritairement un outil d’expression ou de communication et de débat. S’agit-il alors de convaincre ainsi des catégories d’internautes avec lesquels les blogueurs n’ont pas l’habitude (ou l’occasion) de discuter au quotidien (autres professions, quartiers, confessions religieuses, etc.) ? Bref, les analyses de ce chapitre s’inscrivent dans une double perspective : d’une part, témoigner des mutations de l’espace public délibératif dans ses formes « émergentes » ; d’autre part, rétablir un regard global sur les acteurs, dispositifs et objets de mobilisations citoyennes finement observés. Les auteurs adoptent pour cela une démarche intégrative, en replaçant leurs études empiriques d’un point de vue pluridisciplinaire22.

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Stéphane Olivési (dir.), Introduction à la recherche en SIC, Grenoble, PUG, 2007.

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Des liens sociaux tissés dans la blogosphère politique
Sébastien Rouquette

Parmi les nouveaux types de liens sociaux créés dans un contexte de forte évolution technique, ceux tissés au sein de la blogosphère touchent de nombreux internautes. Parmi ces blogs, les blogs politiques concernent des internautes, parfois militants, parfois simples citoyens, tous intéressés par l’actualité politique. Certes, la dénomination de « blogosphère politique » est trompeuse tant celle-ci intègre en fait une diversité de démarches. Une simple analyse de l’utilisation différenciée des pronoms suffit d’ailleurs à montrer que certains blogueurs sont plus centrés sur eux-mêmes, tandis que d’autres, plus attentifs à leurs interlocuteurs, s’adressent à eux dans leurs textes23. Il n’en reste pas moins, qu’à des degrés divers, le blog politique constitue, entre autres, un double outil de communication et de lien. L’analyse des liens sociaux tissés dans la blogosphère politique suppose en premier lieu de préciser de quels types de liens il s’agit. Les blogueurs nouent d’abord des liens avec les lecteurs. Les « posts », autrement dit l’aspect interactif des blogs (au sens d’échange avec les lecteurs et d’influence potentielle de leurs remarques sur le contenu des billets publiés: Thierry, 2002), constituent l’une des caractéristiques centrales de leur pratique, à tel point que converser avec ses lecteurs devient pour de nombreux blogueurs le principal centre d’intérêt des blogs. Les motifs d’abandon de sites personnels consacrés à la musique le confirment24. Les webmasters qui arrêtent sont, avant tout, ceux qui ne trouvent pas leur public. Les autres privilégient par la suite deux activités : actualiser les contenus, alimenter la rubrique « news » pour fidéliser leurs lecteurs ; consacrer plus de temps à
« Les sites personnels de participants de forum contiennent légèrement plus de pronoms à la 1ère personne du singulier 46% que les sites personnels visités », Beaudouin, Valérie et alii, 2002, p. 29. 24 Chaque année 40% de ces sites sont abandonnés.
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