Zoophilie, homosexualité, rites de passage et initiation masculine dans la Grèce contemporaine

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Homosexualité et zoophilie abordées comme des usages universels de la sexualité humaine, sont replacées dans leur véritable dimmension, culturelle et sociale, afin de cerner leur fonction, leur signification profonde, et ce qu'elles nous révèlent d'une vision du monde dans la civilisation méditerranéenne et européenne. La présentation d'un corpus de chants et poèmes érotiques secrets nous offre quelques pages, aussi savoureuses que pittoresques, d'une littérature orale populaire inédite.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296282490
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ZOOPHILIE, HOMOSEXUALITE RITES DE PASSAGE ET INITIATION MASCULINE Dans la Grèce contemporaine

@L 'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2146-6

Collection Connaissance dirigée par Jean-Pierre

des Hommes WARNIER

Marie-Christine

ANEST

ZOOPHILIE, HOMOSEXUALITE RITES DE PASSAGE ET INITIATION MASCULINE
dans la Grèce contemporaine

Editions l'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

Collection Anthropologie Connaissance des hommes Dirigée par Jean-Pierre Warnier
Dernières parutions:
Danielle Jonckers, La société Minyanka du Mali, traditions C011UnUnautaires et développement cotonnier, 1987. Christine Bastien, Folies, mythes et lnagies d'Afrique Noire, 1988. Suzanne Lallemand, La mangeuse d'{jl11eS.Sorcellerie et famille en Afrique, 1988. Sylvie Fainzang, Odile Joume~ La lenvl1e de mon mari. Anthropologie du mariage polygamique en Afrique et en France, 1989. Michel Boccara, La religion populaire des Mayas, entre métamorphose et sacrifice, 1990. Claude Rivière, Union et procréation en Afrique, 1990. Laurent Vidal, Rituels de possession dans le Sahel. Préface de Jean Rouch, 1991. Inès de La Torre, Le Vodu en Afriqlle de l'Ollest, rites et traditions, 1991. Suzanne Lallemand, L'apprentissage de la sexualité dans les Contes de l'Afrique de l'Ouest, 1992. Noël Ballif, Les Pygmées de la Grande Forêt, 1992. Michèle Dacher, Prix des épouses, valeur des soeurs, suivi de Les représentations de la Maladie. Deux études sur la société Goin (Burkina Faso), 1992. Nambala Kante (avec la collaboration de Pierre Erny), Forgerons d'Afrique Noire. Transmission des savoirs traditionnels en pays malinké, 1993.
Véronique Boyer-Araujo, Fel111neSet cultes de possession au Brésil, les compagnons invisibles, 1993. Nicole Revel et Diana Rey-Hulman, Pour une anthropologie des voix,

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1993.
Albert de Surgy , Nature et fonction des fétiches en Afrique noire, 1994.

INTRODUCTION
La sexualité a été un domaine d'investigation particulièrement riche dans la recherche des fondements du comportement humain; les études ethnologiques et anthropologiques ont montré, pour leur part, la diversité des normes et des attitudes dans la maîtrise et l'usage de la nature, celle du corps propre de l'homme. Plus difficilement accessible tant au niveau de l'observation que de l'enquête, elle est pourtant au centre de toute activité et de toute organisation sociale tel un point stratégique, secrètement gardé et protégé par toutes sortes de ruses culturelles. Homosexualité et zoophilie sont des usages de la sexualité, universels, mais relégués à la marginalité ou à la pathologie- dans le monde occidental; pratiques perverses, elles légitiment ainsi les pratiques hétérosexuelles (1). Néanmoins, dans le monde traditionnel européen, les techniques du corps associées à ces pratiques relèvent du social (2); elles se fondent sur un modèle collectif transmis par l'apprentissage dans une classe d'âge. Les mondes masculin et féminin sont nettement séparés dans ces régions méditerranéennes du sud de l'Europe, et la connaissance et l'approche du monde et du sexe opposés se font par des pratiques, des rites et une littérature populaire orale constituant une part importante dans le patrimoine culturel. Les techniques de la sexualité inscrivent, dans le corps, une symbolique fondatrice d'un sujet et de son rapport à l'autre et à lui-même. Diverses dans le temps et l'espace, elles nous révèlent également une conception du monde et des manières culturelles différentes dans la maîtrise du vivant, du physiologique et de l'environnement. L'usage de la sexualité est fondamentalement culturel; le rapprochement sexuel, et le déclenchement des changements physiologiques le favorisant, dépendent, 7

chez l'homme, de la tradition et du déterminisme culturel. Les rites de passage, permettent dans toutes les sociétés, de prendre en charge les changements vitaux et de leur donner sens (3); la prise en charge de la réalité sexuelle et la sémantique sexuelle propres à une société apparaissent plus particulièrement dans les espaces-temps festifs de réorganisation et de régénération collectives. La construction de l'individu et la constitution de son identité passent par la sexualisation, par une polarisation symbolique le renvoyant aux autres et à son environnement, par l'identification ou la différentiation. Ses possibilités d'agir dans le monde, et le fonctionnement de dispositions naturelles, dépendent ainsi de cette organisation symbolique qui produit un corps. Homosexualité et zoophilie, dans ce contexte culturel méditerranéen, ne sont qu'un mode d'apprentissage permettant aux adolescents de mettre en place un être au monde et de donner sens aux pulsions vitales. Ces pratiques tiennent leur légitimation de leur association aux rites de passage. L'homosexualité masculine se présente comme une pratique visant à la connaissance de son propre sexe et au renforcement de la virilité: elle permettra aux garçons de continuer à défendre les positions de la virilité après le contact avec la féminité, et après le mariage. La zoophilie se présente comme une approche de l'autre sexe en tant qu'espèce et monde différents, représentant de la nature potentielle. La discrétion, voire le secret qui les entourent, tient à la dimension rituelle et sacrée de ces actes collectifs caractérisés par une transmission orale et traditionnelle. Secrètes et sacrées, ces pratiques le sont effectivement car elles sont les moments de révélation des fondements de l'individu et de sa construction dans la symbolique sociale: des moments intenses au niveau du vécu et de l'émotionnel, permettant de mémoriser une structure, fondatrice de l'être culturel en formation. 8

Ces mêmes pratiques, à l'âge adulte n'ont plus la même valeur; elles deviennent des pratiques marginales, des transgressions, négativement considérées par le groupe; elles sont alors des actes isolés et individuels, des palliatifs à la norme hétérosexuelle. La sexualité adulte hétérosexuelle doit avoir été préparée par l'initiation et les rites de passage dans lesquels ces pratiques prennent tout leur sens. Dans la classe d'âge des hommes adultes et mariés, l'homosexualité et la zoophilie n'ont plus la signification spécifique d'un acte collectif, lié à une tradition ésotérique et accompagné de la transmission de savoirs et de techniques. Les recherches de terrain, sur ce sujet délicat des pratiques ésotériques de l'initiation sexuelle nécessitent évidemment de très longues et laborieuses enquêtes, et le sacrifice pendant plusieurs années de la "rentabilité" immédiate des enquêtes et des séjours sur le terrain... Les femmes des communautés concernées ignorent dans leur quasi-totalité l'existence et le déroulement de ces pratiques tout comme la littérature et la transmission orale poétique des savoirs associées à ces traditions secrètes, propres à une classe d'âge et au sexe masculin. Il est d'ailleurs normalement interdit de réciter une seule de ces strophes de poèmes érotiques devant une femme. Certains hommes méconnaissent également ces gestes et savoirs traditionnels: ils ont été, dans les communautés villageoises, des enfants retenus à la maison par les parents et maintenus à l'écart des jeux et activités des groupes de même classe d'âge; il s'agit généralement de familles appartenant à une frange minoritaire et désireuse de se détacher de la tradition culturelle, soucieuse de donner une éducation très studieuse et occidentale. Pour l'ethnologue, les opportunités de récits, de dialogues ou de situation se révèlent alors fréquemment comme des espaces-temps de "déverrouillage" : il s'agit de ruptures providentielles qu'il est toujours possible de saisir dans un fonctionnement culturel et dans le 9

système symbolique d'une communauté; ces instants de révélations exigent néanmoins beaucoup de patience, une bonne connaissance de la langue, l'intégration dans la communauté étudiée, et une attention sans relâche permettant de saisir le mot-clef ou la réflexion qui "s'égare" . La classe d'âge concernée par ces pratiques initiatiques collectives, correspondant à un groupe très étendu incluant les enfants et adolescents de 6-7 ans jusqu'à 17 ans-, est également la classe d'âge qui en préserve le secret et demeure particulièrement discrète; aucune information ne peut être recueillie auprès des enfants et adolescents. Il est proscrit de parler de ces expériences, particulièrement à un étranger et aux femmes, mais aussi à ses parents et à ses aînés. Le secret et la discrétion sont moins absolus après le service militaire et l'entrée dans la classe des hommes adultes. Ces pratiques peuvent être implicitement suggérées ou signifiées par les hommes adultes, notamment au café, lieu de rassemblement masculin. L'âge des informateurs ayant collaboré à cette recherche sur les rites de passage et l'initiation sexuelle, s'étend ainsi de 25 à 86 ans. Nous devons ainsi considérer que les faits et informations exposés dans cet ouvrage se rapportent à une période passée (environ du premier quart de ce siècle jusqu'aux années 1980); quelques informateurs m'ont laissé entendre que ces traditions se perpétuent de nos jours, beaucoup plus sporadiquement. La dimension "ésotérique" de ces faits nous oblige à en respecter les limites et à restreindre le recueil d'informations de manière différée dans le temps. Cette étude s'appuie essentiellement sur des recherches de terrain effectuées dans l'aire culturelle grecque, depuis le nord de la Grèce continentale -l'Epire, qui fut mon premier terrain de recherche- jusqu'à l'île de Chypre. Chypre est un pays indépendant et caractérisé par l'utilisation d'un idiome néo-hellénique (4) : il est néanmoins indispensable de l'inclure dans le domaine 10

culturel grec; en effet, les chypriotes, tout en revendiquant leur spécificité, ont le sentiment d'appartenir au monde grec: leurs coutumes et les usages locaux sont considérés comme des variantes des traditions grecques. L'ethnologue du monde grec peut effectivement constater que cette aire, définie a priori par une unité linguistique, présente néanmoins de nombreuses variantes dialectales et culturelles mais révèle une "grécité" invariante et permanente une identité "grecque" pétrie par un trajet collectif historique, et par une conscience culturelle, constituée face à l'autre -les divers envahisseurs et particulièrement l'occupant ottoman-. D'autre part, les recherches sur ce thème se sont révélées plus particulièrement fécondes et l'existence même de ce phénomène s'est dévoilée parfois de manière spontanée ou inattendue, dans les îles de Chypre, de Crète et de Corfou. Il ne nous a pas été possible néanmoins, compte tenu de la difficulté du sujet, d'approfondir ce travail d'investigation sur le terrain pour toute l'aire hellénique. Des enquêtes comparatives en Grèce continentale nous permettent de supposer que de semblables traditions ont existé dans la mesure où nous avons retrouvé une littérature orale populaire analogue: un savoir se perpétue ainsi, oralement; ces chants et poèmes érotiques ou obscènes sont énoncés, dans "l'intimité" mise en scène de la communauté, à l'occasion du carnaval, espace-temps unique de transgression, de renversement et d'ouverture du monde caché, nous révélant ainsi les pratiques sociales non dites ou

secrètes

."

L'essentiel des connaissances initiatiques est donc transmis et véhiculé par des poèmes érotiques appelés "gamotragouda" (5), ou "myllomena tragoudia" (4) à Chypre. Ces chants et poèmes seront présentés dans la troisième partie, et traduits selon la tradition de l'école Il

ethnologique française, c'est-à-dire littéralement (6) : un commentaire accompagne chaque traduction afin de rendre compte de l'esprit de cette littérature orale en explicitant le contenu ainsi que les métaphores utilisées. Cette étude est articulée autour de deux grands axes thématiques, la zoophilie et l'homosexualité. Nous ne pouvons occulter le fait que la pratique de la zoophilie, comme le révèleront les divers éléments intervenant dans ces gestes rituels, se rattache à des rites anciens, à des faits antiques et mythologiques, et nous rappelle notamment les cultes dionysiaques. La zoophilie est une pratique très répandue dans l'aire hellénique comme dans l'ensemble' du domaine méditerranéen, mais elle ne. s'intègre aux rites initiatiques vraisemblablement que dans les zones crétoise et chypriote; ailleurs, notamment dans les montagnes épirotes, comme dans d'autres régions pastorales méditerranéennes, elle demeure une pratique "traditionnelle" chez les bergers et parmi les jeunes garçons: ces actes sont toutefois, dans ce contexte, des faits isolés et individuels. Au contraire, en Crète et à Chypre, la zoophilie est un apprentissage très important et un acte social: elle permet, aux jeunes garçons, de réaliser une première prise de conscience collectivede leur sexualité; cette pratique met en place une hiérarchie dans la classe d'âge et elle m'est apparue, comme telle, tolérée, acceptée implicitement par les adultes .Les animaux intervenant dans ces relations sont essentiellement l'ânesse, la truie, la chèvre, les volailles. Comme nous le verrons par la suite, ces accouplements exigent une certaine technique qui est transmise de génération à génération, à l'intérieur de la classe d'âge constituée par les garçons de 6 à 17 ans. Des interdits s'appliquent toutefois à certains animaux: le chien mâle est l'animal interdit par excellence; il est considéré comme un animal impur: la crainte de maladies provoquées par cet accouplement est invoquée 12

dans ce cas. L'interdit s'applique également à l'âne mâle, pour des raisons tout à fait différentes: la peur de la castration semble être la raison fondamentale; en effet, on craint la puissance de l'anus de cet animal qui pe,ut, dit-on, couper le pénis du jeune garçon; d'autre part on réserve une grande admiration à l'âne, considéré .comme le symbole de la virilité. Le porc est plus rarement respecté. Il est important de souligner, pour une juste appréciation de ce phénomène -très- humain, que ces pratiques s'inscrivent dans un ensemble de gestes et d'activités quotidiens, dans un environnement signifiant, et se fondent sur une représentation du monde; d'autre part, ces gestes traditionnels prennent tout leur sens et doivent être considérés dans leurs relations avec les activités ou gestes les précédant et les suivant. L'homosexualité du jeune garçon, dans la société rurale contemporaine, se présente de manière tout à fait différente de celle de l'antiquité. En effet, les connaissances sont véhiculées, et l'initiation se déroule à l'intérieur de la classe d'âge; aucun adulte n'intervient dans les relations et dans la transmission de connaissance. A l'exception d'un cas ponctuel de relations entre un adulte et des adolescents (silencieusement tolérées par la communauté), relevé au cours des enquêtes, l'homosexualité en tant que pratique culturelle associée aux rites de passage ne concerne que les jeunes garçons. Ces pratiques doivent disparaître, selon les normes collectives implicites, à l'âge limite de cette classe d'âge, et par le passage du service militaire. L'homosexualité ne se pratique pas à l'âge adulte dans ce contexte rural. Néanmoins, il est important de signaler l'existence de ce dernier type d'homosexualité dans la capitale, à Athènes, et dans les régions et villes très touristiques où les européens occidentaux viennent chercher les relations d'amour entre hommes décrites 13

par les auteurs classiques de l'Antiquité. Cette homosexualité présente toutefois des caractéristiques culturelles propres au monde grec: une distinction nette apparaît entre homosexuels actifs et homosexuels passifs; ces derniers sont en effet les partenaires qui doivent témoigner leur gratitude en offrant un cadeau ou un paiement en argent. Nous retrouverons dans ces relations citadines des aspects antiques spécifiquement helléniques: l'homosexualité et la pédophilie, pratiques courantes dans le monde grec, furent par la suite, adoptées à Rome (7); la sodomisation de la femme (épouse ou maîtresse) et de l'esclave (femme ou homme) y était un acte normal, mais la pénétration d'un homme par son esclave était une attitude servile et passive, et donc réprouvée (8). Dans le monde de la cité, plus éloignée du monde naturel, la zoophilie paraît moins répandue, comme dans l'Antiquité où cette pratique était, associée à la nécrophilie et aux unions avec les divinités, considérée comme un acte contre nature (8). Cette recherche ne permet pas, encore une fois, d'éviter le dilemme se présentant à toute étude du monde grec contemporain, écarter l'Antiquité ou en revendiquer l'héritage. Nous ne pouvons pas échapper, en effet, à l'évocation du monde antique. Les coutumes et pratiques que nous observons dans la Grèce contemporaine ne laissent apparaître, qu'une projection affaiblie de l'Antiquité. Le style de la culture grecque contemporaine est souvent très éloigné de l'Antiquité, mais parfois également très proche. Ainsi, le monde antique nous permettra de comprendre à travers un trajet symbolique, certains gestes et des paroles transmis dans la culture néohellénique. On ne peut bien évidemment pas exclure ou nier les racines antiques de pratiques telles que la zoophilie et l'homosexualité. C'est ainsi, par exemple, que l'analyse des rites de passage et des pratiques se rattachant à ces deux phénomènes du domaine sexuel, dans la région de la Solea à Chypre, révèle la transmission d'éléments 14

provenant de cultes antiques: les lieux, la toponymie et les éléments intervenant dans ces rites, la finalité des actes nous renvoient aux cultes apolloniens. J'essayerai de mettre en évidence, dans le cadre de cette étude, les analogies mais également les divergences entre les faits culturels contemporains et ceux qui nous sont rapportés pour l'Antiquité. D'autre part, les faits ethnologiques peuvent contribuer à apporter des éléments de réponse et des pistes aux archéologues et aux historiens de l'Antiquité: les sources classiques de ces disciplines ne livrent aucune information sur les modalités des rites d'initiation apolloniens à Delphes, des rites dans lesquels l'homosexualité avait une place essentielle. Une première partie sera consacrée à la zoophilie, car dans l'ensemble et dans le déroulement de ces pratiques ludiques et rituelles, elle apparaît vraisemblablement au début. Une deuxième partie permettra d'aborder les pratiques homosexuelles directement liées à la zoophilie et prenant sens dans le phénomène total des jeux initiatiques de cette classe d'âge des enfants. Nous aborderons ensuite les pratiques homosexuelles qui ne sont pas associées directement à la zoophilie mais qui présentent néanmoins une forme initiatique. Enfin, nous évoquerons les formes contemporaines citadines non initiatiques se différenciant des précédentes, mais qui révèleront également leur spécificité culturelle. Un chapitre a été réservé à la présentation de la littérature orale érotique et obscène transmise traditionnellement dans la classe d'âge des enfants et que, parfois plus tard, les hommes adultes évoquent entre eux. Mes objectifs essentiels sont de replacer ces faits relatifs à la sexualité humaine -que l'on peut caractériser par sa richesse et ses variétés-, dans leur véritable dimension, culturelle et sociale, et de cerner leur signification profonde et ce qu'ils nous révèlent 15

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d'une vision du monde dans le contexte de la civilisation méditerranéenne et européenne. Au-delà de tous préjugés moraux ou ethnocentriques, nous devons rappeler que ces pratiques ne sont nullement exceptionnelles; nous les trouvons rapportées également par des ethnologues, en ce qui concerne d'autres cultures, de manière plus ou moins ponctuelle dans quelques grandes monographies classiques et dans des références devenues classiques (9). Elles ne sont qu'un phénomène humain ayant sa part, respectable et semblable à d'autres dimensions, dans la totalité du fait social et culturel.

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Notes de l'Introduction: (1) Les mêmes pénitences étaient appliquées, par l'Eglise occidentale primitive, à ceux qui pratiquaient la zoophilie et l'homosexualité. Inclues dans les pratiques "contre nature", ne permettant pas la procréation, elles sont associées au contact inter fémoral et à la fellation. R. TANNAHILL, le sexe dans l'histoire, p. 120-121. La psychiatrie du XIXème siècle a classifié ces pratiques dans la pathologie qui a pris ainsi le relais des interdits de l'Eglise. M. FOUCAULT, Histoire de la sexualité, T. 1, p. 52-53, 59-60. S. FREUD, Trois essais sur la théorie de la sexualité, p. 18-33. P. ARlES, Réflexion sur l'histoire de l'homosexualité, ln Sexualités occidentales, 1982, p. 59. G. BONNET, Les perversions sexuelles, p. 37. A. MORALI DANINOS, Sociologie des relations sexuelles, p. 44. R. NELLI, Erotique et Civilisations, p. 33; V. aussi J. BOSWELL, Christianisme, tolérance sociale et homosexualité. (2) V. A. JEANNIERE, Sens de la sexualité humaine, in Sexualité humaine, p. 310 : Masculinité et féminité se définissent par des liens sociaux, "au-delà des conditionnements de la génération". J.GUIAR.T, "Sexualité et organisation sociale", ln Objets et Mondes, T. 17, Fasc. 1,1977, p. 15-20. G. BALANDIER, Le détour, p. 57. (3) B. MALINOWSKI, La sexualité et se répression dans les sociétés primitives, p. 165-168. J . LA CAN, "Idéal du moi et moi idéal" , in Le Séminaire, livre I, p. 159. A. VAN GENNEP, Les rites de passage p. 260; 267; 279. 17

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(4) Contribution de Chypre à la civilisation néohellénique, Actes du VIIIème congrès international des néo-hellénistes des Universités francophones, Montpellier, mai 1984. (5) "Gamotragouda" signifie, dans la langue populaire, de manière triviale, les chants de l'accouplement. "Garno" provient de "Gameo", qui signifie, en ancien grec, "prendre femme, épouser", ou comme en grec moyen moderne "faire l'amour avec une femme" (P. CHANTRAINE, dictionnaire étymologique de la langue grecque) . "Myllomena tragoudia" (utilisé à Chypre), signifie "chansons grasses"; l'adjectif "myllomena" est utilisé dans l'idiome chypriote pour désigner les aliments "gras" non consommés pendant le carême, mais également des paroles érotiques et triviales. Ce mot paraît vraisemblablement dérivé de l'ancien grec: le verbe" " -qui semble tiré de " " (meule tournée à la main par les femmes)- signifie "posséder une femme", "avoir commerce sexuel avec"; " " signifie "femme de mauvaise vie"; " " est un mot sicilien désignant un gâteau en forme de sexe féminin, et en r.apport possible avec" " signifiant "Ièvres ". P. CHANTRAINE, dictionnaire étymologique de la langue grecque, 1980. V. MAGNIEN & M. LACROIX, Dictionnaire GrecFrançais, 1969. A. BAILLY, Dictionnaire Grec-Français, 1950. (6) M. MAUSS, Manuel d'Ethnographie, p. 19-20; M. GRIAULE, Méthode de l'ethnographie, p. 104. (7) A. ROUSSELLE, Porneia, de la maîtrise du corps à la privation sensorielle II-IVème siècle, p. 86; 88. (8) P. VEYNE, l'homosexualité sexualité en Occident, p. 69-70. (9) V. par ex : 18 à Rome, in Amour et 1 ,

A. VAN GENNEP, op. cit., po. 246-247. C. LEVISTRAUSS, Tristes Tropiques, p. 55. P. CLASTRES, Chronique des Indiens Guayaki,p.294. G. LEDDA, Padre Padrone, p. 9~. Don C. TALA YESV A, Soleil Hopi, p. 98; 137. R. ZAPPERI, L'homme enceint, p. 126. G. HAMONIC, ilLes fausses-femmes du pays bugis", in Objets et Mondes, T. 17, Fasc. 1, 1977. Verrier ELWIN fait référence à ces pratiques, inhabituelles chez les Muria, mais il les présente de manière étriquée et moralisante, les assimilant étant donné leur quasi inexistence dans cette tribu à des comportements de l'ordre de l'anomalie, et appartenant à des cultures insensibles et stupides... (Maisons des jeunes chez les Muria, p. 273; 399; 426).

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Chapitre I RITES DE PASSAGE ET ZOOPHILIE
Les pratiques zoophiliques ne sont pas rares dans le contexte hellénique; elles ne sont pas du tout, rappelons-le, un phénomène exceptionnel: certains auteurs nous en ont rapporté des témoignages dans d'autres régions méditerranéennes et ailleurs dans le monde (1). Lorsque j'ai effectué mon premier séjour de recherches en terrain grec, en Epire, de 1977 à 1981, j'ai souvent entendu parler de ces pratiques, évoquées occasionnellement par les autochtones., Au cours de mes enquêtes dans les communautés rurales des montagnes du Pinde, les personnes parlant de ces usages en projetaient la pratique sur d'autres individus, et de manière générale les villageois les attribuaient aux bergers considérés comme des hommes sauvages, rustres et arriérés. Ils justifiaient également ces usages par le fait que les bergers, souvent célibataires, jeunes, isolés et sans femme, n'hésitaient pas à satisfaire leurs besoins avec des animaux. Toutefois, je n'avais pas alors cherché à approfondir des recherches sur ce sujet pour deux raisons essentielles: d'une part, mon travail sur le terrain, portant sur la femme et l'itinéraire initiatique féminin, m'a nécessairement éloigné de l'étude des pratiques et des aspects de la vie masculine; d'autre part, célibataire à l'époque, une approche directe des hommes et de leur milieu aurait été fatale pour mon intégration dans le monde féminin épirote nettement séparé du monde masculin. Les informations que j'ai alors recueillies sur ces faits provenaient des conversations, propos et rumeurs diverses circulant entre les femmes. Ainsi, certaines informatrices rapportaient des phénomènes étranges et insolites telle la naissance d'un 21

agneau, d'un veau ayant une tête humaine. Cette monstruosité était alors expliquée par le fait que certains hommes avaient l'habitude de copuler avec des animaux: cet acte, selon l'opinion populaire, peut rarement donner lieu à une conception, mais celle-ci n'est pas impossible, ce qui permet d'expliquer ces naissances anormales. La créature difforme est aussitôt tuée, mais on épargne la mère (2). La naissance d'un être difforme, phénomène extraordinaire, est ainsi justifiée et prise en charge par l'imaginaire autochtone celui-ci mérite une investigation car il nous révèle une vision du monde et un mode d'action spécifique. A côté d'une tradition biblique qui interdit la zoophilie et malgré un christianisme qui a refoulé ou déguisé ces pratiques, on retrouve des éléments du fond mythique hellénique évoquant l'union homme-animal et la procréation de monstres (2). En Epire, dans les villages situés près des frontières gréco-albanaises, plusieurs informatrices parlaient de ces pratiques en les attribuant aux soldats gardiens de ces limites, et installés dans des lieux particulièrement

isolés. . Néanmoins,

de semblables

rapports

sur les

coutumes des soldats alimentent les conversations dans l'ensemble de l'aire hellénique continentale et insulaire. J'ai toutefois entendu une information spécifique et intéressante dans la région frontalière du nord de l'Epire : certains soldats -selon les rumeurs populaires véhiculées- copulent avec la terre, dans les endroits sablonneux ou dans les fourmilières. Dans cette même région, il ne m'est parvenu qu'un seul récit faisant allusion aux relations sexuelles entre femme et animal et à ses conséquences monstrueuses: on relatait la naissance d'un enfant ayant une "tête de boeuf", un fait divers qui 'fut publié d'ailleurs dans la presse locale au cours des années 1978-79. Les histoires et anecdotes faisant référence aux pratiques masculines zoophiliques se retrouvent un peu 22

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