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Sous l'ombre de la lumière

De
206 pages
L'homme croit que son intelligence est garante de tout. Mais que sait-il ? Rares sont les expériences personnelles lui apprenant qu'il n'est pas que le produit d'une culture. Des sages disent qu'on découvre la vérité en sortant de la nuit, d'autres qu'il faut avoir le courage de retrouver l'obscurité pour comprendre d'où l'on vient et où l'on va. L'auteur livre un début de synthèse en méditant, en écoutant la nature et en échappant à l'impérialisme des vérités révélées.
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Gilbert ANDRIEU
Sous l’ombre de la lumière ou comment se connaître
Sous l’ombre de la lumière ou Comment se connaître
Gilbert ANDRIEUSous l’ombre de la lumière ou Comment se connaître
DU MÊME AUTEUR Aux éditions ACTIOL’homme et la force. 1988. e L’éducation physique au XX siècle. 1990. Enjeux et débats en E.P. 1992. À propos des finalités de l’éducation physique et sportive. 1994. e La gymnastique au XIX siècle. 1997. Du sport aristocratique au sport démocratique. 2002. Aux PRESSES UNIVERSITAIRES DE BORDEAUX Force et beauté. Histoire de l’esthétique en éducation physique ème ème aux 19 et 20 siècles. 1992 Aux éditions L’HARMATTAN Les Jeux Olympiques un mythe moderne. 2004. Sport et spiritualité. 2009. Sport et conquête de soi. 2009. L’enseignement caché de la mythologie. 2012. Au-delà des mots. 2012. Les demi-dieux. 2013. Au-delà de la pensée 2013. Œdipe sans complexe 2013. Le choix d’Ulysse : mortel ou immortel ? 2013. À la rencontre de Dionysos. 2014. Être, paraître, disparaître. 2014. La preuve par Zeus. 2014. Jason le guérisseur au service d’Héra. 2014. © L’Harmattan, 2015 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris www. harmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-05976-1 EAN : 9782343059761
EST-CE POSSIBLE ? On ne construit pas une maison sans fondations et sans matériaux. Si les fondations semblent changer de nature avec le terrain, la région, le pays, les matériaux sont multiples, se situent autour de nous et restent constamment disponibles pour l’effectuer. J’ai construit en béton, en parpaing, en brique, en bois, et je peux dire que j’ai œuvré de la cave au grenier, me transformant en terrassier, en maçon, en charpentier, en couvreur, en carreleur, en tapissier, en peintre au point de pouvoir vivre le passage du plan à l’inauguration. Ce qui est vrai pour ce genre d’activité, l’est pour la construction d’une thèse d’État, seule la nature des matériaux change et impose une autre façon de lire un plan, de structurer l’ensemble et de le rendre beau. J’ai donné des concerts et, là encore, j’ai appris à utiliser des notes, des sonorités, des nuances, des vides aussi pendant lesquels la mélodie respire, à les partager avec d’autres musiciens, avec un public et je peux considérer qu’il s’agissait là encore d’une construction. Est-il possible de dire que l’homme se construit comme il construit une maison, une recherche scientifique, un concert ?  Lorsque je découvre Ulysse construisant son radeau, ou parlant de la façon dont il a construit son lit, je me sens proche de lui, de l’homme qu’il fut ou de l’homme de toujours qu’il reste en revenant à Ithaque.  Si l’on considère l’effet attendu et partagé, je crois que l’on peut considérer qu’il est possible d’envisager pareille construction. La première des choses est de bien choisir les matériaux qui correspondent à l’objet fini dont on rêve. Nous en avons à notre disposition une multitude et il suffit d’apprendre à s’en servir pour s’approcher de ce que nous
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pourrions appeler un chef d’œuvre dans le meilleur des cas. Certes, il ne suffit pas de choisir, il faut aussi savoir assembler, donner une forme définitive à l’objet que l’on imagine.  À la différence de l’adolescent qui rêve d’y arriver comme s’il était magicien, l’adulte sait que rien n’est facile et qu’il faut du temps pour construire.  Aujourd’hui, je ne suis plus tout à fait d’accord avec une affirmation trop rapide en faveur d’une telle réalisation. Je sais, par expérience, que tous les matériaux ne se trouvent pas à portée de main, qu’ils ne sont pas le fruit du monde qui nous entoure ou des autres et qu’il en existe certains qui ne peuvent être connus que par l’individu à des moments privilégiés. De plus, je ne pense pas que l’homme soit comparable à une maison. Qui plus est, l’homme n’est pas une construction qui respecterait un plan, sauf lorsque nous pensons au Grand Architecte de l’Univers, s’il existe. Avant même de chercher à se construire, l’homme a déjà une forme, mais nous verrons qu’elle est une manifestation de la matière. Nous agissons envers lui non comme un maçon, mais comme un tailleur de pierre, l’homme étant alors comparé à une pierre brute à laquelle on voudrait donner une forme particulière. D’autres parleront plus facilement de jardinage et compareront l’homme à une plante, à un arbre, voudront le faire grandir en l’arrosant, en le tuteurant !  À côté de cet effort d’éducation, il existe toutes les techniques de changement que nous pourrions regrouper aux bénéfices de ceux qui veulent agir sur eux-mêmes. Dans ce cas, il ne s’agirait plus de partir d’une pierre brute, comme font les sculpteurs, mais de partir de l’objet que nous sommes devenus pour lui donner une autre forme, celle que nous aimerions mettre à la place de celle que nous ne voulons plus voir.  Parmi les matériaux qui sont à la disposition de chacun d’entre nous, certains jouissent d’une reconnaissance telle qu’ils s’imposent comme des matériaux incontournables, d’autres paraissent plus discutables, parfois même inacceptables ou difficilement partageables. Mais, dans l’ensemble, ils sont évalués par les autres, ceux qui nous précèdent et parmi lesquels nous finissons par nous situer en
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grandissant. Rien ne semble plus subversif que de vouloir utiliser ceux que nous trouvons en nous et qui ne peuvent être contrôlés par les autres !  En ce qui concerne l’homme, la matière est donnée dès la naissance et nous ne pouvons pas la transformer aussi librement que nous le souhaiterions. Nous pouvons agir sur la quantité plus que sur la qualité et pour donner une illusion de changement à l’ensemble nous ne pouvons même pas en enlever en dehors des kilos superflus. L’homme a pris l’habitude de mettre en valeur ce qu’il aimait en lui et de cacher ce qu’il ne supportait pas, la chirurgie esthétique n’intervenant que très partiellement et ne permettant pas de contredire la nature à partir de toutes les fantaisies de notre imagination. C’est ainsi que nous restons suspendus entre la matière et la forme qu’elle a prise en même temps que notre identité.  Ce qui reste important, pour moi, c’est que l’homme est surtout devenu un ensemble de mots, d’images, d’idées et qu’il est un être pensé bien plus qu’un être agissant ou réagissant. Lorsque j’envisage sa construction, je sais très bien qu’il s’agit d’une image, l’être en devenir est déjà construit et je n’ai pas la possibilité de le modifier, d’en changer la nature profonde. Toutes les formes d’éducation peuvent s’y employer, elles ne peuvent que développer un paraître qui n’exclura jamais celui qui en est la base. Vulgairement, je dirai que nous pouvons effectuer un ravalement de façade, nous n’irons pas vraiment plus loin !  Il faudrait relire Anna Freud pour comprendre de telles limites et voir en quoi consiste la construction du surmoi, par exemple. .  Je veux bien admettre que chacun de nous ait plus ou moins de matériaux à sa disposition à partir desquels il peut intervenir, mais, quel que soit notre effort de construction, nous restons liés à une personnalité de base, à une forme qui ne peut remettre en question son héritage génétique. J’ai disserté autrefois sur le rôle du sport dans la formation du caractère, nous avions alors tendance à donner au sport des pouvoirs
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qu’il n’avait pas en oubliant que le caractère est une donnée d’origine, une donnée qui définit l’individu et que, contrairement à nos espérances, on devait lui appliquer la célèbre formule : « Chassez le naturel, il revient au galop. »  Se connaître n’est pas la même chose que se construire ou même se reconstruire.  Il est certainement plus important de se connaître ce qui n’est pas plus facile. Il est même permis de se demander si une quelconque connaissance de soi peut avoir de la valeur !  Pour se connaître, l’homme dispose des mêmes matériaux, il ne peut se connaître qu’en les observant. Mieux il les connaîtra, du moins ceux qu’il croit retrouver en lui, et mieux il se fera une idée de ce qu’il est. En réalité, il ne fera que se forger une image de lui-même, Il se découvrira comme un objet et restera dépendant des idées qui l’accompagnent. Or, l’homme n’est pas un objet et toutes nos observations, aussi objectives soient-elles, ne permettront jamais de comprendre pourquoi la vie se manifeste en lui. Certes, nous formulerons des réponses à cette question, mais nous resterons prisonniers de notre conception de la vie, elle aussi déclinée à partir d’un mental qui se veut ou bien rationnel ou bien religieux, ou peut-être seulement moral ou un peu tout à la fois.  L’individu se connaît-il mieux lorsqu’il se regarde dans un miroir ?  Il voit ce qu’il reconnaît à moins d’être entraîné comme Narcisse dans une sorte d’extase. Je reviendrai sur cette confrontation qui précède sa métamorphose, mais il est aussi possible de dire que Narcisse n’avait aucune intention en matière de construction ou de connaissance de soi. On nous a fait croire que Narcisse s’aimait, mais une lecture un peu sérieuse du mythe ne nous permet pas de conclure en ce sens. Si Narcisse s’aimait, cela ne peut se concevoir sur le plan matériel, physique ou psychologique, cela ne peut se concevoir que sur un plan qui n’est pas humain et donc remet en question l’idée que les psychanalystes s’en font.
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 En ce qui me concerne, j’ai tendance à utiliser, pour me justifier ou me faire mieux comprendre, mon propre corps et mes connaissances sportives, mes connaissances musicales en tant que musicien ou simple auditeur, mes connaissances universitaires, les seules qui peuvent être qualifiées d’objectives, mes lectures mythiques ou religieuses, comme la mythologie grecque ou la Bible. J’aime, de plus en plus, utiliser également des expériences qui sont personnelles lorsqu’elles m’aident à préciser mes idées. Je n’ai pas toujours ressenti ce besoin ou bien alors je ne perdais pas mon temps à l’exprimer, à le traduire en mots. J’étais, je faisais, je ne pensais que pour mieux faire et ce n’est que bien plus tard que j’ai commencé à penser pour mieux être.  Se connaître et se construire sont deux démarches totalement différentes. Pourtant, nous passons souvent de l’une à l’autre, spontanément, sans trop y porter attention. Il me semble que nous passons la plus grande partie de notre vie à nous construire en confondant être et paraître. Ce n’est souvent que très tard que nous comprenons notre erreur et que nous découvrons nos limites ou notre ignorance en matière de connaissance de soi. Nous passons souvent l’essentiel de notre vie à croire que nous sommes quelqu’un d’autre et il est plutôt difficile d’apercevoir celui que nous n’avons pas su reconnaître.  Écrire un essai sur la connaissance de soi ne peut, à mon sens, faire l’impasse des matériaux ordinaires aussi bien que personnels. Ce n’est pas à l’aide de ceux que les autres ont accumulés que l’on peut répondre véritablement à une question que l’on se pose à soi-même. Il faut tenir compte de ceux que l’on a rassemblés et de ceux qui s’imposent à nous lorsque nous ne sommes plus dépendants des autres. J’utiliserai sans les différencier, sans les isoler intellectuellement parlant, tous ceux dont je dispose avant de m’interroger sur l’ombre et la lumière et sur l’être en soi. Se connaître soi-même peut apparaître comme une entreprise difficile et elle l’est effectivement.  Peut-être faudrait-il se demander aussi pourquoi l’individu s’interroge de la sorte.
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