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Sur la sellette Nouvelles

De
154 pages
Elles se déshabillent et s'immobilisent le temps d'une pose. Nues. Des femmes, le plus souvent. Des modèles parfois incroyablement lucides, parfois bêtement aveuglés et jouant avec le feu. Les nouvelles rassemblées ici ouvrent au lecteur une porte qu'un étranger ne devrait jamais franchir : celle de l'atelier de l'artiste, face à face avec son modèle. Porte derrière laquelle, si l'on n'y prend pas garde, de l'art à la folie, il n'y a parfois qu'un pas...
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nouSvelles
ellette

Sur la sellette
































© L’Harmattan, 2015
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ05800Ȭ9

EAN : 9782343058009

Annie Ferret

Sur la sellette

nouvelles





















L’Harmattan

Du même auteur, chez l’Harmattan :



Graines de chagrin et autres contes d’une Afrique rêvée,
juin 2013
La Sorcière dans la lune et autres contes d’une Afrique rêvée,
avril 2014
Les Pattes du chacal et autres contes d’une Afrique rêvée,
(à paraître, mars 2015)

Cinq à six

Ce fut une drôle d’histoire, leur rencontre. Il avait dit, bonȬ
jour mademoiselle, et il lui avait demandé ce qu’elle lisait.
Elle avait un peu haussé les épaules et puis, de mauvaise
grâce, pour s’en débarrasser, elle avait levé devant elle le
volume de la Pléiade qu’elle était en train de lire, bien à
plat sur la table, posé devant sa tasse. Quelques fractions
de secondes à peine. S’était pas foulée. Illisible, d’aussi
loin. Ça l’emmerdait, les types qui la draguaient dans les
cafés. C’était pourtant presque toujours vide ici à cette
heure. Elle avait cru être tranquille. Surtout aujourd’hui,
elle avait besoin d’être tranquille.
Après, elle s’était radoucie. Ne savait pas en quel honȬ
neur d’ailleurs. Il avait l’air de s’en foutre maintenant. Il
tournait la petite cuiller dans sa tasse pour faire fondre le
sucre. À croire qu’il l’avait oubliée ou qu’il ne lui avait pas
parlé. Elle entendait des voix peutȬêtre. Racine, Bérénice,
elle avait dit. Droit devant elle, sans même tourner la tête
vers lui, sans lever encore une fois son livre. Seulement elle
avait dit ça sans regarder les lignes, sans oser continuer à
lire. Sans doute qu’elle voulait quand même voir sa réacȬ
tion, s’il allait dire autre chose ou s’il allait continuer à tourȬ
ner ostensiblement sa petite cuiller dans le café bien trop

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sucré. Elle ne savait pas pourquoi elle avait fait ça, proȬ
noncé ces mots, Racine, Bérénice, dans cet ordreȬlà ou peutȬ
être l’inverse, elle ne savait plus. Elle avait eu envie, c’est
tout. Elle n’aurait pas même pu dire qu’elle l’avait trouvé
séduisant, plus séduisant qu’elle s’y attendait, plus séduiȬ
sant, en tout cas, que la plupart de ces types qui draguent
les nanas dans les bars. Non, elle n’aurait pas pu dire ça –
même si c’était vrai pourtant – parce qu’à ce momentȬlà,
elle ne l’avait toujours pas regardé, pas encore. Même pas
jeté un œil sur lui. À peine levé la tête de son Racine. Elle
ne supportait pas d’être dérangée quand elle lisait Racine,
surtout Bérénice.

Il avait fait les deux en fait. Il lui avait adressé la parole,
mais sans cesser d’agiter sa cuiller dans sa tasse.
— Vous aimez le théâtre classique ? Vous avez vu la derȬ
nière mise en scène d’Andromaque à la ComédieȬFrançaise ?
Bien sûr, sans doute, vous l’avez vue. Prodigieux, n’estȬce
pas ?
Encore un qui fait les questions et les réponses à la fois,
elle avait pensé. Si bien que, comme il n’avait pas besoin
d’elle, elle n’avait rien répondu. Lui, il avait continué à choȬ
quer la cuiller contre la tasse de porcelaine. Ça faisait bien
cinq minutes maintenant. Une seconde fois, elle avait interȬ
rompu sa lecture. Vous pourriez arrêter ça ? Ce trucȬlà, en
montrant la tasse d’un mouvement de tête devant la perȬ
plexité feinte de son interlocuteur.
— Il doit être complètement froid, votre café.
— J’aime vos mains, il avait répondu, sans arrêter le
moins du monde ses rotations dans le liquide noir.

Louise avait trenteȬhuit ans. Sur le papier, elle était arȬ
chitecte d’intérieur. Sur le papier seulement. En fait, elle

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aurait aussi bien pu être danseuse étoile ou astronaute. Elle
était au chômage depuis huit mois. Ça lui semblait une
éternité. À elle qui avait vu son père se lever à six heures et
demie tous les matins. Elle, tous les matins, dès huit
heures, elle épluchait les annonces et les mails sur le site de
Pôle Emploi. À neuf heures, en général, c’était déjà fini. De
temps en temps, elle répondait à une annonce, envoyait un
cv, refaisait pour la quatreȬvingtȬdixième fois sa lettre de
motivation. En comptant large, ça pouvait la mener jusqu’à
dix heures. Jamais plus tard que dix heures trente. À ce
momentȬlà, c’en était fait. Louise en avait fini avec sa jourȬ
née de travail. Alors, elle faisait semblant. Pour ne pas
perdre la main. Elle faisait semblant de garder le moral.
Pour rester présentable et souriante. Elle faisait un peu de
ménage, les courses, les lessives, toutes choses qui étaient
presque devenues un divertissement depuis huit mois
qu’elle pointait aux Assedic. Ça allait vite, elle vivait seule.
On lui aurait dit il y a huit mois qu’elle se divertirait à réȬ
curer ses casseroles, elle n’y aurait jamais cru. Ensuite elle
déjeunait et, à quatorze heures précises – précises, c’était
important – elle se trouvait dans ce café. Il y en avait bien
un ou deux autres encore, quelques rues plus loin, où elle
avait ses habitudes. Elle y restait méthodiquement, méticuȬ
leusement, scrupuleusement, on pouvait dire, jusqu’à dixȬ
sept heures trente. Pour finir sa journée. Elle remballait ses
affaires, remettait sa veste ou son manteau et sortait en
bâillant. Après ça seulement, elle s’accordait quelques loiȬ
sirs, comme aller au cinéma ou au théâtre. Mais seulement
quand elle n’était pas trop fatiguée. Disons aussi souvent
que ses moyens pouvaient le lui permettre. C’estȬàȬdire
moins souvent qu’avant, beaucoup moins souvent. Mais
elle préférait penser qu’elle était particulièrement fatiguée
et que c’est ce qui faisait qu’elle y allait moins. Ça fait

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toujours ça l’hiver, les organismes sont à bout de souffle,
pensaitȬelle. Louise aussi, un peu. Heureusement elle
tenait le rythme.
De la bibliothèque paternelle, elle avait hérité une quaȬ
rantaine de volumes de la Pléiade. Tous ceux que son père
possédait. Son frère n’en avait pas voulu. Oh, tu sais, moi,
j’ai jamais été un grand lecteur. Elle lui faisait ses fiches de
lecture, quand ils étaient au collège. Elle avait pourtant
deux ans de moins que lui, mais ça ne changeait rien. DeȬ
puis qu’elle était au chômage – suppression de personnel,
virée comme un chien, presque sans compensation, mesure
économique – elle avait entrepris de tous les lire un par un.
Seulement Racine, elle y revenait toujours. Pour la troiȬ
sième fois déjà. N’avait pas encore touché aux cinq voȬ
lumes de Balzac qu’elle possédait, ni à Maupassant, ni à
Tolstoï. N’aimait pas trop les romans, surtout réalistes. PréȬ
férait de loin le théâtre et la poésie. Elle aimait faire durer
le plaisir. Et Bérénice étant de loin la pièce de Racine qu’elle
préférait, ce n’était vraiment pas le jour d’être dérangée.

Il les avait fixées avec tellement d’insistance qu’il l’avait
forcée encore à parler. Ça en devenait presque indécent.
— Mes mains ? Qu’estȬce qu’elles ont, mes mains ?
Rien, il avait dit, détournant les yeux, boudeur. Rien,
n’en parlons plus. Il ne voulait pas troubler le monologue
de Titus.
Trop tard, bien sûr. Louise était perturbée maintenant.
C’est bien ce qu’il voulait. Il sourit parce qu’il avait vu
qu’elle n’avait pas pu s’empêcher à son tour d’examiner ses
mains, ses mains à elle, et puis ses mains à lui maintenant,
alternativement. Il savait déjà qu’il avait gagné.

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Il les trouvait fines, élégantes, élancées, gracieuses, on
pourrait dire stylées, parce qu’elles dansaient dans l’air,
quand elles bougeaient.
— Rien que ça, elle avait dit ? Cette fois, elle avait ri de
bon cœur.
Alors, il avait changé de table, carrément, s’était assis en
face d’elle, avait eu envie de saisir ses mains, de les arraȬ
cher à Racine, mais s’était retenu à temps – ne pas tout
foutre en l’air maintenant, ne pas tout compromettre.
— Écoutez, il avait dit, je ne vous drague pas. Je m’apȬ
pelle Louis Perrano. C’est vrai, c’est mon nom, ne riez pas,
voulez voir mes papiers ? C’est mon vrai nom. Je ne vous
mens pas, vous pouvez me croire. Je suis peintre, artiste
peintre, et j’ai besoin d’études de mains pour une comȬ
mande. Je sais, c’est fou. Je sais, vous ne pouvez pas
comprendre. Je sais, vous ne me croyez pas.
En parlant, il avait sorti son portefeuille et en avait exȬ
trait sa carte d’identité.
— Vous voyez, là, mon nom, voilà, Louis Perrano. Vous
voyez que je ne vous ai pas menti.
Elle s’était remise à sourire. Pris d’une inspiration
subite, il était en train de vider son portefeuille. Il sortit une
deuxième carte.
— Là, vous voyez, c’est ma carte professionnelle, de la
Maison des Artistes. Ça ne vous dit rien, sans doute, mais
vous voyez que je ne mens pas. Je ne mens jamais.
— Ah oui, jamais ?
Elle avait quand même réussi à l’interrompre. MainteȬ
nant elle s’amusait vraiment, Louise.
— Je vous paierai. Comme un vrai modèle. Disons
quinze euros pour une heure. Je peux déborder quelqueȬ
fois sans me rendre compte. Vous m’arrêterez... Bon, d’acȬ
cord, un vrai modèle, je lui donne vingt euros l’heure, vous

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voyez que je mens vraiment très mal, quand j’essaie. Mais
je vous offre votre consommation, évidemment, et puis je
ne vous demande pas de vous déshabiller ni d’aller ailȬ
leurs. Ici, c’est très bien ici. Vous pouvez même lire, à
condition de laisser vos mains tranquilles. Juste d’attendre
que je vous dise pour les bouger. J’aime autant que vous
fassiez quelque chose, que vos mains soient occupées. Elles
pourraient tenir un crayon aussi, par exemple.
— En somme, vous me proposez du travail ?
Elle riait franchement en disant ça. Elle ne pouvait plus
s’arrêter de rire.
— En quelque sorte… mais c’est sérieux… je veux dire,
c’est un travail sérieux, vous ne me croyez pas… ? Demain,
on est jeudi. Disons mardi et jeudi pour commencer, dixȬ
sept heures. De cinq à six. Si ça vous va, bien sûr…
— Désolée, mais je finis à dixȬsept heures trente, je ne
vais pas pouvoir.
Elle avait refermé Racine, le rangeait dans son sac,
c’était l’heure. Sa tasse était vide avec une bordure de
mousse rose et blanche sur le pourtour. Elle était partie en
laissant la monnaie sur la table.

Le lendemain, il arriva à moins dix. Il passa sa comȬ
mande au comptoir et s’assit directement en face d’elle, à
sa table. Comme une chose entendue entre eux de longue
date. Vous m’attendiez ? Il n’est pas encore dixȬsept
heures. Il déballa ses affaires. Il n’avait pas besoin de réȬ
ponse. Ce fut vite fait : un carnet de croquis, quelques
crayons et deux ou trois fusains. J’ai déjà commandé, il dit,
je vous ai pris un chocolat viennois, c’est bien ça ?
Elle fut tellement sidérée qu’elle n’osa pas protester. Le
chocolat viennois pour elle et le capuccino pour lui arrivèȬ
rent presque tout de suite. Louise allait parler, contester,

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elle ne sut que dire merci. Au garçon d’abord, et puis à
Louis ensuite. Saloperie d’éducation, elle avait pensé. Mais
presque aussitôt, ses mains s’étaient figées comme malgré
elle autour de la tasse. Louis s’était mis à dessiner, comme
si c’était la chose la plus naturelle. Louise ne bougeait plus.
À dixȬsept heures trente, elle allait se lever. C’était promis.
Elle n’allait pas se laisser faire. Elle n’allait pas rester là.
Toute cette histoire était proprement incroyable. Mais, à ce
momentȬlà, il avait posé son crayon. Il avait sorti un petit
cutter et l’avait taillé bien gentiment auȬdessus de la table,
en faisant attention de ne pas mettre de copeaux par terre.
Il avait tourné la page.
— Vous pouvez bouger et changer de pose.
Bien sûr, elle s’était prise au jeu dès cette première fois
où il avait dit vous pouvez changer de pose. Elle avait pris
la petite cuiller sur le bord de la soucoupe et s’était mise à
remuer son chocolat. Pour se moquer de lui, en principe.
Mais tout de suite, elle avait arrêté son geste, pour le laisser
dessiner. À dixȬhuit heures cinq, il avait dit merci, en déȬ
posant un billet de dix euros et un autre de cinq entre leurs
deux tasses. À mardi alors, même heure ? Il s’était levé,
déjà prêt à partir. C’était elle maintenant qui aurait voulu
le retenir.
— Vous ne me demandez pas mon nom ?
— C’est vrai, tiens, comment vous vous appelez ?
— Louise.
Non, elle n’avait pas l’air de se moquer. Louise et Louis.
Ça alors. Évidemment, ils avaient éclaté de rire tous les
deux.

Ça avait duré un an et demi, moins trois semaines de
vacances à l’été et une l’hiver, où Louis était parti elle ne
savait où. Et encore un jeudi où Louise avait été malade.

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Grippée, au fond de son lit. Le mardi suivant, elle était veȬ
nue malgré tout, craignant de ne plus le revoir, si son abȬ
sence se prolongeait. Elle lui avait dit qu’elle avait eu peur
qu’il ne vienne plus, vu qu’elle n’avait pas son numéro et
qu’elle n’avait pas pu le prévenir. Il avait dit qu’il n’y avait
pas de problème. Il aurait continué à venir encore, il était
plus patient qu’elle ne croyait. Ces deux heures dans la seȬ
maine, pour lui aussi apparemment, c’était devenu trop
important. C’était comme une bulle d’oxygène, une respiȬ
ration, il disait quelquefois. Il serait venu encore pour ne
pas manquer d’air.
Plusieurs fois, il lui avait dit des choses comme ça, mais
il ne lui avait jamais laissé son numéro de téléphone ni elle
le sien. Il ne connaissait pas son nom de famille non plus.
C’était comme ça. L’un de l’autre, ils n’avaient jamais su
grandȬchose. Il était marié. Elle pensait qu’il était malheuȬ
reux, mais ne demandait rien. Il disait que sa femme était
jalouse. Elle n’en savait pas plus, sauf qu’il aimait boire son
café froid, qu’il portait le même prénom qu’elle et qu’il aiȬ
mait quand la mousse de son chocolat lui laissait des mousȬ
taches roses. Il disait qu’il ne se moquait pas d’elle, que ça
le faisait rire, c’est tout. Le plus souvent, ils parlaient littéȬ
rature ou philosophie. Parfois ils ne parlaient presque pas.
Louise lisait. DitesȬmoi ce qu’il y a de drôle, il demandait,
quand c’était elle qui riait. Elle lui relisait alors le passage.
Le plus souvent, il trouvait ça drôle aussi et ils riaient enȬ
semble. Hiver comme été, Louis buvait un cappuccino à
moitié froid dans lequel il faisait fondre lentement le sucre.
Louise prenait un chocolat viennois presque tout le temps,
sauf quand il faisait très chaud, alors elle buvait de la limoȬ
nade avec du sirop de fraise. Louis appelait ça un diabolo
fraise. Elle, elle s’obstinait à dire toujours de la limonade
avec du sirop de fraise.

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