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Une cause sacrée

De
358 pages
En mars 2000, Philipe Winter est sollicité pour assumer le rôle de chef de cabinet de l'ancien président du Botswana, pressenti pour présider et faciliter le dialogue auquel avaient consenti les trois principales parties belligérantes de la République démocratique du Congo lors de l'Accord de cessez-le-feu de Lusaka en 1999. Ce récit des négociations, basé sur les notes prises par l'auteur ainsi que sur de nombreux procès verbaux et rapports de réunions, constitue un compte-rendu qui met en valeur l'importance de la patience et de la diplomatie dans la mise en place d'un cadre pour un meilleur avenir de la RDC.
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UNE CAUSE SACRÉE Philip WINTER
LE DIALOGUE INTERCONGOLAIS, 2000-2003
En mars 2000, Philip Winter est sollicité pour assumer le rôle de chef de cabinet de
Sir Ketumile (‘Quett’) Masire, ancien président du Botswana, pressenti pour présider
et faciliter le dialogue auquel avaient consenti les trois principales parties belligérantes
de la République démocratique du Congo lors de l’Accord de cessez-le-feu de Lusaka
en 1999. Les discussions longues et compliquées qui s’ensuivront, avec le concours de
tant d’autres parties intéressées, évolueront en une négociation marathon qui durera
plus de trois ans pour aboutir en avril 2003 à la signature de l’Accord de Sun City.
L’auteur et son patron étaient particulièrement sensibles au besoin de maintenir une
attitude neutre entre toutes les parties impliquées – tâche diffi cile pour tous ceux et
celles qui œuvraient sans relâche pour mener à bien l’accord.
Ce récit des négociations, basé sur les notes prises par l’auteur à l’époque ainsi que sur
de nombreux procès verbaux et rapports de réunions, constitue un compte rendu
défi nitif qui met puissamment en valeur l’importance de la patience et de la diplomatie
dans la mise en place d’un cadre pour un avenir meilleur pour les quatre-vingts millions
d’habitants de la République démocratique du Congo.
Tous ceux et celles qui s’intéressent à l’étude des négociations et au développement
de l’Afrique devraient lire ce livre.
Né au Royaume-Uni, Philip Winter a fait ses études aux universités de
Cambridge et de Londres. Il travaille en Afrique depuis 1976 et est basé au
Kenya. Il a travaillé pour des gouvernements et des ONG ainsi que pour le
secteur privé dans les domaines de l’aide, du développement commercial, UNE CAUSE SACRÉEdes secours d’urgence, de la consolidation de la paix et de la diplomatie,
en Afrique tant anglophone que francophone. À la suite de son travail en
tant que chef de cabinet du Facilitateur du Dialogue intercongolais, décrit dans le présent LE DIALOGUE INTERCONGOLAIS, 2000-2003
ouvrage, il a été détaché auprès de la MONUC comme conseiller principal. Plus tard,
il a été nommé représentant de Juba auprès du groupe de conseil en diplomatie Independent
Diplomat. Membre fondateur du Rift Valley Institute, il a été codirecteur du cours sur le Traduit de l’anglais par le professeur Norman Strike
Soudan offert en2004 par cet Institut et directeur du premier cours sur les Grands Lacs en
2010. Philip Winter est un conservationniste passionné.
ISBN : 978-2-343-04843-7
36,50
UNE CAUSE SACRÉE
Philip WINTER
LE DIALOGUE INTERCONGOLAIS, 2000-2003









UNE CAUSE SACRÉE

LE DIALOGUE INTERCONGOLAIS, 2000-2003


Collection Études africaines
dirigée par Denis Pryen et son équipe

Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection
« Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera
toujours les essais généraux qui ont fait son succès, mais se
déclinera désormais également par séries thématiques : droit,
économie, politique, sociologie, etc.

KOUNGOU Léon, Culture stratégique et concept de défense au Cameroun, 2015.
EBALE (Raymond), La relation ACP (Afrique - Caraïbes - Pacifique) / UE
(Union européenne) : la fin de l'illusion ?, Quel avenir à l'échéance 2020 ?, 2015.
LOADA (Augustin) et WHEATLEY (Jonathan) (dir.), Transitions
démocratiques en Afrique de l’Ouest. Processus constitutionnels, société civile et
institutions démocratiques, 2014.
SIAD (Arnaud), L’intervention en Libye : un consensus en Relations
Internationales ?, 2014.
KOUASSI (Yao-Edmond), Colonisations et société civile en Afrique, 2014.
YOUGBARÉ (Sébastien), Attachement et délinquance des mineurs : déterminants
psychosociaux au Burkina Faso, 2014.
ANIGNIKIN (Sylvain Coovi), Les origines du mouvement national au Dahomey.
1900-1939, 2014.
BONKENA BOKOMBOLA (Papy), Routes rurales et développement
socioéconomique de la région de Mayombé (Ouest-RDC), 2014.
MAKENGO NKUTU (Alphonse), L’essentiel de droit public. Le cas de la
République démocratique du Congo, 2014.
VILLASANTE CERVELLO (Mariella), Le passé colonial et les héritages actuels
en Mauritanie. État des lieux de recherches nouvelles en histoire et en anthropologie
sociale, 2014.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Philip WINTER










UNE CAUSE SACRÉE

LE DIALOGUE INTERCONGOLAIS, 2000-2003



(Traduit de l’anglais par le professeur Norman Strike)































































© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04843-7
EAN : 9782343048437







« Tout au long de ma lutte pour l’indépendance de mon pays, je n’ai
jamais douté un seul instant du triomphe final de la cause sacrée à
laquelle mes compagnons et moi avons consacré notre vie. »


Patrice Lumumba, à sa femme, peu avant son assassinat en 1961.



SOMMAIRE



INTRODUCTION .......................................................................... 13


PREMIÈRE PARTIE
JANVIER 2000 – JANVIER 2001: DÉNI ET DÉSARROI .......... 17

CHAPITRE I
“LE FACILITATEUR” ÉTABLIT LE CONTACT ...................... 19

CHAPITRE II
UN CONTRETEMPS À COTONOU
ET UNE OFFRE DE BRUXELLES .............................................. 33

CHAPITRE III
LE PRÉSIDENT KABILA SE RETRANCHE .............................. 43

CHAPTRE IV
MASIRE PREND L’OFFENSIVE ................................................ 53

CHAPITRE V
LA FIN DU DÉBUT ...................................................................... 67

CHAPITRE VI
UNE QUESTION DE PRINCIPE .................................................. 77


DEUXIÈME PARTIE
JANVIER 2001 – AVRIL 2002 : DE PÈRE EN FILS .................. 90

CHAPITRE VII
EN ROUTE, EN L’AIR OU EN RÉUNION ................................. 91

CHAPITRE VIII
RRE MOGWE PART EN TOURNÉE ........................................ 105

9 CHAPITRE IX
RENDEZ-VOUS À GABORONE ............................................... 117

CHAPITRE X
LE CHEMIN D’ADDIS-ABEBA ................................................ 133

CHAPITRE XI
LE GOUVERNEMENT S’ENVOLE .......................................... 151

CHAPITRE XII
« AVONS-NOUS LE CHOIX ? » ................................................ 161

CHAPITRE XIII
METTRE LE RIZ DANS LA MARMITE ................................... 185


TROISIÈME PARTIE
DE LA CONFUSION À LA CONCLUSION .............................. 197

CHAPITRE XIV
DIX-SEPT JOURS À SUN CITY ................................................ 199

CHAPITRE XV
RETOUR À LUSAKA ................................................................. 215

CHAPITRE XVI
UN DIALOGUE REPORTÉ OU SABOTÉ ? .............................. 231

CHAPITRE XVII
« NOUS NE POUVONS CONSTRUIRE UNE NOUVELLE
AFRIQUE AVEC UN VIEUX CONGO » .................................. 247

CHAPITRE XVIII
« IL NOUS FAUT UN CHEF D’ORCHESTRE » ...................... 263

CHAPITRE XIX
LA MISSION NIASSE ................................................................ 275

CHAPITRE XX
UNE GUERRE SANS FIN ? ....................................................... 295
10 CHAPITRE XXI
DE NOUVEAU EN ROUTE ....................................................... 307

CHAPITRE XXII
LE BOUT DU TUNNEL ? ........................................................... 329

CHAPITRE XXIII
L’ACTE FINAL ........................................................................... 339


POSTSCRIPT ............................................................................... 347

11
INTRODUCTION



Un après-midi, vers la fin mars 2000, on vint me chercher au
President Hotel à Gaborone, capitale du Botswana, et on m’emmena
dans un complexe résidentiel moderne connu sous le nom de « Village
parlementaire ». Malatsi, chef de sécurité de l’ancien président du
Botswana, Sir Ketumile Masire, me salua d’un prudent « Bonjour,
Excellence ». Je n’étais ni ambassadeur ni même diplomate, mais
depuis ce jour-là, par plaisanterie entre nous, il n’a jamais cessé de
m’accueillir avec cette formule. Il me conduisit à l’étage dans un
bureau confortable, où me reçut un homme en costume, souriant et
sans prétention. Sir Ketumile (« Quett ») Masire avait été choisi pour
présider les discussions convenues par les trois parties belligérantes de
la République démocratique du Congo lors de l’Accord de
cessez-lefeu de Lusaka en 1999. Son nom avait été retenu sur une liste fournie
aux parties par l’Organisation de l’unité africaine en vue de pourvoir
le poste délicat de « Facilitateur du Dialogue intercongolais ».

QM, comme je l’appellerai désormais, avait été le vice-président de
Sir Seretse Khama, premier président du Botswana, anciennement
protectorat britannique du Bechuanaland, depuis l’indépendance en
1966. À la mort de Seretse Khama en 1980, QM devint président du
Botswana, position qu’il occupa jusqu’en 1998, lorsqu’il la céda au
président actuel, Festus Mogae. Le pays que lui et son prédécesseur
avaient dirigé depuis l’indépendance ne ressemblait à nul autre en
Afrique. Pendant trente ans ce pays avait connu la paix, la stabilité et
le taux moyen de croissance économique le plus élevé du monde, en
avance même sur les économies du « tigre asiatique ». Son succès
était dû à un leadership prudent, au respect d’une politique
démocratique, à une population raisonnable et à une utilisation sage de
l’aubaine provenant des gisements de diamants, exploités
conjointement avec la méga-société De Beers. Les Batswana ont une
tradition de consultation, une grande patience dans les débats et, sous
leur extérieur placide, une compréhension pratique des réalités du
pouvoir, qualités qui leur ont permis de surmonter ensemble les
politiques raciales pernicieuses de l’Afrique australe et de voir la fin
des guerres coloniales en Angola, au Mozambique et en Namibie,
13 l’effondrement de l’apartheid en Afrique du Sud, et la longue lutte des
pays voisins pour atteindre cet état nébuleux du progrès que l’on
appelle le « développement ».

Après une discussion détendue, QM me demanda de revenir le
lendemain pour rencontrer Archibald Mogwe, son ancien Ministre des
affaires étrangères, un homme bourru presque octogénaire, qui,
comme QM, avait fait ses études dans une école de missionnaires en
Afrique du Sud dans les années 1940. Archibald Mogwe était venu
rejoindre son ancien patron pour l’aider avec le projet Congo. Au bout
d’un moment, QM consulta du regard son ancien collègue :
– Alors, M. Mogwe, que pensez-vous de M. Winter ?
– Monsieur, il est comme tous les consultants – il parle
bien, mais encore faut-il savoir s’il sait agir.
QM me regarda :
– Quand pourrez-vous commencer ?
– Dans quinze jours ? répondis-je, me demandant dans
quoi je m’embarquais.
– Huit jours ? répliqua-t-il.
– Dix jours ? osai-je.
– Marché conclu !

QM me confia trois ans plus tard : « Je n’étais pas du tout sûr
d’avoir besoin d’un chef de cabinet, mais en fin de compte je suis bien
content de m’en être procuré un. » Dans ce livre, le chef de cabinet
propose son récit personnel d’une guerre de paroles qui dura trois ans
et qui avait pour objectif d’aider à faire passer les dirigeants du Congo
du cessez-le-feu au gouvernement de transition, de la guerre civile aux
élections. Pour cela, il nous fallait comprendre les tristes héritages du
colonialisme du dix-neuvième siècle et de la guerre froide du
vingtième siècle, symbolisés par les ombres du roi Léopold de
Belgique et de feu le président Joseph Mobutu ; en même temps, il
nous faillait aider les dirigeants congolais à affronter ces héritages.

Ce livre n’est pas une analyse politique des événements qui se sont
déroulés au Congo ; il n’est pas non plus une étude de relations
internationales ni un recueil de leçons tirées de négociations de paix
intervenues à un moment particulier de l’histoire, bien qu’il contienne
certains éléments de tout cela. C’est le récit de mon expérience
personnelle de la préparation et de la conduite du Dialogue
14 intercongolais. Comme me le rappelait l’un des participants : « Ce que
l’on voit dépend d’où on est assis. » J’ai eu la chance d’être assis
auprès d’un grand nombre des personnes qui ont œuvré pour un
nouvel ordre politique en RDC et d’observer de près bien d’autres qui
ont cherché à le contrarier.

Aussi ai-je écrit ce récit pour deux raisons : la première tient à la
position particulièrement privilégiée qu’était la mienne, à savoir celle
d’un Européen impliqué au centre du drame pendant qu’un groupe de
pays africains s’évertuait, avec aide et ingérence venues de l’extérieur
du continent, à empêcher l’un des géants de l’Afrique de sombrer
encore plus profondément dans la violence et la ruine. Étant donné le
caractère partisan d’une grande partie des reportages consacrés au
processus, j’ai voulu placer dans le domaine public un témoignage
aussi factuel que possible, de sorte que le peuple congolais puisse
avoir accès à un compte rendu de ce qui s’est réellement passé, du
point de vue de quelqu’un qui a vécu ces événements. Cela est
important au moment où les leaders de ce peuple s’emploient à mettre
en œuvre des accords négociés à grand-peine qui, au moment de la
rédaction de ces pages, restent fragiles et incertains. Il m’a été donné
d’être impliqué pendant une brève période dans un processus qui
affectait le bien-être de quelques quatre-vingts millions de personnes
dans quatre pays d’Afrique Centrale : j’estime que je leur dois de
consigner par écrit ce que j’ai vécu.

La seconde raison est que j’ai choisi de travailler et de faire ma vie
dans le seul continent au monde qui, à l’aube du vingt-et-unième
siècle, semble en grande partie incapable de moderniser ses
institutions, de mettre à profit les énergies de ses populations et
d’échapper aux séquelles d’un passé difficile. Pourtant, il y a au sein
de ce continent des points lumineux – le succès du Botswana,
l’émergence d’une Afrique du Sud démocratique, ou la reconstruction
du Mozambique, par exemple. J’estime qu’il est important que les
valeurs adoptées par ceux qui sont les forces agissantes de tels succès
soient plus largement connues et respectées, tant en dehors du
continent, où se décide une si grande part de ce qui l’affecte, qu’à
l’intérieur, où si peu de dirigeants ont surmonté leur désir de rester au
pouvoir.

15 Ces valeurs – préférer le dialogue à la violence, reconnaître qu’il ne
faut pas seulement diriger les électeurs mais aussi les consulter, et
accepter de rendre des comptes et de céder le pouvoir au moment
convenu – sont incarnées par peu d’anciens présidents du continent.
L’un d’entre eux est Nelson Mandela qui, parmi les autres
engagements pour lesquels il est si bien connu et respecté, s’était
impliqué activement dans le processus de paix du Burundi. Un autre
en est Quett Masire. Ce n’est pas un hasard si les parties congolaises
ont choisi ce dernier pour présider leur dialogue politique. Lui et ses
compatriotes incarnent aussi un reproche vivant face à l’avidité, à la
violence et à l’incapacité qui ont si cruellement et pendant si
longtemps marqué au fer le continent.

Ce livre est donc dédié au peuple tant éprouvé de la République
démocratique du Congo, dans l’espoir que ses dirigeants sauront
s’inspirer de l’exemple de Sir Ketumile Masire et de ses compatriotes,
dont les succès sont peu connus mais dont le respect des principes
mérite d’être apprécié et émulé par quiconque voudrait revendiquer le
leadership sur ce continent.

16









PREMIÈRE PARTIE

JANVIER 2000 – JANVIER 2001: DÉNI ET DÉSARROI

CHAPITRE I

“LE FACILITATEUR” ÉTABLIT LE CONTACT



Dialogue Intercongolais : Arrivé à Kinshasa le jeudi 11 mai
dernier, M. Masire a été reçu hier vendredi 12 mai 2000 par le
ministre congolais des Affaires Etrangères, M. Yerodia. Le Chef de la
diplomatie congolaise a dit à son hôte que pendant qu'il continuait son
travail, le gouvernement congolais allait poursuivre son processus de
démocratisation. Pour sa part, M. Masire a déclaré à la presse, au
sortir de cette audience, qu'il allait continuer son travail et que le
Dialogue intercongolais ne dépendait pas seulement de l'argent de la
communauté internationale mais aussi de la volonté des Congolais :
"Je ne veux pas dire que la tenue du Dialogue dépend uniquement de
l'argent (de la bourse de la communauté internationale). Cela dépend
aussi du peuple congolais qui doit se mettre d'accord sur le lieu où se
tiendra de dialogue mais aussi sur la participation et la représentation
des délégués". Mais, le problème des moyens financiers est en passe
d'être résolu; ceux-ci sont disponibles, quitte à secouer quelque peu les
bailleurs des fonds. (LE POTENTIEL, 15/11/00)

En 1997 Laurent Désiré Kabila, jusqu’alors obscur rebelle
congolais, renversa le Président Mobutu du Zaïre, avec l’aide des
États voisins de l’Ouganda et du Rwanda, entre autres. Il s’empara de
la présidence et rebaptisa son pays « la République démocratique du
Congo ». Ses relations avec le Rwanda et l’Ouganda se détériorèrent ;
ces derniers réenvahirent son territoire et une guerre régionale éclata.
Avec le soutien de troupes venues du Zimbabwe, de la Namibie et de
l’Angola, Laurent Kabila put conserver le pouvoir à Kinshasa, mais
dès 1999, le Congo était divisé en fiefs. Le gouvernement tenait les
centres de gravité économiques de Kinshasa et Lubumbashi, à l’Ouest
et au Sud, tandis que deux groupes rebelles tenaient de grandes
étendues de l’Est et du Nord du pays, à savoir le Ralliement pour la
Démocratie congolaise, ou RDC, qui avait le soutien du Rwanda, et le
Mouvement pour la Libération du Congo, ou MLC, soutenu par
l’Ouganda. En outre, pour compliquer les choses, des groupes
19 dissidents du RDC faisaient leur apparition dans le Nord-Est, comme
ils le font encore à l’heure actuelle.

Sous la pression des États-Unis et de l’Afrique du Sud, les
combattants congolais avaient conçu et signé en 1999 un document
appelé l’Accord de Cessez-le-Feu de Lusaka. Le Chapitre V dudit
document esquissait dans ses grandes lignes un processus de
négociations politiques entre Congolais, un « Dialogue
intercongolais », ou DIC, qui devait amener un « nouvel ordre
politique ». Le calendrier ambitieux prévu pour la mise en œuvre de
l’Accord de Lusaka était de 360 jours, avec la stipulation que le
dialogue devait commencer dans un délai de 45 jours après la
signature originale de l’accord et qu’il devait se dérouler pendant 45
jours. D’autres chapitres traitaient des dispositions de cessez-le-feu,
du retrait des troupes, de la libération des prisonniers, du maintien de
la paix et du rétablissement de l’autorité de l’État sur toute l’étendue
du territoire de la RDC. Trois dispositifs furent créés pour appuyer ces
efforts : une Commission militaire mixte (CMM), une force de
maintien de la paix de l’ONU (MONUC), et le Bureau du Facilitateur
du Dialogue intercongolais.

À la fin de 1999, QM avait accepté d’endosser le rôle de
Facilitateur. Il écrivit à l’OUA pour demander des éclaircissements
quant au rôle de facilitateur par opposition à ceux, par exemple, de
médiateur ou d’arbitre. Je ne trouvai aucune réponse dans les dossiers
lorsque, plus tard, j’y cherchais moi-même une élucidation à ce sujet.
Le Gouvernement du Botswana détacha un jeune fonctionnaire,
Augustine Makgonatsotlhe, du Bureau de l’Attorney général, ou
Ministre de la Justice, pour aider l’ancien président. (Tout le monde
l’appelait « Ten Ten », car même ses compatriotes trouvaient son nom
un peu compliqué.) QM recruta également Archie Mogwe, qu’il avait
connu quasiment toute sa vie, et qui avait été non seulement son
ministre des Affaires étrangères mais aussi ministre des Mines – poste
clé au Botswana si dépendant des minéraux – et, peu avant sa retraite,
Ambassadeur du Botswana aux États-Unis. Par ailleurs QM pouvait
faire appel aux ressources de son premier secrétaire particulier, Gilbert
Motsemme, économiste motswana avec une longue expérience de
l’administration ; comme ses autres collègues, Gilbert n’avait aucune
connaissance du français.

20 Avec cette petite équipe, qui pour l’instant était sans financement
autre qu’un peu de crédit assuré par le Gouvernement du Botswana,
QM avait déjà effectué des visites au Rwanda et en Ouganda pour
rencontrer des représentants des rebelles et en RDC pour rencontrer le
gouvernement. La visite en RDC se solda cependant par un échec : en
s’embarquant pour Kinshasa, QM s’était fait dire qu’il ne pouvait
poursuivre son voyage parce que le gouvernement n’avait pas été
informé de sa venue, ce qui n’était pas vrai, puisque le Représentant
spécial du Secrétaire général de l’ONU à Kinshasa, Kamel Morjane,
avait transmis trois « notes verbales » annonçant la visite envisagée de
QM. Ces dernières avaient été passées sous silence. Ce fut la première
de nombreuses indications que Laurent Kabila n’entendait pas
présenter au Facilitateur les politesses d’usage. M. Mogwe fut obligé
de débarquer ; QM tint bon et insista pour qu’on le laissât prendre
l’avion pour Kinshasa, où il attendit plusieurs jours sans pouvoir
rencontrer Laurent Kabila, ni se déplacer hors de la capitale ainsi qu’il
l’avait prévu. Il ne réussit qu’à avoir une réunion difficile avec le
ministre des Affaires étrangères de l’époque (actuellement
Viceprésident du Gouvernement de Transition) Yérodia Abdullahi, et le
ministre de l’Intérieur, Gaétan Kaikudji, compagnon d’armes de
Kabila lors de la rébellion AFDL de 1997 contre Mobutu.

À Kinshasa, le gouvernement canadien avait prêté à QM une
secrétaire locale, Lola Mukendi, et la mission des Nations Unies,
MONUC, détacha plus tard un administrateur, Mory Touré, pour
mettre en place le Bureau du Facilitateur à Kinshasa. L’USAID, de
son côté, accepta de fournir des téléphones satellites et des ordinateurs
portatifs à ce bureau. À son retour à Gaborone, QM apprit que le
gouvernement britannique lui avait fait don de 25 000 livres sterling
afin de lui permettre de mettre en place ce bureau, d’acheter quelques
ordinateurs et de recruter un chef de bureau. Ce dernier poste fut
rempli par Malebogo Bakwena, qui avait travaillé auparavant dans le
bureau du Président et était parfaitement au courant du
fonctionnement de l’administration au Botswana. On avait trouvé à
cette petite équipe des bureaux en bordure de la ville de Gaborone,
dans un complexe spécialisé dans les expositions et les conférences
appelé Boipuso Hall. Ainsi, au mois d’avril, lorsque j’arrivai, il y avait
deux bureaux et une petite équipe déjà occupée à prendre contact avec
les parties congolaises. Cependant, hormis la contribution initiale de
25 000 livres sterling du Royaume-Uni et un certain soutien en nature
21 de la part du Canada et des USA, le projet dépendait entièrement du
crédit que lui avait octroyé le gouvernement du Botswana, malgré les
promesses de financement d’environ 6 millions de $US de la part du
groupe de gouvernements et d’organismes désignés collectivement
1sous le nom de « donateurs » ou « bailleurs de fonds » .

Le Gouvernement britannique accepta de me prendre en charge
pendant une période initiale de six mois, afin de me permettre d’aider
QM à recruter son personnel, à ouvrir son bureau en RDC et à obtenir
les fonds nécessaires auprès des donateurs. Je n’avais jamais été
employé pour le gouvernement britannique auparavant, hormis
quelques missions consultatives pour le ministère du Développement,
mais des diplomates britanniques réunis à Nairobi au début de 2000
avaient noté que QM avait besoin de plus d’aide qu’il n’en recevait et
décidèrent de trouver une personne capable de l’épauler dans la mise
en place de ses bureaux, le recrutement de son équipe, l’obtention de
financements et l’organisation du Dialogue. Lorsqu’on m’approcha,
j’insistai pour que QM me rencontrât et qu’il décidât lui-même si le
type d’aide que je pouvais lui offrir correspondait à ce qu’il
recherchait. Pour mon plus grand bonheur, il se trouva que j’étais
disponible, avec 25 ans d’expérience dans la gestion de différents
types de projets en Afrique, une connaissance du français et du
kiSwahili, cinq ans d’expérience de négociations avec des
mouvements rebelles au Soudan et cinq ans d’expérience de la guerre
civile et de ses effets en RDC, au Rwanda et au Burundi, ayant mis en
place ou géré des programmes dans chacun de ces trois pays au nom
de l’organisation caritative britannique « Save the Children » (Sauver
les Enfants).

L’essentiel de la contribution du Gouvernement canadien était en
nature. Avec le concours de Stephen Lewis, diplomate canadien et
membre, comme QM, du Panel d’Éminentes Personnalités chargé
d’enquêter sur le génocide au Rwanda en 1999, une petite équipe de
délégués de la CIDA avait été expédiée à Gaborone pour aider QM à
dresser un budget et un plan de travail qui servirait de base et à affiner
ses estimations initiales. D’après ces estimations il lui faudrait, pour

1 Le Gouvernement japonais déposa en effet 300 000 $US dans un fonds fiduciaire à
New York, mais la Facilitation n’a jamais eu le contrôle de ce fonds, qui fut par
ailleurs réduit de 13% pour frais généraux, payables à l’ONU, chargé de le gérer.
22 organiser le Dialogue intercongolais, un an, presque 6 millions de $US
et un secrétariat doté d’un personnel de 21 personnes réparties dans
deux bureaux. En l’occurrence, le processus prit trois ans, impliqua un
personnel de 33 personnes dans deux bureaux et coûta presque 18
millions de $US, provenant de 24 donateurs différents.

Étant donné l’accueil peu prometteur qui lui avait été réservé à
Kinshasa, QM tenait à obtenir un soutien politique et financier plus
solide en présentant ses plans au siège de l’OUA à Addis-Abeba et
ensuite au Conseil de Sécurité à New York, lequel devait discuter de
la RDC le 25 avril. Pendant ce temps, M. Mogwe avait réussi à se
rendre à Kinshasa pour préparer le terrain sur le plan politique avec le
gouvernement afin de s’assurer que le Facilitateur serait correctement
reçu lors de sa prochaine visite. Gilbert Motsemme et moi-même
restâmes à Gaborone pour réfléchir aux descriptions des postes à
pourvoir pour le personnel que nous avions à recruter, et pour rédiger
le projet du discours que QM prononcerait au Conseil de Sécurité. Les
grandes lignes de notre programme pour les trois années à venir
étaient déjà claires : un dosage très fluctuant de planification,
d’organisation, de réorganisation, de rapports, d’explications, de
persuasions et de voyages ; toutes nos réserves d’endurance,
d’adaptabilité et de ténacité allaient être mises à contribution.

Nos premiers objectifs étaient clairs. Il nous fallait tout d’abord
persuader Laurent Kabila de rencontrer officiellement QM et de
n’empêcher aucune réunion avec les deux groupes rebelles, les
innombrables partis politiques et les groupes de la société civile, qui
constituaient les quatre autres « composantes » du DIC. Nous devions
également persuader les bailleurs de fonds de libérer les paiements
qu’ils avaient promis pour le bureau de QM ; nous assurer du soutien
politique nécessaire en Afrique ; recruter une équipe pour administrer
le processus ; et veiller à ce que les parties congolaises soient
présentes à une réunion préparatoire afin de discuter les modalités de
mise en œuvre du DIC. Les parties auraient à convenir de qui serait
présent au Dialogue, de la date et du lieu de sa tenue, de l’ordre du
jour et des procédures à suivre, et des structures d’un « nouvel ordre
politique ».

Hormis les difficultés intrinsèques à notre tâche, nous nous
trouvions face à un obstacle au niveau de notre image : le monde
23 francophone nous considérait déjà comme désespérément anglophones
et fâcheusement mal informés sur la RDC. Nous décidâmes donc que
QM irait à Paris après s’être adressé au Conseil de Sécurité, afin de
chercher à obtenir le soutien du gouvernement français et de
l’Organisation internationale de la Francophonie, dont Boutros Ghali
était alors le Secrétaire général. Le gouvernement français, avec ceux
des États-Unis et de la Belgique, formaient ce que certains Congolais
appelaient la « Troïka », puissances qui depuis plus d’un siècle avaient
été mêlées au destin du Congo. Nous ne pouvions nous permettre de
risquer l’opposition ni même l’indifférence d’un seul des membres de
cette troïka : nous avions besoin de leur soutien politique, de leur aide
diplomatique et d’un peu de leur argent. Aussi une visite fut-elle
organisée pour rencontrer Louis Michel, Premier Ministre belge, visite
qui, plus tard, dut être reportée lorsque QM fut invité à la dernière
minute à un mini-sommet de l’OUA en Algérie.

En l’occurrence, aucune objection majeure ne fut avancée lors de
l’exposé que QM fit de ses plans à l’OUA et au Conseil de Sécurité. À
Paris nous eûmes une réunion cordiale avec des fonctionnaires du
bureau du Premier ministre et du ministère des Affaires étrangères,
bien que le soutien politique de la France ne fût jamais acquis. Leur
position était claire : ils avaient des relations diplomatiques avec le
gouvernement de Kinshasa ; aussi n’étaient-ils pas d’accord avec la
partie de notre mandat qui, selon l’Accord de Lusaka, exigeait que
nous traitions aussi bien avec le gouvernement qu’avec les insurgés,
sur un pied d’égalité. De plus, la Facilitation leur paraissait peuplée
d’anglophones – leur pré carré était rempli d’étrangers.

Du point de vue français, et du celui de nombreux Congolais, la
RDC étaient illégitimement occupée par ses voisins. De notre point de
vue, les parties belligérantes en RDC ne sauraient être amenées à
coopérer tant qu’elles ne seraient pas traitées à égalité avant la mise en
place d’un gouvernement de transition. Le gouvernement en exercice,
qui était arrivé au pouvoir à la force des armes, avec l’aide des mêmes
voisins qui avaient alors renvoyé leurs troupes à l’Est, lutta de toutes
ses forces pour s’imposer comme le représentant souverain et légitime
du peuple congolais. Pour ma part, je fais une distinction entre un
gouvernement reconnu, avec lequel d’autres gouvernements sont prêts
à traiter, et un gouvernement légitime, qui a été mis en place par la
voix du peuple, et non par la force armée. De mon point de vue, aucun
24 des groupes armés en RDC, y compris ceux de Kinshasa, ne
représentait légitimement le peuple congolais : ils étaient au contraire
des représentants autonommés. Ils avaient tous signé l’Accord de
Lusaka sous la contrainte, n’ayant pas réussi à conserver le pouvoir ou
à le prendre par la force des armes. Il était clair que le gouvernement
de Laurent Kabila allait contrecarrer systématiquement les
dispositions de Lusaka – il avait tout à perdre et les insurgés avaient
beaucoup à gagner.

En plus du soutien que nous devions gagner dans le monde de la
diplomatie francophone, nous prîmes contact aussi, à Paris, avec le
père Matteo Zuppei de Saint-Egidio, ordre religieux qui avait joué un
rôle important dans les négociations de paix au Mozambique. Malgré
l’encouragement de certains Européens et Américains pour que nous y
recourions, au bout du compte nous ne pûmes jamais déployer aucune
des ressources que Saint-Egidio aurait pu mettre en œuvre : il n’y eut
pas moyen de les intégrer dans notre démarche. Ce fut là l’un des
premiers exemples de la pression exercée sur nous pour que nous nous
pliions à des vues occidentales alors que nous nous concentrions
principalement sur le besoin de maintenir l’engagement africain dans
le processus de paix : ni l’Europe ni les États-Unis n’avaient de
troupes en RDC.

La réunion d’Alger fut axée essentiellement sur les questions de
savoir qui fournirait des troupes à MONUC et quel serait un calendrier
réaliste pour le DIC. QM put toutefois rencontrer en privé Laurent
Kabila et Yerodiah Abdullah. Il se plaignit du traitement qu’il avait
reçu à Kinshasa, sur quoi Kabila suggéra que nous utilisions
désormais son jet personnel et que nous travaillions par
l’intermédiaire de son bureau à Kinshasa au lieu de celui de MONUC.
Accepter une telle offre aurait détruit toute prétention à la neutralité de
la part de QM en tant que facilitateur. Le Président Kabila annonça
également que QM était entièrement libre de ses mouvements au
Congo. QM et M. Mogwe revinrent d’Alger en passant par Lusaka, où
ils firent un compte rendu au Président Chiluba, qui avait été l’un des
parrains de l’Accord de Lusaka et, dans la hiérarchie en place, le
Médiateur du processus de paix. Lorsque le Président Chiluba exprima
son étonnement que QM eût un Anglais dans son équipe, le
Facilitateur répondit qu’il l’avait embauché en désespoir de cause !

25 De retour au Botswana nous nous concentrâmes sur le
renforcement des capacités du bureau, sur l’organisation d’une visite
en RDC pour rencontrer les groupes rebelles et sur la reprise de nos
efforts pour convaincre nos donateurs d’honorer leurs promesses de
financement. Nous n’avions toujours pas d’argent dans notre compte
et je fus réduit à demander à Shelly Whitman, l’analyste canadienne
recommandée par Stephen Lewis, si elle voulait bien payer elle-même
son voyage au Botswana contre une promesse du bureau de la
rembourser quand il aurait les fonds. C’est tout à son honneur qu’elle
fût prête à prendre le risque, et elle resta avec nous jusqu’en 2002 ;
elle mit en place dans le bureau une petite équipe chargée de contrôler
les événements au jour le jour, de faire circuler un rapport quotidien
sur les aspects essentiels et de faire des recherches autour des
questions particulières sur lesquelles il nous fallait des renseignements
supplémentaires.

C’est à ce stade que je demandai à un de mes amis du monde
humanitaire, Charles Petrie, qui était alors le Représentant humanitaire
de l’UNO au Congo oriental, de nous aider à organiser des réunions
avec les leaders des insurgés dans le Nord et dans l’Est de la RDC, à
savoir Jean-Pierre Bemba du MLC à Gbadolite, Émile Ilunga du RCD
à Goma et Wamba dia Wamba du groupe qu’il dirigeait alors et qui
s’appelait le RCD Kisangani. Ce qui allait être la première mission de
QM en territoire rebelle aurait pour objectif de faire connaissance avec
les trois principaux dirigeants, de présenter son équipe embryonnaire
et de discuter son plan, qui envisageait la convocation dans les plus
brefs délais d’une réunion préparatoire en vue du DIC.

Nous devions nous rendre au Congo oriental à partir du Kenya, où
j’habitais ; je partis donc avant les autres pour Nairobi pour préparer
une réunion entre QM et le Président Moi. Cela me parut drôle de
devoir organiser une réunion avec le président du pays où
normalement je vivais, le Kenya, au nom de l’ancien président du
pays où je résidais temporairement, le Botswana, en mettant à profit
les relations de mon passé humanitaire afin d’établir le contact avec
trois groupes d’insurgés en conflit avec leur gouvernement dans une
guerre régionale. Par exemple, je dus me servir de ma propre voiture
vieillissante lorsque, pour accueillir QM à l’aéroport, le détachement
chargé de la sécurité s’aperçut qu’il lui manquait une voiture ; je me
vis donc traverser Nairobi à tombeau ouvert, les feux de détresse
26 clignotant fébrilement, en membre peu convaincant du cortège de
Mercedes et de voitures de police qui nous transportait vers le Norfolk
Hotel, où allaient descendre mes collègues. Comme QM le dit à Ten
Ten à l’aéroport : « Vous feriez mieux de monter dans la voiture de
Philip : ce n’est pas tous les jours que l’on se fait conduire par un
blanc en Afrique. »

Le Président Moi, en parfait homme d’État, fut attentif et promit de
faire son possible quand il rencontrerait les Chefs d’État africains à
leur prochaine réunion de l’OUA à Maurice. On nous prit tous en
photo dans la cour de la State House et, à la grande surprise de mon
personnel chez moi, on me vit ce soir-là à la télévision aux côtés du
Président Moi. QM tint ensuite quelques briefings avec des
représentants d’organismes humanitaires et de conservation travaillant
au Congo oriental, donna une conférence de presse et une interview et
dîna avec son équipe. Le rythme ne ralentit jamais, mais QM ne
montra presque jamais de traces de fatigue. J’étais débordé par les
appels, les demandes et les décisions à prendre. Notre équipe venait à
peine de se former, nos chances de succès n’étaient pas très cotées, et
nous n’avions pas de fonds : je mis 1 000 $ de notre note d’hôtel sur
ma carte de crédit personnelle.

Le lendemain matin, nous arrivâmes en avion à Goma, capitale du
Kivu du Nord, au bord du lac et au pied des volcans, une ville qui,
dans un avenir plus heureux, redeviendrait peut-être un centre
touristique important. Une longue rangée de soldats du RCD, de
leaders et de dignitaires locaux attendait en grand apparat de nous
accueillir. QM dut dire quelques mots à la presse avant que nous ne
soyons de nouveau emportés à grande vitesse dans un autre convoi,
sous escorte armée, au modeste mais confortable hôtel Ishango. Nous
y rencontrâmes un officier britannique robuste et cordial, le colonel
Jim Baxter, qui faisait office de commandant intérimaire des forces de
MONUC en attendant l’arrivée d’un général africain. Nous
bavardâmes, déjeunâmes et nous reposâmes avant d’être de nouveau
emportés de la même manière, cette fois au palais de Mobutu – le
Musée – au bord du lac, où, dans une autre vie, j’avais négocié
« l’accès humanitaire » avec Laurent Kabila, alors leader rebelle en
pleine ascension, et à présent président réfractaire à notre rôle dans
son pays.

27 Notre manque de fonds avait jusqu’alors exclu l’emploi
d’interprètes. J’avais par conséquent demandé que l’on nous en
trouvât au moins un à Goma, mais lorsque nous nous retrouvâmes
dans le saint des saints, assis à la table en face de ce qui semblait être
l’entier leadership du RCD, il était clair qu’aucun interprète n’était
disponible. Si mon français est courant, il est loin d’être impeccable et
manque sans aucun doute de finesse en comparaison avec la diction
élégante et le phrasé très sûr de tout Congolais instruit. Il n’empêche
que, pendant les cinq heures qui suivirent, je dus non seulement
interpréter ce que QM avait à dire au RCD, mais encore transmettre
aussitôt ce qu’on avait à lui dire. Idéalement, les interprètes travaillent
par couples, chacun ne traduisant que dans un sens ; ils font également
une pause toutes les deux heures. Au bout d’une heure, je commençais
à craindre l’effet que mon choix des mots pourrait bien avoir sur les
perspectives de paix en RDC. En outre, je ne pus prendre de notes sur
ce qui se disait, ce qui eût été fâcheux si ce n’était l’excellente
mémoire de notre ancien président et de son collègue, dont la capacité
à se souvenir des vues, voire, des paroles exprimées par d’autres
longtemps après le fait me laissait toujours le sentiment de ne pas être
à la hauteur de ma tâche.

À cette époque, en mai 2000, le RCD était dirigé par le Dr Émile
Ilunga, mais nous rencontrâmes aussi ses futurs dirigeants, le Dr
Adolphe Onusumba et Maître Azarias Ruberwa (actuellement l’un des
vice-présidents du gouvernement de transition). Assis de l’autre côté
de la table se trouvaient aussi Moïse Nyarugabo, autrefois secrétaire
particulier de Laurent Kabila, Bizima Karaha, autrefois son ministre
des Affaires étrangères, Jean-Pierre Ondekane, commandant de
l’armée, Sylvain Mbuki, chef d’état-major et beaucoup d’autres, dont
Joseph Mudumbi, « ministre » de l’Intérieur et Jean-Marie Emmungu,
« ministre » de la Justice. Nul doute que nous avions l’attention des
cadres supérieurs du RCD.

QM expliqua qu’une réunion préparatoire était indispensable, où il
faudrait se mettre d’accord sur la représentation des délégués au DIC,
choisir le lieu où celui-ci se tiendrait et adopter l’ordre du jour. Un
point émergea clairement : le RCD estimait que les préparations
devraient être dirigées par les combattants, à savoir le RCD lui-même,
le MLC et le gouvernement, et non pas par ces trois conjointement
avec la société civile et les partis politiques, qui avaient été introduits
28 à Lusaka par les belligérants dans une tentative d’élargir et de
2légitimer l’issue du processus. Le RCD posa plusieurs questions,
nous servit des rafraîchissements et nomma MM. Onusumba,
Mudumbi, Ruberwa et Mukalay pour le représenter à la réunion
préparatoire.

Le RCD nous informa aussi que les réunions que nous avions
demandées avec les groupes de la société civile et les partis politiques
étaient en cours d’organisation. Nous fîmes une pause, nous
promenâmes sur la pelouse où autrefois Mobutu et plus tard Kabila
père avaient flâné au bord du lac Kivu, et rentrâmes ensuite à notre
hôtel, où un petit groupe d’hommes politiques et d’activistes
attendaient de nous rencontrer. Une caractéristique de nos visites, tant
à Kinshasa qu’à Goma ou à Gbadolite, était que nous ne pouvions
jamais être certains du degré de représentativité réelle de tels groupes :
dans quelle mesure les autorités locales avaient-elles bourré la salle de
leurs propres partisans ? jusqu’où fallait-il croire ceux qui nous
soufflaient dans les couloirs que l’image que l’on nous présentait était
fausse ? Seuls ceux qui vivent dans des sociétés en guerre civile
savent reconnaître rapidement qui représente quoi : il est impossible
aux étrangers de juger à partir d’une brève visite, alors que tout un
chacun se précipite pour présenter ses arguments à tout étranger qui
veut bien l’entendre. On ne peut qu’écouter ce que l’on vous raconte
et réserver son jugement. Ayant été moi-même employé dans un
organisme d’entraide en RDC (le Fonds « Save the Children » du
Royaume-Uni), je trouvais que ce qui me faisait le plus cruellement
défaut était cette modeste compréhension locale qui s’accroît
lorsqu’on vit dans une communauté ou qu’on la visite assez
régulièrement pour commencer à la connaître.

Le lendemain matin nous prîmes l’avion pour Bunia. La dernière
fois que j’avais visité cette ville, en aide humanitaire, je m’y étais
rendu en voiture au moment où des troupes de l’AFDL, marchant sur
Kinshasa, traversaient le pays et qu’un groupe de miliciens appelés
Maï-Maï commençait à renouveler ses apparitions dans l’Est. Nous
fûmes reçus en grande pompe à l’aéroport par des foules en délire et
on nous présenta au leader, le Pr. Wamba dia Wamba, qui avait formé

2 Contrairement aux récentes négociations de paix au Soudan, auxquelles seules les
deux principaux belligérants ont assisté.
29 le RCD Kisangani en attirant dans son camp ses proches partisans. Il
ne m’appartient pas de faire la chronique des péripéties des groupes
rebelles dissidents, ni des permutations des milices qui surgirent dans
le Nord-Est de la RDC et allaient aboutir à plusieurs reprises au
massacre d’un groupe ethnique par un autre, à Bunia et aux alentours,
en 2003. Je me contenterai de dire que Wamba dia Wamba paraissait
une figure tragique dans la mesure où lui et son bras droit, Jacques
Depelchin, étaient des intellectuels et n’étaient pas faits pour la
politique. Ils ne pardonnèrent jamais à QM de les avoir exclus d’une
réunion des belligérants l’année suivante à Lusaka, mais ils étaient
victimes du terrain impitoyable où la politique est exercée par des
bandits armés et ils ne manquèrent jamais l’occasion de nous signaler
poliment que nous capitulions devant une manipulation menée par des
groupes de leurs compatriotes entièrement dépourvus de principes.

Toutefois, au point où nous en étions de notre récit, c’était pour eux
une aubaine que le Facilitateur eût fait le voyage à Bunia pour
entendre leur point de vue. Nous fûmes installés sur une estrade dans
la grand-rue pour entendre les discours de leur mouvement et pour
permettre à QM de dire ce qu’il avait en tête. Ensuite, on nous
conduisit à une maison pour nous reposer et prendre des
rafraîchissements prévus par son chef de cabinet, Colette Madishi
Ramm, dont j’avais fait la connaissance lorsque j’étais basé à
Kinshasa en 1998. On nous conduisit ensuite à ce qu’on aurait appelé,
dans un village anglais, une salle des fêtes, où QM expliqua son plan ;
nous écoutâmes pendant trois heures et demie les points de vue locaux
sur les questions de savoir qui devrait assister au Dialogue et où
celuici devrait se tenir. Finalement on nous amena au Club grec de la ville,
où nous attendait un buffet copieux. QM et Mogwe étaient ravis qu’on
leur servît de la chèvre rôtie ; je découvris que QM était du genre
couche-tôt lève-tôt : il quitta la soirée à 21 heures, mais les groupes de
la société civile n’avaient pas encore terminé leurs discussions avec
nous. Le lendemain matin il nous fallut encore assister à deux
réunions – fortifiés par un petit déjeuner abondant et récompensés par
un déjeuner servi aussitôt après, le tout prévu par Colette. Nous
partîmes après le déjeuner et pendant deux heures nous survolâmes ce
qui, du ciel, ressemblait à un plat de brocolis très serrés – la forêt du
bassin du Congo, la plus grande qui nous reste sur la planète après la
forêt amazonienne.

30 À notre arrivée à Gbadolite, autrefois la retraite privée de Mobutu,
nous fûmes accueillis par Olivier Kamitatu, affable et hospitalier, fils
d’une personnalité bien connue en RDC, à l’époque secrétaire général
du MLC et actuellement président de l’Assemblée de Transition. La
piste d’atterrissage, qui avait été conçue à l’intention du jet de
Mobutu, n’abritait désormais que quelques avions de combat abîmés
et un ou deux gardes à moitié endormis. Au petit centre de Gbadolite,
des femmes nous saluèrent avec des ululements pendant que la foule
nous accueillait avec des danses de bienvenue. Finalement on nous
conduisit à un petit pavillon pour rencontrer l’imposant personnage de
Jean-Pierre Bemba, actuellement Vice-Président du Gouvernement de
Transition, et à l’époque, comme encore de nos jours, figure fort
controversée.

M. Bemba nous salua chaleureusement, nous reçut à déjeuner, et se
réunit ensuite en tête-à-tête avec QM pendant que nous nous
dispersions dans les appartements modernes construits pour le
personnel de Mobutu au centre de Gbadolite, nous reposions et
bavardions avec nos nouveaux hôtes. Puis nous eûmes une longue
discussion avec M. Bemba sur les proportions dans lesquelles les
groupes congolais devraient être représentés au DIC, ainsi que leur
nombre. Il était pour un groupe restreint de 50 délégués (moins du
septième du nombre qu’on finirait par admettre à la suite de deux ans
de négociations). Il exposa aussi sa vision d’un État congolais fort,
centralisé mais équilibré par des responsabilités locales accrues pour
chacune des 26 provinces. Le jeune leader rebelle était réfléchi,
s’exprimant bien et clairement. Il cultivait une image d’homme
moderne, assis entouré d’un fax, d’un téléphone satellite, d’un
portable et d’appareils radio. Il était à l’aise en anglais et attentif, à la
manière africaine, aux besoins de son aîné, QM, qui était logé dans la
même villa que son hôte. Cette prévenance ne s’étendait toutefois pas
jusqu’à Malatsi, qui passa une nuit peu confortable à assurer son rôle
de garde devant la chambre de son patron, sur un banc de la véranda,
piqué par les moustiques, mais trop fier pour s’en plaindre – du moins
jusqu’au matin.

Le lendemain nous rencontrâmes quinze membres de la direction
du MLC, qui nous firent un compte rendu de leurs politiques, des
élections qu’ils avaient tenues au niveau des villages et de leurs
réussites administratives dans la province où nous nous trouvions, à
31 savoir, Équateur. À midi nous partîmes pour Nairobi, qui est à quatre
heures et demie de vol et a, en plus, deux heures d’avance sur le
fuseau horaire de Gbadolite. Ayant désormais rencontré les groupes
rebelles clés sur leur propre terrain, nous avions largement de quoi
réfléchir – ce que nous n’allions pas tarder à faire, car notre patron,
contrairement à ses habitudes de couche-tôt, nous convoqua dans sa
chambre d’hôtel à 21h30 pour réfléchir encore deux heures à notre
visite.

De retour au Botswana, nous fûmes happés par un tourbillon de
tâches administratives : stage d’introduction pour le nouveau
personnel, négociations relatives à l’accès au jet de MONUC utilisé
par le SRSG à Kinshasa, calcul de nos besoins financiers immédiats,
négociations avec une délégation de USAID et étude d’une offre du
gouvernement du Bénin d’accueillir la réunion préparatoire dans ce
pays. L’offre nous parvint par l’intermédiaire du professeur Albert
Tevoedjre, alors haut fonctionnaire de l’ONU retraité, ancien ministre
et personnalité connue, plus tard UN SRSG en Côte d’Ivoire. Il nous
proposait son aide pour organiser la réunion préparatoire à Cotonou,
capitale du Bénin. Notre première épreuve se profilait.

32
CHAPITRE II

UN CONTRETEMPS À COTONOU
ET UNE OFFRE DE BRUXELLES



Réunion préparatoire du Dialogue intercongolais : le
Gouvernement Kabila refuse d'aller à Cotonou. En effet, la position du
Gouvernement de Kinshasa a été exprimée hier par M. Yerodia,
Ministre d'Etat chargé des Affaires Etrangères et de la Coopération
Internationale. D'après Yerodia, le Gouvernement auquel il appartient
n'a pas été associé à la préparation de ces assises. Kinshasa dit n'avoir
même pas été contacté au sujet de la date et des participants à ce
forum. Le Chef de la diplomatie congolaise a aussi exprimé sa propre
réticence à rencontrer les envoyés des différentes factions rebelles. À
cet effet, il a dit : « Je me vois très difficilement assis à la même table
que des gens qui perpètrent des massacres ou permettent que ces
massacres se perpétuent ». Il faisait ainsi allusion aux tueries de
Makobola, Walikale, Kasika et Katogota, imputées aux rebelles du
Rcd et à leurs alliés rwandais. Toutefois, le Ministre Yerodia a tenu à
spécifier que les autorités congolaises restent favorables à l'Accord de
Lusaka et au Dialogue intercongolais. (LA TEMPÊTE, 21/5/01)

Tandis que j’étais de retour au Botswana, QM avait enfin réussi à
parler au gouvernement ainsi qu’à des partis politiques et à la société
civile à Kinshasa, mais il n’avait pas pu voir le Président Kabila. Il
avait cependant laissé à l’intention des groupes représentatifs des
invitations à la réunion préparatoire qui devait se tenir à Cotonou du 5
au 7 juin 2000. On ne savait toujours pas qui exactement voudrait bien
financer cette réunion, mais nous étions en pourparlers constants avec
les États-Unis et le Canada pour établir ce que leurs procédures
permettaient ou ne permettaient pas. (L’une des limitations imposées
sur les fonds américains interdisait, par exemple, l’emploi de l’argent
du contribuable américain pour financer les déplacements en avion,
partout en Afrique, de groupes d’opposition armés.) Le Pr. Tevoedjre
avait fait les réservations nécessaires à l’hôtel Sheraton de Cotonou
ainsi qu’au centre de conférences où se tiendraient nos assises. À
l’exception du gouvernement, qui ne nous avait pas encore répondu,
33 nous savions déjà que toutes les parties seraient présentes. Nous
avions même la liste dite « du whisky », où figuraient les noms des
personnalités attendues. Il ne s’agissait nullement des circonstances
dans lesquelles les noms avaient été retenus, mais bien d’une allusion
à l’effet produit sur les papiers de M. Mogwe par une bouteille de
whisky qui s’était cassée dans ses bagages pendant le vol de retour de
la RDC. C’était un document indispensable.

Le 30 mai je reçus un appel de Kinshasa. Le gouvernement « ne
pouvait s’asseoir à la même table que ceux qui étaient sponsorisés par
des puissances étrangères afin de tuer des Congolais » – ce malgré le
fait que c’était exactement ce que le gouvernement avait fait l’année
précédente pour créer l’Accord de Cessez-le-feu de Lusaka. Gilbert
Motsemme et moi-même rencontrâmes QM le soir même. (M. Mogwe
était en visite en Angola et en Namibie pour informer les
gouvernements de nos plans, puisque eux aussi étaient signataires de
l’Accord de Lusaka et avaient des troupes sur le terrain en RDC pour
soutenir le gouvernement congolais.) Ce qui nous incitait à poursuivre
le projet était que : les préparatifs étaient déjà faits ; une telle réunion
aurait au moins l’avantage de clarifier les positions ; et elle pouvait
toujours servir de tremplin pour une réunion complète. On pouvait
citer comme contre-arguments que : le gouvernement ne voulait
manifestement pas être associé à la réunion préparatoire et pourrait
empêcher d’autres d’y assister ; les invitations n’avaient pas encore
toutes été reçues (les liens avec la RDC – par fax, courrier
électronique et téléphone – étaient toujours incertains) ; et nous
n’avions pas encore de donateur confirmé pour prendre en charge les
frais, bien qu’il y eût désormais des promesses de 30 000 $ de l’ONU
et de 35 000 $ des États-Unis. Après mûre réflexion, QM décida de
prendre le risque et de continuer.

Nous ne réussîmes jamais à négocier l’emploi d’un des avions de la
MONUC, aussi affrétai-je un vieux Lear Jet pour emmener QM et son
équipe à Cotonou. Si nous avions pris une ligne commerciale, nous
aurions dû passer par Paris ou Accra et le voyage aurait pris plus
d’une journée entière et coûté plus qu’un vol charter direct. Pendant
que nous nous ravitaillions en carburant à l’ancienne base de défense
sud-africaine à Ondangwa, dans le Nord de la Namibie, avant de
traverser l’Angola et de nous engager dans le golfe de Guinée, QM
nous raconta calmement comment, une fois, son avion avait été abattu
34