De l'esclavage à la Maison Blanche - Souvenirs d'Elisabeth Keckley - Extraits

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«Je sais ce qu’est la liberté, parce que j’ai connu l’esclavage », affirme Elizabeth Keckley. Née esclave en 1818 en Virginie, elle achète sa liberté à trente-quatre ans grâce à son talent de couturière, et s’établit à son compte. Son rêve de travailler pour « les dames de la Maison Blanche » devient réalité lorsqu’elle rencontre Mary Lincoln, qui en fera sa confidente privilégiée.
Considérée comme la première styliste africaine-américaine, certaines des robes et parures qu’elle a créées sont conservées au National Museum of American History. Elizabeth Keckley est aussi à l’origine de la première association d’entraide envers les anciens esclaves, la Contraband Relief Association.
Ces souvenirs, de l’enfance à la maturité, retracent son parcours étonnant, contrasté, marqué par la guerre de Sécession. Témoignage inédit en français, il fait référence pour les détails qu’il livre sur l’intimité des Lincoln et leur vie à la Maison Blanche durant le mandat présidentiel.
On y perçoit aussi l’ambiguïté de son statut, qui affleure dans ce qu’elle décrit de son amitié avec Mary Lincoln ou ses anciens maîtres. «Vous ne connaissez pas les gens du Sud comme je les connais — combien l’attachement entre le maître et l’esclave est fort », déclare-t-elle ainsi, longtemps après son affranchissement.
Publié le : mercredi 11 juin 2014
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De l’esclavage à la Maison Blanche Souvenirs d’Elizabeth Keckley
extraits
PrÉseNtatiON
iNtrODUCtiON
l’esPOir De libertÉ…
DaNs la famille DU sÉNateUr JeffersON Davis…
la seCONDe reNCONtre aveC mary liNCOlN…
UN vOyage à la fiN De la gUerre…
PrÉseNtatiON
«Je sais ce qu’est la liberté, parce que j’ai connu l’esclavage», affirme Elizabeth Keckley. Née esclave en 1818 en Virginie, elle achète sa liberté à trente-quatre ans grâce à son talent de couturière, et s’établit à son compte. Son rêve de travailler pour «les dames de la Maison Blanche» devient réalité lorsqu’elle rencontre Mary Lincoln, qui en fera sa confidente privilégiée. Considérée comme la première styliste africaine-américaine, certaines des robes et parures qu’elle a créées sont conservées au National Museum of American History. Elizabeth Keckley est aussi à l’origine de la première association d’entraide envers les anciens esclaves, la Contraband Relief Association. Ces souvenirs, de l’enfance à la maturité, retracent son parcours étonnant, contrasté, marqué par la guerre de Sécession. Témoignage inédit en français, il fait référence pour les détails qu’il livre sur l’intimité des Lincoln et leur vie à la Maison Blanche durant le mandat présidentiel. On y perçoit aussi l’ambiguïté de son statut, qui affleure dans ce qu’elle décrit de son amitié avec Mary Lincoln ou ses anciens maîtres. «Vous ne connaissez pas les gens du Sud comme je les connais — combien l’attachement entre le maître et l’esclave est fortainsi,», déclare-t-elle longtemps après son affranchissement.
De l’esclavage à la Maison Blanche• Extraits
iNtrODUCtiON
On m’a souvent demandé d’écrire ma vie, car ceux qui me connaissent savent qu’elle a été riche en événements. J’ai fini par répondre à la demande pressante de mes amis, et j’ai noté à la hâte quelques-uns des incidents marquants qui ont tissé mon histoire. Ma vie, si romanesque, peut paraître irréelle au lecteur, mais tout ce que j’ai écrit est cependant strictement vrai ;beaucoup a été omis mais rien n’a été exagéré. En écrivant comme je l’ai fait, je suis bien consciente de susciter les critiques mais, avant d’être durement jugée, mon explication doit être attentivement lue et pesée. Si j’ai dépeint le côté sombre de l’esclavage, j’en ai aussi décrit le bon côté. Le bien comme le mal, dans ce que je dis de la servitude humaine, doivent être jetés dans la balance. J’ai des amis bons et sincères dans le Sud, de même que dans le Nord, et je ne voudrais pas blesser ces amis du Sud par une condamnation radicale, simplement parce que j’ai autrefois été esclave. Ils n’étaient pas responsables de la fatalité de ma naissance, pas plus que le Dieu de la Nature et les Pères qui ont rédigé la Constitution des États-Unis. La loi s’imposait à eux, et il était tout naturel qu’ils la reconnaissent car leur intérêt était manifestement de le faire. Et pourtant, un mal m’a été infligé, une coutume cruelle m’a privée de ma liberté et mon droit le plus cher ayant été usurpé, je n’aurais pas été humaine si je ne m’étais rebellée contre ce vol. Dieu gouverne l’Univers. Je n’étais que Son instrument, et à travers moi et les millions d’esclaves de ma race, un des problèmes de la Grande Question de la destinée humaine a été résolu, et la solution s’est développée de manière progressive, de sorte que l’harmonie des lois naturelles ne connut pas de grand bouleversement. Une vérité solennelle a été mise à jour, et ce qui est encore mieux, elle a été reconnue comme une vérité par les hommes qui donnent leurs forces
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aux lois morales. Un acte peut-être mauvais, mais à moins que le pouvoir en place ne reconnaisse ce mal, il est inutile d’espérer qu’il soit corrigé. Les principes peuvent être justes, mais ils ne sont pas établis dans l’heure. Les masses sont lentes à raisonner et chaque principe, pour acquérir une force morale, doit jaillir de l’embrasement du creuset; le feu peut infliger une punition injuste, mais il purifie et rend plus fort le principe, pas en lui-même, mais aux yeux de ceux qui s’arrogent le jugement. Quand la Révolution a établi l’indépendance des colonies américaines, un mal a été perpétué et l’esclavage plus solidement établi; et puisque le mal avait été ancré, il fallait passer par certaines étapes avant de l’éradiquer. En fait, nous prêtons peu d’attention à la racine du mal avant que celui-ci ne grandisse dans des proportions si monstrueuses qu’il éclipse les intérêts fondamentaux ;les efforts pour le détruire deviennent alors acharnés.
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l’esPOir De libertÉ…
Vers cette époque, M.Keckley, que j’avais rencontré en Virginie et que j’avais appris à considérer avec plus que de l’amitié, est venu à Saint-Louis. Il a demandé ma main et pendant longtemps j’ai refusé sa proposition. Je ne pouvais supporter l’idée de livrer des enfants à l’esclavage, celle d’ajouter encore une seule recrue aux millions d’êtres soumis à la servitude sans espoir, entravés par des chaînes plus solides et plus lourdes que les fers des condamnés. J’ai proposé de me racheter, moi et mon fils ; la proposition fut nettement refusée, et l’on m’ordonna de ne plus jamais aborder le sujet. Je ne me suis pourtant pas découragée, car j’entretenais l’espoir d’une vie plus libre, plus lumineuse. Pourquoi mon fils devrait-il être maintenu en esclavage ?Je me le demandais souvent. Il était venu au monde sans que je l’aie voulu, et pourtant Dieu seul sait combien je l’aimais. Le sang anglo-saxon comme celui d’Afrique coulait dans ses veines; les deux courants se mêlaient — l’un chantant la liberté, l’autre silencieux et meurtri par des générations de désespoir. Pourquoi le sang anglo-saxon ne triompherait-il pas — pourquoi devrait-il être abaissé par le riche sang des tropiques? Le flux vital d’une race pouvait-il dominer celui d’une autre race, même teinté d’un héritage commun? Par les lois de Dieu et de la nature, telles qu’elles sont interprétées par l’homme, la moitié de mon garçon était libre, et pourquoi ce juste droit à la liberté par la naissance ne pourrait-il lever la malédiction de l’autre moitié — l’élever vers l’éclatante liberté? Ne pas pouvoir répondre aux questions qui me tenaient tant à cœur me rendait presque folle, et j’appris à considérer la philosophie humaine avec méfiance. Je respectais l’autorité de mon maître, mais je ne pouvais rester silencieuse sur un sujet si brûlant. Un jour, comme j’insistais pour savoir s’il me permettrait de me racheter, et pour connaître le prix que je devrais
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payer, il s’est tourné vers moi avec irritation, a enfoncé sa main dans sa poche, en a tiré une pièce brillante en argent d’un quart de dollar et me l’a tendue en disant: «Lizzie, je t’ai souvent dit de ne pas m’importuner avec cette question. Si tu veux vraiment me quitter, prends ça; ça payera le passage en bateau pour toi et ton fils, et quand vous serez de l’autre côté de la rivière vous serez libres. C’est le meilleur moyen à ma connaissance pour accomplir ce que tu désires.» Je l’ai regardé, effarée, et j’ai répondu obstinément: «Non, Maître, je ne veux pas être libre de cette manière. Si tel avait été mon souhait, je ne vous aurais pas importuné pour obtenir votre consentement. Je peux traverser la rivière tous les jours, comme vous le savez, et je l’ai souvent fait, mais je ne vous quitterai jamais ainsi. De par les lois du pays je suis votre esclave — vous êtes mon maître, et je ne serai libérée que selon les moyens prévus par ces lois.» Il s’attendait à cette réponse et j’ai vu qu’elle le contentait. Quelque temps après, il m’a dit qu’il avait réexaminé la question, que j’avais servi fidèlement sa famille, que je méritais ma liberté et qu’il prendrait mille deux cents dollars pour moi et mon enfant.
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DaNs la famille DU sÉNateUr JeffersON Davis…
me M Davis,épouse du sénateur Jefferson Davis, vint du Sud en me novembre 1860avec son mari. Apprenant que MDavis cherchait une modiste, je me suis présentée et elle m’a prise à son service, sur la recommandation d’une de mes clientes qui était son amie intime, l’épouse du capitaine Hetsill. J’allais travailler dans leur maison, mais constatant qu’ils étaient de tels lève-tard et comme j’avais beaucoup de robes à me coudre pour MDavis, je lui ai dit que je préférais travailler la moitié de la journée pour elle, et le reste du temps chez moi pour certaines de me mes autres clientes. MD. accepta cet arrangement, et il fut établi que je viendrais chez elle tous les jours après midi. C’était l’hiver précédant l’éclatement de cette guerre féroce et sanglante entre les deux parties du pays ;et comme M. Davis occupait une position de leader, sa maison était le lieu de réunion des politiciens et des hommes d’État du Sud. Presque chaque nuit, comme je l’appris des serviteurs et d’autres membres de la famille, des réunions secrètes avaient lieu dans la maison; et certains de ces conciliabules se prolongeaient jusqu’à une heure très tardive. Les pers-pectives de guerre étaient librement discutées en ma présence par M. et me M Daviset leurs amis. me Les fêtes approchaient, et MDavis me donna à faire beaucoup de vêtements pour elle et ses enfants. Elle désirait offrir une belle robe de chambre à M. Davis pour Noël. Le tissu avait été acheté et ce travail était en cours depuis des semaines. La veille de Noël survint, et la robe de chambre avait été mise si souvent de côté qu’elle était encore inachevée. Je me vis que MD. avait hâte de la voir terminée, et lui proposai donc de rester pour travailler dessus. Les heures passaient lentement, mais sans repos pour mes doigts laborieux. Malgré ma migraine, je poursuivais ma tâche.
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me M Davisétait occupée dans la pièce voisine à décorer l’arbre de Noël pour les enfants. J’ai regardé l’horloge, les aiguilles indiquaient minuit moins le quart. J’étais en train d’arranger les cordons sur la robe quand le sénateur est entré. Il avait l’air assez soucieux et sa démarche semblait un peu nerveuse. Il s’est appuyé contre la porte et a exprimé son admiration pour l’arbre de Noël, mais aucun sourire n’éclairait son visage. En se retournant, il m’a vue assise dans la pièce voisine et s’est vivement écrié: « C’estvous, Lizzie! Pourquoi êtes-vous ici si tard? Toujours au travail, j’espère que madame Davis n’est pas trop exigeante! » « Non,monsieur, ai-je répondu. Madame Davis était très inquiète d’avoir cette robe terminée ce soir, et j’ai proposé de rester pour la finir. — Eh bien, eh bien, l’affaire doit être urgente…», et il est lentement venu vers moi, a touché la robe et a demandé la couleur de la soie, disant que la lampe à gaz était trompeuse pour ses yeux fatigués. «C’est une soie brune mordorée, monsieur Davis», et j’aurais pu ajouter que c’était riche et beau mais je ne l’ai pas fait, certaine qu’il le découvrirait dans la matinée. Il a souri curieusement mais s’est retourné, et il est sorti de la pièce sans plus de question. Il en avait déduit que la robe de chambre était pour lui, que ce devait être le cadeau de Noël de sa femme, et il voulait préserver le plaisir qu’elle éprouverait en croyant que c’était une surprise. À cet égard comme à beaucoup d’autres, il m’est toujours apparu comme un homme attentionné et prévenant au sein de sa famille. Quand l’horloge a sonné minuit j’avais fini la robe, sans me douter de l’avenir qu’elle allait connaître. M.Davis la porta, je n’en ai pas le moindre doute, durant les années orageuses où il fut Président des États Confédérés. Les fêtes passèrent, et avant la fin du mois de janvier on discuta de la guerre dans la famille de M. Davis comme d’un événement certain me de se produire dans un avenir proche. MDavis était très attachée à Washington, et je l’ai souvent entendue dire qu’elle n’aimait pas l’idée de
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rompre ses anciennes relations, et d’aller dans le Sud souffrir de troubles et de privation. Un jour, tandis qu’elle discutait de la question en ma présence avec une de ses amies intimes, elle s’écria: «Je préférerais rester à Washington et être mise à l’écart, plutôt que d’aller dans le Sud et devenir Madame me Président. »Son amie s’étonna de cette remarque, et MDavis insista sur la sincérité de son opinion. Un autre jour, tandis que je l’habillais, elle me dit: «Lizzie, vous êtes si serviable que je voudrais vous emmener dans le Sud avec moi.» « Quandallez-vous dans le Sud, madame Davis? lui ai-je demandé. — Oh, je ne peux pas le dire pour l’instant, mais ce sera bientôt. Vous savez qu’il va y avoir la guerre, Lizzie? — Non! — Moi je vous dis que oui. — Qui ira en guerre? — Le Nord et le Sud, répondit-elle vivement. Les gens du Sud ne se soumettront pas aux exigences humiliantes du parti de l’Abolition; ils se battront d’abord. — Et qui l’emportera selon vous? — Le Sud, bien sûr. Le Sud est impulsif, il est déterminé, et les soldats du Sud se battront pour la victoire. Le Nord cédera quand il verra la détermination du Sud, plutôt que de s’engager dans une guerre longue et sanglante.
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