Bande dessinée francophone

De
Publié par

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
Lecture(s) : 1 454
Nombre de pages : 3
Voir plus Voir moins
Jacques Tramson
Bande dessinée francophone Aux marges de la littérature et de la francophonie?
ansle cadre d’une réflexion sur l’évolution de D la bande dessinée, la francophonie a naturelle-ment une place privilégiée. Paru il y a une quinzaine d’années, le premier ouvrage prétendant traiter du sujet, s’il présentait un regard assez pertinent sur l’univers européen et québécois, restait lacunaire et parfois erroné sur l’Afrique – Maghreb et Afrique sub-saharienne – et quasiment muet sur l’Asie et 1 l’Océanie .Aujourd’hui, on constate des émergences de ces diverses aires géographiques ou des transfor-mations significatives de cette bande dessinée fran-cophone. Or l’importance de cet objet mérite d’être soulignée en préambule. Comme le signalait Olivier 2 Barlet dansAfriculturesen songeant particulière-ment à l’aire des pays du Sud, il ne faut pas enfermer « la bande dessinée dans un amusement pour enfants : elle est une véritable école du soir, jouant un rôle important dans l’apprentissage de la lecture, mais aussi de l’écriture des langues locales». Il aurait pu ajouter : dans la prise de conscience des problèmes sociologiques et écologiques. La part de la production francophone dans le sec-teur de la bande dessinée, lui-même en pleine expan-sion, augmente de façon significative. Il est donc aussi indispensable de définir ce que nous intégrons sous cette expression. Nous n’évoquerons pas ici, malgré 3 les objurgations de François Busnel, les publications d’auteurs de la France hexagonale, respectant ainsi un usage universitaire qui distingue France et franco-phonie, non plus que celles de Belgique, car, depuis plus de cinquante ans, il y a une fusion-confusion
dans ce que l’on appelle l’univers «franco-belge »qui annexe même les créations helvétiques. Par contre, nous évoquerons, à côté des aires francophones étrangères, les productions des DOM-TOM qui, quoique ayant la nationalité française, témoignent de la conjonction de cultures «autres ». On pourrait aussi prendre en compte, selon la vision aristotélicienne, la particularité du «genre impur» de la bande dessinée, associant art du texte et image, et se demander si un scénario-dialogue d’un auteur français associé au dessin d’un créateur étranger ne relève pas aussi de la francophonie, du moins lorsque la culture de «l’autre »transparaît dans son gra-4 phisme . Toutefois, nous mettrons l’accent sur les productions d’aires francophones, telles que définies ci-dessus, qu’elles nous soient bien connues mais aujourd’hui en pleine évolution, ou déjà repérées mais mal identifiées, ou bien en cours d’émergence. Nous évoquerons notamment ces œuvres dont la dis-tribution, limitée à leur zone de production, manque de visibilité.
La francophonie «invisible » Pour des raisons de diffusion, d’exiguïté de la pro-duction ou les deux réunies, certaines aires sont en effet peu perceptibles de l’extérieur. Ainsi en est-il du Maghreb dont Yannick Le Goff signalait, en1989, que toutes ses publications ne rempliraient pas un 5 caddy de supérette . La situation n’a guère évolué depuis cette date car les événements politiques d’Al-gérie ont tari la source jusqu’alors la plus productive.
1Yves Frémion,Le Guide de la bédé francophone, Paris, Syros/Alternatives, 1989.2Africultures, n° 32, «Spécial BD d’Afrique», novembre 2000.3« Vous avez dit francophonie ? »,Lire, mars 2006.4Voir Jacques Tramson, « La collaboration multiculturelle dans la bande dessinée », dans Jean Perrot et Pierre Bruno (dir.),La Littérature de jeunesse au croisement des cultures, [Le Perreux], CRDP de l’Académie de Créteil, coll. « Argos », 1993.5Angoulême 89. Le Magazine, publication du Salon international de la BD, Angoulême, CNBDI, 1989, p. 60.
Revue de la Bibliothèque nationale de France n° 26200711
Maroc et Tunisie Le Maroc et la Tunisie se limitent à quelques titres, relevant de l’adaptation de contes traditionnels ou de récits historiques à caractère informatif, tels queRais AroudjouKheireddine, de la sérieBarberoussepar Masmoudi et Zirout publiée aux éditions tunisiennes Alif. Mais, le premier tirage épuisé, il n’est plus pos-sible d’en prendre connaissance, sauf à aller les consulter à l’Institut du monde arabe à Paris, car 6 même l’éditeur ne conserve pas d’archives.
Algérie L’éditeur d’État d’Algérie, le Sned, avait fait le pari, en1979, d’une revue de bande dessinée tous publics, des enfants aux grands adolescents, avec en parallèle une version arabophone et une version francophone, Tarik. Malgré sa qualité et sa diversité, le journal n’avait pas dépassé le semestre. Pourtant, il proposait de l’humour (le genre le plus répandu dans la BD internationale), ciblant les plus jeunes avecFlouka, de Taïbi et Slahfoud, les adolescents avecÇa, c’est du sport !, de Slahfoud, publié plus tard en album aux éditions Enal en1982, et les grands adolescents et les adultes avec un personnage-type du récit d’humour, Kalitousse Lazhar, de Aïder, l’équivalent duNasred-dine Hodjaturc ou duMonsieur Zézéd’Afrique cen-trale. Par ailleurs, adaptations de contes populaires commeAhmed, le fils du charbonnierde Bouslah – qui publiera en1989le dernier album algérien,in situ, Pour que vive l’Algérie –et récits historiques sont pré-sents : mais ces derniers ont la particularité – que l’on retrouvera au long des années1980aux éditions d’État Enal ou Eneg – de viser un public plus mûr et d’adopter un point de vue engagé, pour ne pas dire propagandiste, qu’il s’agisse de lointains récits du xii¬ siècle, tels queLa Secte des assassins, de Melouah, en1988chez Enal, ou d’échos récents de la guerre d’Algérie comme dansLe Meddan, le Wali et quelques autres, d’Amouri et Kamel. Cette démarche engagée se retrouve aussi dans la satire politique, comme dans Histoires extraordinaires du Cimetière Monde, de Maraï et Lounès, en1983au Sned ouLa Boîte à Chique (BAC)de Slim à partir de1984, le seul auteur à avoir été réédité, jusqu’à ce que, face aux menaces du FIS, il doive émigrer. Malgré la qualité globale de ces pro-ductions, la politique étatique de publication et de vente n’a pas permis leur diffusion au-delà des fron-tières du Maghreb, avant que les événements ne fas-sent disparaître ce type de créations.
Jacques Tramson
Guyane Par contre, c’est la rareté même des publications, deux à ce jour, qui rend la BD guyanaise invisible. Autre particularité, le public ciblé est aussi bien celui des jeunes que celui des adultes. Ceci est particuliè-rement sensible avecLavantir Mét Doko, d’abord publié dès1999en Guadeloupe, avant d’être diffusé par L’Ibis rouge, seul grand éditeur de Cayenne. Cette chronique humoristique de la vie quotidienne en Guyane tourne autour d’un personnage pitto-resque dont le grand bagout compense la paresse et le goût du laisser-vivre. L’album, en noir et blanc, écrit en créole, est signé Bruno et Cocoon ké fab Dee Mo’s – de leurs vrais noms Bruno Cléry pour le scé-nario, Fabrice Masson-Guillox pour le dessin, avec l’aide de Corentin Lécour comme conseiller artis-tique. Il témoigne d’une véritable maîtrise tant narra-tive que graphique. En revanche, l’autre album de 2003, également publié par L’Ibis rouge,Le Vieux Marin, écrit en français, n’est pas vraiment dominé au niveau graphique par Hugues Henri, guyanais d’adoption mais biterrois d’origine : il s’agit d’une adaptation du romancier brésilien Jorge Amado. Si la réception locale deLavantir mét Dokoa été bonne, les guyanais reconnaissant leurs paysages, leurs mœurs et leurs traditions culturelles, avec le «Granpa dolo» qui raconte l’aventure sur fond de proverbes et de récitatifs,Le Vieux Marin, de l’aveu même de l’adap-tateur, n’a pas trouvé de réelle audience sur place, et même, un éditeur brésilien qui devait le publier s’est rétracté après la mort, en2001, de Jorge Amado.
Martinique Pour rester dans l’univers de la bande dessinée îlienne, la Martinique est à la fois typique d’un des caractères les plus fréquents de la bande dessinée francophone et d’une de ses limites. Selon l’étude de Bernard Mouralis sur ce qu’il appelle les «contre-7 littératures »,celles-ci véhiculent une contestation et s’adressent donc à un public essentiellement mature. Partiellement vrai dans le Maghreb, infondé en Guyane, ce trait est totalement avéré en Martinique où le plus important, pour ne pas dire le seul bédéaste, Pancho, s’est illustré par des albums, commeChronique (I et II),Pa ni pwoblem(ill. 1), voire Les Interdits de Pancho, aux éditions Soleil et Exbrayat de Fort-de-France. Le dernier titre souligne la dimension polémique, ici à caractère social et poli-tique, de ce dessinateur de presse qui a su atteindre
6»,Voir J. Tramson, «La bande dessinée au Maghreb : l’Arlésienne de l’autre côté de la MéditerranéeItinéraires et contacts de cultures, n° 31, « Imaginaire du jeune Méditerranéen », 2002.7Bernard Mouralis,Les Contre-littératures, Paris, PUF, coll. « Sup. Le Sociologue », 1975.
Revue de la Bibliothèque nationale de France n° 26200712
Bande dessinée francophone : aux marges de la littérature et de la francophonie ?
1.Pancho,Pa ni pwoblem, Fort-de-France, Soleil, 1985 Collection de l’auteur D’abord dessinateur de presse, Pancho s’affirme comme un véritable bédéaste en noir et blanc.
à une véritable efficacité de la narration graphique : son succès est évident mais se limite à son aire de pro-duction. En effet, à côté de quelques problèmes géné-raux de la politique française, l’essentiel de sa satire vise des questions – parfois même des personnalités – propres à l’île ; on imagine donc la difficulté de trou-ver un public généraliste « hors zone ».
Une bande dessinée en cours d’émergence Néanmoins, une certaine visibilité est manifeste en ce qui concerne les Antilles. En effet, s’il est impossible de se procurer dans les librairies hexagonales les bandes dessinées antillaises, on peut, grâce à internet, suivre la seule publication spécialisée locale :Kreyon 8 noir. La revue de la BD Nèg’Marron, présentée comme un composé deFluide glacialet deCharlie. Le plus souvent, l’humour est utilisé pour dénoncer des problèmes de société ou de politique locale, parfois nationale. Les créateurs, dont la technique oscille entre celle de l’amateur éclairé et celle du profession-nel, usent du noir et blanc, avec des graphismes qui varient de la «ligne claire» à une «ligne crade» très répandue dans tous les univers proches de l’Afrique.
Pour le plaisir, on signalera par exemple Ti-Kal, l’un des moteurs de la revue, pour son « Affront national », Fabrice Ragot et Carlo Nayaradou, qui militent humoristiquement contre le sida, ou Jack Exily, qui dans un registre plus grave dénonce, sous le titre de « Karnaval Zombis », les désespérances sociales.
Nouvelle-Calédonie La bande dessinée de Nouvelle-Calédonie nous est 9 également accessible par internet. Malgré quelques tentatives de revues dans les années1980, la produc-tion de l’île se limite à peu près à la sérieLa Brousse en folie, de Bernard Berger, créée en1983et elle en est actuellement à son dix-neuvième album. L’auteur uti-lise un trait linéaire caricatural en noir et blanc pour dresser une sympathique satire de la vie quotidienne des « broussards » : après des premières années qui ne négligeaient pas d’évoquer les conflits entre l’île et la métropole d’une part, les Blancs et les Kanaks de l’autre, la série a pris un caractère plus consensuel, mettant en scène de manière humoristique les rap-ports à la fois amicaux et conflictuels entre les diverses ethnies, autour du personnage pittoresque de
8<http://www.menaibuc.com/>.9<http://www.brousse-en-folie.com/>.
Revue de la Bibliothèque nationale de France n° 26200713
Tonton Marcel. Relations familiales, particularismes scolaires et économiques, frictions entre tradition et modernité sont évoqués dans une bonne humeur contagieuse dont on peut se faire une idée, au-delà d’internet, grâce à l’autobiographie professionnelle et anthologie publiée par les éditions de La Brousse en folie en2004, qu’on peut même trouver en métropole (ill. 2). Et c’est là que réside la condition suprême de l’émergence : être diffusé hors du site de production, mêlé aux publications «bédéiques »traditionnelles.
2.Bernard Berger,Vingt ans d’archives deLa Brousse en folie, 1983-2003, Nouméa, éditions de La Brousse en folie, 2004
Collection de l’auteur
Ce style et cette narration, bien implantée dans la réalité locale néo-calédonienne, ne sont pas sans annoncerTiburce, du réunionnais Téhem.
Afrique sub-saharienne Pendant longtemps, la bande dessinée d’Afrique sub-saharienne a souffert d’un défaut de reconnaissance. 10 Malgré des publications relativement nombreuseset souvent de bonne qualité, comme en attestent des 11 études récentes sur le sujet, ces albums ne dépas-saient pas les limites de leur lieu de production, publiés par des petits éditeurs locaux multiples mais à l’exis-tence éphémère ou grâce à des coéditions euro-péennes, belges et parfois françaises. Celles-ci, essen-tiellement à caractère associatif, comme avec l’Administration générale de la coopération au déve-
Jacques Tramson
loppement (AGCD) à Bruxelles, le Centre Wallonie-Bruxelles, l’Agence intergouvernementale de la fran-cophonie (AIF) de Paris, s’adressent donc à un lecto-rat limité. Ainsi, on évoquera la sérieMata Mata et Pili Pili, de Mongo Sisé, en République du Congo, publié chez Eur-Af éditions. Mais l’apparition de quelques revues conjuguant bonne tenue et durée, telles que BD Boomau Gabon,Afro BDen RDC et surtout 12 G’bich, le succès régional et nonen Côte-d’Ivoire plus seulement national de certaines séries, comme Monsieur Zézéde Lacombe, pré-publié en Côte-d’Ivoire et édité au Gabon, ainsi que la publication dans l’univers des grands éditeurs franco-belges de quelques créateurs isolés, comme Barly Baruti, origi-naire de l’ex-Zaïre, ayant participé à la sérieMan-13 drill, ont permis d’identifier la création d’une bande dessinée, essentiellement francophone, sur ce conti-nent. Cette reconnaissance s’est accompagnée de la tenue, plusieurs années consécutives, d’expositions sur la bande dessinée africaine au Festival d’Angou-lême. De plus, quelques publications récentes ont reconnu le talent de ces créateurs. Ainsi, chez Albin Michel, le superbeMagie noire, de Groud G. Gilbert (ill. 3), où la complexité du surnaturel est extraordinai-rement rendue par un splendide travail sur la couleur. Chez le même éditeur, le très engagéRwanda94pro-pose une vision très brutale du génocide tutsi par le dessinateur de RDC Pat Masioni. Surtout, il est signi-ficatif que cet éditeur peu spécialisé dans l’édition de bande dessinée ait pu montrer la diversité des talents du continent noir avec l’albumBD Africa, anthologie 14 de récits de six pays différents. Leur variété est signi-ficative des grands genres de la bande dessinée afri-caine. L’aventure et l’humour y sont, comme partout, représentés ;citons «L’expert »du Congolais Kash et «La femme-serpent» d’Ali Mata de RDC, qui témoigne de la dénonciation socio-politique. Aupara-vant,Les Deux Princes, de Bernard Dufossé et Serge 15 Saint-Michel ,avaient montré l’intérêt pour les récits patriotiques à couleur historique, voire documentaire commeLamb ji, du sénégalais Kabs, évoquant la suc-cession du président Abdou Diouf, de la campagne électorale à l’élection d’Abdoulaye Wade. Mais domi-nent les bandes dessinées sociétales didactiques et d’information visant tous les publics, de l’école aux adultes : on y évoque les questions d’écologie, comme 16 dansObjectif Terre!, on y fait dede Barly Baruti
10VoirBDM. Trésors de la bande dessinée, Paris, Amateur, pour un recensement bisannuel des BD francophones.11Africultures, n° 32,op. cit.;Notre librairie. Revue des littératures du Sud», 2001 : on pourra consulter <http://La bande dessinée, n° 145, « www.adpf.asso.fr/>.12Voir <http://www.gbichonline.com/index.html> et aussi <http://www.africultures.com/ index.asp>. 13Frank Giroud (sc.), Barly Baruti (des.),Mandrill, Grenoble, Glénat, 1998-2004, 6 vol.14Les trois titres cités ont paru chez Albin Michel en 2005.15Paris, Ségédo, 1990.
Revue de la Bibliothèque nationale de France n° 26200714
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.