ANNA. – Je ne désirais rien, je n'espérais rien, je n'aimais rien ...

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ANNA. – Je ne désirais rien, je n'espérais rien, je n'aimais rien ...

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
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Document A
Une riche Anglaise, Anna Damby, rencontre l’acteur anglais Kean, célèbre pour ses interprétations de Shakespeare. ANNAJe ne désirais rien, je n’espérais rien, je n’aimais rien.. – Mon tuteur avait consulté les médecins les plus habiles de Londres, et ils nous avaient dit que le mal était sans remède, que j’étais atta-quée de cette maladie de nos climats contre laquelle toute science 5échoue. Un seul d’entre eux demanda si, parmi les distractions de ma jeunesse, le spectacle m’avait été accordé. Mon tuteur répondit qu’élevée dans un pensionnat sévère, cet amusement m’avait tou-jours été interdit… Alors il le lui indiqua comme un dernier espoir… Mon tuteur en fixa l’essai le jour même ; il fit retenir une 10loge, et m’annonça, après le dîner, que nous passions notre soirée à
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1 Drury-Lane ; j’entendis à peine ce qu’il me disait. Je pris son bras lorsqu’il me le demanda, je montai en voiture… et je me laissai conduire comme d’habitude, chargeant en quelque sorte les per-sonnes qui m’accompagnaient de sentir, de penser, de vivre pour 15moi… J’entrai dans la salle… Mon premier sentiment fut presque douloureux: toutes ces lumières m’éblouirent, cette atmosphère chaude et embaumée m’étouffa… Tout mon sang reflua vers mon cœur et je fus près de défaillir… Mais, en ce moment, je sentis un peu de fraîcheur, on venait de lever le rideau. Je me tournai instinc-20tivement, cherchant de l’air à respirer… C’est alors que j’entendis une voix… oh !… qui vibra jusqu’au fond de mon cœur… Tout mon être tressaillit… Cette voix disait des vers mélodieux comme jamais je n’en avais entendu… des paroles d’amour comme je n’aurais jamais cru que des lèvres humaines pussent en pro-25noncer… Mon âme tout entière passa dans mes yeux et dans mes oreilles… Je restai muette et immobile comme la statue de l’éton-nement, je regardai, j’écoutai… On jouaitRoméo. KEAN. – Et qui jouait Roméo ? ANNA. – La soirée passa comme une seconde, je n’avais point 30respiré, je n’avais point parlé, je n’avais point applaudi… Je rentrai à l’hôtel de mon tuteur, toujours froide et silencieuse pour tous, mais déjà ranimée et vivante au cœur. Le surlendemain, on me conduisit auMore de Venise… j’y vins avec tous mes souvenirs de Roméo… Oh! mais, cette fois, ce n’était plus la même voix, ce 35n’était plus le même amour, ce n’était plus le même homme ; mais ce fut toujours le même ravissement… le même bonheur… la même extase… Cependant je pouvais parler déjà, je pouvais dire : « C’est beau !… c’est grand !… c’est sublime ! » KEAN. – Et qui jouait Othello ? 40ANNA. –Le lendemain, ce fut moi qui demandai si nous n’irions point à Drury-Lane. C’était la première fois, depuis un an peut-être, que je manifestais un désir ; vous devinez facilement qu’il fut accompli. Je retournai dans ce palais de féeries et d’enchante-ments: j’allais y chercher la figure mélancolique et douce de 45Roméo… le front brûlant et basané du More… j’y trouvai la tête sombre et pâle d’Hamlet… Oh! cette fois, toutes les sensations amassées depuis trois jours jaillirent à la fois de mon cœur trop plein pour les renfermer… mes mains battirent, ma bouche applaudit… mes larmes coulèrent. 50KEAN. – Et qui jouait Hamlet, Anna ?
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1. Théâtre de Londres.
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N O U V E L L E - C A L É D O N I E •N O V E M B R E 2 0 0 5 C O M M E N T A I R E
1 4 P O I N T S
mVous commenterez le texte d’Alexandre Dumas (document A, l. 15 : « J’entrai… », à l. 56) en vous aidant du parcours de lecture suivant : a) Comment se traduit l’émotion d’Anna ? b) Quels pouvoirs du théâtre cet extrait met-il en valeur ?
Se reporter au document A p. 98.
LES CLÉS DU SUJET
Trouver les idées directrices • Appuyez-vous sur les pistes qui vous sont données. Analysez-en pré-cisément les termes. • Faites aussi la « définition » du texte (guide méthodologique). •De cette «définitionispsteeriresdehcrredehceopvuzet,»vuos (autant que possible sous forme de questions) :
Dialogue de théâtre (genre), extrait d’un drame romantique (mouve-ment) dans lequel une jeune femme raconte (type de texte) sa première expérience de spectatrice (thème), éloge (:type de texte argumentatif) des vertus du théâtre, pour mettre ces dernières en valeur (buts).
Pistes de recherche
Première piste La progression dramatique de la scène • En marge des pistes qui vous sont proposées, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’unescène de théâtre(genre) à voir, qui doit intéresser le spectateur, maintenir son intérêt. • Analysez de quoi parlent les personnages. Anna raconte : quelle est la progression dramatique de son récit ?
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• Il y a aussi deux personnages en présence sur scène : quels sont les rapports entre eux? leurs ressemblances? leurs différences? leur « temps » de parole ? leur rôle respectif ?…
Deuxième piste L’émotion d’Anna • La piste donnée dans le sujet (« l’émotion d’Anna ») est à mettre en relation avec le mouvement littéraire auquel appartient la scène: le Romantisme. •Récapitulez, avant d’étudier le personnage d’Anna, les caractéristi-ques du héros romantique : être sensible, de contrastes, de démesure, animé par de fortes passions, d’angoisses et de souffrance… • Relevez toutes les expressions qui traduisentl’état d’âme d’Anna; distinguez les sensations des émotions, des sentiments ; analysez le lexique affectif (émotions, sentiments…), les images, les indices per-sonnels, les contrastes et toutes les figures de l’amplification…
Troisième piste Les pouvoirs du théâtre • Montrez d’abord que Dumas ne se limite pas là au récit d’une expé-rience individuelle, que les répliques d’Anna sont uneréflexion, à partir de son expérience,sur le théâtre. • Relevez les mots du théâtre ; montrez que le texte mentionne tous les éléments, tous les aspects du théâtre : les éléments matériels, concrets et leur valeur symbolique ; les acteurs ; le public… Relevez les mots qui indiquent bien qu’il s’agit d’un spectacle. • Dégagez les fonctions du théâtre soulignées par Anna. – Pour cela, relevez les expressions qui indiquent les effets du théâtre sur Anna : sur le corps, sur l’affectivité, sur l’être pensant et « l’âme ». – Comparez ces effets à ceux que les classiques attribuaient au théâtre (la « catharsis », ou purgation des passions). • Montrez comment Anna rend compte de la force d’illusion théâtrale. Réussir le commentaire :voir guide méthodologique. Construire, organiser et équilibrer le plan d’un commentaire:voir guide méthodologique. Le théâtre :voir lexique des notions. Les sensations, les émotions, les sentiments:voir lexique des notions. Le lyrisme :voir lexique des notions.
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C O R R I G É
Attention ! Les indications en couleurs ne sont qu’une aide à la lecture et ne doivent pas figurer dans votre rédaction.
Introduction Amorce :Les Romantiques réhabilitent les droits de la sensibilité, de l’ima-gination et l’expression lyrique des grands sentiments ; ils mettent au centre de leurs préoccupations l’individu, ses passions et ses contradictions. Dans cette perspective, l’artiste, avec sa sensibilité exacerbée, et plus particuliè-rement l’acteur, souvent fantasque et imprévisible, capable d’exprimer les émotions et les passions extrêmes pour qu’elles « passent la rampe », jouit d’un grand prestige et devient un personnage littéraire. Le texte :Dans son drame romantiqueKean ou Désordre et génie, Dumas s’inspire de la vie tumultueuse et extravagante du tragédien anglais Edmund Kean, interprète de Shakespeare: dans cette scène, une jeune femme, Anna Damby, décrit à Kean comment sa découverte du théâtre et le jeu prodigieux d’un acteur l’a guérie de sa neurasthénie et l’a rendue au monde des émotions. Annonce du plan :Dans un dialogue dramatique, elle révèle, face à un Kean plus réservé, sa personnalité passionnée d’héroïne romantique et fait l’éloge du théâtre et de ses vertus.
I. La progression dramatique du dialogue : régularité, variété et suspense 1. La structure de la scène : régularité et variété La scène se déroule au rythme du récit d’une guérison presque miraculeuse –trois jours ont suffi – marquée par des repères temporels précis : com-mencée «le jour même» (l.9), dans «la soirée» du premier jour, et se poursuit « Le surlendemain » (l. 32), puis « Le lendemain » (l. 40). Ce long récit progresse en quatre temps, sensibles dans la mise en page même : quatre longues répliques d’Anna sont à peine interrompues par trois questions laconiques de Kean, construites symétriquement, qui donnent au récit sa régularité mais aussi l’accélèrent. 2. Une guérison miraculeuse Anna, dans les lignes qui précèdent l’extrait, décrit les symptômes de sa maladie – une grave « dépression » (on parlait alors de « neurasthénie ») –, qui la rendait indifférente à tout comme le marque la triple négation (« Jene
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désiraisrien, jen’espéraisrien, jen’aimaisrien»). À la fin de la scène, elle rappelle cet état critique, toujours sous le signe de la négation, dans un groupe ternaire plein d’émotion (« Je languissaissansforce,sansdésir,sans espoir »), ou sous le signe du manque (« mon sein étaitvide, mon âme en avaitfui, oun’y étaitpas encoredescendue »…). Son récit décrit presque médicalement son état physique : le vocabulaire du corps est très présent – « sang, cœur, yeux, oreilles, mains, bouche… » –, ainsi que celui des fonctions vitales : « respirer, parler, dire », « toutes les sensations amassées ». Anna énumère les symptômes cliniques qui mar-quent le début de la guérison : elle éprouve un sentiment « douloureux », puis un éblouissement («m’éblouirent»), une sensation d’étouffement; «muette et immobile», «froide et silencieuse […], mais déjà ranimée et vivante», elle peut «parler déjà», ses «larmes coul[ent]»… La guérison enfin est ramassée dans un groupe ternaire saisissant qui rend compte du progressif retour à la vie : « je commençais […] à respirer, à sentir, à vivre ». Dans son récit, Anna Damby fait alterner le passé simple et l’imparfait pour mieux rendre sensibles les étapes de chaque « traitement » : le passé simple rendcomptedescirconstancesspatio-temporellesdu«traitement»(« J’entrai dans la salle » ; « Je rentrai à l’hôtel » ; « on me conduisit » ; « Je retournai»…), mais indique aussi l’élément qui sert de remède «déclen-cheur » : « toutes ces lumières m’éblouirent », « j’entendis une voix », « on me conduisit auMore de Venisevuortyêtaliaj«»,eombrtespâleet d’Hamlet»… Enfin, il traduit les manifestations extérieures de cette guérison: «Je restai muette», «ce fut toujours le même ravissement», « mes mains battirent, ma bouche applaudit… ». L’imparfait, lui, détaille les impressions intimes; Anna Damby revit ses moments dans leur intensité et essaie d’analyser en profondeur les sensa-tions qui l’envahissaient : «Cette voix disait des vers mélodieux… », « ce n’était plus la même voix ». Cette alternance dans les temps donne au récit un ton et un rythme variés. 3. Un récit à deux voix : le suspense La scène se fait à deux voix que tout semble opposer : d’un côté une jeune femme, riche et malade, appartenant à la haute société, de l’autre un homme, acteur célèbre ; la première s’exprime avec volubilité et effusion, les répliques du second sont laconiques. Il semble qu’il n’y ait pas entre eux de véritable communication, comme si Anna, revivant son histoire, n’enten-dait pas son interlocuteur: seul un pronom personnel de la deuxième personne («vous», l. 42), indique qu’elle sent vaguement sa présence, mais, en fait, s’adresse-t-elle vraiment à Kean, ou, à travers lui, au spectateur ?
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Cependant, la forme du dialogue a une fonction dramatique. Les questions de Kean relancent la confidence d’Anna, comme celles d’un psychanalyste suscitent la remontée des souvenirs du patient ; elles assurent la dynamique de la scène. Par ailleurs, leur forme interrogative crée le suspense : le spec-tateur a, tout autant que Kean, envie de connaître l’identité de l’acteur capable de créer autant d’émotions chez les spectateurs. Enfin, elles révèlent le personnage même de Kean : sont-elles la marque d’un certain recul de sa part, de son intérêt pour ainsi dire professionnel pour les effets que le jeu d’un acteur provoque sur un public ? Car l’acteur qui jouait Roméo, Othello, Hamlet, on s’en doute, c’est bien lui : il peut ainsi observer – avec un certain plaisir et une certaine fierté ? – les qualités de son propre jeu à travers le récit d’Anna. Est-ce de la curiosité et le senti-ment que, si l’acteur a su toucher ainsi cette spectatrice, l’homme qu’il est saura aussi séduire la jeune femme dans la vie ?
II. Anna, une héroïne de drame romantique Le tempérament d’Anna, tel qu’il apparaît dans son récit, s’accorde bien aux passions tumultueuses des héros shakespeariens qu’elle vient de découvrir… Elle présente les caractéristiques de l’héroïne-type de drame romantique. 1. Le « moi » envahissant : une sensibilité exacerbée : corps et « âme » Pour les Romantiques, le «moi» n’est pas haïssable, bien au contraire. Aussi le récit d’Anna est-il entièrement centré sur elle-même. Les indices de la première personne, le plus souvent comme sujets des verbes, projetés en début de phrase, envahissent son discours. Son récit révèle une sensibilité frémissante et ses émotions passent d’abord par tous ses sens. Le verbe « sentir » apparaît plusieurs fois (l. 18, 56) et se décline tout au long du texte en sensations variées:elles sont liées au toucher et à l’odorat – l’« atmosphère est chaude et embaumée », puis « l’air » apporte « un peu de fraîcheur » –, et à la vue à travers les « lumières » qui « éblouirent » ses «yeux». Mais c’est l’ouïe qui prédomine, comme en témoigne le champ lexical de la « voix » : le mot est répété à trois reprises, puis rappelé par le vocabulaire de la parole – « vers », « paroles », « prononcer »… – ou de la musique comme « mélodieux ». La « voix » de l’acteur remue son « âme » et son être « jusqu’au fond [du] cœur » d’une façon presque érotique. Anna semble être tout entière dans les deux verbes qui terminent sa première réplique : « je regardai, j’écoutai ». Le corps et l’affectivité sont intimement liés : le mot « cœur », qui rythme les répliques (l. 18, 21, 32), prend à la fois son sens purement physique et son
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sens affectif plus abstrait, siège des « sentiment[s] » (l. 15). Anna exprime cette fusion dans une image saisissante: «Mon âme tout entière passa dans mes yeux et dans mes oreilles » (l. 25). 2. Un « cœur trop plein » : des émotions extrêmes Les émotions extrêmes ressenties par Anna se traduisent dans le lyrisme de son expression : les hyperboles émaillent son récit, sous la forme d’expres-sions superlatives comme « défaillir » (l. 18) ou « sublime » – qui termine une gradation ascendante d’adjectifs mélioratifs (l. 38) –, de négations totales (« commejamaisjen’en avais entendu», «comme jen’auraisjamais cru…») ou d’images saisissantes: «Je restai […] comme la statue de l’étonnement ». C’est aussi par la multiplication des groupes ternaires (l. 29-30, 34-35, 35-36, 38, 44-46, 49-50…) qu’Anna traduit sa passion ; signes d’émotions et de trouble, ils sont le plus souvent soulignés par une anaphore lyrique et un rythme bien frappé: «ce n’était plus…», «c’est…». Les interjections (« Oh ! », l. 21, 34 et 46) et les multiples exclamations rendent compte de ces moments passionnés. Mais, lorsque l’émotion la submerge et qu’elle ne trouve plus les mots pour en rendre compte, seuls les points de suspension peuvent prendre le relais de la parole (l. 17, 18, 20, 21, 22, 23, 25…). L’héroïne romantique ne saurait rester dans la demi-mesure, le juste milieu, c’est un caractère entier : aussi Anna recourt-elle constamment à l’adjectif «tout» ou à des synonymes (l. 16, 17, 21, 46; l.25: «Mon âme tout entière»). 3. Le goût des images et des contrastes Anna, loin d’être un personnage rationnel, vit dans l’imaginaire. C’est du reste ce qui la fascine dans le théâtre : à propos du théâtre, elle parle de «palais de féeries et d’enchantements » (au sens propre du terme). Son goût des images transparaît dans les comparaisons ou les métaphores qu’elle utilise pour rendre compte de ses diverses impressions : « Mon âme tout entière passa dans mes yeux et dans mes oreilles », « l’âme de l’acteur passa dans ma poitrine » ou encore « Je restais […] comme la statue de l’étonnement ». En même temps, elle porte en elle le goût des contrastes et des contradic-tions, comme tout héros romantique pour lequel l’antithèse est une figure de langage favorite mais aussi un principe mental et affectif : ainsi, d’une indifférence totale, de la plus profonde neurasthénie « sans remède », du silence froid, en l’espace de quatre répliques, elle passe à une vitalité, un enthousiasme et une volubilité extrêmes que marque l’abondance d’excla-mations. Elle est émue par la « tête sombre et pâle » d’Hamlet (l’expression
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est presque un oxymore, qui fait du personnage un paradoxe vivant), ou par l’expression « mélancolique et douce » de Roméo. Ces traits se concrétisent dans ses goûts littéraires : sa galerie de héros comprend Roméo qui meurt d’amour, Othello qui tue par « jalousie » celle qu’il aime, Hamlet qui sacrifie son amour pour assouvir sa vengeance. Les Romantiques se reconnaissaient dans ces héros de Shakespeare aux pas-sions dévorantes et funestes, pleins de contradictions et d’excès, qui donneront naissance aux personnages du drame romantique…
III. Les pouvoirs et les fonctions du théâtre À travers le récit d’Anna, Dumas nous fait partager sa conception des pou-voirs et des fonctions du théâtre. 1. Les pouvoirs du théâtre La tradition classique, s’inspirant de la conception d’Aristote, assignait au théâtre une vertu cathartique, c’est-à-dire de purgation des passions : il libère de ses pulsions, de ses angoisses le spectateur qui les «vit» à travers les héros (en s’identifiant à eux) et les situations extrêmes représen-tées sur scène. Revenu à la réalité, il est ramené à la raison et dissuadé de ses passions coupables qu’il arrive à maîtriser. Pour Anna, les pouvoirs du théâtre sont tout autres. Elle s’identifie bien aux héros tragiques, mais, au lieu de la délivrer de ses émotions, des mouve-ments de son «âme», le théâtre fait renaître en elle les passions qui la submergent lorsque «l’âme de l’acteur pass[e] dans [sa] poitrine»; le théâtre est une véritable « initiation » et c’est grâce à lui et par lui qu’elle « commence à vivre ». Dans ce miracle, le rôle de l’acteur-protagoniste est primordial: Kean est le catalyseur de cette métamorphose à travers son incarnation des héros shakespeariens. 2. Une cérémonie et des rites Le spectacle théâtral apparaît dans le récit d’Anna comme un cérémonial avec ses rites, ses éléments et son décor: la «salle», les «lumières», le «rideau», qui, une fois «levé», signale le début de cette cérémonie magique… Dans une « atmosphère chaude et embaumée », les « officiants » sont les spectateurs et les acteurs, entre lesquels se crée une réelle communion d’« âmes ». À la différence de la lecture théâtrale, le corps est sollicité, les sens sont en éveil : Anna « regardai[t] », ; « écoutai[t] » et recevait toutes les « sensations amassées ». L’importance de l’acteur dans cette alchimie est soulignée par la question leitmotiv de Kean : le verbe « jouait », qui est au centre, insiste bien sur le fait que toutes les réactions profondes, physiques et affectives que décrit
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Anna, que sa guérison sont l’œuvre de celui « qui jouait », véritable magicien et maître de cette cérémonie. 3. L’illusion théâtrale L’illusion théâtrale est totale : Anna ne voit pas dans Hamlet, le More ou Roméo des héros fictifs et ne les distingue pas des acteurs, qui semblent faire totalement corps avec les personnages qu’ils incarnent : « Roméo » (et non « tel acteur… ») « m’avait fait connaître l’amour », dit-elle… Kean, au contraire, à travers le verbe « jouer », rappelle cette distance entre l’acteur et le personnage et prend le point de vue du professionnel. On comprend alors que les comédiens ont un pouvoir particulier : capables de faire oublier leur identité et de masquer que le théâtre n’est qu’illusion, ils sont plus vrais que la vraie vie et savent, par contagion, insuffler aux spec-tateurs émotions et passions. Kean, qui sait pertinemment que celui « qui jouait Roméo, […] Othello, […], Hamlet », c’est lui-même, rend implicitement la responsabilité de ce miracle à l’acteur auquel il redonne ainsi tout son mérite. Anna, en effet, lui renvoie inconsciemment l’image flatteuse de son pouvoir, qui fait toute sa fierté.
Conclusion Quoi de plus efficace pour rendre sensible la spécificité du théâtre que de recourir au procédé de la mise en abyme ? Le dramaturge met en scène des personnages qui sont eux-mêmes des acteurs. Mais, dans cette scène, Dumas renouvelle le procédé à travers le récit d’Anna : au lieu de faire parler un acteur en train de jouer une pièce – ce qu’il fera dans le dernier acte de ce même drame romantique –, il choisit de faire parler une spectatrice. Cela lui permet de mettre en lumière les impressions du public, cette compo-sante indispensable mais trop souvent oubliée du théâtre, et, par là, de souligner le pouvoir presque magique de ce genre, à la fois texte et spec-tacle, qui, sans être la vie, est plus vraie qu’elle. Anna – et Dumas à travers elle– pourrait reprendre les propos d’un autre Romantique célèbre, le peintre Eugène Delacroix : « Qu’est-ce que le théâtre ? Un des témoignages les plus certains de ce besoin de l’homme d’éprouver à la fois le plus d’émotions possible ».
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