Concurrence et efficience dans la banque - article ; n°2 ; vol.13, pg 101-127

De
Revue française d'économie - Année 1998 - Volume 13 - Numéro 2 - Pages 101-127
This paper aims at studying the relationship between competition and efficiency in banking. Its framework is a model of spatial competition with horizontal differentiation on costs which banks incur when they monitor borrowers. We then show that the increase of the number of banks impacts negatively on banking efficiency. We empirically check this relationship by running a regression between some concentration indices and the average cost efficiency of banks, estimated by the distribution-free approach, for several OECD member countries : we find a significant positive correlation between concentration and average efficiency.
Ce papier étudie la relation entre la concurrence dans le secteur bancaire et l'efficience des banques. Le cadre d'analyse est un modèle de concurrence spatiale avec différenciation horizontale sur les coûts de contrôle des emprunteurs par les banques. Nous montrons que l'augmentation du nombre de banques a un impact négatif sur l'efficience des banques. Nous vérifions empiriquement cette relation en effectuant une régression entre divers indices de concentration et l'efficience de coût moyenne des banques, estimée par l'approche à distribution libre, pour plusieurs pays membres de l'OCDE : l'étude montre une corrélation positive significative entre la concentration et l'efficience moyenne.
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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Laurent Weill
Concurrence et efficience dans la banque
In: Revue française d'économie. Volume 13 N°2, 1998. pp. 101-127.
Abstract
This paper aims at studying the relationship between competition and efficiency in banking. Its framework is a model of spatial
competition with horizontal differentiation on costs which banks incur when they monitor borrowers. We then show that the
increase of the number of banks impacts negatively on banking efficiency. We empirically check this relationship by running a
regression between some concentration indices and the average cost efficiency of banks, estimated by the distribution-free
approach, for several OECD member countries : we find a significant positive correlation between concentration and average
efficiency.
Résumé
Ce papier étudie la relation entre la concurrence dans le secteur bancaire et l'efficience des banques. Le cadre d'analyse est un
modèle de concurrence spatiale avec différenciation horizontale sur les coûts de contrôle des emprunteurs par les banques.
Nous montrons que l'augmentation du nombre de banques a un impact négatif sur l'efficience des banques. Nous vérifions
empiriquement cette relation en effectuant une régression entre divers indices de concentration et l'efficience de coût moyenne
des banques, estimée par l'approche à distribution libre, pour plusieurs pays membres de l'OCDE : l'étude montre une corrélation
positive significative entre la concentration et l'efficience moyenne.
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Weill Laurent. Concurrence et efficience dans la banque. In: Revue française d'économie. Volume 13 N°2, 1998. pp. 101-127.
doi : 10.3406/rfeco.1998.1051
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfeco_0769-0479_1998_num_13_2_1051Laurent
WEILL
Concurrence et efficience
dans la banque :
modélisation théorique
et vérification empirique
utre les avantages macro-éco
nomiques de la monnaie unique plus généralement mis en
avant, l'intégration économique et monétaire de l'Europe
devrait être à l'origine de gains micro-économiques d'efficac
ité. La déréglementation d'inspiration communautaire incluse 102 Laurent Weill
dans le programme du marché unique (disparition des monop
oles publics, levée des barrières transfrontalières à l'échange)
est censée renforcer la concurrence sur les marchés de biens et
services et ainsi favoriser des gains d'efficacité pour les entre
prises européennes.
Ces gains d'efficacité devraient dès lors renforcer la baisse
des prix induite par l'augmentation de la concurrence, en per
mettant une réduction des coûts de production ; il en découler
ait d'une part une plus grande compétitivité des entreprises
européennes face à leurs concurrentes tant dans l'Union euro
péenne que sur les marchés extra-européens, d'autre part une aug
mentation du bien-être du consommateur européen1.
Les gains d'efficacité seraient ainsi particulièrement import
ants dans les secteurs de l'économie marqués par des structures
de marché de concurrence imparfaite comme le secteur banc
aire. Les marchés bancaires européens se caractérisent, en effet,
par une forte interaction stratégique et par un faible degré de
contestabilité en raison des multiples barrières à l'entrée inhérentes
à l'activité bancaire (les coûts irrécupérables liés à l'installation
de réseaux d'agences et de distributeurs automatiques ainsi qu'aux
dépenses d'acquisition d'information sur la clientèle, les coûts de
changement de banque) : le secteur bancaire européen est ainsi
constitué d'oligopoles nationaux aux degrés de concurrence
variables selon les réglementations de chaque pays (Molyneux et
alii [1992]).
La déréglementation communautaire dans le secteur ban
caire a eu par conséquent pour objectif de constituer un grand
marché bancaire européen privé de toute barrière à l'entrée régl
ementaire. Elle s'est traduite par une série de directives commun
autaires dont la plus importante est la Seconde directive ban
caire de 1989 : une licence bancaire unique a été créée qui enlève
la nécessité d'obtenir une autorisation des autorités locales pour
les banques européennes qui souhaitent étendre leurs activités dans
un autre pays de l'Union européenne. Les barrières transfrontal
ières légales au commerce de services bancaires entre pays
membres de l'Union européenne ont ainsi été éliminées de facto. Laurent Weill 103
Ce raisonnement repose ainsi sur l'idée communément
admise que la concurrence renforce l'efficacité des entreprises.
Comme l'observe Caves [1980, p.88], les économistes ont « une
suspicion vague que la concurrence est l'ennemi de la paresse ».
On peut cependant s'interroger sur la pertinence de cette idée
dans le secteur bancaire.
En ce qui concerne les études empiriques, la relation
entre le degré de concurrence et l'efficience technique2 a été étu
diée à plusieurs reprises à travers l'analyse des effets de la déré
glementation sur l'efficience des banques. Les politiques de
glementation menées dans plusieurs pays occidentaux au cours
des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix
ont en effet favorisé une augmentation de la concurrence sur les
marchés bancaires.
Les résultats empiriques s'avèrent ambigus. Trois études
effectuées dans trois pays distincts concluent à une améliora
tion de l'efficience technique des banques consécutive à la déré
glementation (Berg et alii. [1990] en Norvège, Grabowski et alii
[1994] aux Etats-Unis et Zaim [1995] en Turquie). A l'opposé,
trois travaux qui analysent les effets de la déréglementation aux
Etats-Unis et en Espagne constatent une baisse de la productiv
ité dans les banques, ce qui s'assimile à une baisse de l'eff
icience technique (Humphrey [1993], Humphrey et Pulley [1995],
Grifell-Tatjé et Lovell [1996]). Enfin, deux articles estiment peu
significatif l'effet de la déréglementation en termes d'efficience
aux USA (Bauer et alii [1993], Elyasiani et Mehdian [1995]).
Les travaux présentés jusqu'ici étudient tous l'évolution
de l'efficience consécutive à une politique de déréglementation
qui vise à favoriser la concurrence. L'article de Fecher et Pestieau
[1993] constitue la seule étude antérieure à ce papier qui ana
lyse la corrélation entre l'efficience et la concentration dans le sec
teur financier. Ils observent une corrélation négative entre la
concentration et l'efficience technique pour les entreprises de ser
vices financiers (banques et compagnies d'assurance) de onze
pays de l'O.C.D.E.
La littérature empirique s'avère donc loin de confirmer
une relation positive entre concurrence et efficience. Nous abou- 104 Laurent Weill
tissons à la même conclusion en ce qui concerne les fondements
théoriques qui pourraient justifier ce lien.
Dans la théorie micro-économique classique, les entre
prises sont toutes supposées parfaitement efficientes : elles mini
misent toujours leurs coûts pour un niveau d'outputs donné. Cette
hypothèse permet de ne pas étudier le fonctionnement interne
des entreprises, considérées comme des boîtes noires. Il n'y a donc
aucun lien dans ce cadre d'analyse entre le degré de concurrence
et l'efficience des entreprises.
A partir de l'observation empirique ď inefficiences dans
les entreprises, Leibenstein [1966] développe une justification
théorique de leur existence, la théorie de l'efficience-X : les inef
ficiences existeraient en raison d'imperfections dans l'organisa
tion interne des entreprises3. Les nouvelles théories de la firme
ont permis l'intégration des inefficiences dans les modèles micro
économiques à travers la prise en compte d'arguments autres
que le profit dans la fonction-objectif des entreprises. Elles sont
parties du constat que la propriété et le management des entre
prises ne sont plus dans les mains des mêmes personnes dans l'en
treprise moderne. Par conséquent, alors qu'à l'époque des pro
priétaires-managers l'objectif de l'entreprise pouvait se résumer
à la maximisation du profit, la fonction-objectif des entreprises
modernes qui se confond avec celle des managers, comprend
d'autres éléments que le seul profit.
Dès lors, les entreprises ne sont pas nécessairement eff
icientes. En effet, la maximisation du profit requiert une ineff
icience fixée à son niveau le plus bas. En revanche, si le profit n'est
pas le seul argument de la fonction-objectif des managers, il se
peut que un ou plusieurs de ces autres arguments requièrent une
inefficience élevée. Ainsi par exemple, si les managers prennent
en compte leur effort au travail qui a un effet direct sur l'eff
icience de leur entreprise, il peuvent décider de fixer leur ineff
icience à un niveau non nul.
S'inscrivant dans le prolongement de la littérature, Sel-
ten [1986] adapte l'idée de « slack organisationnel », c'est-à-dire
l'inefficience d'origine managériale, de Leibenstein [1966] dans
un cadre stylisé de concurrence imparfaite. Il élabore un modèle Laurent Weill 105
de maximisation du profit sur la base d'une fonction de coût qui
inclut cette ineffîcience. La structure est un oligopole de Cour-
not avec fonctions de coût et de demande linéaires. Dans un pre
mier temps, la quantité optimale est déterminée. Dans un second
temps, Г inefficience managériale est endogénéisée dans le modèle
à travers l'hypothèse de relâchement fort : elle est déterminée par
l'annulation du profit. Cette hypothèse peut s'interpréter comme
suit : plus l'entreprise réalise des profits, plus les managers peu
vent augmenter leur inefficience en faisant l'effort minimum
tant que le profit reste non négatif. Ainsi, plus la concurrence
est élevée, plus le profit est faible et donc plus l'inefficience
managériale est faible. Cette modélisation permet donc d'obte
nir des résultats simples : dans le cadre d'un oligopole de Cour-
not, l'augmentation de la concurrence engendre une hausse de
l'efficience.
Le modèle de Selten ne peut cependant être extrapolé au
secteur bancaire et plus particulièrement au marché des crédits,
en raison du type de concurrence étudié. Depuis les politiques
de déréglementation entamées dans les années quatre-vingt, la
structure oligopolistique des marchés des crédits dans les pays déve
loppés se révèle nettement plus marquée par la concurrence par
les prix que par la concurrence par les quantités. Elle se carac
térise en outre par une différenciation horizontale des produits,
liée notamment à des différences entre banques en termes d'ex
pertise auprès des entreprises et en termes d'image auprès des par
ticuliers.
Notre objectif est d'élaborer un modèle théorique sur la
relation entre concurrence et efficience dans un cadre formel
simple adapté à l'activité de crédit de la banque. La concurrence
entre banques est modélisée suivant le modèle de par
les prix avec différenciation horizontale des produits de Salop
[1979]. Cette structure de marché est fréquemment adoptée
dans la littérature bancaire (Sussman [1993], Chiappori et alii.
[1995], Eber [1996]) en raison de la nature de concurrence par
les prix des marchés bancaires et de la différenciation des services
bancaires. 106 Laurent Weill
Afin d'introduire les spécificités bancaires, nous suppo
sons que la différenciation entre banques se fait en termes de coût
de contrôle des emprunteurs comme Sussman [1993] et Wong
et Chan [1993]. Les banques effectuent une discrimination par
faite par les taux sur les emprunteurs en fonction de leur distance
en termes de coût de contrôle. Cette structure de marché per
met d'élaborer un modèle simple de concurrence bancaire où
l'existence des banques est endogénéisée à travers le coût de véri
fication du résultat des emprunteurs. Cette justification des
banques repose sur l'idée que les banques effectuent un contrôle
des emprunteurs en cas de non-remboursement des prêts octroyés,
afin d'inciter les emprunteurs à régler leurs échéances (Diamond
[1984]).
Le cadre micro-économique classique ne laissant pas place
à l'existence d'inefficiences comme nous l'avons explicité préc
édemment, nous nous tournons vers les théories de la firme pour
définir un cadre d'analyse à notre étude. Frantz [1988, p. 95]
observe pour le cas des monopoles que si on lève l'hypothèse de
maximisation du profit, on peut conclure : « si un niveau accep
table de profit est atteint sans minimiser les coûts alors la mini
misation des coûts n'est pas le comportement typique des monop
oleurs ». Nous allons par conséquent développer un modèle
managerial, c'est-à-dire un cadre d'analyse où la fonction-object
if des managers de banques ne se résume pas au seul profit.
Le modèle peut en fait s'interpréter comme une exten
sion du de Selten [1986] adapté à un cadre de concur
rence par les prix où les banques peuvent être justifiées de façon
endogène. Par rapport à Selten, nous substituons à son hypothèse
de relâchement fort qui aboutit à un profit nul celle d'un niveau
minimum requis de profit.
La première partie de cet article présente la structure du
modèle. La deuxième décrit la concurrence entre banques.
En troisième partie, nous donnons les résultats d'équilibre du
modèle. Enfin, une vérification empirique de la relation entre
concurrence et efficience est effectuée sur un échantillon de pays
membres de l'O.C.D.E. Laurent Wcill 107
Structure du modèle
Le modèle reprend la structure de Sussman [1993]. Il comprend
deux types d'agents : les entreprises (emprunteurs), les banques
(prêteurs). Le marché bancaire est représenté par un cercle de ci
rconférence unitaire. Il existe durant une seule période. Afin d'in
troduire les inefficiences dans le modèle, la fonction-objectif des
banques n'est pas la fonction de profit mais d'utilité des manag
ers des banques.
Les entreprises
II existe un continuum d'entreprises uniformément distribuées
sur le cercle. Les entreprises possèdent toutes la même technol
ogie. Elles ont chacune accès à un projet d'investissement de taille
unitaire : si une entreprise effectue l'investissement en début de
période elle reçoit en fin de période, où G) est un choc de pro
ductivité. La variable aléatoire est indépendamment et ident
iquement distribuée entre les entreprises, elle possède la distribution
suivante :
= r Л avec une probabilité p
0 avec une 1 - p
Les entreprises n'ont pas de richesse initiale et doivent par
conséquent emprunter pour investir.
Les banques
Le secteur bancaire est composé de n banques indépendantes
qui se localisent à égale distance les unes des autres sur le cercle4.
Chaque banque supporte un coût fixe d'entrée F. Les banques
se font exclusivement concurrence sur les taux d'intérêt comme 108 Laurent Weill
dans Eber [1996] : elles proposent des prêts d'un montant uni
taire aux entreprises5. Nous utilisons l'hypothèse de coût de véri
fication du résultat (Gale et Hellwig [1985]). Il existe une asy
métrie d'information ex post entre les banques et les entreprises :
seules les entreprises connaissent sans coût le résultat du projet
d'investissement. La banque doit supporter un coût de contrôle
pour connaître ce résultat. Le contrat optimal est un contrat de
dette standard : la banque reçoit un remboursement fixe en cas
de bon résultat et confisque la valeur de l'entreprise après avoir
payé le coût de contrôle en cas de mauvais résultat.
Le modèle se présente sous la forme d'un jeu à deux
étapes. A la première étape, les banques déterminent le niveau
d'efficience qui leur permet d'atteindre le niveau de profit min
imum. A la seconde étape, elles déterminent les taux d'intérêt pro
posés aux entreprises. La résolution du modèle s'effectue en
« backward induction ».
Différenciation horizontale
De même que dans les analyses de Sussman [1993] et Wong et
Chan [1993], nous introduisons une différenciation horizont
ale entre les banques en termes de coût de contrôle : ce coût est
une fonction croissante de la distance entre la banque et l'en
treprise contrôlée. Nous adoptons une relation linéaire entre le
coût de contrôle et la distance qui sépare la banque et l'entre
prise.
La différenciation horizontale par le coût de contrôle
introduit ainsi un avantage comparatif aux banques sur les entre
prises les plus proches d'elles. Les banques connaissent la loca
lisation des entreprises. Elles appliquent une politique de di
scrimination parfaite par les prix en fonction de cette localisation.
La fonction d'utilité des managers de banques
Les managers de chaque banque i maximisent une fonction d'uti
lité avec comme arguments l'effort de contrôle des coûts de la
banque i, OC;, et un salaire fixe W; qu'il reçoivent à la fin de la
période si la contrainte d'obtenir un profit de l'entreprise supé- Laurent Weill 109
rieur à un niveau minimum de profit a été respectée. Ils possè
dent une utilité de réservation £/z- de telle sorte qu'ils ont un niveau
d'utilité Uj s'ils ne font aucun effort de contrôle. On suppose
U-t inférieur à W; de telle sorte que les managers soient incités à
fournir un effort.
Le profit minimum à atteindre peut se justifier par le fait
que plus le est élevé moins les managers ont le risque de
se retrouver licenciés. Ce fait s'explique d'une part au niveau
interne en raison de la plus grande satisfaction qu'ils apportent
aux propriétaires de la banque, d'autre part au niveau externe car
de plus grands profits signifient une plus grande valeur boursière
de la banque et par conséquent une réduction du risque d'une
prise de contrôle qui pourrait induire le remplacement des manag
ers.
En résumant cela formellement, la fonction d'utilité des
managers de la banque / est donc :
(1)
L'utilité des managers de la banque i décroît avec leur effort
de contrôle :
Le programme des managers des banques est la maximis
ation de cette fonction d'utilité sous la contrainte d'un profit
minimum П à atteindre.
Introduction de la composante d'efficience
L'efficience de coût de la banque et l'effort de contrôle des coûts
représentent des notions duales : plus de des
par les managers est élevé, plus l'efficience de coût d'une banque
est grande. Par conséquent, nous assimilons dans notre modèle
l'efficience de coût à l'effort de contrôle des coûts.

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