Le terroir: un avantage concurrentiel à l'exportation? Le cas des entreprises agro-alimentaires du Languedoc-Roussillon - article ; n°1 ; vol.264, pg 46-59

De
Publié par

Économie rurale - Année 2001 - Volume 264 - Numéro 1 - Pages 46-59
Soil reference, competitive advantage for export? the case ofagro-food entreprises of Languedoc-Roussillon - In the new forms of competition which characterize the agro-food sphere today, the strategic axis of differentiation by the way of the soil reference in SMEs (Small and Medium-sized firms) seems to offer new opportunities worth to investigate. We shall show in this article that the territorial anchoring of the food-produce companies of Languedoc Roussillon constitutes a key factor of success for their national and international markets development. The results obtained from a research conducted in the field of agro-food enterprises in Languedoc Roussillon show some evidence of a better performance of exports for products with a 'soil reference'. These findings show the relevance of a strategic coordination between a localization of production and a global market approach developed by agro-food SMEs.
Dans les nouvelles formes de concurrence qui caractérisent aujourd'hui la sphère agro-alimentaire, l'axe stratégique de différenciation par le terroir semble offrir aux PME agro-alimentaires des opportunités nouvelles à explorer. Cet article montre que l'ancrage territorial de ces entreprises en région Languedoc-Roussillon constitue un facteur de développement sur les marchés national et international. L'analyse des résultats d'une enquête menée dans cette région auprès des pme agro-alimentaires met en évidence de meilleures performances à l'export des produits de terroir. Ces résultats tendent à montrer la pertinence des stratégies d'articulation entre production locale et marché global développées par les pme agro-alimentaires.
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
Lecture(s) : 95
Nombre de pages : 15
Voir plus Voir moins

MME Fatiha Fort
M Jean-Pierre Couderc
Le terroir: un avantage concurrentiel à l'exportation? Le cas des
entreprises agro-alimentaires du Languedoc-Roussillon
In: Économie rurale. N°264-265, 2001. pp. 46-59.
Abstract
Soil reference, competitive advantage for export? the case ofagro-food entreprises of Languedoc-Roussillon - In the new forms of
competition which characterize the "agro-food" sphere today, the strategic axis of differentiation by the way of the "soil" reference
in SMEs (Small and Medium-sized firms) seems to offer new opportunities worth to investigate. We shall show in this article that
the territorial anchoring of the food-produce companies of Languedoc Roussillon constitutes a key factor of success for their
national and international markets development. The results obtained from a research conducted in the field of agro-food
enterprises in Languedoc Roussillon show some evidence of a better performance of exports for products with a 'soil reference'.
These findings show the relevance of a strategic coordination between a localization of production and a global market approach
developed by agro-food SMEs.
Résumé
Dans les nouvelles formes de concurrence qui caractérisent aujourd'hui la sphère agro-alimentaire, l'axe stratégique de
différenciation par le terroir semble offrir aux PME agro-alimentaires des opportunités nouvelles à explorer. Cet article montre
que l'ancrage territorial de ces entreprises en région Languedoc-Roussillon constitue un facteur de développement sur les
marchés national et international. L'analyse des résultats d'une enquête menée dans cette région auprès des pme agro-
alimentaires met en évidence de meilleures performances à l'export des produits de terroir. Ces résultats tendent à montrer la
pertinence des stratégies d'articulation entre production locale et marché global développées par les pme agro-alimentaires.
Citer ce document / Cite this document :
Fort Fatiha, Couderc Jean-Pierre. Le terroir: un avantage concurrentiel à l'exportation? Le cas des entreprises agro-alimentaires
du Languedoc-Roussillon. In: Économie rurale. N°264-265, 2001. pp. 46-59.
doi : 10.3406/ecoru.2001.5256
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ecoru_0013-0559_2001_num_264_1_5256e terroir: un avantage concurrentiel
i
à l'exportation?
Le cas des entreprises agro-alimentaires du Languedoc-Roussillon
Économie Fatiha FORT, et Gestion Jean-Pierre des entreprises COUDERC • École nationale supérieure d'Agronomie de Montpellier,
Dans un contexte de concentration de la vité et la possession d'une marque sont éga
grande distribution alimentaire et d'interna- lement analysés.
lisation des marchés, les capacités des PME En conclusion, le rôle du terroir dans la
agro-alimentaires à faire face à la concur différenciation des produits et dans l'émer
rence des grandes firmes semblent, a priori, gence d'une certaine dynamique à la fois
très fortement réduites. territoriale et sectorielle est abordé, à la l
umière des apports de l'économie industrielle Ainsi les théories visant à expliquer l'im
et spatiale ou de ceux qui sont issus des trportance et la nature des relations internatio
avaux concernant l'économie de proximité. nales entre les firmes (Joffre, 1997; De Leer-
snyder, 1997) prennent soin de distinguer le
Stratégies d'ancrage territorial processus d'ouverture internationale des
des pme PME du processus de globalisation des
grands groupes mondialisés. L'efficience 1. Différenciation des produits
des seconds devrait, en toute rationalité, laet ancrage territorial des pme
rgement limiter les velléités de croissance des
Bien que la mondialisation des marchés premières. Toutefois, et de façon quelque
s'accompagne d'une uniformisation de l'ofpeu paradoxale, les PME sont de plus en plus
fre, nombre d'études montrent la persistance nombreuses à exporter une part de plus en
des modes alimentaires locaux (Usunier, plus significative de leurs productions.
1996; Babayou, 1996) et l'existence d'une
Afin d'analyser cette apparente contradict demande internationale différenciée.
ion, cet article examine dans une première L'émergence relativement récente des pro
partie les stratégies de différenciation en duits de terroir (Lagrange, 1997), a cristalli
clenchées par certaines PME basées sur le sé les attentes de nombreux acteurs: des
terroir, ainsi que l'importance de la place du consommateurs citadins de plus en plus dé
territoire dans le processus de globalisation. racinés et nostalgiques et qui cherchent à
Il se propose aussi de définir, à cet effet, le retrouver des racines, des entreprises qui
concept de produit et de PME de terroir. Dans trouvent là un moyen unique de différencia
une deuxième partie, il se propose d'étudier tion de leurs produits alimentaires, et des
la place du terroir dans l'avantage concurr institutionnels nationaux et européens. Ces
entiel à l'export. Pour cela, les performan derniers ont trouvé, dans le lien au lieu des
ces à l'export de PME «de terroir» sont comproduits alimentaires, un moyen de diversi
parées à celles de PME «non-terroir». fication des produits et de lutte contre la
D'autres déterminants de l'exportation tels banalisation des goûts, de défense de l'env
que la taille de l'entreprise, le secteur ironnement et d'aménagement du territoire.
46 Économie Rurale 264-265/Juillet-octobre 2001 gie d'implantation des entreprises (Becatti- Pour profiter de l'ouverture des frontières
et de l'explosion des nouvelles technologies ni, 1991; Rallet et Torre, 1995; Zimmer-
de l'information pour servir des marchés de mann, 1998; Torre, 2000). Pour la PME, la
plus en plus nombreux et éloignés, la PME localisation englobe une dimension beau
doit créer une valeur unique et perçue comcoup plus forte de lien au lieu, et on parle
me telle par le consommateur. Cette valeur plus volontiers d'ancrage territorial que de
peut être construite autour du capital culturel localisation. D'ailleurs, la localisation est
et sur la notion de terroir. Il s'agit, pour les rarement le fruit d'un choix délibéré, mais
producteurs, d'échapper à la concurrence par elle est liée pour une grande majorité à des
les prix et qualifier leur offre pour se posi raisons personnelles et historiques. L'ancra
tionner autrement (Colletis, Pecqueur, ge spatial de la PME constitue une stratégie
1993). En matière de PME agro-alimentaire, de réduction de l'incertitude et des coûts
le territoire, considéré comme support d'act dans un environnement de plus en plus tur
ifs spécifiques permettant la différenciation bulent. La définition d'un espace de transac
des produits par le lien fort entre produit tion réducteur de l'incertitude et minimisant
alimentaire et lieu géographique, légitimerait le risque conduit la PME à la recherche d'ex-
la fabrication de produits de terroir. On peut ternalités (d'effets externes du territoire)
alors se demander si l'ancrage territorial des (Marchesnay et Fourcade, 1996). On assis
PME agro-alimentaires, qui se manifeste par te, en ce sens, à un certain regain d'intérêt
la production spécifique de produits de ter pour le territoire et l'émergence de straté
roir, constitue un avantage concurrentiel du gies de reterritorialisation. Ainsi, la mutat
rable pour la PME qui cherche à s'internati ion de la viticulture du Languedoc-Rous-
onaliser, et s'il existe des conditions sillon, s'est traduite par le développement
nécessaires pour réussir sur les marchés de la qualité liée aux terroirs (Touzard,
étrangers? De façon quelque peu paradoxal 2000), et la désintégration (multiplication
e1, une stratégie «locale» de différenciation des fournisseurs de produits intermédiaires)
issue d'une spécialisation dans le produit de de la chaîne de valeur dans les iaa s'accom
terroir pourrait-elle se révéler efficace dans pagne d'un processus de «territorialisation»
les interstices, délaissés par les multinationa des relations clients-fournisseurs (Saives et
les, d'un marché mondial qu'elles Lambert, 2000). Le «choix» du terroir d'an
dominent? crage est un élément fondamental dans la
stratégie des PME. Il dépend principalement
2. Territoire et stratégies des pme de la localisation des clients, de la notoriété
et de la spécialisation des terroirs aux yeux La localisation territoriale (spatiale) des en
des consommateurs (Fort, 2000). En termes treprises a été largement étudiée par les éco
nomistes industriels, spatiaux et régionaux d'internationalisation, Bonaccorsi (1992)
comme élément fondamental dans la straté- montre les limites de la recherche actuelle si
«le milieu et les externalités qu'il procure»
ne sont pas pris en compte. 1. De Leersnyder, 1997 illustre ainsi ce paradoxe:
«La France produit 400 fromages, la Hollande en À la question de l'avantage concurrentiel,
produit 4. La Hollande est le premier exportateur se rajoute une nouvelle interrogation: peut- mondial. Pourquoi ? Parce que le standard interna
on parler de «milieu internationalisant» qui tional en matière de fromage est un fromage de type
gouda.» permette de passer du local au global?
Économie Rurale 264-265/Juillet-octobre 2001 loppement commercial et atteignent 15 % de
la production alimentaire française (Lagrang
e, 1997), 10,6 % de la consommation des
associe Chercher géographique bien 3. de Qu'estce terroir une la définition à est notion donner qu'un un caractérisée produit exercice de une donnée terroir définition de délicat. par terroir? à une I'inao, des au Il étendue produit condiexiste qui ménages et un CA de près de 1 10 milliards de
francs (Linéaires, octobre 1999).
La recherche INRA/DADP3, menée en 1998
tions pédo-climatiques spécifiques et des sur un échantillon représentatif d'entreprises
Ë de l' agro-alimentaire du Languedoc-Rous- pratiques traditionnelles anciennes, mais
3 cette définition est restrictive et ne permet sillon, a permis, entre autres, de cerner la
8 pas de tenir compte de la très grande diver perception des dirigeants d'entreprises, con
sité de produits considérés comme «de cernant les produits de terroir. Erguy, Re- I
terroir» (voir l'inventaire culinaire établit maud et Sirieix, (2000) montrent que pour
I par le CNAC2, 1998). Pour les ethnologues un quart des entrepreneurs, le produit de ter
(Bérard et Marchenay, 1995), tous les pro roir est principalement caractérisé par le lien
duits de terroir sont inscrits dans l'espace et à un lieu. La typicité, la recette et l'authenti
dans le temps. Ils font référence à la tradi cité sont citées par près de 20 % des dir
tion, à la localité, à l'origine et s'appuient igeants et la qualité du produit est, pour près
sur les notions de notoriété, d'authenticité, de 20 % d'entre eux, la principale caractéris
de typicité et d'usages. La notion de typicité tique des produits de terroir.
est au cœur de la construction sociale du Comme le terroir, le terme qualité est
produit de terroir (Letablier et Nicolas, polysémique et englobe plusieurs dimens
1994). On peut ainsi multiplier les défini ions (Gomez, 1994). Cependant, il est très
tions et les points de vue de différents ac fortement utilisé dans les discours des dif
teurs (chercheurs, militants, institutionn férents acteurs de la filière alimentaire. els...). Enfin, faute de définition claire et
D'autant que l'une des caractéristiques inreconnue par tous, certains auteurs propo
trinsèques des produits de terroir (y compsent des typologies des produits de terroir
ris l'AOC) n'est pas la promesse d'un n
(Lagrange, 1997; Rastoin, Vissac-Charles, iveau de qualité mais la garantie d'une 1999).
singularité et la variabilité qui lui est assoMalgré cette diversité des définitions et
ciée (Valceschini, 2000). des approches, deux dimensions fortes sont
omniprésentes: une dimension spatiale liée à
3. Programme dadp (Délégation permanente à une origine; une temporelle et
l'agriculture, au développement régional et à la historique dans les pratiques de production prospective) de l'Institut national de la recherche
(recette, tour de main. . .). agronomique. Cette étude, qui a bénéficié d'un co-
financement État, Région Languedoc-Roussillon, Quand on cherche à comprendre la percep
constitue l'axe 4 de ce programme de recherche. tion des produits de terroir par le consommat Cette réflexion sur le thème des entreprises agro
eur, on ne peut que constater les ambiguïtés alimentaires a été confiée au groupe de recherche
du terme. Cependant, on peut dégager des agro-alimentaire (GRAAL-M) qui rassemble l'ENSA-
Montpellier (ufr économie et gestion des entrepriassociations entre le terroir et certaines carac
ses), I'inra, le ciheam-iamm et les Universités téristiques comme qualité, naturel, biologiI et II. La base de données, utilisée dans
que, d'origine... (Trognon et al, 1999; Ala- cet article, est constituée de 284 observations (en
voine-Mornas, 1997). En tout cas, ces quête DRAF-GRAAL. M, 1998) représentatives d'une
population de 1 208 entreprises agro-alimentaires produits connaissent en France un fort
dont le siège social est situé en Languedoc-Roussi
llon. Cf. Dynamiques des entreprises agro
2. Conseil national des arts culinaires, Languedoc- alimentaires: regards croisés en
Roussillon. llon, Agreste-GRAAL, mai 2000.
48 Économie Rurale 264-265/Juillet-octobre 2001 Tableau 1. Principales caractéristiques article utilisera une définition étendue Cet
des deux groupes d'entreprises: des «produits de terroir»: les produits sous
signe officiel de qualité (label rouge, aoc/ Caractéristiques PME PME
AOP, IGP...), les produits dont le nom ou la de terroir non terroir
marque mentionne une origine géographique Nombre d'entreprises* 804 404
(reinette du Vigan, huîtres de Bouzigues) et Effectif salarié moyen 25 22
les produits élaborés avec des recettes tradi Ca moyen 31 MF 40 MF
tionnelles et liées à un lieu (brandade de Nî Ca par salarié 1 240 kF 1 800 Kf
mes, cassoulet de Castelnaudary, tripoux Ca 97/96 6,5 % 6,7 %
d'Auvergne, soupe sétoise...). Va par salarié 367 kF 364 kF
Va/ca 34% 30%
4. Du produit de terroir à la pme de terroir Résultat/CA 3,8 % 2,1 %
* Répartition des 1 208 entreprises extrapolées. À la lumière de ces éclairages sur la notion
Source: Enquête dadp-gmal. mIdraf-srsa, 1998. de produits de terroir, nous avons cherché,
dans le cadre de l'enquête inra-dadp, à
Les entreprises utilisant le terroir dans comprendre comment les chefs d'entrepri
leurs productions représentent les deux-tiers ses mettent en valeur le terroir et quelles
de l'ensemble des entreprises en Languedoc- sont les «externalités positives» qui sont
Roussillon. La répartition de ces entreprises perçues et mises en œuvre par les dirigeants
par filière montre que c'est dans les secteurs de pme. L'ancrage territorial des entreprises
vin et fruits et légumes que le nombre de PME a été mesuré par trois critères différents4 et
de terroir est le plus élevé. Près du quart de non exclusifs:
ces entreprises et du chiffre d'affaires agro-l'utilisation d'une recette traditionnelle alimentaire régional est lié aux activités viti-
dans la fabrication des produits,
vinicoles où le terroir structure la production
-l'existence d'un signe de qualité (AOC, et le marché. Cependant, la part du chiffre
IGP, certificat de conformité. . .), d'affaires réalisé en AOC n'est que de 15 %
- l'existence d'une marque liée au terroir ou de la production totale et celle en Vin de
à l'origine géographique du produit. Pays de près de 33 %.
Ces trois critères permettent de classer La taille moyenne des PME de terroir est
les entreprises qui ont répondu par l'affi supérieure5 en terme d'effectif salarié, mais
rmative à au moins un critère en «PME de inférieure en terme de chiffre d'affaires, ce
terroir», et les autres entreprises en «PME qui entraîne un niveau de production par emp
non terroir». Cette classification peut pa loi (CA/salarié) plus faible. Malgré cette
raître arbitraire, mais elle correspond bien production par salarié limitée, les entreprises
au comportement stratégique des dir de terroir affichent des résultats proportion
igeants de PME en matière d'ancrage territo nellement meilleurs en terme de «création de
rial décrit par Marchesnay (1999). Le valeur» au sens large - plus forte valeur
tableau 1 permet une première comparai ajoutée (VA) relative et résultat net sur chif
son entre ces deux groupes d'entreprises. fre d'affaires de plus de 80 % supérieur. La
fabrication des produits de terroir, fortement
4. Ces trois critères sont respectivement issus des basée sur des compétences distinctives liées
trois questions suivantes: «Dans la fabrication de
votre produit principal, utilisez-vous un savoir-fai
re ou une recette traditionnelle?»; «Avez-vous un 5. Sauf avis contraire, les résultats des tests de %2
effectués sur les tableaux croisés présentés (obsersigne de qualité particulier pour vos produits ? Ci
vations non extrapolées), sont significatifs au seuil tez le principal. »; «Quelle phrase décrit le mieux
votre marque principale ?». de 5 %.
Économie Rurale 264-265/Juillet-octobre 2001 1. La taille des entreprises en des grande processus partie de au production facteur humain, souvent ainsi maque
La mondialisation est une affaire de grandes
nuels ou peu automatisés, est clairement plus firmes. Même si certaines PME (notamment
exigeante en main-d'œuvre et aussi plus dans la nouvelle économie) sont de plus en
«profitable». Ces résultats permettent de po plus présentes sur les marchés mondiaux, il
ser l'hypothèse que la différenciation des n'en reste pas moins que la taille de l'entre
produits alimentaires par leur origine territo prise, et donc son organisation interne, r
riale constitue un avantage concurrentiel va- eprésentent un facteur-clé de succès indénia
lorisable sur le marché. ble sur le marché de l'export, relevé ou
discuté par de nombreux auteurs (Chevas
sus-Lozza et Galliano, 2000; Scherrer, I Les déterminants
1998; Bonaccorsi, 1992; Bricout, 1991). du développement à l'export
L'analyse des résultats de l'enquête inra-
Nous avons cherché à comprendre si, à côté dadp, montre que la taille de l'entreprise est
des déterminants couramment avancés pour un déterminant important dans l'activité
expliquer les activités à l'international, tels export des entreprises enquêtées en Langue
que la taille et les capacités financières doc-Roussillon (tableau 2). Cependant, on
(Chevassus-Lozza et Galliano, 2000; Bri- peut se poser la question du seuil ou du fac
teur déclenchant, à partir duquel les entrepricout, 1991; Bonaccorsi, 1992), il n'y avait
ses décident d'exporter, et la relation entre la pas d'autres effets, dus notamment à la dy
taille de l'entreprise et le volume exporté. namique territoriale autour des produits de
terroir: présence de réseaux spécifiques de Tableau 2. Entreprises exportatrices par tranche
coordination et d'effets sectoriels. Le travail de salariés
En % de l'effectif total réalisé par Chevassus-Lozza et Galliano
(op. cit.)6, montre l'importance des facteurs Pas 1à 10 à + de
organisationnels (appartenance à un groupe) d'export 10% 30% 30%
ducA ducA du» et territoriaux (localisation en zone urbaine)
exporté exporté exporté dans la décision d'internationalisation et
3 à 9 salariés 64 14 10 12 dans les performances à l'exportation des
10 à 19 salariés 55 17 17 11 entreprises agro-alimentaires françaises.
20 à 49 salariés 23 8 33 29 Notre interrogation se situe à un niveau
50 salariés et + 20 20 57 3 géographique plus restreint, ce qui limitera la
Source; Enquête dadm/mai. mIdraf-srsa, 1998. variabilité inter-régionale. L'objet d'étude
est ici la PME (95 % des effectifs ont moins
Plus la taille des entreprises est grande de 50 salariés), et les effets territoriaux me
plus elles sont nombreuses à exporter. Cesurés sont ceux qui permettent une différen
pendant, certaines PME agro-alimentaires de ciation des produits alimentaires sur les mar
moins de 10 salariés exportent tout de même chés. En nous situant dans une même région
jusqu'à 30 % de leur chiffre d'affaires.
Languedoc-Roussillon, nous comparons les Quant à la décision d'exporter, on note, tout
comportements des PME qui ont une stratégie d'abord, que près de la moitié des entreprises
«de terroir» et celles dont la stratégie est agro-alimentaires du Languedoc-Roussillon
indépendante des aspects territoriaux (ou dé exporte. Si on affine l'analyse par taille d'en
clarée comme telle). treprise et par secteur, on se rend compte
que, d'une manière générale, le seuil de taille
6. La majorité des dirigeants sont propriétaires. semble se situer à 20 salariés7. Ce seuil est
50 ÉCONOMIE RURALE 264-265/JUIUET-OCTOBRE 2001 d'entraînement de la spécialisation nationalcependant très différent selon les secteurs.
Toutes les entreprises du secteur vin et pro e. Scherrer (1998) montre également que
duits alimentaires divers exportent quelle l'effet sectoriel apparaît au-delà d'un seuil
que soit la taille de l'entreprise (de 3 salariés de taille de l'entreprise situé autour de 200
et plus), pour le secteur fruits et légumes, le salariés. Dans le cas qui nous concerne, l'ef
seuil semble se situer à 10 salariés, les autres fet sectoriel est considéré dans une région où
secteurs exportent à partir du seuil de 20 les deux secteurs les plus importants (en
salariés. nombre d'entreprise et en chiffre d'affaires)
sont les filières vin et fruits et légumes. Si L'effet de seuil de taille semble jouer da
l'on examine le nombre d'entreprises exportvantage en terme de ressources financières et
atrices par secteur d'activité, on obtient les humaines qu'en terme de nombre de salariés
résultats suivants (tableau 3). seulement (Scherrer, 1998). Par conséquent,
on peut avancer que l'effet de la taille sur la
Tableau 3. Entreprises exportatrices par filière décision d'exporter reste important mais % de l'effectif total par secteur
n'est pas vraiment déterminant: le lien entre
1à + de Pas 10 à taux d'export et taille des entreprises n'est
export 10% 30% 30% pas statistiquement significatif, sauf pour le ducA ducA ducA
taux de plus de 30 % pour lequel le pourcen exporté exporté exporté
tage d'entreprises exportatrices augmente Vins et négoce
avec la taille. de vin 51 20 14 15
La taille apparaît comme un facteur suffi Fruits
et légumes 22 9 14 46 sant pour accéder aux marchés internatio
naux, mais non nécessaire pour y réussir. Ce Produits
animaux 70 19 8 3 critère ne semble pas constituer un obstacle
Dérivés structurel infranchissable pour les plus peti
des céréales 89 8 2 1 tes PME étudiées. Ces dernières se rencont
Produits divers 69 25 1 5 rent en majorité dans les filières vins et
Ensemble 59 15 13 13 fruits et légumes. L'effet sectoriel semble
Source: Enquête DADhGRML. mIdkaf-srsa, 1998. donc jouer également un rôle important
quant à la décision d'exporter.
En conformité avec les analyses précédent
es, les résultats présentés dans le tableau 4 2. Le poids des secteurs
montrent effectivement que le nombre d'en
Les secteurs vins et fruits et légumes obéis treprises exportatrices est plus important
sent à des dynamiques propres issues d'un dans les deux secteurs: fruits et légumes et
contexte économique tendu (concurrence vin. En s' intéressant non plus au nombre
internationale, pression de la grande distr d'entreprises qui exportent mais au taux
ibution, problèmes de qualité en fruits et l d'exportation par rapport au chiffre d'affai
égumes...). Ces dynamiques vont forcément res total de l'entreprise, on remarque que ce
influencer les comportements des acteurs. sont encore les secteurs du vin et des fruits et
L'effet sectoriel dans la décision d'export légumes qui arrivent en tête8. De plus, pour
er a aussi été mis en évidence par Chevas- chaque secteur, les entreprises de terroir ex
sus-Lozza et Galliano (2000) mais par rap portent plus que les non-terroir.
port à une dimension liée aux effets
8. La filière Produits divers est trop hétérogène (ca
7. Ce seuil est estimé à la taille à partir de laquelle fé, biscuits, chocolat, eau minérale. . .) pour permett
re son analyse. les trois-quarts des entreprises exportent.
Économie Rurale 264-265/Juillet-octobre 2001 Tableau 5. Répartition des entreprises Tableau Taux moyen 4. Les en % zones par rapport de vente au ca par total secteur selon la zone de destination des ventes I % du CA
Ca vendu
Type d'entreprises Ca vendu en région en France à l'export
agro-alimentaires en région en France à l'export I Pme de terroir
Vin 52 32 15 Pme de terroir 54 32 14
Négoce de vin 25 60 15 Pme non-terroir 65 24 8
Fruits et légumes 15 49 36 Moyenne générale Céréales 93 5 2
(1 208 entreprises) 57 29 12 Animal 76 21 2
Source: Enquête dadmuiaal mIdraf-srsa, 1998. Produits divers 45 46 9
I § u Pme non-terroir est écoulée sur les marchés régionaux. Les Vin 31 4 65
résultats montrent également que les entreNégoce de vin 30 58 12
prises classées en PME de terroir sont plus Fruits et légumes 16 58 26
Céréales 7 2 83 présentes sur les marchés extra-régionaux.
Animal 74 20 4 1 Ce résultat est tout à fait intéressant car il Produits divers 79 17 4
permet de dire que les produits de terroir Source: Enquête dadp-gmal, mIdraf-srsa, 1998.
restent majoritairement consommés local
Si l'on admet que les produits de terroir ement où ils sont considérés comme des pro
sont globalement de meilleure «qualité», duits de base, mais que leur marché n'est pas
que la qualité perçue est fondamentale dans pour autant strictement confiné au local con
l'acte d'achat et si, par ailleurs, les marchés trairement à une idée communément admise
étrangers (surtout européens) sont exigeants, (Letablier et Nicolas, 1994).
alors nous pouvons conclure que la différen
Figure 1. Répartition des entreprises par taux d'export ciation des produits par leur origine territo
% riale (considérée comme signal de la qualité)
100 est un facteur de succès (notamment pour les
filières vin et fruits et légumes) pour accéder 80 IP""™! H aux circuits de distribution extra-régionaux
60 PM" et étrangers.
Le croisement entre secteur d'activité et
40 J terroir semble jouer un rôle d'accélérateur à
l'ouverture des PME au marché mondial. 20 J
Nous retrouvons ici des effets de
«proximités» (géographique et organisa- 0
tionnelle) au sens de Torre (2000), ainsi que
des dynamiques propres aux «grappes» dé
crites par Porter (1999).
Source: d'entreprises montre d'affaires CI] L'examen Pas d'export Enquête PME que dadmraal. exporté/chiffre de le m\ selon terroir de nombre à9% la mIdraf-srsa, le répartition taux M10 d'entreprises à 1998. 29% d'export PME d'affaires non du H terroir nombre (chiffre 30% et concetotal) + 3. Terroir et ouverture au marché mondial
Le tableau 5 donne la répartition des entre
prises selon la zone de destination des ven
tes (taux moyen par rapport au chiffre d'af
faires total). rnées par l'export est plus fort pour les entre
On remarque, en premier lieu, que plus de prises de terroir (48 % contre 30 %) et qu'el
la moitié du chiffre d'affaires des entreprises les exportent plus (fig. 1).
52 Économie Rurale 264-265/Juillet-octobre 2001 Le marché des produits qui ont un ancrage Les entreprises de terroir apparaissent plus
territorial apparaît donc comme dépassant dynamiques sur les marchés étrangers que
largement les frontières locales, régionales et les autres PME. Cette différence est persistant
nationales. e quelle que soit la taille de l'entreprise,
mais elle est plus nette pour les PME de plus Si l'on compare maintenant le comporte
de 50 salariés. ment des PME de terroir et non-terroir, on
obtient les résultats présentés par les fig. 2 On peut donc avancer l'idée que si la taille
et 3. de l'entreprise reste un critère important
pour développer l'activité à l'export, le ter
Figure 2. Pme de terroir: relation entre taille roir peut permettre aux plus petites entrepri
de l'entreprise et taux d'export ses d'accéder aux marchés étrangers et aux
% des effectifs plus grandes d'y détenir des parts de mar
chés plus importantes.
L'effet terroir dans les performances à
l'export des entreprises est dû à la différen
ciation des produits mais aussi à la dynami
que territoriale créées autour de ces produits
et très largement soutenue par les institutions
régionales.
20 — Territoire et mode de gouvernance
En reprenant la définition de la gouvernance
3 10 20 50 et + territoriale donnée par B. Sylvander (2000)
à9 à19 à 49 salariés «. . .effet de la coopération entre acteurs au
sein d'un réseau localisé de production», □ Pas 11 110 130%
d'export à 9% à 29% et + nous pouvons dire que dans le cas de la
région Languedoc-Roussillon, existe une Source: Enquête dadhmaal mIdraf-srsa, 1998.
gouvernance territoriale issue des réseaux
de producteurs (effet d'émulation, informatFigure 3. Pme non terroir: relation entre taille
ions sur les marchés, regroupement pour de l'entreprise et taux d'export
% des effectifs compléter une offre, participations à des
opérations commerciales communes...).
Cette gouvernance territoriale est également
très largement coordonnée par les institu
tions régionales9 qui contribuent financière
ment au soutien des activités économiques
de leur territoire administratif.
La gouvernance peut aussi être sectoriell
e, c'est-à-dire issue d'une coopération fon
dée sur le domaine d'activité, lui-même
avec ses normes et ses règles de concurrence
et de coordination propres (Sylvander,
9. Activité importante de la société Prodexport
pour le compte de la Région, de la Direction ré
gionale du commerce extérieur et de la Coface pour Source: Enquête dadp-craal. mIdmf-sksa, 1998. le compte de l'État.
Économie Rurale 264-265/Juillet-octobre 2001 2000). Par ailleurs, les proximités organisa- clients de plus en plus nombreux et de plus
tionnelles et géographiques (Torre, 2000), en plus éloignés. Dans le cas de la construc
semblent jouer un rôle moteur dans les inno tion relativement récente des terroirs du Lan
vations et les apprentissages des techniques guedoc-Roussillon (25 ans), nous sommes
de vente à l' export en Languedoc-Rous- encore sur de fortes logiques territoriales de
sillon. On peut ainsi supposer que c'est une coordination.
réelle dynamique territoriale qui facilite la Par ailleurs, la demande locale et national
circulation de l'information et la coordinat e, de plus en plus exigeante en matière de ion entre les acteurs des filières vin et fruits
qualité, d'authenticité et de sécurité alimentet légumes en région. Comme l'a montré
aire, a poussé nombre d'entreprises de la Touzard (2000), la mutation de la viticulture
région à faire de gros progrès en matière de 5 du Languedoc-Roussillon s'est accompa
certification qualité, de garantie d'origine, de gnée d'une acquisition de connaissances
traçabilité... et détenir ainsi des parts de nouvelles liées à la vinification et à la comm
marché importantes. Elle a ainsi été un motercialisation. Il fait également référence
eur dans les processus locaux d'apprentissaaux processus d'apprentissage auxquels ont
ge. De la même façon, la concurrence locale adhéré les agents pour la construction de
particulièrement stimulante (car les comparressources spécifiques: «les terroirs».
aisons sont faciles à faire) a contribué à enIl nous paraît donc difficile ici de disso
tretenir une recherche permanente de cier l'effet sectoriel de l'effet territorial. En
meilleures performances et a accéléré la difeffet, les résultats montrent un effet sectoriel
fusion des nouvelles techniques de vente à évident puisque les filières vins et fruits et
l' export. légumes sont manifestement plus tournées
vers les marchés extérieurs. Dans ces deux Nous rejoignons ici les propos de Porter
cas, on peut présumer d'une part l'insuff (1999), qui consacre dans son dernier ouvra
isance du marché local pour absorber la pro ge un long chapitre à la notion de grappe. En
duction et, d'autre part, la mise en œuvre de se basant sur plusieurs exemples, il tend à
stratégies de diversification des marchés qui montrer qu'une bonne partie de l'avantage
sont devenues un impératif sectoriel. concurrentiel réside de plus en plus hors
D'après Sylvander (op. cit.), selon la pré-
d'une entreprise donnée: une grappe est dé
gnance de la gouvernance sectorielle ou ter finie par Porter comme «un groupe géogra-
ritoriale, nous aurons soit une logique secto
phiquement proche d'entreprises liées entre rielle de coordination soit une logique
elles et d'institutions associées relevant d'un territoriale.
domaine entre lesquelles existent des él
En nous basant sur des cas rapportés par
éments communs et des complémentarités». Bérard et Marchenay (2000), ainsi que sur
On retrouve dans cette définition des similinos propres observations, nous penchons da
tudes avec la notion de proximité dévevantage pour un glissement dans le temps
loppée par Torre (op. cit.). Selon Porter, la allant d'une gouvernance territoriale où la
concurrence statique basée sur les facteurs construction est d'abord liée au lieu et à la
de production serait de plus en plus remplazone délimitée (au début du processus d'ap
cée par une concurrence dynamique qui propriation du patrimoine, dans une optique
tourne autour de l'innovation et de l'apprende protection), vers une gouvernance sector
tissage. Cette dynamique concurrentielle est ielle apparaissant lorsque le produit est r
profitable pour l'ensemble des entreprises de econnu en dehors de ses limites locales. Il
obéit alors au processus d'industrialisation la grappe et peut constituer un moteur pour
nécessaire pour répondre aux besoins de les exportations.
54 Économie Rurale 264-265/Juillet-octobre 2001

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.