Les Heures du Maréchal de Boucicaut - article ; n°2 ; vol.137, pg 505-517

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1993 - Volume 137 - Numéro 2 - Pages 505-517
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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Monsieur Albert Chatelet
Les Heures du Maréchal de Boucicaut
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 137e année, N. 2, 1993. pp. 505-
517.
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Chatelet Albert. Les Heures du Maréchal de Boucicaut. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, 137e année, N. 2, 1993. pp. 505-517.
doi : 10.3406/crai.1993.15231
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1993_num_137_2_15231COMMUNICATION
LES HEURES DU MARÉCHAL DE BOUCICAUT*,
PAR M. ALBERT CHATELET
Parmi les chefs-d'œuvre légués à l'Institut en 1912 par Nelly
Jacquemart-André figure un manuscrit exceptionnel à bien des égards,
le Livre d'Heures de Jean Le Meingre, maréchal de Boucicaut. Il
avait été acquis en mars 1900 à la vente du cabinet de Guyot de
Villeneuve pour une somme considérable (68 500 F). Son précédent
propriétaire lui avait consacré, en 1889, une notice remarquable pour
sa précision et ses recherches historiques1. Depuis, il a fait l'objet
de trois études principales. Le comte Durrieu a donné à son propos
trois articles successifs qui se complètent2. C'est lui qui a proposé
de reconnaître l'enlumineur du volume dans le Brugeois Jacques
Coene. C'est ensuite un long silence jusqu'à la publication, en 1953, de
l'important livre d'Erwin Panofsky, Early Netherlandish Painting* :
le Maître des Heures de Boucicaut est alors élevé au rang de l'un
des grands précurseurs de ce que l'auteur a appelé VArs nova, la
peinture réaliste du xve siècle, par son intérêt pour la représenta
tion de l'espace. Ce grand historien d'art travaillait alors sur photo
graphies et je ne suis pas certain qu'il ait jamais vu le volume, sinon
dans la vitrine dans laquelle il était exposé avant la dernière guerre.
A la suite de ce travail novateur, Millard Meiss devait consacrer à
l'artiste, en 1968, l'un de ses volumes voués à l'étude de la peinture
au temps de Jean de Berry4. Ce sont ces deux dernières publica
tions qui font actuellement autorité en la matière, quoique bon nombre
de leurs aspects semblent discutables.
* Ce texte a été repris dans un article des « Monuments et Mémoires de la Fondation
Eugène-Piot » où l'on trouvera l'illustration (vol. LXXIV à paraître en 1994).
1. Notice sur un manuscrit du XVe siècle. Les heures du Maréchal de Boucicaut. Paris,
Société des Bibliophiles français, 1889 (édité à 100 exemplaires).
2. « Le Maître des Heures du Maréchal de Boucicaut », Revue de l'Art ancien et moderne,
1906, XIX, p. 401-415 et XX, p. 21-35 ; «Jacques Coene, peintre de Bruges, établi à
Paris sous le règne de Charles VI, 1398-1404 », Arts anciens de Flandre, II, 1906, p. 5-22 ;
« Les Heures du Maréchal de Boucicaut du musée Jacquemart-André », Revue de l'Art
chrétien, 1913, p. 73-81, 145-164, 300-314 et 1914, p. 27-35.
3. Harvard University Press, Cambridge 1953 ; éd. fr. Les Primitifs flamands, Paris,
Hazan, 1992.
4. French Painting in the Time ofjean de Berry. The Boucicaut Master, Londres, Phaidon,
1968. 506 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Le texte du Livre d'Heures ne présente pas d'originalité particulière.
Sa composition est, par contre, très surprenante et inusitée. Un calen
drier est placé en tête, selon l'usage, mais il est immédiatement suivi
des suffrages des saints. On pourrait penser qu'il s'agit là d'une erreur
de quelque relieur : il n'en est rien. Le texte de la prière correspondant
à l'enluminure représentant saint Guillaume — la dernière des suf
frages — est transcrite sur le premier folio du cahier suivant au verso du
texte du Pater noster qui est suivi du début des Heures de la Vierge5.
Le choix des saints n'est pas moins surprenant. Une analyse précise
fait apparaître que chacun d'entre eux correspond à un aspect de la
personnalité ou de la vie du maréchal. Les deux saint Jean sont ses
patrons naturels, comme Antoine celui de son épouse, Antoinette de
Turenne. Nicolas rappelle sans doute que le fils unique des époux,
mort jeune à une date inconnue, probablement antérieure de peu à
1413, était enterré dans l'église Saint-Nicolas de Pertuis6. Le grand
voyageur que fut le maréchal ne pouvait manquer d'avoir une dévo
tion particulière pour saint Christophe. Son attachement à la royauté
française lui a fait évoquer saint Denis mais aussi saint Michel, auquel,
depuis Charles V au moins, les Valois étaient particulièrement atta
chés. Ses liens avec la papauté, expliquent l'évocation de Pierre et de
Paul ensemble, comme patrons de Rome, de même que Sébastien, tro
isième protecteur de la ville pontificale. Ses origines tourangelles rendent
compte de sa dévotion à saint Martin bien entendu, mais aussi à sainte
Catherine : le sanctuaire de Sainte-Catherine-de-Fierbois lui était cher
puisqu'il obtint l'autorisation pontificale d'y fonder un hôpital, le
17 juin 14067. Ajoutons qu'il a également eu le privilège de faire un
pèlerinage au tombeau de la sainte au mont Sinaï8 : dès lors, on ne
s'étonnera pas qu'il ait justement choisi de se faire représenter à ses
pieds. Il faut peut-être ajouter à ses intérêts tourangeaux la présence
de Pancrace, mais celui-ci est également révéré à Gênes où un sanc
tuaire lui est personnellement dédié9. Les possessions méridionales
d'Antoinette de Turenne rendent probablement compte de la présence
d'Etienne, tenu pour fondateur d'Aubazine, de saint Jacques le majeur,
puisque la vicomte de Turenne était un lieu de passage des routes
5. L'enluminure représentant saint Guillaume figure au folio 43 v° à la fin d'un quater-
nion. Le texte correspondant est au folio 44 r°, premier d'un quinquenion qui suit.
6. Le fait ressort du testament d'Antoinette de Turenne du 10 avril 1413, publié par
J. Denais, Le testament d'Antoinette de Turenne, comtesse de Beaufort, femme du maréchal
de Boucicaut, Vannes, 1889.
7. N. Valois, La France et le grand Schisme d'Occident, t. III, Paris, 1901, p. 390, n. 4,
renvoie aux Archives du Vatican, Reg. Avenion. XL VII, Benedicti XIII, fP8 348 r°, 510 r°,
511 v° et 513 r°.
8. En 1389, au retour d'une expédition en Palestine ; cf. Le Livre des fais du bon messire
Jehan Le Maingre dit Bouciquaut, mareschal de France et gouverneur de Jennes, éd. Denis
Lalande, Textes littéraires français, Droz, Genève, 1985, p. 61-62.
9. Cf. Meiss, op. cit. (n. 4), p. 10. LES HEURES DU MARÉCHAL DE BOUCICAUT 507
de pèlerinage10, de saint Guillaume et peut-être aussi de Léonard,
à cause du sanctuaire de Saint-Léonard-de-Noblat. Le rôle de Jean
Le Meingre comme gouverneur de Gênes était si prestigieux qu'il
s'est attaché tout normalement à de nombreux saints de la cité : Laur
ent, d'abord, auquel est dédiée la cathédrale, Georges, Brigitte et
Augustin. C'est probablement en Italie aussi, mais pour des raisons
précises qui m'ont jusqu'ici échappé, qu'il s'attache à saint Pierre
martyr, le saint véronais, et probablement aussi à saint François
d'Assise. On pourrait être tenté de relever également une raison per
sonnelle dans la présence de Thomas Beckett, mais il est peu vra
isemblable d'y voir un témoignage de sa haine des Anglais, comme
l'imaginait singulièrement Millard Meiss11. Le saint n'est intégré
dans les suffrages que pour avoir instauré l'office des sept joies de
la Vierge qui suit immédiatement son évocation et a offert l'occasion
de figurer les deux époux en prière sous une représentation de la
Vierge de l'Immaculée conception. Cari Nordenfalk voyait dans la
présence de saint Honoré un rappel de la conquête des îles de Lérins
en 1400 par les Génois12. Guyot de Villeneuve trouvait une expli
cation plus directe dans le nom du confesseur du maréchal, le carme
Honoré Durand, dont il pensait que l'enluminure devait reproduire
les traits. C'est sans doute la meilleure solution qui peut conduire
même à penser que ce proche du maréchal a été lui-même l'instiga
teur de tous ces choix13.
Cette lecture fait apparaître dans ces suffrages des saints, moins
un témoignage de dévotion, qu'une façon de mettre en scène le per
sonnage du maréchal par les allusions que chacun d'entre eux peut
faire naître. Dès lors, l'ensemble peut être ici tenu pour expression
d'ostentation sous le couvert de dévotion.
Ces suffrages nous révèlent également les conditions de réalisation
du prestigieux volume. Saint Léonard pourrait bien avoir été évoqué
à cause du pèlerinage de Saint-Léonard-de-Noblat. Mais il est repré
senté avec deux prisonniers « tous nus fors de leurs petis draps »
comme le maréchal de Boucicaut traîné devant le Sultan après la
bataille de Nicopolis14. C'est dire que l'allusion se fait ici encore
10. Dans son testament de 1413, Antoinette de Turenne demande aussi expressément
que soit envoyé un pèlerin à Saint-Jacques-de-Compostelle (Bibl. Nat. mas. Baluze 23, f° 194).
11. Op. cit. (n. 4), p. 9.
12. « Saint Bridget of Sweden as represented in illuminated Manuscripts », De Artibus
Opuscula XL. Essays in Honor of Erwin Panofsky, New York, 1961, p. 392.
13. Op. cit. (n. 1), p. 33-34. L'enluminure ne semble pas présenter des traits assez per
sonnels pour que l'on puisse penser à un portrait. Honoré Durand était carme, attaché
au couvent d'Aix-en-Provence. Il avait suivi en Angleterre le maréchal qui lui légua son
bréviaire et quelques autres souvenirs. Avant d'être le confesseur du maréchal, il avait
été celui d'Antoinette de Turenne (cf. Bibl. Nat., ms. Baluze 23, P 197 v°). Il semble
bien que ce soit justement en 1413 que le maréchal l'ait enlevé à sa femme.
14. Livre des Fais, op. cit. (n. 8), p. 116. COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 508
plus directe. S'agit-il bien, cependant, d'une évocation de cette pre
mière captivité en Turquie ? C'est bien peu probable, car elle remonte
à 1396, une date à laquelle aucun historien d'Art n'a jamais pensé
pouvoir situer le manuscrit. Surtout, cette enluminure est la première
des suffrages parce qu'elle a été adjointe au manuscrit dans un binion,
qui comprend aussi la prière à saint Michel. C'est donc une adjonc
tion voulue et conséquence vraisemblable de la deuxième captivité
de Jean Le Meingre, celle dont il ne reviendra pas, en Angleterre
après la défaite d'Azincourt. L'adjonction concomitante d'une prière
à saint Michel est également significative : l'armée de Charles VI,
comme déjà celle de son père, combattait sous la protection d'une
bannière évoquant le saint. En clair, le manuscrit ne devait pas être
encore entièrement terminé en 1415 et a reçu alors ce complément.
La deuxième originalité du volume, souvent soulignée, est l'éton
nante débauche d'armoiries et de devises. Peu d'enluminures y
manquent. Malheureusement, les écus ont été en partie dénaturés :
ils sont soit surpeints totalement aux couleurs de la maison de Poi
tiers — d'azur chargé de six besants d'argent, posés 3, 2 et 1, au
chef d'or — et, assez régulièrement seulement en mi-parti, en appa
rence pour constituer un écu parti de Poitiers et de Boucicaut. Il
faut chercher l'explication de cette « usurpation » dans la destinée
du manuscrit après la mort du maréchal. Ses biens propres sont alors
passés successivement à son frère Geoffroy Le Meingre, époux d'Isa-
beau de Poitiers, puis à ses fils Jean et Louis. Ces deux derniers,
demeurés sans postérité, ont fait de leur cousin, Aymar de Poitiers,
leur légataire universel. Dans un premier testament, du 6 août 1485,
Jean Le Meingre qui détenait le volume des Heures auquel il avait
fait ajouter deux enluminures avec son effigie, avait exigé que son
héritier accepte de relever le nom et de combiner ses armoiries à
celles de Boucicaut15. Il est bien possible que la constitution d'écus
mi-partis Poitiers-Boucicaut soit de son fait16. On s'explique mal
15. Cf. Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France,
VI, Paris, 1728, p. 755. Cité par Denis Lalande, Jean II Le Meingre dit Boucicaut (1366-1421).
Étude d'une biographie héroïque, Publications romanes et françaises, CLXXXTV, Droz, Genève,
1988, p. 174. Jean Le Meingre devait, toutefois, revenir sur cette exigence dans un codicille
de 1490.
16. Deux autres manuscrits prestigieux ont appartenu aux Poitiers qui pourraient pro
venir également de l'héritage du maréchal. La Bible moralisée (Bibl. Nat., Fr. 166), commencée
par les frères de Limbourg pour Philippe le Hardi, aurait pu lui être donnée par Jean
sans Peur avec lequel il était très lié. Aymar de Poitiers en a fait poursuivre l'illustration
dans les dernières années du XVe ou les premières du XVIe siècle et la devise « sans nombre »
apparaît en plusieurs folios (99 v°, 100 r°, 115 v°) ainsi que l'écu de Poitiers avec le cimier
à la tête d'homme barbu (P 114) qu'Anselme attribue seulement à Aymar et son père
(t. II, p. 203 et 205). Le Livre de la chasse (Bibl. Nat., Fr. 616) comporte au folio 13
un écu de Poitiers (sans cimier) : il a été saisi par des Italiens à la bataille de Pavie (lettre LES HEURES DU MARÉCHAL DE BOUCICAUT 509
cependant que l'aigle éployé de gueules des Boucicaut soit curieuse
ment devenu de sable dans la plupart des cas. Cette anomalie héral
dique trouve peut-être explication dans une facilité prise par l'enl
umineur chargé du travail : pour constituer la partie Poitiers, il a utilisé
la feuille d'argent de l'écu Boucicaut en la surpeignant d'azur à l'excep
tion des besants. Ce faisant, il a dû être amené à effacer partiellement
l'aigle primitif peint sur l'argent et l'a restitué en utilisant le noir
dont il cernait chaque écu, créant ainsi cette irrégularité héraldique.
D'une manière moins systématique, le mot du maréchal — ce que
vous voudres — a été substitué par celui d'Aymar de Poitiers — sans
nombre11. Surtout, les emblèmes n'ont pas été recouverts. Les aigles,
les tablettes échiquetées de blanc et de vert suspendues à une chaî
nette, le blanc et le vert, employés de manière à la fois décorative
et emblématique, parsèment donc tout le volume. On pense naturel
lement à la richesse emblématique des Grandes Heures du duc de Berry,
achevées en 1409. Mais Boucicaut n'était pas, il s'en faut, de sang
royal et une telle ostentation est surprenante de la part d'un noble
d'extraction plutôt modeste. Elle n'a pas de précédent connu de la
part de l'un quelconque de ses égaux. Une quarantaine d'années plus
tard, Etienne Chevalier fera bien épandre dans tout son Livre d'Heures
des écus timbrés de ses initiales, mais il prendra soin également de
faire composer toutes les feuilles ou presque avec un rappel des cou
leurs de Charles VII. Il est vrai que le choix même des couleurs de
Jean Le Meingre avait probablement été dicté par le désir de se pré
senter comme l'un des plus proches afïidés de Charles VI dont il
avait été le camarade d'enfance : des quatre couleurs royales, blanc,
vert, vermeil et noir, il avait retenu deux d'entre elles, le blanc et
le vert18.
Ces couleurs de Boucicaut sont fréquemment associées à des él
éments décoratifs rouge et or, souvent sous la forme de feuillages d'or
sans nombre sur fond de gueules. Derrière saint Antoine, le drap
d'honneur n'est pas aux couleurs de Boucicaut, blanc et vert, mais
bien d'un feuillage d'or sur fond de gueules. Ne faut-il pas voir là
les couleurs d'Antoinette dont l'écu de vicomtesse de Turenne était
insérée au folio 3) où combattait Jean de Poitiers, fils d'Aymar, aux côtés de François Ier.
Le commanditaire de ce volume remarquable n'est pas identifié mais pourrait être soit
Jean sans Peur soit le duc d'Orléans, deux princes qui auraient pu également en faire
cadeau au maréchal.
17. Cette devise était-elle propre à Aymar de Poitiers ou commune aux divers membres
de sa famille ?
18. Il est également possible que le choix de ces couleurs ait été occasionné par la joute
offerte aux chevaliers anglais par Boucicaut et deux autres seigneurs à Saint-Tyn-le-Vert
(Livre des fais, op. cit., n. 8, XVII, p. 65-74). Le vert aurait été alors choisi à la fois par
rappel des couleurs royales et du nom du lieu. C'est à cette occasion aussi que le mot
du maréchal a été adopté. COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 510
coticé d'or et de gueules19 ? Dans l'enluminure illustrant la Messe
des morts, le cercueil est également recouvert d'un drap de gueules
parsemé d'un feuillage d'or. Et onze pleurants vêtus de noir entourent
le cercueil dont sept portent des torches. Dans son testament du
10 avril 1413, la vicomtesse demandait « qu'il y ait treize poures vestus
tout de neuf pour pourter mon corps à l'église et treize tourches
à mon enterrement »20. La différence de chiffre est minime et
n'interdit pas de penser à une allusion à ces volontés dans l'enlumi
nure. Faut-il en déduire que l'illustration du manuscrit n'a pas été
terminée avant la mort d'Antoinette de Turenne en 1416 ? Ce n'est
peut-être pas nécessaire. L'allusion peut avoir été exigée par elle-même
ou par Honoré Durand, son ancien confesseur qui devait connaître
son désir.
L'examen en transparence des folios du parchemin ne laisse distin
guer qu'un seul écu d'Antoinette de Beaufort, mi-parti de Beaufort-
Turenne et de Boucicaut, au-dessus de son effigie dans l'enluminure
ouvrant les prières aux joies de la Vierge21. Partout ailleurs, même
quand ils sont largement multipliés de manière presque décorative,
tous les écus étaient primitivement ceux du maréchal : le volume
lui était donc exclusivement destiné et non conçu pour le couple.
Aussi l'idée de Guyot de Villeneuve qui voulait voir dans ce livre
prestigieux un cadeau d'Antoinette de Turenne à son époux, n'est-elle
peut-être pas aussi romantique qu'elle paraissait, même si l'on peut
songer, compte tenu des curieuses relations des deux personnages,
à un cadeau sollicité voire exigé.
Les seuls indices immédiats de datation que le manuscrit lui-
même apporte, sont donc limités. L'étude de la vie du maréchal
et de sa femme bien connue grâce au Livre des fais du bon mes-
sire Jehan Le Maingre dit Bouciquaut et à nombre de travaux
récents, particulièrement la biographie très documentée due à Denis
19. Le comte Durrieu (1913, art. cit. n. 2, p. 75) a relevé que la tablette suspendue
au-dessus du portrait d'Antoinette de Turenne était échiquetée de gueules et d'argent et
non de sinople et d'argent, ce qui renvoie à deux couleurs du blason de Beaufort (d'argent
à la bande d'azur accompagnée de six rosés de gueules), mais il n'a pas relevé la fréquence
de l'association gueules et or. Il est possible que le feuillage ait été également une devise
de la vicomtesse, mais je n'en ai pu trouver ni la source ni d'autres exemples. Le choix
de couleurs empruntées à l'écu de Turenne plutôt qu'à celui de Beaufort est également
un argument en faveur d'une datation de l'enluminure vers 1413, puisque la vicomte n'est
revenue à Antoinette qu'après la mort de son père, vraisemblablement en 1412.
20. Archives nationales, Registre de Turenne, f° 170, cit. par Guyot de Villeneuve,
op. cit., n. 1, p. 81.
21. L'examen est relativement aisé dans la mesure où l'écu Boucicaut exige un champ
plein d'argent qui se distingue au verso par une tache noire, alors que l'écu d'Antoinette,
mi-parti, ne comporte qu'un demi écu d'argent et s'il était plein de Beaufort-Turenne,
ferait apparaître un écartelé, avec deux quartiers seulement d'argent, aisément distinguable,
même après surpeint. HEURES DU MARÉCHAL DE BOUCICAUT 511 LES
Lalande22, ne fait apparaître que deux périodes pendant lesquelles
un livre d'heures aussi prestigieux — et aussi coûteux — a pu être
commandé par le maréchal. La première est évidemment celle de
sa gestion du gouvernement de Gênes de 1401 à 1409. Jean Le Meingre
développe alors un faste extraordinaire, comme lorsqu'il fait son entrée
solennelle, le 30 octobre 1401, accompagné de mille hommes d'armes.
Mais ce faste peut bien être lui-même une raison susceptible d'exclure
la possibilité de la commande d'un tel livre d'heures. Il fallait beau
coup d'argent pour tenir le rang d'un représentant du roi de France
et pour mener une politique aussi belliqueuse que fut la sienne. Trop
sans doute pour en laisser subsister pour sa gloire personnelle. Au
demeurant, il aurait fallu que, dans sa suite, il ait emmené un enlu
mineur parisien, pour son seul et unique service, alors qu'il se trou
vait bien proche de la Lombardie dont l'« ouvraige » était fort prisé
en ce temps par les grands seigneurs parisiens. C'était pourtant l'hypo
thèse à laquelle s'était arrêté le comte Durrieu23.
L'autre période est celle qui précède de peu le désastre d'Azincourt.
Rentré ruiné d'Italie, le couple voit sa fortune et surtout son prestige
rétablis par la disparition du comte de Beaufort, père d'Antoinette dont
elle est seule héritière. Dès 1413, Jean Le Meingre et sa femme se font
reconnaître pour seigneurs dans les territoires qui reviennent nomi
nalement à Antoinette et notamment dans la vicomte de Turenne, pro
fitant, pour cela, de la charge de gouverneur du Languedoc, confiée
au maréchal par le roi Charles VI. Après le désastre d'Azincourt, le
25 octobre 1415, il ne pouvait certainement plus être question de
commander un objet d'art aussi précieux : tous les efforts de Jehan
Le Meingre seront consacrés à obtenir sa libération contre une rançon
qu'il puisse payer, mais c'est une entreprise qu'il ne réussira pas à mener
à bien, malgré l'intervention pontificale en sa faveur24. C'est donc
bien les années 1413-1415 qui sont les plus vraisemblables, ce qui rejoint
donc le seul indice important apporté par le manuscrit lui-même,
l'adjonction de la prière à saint Léonard comme recours des prisonniers.
Erwin Panofsky est le seul qui ait pensé à une réalisation du volume
étendue sur une longue période, une douzaine d'années pour lui, entre
22. Cf. op. cit., n. 8 et n. 14.
23. Millard Meiss reprend la même idée et suppose que Jacques Coene, mentionné
à Milan jusqu'en 1404, aurait pu rejoindre le maréchal à Gênes (op. cit., n. 4, p. 60-62).
Cette hypothèse singulière devrait être rejetée si l'on en croit J. Duverger qui donne, sans
citer ses sources, la date de 1411 pour la dernière connue de l'activité de Jacques Coene,
ce qui exclurait la possibilité de voir en lui le Maître de Boucicaut dont on connaît nombre
d'oeuvres datées, postérieures (« Brugse Schilders ten tijde van Jan van Eyck », Musées
royaux des Beaux-Arts, Bulletin, 1955, 1-3) (Miscellanea Erwin Panofsky), p. 83-120, notam
ment p. 107.
24. J. Quicherat, « Démarche du pape Martin V en faveur du maréchal de Boucicaut,
prisonnier en Angleterre », Bibliothèque de l'École des Chartes, 4e série, III, 1857, p. 363-365. 512 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
1400 et 1412 environ25. L'examen des enluminures conduit à des
conclusions très différentes. Le volume est l'exemple typique, me
semble-t-il, d'un ouvrage conçu dans un atelier dirigé par une forte
personnalité. L'ensemble des enluminures reflètent une unité de dessin
très sensible et dans les parties usées, on distingue d'ailleurs l'existence
d'une esquisse sous-jacente énergique qui met en place les personnages.
L'exécution, par contre, a probablement été partagée entre différents
compagnons qui devaient disposer d'une certaine marge d'interpréta
tion. Une campagne de photographies en réflexion d'infra-rouge per
mettrait probablement de mettre plus directement en valeur cette orga
nisation du travail.
L'aspect le plus novateur des enluminures se situe dans une nouvelle
approche de l'espace et les différentes solutions adoptées peuvent refléter
soit l'hésitation d'un artiste à la croisée des chemins, soit des interpré
tations plus ou moins « modernes » des tracés du chef d'atelier. Chaque
enluminure est présentée non comme une surface plane, mais bien
comme un espace feint s'ouvrant derrière le niveau de la feuille de
parchemin. Le procédé le plus simple s'appuie sur une pratique que
l'on trouve dans l'enluminure dès le xme siècle, qui consiste à doubler
le cadre proprement dit de l'enluminure par une arche ou une porte
architecturée. Le Maître de Boucicaut s'en sert comme point d'appui
des lignes de fuite d'un carrelage ou d'autres éléments géométriques
suggérant un espace et menant, le plus souvent, à un drap d'honneur
fermant un peu profond. On trouve également quelques feuilles
où un carrelage s'appuie directement sur la partie basse du cadre pour
mener l'œil à un drap d'honneur rejeté en arrière-plan ; c'est la fo
rmule que Panofsky a dénommé « espace par implication » et dont il
voit une des premières expressions dans l'œuvre d'Ambrogio Loren-
zetti26. Ce qui montre bien que la volonté d'expression spatiale n'est
pas encore pleinement assumée ou pas encore comprise par les compa
gnons, c'est qu'une dizaine d'enluminures présentent une situation
ambiguë où le drap d'honneur apparaît coïncider avec le plan pictur
al, alors que le sol, dans la partie basse, tend à suggérer son creusement.
L'aspiration à une véritable représentation spatiale se marque cepen
dant dans quelques enluminures plus novatrices. Les plus évidentes
25. Alors que Millard Meiss retenait les environs de 1405 (op. cit., n. 4, p. 11 etpassim),
Panofsky distinguait trois périodes : avant 1405 (pour une grande part des suffrages), vers
1405-1408 (pour la plupart), enfin vers 1411-1412 pour les enluminures qu'il jugeait les
plus avancées, notamment la Nativité, l'Adoration aux bergers, l'Adoration des Mages
et naturellement la Visitation et la Fuite en Egypte (op. cit., n. 3, p. 55 et n. 56/1, p. 382) :
cette solution paraît peu compatible avec la vie du maréchal puisqu'il faudrait imaginer
le commencement du travail pendant le gouvernorat de Gênes et l'achèvement après le
retour en France.
26. Op. cit. (n. 3), p. 19. LES HEURES DU MARÉCHAL DE BOUCICAUT 513
sont celles dans lesquelles, avec un cadre formant porte ou non, l'artiste
complète sa suggestion par l'utilisation d'éléments architecturaux mis
en perspective frontale. Les exemples les plus remarquables sont ceux
de la Nativité et de l'Adoration des Mages où la crèche devient él
ément constituant spatial avec une évidence presque aussi marquée
que dans les dessins de Jacopo Bellini quelques années plus tard.
Mais ce dernier avait dû apprendre, à Florence, les principes de la
perspective géométrique. Enfin une tentative encore plus nouvelle
est bien celle qui consiste à représenter un paysage en lui donnant
une profondeur. L'artiste pratique par superposition de plans, mais
ne se soucie pas de traduire les éléments désignant les lieux dans
une cohérence de proportions : les arbres demeurent signes et non
figures et peuvent donc être plus petits que les personnages qui habitent
le lieu. L'exemple le plus élaboré de cette étape est celui de l'Annonce
aux bergers. Pourtant deux enluminures tentent de dépasser partie
llement cette conception, ce sont celles de la Visitation et de la Fuite
en Egypte. En réalité, elles sont l'une et l'autre bâties sur un schéma
analogue aux précédentes, mais dans l'arrière-plan — c'est-à-dire, dans
ce principe de représentation, le tiers supérieur — une ébauche
d'unification proportionnelle des données est accompagnée d'une
expression spatiale rendue par des effets de lumière, par une perspect
ive atmosphérique un peu hésitante, mais bien sensible. C'est le
cas le plus typique où l'on peut voir l'intervention d'un artiste plus
jeune et plus inventif travaillant sur une donnée du maître principal
et en dépassant magistralement les propositions.
Toutes ces solutions demeurent, vers 1413/1415, très novatrices.
C'est la période où les frères de Limbourg qui œuvrent peut-être à
Paris27, travaillent aux Très riches Heures du duc de Berry. La contem-
poranéité des deux entreprises est d'ailleurs nettement marquée par
une pratique commune aux deux ateliers, celle de rayons d'or éman
ant, dans la partie supérieure des compositions, du soleil ou d'une
figuration présente ou implicite de Dieu, sans d'ailleurs qu'il soit pos
sible de préciser, avec certitude, lequel des deux créateurs en a fait
l'invention. Les Limbourg ont des conceptions spatiales moins
affirmées, dans la plupart des cas, que celles du Maître de Bouci-
caut et plus proches des solutions siennoises. Bien souvent, ils se
contentent d'un petit édifice inscrit dans une perspective biaise som
maire dans un coin de la composition pour suggérer un espace, en
fait plutôt, pour reprendre la formule de Panofsky, le rendre implicite.
Ils utilisent — plus fréquemment dans les Belles Heures que dans les Très
27. L'inscription des Très riches Heures dans l'inventaire de 1416 ne permet pas de
déterminer où se trouvaient les cahiers laissés inachevés et, a fortiori, le lieu où travail
laient les artistes. Cf. Millard Meiss, French Painting in the Time of Jean de Berry. The
Limbourgs and their Contemporaries, New York, 1974, p. 322.

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