André Dupont-Sommer et la Sagesse de Salomon - article ; n°1 ; vol.128, pg 35-54

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1984 - Volume 128 - Numéro 1 - Pages 35-54
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1984
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Monsieur Marc Philonenko
André Dupont-Sommer et la Sagesse de Salomon
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 128e année, N. 1, 1984. pp. 35-
54.
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Philonenko Marc. André Dupont-Sommer et la Sagesse de Salomon. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, 128e année, N. 1, 1984. pp. 35-54.
doi : 10.3406/crai.1984.2084
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1984_num_128_1_2084DUPONT-SOMMER ET LA SAGESSE DE SALOMON 35 A.
COMMUNICATION
ANDRÉ DUPONT-SOMMER ET LA SAGESSE DE SALOMON,
PAR M. MARC PHILONENKO, CORRESPONDANT DE L'ACADÉMIE
* t£ç &E,ioç àvoîÇai t6 (ikpxfov xal Xûaat xàç
açpaytSàç aÙTOÛ;
Apocalypse, 5,2
La Sagesse de Saloxnon est sans conteste l'un des plus beaux
livres de la Bible alexandrine1. Le Pseudo-Salomon, tout en restant
authentiquement juif, s'est montré accueillant aux doctrines les plus
élevées de la philosophie grecque. Le judaïsme rabbinique, attaché à la
Lettre de la Loi et à la Tradition des Pères, n'a conservé nulle trace de
cette miraculeuse synthèse. C'est l'Église qui a reçu la Sagesse des
communautés juives de la Diaspora et qui l'a sauvée.
André Dupont-Sommer a publié trois articles sur la de
Salomon : le premier, en 1935, « Les impies du Livre de la Sagesse
sont-ils des épicuriens2 ? » ; le second, en 1939, « Adam, Père du Monde,
dans la Sagesse de Salomon »3 ; le dernier enfin, en 1949, « De l'immort
alité astrale dans la Sagesse de Salomon (III, 7 ) »4.
Dans l'esprit de l'auteur, ces trois études étaient, sans nul doute,
destinées à prendre date, mais rien n'indiquait qu'il posait là les
pierres d'attente d'un grand ouvrage. En 1950, toutefois, dans une page
rapide des Aperçus préliminaires, il laissera entrevoir les soubasse
ments de l'édifice5. Il ne dévoilera le projet qu'il portait depuis longtemps
que dans son dernier cours à l'École pratique des Hautes Études, en
1971, consacré, pour finir, à la Sagesse. « Le directeur d'études
— écrivait-il alors — se propose d'exposer dans un livre sur La
Sagesse de Salomon et le judaïsme mystique les principaux
résultats de ses recherches, poursuivies depuis plus de quarante ans,
sur l'inestimable écrit du Pseudo-Salomon. »6
1. Édition critique du texte grec de la Sagesse de Salomon : J. Ziegler, Sapien-
tia Salomonis, Gôttingen, 1962. Bibliographie récente de M. Gilbert, dans
C. Larcher, Le Livre de la Sagesse ou la Sagesse de Salomon, I, Paris, 1983, p. 11-48.
2. Revue de l'Histoire des Religions, 111, 1935, p. 90-109.
3.de des 119, 1939, p. 182-203.
4. Revue des Études grecques, 1949, p. 80-88.
5. Aperçus préliminaires sur les manuscrits de la mer Morte, Paris, 1950, p. 120
et note 2.
6. Rapport sur les conférences données durant l'année scolaire 1970-1971 à
l'École pratique des Hautes Études, Section des Sciences historiques et philolo»
giques, Annuaire de la dite section, 1971-1972, p. 137. 36 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
André Dupont-Sommer n'a pu mener ce dessein à terme, mais il
laisse un immense dossier dont je voudrais montrer ici les lignes,
l'ampleur et la complexité. A l'issue de cette communication, ces
documents seront déposés aux Archives de l'Académie.
Le dossier comporte 2 767 pièces, à quoi il faut ajouter un fichier
bibliographique par thèmes7. Plusieurs de ces pièces sont datées. La
plus ancienne du 19 février 19338. La plus récente du 17 mai 197 P.
Aucun document ne paraît postérieur à cette date. En revanche, certaines
fiches, non datées, sont sans doute antérieures à 1933 et pourraient
remonter aux années 1930 ou 1929. C'est un labeur qui s'étend sur une
quarantaine d'années.
Ce n'est pas sans émotion que j'ouvre devant vous ce livre, laissé clos
par André Dupont-Sommer. Certaines pages paraissent avoir trouvé
une forme définitive, d'autres, au contraire, sont de simples esquisses
ou de modestes fiches. Grandes pages manuscrites, d'une belle call
igraphie, promptes à la lecture, ou surchargées, raturées, remaniées, dont
seul l'auteur a gardé le secret, bristols où se trouve fixée une idée fugitive.
Le support matériel, lui aussi, a un sens. Les papiers, les crayons, les
encres. Une hiérarchie discrète s'instaure. Ne disons plus rien de tout
cela qui met à nu les secrets ressorts d'une grande intelligence au travail
et allons au plus droit. L'œuvre se fait sous nos yeux. Le plan en est
repris dix fois, douze fois, quinze fois. De certains chapitres nous avons
deux ou trois rédactions. Les traductions sont sans cesse reprises,
corrigées, retouchées d'année en année.
Voilà le livre inachevé, mais vivant, dont il faut marquer les étapes
et dire maintenant la teneur. Je ne résume guère, procède surtout par
collage et m'en tiens à la lettre et à l'esprit des formules10.
Le premier travail que Dupont-Sommer ait consacré à la Sagesse
de Salomon est un mémoire de 116 grandes pages manuscrites,
modestement intitulé « Notes sur le chapitre 10 de la Sagesse de
Salomon »n. // fut terminé à Paris, le 19 février 1933. C'est, en fait,
une véritable monographie, précédée d'une bibliographie et d'une ample
introduction où se trouvent déjà énoncées certaines des thèses de Dupont-
Sommer sur la Sagesse.
L'introduction, « Histoire ou allégorie », annonce d'entrée de jeu les
grandes options : Le caractère pythagoricien ou pythagorisant de la
Sagesse de Salomon n'a jamais échappé totalement aux exégètes.
7. Chaque pièce a reçu le timbre A.D.-S. et un numéro d'ordre. Nous citons,
par exemple, A.D.-S. 21. Le fichier n'a pas reçu de numérotation.
8. A.D.-S. 862.
9.1570.
10. Le texte imprimé en « romain » est de A. Dupont-Sommer ; le texte en
« italique » est de nous. Les points de suspension entre crochets, [...], indiquent
un passage de la citation omis par nous.
11. A.D.-S. 729-862. DUPONT-SOMMER ET LA SAGESSE DE SALOMON 37 A.
Des textes comme 9, 15 et surtout 8, 19 révélaient un auteur très
ouvert à la pensée grecque, et, avec une pénétration vraiment remar
quable, bien des critiques relativement anciens, Eichhorn, Gfrôrer,
Dâhne, Pfleiderer, Zeller, rattachaient notre écrit soit aux Esséniens
soit aux Thérapeutes, c'est-à-dire à des sectes juives qui, à juste
titre, leur semblaient influencées par les idées pythagoriciennes12.
Une étude minutieuse du texte nous a révélé, pour notre part, une
multitude d'indices corroborant la thèse, assez malmenée par Grimm,
de l'origine essénienne ou thérapeutique13. Il nous a même semblé
que les travaux critiques sur la Sagesse n'avaient pas encore
fourni [...] une exégèse vraiment plénière d'une partie considérable
des textes [...]. Le chapitre 10, en particulier, a été compris comme
une évocation de l'histoire traditionnelle du peuple juif, très compar
able à 1' « Éloge des Pères » présenté par le Siracide (44-49). Or,
les intentions du chapitre 10 de la Sagesse sont très différentes. Les
personnages de l'histoire juive évoqués par le Pseudo-Salomon se
présentent en réalité non point précisément comme des modèles de
la Justice ou de la Sagesse, mais comme des « types », au sens le
plus exact de ce mot dans l'exégèse alexandrine14.
Le premier indice, le plus facile à observer, en faveur de cette inter
prétation, c'est l'étrange anonymat de tous les personnages évoqués.
Ni Adam ni Caïn ni Abraham ni Lot ni les Sodomites ni les Hébreux
ni les Égyptiens ne sont indiqués par leur nom ; notons même que
nulle part dans le livre tout entier de la Sagesse, il ne se trouve
aucun nom propre désignant des personnes : le mot d'Hébreux, le
mot d'Égyptiens, le mot de Cananéens ne sont jamais prononcés,
alors qu'apparemment, dans des pages entières, il n'est question que
de ces Hébreux, que de ces Égyptiens, que de ces Cananéens15.
L'anonymat dont le Pseudo-Salomon entoure les personnages qu'il
décrit nous laisse donc déjà pressentir que le texte contient autre
chose qu'un éloge édifiant des Pères. Un autre indice nous sera fourni
par l'examen de certains détails de la description, où remarquer
ons soit d'étranges nouveautés soit même des écarts par rapport
aux données de la légende traditionnelle16. Si l'on observe de près les
termes et les faits choisis par l'auteur, on se doutera que la descrip
tion ne se referme pas dans la seule narration, même ornée et poé
tique, de la vie historique des héros ; elle n'est pas toute simple et
candide, mais peut-être à double sens... Elle reflète, pour ainsi dire,
une autre réalité que celle de l'histoire ; elle veut faire entrevoir un
12. A.D.-S. 734.
13. A.D.-S. 734.
14.737.
15. A.D.-S. 737.
16.743. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 38
autre monde, et c'est en poursuivant ce monde des réalités invisibles
qu'elle oublie, par moments, la trame exacte des événements ter
restres. En d'autres termes, elle répond à des préoccupations trans
cendantes, qui ne sont point clairement exprimées, mais sans doute
parce que dans l'intention de l'auteur, il appartient au lecteur
« habile » de les deviner ; pourtant, certains détails semblent être indi
qués, de parti pris, pour lever, mais si peu, le voile du mystère...
Lisez bien, semble dire le texte, et comprenez à demi-mot que la
lettre, c'est le corps, et qu'il faut que vous trouviez l'âme...17.
Un autre indice, le troisième, est encore fourni par la manière dont
ces choses sont racontées, par le style de ce chapitre18. Un détail
syntaxique, particulièrement, mérite d'être relevé. L'article est supprimé
dans des cas où, s'il s'agissait d'une description ordinaire, son emploi
serait des plus attendus. Il se peut donc que, au moins dans quelques
cas, l'absence de l'article vise à donner aux personnes, aux lieux, aux
notions évoqués une certaine indétermination, anormale, mais légi
time, si l'auteur a dans l'esprit non point en vérité telle personne,
tel lieu, telle notion, mais des réalités mystiques qu'il suggère, sans
les montrer. Il est même curieux d'observer que, dans notre chapitre,
sauf deux fois (v. 4 tov Stxaiov [Noé], v. 4 xôv Sixaiov [Abraham],
l'article ne précède même pas le nom générique ou « typique » qui
sert à désigner les différents personnages (v. 3 àSixoç [Caïn], v. 6
Sixoaov [Lot], v. 10 Sixaiov [Jacob], v. 13 Sfocouov [Joseph], v. 15
Xaov ômov xal (TTcépfjia à(jL£[X7TTOv [Hébreux], v. 16 OepaTtovTOç xuptou
[Moïse], v. 17 ôcioiç [Hébreux], v. 20 Stxatot, àaefieïç [Hébreux,
Égyptiens]). En sorte que, par un procédé subtil, l'auteur soucieux
d'élever l'esprit du lecteur de la réalité historique ou littérale à
l'intelligence du « type », non seulement ne donne point aux diffé
rents personnages leur nom, leur nom propre, mais encore, par la
suppression de l'article estompe intentionnellement leur individual
ité personnelle et concrète, la description voulant atteindre non
point cette individualité, mais le « type »19.
Se pose alors la question : Si le fonds est allégorique, comment se
fait-il que la forme le laisse si peu paraître ?20 Dupont-Sommer
avance une réponse: II nous semble précisément, que le fonds et la
forme sont également allégoriques, que le style est intentionnell
ement et savamment ésotérique21. Si tel est bien le caractère du style
de notre Sagesse dans le chapitre qui nous occupe, il doit être l'objet,
pour nous, plus encore que pour les contemporains, d'un véritable
17. A.D.-S. 744.
18. A.D.-S. 744.
19.745.
20. A.D.-S. 756.
21.A. DUPONT-SOMMER ET LA SAGESSE DE SALOMON 39
déchiffrement22. Il est vrai, le lecteur ou le commentateur moderne,
ignorant qu'il se trouve en présence d'un texte à secret est dérouté
à chaque instant par les détours obscurs et en apparence illogiques de
cette fantasmagorique description. Mais qu'il se mette donc à l'école
du mystagogue ou du hiérophante, de notre « Salomon » lui-même !
Qu'il s'instruise, le mieux qu'il peut, des doctrines de la secte !
Alors, devenu lui-même dans une certaine mesure un initié, un
myste, il verra peut-être que ce texte obscur est étincelant de
lumière, et qu' « il n'y a rien de caché qui ne doive devenir clair »
(Luc, 8, 17)23.
Le commentaire s'ouvre ainsi : Le chapitre 10 se présente en quelque
sorte comme une galerie de portraits, comme si l'auteur avait sous les
yeux les fresques ou les stucs d'une mystérieuse Basilique alexandrine
judéo-pythagoricienne24. Par cette formule hardie, Dupont-Sommer
révèle qu'il a trouvé la clef de la Sagesse dans la Basilique pythagori
cienne de la Porte Majeure. Il avait soumis cette hypothèse à Jérôme
Carcopino dans une lettre, peut-être écrite en 1929, et dont il avait
recopié à la hâte quelques passages essentiels : II me semble que l'auteur
judéo-alexandrin de la « légende de Salomon » est, pour ainsi dire, le
Nigidius de la secte judéo-pythagorique, d'ailleurs contemporain
du romain25. Une petite fiche montre qu'il songeait depuis
quelque temps déjà à rédiger un article intitulé: « Un Nigidius judéo-
alexandrin : l'auteur de la Sagesse dite de Salomon »26.
Deux pages de La Basilique Pythagoricienne exercèrent sur
Dupont-Sommer une influence décisive et lui dévoilèrent les mystères
du style de la Sagesse. Il faut citer ici Jérôme Carcopino un peu longue
ment : « Nigidius, en effet, n'était pas seulement un lettré, un savant,
un philosophe. C'était un apôtre que la parole de Pythagore, telle
qu'il croyait l'entendre, avait enthousiasmé. Il y avait découvert la
solution de toutes les énigmes, la règle de toutes les actions humaines.
En tout cas, il professait le pythagorisme comme une foi et s'était
assigné la mission d'en faire refleurir dans Rome, non seulement les
idées, mais les disciplines et le culte. Chez lui, se tiennent des réunions
qui n'ont rien d'une académie, mais qui ressemblent à des mystères.
Dans l'association qu'il a groupée et qu'il préside, il commente les
discours attribués à Pythagore et ceux que les pythagoriciens ont
inscrits au nom d'Orphée. Loin de rechercher la clarté et la force
démonstrative, il parle à mots couverts, avec des réticences calculées
et des subtilités sibyllines. Il ne s'agit pas, en effet, pour lui, de
22. A.D.-S. 764.
23. A.D.-S. 768-769.
24.770.
25. A.D.-S. 1063.
26.1059. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 40
démontrer des théories plus ou moins probables et faillibles, mais
d'énoncer à des initiés, avec le respect et la prudence désirables,
des certitudes oraculaires, et d'accomplir, guidé par elles, les sancti
fications qui purifient les hommes et qui forcent le destin. »27
Le chapitre 10, suivant l'ordre chronologique, fait défiler d'abord, dans
une première partie (v. 1-9), que l'on peut intituler « Mystes et
Réprouvés », Adam (1-2) et Caïn (3) ; le Déluge et Noé (4) ; Babel et
Abraham (5) ; les Sodomites et Lot (6), dont l'aventure est suivie de
la description de la Pentapole infernale (7-8) et d'une conclusion
générale sur le salut accordé aux Mystes (9).
Puis, dans une deuxième partie (v. 10-14), — « le Diptyque Jacob-
Joseph » — l'auteur présente seuls deux types d'initiés : Jacob, le
type du Fort (10-12), et Joseph, le type du Chaste (13-14).
Enfin, dans une troisième partie (v. 15-21), — « Les Hébreux et
l'Exode » — , c'est un type collectif qui est proposé : d'abord, l'énoncé
général (15), puis, le chef, à savoir Moïse (16), enfin, la masse des
Hébreux, des pieux, ôaiot, guidés par la Sagesse dans un merveilleux
chemin et qui célèbrent leur victoire par des hymnes au Seigneur
(17-21).
Un tel plan n'est pas sans art. Le style général lui-même est une
prose poétique où se mêlent, par un singulier syncrétisme littéraire,
conforme au syncrétisme judéo-hellénique de la secte, et le parallé
lisme sémitique et les clausules rythmiques du style grec28.
Chacun des personnages fait l'objet d'un examen minutieux et pénét
rant. Adam est le « type » merveilleux du myste, Caïn, le « type »
accompli du réprouvé. Je ne puis m' arrêter ici que sur un seul portrait,
le plus fouillé et le plus réussi, sans doute, celui de Noé :
« A cause de lui, la terre fut submergée : au contraire, la Sagesse
le sauva, et, au moyen d'un pauvre morceau de bois, elle pilota le
juste »29.
Tous les commentateurs entendent les mots 8i sûtsXouç £ûXou
du bateau qui portait Noé, c'est-à-dire de l'Arche29a. En réalité,
selon Dupont-Sommer les mots grecs désignent non point l'Arche, mais,
en suivant tout simplement le sens ordinaire des mots, le gouvernail
de l'Arche. En effet, xu(kpvà<a signifie « piloter » : la Socpia est repré
sentée comme « pilotant le juste », c'est-à-dire l'Arche où Noé est
enfermée : c'est grâce à l'intervention de ce merveilleux pilote que
l'Arche, que Noé, que la terre furent sauvés30.
Le verset s'éclaire de surcroît d'une lumière nouvelle si on le rapproche
27. J. Carcopino, La Basilique pythagoricienne de la Porte Majeure, Paris,
1927, p. 198-199.
28. A.D.-S. 770.
29. Sagesse de Salomon, 10, 14.
29a. A. D.-S. 792.
30. A.D.-S. 793. A. DUPONT-SOMMER ET LA SAGESSE DE SALOMON 41
d'un autre passage de la Sagesse où il est question de Noé : « C'est au
temps des origines, au temps où périssaient les orgueilleux géants :
l'espoir du monde, s'échappant sur un radeau, laissa au siècle une
semence de génération, piloté par ta main »31. Il s'agit, à coup sûr,
du déluge et de Noé, et nous sommes heureux de voir Dieu lui-même
« pilotant de sa main » Noé, comme la Socpta, dans 10, 4, « pilotait »
aussi « le juste ». Mais quel déluge ! Et quel Noé ! les « orgueilleux
géants », le « radeau » (pour l'Arche !), la « fuite », le « siècle », la
1' « espoir du monde » : où sommes-nous « semence de génération »,
donc ? Rappelons que le radeau crxeSta est le titre du Chant V de
l'Odyssée et fait invinciblement penser à Ulysse ; l'Arche de la
Genèse ne peut absolument pas être désignée par ce nom répété deux
fois (v. 5 et 6). Mais, chez notre auteur, il se trouve que la Bible
fusionne avec Homère ; que Noé fusionne avec Ulysse ; et le mythe
de Noé-Ulysse symbolise les dogmes mystiques de la secte pythagor
icienne32. Noé, tout comme Ulysse, est un admirable type d'initié33.
U exégèse approfondie de ces 21 versets permet de conclure que le
chapitre 10 de V Apocryphe n'est point seulement une banale démonst
ration historique du rôle de la Sagesse ; c'est encore et surtout
l'exposé symbolique d'une doctrine : de la doctrine la plus essentielle
de la secte à laquelle appartient l'auteur, celle qui concerne le Salut
et les Fins dernières, et qui pourrait se résumer dans cette formule de
Sap. 18, 7 : (j«TY)pux \xïv Sixauov, é^Gp&v Se à^cùXeia « Salut des
justes et Mort des impies ». Avons-nous atteint exactement tous les
sous-entendus, tous les dessous (u7i6votat) de ce texte subtil ? Nous
n'aurons pas l'audace de le prétendre. Mais une chose est certaine
d'après les exemples sûrs qu'on possède de l'exégèse allégorique des
Alexandrins : c'est que l'ingéniosité de ces esprits en quête de
symboles est si extraordinairement féconde que, même en cherchant
à rivaliser de subtilité avec eux, on sera toujours largement battu.
On peut espérer seulement retrouver quelques-unes des résonances
que ces textes merveilleux éveillaient dans l'âme des mystes34.
Ainsi, notre Sagesse, si importante pour la connaissance du
Judaïsme alexandrin, nous semble être de plus un document de tout
premier ordre, insuffisamment exploité encore, pour l'étude des
origines du Christianisme. Tel quel, ce livre nous présente une
doctrine déjà très riche. Et cependant, étant donné son origine et sa
nature, il se trouve qu'il laisse entendre plus encore qu'il ne dit;
interrogeons-le hardiment ; peut-être acceptera-t-il de livrer, peu à
peu, ses secrets : les révélations transcendantes, dont nous sommes,
31. Sagesse de Salomon, 14, 6.
32. A.D.-S. 795.
33.800.
34. A.D.-S. 856. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 42
en tant qu'historiens, avides, et sur lesquelles notre « Salomon »
a posé la clé d'or35.
Ce mémoire, terminé le 19 février 1933, fut soumis, en février 1934,
à Monsieur G.36, en qui il faut reconnaître, à V évidence, Charles
Guignebert et on lit encore les appréciations au crayon que celui-ci
porta dans les marges du manuscrit. Or, le 27 janvier 1933, Dupont-
Sommer avait déposé en Sorbonne, sous la direction de Guignebert, le
sujet de sa thèse principale : « Introduction au Livre de la Sagesse de
Salomon » et celui de la thèse complémentaire : « Le Livre de la
de : Traduction et commentaire ». C'était vouloir ne plus
se cantonner à l'examen d'un seul chapitre — si important fût-il —
mais entreprendre l'étude de l'Apocryphe à frais nouveaux et sous
tous ses angles. Une question surgit : pourquoi Dupont-Sommer a-t-il
attendu un an — de février 1933 à février 1934 — pour communiquer
à Guignebert ses « Notes sur le chapitre 10 de la Sagesse de Sal
omon » ? Nous l'ignorons, mais une explication paraît vraisemblable.
Dans son « Mémoire », Dupont-Sommer avait abordé, un peu rapide
ment peut-être, le problème très difficile de la composition et, sans
négliger certaines précautions, s'était déclaré nettement favorable à la
thèse de l'unité37. Il faut reconnaître, à sa décharge, que le chapitre 10,
à la césure de l'ouvrage, n'offrait pas un observatoire privilégié pour
trancher heureusement cette délicate question.
Au cours de l'été 1933, après divers tâtonnements, Dupont-Sommer va
changer de cap. Il fait coup sur coup deux traductions de la Sagesse et,
après avoir, un moment, envisagé un plan en trois sections — 1-5;
6-9 ; 10-11 — , i7 divise l'ouvrage en deux parties distinctes ; la première
comprend les chapitres 1 à 10; la seconde les chapitres 11 à 193*.
Mieux encore, il tient maintenant les deux parties du livre de la
Sagesse pour deux écrits différents. Une fiche, non datée, formule
clairement sa pensée: L'idée neuve de cette interprétation, c'est
d'abord celle du caractère apocalyptique de Sap. II — et par suite
celle de la distinction radicale des deux écrits, qui permet, en les
étudiant isolément, d'aller plus profond dans l'analyse des textes39.
Et encore, sur une autre fiche: Les deux écrits nous apparaissent si
distincts et si différents pour la forme, qu'on peut appeler le premier
Écrit initial et le second Écrit ajouté, le premier l'Écrit en vers
et le second l'Écrit en prose, le premier le Protreptique et le second
l'Apocalypse40.
35. A.D.-S. 862.
36.2248.
37. A.D.-S. 768.
38.1539.
39. A.D.-S. 20.
40.185. DUPONT-SOMMER ET LA SAGESSE DE SALOMON 43 A.
Dupont-Sommer reconnaît ici sa dette à l'endroit de Eichhorn,
auteur d'une célèbre « Introduction aux Apocryphes de l'Ancien
Testament », parue en 179541, et le fait en des termes particulièrement
élogieux: Avec une vigueur et une perspicacité peu communes il
distingue d'abord dans la Sagesse deux parties entièrement hété
rogènes (Sap. 1-11, 1 et Sap. 11, 2-19) et poursuit, à la lumière de
cette distinction fondamentale, toute une longue dissertation de
près de 150 pages, extrêmement nourries, un chef-d'œuvre incontes
table de la critique allemande indépendante de la fin du
xvine siècle42.
Dans une lettre à Guignebert, du 8 octobre 1934, il expose et justifie
longuement ses vues nouvelles : ... Quant au second écrit, je l'appellerais
une « Apocalypse » : je persiste à y voir un écrit sibyllin, tout rempli
de visions eschatologiques, peut-être la plus curieuse et la plus
instructive des Apocalypses juives. Le « Protreptique » est écrit
généralement en stiques parallèles ; 1' « Apocalypse » est, au
contraire, dans l'ensemble, écrite en prose, mais dans cette prose
artistique, ampoulée, que Norden (Kunstprosa) attribue, il me
semble, à l'école dite asiatique.
La manière des deux auteurs est très différente : le premier est un
philosophe, un contemplatif, dont le style est fort semblable à celui
de l'Évangile de Jean ; le second est un visionnaire, dont la pensée est
bouillonnante, et qui entremêle sans cesse le passé, le présent et
l'avenir.
Le « Protreptique » me semble émaner d'un milieu juif gnosticisant,
un peu antérieur à Philon [pour la doctrine]. Je dirais volontiers
30 av. J.-C. : à ce moment, l'Egypte devient province romaine ; un
Juif pieux d'Alexandrie — peut-être même un « Thérapeute » (?) — ,
profite de la circonstance pour exercer sa propagande auprès des nou
veaux maîtres ; les Romains, à cette époque, sont fort tentés par le
néo-pythagorisme : Cicéron, Nigidius, bientôt Virgile... Or, le
Judaïsme de cet écrit est fortement imprégné de néo-pythagorisme.
J'analyse très minutieusement les divers points de la doctrine.
Certes, il ne s'agit pas d'un vernis de culture grecque : on a affaire à
un Judaïsme profondément transformé et d'une qualité surprenante.
La netteté des thèses dans lesquelles il s'affirme, la parfaite assimi
lation de l'apport gnostique, l'aisance totale de la construction
nouvelle, tout cela suppose un milieu, une secte fervente, un foyer de
méditation.
1' « Apocalypse », jointe au livre initial, elle a un autre but. Quant à
Les Juifs d'Alexandrie sont persécutés, sous Caligula ; Philon lui-
41. J. G. Eichhorn, Einleitung in die apokryphischen Schriften des Alten Testa
ments, Leipzig, 1795, p. 86-207.
42. A.D.-S. 219.

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