La référence assurantielle en matière de protection sociale : apports et limites - article ; n°1 ; vol.291, pg 33-45

De
Économie et Statistique - Année 1996 - Volume 291 - Numéro 1 - Pages 33-45
La référence assurantielle en matière de protection sociale : apports et limites
La réflexion sur la protection sociale entretient avec la notion d'assurance des rapports ambigus et parfois même contradictoires. On note d'abord que cette réflexion fait un large usage de la notion de risque, ce qui suggère bien que la protection sociale remplit un rôle d'assurance. On se rappelle aussi que cette vocation assurantielle de la Sécurité sociale avait été fortement mise en avant lors de sa création et qu'un certain recentrage sur cette vocation est parfois souhaité par ses gestionnaires. Mais cette demande de recentrage ne va jamais jusqu'à remettre en cause certains caractères dits non assurantiels du système, tels que les différentes formes de redistribution impliquées par les modalités de financement de l'assurance-maladie. Et la référence assurantielle est récusée avec vigueur lorsqu'elle suggère un risque de dérive vers des modes de gestion caractérisant l'assurance privée.
Ceci invite à plusieurs clarifications. D'abord à revenir sur la définition de ce que recouvre le terme d'assurance, qui caractérise soit la fonction générale de couverture de risques, soit le type particulier de couverture qui peut être proposé par des opérateurs privés. On précise alors quelles sont les règles de gestion que le contexte concurrentiel impose à ces derniers : neutralité actuarielle, préfinancement, contrôle et sélection des risques. La question de la référence assurantielle, dans ces conditions, serait de savoir jusqu'à quel point l'assurance sociale peut s'affranchir de ces règles, ce qui peut être discuté en fonction de quatre critères : le besoin de correction des inégalités, le besoin d'une couverture aussi extensive que possible, la nécessité d'éviter les effets désincitatifs ou de risque moral qui peuvent être induits par tout mécanisme de transfert, et enfin celle de conserver le soutien social qui est nécessaire à la pérennité du système.
The Social Security Insurance Reference: Advantages and Limits
Social security reasoning cultivates ambiguous and sometimes even contradictory relations with the notion of insurance. First of all, this thinking draws extensively on the notion of risk, which clearly suggests that social security fulfils an insurance role. In addition, the insurance aspect of social security was strongly emphasized when it was created and its administrators sometimes advocate a certain refocusing on this role. Yet this call for refocusing never goes so far as to question some of the non- insurance characteristics of the system, such as the different forms of redistribution implicit in health insurance funding methods. Moreover, the insurance reference raises strong objections when it suggests a risk of a drift towards management methods characteristic of private insurance.
Some clarification is called for here. First of all, we look at the definition of the term insurance, which covers either the general function of risk coverage or the particular type of coverage that could be proposed by private operators. Then we detail the management rules that the competitive climate imposes on these private operators: non- discriminatory actuarial evaluation, advance funding, control and selection of risks. Given these circumstances, the insurance reference question consists of knowing to what extent social security can circumvent these rules. This can be discussed on the basis of four criteria: the need to correct inequalities, the need for as extensive a coverage as possible, the need to avoid disincentive effects or moral hazards apt to be induced by any transfer mechanism, and the need to maintain the social support necessary for the sustainability of the system.
Das Versicherungsprinzip bei der sozialen
Die Beziehungen zwischen den Begriffen sozialer Schutz und Versicherung sind vieldeutig und mitunter sogar widersprûchlich. Man stellt zunâchst fest, dafB bei den Ùberlegungen ùber die soziale Sicherung weitgehend auf den Begriff des Risikos zurùckgegriffen wird, was den SchluB nahelegt, daft der sozialen Sicherung eine Versicherungsaufgabe zukommt. Es sei ebenfalls daran erinnert, dafî dièse versicherungsbezogene Ausrichtung der Sozialversicherung einen wesentlichen Faktor bei deren Grûndung darstellte und daB ihre Trâger manchmal eine gewisse Neubesinnung auf dièse Aufgabe wûnschen. Doch werden bei dieser Forderung nie bestimmte nicht-versicherungsbezogene Merkmale des Systems in Frage gestellt, wie beispielsweise die verschiedenen Umverteilungsformen, die die Finanzierung der Krankenversicherung mit sich bringt. Der Versicherungsbezug wird auBerdem heftig abgelehnt, wenn er eine Gefahr des Abgleitens hin zu Verwaltungs- praktiken in sich birgt, die fur die private Versicherung kennzeichnend sind.
Sicherung: Nutzen und Grenzen Dies erfordert mehrere Klarstellungen. Zunâchst muB auf die Definition des Versicherungsbegriffes eingegangen werden, der entweder die allgemeine Funktion der Risikodeckung oder eine besondere Art der Absicherung bezeichnet, die von privaten Trâgern angeboten werden kann. Danach werden die Verwaltungsregeln ermittelt, die das wettbewerbliche Umfeld letzteren auferlegt: versi- cherungsmathematische Neutralitât, Vorfinanzierung, Risikoûberwachung und Risikoselektion. Die Frage, die sich unter diesen Umstânden hinsichtlich des Versicherungsbezugs stellt, wùrde dann lauten, inwiefern sich die Sozialversicherung dieser Regeln entziehen kann. Dies kann nach vier Kriterien diskutiert werden: dem Erfordernis der Korrektur von Ungleichheiten; der Notwendigkeit eines môglichst umfassenden Schutzes; der Notwendigkeit, die anreizhemmenden Effekte oder Effekte des moral hazard zu vermeiden, die jeder Transfermechanismus mit sich bringen kann; sowie schlieBlich der Notwendigkeit, die soziale Unterstûtzung aufrechtzuerhalten, die fur den Fortbestand des Systems Voraussetzung ist.
La referenda al seguro en cuanto a protecciôn social : aportaciones y limites
La reflexion sobre protecciôn social establece con la nociôn de seguro unas relaciones ambiguas, y hasta contradictorias. Es de notar que esta reflexion se vale con frecuencia de la nociôn de riesgo, lo cual da a entender que la protecciôn social desempena una funciôn de seguro. También es de recordar que la vocaciôn a asegurar de la Seguridad social habi'a prevalecido en su creaciôn, y que sus gerentes a veces desean que se vuelva a afirmar dicha vocaciôn. Sin embargo, tal deseo de reafirmaciôn no alcanza a poner en entredicho ciertos aspectos no aseguramentales del sistema, tales como las diferentes formas de redistribuciôn relacionadas con las modalidades de financiaciôn del seguro médico. Y s e descarta rotundamente la referenda al seguro, cuando esta implica un riesgo de dériva hacia unos modos de gestion que caracterizan el sector asegurador privado.
Se precisan por ello ciertas aclaraciones : primera hay que volver a la definition de lo que se entiende por el término de seguro, el cual caracteriza o bien la funciôn general de cobertura de riesgos o bien un tipo especial de cobertura que pueden brindar unos operadores privados. Se especifican entonces las reglas de gestion a las que les somete el contexte competencial : neutralidad actuarial, prefinanciaciôn, control y selecciôn de los riesgos. La cuestiôn de la referenda al seguro consistirfa en este caso en saber hasta que punto el seguro social puede prescindir de estas reglas, lo cual puede plantearse en funciôn de los siguientes cuatro criterios : la necesidad de correction de las desigualdades, la necesidad de una cobertura lo mâs extensa posible, la de evitar los efectos desincitativos o de riesgo moral que se inducen de cualquier mecanismo de transferencia, y en fin la de preservar el apoyo social necesario para la perennidad del sistema.
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
Lecture(s) : 176
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Monsieur Didier Blanchet
La référence assurantielle en matière de protection sociale :
apports et limites
In: Economie et statistique, N°291-292, Février 1996. pp. 33-45.
Citer ce document / Cite this document :
Blanchet Didier. La référence assurantielle en matière de protection sociale : apports et limites. In: Economie et statistique,
N°291-292, Février 1996. pp. 33-45.
doi : 10.3406/estat.1996.6027
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/estat_0336-1454_1996_num_291_1_6027Résumé
La référence assurantielle en matière de protection sociale : apports et limites
La réflexion sur la protection sociale entretient avec la notion d'assurance des rapports ambigus et
parfois même contradictoires. On note d'abord que cette réflexion fait un large usage de la notion de
risque, ce qui suggère bien que la protection sociale remplit un rôle d'assurance. On se rappelle aussi
que cette vocation assurantielle de la Sécurité sociale avait été fortement mise en avant lors de sa
création et qu'un certain recentrage sur cette vocation est parfois souhaité par ses gestionnaires. Mais
cette demande de recentrage ne va jamais jusqu'à remettre en cause certains caractères dits non
assurantiels du système, tels que les différentes formes de redistribution impliquées par les modalités
de financement de l'assurance-maladie. Et la référence assurantielle est récusée avec vigueur
lorsqu'elle suggère un risque de dérive vers des modes de gestion caractérisant l'assurance privée.
Ceci invite à plusieurs clarifications. D'abord à revenir sur la définition de ce que recouvre le terme
d'assurance, qui caractérise soit la fonction générale de couverture de risques, soit le type particulier de
couverture qui peut être proposé par des opérateurs privés. On précise alors quelles sont les règles de
gestion que le contexte concurrentiel impose à ces derniers : neutralité actuarielle, préfinancement,
contrôle et sélection des risques. La question de la référence assurantielle, dans ces conditions, serait
de savoir jusqu'à quel point l'assurance sociale peut s'affranchir de ces règles, ce qui peut être discuté
en fonction de quatre critères : le besoin de correction des inégalités, le besoin d'une couverture aussi
extensive que possible, la nécessité d'éviter les effets désincitatifs ou de risque moral qui peuvent être
induits par tout mécanisme de transfert, et enfin celle de conserver le soutien social qui est nécessaire
à la pérennité du système.
Abstract
The Social Security Insurance Reference: Advantages and Limits
Social security reasoning cultivates ambiguous and sometimes even contradictory relations with the
notion of insurance. First of all, this thinking draws extensively on the notion of risk, which clearly
suggests that social security fulfils an insurance role. In addition, the insurance aspect of social security
was strongly emphasized when it was created and its administrators sometimes advocate a certain
refocusing on this role. Yet this call for refocusing never goes so far as to question some of the non-
insurance characteristics of the system, such as the different forms of redistribution implicit in health funding methods. Moreover, the insurance reference raises strong objections when it
suggests a risk of a drift towards management methods characteristic of private insurance.
Some clarification is called for here. First of all, we look at the definition of the term "insurance", which
covers either the general function of risk coverage or the particular type of coverage that could be
proposed by private operators. Then we detail the management rules that the competitive climate
imposes on these private operators: non- discriminatory actuarial evaluation, advance funding, control
and selection of risks. Given these circumstances, the insurance reference question consists of knowing
to what extent social security can circumvent these rules. This can be discussed on the basis of four
criteria: the need to correct inequalities, the need for as extensive a coverage as possible, the need to
avoid disincentive effects or moral hazards apt to be induced by any transfer mechanism, and the need
to maintain the social support necessary for the sustainability of the system.
Zusammenfassung
Das Versicherungsprinzip bei der sozialen
Die Beziehungen zwischen den Begriffen sozialer Schutz und Versicherung sind vieldeutig und mitunter
sogar widersprûchlich. Man stellt zunâchst fest, dafB bei den Ùberlegungen ùber die soziale Sicherung
weitgehend auf den Begriff des Risikos zurùckgegriffen wird, was den SchluB nahelegt, daft der
sozialen Sicherung eine Versicherungsaufgabe zukommt. Es sei ebenfalls daran erinnert, dafî dièse
versicherungsbezogene Ausrichtung der Sozialversicherung einen wesentlichen Faktor bei deren
Grûndung darstellte und daB ihre Trâger manchmal eine gewisse Neubesinnung auf dièse Aufgabe
wûnschen. Doch werden bei dieser Forderung nie bestimmte nicht-versicherungsbezogene Merkmale
des Systems in Frage gestellt, wie beispielsweise die verschiedenen Umverteilungsformen, die die
Finanzierung der Krankenversicherung mit sich bringt. Der Versicherungsbezug wird auBerdem heftig
abgelehnt, wenn er eine Gefahr des Abgleitens hin zu Verwaltungs- praktiken in sich birgt, die fur dieprivate Versicherung kennzeichnend sind.
Sicherung: Nutzen und Grenzen Dies erfordert mehrere Klarstellungen. Zunâchst muB auf die Definition
des Versicherungsbegriffes eingegangen werden, der entweder die allgemeine Funktion der
Risikodeckung oder eine besondere Art der Absicherung bezeichnet, die von privaten Trâgern
angeboten werden kann. Danach werden die Verwaltungsregeln ermittelt, die das wettbewerbliche
Umfeld letzteren auferlegt: versi- cherungsmathematische Neutralitât, Vorfinanzierung,
Risikoûberwachung und Risikoselektion. Die Frage, die sich unter diesen Umstânden hinsichtlich des
Versicherungsbezugs stellt, wùrde dann lauten, inwiefern sich die Sozialversicherung dieser Regeln
entziehen kann. Dies kann nach vier Kriterien diskutiert werden: dem Erfordernis der Korrektur von
Ungleichheiten; der Notwendigkeit eines môglichst umfassenden Schutzes; der Notwendigkeit, die
anreizhemmenden Effekte oder Effekte des "moral hazard" zu vermeiden, die jeder
Transfermechanismus mit sich bringen kann; sowie schlieBlich der Notwendigkeit, die soziale
Unterstûtzung aufrechtzuerhalten, die fur den Fortbestand des Systems Voraussetzung ist.
Resumen
La referenda al seguro en cuanto a protecciôn social : aportaciones y limites
La reflexion sobre protecciôn social establece con la nociôn de seguro unas relaciones ambiguas, y
hasta contradictorias. Es de notar que esta reflexion se vale con frecuencia de la nociôn de riesgo, lo
cual da a entender que la protecciôn social desempena una funciôn de seguro. También es de recordar
que la vocaciôn a asegurar de la Seguridad social habi'a prevalecido en su creaciôn, y que sus
gerentes a veces desean que se vuelva a afirmar dicha vocaciôn. Sin embargo, tal deseo de
reafirmaciôn no alcanza a poner en entredicho ciertos aspectos no aseguramentales del sistema, tales
como las diferentes formas de redistribuciôn relacionadas con las modalidades de financiaciôn del
seguro médico. Y s e descarta rotundamente la referenda al seguro, cuando esta implica un riesgo de
dériva hacia unos modos de gestion que caracterizan el sector asegurador privado.
Se precisan por ello ciertas aclaraciones : primera hay que volver a la definition de lo que se entiende
por el término de seguro, el cual caracteriza o bien la funciôn general de cobertura de riesgos o bien un
tipo especial de cobertura que pueden brindar unos operadores privados. Se especifican entonces las
reglas de gestion a las que les somete el contexte competencial : neutralidad actuarial, prefinanciaciôn,
control y selecciôn de los riesgos. La cuestiôn de la referenda al seguro consistirfa en este caso en
saber hasta que punto el seguro social puede prescindir de estas reglas, lo cual puede plantearse en
funciôn de los siguientes cuatro criterios : la necesidad de correction de las desigualdades, la
necesidad de una cobertura lo mâs extensa posible, la de evitar los efectos desincitativos o de riesgo
moral que se inducen de cualquier mecanismo de transferencia, y en fin la de preservar el apoyo social
necesario para la perennidad del sistema.PROTECTION SOCIALE
La référence assurantielle
en matière de protection sociale :
apports et limites
La réflexion sur la protection sociale entretient avec la notion d'assurance
Didier Blanchet * des rapports ambigus et parfois même contradictoires. On note d'abord que
cette réflexion fait un large usage de la notion de risque, ce qui suggère bien
que la protection sociale remplit un rôle d'assurance. On se rappelle aussi que
cette vocation assurantielle de la Sécurité sociale avait été fortement mise en avant
lors de sa création et qu'un certain recentrage sur cette vocation est parfois
souhaité par ses gestionnaires. Mais cette demande de recentrage ne va jamais
jusqu'à remettre en cause certains caractères dits non assurantiels du système,
tels que les différentes formes de redistribution impliquées par les modalités
de financement de l'assurance-maladie. Et la référence assurantielle est récusée
avec vigueur lorsqu'elle suggère un risque de dérive vers des modes de gestion
caractérisant l'assurance privée.
Ceci invite à plusieurs clarifications. D'abord à revenir sur la définition de ce que
recouvre le terme d'assurance, qui caractérise soit la fonction générale de
couverture de risques, soit le type particulier de couverture qui peut être proposé
par des opérateurs privés. On précise alors quelles sont les règles de gestion que
le contexte concurrentiel impose à ces derniers : neutralité actuarielle,
préfinancement, contrôle et sélection des risques. La question de la référence
assurantielle, dans ces conditions, serait de savoir jusqu'à quel point l'assurance
sociale peut s'affranchir de ces règles, ce qui peut être discuté en fonction
*Didier Blanchet est de quatre critères : le besoin de correction des inégalités, le besoin d'une couverture chef de la division Red
istribution et politiques aussi extensive que possible, la nécessité d'éviter les effets désincitatifs ou de risque sociales de l'Insee. moral qui peuvent être induits par tout mécanisme de transfert, et enfin celle
L'auteur remercie André de conserver le soutien social qui est nécessaire à la pérennité du système. Masson et Pierre Pes-
tieau pour leurs conseils,
ainsi que de nombreux
autres lecteurs, tout en Savoir si la référence à l'idée d'assurance reste un sentiment assez partagé : le système de restant seul responsable
du résultat final. Les opi est pertinente en matière de protection protection sociale semble bien être un
nions émises n'enga sociale suscite des réponses souvent contradict d'assurance en ce premier sens du terme. Mais gent pas l'Insee. oires et qui dépendent du contexte dans lequel lorsqu'on aborde la question du partage des
Les noms et dates entre la question est posée. On doit d'abord noter rôles entre couverture publique et couverture parenthèses renvoient à que le sentiment que la protection sociale remp privée, il arrive fréquemment que la référence la bibliographie en fin
d'article. lit une fonction de couverture des risques assurantielle soit nettement rejetée, le souhait
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 291-292, 1996 - 1/2 33 de défendre la spécificité et le domaine d'inte maladie, personne ne peut dire à quel âge exact
rvention de la protection collective obligatoire ni de combien, et cette incertitude rend souhai
conduisant à minimiser ce qui pourrait la table une mutualisation de ce risque (1). La
rapprocher de systèmes d'assurance concurr notion de risque est aussi valable pour le chô
entiels. On considère aussi parfois que l'im mage : l'évolution récente suggère même que
brication réalisée par la protection sociale ce risque deviendrait de plus en plus partagé,
entre les deux fonctions dites d'assurance et alors qu'une plus forte proportion de la populat
de redistribution est désormais si étroite ion pouvait s'en croire autrefois abritée (Cerc,
que la référence à la première de ces deux no 1993). La notion de risque continue enfin
tions serait devenue inutile voire trompeuse d'avoir une certaine pertinence en matière de
(Dufourcq, 1994a ; Rosanvallon, 1995). Mal retraite. Il est certes indéniable que les retraites
gré cela, la revendication d'une meilleure peuvent aussi s'analyser en termes de salaire
séparation entre assurance et redistribution différé ou de report (2) de revenu entre phase
ou solidarité demeure et trouve des applica active et inactive de l'existence et qu'elles rem
tions partielles dans l'organisation concrète de plissent aussi une fonction de gestion de la
la protection sociale. La question de ce partage main-d'œuvre ou de régulation du marché du
intéresse aussi les statisticiens, lorsqu'ils cher travail. Mais leur existence n'en continue pas
chent à préciser le contenu de la notion de pr moins de traduire le besoin qu'ont les individus
élèvements obligatoires (Plagnet et Concialdi, d'être protégés contre les chutes de revenu ou
1992 ; Willard, 1992) : parmi ces prélève de productivité relative qui, dans un monde
ments, il est souhaitable de séparer ceux sans protection sociale, étaient autrefois asso
qui n'offrent en retour aucune contrepartie ciés au processus d'avancée en âge. Cette fonc
individualisable, et ceux qui correspon tion réapparaît d'ailleurs pleinement en matière
dent uniquement au prix payé pour un de préretraite. Au demeurant, même si l'accès
à la retraite devient désormais une quasi- service de protection contre tel ou tel risque
de l'existence. Cette distinction intéresse certitude, la durée de cette retraite reste une
enfin les macro-économistes, pour qui les variable aléatoire, ce qui légitime là encore le
prélèvements à vocation assurantielle ou recours à des mécanismes de mutualisation.
redistributive devraient se caractériser par
des impacts très différents sur les revendicat Au sens large du terme, et en excluant le cas de la
ions salariales et donc sur la formation du coût politique familiale qui ne sera pas traité ici (3), il
du travail (Vernière, 1992). semble ainsi excessif et peu constructif de nier
que le système de protection sociale joue à notre
L'impression qui se dégage de ce rapide pano égard un rôle d'assureur. Le vrai débat ne porte
rama est donc celle d'un certain désordre. donc pas sur l'existence d'un tel rôle, mais sur la
Selon la perspective retenue, il semble que la façon dont il est ou devrait être rempli, et le
référence à l'idée d'assurance apparaisse tout à meilleur moyen d'en faire ressortir l'originalité
la fois utile ou indésirable, ce qui suggère qu'il consiste d'abord à reconstituer la façon dont il
peut d'abord y avoir des malentendus sur ce pourrait l'être par des systèmes de protection
qu'on entend par ce terme même d'« assu privée soumis à une logique concurrentielle.
rance ». Il n'est pas dans l'objet de cet article
d'en codifier le bon usage. Mais, comme il faut
Une couverture privée aux possibilités disposer d'un point de départ, nous propose
rons de partir d'une définition minimale. Il est restreintes
indéniable que le système de protection sociale
remplit unefonction d'assurance, si l'on entend L'exercice privé de l'activité d'assurance
par là le seul fait que ce système sert à couvrir présente des limites spécifiques qui ne tiennent
des risques, sans présager de la façon dont ces
1. Il n'y a que dans le domaine du « petit risque » que l'utilité risques doivent être gérés ni de la façon dont
de cette mutualisation puisse être parfois contestée, mais Une cette couverture doit être tarifée et financée, et s'agit pas d'une contestation du caractère aléatoire de ce notamment par de l'impôt et des cotisations. risque : il faut séparer la question de savoir si un événement
Cette première définition implique bien que la doit être considéré comme aléatoire ou non et celle de savoir
si cet aléa génère un besoin d'assurance significatif ou fonction d'assurance soit présente dans presque légitime. tous les secteurs de la protection sociale. La 2. Selon la terminologie utilisée notamment par Padieu (1982)
notion de risque reste particulièrement peu dis ouBichot(1992).
3. Sauf à voir dans les prestations familiales une contrepartie cutable dans le domaine de la maladie : même si indispensable de la mise en place de l'assurance-vieillesse, chacun a une quasi-certitude d'occasionner des pour en éviter d'éventuels effets déstabilisants sur les frais élevés, un jour ou l'autre, à l' assurance- comportements démographiques (Bichot, 1993).
34 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 291-292, 1996 - 1/2 pas forcément à une conception différente de indirecte qui ne sera pas forcément plus favora
celle qui existerait en assurance sociale, mais ble. Soit celle-ci se fait a posteriori par un sys
qui tiennent avant tout au contexte concurrent tème de bonus-malus qui se fonde sur la
iel dans lequel il se situe. La nécessité de tari sinistralité observée : ce système pénalisera de
fer au plus juste va d'abord conduire l'assureur la même manière le bon risque malchanceux et
à éviter tous les facteurs qui pourraient compli le mauvais risque. Soit cette différenciation se
quer la quantification du risque, c'est-à-dire la fait ex ante au moyen de contrats dits « sépara
prévision de sa fréquence et de ses conséquenc teurs », proposant le choix entre une couverture
« tous risques » onéreuse parce que tarifée pour 4. Ce point renvoie à la es financières (4). Il ne proposera ainsi que des
distinction entre le ri couvertures pour des risques bien définis, et les mauvais risques et une couverture partielle sque au sens strict, qui évitera la couverture des risques susceptibles visant les bons risques. Même pour ceux-ci, le serait quantifiable et jus
de manipulation de la part de l'assuré, c'est-à- ticiable du calcul des résultat de la différenciation peut alors s'avérer
probabilités et l'incerti dire exposés au phénomène de risque moral défavorable par rapport aux bénéfices qu'ils tude, qui ne le serait pas (5), sur lequel nous reviendrons en détail plus retireraient d'un contrat uniforme forçant la (Knight, 1921).
loin. La durée de couverture du risque sera auss mutualisation entre les différentes classes de
5. Pour une introduction i délimitée par contrat, ce qui exclut la couvert risque (6). aux différents concepts ure de risques se réalisant avant que l'individu d'économie de l'assu
rance utilisés dans cet soit en mesure de contracter (Mirrlees, 1995). Il Ces remarques générales peuvent être illustrées
article, on pourra se ré faut y ajouter que le contrat va en général impos par de nombreux exemples. Ainsi l'assurance férera Kessler (1990) ou er un prépaiement de la prime de la part de privée se développe-t-elle le plus facilement au dictionnaire édité par
autour de risques facilement délimitables et sur Gollier et Bourguignon l'assuré. Ce correspond à ce que la
(1994). Leur application l'ampleur desquels l'information statistique est littérature qualifie d'inversion du cycle de proaux problèmes de pro précise et facile à collecter tels que le risque- vie duction : à la différence de la plupart des biens tection sociale est no
ou le risque mortalité, d'où le développement tamment illustrée par et services, l'assurance est un service payé
Barr(1992). important de l'offre d'assurance- vie (Besson, avant d'être produit.
1993). En revanche, elle a plus de mal à se déve
Enfin et surtout, l'assureur ne peut proposer de lopper sur des risques dont la nature reste en
contrat fonctionnant systématiquement à perte core difficile à établir, tels que la dépendance,
pour une catégorie particulière de personnes. Il dont la définition est nécessairement convent
lui serait certes possible de compenser ces per ionnelle (7) et dont on ne se sent pas capable
tes par des hausses générales de cotisation, d'évaluer les tendances à long terme. Les pro
mais cela conduirait à la fuite des meilleurs de blèmes de sélection adverse expliquent aussi
ses clients (les bas risques), récupérés par la les limites de la couverture maladie privée,
concurrence. Éviter ce problème d'écrémage notamment dans le pays où elle est pourtant le
ou de sélection adverse conduit en l'occurrence plus développée, à savoir les États-Unis. Le
à trois conséquences principales : marché s'y est révélé inadéquat pour fournir
une couverture correcte aux hauts risques que
- il implique d'abord que la tarification de l'a constituent les personnes âgées. Il ne couvre la
ssurance ne pourra se faire qu'en fonction du maladie qu'aux âges où son importance n'a
coût de production de la couverture et non des qu'une probabilité limitée de connaître une dé
ressources de l'assuré. L'assurance concurrent rive considérable, et c'est ce phénomène qui a
ielle exclut toute forme de redistribution du rendu nécessaire la mise en place du système
revenu ; public du Medicare, destiné aux plus de 65 ans,
bien avant les essais de réforme plus ambitieux
- lorsqu'il existe des facteurs de risque obser envisagés ces dernières années (8). L'incapacit
vables, et sauf si la loi le lui interdit, l'assureur é du marché à offrir une couverture aux plus
va devoir en tenir compte dans le calcul de la démunis y a également imposé le développe
prime. Un tel principe de tarification est quali ment d'une couverture spécifique, le pr
fié d'actuariellement neutre. Il en résulte une ogramme Medicaid.
pénalisation du mauvais risque, dont on ne peut
exclure qu'elle soit parfois équitable, lorsque le Dans la même perspective, le fait que l'assureur
redoute le risque moral contribue à expliquer surcroît de risque résulte d'un comportement
qu'il ne s'aventure pas sur des domaines tels volontaire, mais qui sera le plus souvent inéqui
table ;
6. Rotschild et Stiglitz (1976). Voir par exemple la présentation
de Henriet et Rochet (1991). - lorsque les différences d'exposition au risque 7. Voir l'article de P. Genier, dans ce numéro. sont inobservables par l'assureur, celui-ci va 8. Voir de K.S. Pham (dans ce numéro) pour un bilan de
devoir essayer d'en tenir compte d'une manière l'échec de cette réforme.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 291-292, 1996 - 1/2 35 Encadré 1
LE CONCEPT D'ASSURANCE
DES USAGES VARIABLES
Trois usages bien sûr très formelle, mais elle permet d'établir des
parallélismes intéressants entre problèmes d'assu
La notion d'assurance souffre ou bénéficie, selon rance et de redistribution (2). Par ailleurs, en
les contextes, de significations et de connotations montrant la confusion qui existe, à la limite, entre
variables. Il semble que son usage, historique ou ces différentes notions, elle aide à expliquer les dif
contemporain, puisse être de trois natures. ficultés que l'on peut avoir à les démêler dans des
situations plus concrètes (voir sur ce point l'enca
- Lors de la mise en place des systèmes de protec dré 2).
tion sociale, le terme d'assurance bénéficie d'une
connotation positive qui l'oppose à l'idée ô'assis- Deux distinctions sous-jacentes :
tance (1). Cette dernière correspond à ce que l'on l'assurance comme fonction
qualifierait aujourd'hui de filet de protection minimal. ou comme principe de tarification
En mettant en avant l'idée d'assurance, les promo
teurs de la protection sociale souhaitent donc Cette diversité d'usages peut conduire à quelques
promouvoir un programme de couverture plus ambit confusions ou malentendus. Pour les éviter, le
point principal à retenir est que le même mot sert ieux. Cette motivation explique la présence du
terme d'assurance dans les intitulés de la plupart à désigner une fonction (de couverture des ri
des organismes de protection sociale mis en place sques) et une modalité particulière de satisfaction
à cette période. ou de gestion de cette fonction (une assurance
correspondant au type de couverture offerte par le
- La situation actuelle est sensiblement différente. marché).
Une démarche répandue revient en effet à réserver
Pour bien préciser la nécessité de distinguer le terme d'assurance à des opérations de couver
ture comparables à celles qui pourraient ces deux usages, prenons une analogie. Soit
éventuellement être réalisées par le marché : il une entreprise publique de transport. Celle-ci
peut tarifer ou financer ses services de différens'agit donc d'opérations dans lesquelles l'individu
doit s'acquitter d'une prime d'assurance proportion tes manières : elle peut les tarifer au coût réel,
nelle au risque qu'il représente (principe de mais elle peut aussi appliquer des tarifications
neutralité actuarielle), et qui supposent la passation redistributives (subventions croisées entre gran
d'un contrat préliminaire explicite par lequel il mar des lignes rentables et petites lignes moins
que son entrée dans le système. Dans ce contexte, rentables). Ce financement pourrait même être
il est clair que l'idée d'assurance cadre mal avec un totalement fiscalisé, ce qui ferait disparaître la
bon nombre de principes de la protection sociale, notion de tarification. Il n'en viendrait pas pour
ce qui débouche parfois sur la position radicale se autant à l'idée que cette entreprise cesserait
lon laquelle la protection sociale n'est pas de par là même de remplir sa fonction de transport
l'assurance. des individus d'un point ou un autre du terri
toire.
- Enfin, la littérature économique a pris l'habitude
inverse d'utiliser le terme d'assurance dans un De la même manière, il devrait être permis d'énon
sens beaucoup plus large. Il y a assurance sitôt cer que la protection sociale remplit une fonction
que des mécanismes de mutualisation sont util d'assurance, et de séparer cette affirmation de la
isés pour couvrir un- risque (voire même sitôt qu'il question de savoir si elle doit être gérée comme
y a échange de risques entre des agents dont les une assurance (sous-entendu privée). Elle peut être
aversions pour le risque sont différentes). Pour un financée par de l'impôt ou des cotisations. Comme
exemple de ces usages très variés, rappelions l'entreprise de transport, elle peut aussi se permett
que certains économistes décrivent les phénomè re des tarifications redistributives, et même offrir
nes de rigidité salariale comme résultant de des services totalement gratuits, tels que les services
contrats d'assurance implicites contre les fluctua d'assistance, avec cette remarque supplémentaire
tions de productivité, l'employeur faisant office que cette tarification ^distributive ou ces services
d'assureur. Les questions d'assurance et de ges gratuits pourront aussi être, au second degré, consi
tion du risque sont également centrales en dérés comme étant eux-mêmes des services
économie financière. D'autre part, l'idée d'assu d'assurance : assurance contre le risque que des
rance peut aussi être étendue pour intégrer les moyens trop faibles interdisent de faire face aux coûts
problèmes de redistribution. Cette dernière est réels de la couverture fournie, ce qui est un risque
vue comme une assurance contractée « derrière que le marché est incapable de couvrir.
le voile d'ignorance », pour reprendre la méta
phore rawlsienne, c'est-à-dire une assurance- 1. Voir l'article de G. Lattes, dans ce numéro. revenu sur laquelle les individus devraient théor 2. Voir Piketty (1994) pour un exemple d'exploitation systématiquement s'accorder en l'absence d'information sur ique de cette dualité. Une illustration fréquemment citée est la position qu'ils sont appelés à occuper dans la Varian (1980). Voir encore Fleurbaey (1994) qui resitue cette
société, cette forme d'assurance englobant du conception de la redistribution parmi les autres tendances de
même coup l'idée d'assistance. Cette analogie est l'économie du bien-être.
36 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 291-292, 1996 - 1/2 que la couverture du risque chômage ou des ri obligatoires peuvent imposer aux générations
sques de chute de revenu ou de productivité. Si futures le paiement des retraites de leurs aînés.
un frein au développement de tels contrats est la De la même manière, ils peuvent imposer à des
crainte que les contrats ne soient choisis que par actifs le financement, pour leur aînés, de tech
les individus qui se sentent le plus vulnérables à niques médicales dont ceux-ci n'auraient pas
ce genre de risque, c'est-à-dire un problème de été en mesure de prévoir ni l'apparition ni le
sélection adverse, un frein au moins égal vient coût.
en effet de la crainte que la mise en place de la
couverture conduise à un relâchement de Dans ces conditions, on voit qu'une caractéris
l'effort de maintien dans l'emploi. Enfin, la tique du système de protection sociale va être
logique du prépaiement explique que, là où les l'imbrication étroite qu'il réalise entre assu
rance et redistribution, cette dernière s'effec- contrats d'assurance ont une forte dimension
intertemporelle, leur gestion repose sur la capi tuant selon plusieurs axes, l'axe d'intensité
talisation de réserves. Or ce recours au prépaie d'exposition au risque, l'axe de l'âge, l'axe du
ment, s'il peut avoir l'intérêt de renforcer revenu. Ce constat conduit souvent à une pre
l'épargne et l'accumulation du capital, a aussi mière attitude qui est de considérer que cet
pour conséquence que ces systèmes sont peu enchevêtrement est nuisible à la lisibilité du
capables de faire face à des risques qui n'ont système et qu'il faut donc chercher à le minimis
pas été anticipés. Cet argument est souvent i er, en tentant de séparer au mieux ce qui relève
s' agissant de la nvoqué en matière de retraite, de l'assurance stricto sensu et ce qui relève de
difficulté à anticiper pleinement les variations la redistribution ou de la solidarité, pour, au
futures de l'espérance de vie et également de besoin, renvoyer la gestion et le financement de
l'inflation (Bodie, 1990), mais un argument ces fonctions à des acteurs différents.
de même nature vaut aussi pour l' assurance-
maladie : un scénario de prépaiement où chaque On sait comment cette position trouve des ten
génération recevrait un montant de soins à hau tatives d'application concrète dans certains
teur de ce qu'elle a été capable de préflnancer aspects de l'organisation du système de protec
par ses revenus d'activité ne permettrait pas aux tion sociale : séparation du régime d'assurance
générations âgées de bénéficier d'innovations et d'assistance en matière de couverture du ri
9. C'est pourtant la con médicales à coût élevé (9). sque chômage, essai de fiscalisation de la polit
clusion paradoxale à ique familiale, création du Fonds de solidarité laquelle aboutirait une vieillesse. On trouvera dans l'article de G. Lattes conception trop étroite
de l'équité intergénéra- Assurance et redistribution : (ce numéro) une description plus précise de ces
tionnelle telle qu'elle un partage difficile tentatives et de leurs enjeux. Il semble néanpourrait dériver des tr moins que son application débouche sur quelavaux de Kotlikoff (1992).
Pour une discussion de Parmi tous ces problèmes, la protection sociale ques difficultés.
ces travaux, voir Kessler résoud d'abord directement celui de l'écré- etMasson(1995). mage et de la sélection adverse en imposant une Force est d'abord de constater que cette de
couverture obligatoire et en contraignant le mande de séparation entre assurance et solida
choix de la caisse d'assurance. Cette obligation rité n'est jamais totale. Par exemple, elle ne
permet le même type de couverture pour les remet que très rarement en cause la redistribu
tion entre classes de revenu qui est liée au non- mauvais risques que pour les bons risques.
Simultanément, elle autorise une large redistr plafonnement des cotisations maladie. La
ibution entre catégories de revenu qui permet question du partage assurance-solidarité tend
d'ajuster le coût de l'assurance aux moyens en fait à se cantonner sur un sous-ensemble de
plutôt qu'aux besoins, et les débats permanents la redistribution opérée par la protection
sur les modalités de financement de la protec sociale, celle qui est due à l'existence de presta
tion sociale montrent en quoi la gamme des tions non contributives, c'est-à-dire qui sont ac
outils envisageables est, à cet égard, potentiel cordées sans aucune condition de cotisation
lement variée : financements proportionnels ou préalable. La clarification des comptes qui en
plus ou moins progressifs, qu'ils soient direct résulte, si elle est indéniable, n'est donc que
ement assis sur les salaires ou fiscalisés et assis périphérique par rapport à l'ensemble des mé
sur les revenus, la consommation ou la valeur canismes redistributifs à l'œuvre dans le sys
ajoutée. Enfin, le caractère obligatoire permet tème de protection sociale.
de s'affranchir de la contrainte de prépaiement,
et autorise des situations de paiement a poster En second lieu, si on souhaitait donner un tour
plus systématique à cette distinction, on se heu- iori, à travers des mécanismes de répartition.
En matière de retraite, l'État ou des systèmes terait vite à son caractère un peu artificiel.
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 291-292, 1996 - 1/2 37 L'analyse des conditions de fonctionnement de responsabilités gestionnaires, mais cela signi
l'assurance privée a certes suggéré un critère fie que cette séparation se fera au mieux en
pour aider à cerner le champ de l'assurance fonction de critères conventionnels, qui ne ren
pure, qui est le critère de la neutralité actuar voient pas forcément à un partage clair entre
ielle, mais un examen atttentif montre que son des concepts fondamentaux bien identifiables.
domaine d'application est en fait limité (cf. en
Une meilleure stratégie serait alors de prendre cadré 2). Une fois sorti du contexte restreint
acte de ce caractère imbriqué des fonctions d'un contrat d'assurance particulier, couvrant
un risque précis sur une période précise, ce cri d'assurance et de solidarité ou de redistribut
tère prend en effet un caractère extrêmement re ion, qui constitue la spécificité de la protection
latif qui le rend inutilisable. Par exemple, une sociale. Pour autant, cette attitude n'implique
pas de clore le débat sur l'intérêt de la référence tarification uniforme entre bons et mauvais ri
sques est actuariellement non neutre si la neutral assurantielle. Elle conduit plutôt à le reformul
ité est évaluée conditionnellement à la classe er de la façon suivante. On a identifié une pra
de risque, mais elle peut aussi bien être vue tique particulière de l'activité d'assurance,
comme une assurance actuariellement neutre celle de l'assurance privée. Celle-ci se traduit à
contre le risque de devenir un mauvais risque, la fois par l'application de ce principe de neut
qui est aussi un risque. La redistribution selon ralité actuarielle et par le recours à une gamme
l'axe de l'âge traduit en partie une redistribu plus large d'instruments de gestion des risques.
tion entre générations, mais elle n'est aussi Il est acquis que l'assurance sociale, grâce à son
qu'une conséquence d'un contrat d'assurance caractère obligatoire, a la possibilité théorique
intertemporel géré en répartition. Enfin, même de se passer de cette règle ou de ces instru
la tarification redistributive entre classes de r ments. Mais ceci n'implique pas qu'il soit sy
evenus, qui semble plutôt aller du côté de la stématiquement souhaitable qu'elle le fasse. La
redistribution pure, constitue aussi, vue sous un question est alors de savoir lesquels de ces in
autre angle, une forme d'assurance contre le struments peuvent y être retenus, dans quelles
risque qu'un revenu insuffisant interdise l'ac circonstances, et jusqu'à quel point. Cette ques
cès à une couverture maladie, chômage ou tion peut-être discutée en fonction des contrain
retraite correcte, assurance qui ne peut être f tes auxquelles reste soumise cette assurance
inancée qu'en surtarifant ce risque aux person sociale. L'une est une contrainte qu'elle partage
nes à revenus élevés. avec l'assurance privée, et vient de ce que l'une
comme l'autre sont exposées aux effets de ri
L'idée d'un partage incontestable entre assu sque moral. La seconde contrainte vient de ce
rance et redistribution s'avère donc plus utopi- que, relevant d'une procédure de décision col
que qu'on aurait pu le croire a priori. Souligner lective, sa pérennité suppose qu'elle reçoive un
cette difficulté de classement ne signifie certes assentiment suffisamment large dans la populat
pas qu'une certaine délimitation des fonctions ion qu'elle couvre, ce qui peut également mett
et des rôles ne puisse pas être bénéfique, au re un frein à un démarquage radical par rapport
moins pour éviter une dilution excessive des à la logique assurantielle telle qu'elle s'impose
Encadré 2
REDISTRIBUTION, SOLIDARITÉ ET ASSURANCE
DE LA DIFFICULTÉ DES CLASSEMENTS
La protection sociale remplit une fonction d'assu concepts qui s'avéreraient trop généraux pour être
rance, mais cette fonction n'est pas dissociable opérationnels. On peut l'illustrer en envisageant
facilement des fonctions de solidarité et de redistr deux façons de procéder à ce partage.
ibution auxquelles on cherche fréquemment à
l'opposer. Dire cela ne vise pas à décourager toute Une première possibilité pour chiffrer le montant de
tentative pour établir une démarcation entre ces di redistribution qui est imposé à un individu ou dont il
fférents postes ni à montrer que la question de bénéficie serait de calculer l'écart entre ce qu'il paie
partage des rôles et des responsabilités en matière au système et ce qu'il paierait auprès d'un système
de protection sociale constitue une fausse question privé pour bénéficier de la même couverture. Mais
(la question de savoir qui doit faire quoi est au cont cette comparaison n'a qu'une faisabilité très limitée
raire d'une grande importance). Il s'agit simplement puisque l'intérêt de la couverture publique est pr
d'attirer l'attention sur les difficultés de ce partage écisément de proposer des couvertures pour
et de montrer qu'il est difficile de le faire au nom de lesquelles le marché n'est pas en mesure de fournir
38 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 291-292, 1996 - 1/2 Encadré 2 (suite)
conventions qui vont le rendre en partie arbitraire. Dans une couverture équivalente. Ainsi, la comparaison
entre rendements de la retraite publique et rende le cas d'une assurance de marché, le ao et le a\ sont
ments de placements financiers pourrait avoir un fixés par le contrat d'assurance, et le r est en principe
sens, dans certaines limites, parce qu'une substitu un taux d'intérêt du marché. Mais ces repères n'exis
tion de produits reste envisageable jusqu'à un tent plus en matière de protection sociale. Imaginons à
certain point entre retraite privée et retraite publi la rigueur qu'on puisse s'entendre sur le fait que a\
que (sans présager de son caractère souhaitable) ; doive constituer la durée de vie limite, comment choisir
en revanche, il n'y aurait pas de sens à comparer le l'âge ao ? On sait que si on le prend égal à zéro, on r
coût d'un contrat d'assurance-maladie proposé par etombe alors sur la métaphore rawlsienne qui permet
une compagnie privée pour une courte période ou d'assimiler toute redistribution à une assurance con
sous certaines restrictions d'accès, avec la cotisa tractée derrière le voile d'ignorance, c'est-à-dire avant
tion maladie versée à un système qui prend en d'avoir la moindre idée du type et de l'ampleur des ri
charge les dépenses maladies potentielles depuis sques auxquels on a des chances d'être confronté. Par
la naissance jusqu'à la date du décès. exemple, même la redistribution opérée par le système
fiscal ou le RMI peuvent être vues, d'une certaine
L'autre possibilité renonce à la comparaison avec façon, comme une forme d'assurance contre les consé
un équivalent marchand, mais consiste à se référer quences de l'échec scolaire ou professionnel (Varian,
directement au concept de neutralité actuarielle. On 1980). On conviendra alors que cette définition débou
dira qu'il y a redistribution ou solidarité lorsque l'i che sur une vision trop extensive du champ de
ndividu verse au système ou en reçoit davantage que l'assurance, même si l'encadré 1 a mentionné qu'elle
ce qu'il est susceptible d'en recevoir en espérance est l'occasion d'analogies intéressantes entre probl
mathématique. Or cette définition pose elle aussi èmes d'assurance optimale ou de redistribution
plusieurs problèmes, car le critère de neutralité ac optimale. Mais si l'on en déduit que l'âge zéro est un
tuarielle est relatif : il dépend de la gamme des seuil trop bas, à quelle valeur positive faut-il le fixer ?
risques pris en compte (un prélèvement qui n'est Faut-il que ce seuil soit variable selon le type de ri
pas actuariellement neutre vis-à-vis de deux ri sque considéré, en sachant par ailleurs que déplacer
sques pris séparément peut l'être vis-à-vis de ces ce seuil modifie le constat sur la neutralité actuarielle
deux risques pris conjointement), il dépend aussi de de deux façons : à la fois parce que cela déplace mé
l'intervalle de temps sur lequel ce critère est évalué caniquement la durée sur laquelle cotisations et
(ce qui est de l'assurance ex ante implique toujours indemnisations sont prises en compte, mais aussi
de la redistribution ex post, aussi la frontière entre parce que le passage du temps a pour effet d'apport
les deux dépend-elle du moment où cesse le er de l'information sur le degré d'exposition au risque
ex ante et où commence le ex post), et enfin de des individus. Dernier point, même le taux r du mar
l'information dont on dispose sur le degré d'exposit ché ne s'impose pas non plus comme référence
ion au risque de l'individu. absolue, sitôt qu'il fluctue. Une bonne assurance peut
aussi être une assurance contre le fait de traverser
Cela peut être formalisé de manière simple. Il existe des années de conjoncture moins favorables (Smith,
un premier critère de neutralité actuarielle qui serait 1982 ; Gordon et Varian, 1988), et il n'y a pas de ra
dénué d'ambiguïté, le critère de neutralité instanta ison de juger la quantité d'assurance ou de
redistribution dont aura bénéficié chaque génération née, qui implique l'identité entre cotisation
instantanée et espérance d'indemnisation instanta à l'aune d'un taux d'intérêt de référence qui fluctuerait
née, c'est-à-dire le produit de la probabilité de de l'une à l'autre.
sinistre par le coût de l'indemnisation :
Enfin, même si le critère de neutralité actuarielle pouv
ait être défini sans ambiguïté, il faut voir qu'il tracera Cotisation = E [Prestations]
au mieux une frontière entre assurance et redistribution
où l'opérateur E désigne l'espérance mathématique. pure, mais pas nécessairement entre assurance et so
Mais si ce critère est sans ambiguïté, ce n'est qu'en lidarité, car cette dernière inclut une certaine idée de
raison de son caractère excessivement restrictif : il réciprocité (1) et donc de retour sur investissement,
néglige le fait qu'un contrat d'assurance peut fort même si celui-ci s'exprime en termes beaucoup plus
bien comprendre un aspect multi-périodes, sans flous que dans le cas de l'assurance. Ainsi, que les
quoi l'assurance-vie, par exemple, ne serait pas de cotisations à la retraite soient considérées comme tr
l'assurance. Dans ces conditions, on voit qu'il est au aduisant une certaine forme de solidarité envers les plus
minimum souhaitable de réécrire le critère sous une âgés n'empêche pas que nous ne les acceptons qu'en
forme intertemporelle, soit par exemple une échange de la perspective de bénéficier, demain, d'un : transfert équivalent de la part de nos enfants, ce qui
renvoie bien à une forme de bilan coûts-avantages imCotisationsja) E[Prestations(a)] plicite : même en matière de solidarité, il peut donc
exister une certaine norme de neutralité actuarielle, a=a0 a=a0
même si elle constitue une référence beaucoup moins
où a est l'âge, ao et a\ sont les bornes de l'inter stricte que dans le cas de l'assurance de marché.
valle sur lesquelles la neutralité est évaluée, et où r
est un taux d'actualisation. 1. Ce qui explique au passage que cette solidarité se soit d'abord
exprimée dans un cadre familial, local ou professionnel, où le On voit ainsi que, ce faisant, on est amené à faire r respect de la réciprocité est d'un contrôle plus facile. Pour d'au
eposer ce critère de neutralité actuarielle sur des tres développements, voirBlanchet (1995b).
ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 291-292, 1996 - 1/2 39

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