Les développements récents du problème noir aux Etats-Unis - article ; n°3 ; vol.16, pg 515-544

De
Revue internationale de droit comparé - Année 1964 - Volume 16 - Numéro 3 - Pages 515-544
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Publié le : mercredi 1 janvier 1964
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Jean-Pierre Lassale
Les développements récents du problème noir aux Etats-Unis
In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 16 N°3, Juillet-septembre 1964. pp. 515-544.
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Lassale Jean-Pierre. Les développements récents du problème noir aux Etats-Unis. In: Revue internationale de droit comparé.
Vol. 16 N°3, Juillet-septembre 1964. pp. 515-544.
doi : 10.3406/ridc.1964.14268
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ridc_0035-3337_1964_num_16_3_14268LES DÉVELOPPEMENTS RÉCENTS
DU PROBLÈME NOIR AUX ÉTATS-UNIS
par
Jean-Pierre LASSALE
Chargé de cours à la Faculté de droit et des sciences économiques de Lyon
" Le plus redoutable de tous les maux qui menac
ent l'avenir des Etats-Unis naît de la présence des
Noirs sur leur sol. "
A. de Tocqueville (1850).
Les problèmes posés par la décolonisation ne sont pas, à l'époque
contemporaine, l'apanage exclusif des pays du Vieux Continent. Les
Etats-Unis, sur leur propre territoire, ont eux aussi un problème sens
iblement analogue à résoudre : ils doivent procéder à la décolonisation
interne d'une partie de leur population, et cette entreprise se heurte,
chez ceux qu'elle menace, à des résistances d'autant plus violentes qu'elle
semble plus près d'aboutir. Par un processus qui nous est familier, la
mise en question, dans certaines parties de l'Union, de structures sociales
et mentales traditionnelles, suscite des réactions qui, loin de s'atténuer,
s'intensifient et s'amplifient avec le temps. On s'explique ainsi que ces
dernières années aient été marquées par une recrudescence des troubles
raciaux, et que ceux-ci se soient produits au moment même où la condi
tion du Noir américain semblait lentement s'améliorer.
Il faut certes se garder de l'illusion qui consiste à considérer le pro
blème noir aux Etats-Unis comme un problème régional, limité à cer
taines parties de l'Union. Comme l'a très bien noté M. Guérin, en Amér
ique « le préjugé racial n'est pas enfermé dans les limites géographiques
du vieux Sud » (1). Il sévit, au contraire, à des degrés divers dans tous
les Etats, et il ne constitue qu'un aspect particulier d'une sorte de racisme
américain, qui tend à exclure de la communauté nationale les éléments
jugés inassimilables (2). Certes, la ségrégation légale n'existe pas dans
(1) D. Guérin, Décolonisation du Noir américain, Les Editions de Minuit, 1968, p. 57.
(2) Les Mexicains au Texas, les Chinois et les Japonais en Californie, les Porto-Ricains
à New York ont été tour à tour victimes de discriminations raciales, qui expriment les
résistances du milieu devant l'intrusion d'éléments « étrangers ». 516 LES DÉVELOPPEMENTS RÉCENTS DU PROBLÈME NOIR AUX ÉTATS-UNIS
les Etats du Nord, et elle y est même proscrite par de nombreuses légi
slations locales. Mais la discrimination raciale, pour ne pas s'y avouer
ouvertement, ne s'en exerce pas moins sous des formes diverses qui ten
dent à faire du Noir américain un citoyen de seconde zone. Dans les Etats
du Nord, ce sont les discriminations en matière de logement et d'emploi
qui constituent les principaux obstacles auxquels se heurte l'émancipa
tion de la communauté noire. Confinés en fait dans certaines zones rés
identielles, et victimes de la discrimination économique pratiquée par les
syndicats ouvriers, les Noirs qui vivent dans les Etats du Nord ne sont
pas, pour la plupart, réellement intégrés dans la société américaine et,
comme le prolétariat jadis décrit par Péguy, ils continuent à camper
« aux portes de la cité » (3). Il faut noter, d'ailleurs, comme l'a fait récem
ment M. Cadoux (4), que, depuis quelques années, le problème noir s'est
en quelque sorte « nationalisé », en raison des courants migratoires qui
déplacent de plus en plus les gens de couleur, à partir des Etats du Sud
vers les autres Etats (5). Les tensions raciales tendent ainsi à se géné
raliser sur l'ensemble de l'Union, partout où d'importantes communautés
noires coexistent avec la population blanche, et il est possible que dans
l'avenir les affrontements décisifs et les crises les plus violentes se pro
duisent ailleurs que dans le Sud.
Mais s'il faut éviter de faire du problème noir une question pure
ment sudiste, on doit cependant constater qu'en l'état actuel des choses
c'est encore dans les Etats du Sud, et singulièrement dans ceux du « Sud
profond », que l'intégration raciale soulève les remous les plus graves.
C'est dans ces Etats que se produisent les troubles et les scènes de vio
lence qui, périodiquement, rappellent à l'opinion mondiale l'existence
d'une question noire spécifiquement américaine. Les accès de fièvre qui
depuis trois ans ont secoué les Etats du Sud sont, à cet égard, encore
(3) L'écrivain noir, J. Baldwin, dans une interview récente, traduisait en ces termes
la condition des Noirs dans les Etats du Nord : «... Dans le Nord, le Noir se sent beaucoup
plus démoralisé que dans le Sud... Là-haut, il n'existe pas de signes manifestes, d'interdits
signifiés en toutes lettres... Il faut se débrouiller entièrement au jugé : il peut toujours arri
ver qu'au restaurant on vous colle à une table derrière le poêle, ou qu'on vous flanque à
la porte du restaurant, ou encore que vous vous fassiez descendre... Quand cherchez
un appartement, on ne vous dira pas : « Fiche-moi le camp, sale nègre ». On vous dira que
l'appartement n'est plus à louer ; et quand vous êtes à la recherche d'un travail, c'est la
même chose, et c'est à devenir fou. Et, dans le Nord, il arrive aux Noirs dé devenir fous,
justement pour cette raison. C'est pourquoi, dans la situation où nous nous trouvons actuel
lement, notre espoir réel, si le Sud arrive à surmonter ce cauchemar, c'est plutôt dans le
Sud que nous le plaçons... C'est le Sud qui à cet égard peut prendre la tête du pays. »,
Preuves, octobre 1963, p. 10.
(4) Ch. Cadoux, Tension raciale aux Etats-Unis en 1963, in Revue de faction populaire,
septembre- octobre 1963, p. 955 et s.
(5) Quelques exemples montreront l'importance du courant migratoire. C'est ainsi
que l'Etat de New York, d'après le recensement de 1960, possède près de 1 500 000 Noirs.
Dans la seule ville de New York, les Noirs représentent 14 % de la population totale, et
leur nombre dépasse le million. En 1960, la Californie comportait 883 000 Noirs, soit un
accroissement de 90 % par rapport aux chiffres de 1950. L'Illinois a aujourd'hui plus d'un
million de Noirs, soit une augmentation de plus de 60 % par rapport à 1950. Dans la ville
de Washington, la population noire a augmenté de près de 60 % par rapport à 1950 alors
que, dans le même temps, la population blanche ne s'accroissait que de 19 %. V. L. Lomax,
La révolte noire, Editions du Seuil, 1963, p. 62. DÉVELOPPEMENTS RÉCENTS DU PROBLÈME NOIR AUX ÉTATS-UNIS 517 LES
présents dans toutes les mémoires : en mai 1961, c'était le périple entre
pris de la Virginie au Mississippi par de jeunes intégrationnistes, blancs
et noirs, qui se terminait par de très graves émeutes ; un an plus tard,
c'était l'admission d'un étudiant noir, J. Meredith, à l'Université d'Ox
ford (Mississippi) qui s'accompagnait de tragiques scènes de violence ;
enfin, l'année dernière, en 1963, c'était au tour d'une ville de 1' Alabama,
Birmingham, d'être le foyer de troubles raciaux dont la presse mondiale
tout entière se fit l'écho. Si ces explosions sporadiques ne doivent pas
faire oublier les faits quotidiens de la ségrégation, elles méritent cepen
dant d'être examinées attentivement car elles ont, en quelque sorte,
valeur de symbole. Elles illustrent tout d'abord avec une parfaite clarté
les données permanentes du problème de l'intégration raciale, et elles
soulignent les difficultés auxquelles se heurte l'action des autorités fédér
ales, lorsqu'elles tentent de trouver une solution à ce problème. Certes,
on ne peut mettre en doute le désir du gouvernement américain de tran
cher la question au fond et de faire disparaître, pour l'avenir, toute
espèce de ségrégation raciale au sein de l'Union : c'est là une politique
qui est affirmée depuis de longues années par la Maison Blanche, quelle
que soit l'appartenance politique de son occupant, et qui lui est en quelsorte dictée par les circonstances : il est évident que, sous peine
d'être taxés d'hypocrisie, les Etats-Unis ne peuvent tout à la fois tolé
rer sur leur sol l'existence de discriminations fondées sur la couleur et
se faire à l'extérieur les champions d'un anticolonialisme militant. C'est
la raison pour laquelle tous les présidents des Etats-Unis, depuis F.D.
Roosevelt, ont insisté sur les torts énormes que causait à leur pays la
persistance de la ségrégation raciale, et se sont faits les avocats de l'éman
cipation de la minorité noire. Le président Kennedy, dans son Message
sur l'état de V Union de 1961, traduisait parfaitement cet état d'esprit,
lorsqu'il déclarait : « Parce que nous refusons leurs droits constitutionn
els à certains de nos concitoyens en raison de leur race... l'opinion mond
iale nous met en accusation, reprochant à notre démocratie de n'être
pas à la hauteur des grandes promesses de héritage » (6). Mais si
les buts à atteindre sont clairs, s'ils sont imposés aux Etats-Unis par les
responsabilités mondiales qu'ils revendiquent, le choix des moyens à
employer constitue pour le gouvernement américain une question beau
coup plus délicate à résoudre. Il faut tenir compte, en effet, dans ce
domaine, de tout un ensemble de facteurs, à la fois politiques et socio
logiques, qui constituent autant d'entraves à la mise en œuvre d'une
politique cohérente et efficace. Parmi ces facteurs, il faut citer au premier
rang le caractère fédéral de l'Union américaine. L'observateur européen
a, en effet, toujours tendance à oublier que la structure fédérale des
Etats-Unis ne permet au gouvernement central d'agir que dans la mesure
(6) V. Informations et Documents, 15 novembre 1962 : Histoire et perspectives du pro
blème noir aux Etats-Unis, p. 27. De même dans une déposition faite devant la commiss
ion commerciale du Sénat, le secrétaire d'Etat américain, M. Dean Rusk, affirmait en
juillet 1963 que le conflit racial devait être résolu « en tenant compte des objectifs de la
politique étrangère des Etats-Unis, car il affaiblit la nation dans la lutte mondiale où elle
est engagée ». Le Monde, 12 juillet 1963. 518 LES DÉVELOPPEMENTS RÉCENTS DU PROBLÈME NOIR AUX ÉTATS-UNIS
où la Constitution fédérale l'y autorise : tous les pouvoirs qui ne lui sont
pas expressément attribués appartiennent aux Etats membres, qui
en principe maîtres chez eux. Il est, par conséquent, très difficile au gou
vernement des Etats-Unis d'imposer aux Etats membres une politique
de déségrégation raciale, sans par là même toucher à leur autonomie et
vider en quelque sorte leurs compétences propres de leur contenu. Le
problème noir se trouve ainsi imbriqué dans une querelle constitution
nelle plus vaste, et toujours aiguë depuis la guerre de Sécession : celle
qui oppose les droits respectifs des Etats à ceux de la Fédération. Toute
action autoritaire du gouvernement central, dans le domaine racial, con
tribue en effet à affaiblir l'autonomie locale, et renforce des tendances
centralisatrices, qu'une grande partie de l'opinion publique américaine
réprouve. D'autre part, il faut noter que le problème noir n'est pas seu
lement un problème juridique qui soulève d'épineuses questions consti
tutionnelles. Il met en jeu, et spécialement dans le Sud des Etats-Unis,
tout un ensemble de facteurs humains, relevant de la psychologie sociale,
et parfois même de la psychanalyse, dont le gouvernement fédéral est
obligé de tenir compte dans la mise en œuvre de la politique de déségré
gation. La force du préjugé racial est en effet si grande aux Etats-Unis
que sa suppression ne peut résulter que d'un bouleversement profond et
très progressif des structures mentales de la communauté tout entière.
A beaucoup d'égards, le problème noir est aussi, et peut-être surtout,
un problème blanc.
Les scènes de violence qui, depuis quelques années, se sont multi
pliées dans le Sud des Etats-Unis symbolisent donc les difficultés perma
nentes d'un problème qui est lié à la structure même de la société amér
icaine. Mais elles ne constituent pas la simple répétition d'incidents tra
giques qui ont périodiquement affecté le Sud, et parfois même le Nord
de l'Union. Les tensions raciales actuelles révèlent en effet un fait enti
èrement nouveau : ce fait nouveau, c'est, depuis quelques années, le chan
gement d'attitude de la communauté noire des Etats-Unis à l'égard des
problèmes qui la concernent. Cette mutation psychologique qui est en
train de se produire au sein de la minorité noire risque d'affecter les don
nées d'une politique de déségrégation raciale, conduite jusqu'ici avec une
lenteur délibérée.
I. — Le réveil noir
« Les Noirs américains, écrivait récemment un journaliste noir, ont
passé la première moitié du xxe siècle à s'adapter à la ségrégation léga
lisée qui avait tout envahi, et à essayer de s'en relever » (7). Cette obser
vation résume parfaitement ce que fut la condition psychologique de la
communauté noire aux Etats-Unis, jusqu'à la fin des années cinquante,
et elle illustre les contradictions qui ont durablement marqué cette psy
chologie. Il est hors de doute, en effet, que jusqu'à ces dernières années
— et cela reste encore vrai aujourd'hui dans une large mesure — , le
(7) L. Lomax, op. cit., p. 37. DÉVELOPPEMENTS RÉCENTS DU PROBLÈME NOIR AUX ÉTATS-UNIS 519 LES
Noir américain a mis tous ses espoirs dans son intégration à la société
américaine. Coupé de ses sources culturelles, il se sentait, il se sent en
core inextricablement lié à l'Amérique. Mais en même temps, par la
force même de la ségrégation, ouverte ou dissimulée, il s'est trouvé rejeté
de cette société à laquelle il souhaitait s'assimiler. Il faut constater en
effet que l'idéal de « l'égalité des chances », si cher à la mentalité amér
icaine, n'a jamais bénéficié à la minorité noire. Certes, celle-ci a parti
cipé, pendant la première moitié du xxe siècle, au progrès général du
niveau de vie ; la société noire s'est différenciée du point de vue écono
mique, et l'on a vu apparaître, à côté d'un prolétariat qui restait voué
aux tâches subalternes, une bourgeoisie vouée aux affaires et aux pro
fessions libérales (8). Mais ces progrès n'ont été acquis que dans le cadre
d'une société qui restait fidèle à la ségrégation et, par un paradoxe qui
mérite d'être expliqué, ils ont plutôt renforcé celle-ci qu'ils ne l'ont
affaiblie.
Au début du xxe siècle, les dirigeants noirs, et notamment le plus
célèbre d'entre eux, Booker T. Washington, ont d'abord pensé que le
salut de la race noire résidait dans l'élévation de son niveau de vie,
dans son accession aux responsabilités économiques. « Nous ne devons
pas, disait-il, seulement enseigner aux Noirs à améliorer les méthodes de
ce qui est maintenant considéré comme les formes les plus basses du tra
vail ; nous devons aussi faire en sorte que le Noir soit mis en mesure,
par son intelligence et son habileté, de prendre part aux formes les plus
hautes de travail, dans les régions où apparaissent les profits ». Pour la
mise en pratique de cette philosophie, il favorisa donc, à tous les degrés,
le développement de ce que nous appellerions un enseignement technique
réservé aux Noirs et, en 1900, il fonda la Ligue nationale noire des affai
res (National Negro Business League) qui avait pour but de favoriser
le économique de sa communauté. Les résultats de cette
action ne furent pas entièrement négatifs, puisqu'à un certain moment
on vit se développer un grand nombre d'affaires strictement noires, et
il y eut même une cinquantaine de banques noires réparties sur tout le
territoire des Etats-Unis. Mais il faut souligner que les conceptions de
Booker T. Washington impliquaient l'acceptation de la ségrégation
raciale (9), et dans une certaine mesure la perpétuaient. La classe noire
économiquement différenciée qui se constituait ainsi tirait ses privilèges
de la clientèle qu'elle recrutait au sein de sa propre communauté. Ce
n'était ni son intérêt, ni son désir, d'échapper au cadre de la ségrégation
(8) II convient d'ailleurs de ne pas surestimer cette promotion économique d'une
partie de la communauté noire. Une récente enquête de la Ligue urbaine, publiée en jan
vier 1961, a montré qu'en 1950 le revenu moyen de la famille noire n'avait été que les trois
cinquièmes de celui de la famille blanche et qu'il y avait trois fois plus de Blancs que de
Noirs dans les professions libérales et le commerce. La proportion est d'ailleurs inversée
pour les emplois subalternes — ceux des domestiques et des manœuvres — qui comptent
trois fois plus de Noirs que de Blancs : Cf. Lomax, op. cit., p. 75 et 76.
(9) Cela ressort particulièrement d'un discours que fit Booker T. Washington en 1895
à l'Exposition atlantique : « En toutes choses purement sociales, dit-il, nous pouvons être
aussi séparés que les doigts, et pourtant ne former qu'un, comme la main, dans toutes les
fonctions essentielles au progrès mutuel ». 520 LES DÉVELOPPEMENTS RÉCENTS DU PROBLÈME NOIR AUX ÉTATS-UNIS
légale et d'entrer en concurrence avec la société blanche. Mais les postul
ats sur lesquels reposait l'action de Booker Washington furent loin
d'être unanimement acceptés. Et c'est pourquoi on vit apparaître, peu
à peu, d'autres courants idéologiques qui, eux, visaient à l'intégration
future du Noir américain au sein de la société blanche. Ces courants furent
notamment représentés au début du siècle par un sociologue de l'Uni
versité d'Atlanta, le Dr Du Bois qui, lui, mettait tous ses espoirs dans
une élévation culturelle du niveau de sa propre communauté. « La race
noire, écrivait-il, comme toutes les autres races sera sauvée par ses hom
mes exceptionnels. Le problème de l'éducation chez les Noirs consiste
donc à s'occuper de la fraction — du dixième — qui constituera l'élite» (10).
Ce furent ces idées qui jusqu'à une époque très récente finalement
prévalurent, et qui constituèrent le credo de la communauté noire.
Mais cette doctrine de l'intégration progressive — par le sommet —
ne modifia pas profondément le comportement psychologique de la major
ité des gens de couleur. Pour la plupart, en effet, — et en raison même
de leur statut économique et social — , ceux-ci ne pouvaient être dire
ctement intéressés par des possibilités de promotion qui, pour eux, res
taient largement théoriques. Les masses noires, pendant toute la première
moitié du xxe siècle, se sont certes ralliées aux idées de leurs dirigeants,
mais elles se sont contentées d'appuyer leur action, sans y participer
réellement. Pour elles, l'idée d'une société « égale » était une sorte de
terre promise, mais elles vivaient dans un monde où la séparation restait
la règle, et dont elles ne voyaient comment sortir. Cette soumission rés
ignée à un ordre établi, combattu mais accepté, a ainsi caractérisé pen
dant longtemps la psychologie collective de la communauté noire aux
Etats-Unis.
Or c'est cette attitude psychologique qui depuis quelques années
s'est profondément transformée. La minorité noire des Etats-Unis sup
porte de plus en plus impatiemment cette espèce de frontière raciale,
qui la réduit à une condition subalterne. Elle est actuellement travaillée
par des forces profondes, qui la font sortir de sa trop longue passivité,
et à la résignation d'hier a succédé, selon le mot d'un de ses membres,
le temps de la « révolte » (11). Il est permis de s'interroger sur les rai
sons qui sont à l'origine de ce changement d'attitude. Celui-ci n'est pas
dû à un phénomène de génération spontanée, qui n'existe pas plus en
politique qu'en biologie ; il résulte de la convergence de tout un ensemb
le de facteurs qui ont peu à peu fait sentir leurs effets. Il faut noter tout
d'abord que le « réveil noir » se situe dans un certain contexte internat
ional, qui est celui de la décolonisation et de l'émancipation des peuples
de couleur. L'avènement à l'indépendance des jeunes Etats africains a
contraint en quelque sorte le Noir américain à reconsidérer sa propre
situation, et à s'interroger sur la condition qui lui est faite. D'autre part
et surtout, — et c'est un nouveau paradoxe au sein d'un problème qui
(10) Cité par Lomax, op. cit., p. 44.
(H) « Ma thèse, écrit M. Lomax, est que le Noir américain se trouve en état de révolte
depuis plus de cinq ans », op. cit., p. 7. LES DÉVELOPPEMENTS RÉCENTS DU PROBLÊME NOIR AUX ÉTATS-UNIS 521
en fourmille — , les progrès mêmes réalisés en matière d'intégration ra
ciale ont contribué à accentuer l'insatisfaction des masses noires, quant
à leur propre sort. A cet égard, la décision de la Cour Suprême bannis
sant en 1954 la ségrégation scolaire a joué le rôle d'un catalyseur dont
on ne saurait sous-estimer l'importance. A l'époque, cette décision était
apparue comme réellement révolutionnaire ; elle paraissait promettre
une émancipation rapide et véritable de la minorité à laquelle on avait
si longtemps refusé de reconnaître ses droits (12). Quelques années après,
cette minorité a dû constater que, pour la plupart de ses membres, rien
n'était changé, et que tout continuait comme avant... Les résultats sur
tout symboliques auxquels ont abouti les actions judiciaires ont ainsi
accentué le sentiment de frustration de la communauté noire, et l'ont
fait se tourner vers d'autres voies, jugées plus efficaces. Un écrivain noir,
J. Baldwin a, en 1960, parfaitement décrit cette espèce de mutation
psychologique qui s'est ainsi produite : « Un certain espoir est mort,
a-t-il dit ; un certain respect des Noirs envers les Blancs s'est évanoui ;
les uns commencent à les plaindre, les autres à les haïr ».
Il faut noter d'ailleurs que ce changement de comportement s'est
manifesté sous deux formes très différentes : une petite minorité a choisi
la voie la plus extrême, celle qui consiste à refuser une intégration jugée
dangereuse, et à revendiquer l'autonomie, culturelle et politique de la
communauté noire ; la grande majorité des masses noires, en revanche,
tout en restant fidèle à l'idéal de l'intégration, se contente d'en exiger
l'application immédiate, dans tous les domaines et, pour y parvenir,
recourt à des moyens d'action entièrement nouveaux.
La première tendance est représentée par un mouvement qui, encore
peu connu il y a quatre ans, connaît un développement certain : le mou
vement des Musulmans noirs. A l'origine, il s'agissait d'une petite secte
de fanatiques, dont le recrutement s'est étendu à mesure que croissait
l'impatience des Noirs. On évalue aujourd'hui leur nombre à plus de
cent cinquante mille, et leur organisation a des ramifications dans plus
de quatre-vingt villes des Etats-Unis (13). Ce qui caractérise ce mou
vement, c'est qu'il se réclame d'une sorte de racisme à rebours, qui
constitue un apport entièrement nouveau dans la psychologie de la com
munauté noire. Comme l'a noté M. Guérin (14), les Musulmans noirs
a refusent la société américaine en bloc ». Niant la suprématie blanche,
et partant en somme du postulat inverse, ils s'efforcent de créer une so
ciété où les Blancs n'auraient pas leur place. Ils ont leur propre système
d'enseignement, ils s'efforcent de vivre en autarcie économique, et leur
action postule à la longue la constitution d'un Etat noir indépendant
dans le Sud des Etats-Unis. « Nous sommes indésirables dans (la) société
(des Blancs)... proclame leur chef, Elijah Muhammed. Nous voulons,
(12) Ce caractère «révolutionnaire» de l'arrêt de la Cour Suprême fut à l'époque
notamment souligné par un député noir, membre de la Chambre des Représentants, M. Adam
Clayton Powell : « C'est un grand jour pour les Noirs, amrma-t-il, c'est l'heure la plus glo
rieuse de la démocratie ; c'est la plus grave défaite du communisme... ».
(13) Cf. J. Amalric, Les Musulmans noirs, in Le Monde, 8 août 1968.
(14) Décolonisation du Noir américain, op. cit., p. 195.
34 522 LES DÉVELOPPEMENTS RÉCENTS DU PROBLÈME NOIR AUX ÉTATS-UNIS
nous réclamons avec insistance une région dans ce pays, que nous puis
sions appeler la nôtre, un endroit où nous puissions marcher la tête
haute, avec fierté et dignité, sans être perpétuellement persécutés
et maltraités par nos oppresseurs ». Bien entendu, ces revendi
cations territoriales qui, si elles aboutissaient, provoqueraient un
véritable « éclatement de l'unité nationale » des Etats-Unis, sont parfa
itement chimériques. Dans les conditions actuelles, on ne voit pas sur
quelles bases pourrait s'opérer un tel regroupement géographique. Aussi
le véritable danger que représente ce mouvement pour la société améri
caine n'est pas là. L'organisation des Musulmans noirs tire sa force de la
lenteur même des progrès de l'intégration raciale. Elle cristallise les ran
cœurs d'un prolétariat urbain, concentré dans les grandes villes du Nord
et de l'Est, et ce sont ces rancœurs accumulées qui peuvent, dans un
avenir plus ou moins proche, provoquer d'imprévisibles explosions.
Comme l'a noté M. Lomax, si l'esprit ségrégationniste persistait aux
Etats-Unis, et si l'intégration réelle du Noir américain devait encore
être différée durant de longues années, il se pourrait alors que « les Musul
mans noirs, aujourd'hui curiosité sur la scène américaine, grandissent
au point de devenir une force redoutable (15) ». De plus, il faut noter
que, par sa seule présence, ce mouvement exerce sur les autres organi
sations noires une pression constante, qui les contraint à durcir toujours
davantage leur position.
Si riche de virtualités soit-il, l'extrémisme noir n'a cependant, dans
les circonstances actuelles, qu'une audience limitée, et il ne constitue
qu'une sorte d'épiphénomène (16). En revanche, les changements d'att
itude qui se produisent, depuis quelques années, au sein de la majorité
de la communauté noire sont de beaucoup plus grande importance. Ces
changements d'attitude ne se traduisent pas, il faut le souligner, par
une remise en cause de l'idéal collectif : pour la grande majorité des mass
es noires, comme pour ses porte-parole les plus autorisés, l'intégration
reste le but à atteindre. Et d'ailleurs, à l'heure actuelle, la pénétration
des Noirs dans la civilisation des Etats-Unis est poussée à un point tel
que toute tentative de « désengagement » ne pourrait, semble-t-il, qu'about
ir à un échec (17). Mais si l'objectif final reste le même, ce sont les mé
thodes employées pour l'atteindre qui, elles, ont profondément changé,
et qui sont caractéristiques de ce qu'on appelle « la révolte noire ». Tout
se passe, en effet, comme si, ces dernières années, la minorité noire avait
brusquement pris conscience de l'impasse où s'était engagée la lutte
contre la ségrégation raciale. Cette lutte, pendant plus de quarante ans,
(15) Lomax, op. cit., p. 188 et 189.
(16) L'extrémisme noir est d'ailleurs loin de constituer un mouvement uni et cohé
rent. En mars 1964, une dissidence s'est produite au sein de la secte des Musulmans noirs.
L'un de ses dirigeants les plus notoires, qui se fait appeler Malcom X, a décidé de quitter
l'organisation et de constituer un nouveau parti, le Parti nationaliste noir. Dans une inte
rview accordée au New York Times, il a déclaré « qu'il ne peut y avoir de révolution sans
effusion de sang, et qu'il est absurde de considérer le mouvement des droits civiques aux
Etats-Unis comme une révolution » : Le Monde, 10 mars 1964.
(17) Sur « l'américanisme des Noirs », v. les remarques de M. R. Pages, La marche
civique sur Washington, in Revue française de sociologie, Octobre-décembre 1963, p. 429. LES DÉVELOPPEMENTS RÉCENTS DU PROBLÈME NOIR AUX ÉTATS-UNIS 528
s'était essentiellement située sur le plan juridique. Elle avait pris, comme
l'a noté M. Lomax, la forme d'une « guerre d'usure », menée devant les
tribunaux par une élite libérale, qui cherchait à faire reconnaître le droit
des Noirs à l'égalité. De plus, elle s'était presqu' exclusivement concent
rée sur le problème de la déségrégation scolaire, qui était ainsi devenue
la pierre d'achoppement de la question noire. Or, si on ne peut nier que
certains succès dans ce domaine aient été obtenus, on doit constater
cependant que les résultats d'ensemble de l'action entreprise à si grands
frais ont été décevants. La plupart du temps, l'intégration raciale réa
lisée grâce aux actions judiciaires s'est révélée précaire et est restée symb
olique. Il s'est ainsi créé peu à peu un divorce entre les dirigeants tra
ditionnels de la communauté noire et les masses, qui ressentaient de plus
en plus vivement la condition humiliante qui leur était faite. Ce désac
cord, au sein même du monde noir, portait à la fois sur les objectifs et
sur les méthodes à employer dans la lutte contre la ségrégation. La
grande majorité des masses noires, en effet, n'était pas directement inté
ressée à la bataille pour l'intégration scolaire que menaient les dirigeants
traditionnels : en admettant qu'elle réussisse, celle-ci ne pouvait immé
diatement améliorer le sort du plus grand nombre. Ce ne serait qu'à la
fin d'un processus extrêmement lent que la condition des Noirs pourrait
être transformée grâce à leur promotion intellectuelle. Or, ce que récla
mait avant tout la majorité, c'était une émancipation rapide, la fin
d'une aliénation qui se faisait sentir dans tous les domaines de la vie
quotidienne. D'autre part, le désenchantement de la communauté noire
aboutissait aussi à une remise en cause des moyens employés jusqu'alors.
La longue suite de déceptions éprouvées par les masses avait en effet
ébranlé leur confiance dans l'efficacité des moyens légaux comme in
struments de transformation sociale (18).
Cette insatisfaction profonde et cet ensemble de déceptions accu
mulées sont les facteurs principaux qui expliquent le développement de
la « révolte noire » à laquelle nous assistons aujourd'hui. Cette révolte a
un but : éliminer définitivement, et dans un avenir immédiat, les obstac
les qui s'opposent encore à l'intégration des Noirs dans la société amér
icaine. Elle a ses propres moyens : l'action de masse non violente qui
doit imposer, par la force du nombre, la mise en œuvre des réformes
réclamées.
Ce sont, en effet, les formes nouvelles que prend actuellement la
lutte contre la ségrégation qui illustrent, de la façon la plus significative,
les transformations psychologiques qui se sont produites au sein du
monde noir. Celui-ci, selon le mot de M. Guérin, a découvert la force du
« pouvoir d'intimidation » (19) et, par là même, il a conjuré cette espèce
de crainte latente qui l'empêchait de prendre conscience de sa propre
force. C'est en 1955 que se sont manifestés, pour la première fois, les
signes de cette attitude nouvelle de la communauté noire. Dans la ville
de Montgomery, en Alabama, le refus d'une femme de couleur de céder,
dans un autobus, sa place à un passager blanc allait déclencher un mou-
(18) L. Lomax, op. cit., p. 86 et 87.
(19) D. Guérin, op. cit., p. 11.

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