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Rôle du système des bourses dans l'accession des enfants de familles ouvrières à l'enseignement secondaire. - article ; n°1 ; vol.13, pg 61-76
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Enfance - Année 1960 - Volume 13 - Numéro 1 - Pages 61-76
16 pages
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de
X-C. Peyre
Rôle du système des bourses dans l'accession des enfants de
familles ouvrières à l'enseignement secondaire.
In: Enfance. Tome 13 n°1, 1960. pp. 61-76.
Citer ce document / Cite this document :
Peyre X-C. Rôle du système des bourses dans l'accession des enfants de familles ouvrières à l'enseignement secondaire. In:
Enfance. Tome 13 n°1, 1960. pp. 61-76.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/enfan_0013-7545_1960_num_13_1_2219du système des bourses dans l'accession Rôle
des enfants de familles ouvrières
à l'enseignement secondaire
par
Christiane PEYRE
Au cours d'une étude par interviews des élèves, de lycées ou de
collèges, issus de milieux populaires, comme au cours d'études,
sur les statistiques scolaires 1, notre attention a été attirée à
plusieurs reprises sur la question des bourses.
En effet, on est frappé, d'une part, par la disparité considérable de
la proportion des boursiers dans l'effectif de l'enseignement secondaire
des divers départements, cette proportion variant de 9 % à 47 %, la pro
portion la plus fréquente étant située autour de 25 % (voir fig. 1) ; d'autre
part, à travers un certain nombre d'allusions faites spontanément, soit
par des élèves, soit par des parents, au cours des interviews cités plus
haut, une image assez étrange du service des bourses et du système des
bourses, se dessinait.
Il semblait apparaître aux interviewés comme une forteresse inaccess
ible, impénétrable et impitoyable, toute enveloppée de mystères d'où
émanent des décisions arbitraires, aussi imprévisibles, aussi inattendues
pour les bénéficiaires que pour ceux qui se voient exclus. Ainsi, il arrivait
parfois que certaines familles réellement défavorisées ne se risquaient
même pas dans le labyrinthe des formalités administratives, persuadées
a priori de l'injustice du système, et donc de leur trop maigre chance d'en
bénéficier, tandis que d'autres, beaucoup plus aisées, tentaient leur
chance à tout coup, comme à une loterie. Dans tous les cas, l'adminis
tration était perçue une puissance incontrôlable qui agit en
fonction de critères bizarres, sûrement variables, et sans grand rapport
avec la réalité, la logique et la justice.
Par contre, si l'on se situe au^ niveau de l'administration de l'e
nseignement et de la politique de l'Éducation Nationale, les bourses sont
présentées comme l'un des correctifs essentiels de notre système scolaire
actuel. Il semble parfois, d'après certains auteurs, qu'il suffise d'obtenir
ou d'accorder une augmentation du crédit global des bourses pour résoudre
tous les problèmes que pose le développement de notre enseignement. Et,
de fait, on pense tout naturellement que le facteur financier est essentiel
dans la prolongation de la scolarité parmi les couches sociales défavorisées.
Constatant donc à la fois le rôle officiel de cette institution, la répar-
1. Cf. Ecole et Société, Christiane Peyre, « L'origine sociale des élèves de l'Ense
ignement Secondaire en France, I. Les élèves d'origine ouvrière », pp. 6-33. Paris, 1959. 62 C. PEYRE
tition extrêmement variable de ses effets, et les éléments d'opinion en
somme, assez étranges recueillis à son sujet, il a semblé qu'un problème
se posait là, problème qu'il valait mieux tenter, sinon de résoudre, du
moins de bien poser, avant de poursuivre des recherches concernant
l'accession des enfants issus des milieux populaires à l'enseignement
. secondaire.
Les pages qui suivent exploitent un premier ensemble de matériaux
ainsi composé :
1° Des données statistiques à l'échelon national ;
2° Une enquête sur documents réalisée dans les services de bourses
de deux départements, que nous appellerons A et B, le premier étant
dans la région Parisienne, le second dans une région industrielle du Centre,
d'après les dossiers des candidats à une bourse d'entrée en 6e pour l'année
scolaire passée ;
3° Une trentaine d'interviews de familles ouvrières ayant demandé
une bourse d'enseignement secondaire pour l'un de leurs enfants.
A cela s'ajoute évidemment l'étude de la législation actuelle de l'attr
ibution des bourses.
I. — Analyse de contenu des interviews.
Etant donné le petit nombre, actuellement réuni, de ces interviews,
dont les sujets ne constituent nullement un échantillon représentatif,
bien que leur dispersion géographique dans le département A fasse que
les thèmes dégagés ne soient pas l'expression d'une petite collectivité
limitée, il n'est pas intéressant d'en extraire des pourcentages qui seraient
sans valeur. Par contre, une analyse de contenu est d'une valeur indicative
certaine.
Les caractéristiques principales des familles interviewées sont les
suivantes :
— Elles habitent toutes le département A, mais un peu plus de la
moitié se répartit entre trois grosses agglomérations, et les autres entre
deux villes de petites dimensions (20.000 habitants et 10.000 habitants
environ), et une commune semi-rurale ;
— Il s'agit dans chacune d'un enfant qui vient d'entrer en 6e, mais
les 27 enfants se répartissent entre 6 établissements secondaires : 3 lycées
et 3 collèges, 19 étant dans les collèges ;
— Aucune mère ne travaille actuellement, et les pères sont tous
ouvriers, il y a des maçons, diverses professions de la métallurgie au
niveau O. S. ou O. P., et quelques autres ;
— • Cinq n'ont pas obtenu la bourse demandée ;
— Deux fils uniques ; la plupart des familles ont 2 ou 3 enfants ; quel
ques-unes 5 et 6 ; une a 10 enfants ;
— A peu près autant de filles que de garçons ;
— Deux seulement ont un autre enfant déjà engagé dans l'enseign
ement secondaire ; ROLE DU SYSTÈME DES BOURSES 63
— ■ La plupart des parents n'ont pas fait d'études (un seul père a
son brevet) ;
— Dans 18 cas, la mère seule a été interrogée.
Par discrétion nécessaire, et aussi pour situer ce problème dans le
cadre général de l'accession à un niveau d'instruction élevé, le ques
tionnaire ne portait pas directement sur la question des bourses. S'agis-
sant d'une préenquête, d'un sondage préliminaire, il était très ouvert,
Nombre
de départements •
' 30
Ià5% 6 à 10% II à 15% 16 à 20% 21 à 25% 26 à 30% 31 à 35% 36 à 40% 41 à 45%
Pourcentage de boursiers parmi les élèves des lycées et collèges du département.
Figure 1. — ■ Dispersion de la proportion de boursiers par départements.
permettant aux parents de développer plus ou moins chacun des thèmes
proposés, et d'en faire intervenir d'autres éventuellement. Les
suivants étaient examinés, outre les renseignements généraux habituels :
— circonstances de l'orientation de l'enfant vers la 6e secondaire ;
— degré d'information de la famille au sujet du déroulement de la
scolarité entreprise, de sa durée, des examens préparés, des débouchés
possibles, du choix même de l'établissement et de la section ;
— efficacité de la bourse ;
— niveau d'ambition concernant les études et l'avenir professionnel
de l'enfant, et attitudes ce choix professionnel ;
— motivations justifiant la décision de faire faire à l'enfant des
études secondaires, et attitudes vis-à-vis de 1' « instruction » en général ; 64 C. PEYRE
— histoire professionnelle et niveau d'instruction de l'ensemble de la
famille, y compris les collatéraux.
Nous nous limiterons ici aux thèmes en liaison directe avec le sujet
des bourses et de l'entrée en 6e secondaire, réservant les autres, en parti
culier le niveau d'ambition et les motivations, à une toute autre étude.
Enfin, avant d'exposer les principaux thèmes analysés et les inter
prétations qu'ils suggèrent, deux remarques s'imposent :
1° lors des interviews, aucune des familles n'avait encore touché le
montant de la bourse qui lui était attribuée, l'enquête ayant eu lieu au
cours du premier trimestre de l'année scolaire, et la bourse étant délivrée
au cours du second ;
2° il ne s'agit dans aucun cas de bourses d'internat, c'est-à-dire que
la presque totalité d'entre elles s'élèvent à un peu plus de 20.000 francs
pour l'année. Cela est assurément très important pour expliquer le type
d'appréciations qu'en donnent les parents intéressés. Il est probable
que nous ne serions pas arrivés aux mêmes conclusions, en somme assez
imprévues et étonnantes, si nous avions eu affaire à des boursiers internes
pour lesquels, même dans le cas du nouveau système d'attribution dont il
sera question plus loin, l'aide de l'Etat est financièrement beaucoup
plus importante, déchargeant la plupart du temps les parents de la totalité
des frais d'internat, donc des frais d'entretien de l'enfant.
Voici donc, réparti en trois rubriques principales, tout ce qu'on peut
tirer actuellement de cette petite série d'interviews-pilotes, et les hypo
thèses ou les problèmes qui s'en dégagent.
a) Les circonstances de V orientation en 6e Secondaire : Comme nous
l'avons constaté dans d'autres séries d'interviews beaucoup plus nom
breux dont l'exploitation est en cours, la plupart des enfants de familles
ouvrières qui accèdent à l'enseignement secondaire, le font sur le conseil
de leur instituteur, les parents n'ayant pas songé spontanément aupa
ravant à cette orientation. Ce fait suggère une remarque : l'avenir des
élèves bien doués de cette catégorie de la population dépendrait donc en
très grande partie des opinions et de la conscience des instituteurs, ce qui
est évidemment assez arbitraire, car si beaucoup d'instituteurs songent à
favoriser le développement intellectuel maximum de leurs meilleurs
élèves, certains x pensent avoir d'excellentes raisons pour ne pas envoyer
dans l'enseignement secondaire des élèves dont la famille est trop modeste.
Sans porter aucun jugement de valeur sur ce fait, on est obligé de cons
tater une fois de plus, à cette occasion précise, que quelque chose ne va
pas dans notre système d'orientation scolaire.
Quoiqu'il en soit, cette orientation une fois décidée apparaît comme
une nécessité en quelque sorte logique : c'est parce que l'enfant réussissait
bien à l'école primaire qu'il faut qu'il poursuive ses études. Beaucoup de
parents en sont heureux parce qu'ils ont toujours regretté de n'avoir pu
eux-mêmes aller à l'école plus longtemps. Mais pour certains, cet enfant
qui s'engage tout seul dans une voie nouvelle pour la famille est un sujet
1. Travaux de Mme Ida Berger, interviews d'instituteurs, en préparation. ROLE DU SYSTÈME DES BOURSES 65
d'étonnement : ils doivent avoir un peu l'impression de la poule qui a
couvé un canard (un cygne même, disaient un jour des parents-ouvriers
dont la fille était étudiante). Il faut donc laisser cet être un peu mysté
rieux se développer selon ses lois propres. « II est toujours dans les livres »,
« il n'est pas du tout manuel », disent-ils avec étonnement. Ils conservent
pourtant tous, sans exception — du moins parmi nos sujets — des att
itudes très saines envers le déroulement de la scolarité de leur enfant.
Tous disent spontanément : « s'il n'est pas capable de suivre, il ne conti
nuera pas », et ils envisagent alors de le mettre dans une école technique
ou en apprentissage direct. Inversement, à peu près tous sont décidés à
faire tous les sacrifices nécessaires pour lui permettre de continuer ses
études aussi loin qu'il en sera capable.
Le choix professionnel est extrêmement peu lié à cette orientation
scolaire, et ne lui sert pratiquement jamais de justification, sauf dans
deux ou trois cas où l'enfant choisit le métier d'une personne proche :
oncle, voisin, etc. La liberté des enfants dans le choix de leur métier et la
possibilité pour eux d'accéder à un métier qui leur plait et qui soit juste
à leur mesure apparaissent comme deux principes essentiels dans les
familles. Pourtant, quelques-unes se sont rencontrées qui n'acceptent qu'à
contre-cœur cette orientation, et espèrent que leur enfant ne tardera
pas, dans les deux ou trois années à venir, à se diriger vers le technique,
qui leur paraît une valeur plus sûre.
^b) Degré d'information concernant la scolarité : Et cela nous amène
au thème de l'information. De même que l'enfant non manuel est un
canard dans une couvée de poussins, de même l'ensemble de l'enseign
ement secondaire est un terrain inexploré où l'on va à l'aventure. Les
réponses concernant ce point étaient la plupart du temps vagues, hési
tantes. La durée même de la scolarité, les examens ou diplômes qui la
sanctionneront, sont très rarement donnés avec certitude. On pense :
— que l'enfant ira dans l'établissement fréquenté jusqu'à environ
18 ans ;
— qu'il ira plus loin que le brevet ;
—ira le brevet, ou au moins jusqu'au brevet ;
— ou qu'il passera le brevet à 18 ans ;
— ou ira « jusque 18 ans, et ça suffit ».
Le baccalauréat n'est mentionné expressément que trois fois.
Pourtant, on sait toujours que, de toutes façons, ce n'est pas là qu'il
apprendra un métier, et parfois on le regrette. (« Au cours complément
aire, on apprend un métier, comme sténo... »), ou du moins on est un
peu inquiet de remettre à si tard l'apprentissage véritable d'un métier.
Seules, trois mères sont particulièrement bien informées sur tous
les détails de la vie scolaire à venir de leur enfant. Parmi les autres, cer
taines précisent qu'elles aimeraient bien en savoir plus long, mais qu'elles
ont peur de déranger le directeur ou les professeurs.
Parfois, l'enfant de 11 ans en sait beaucoup plus que ses parents.
Encore une fois, ces thèmes ne sont ici qu'ébauchés ; ils seront repris
de façon plus approfondie dans une étude ultérieure. Pour le moment,
l'une des questions qui a donné lieu aux réponses peut-être les plus inté- 66 C. PEYRE
ressantes, quant à l'hypothèse qu'elles suggèrent, est une question con
cernant la différence entre un collège et un lycée, et les raisons du choix
de l'un de ces établissements plutôt que l'autre. Voici le genre de réponses
obtenues :
— au lycée, on va au-delà du brevet, au collège jusqu'au brevet -t
■ — le lycée est plus intellectuel ;
— le ne suit pas d'assez près les enfants ;
— le lycée va plus loin en frais ; le lycée est trop onéreux ;
— le n'est pas abordable pour nous ; il n'y a pas de bourses ^
tout le monde ne peut pas y aller ;
— au collège, ce sont des instituteurs qui enseignent ; l'instituteur a
l'air narquois si on demande le lycée.
Il en ressort que le lycée a un prestige plus grand que le collège, mais
en même temps un caractère plus inaccessible, plus étranger, et, en ce
sens, moins désirable. Pour un cas, ou peut-être deux, il a été choisi just
ement à cause de ce prestige plus grand, mais dans la plupart des cas, le
choix du collège, libre ou non selon les possibilités locales, est sanctionné
par le sentiment qu'il est plus justement à la mesure de la famille.
Tout se passerait donc comme si en fait — sinon en droit à notre
époque — , les collèges jouaient un rôle comparable à celui des cours
complémentaires, un rôle d'établissements intermédiaires plus spécial
ement destinés à une certaine catégorie de la population, et les statistiques
nationales apportent une sérieuse confirmation à cette hypothèse, qui
font état d'une moyenne de 15 % d'enfants d'ouvriers dans les collèges
contre 6 % dans les lycées, avec quelques collèges qui en comptent jus
qu'à 40 ou 50 %.
Le plus remarquable serait alors que les familles de milieu populairer
et particulièrement les familles ouvrières, semblent ressentir spontané
ment le besoin d'une telle sorte d'établissements, qui leur paraissent moins
inaccessibles, voire moins hostiles, mieux adaptés à leurs enfants parce
qu'elles les perçoivent, à tort ou à raison, comme moins onéreux, moins
« intellectuels », et éventuellement moins éloignés du technique, l'exi
stence des « collèges techniques » déteignant en quelque sorte sur le mot
« collège », ainsi que la présence de sections techniques adjointes à certains
collèges. Ainsi, si certaines couches sociales privilégiées souhaitent vive
ment que leurs enfants n'aient pas à être « mélangés » avec ceux des cou
ches dites « inférieures », il est assez piquant de constater que, de leur côté,
les masses populaires ne tiennent pas non plus à « se mélanger ». Et ceci
est une surprise de l'enquête, car nous n'avions nullement, il faut l'avouer,
formulé cette hypothèse au départ, bien au contraire.
c) Comment est perçue la bourse ? Ayant évoqué le contexte dans
lequel elle se situe, nous pouvons maintenant envisager la bourse qui
accompagne — ou non — l'entrée en 6e pour les enfants de ce petit
groupe.
Le premier fait, extrêmement frappant, est, là encore, un incroyable
défaut de l'information. La presque totalité des parents, n'ayant pas
encore touché la bourse, en ont oublié le montant exact, et beaucoup ne ROLE DU SYSTÈME DES BOURSES 67
sont pas certains de ne pas avoir à redonner à l'établissement, d'une
manière ou d'une autre, tout ou partie de ce qu'ils recevront. Une mère
s'attend à devoir payer les professeurs à la fin du trimestre, deux autres
ignorent si elles devront ou non payer la cantine de leurs enfants demi-
pensionnaires.
Cette ignorance est d'ailleurs complétée par une à peu près égale
ignorance du montant réel des dépenses qu'occasionne la scolarité de
l'enfant. Une fois ou deux, les mères ont dit qu'elles en inscrivaient les
comptes, mais, en général, ces étant dispersées en nombreuses
petites fractions, sur un laps de temps assez long, un mois ou deux, on
est devenu incapable de les évaluer globalement. Il reste seulement cette
impression « qu'il faut presque tous les jours quelque chose, que ça n'en
finit jamais ».
Dans une telle situation, il n'est guère étonnant que la bourse appar
aisse d'une certaine façon, à qui lit superficiellement les textes des inter
views, comme assez peu efficace : l'affirmation « même sans bourse, on
l'aurait fait » est fréquente.
Pourtant, une analyse plus approfondie de ces textes fait apparaître
une autre forme, assez inattendue, de l'efficacité de la dite bourse. A peu
près aussi souvent que l'affirmation précédente, et souvent dans les
réponses d'une même famille, on trouve la constatation : « ça aide bien »,
parfois agrémentée de commentaires de ce genre : « maintenant, avec les
bourses, tout le monde doit pouvoir faire des études », ou bien : « c'est
encore mieux qu'en U.R.S.S., ce système, ça permet à tous les ouvriers
de mettre leurs enfants à l'école aussi longtemps qu'il faut ».
Et dans ce « on est bien aidé », souvent contredit quelques minutes
après, quand des précisions sont demandées, par la constatation « que
c'est bien juste, que ça paye peut-être, livres et cahiers, mais qu'il y a
bien d'autres frais, qu'en tous cas, si ça va a peu près pour cette année,
ça ne suffira plus du tout dans les années à venir ». Dans ce « on est bien
aidé » qui malgré tout échappe spontanément, il faut très probablement
comprendre la constatation d'une aide en fait beaucoup plus morale que
financière. Le fait d'avoir droit à une bourse donne l'impression de ne
plus être tout à fait isolé dans ce dur combat pour l'avenir de leurs enfants
qu'ont à soutenir les familles modestes.
Même dans le cas de deux familles, sur trois qui se disent décidées
à interrompre les études de l'enfant si sa bourse lui est retirée, l'ensemble
des réponses montre que c'est là encore pour des raisons plus morales
que financières. Dans ce cas, la bourse est perçue comme une sorte de
salaire que l'enfant gagne par son travail scolaire, une sorte de justif
ication des études qu'il fait vis-à-vis du milieu familial ; si donc il perd sa
bourse, c'est qu'il ne travaille plus ; cette voie ne se justifie plus, il doit
en chercher une autre.
Il faut toutefois remarquer que cette constatation, probablement
valable pour l'ensemble du département A, aurait moins de chances de
l'être dans une aussi large mesure pour le département B où, comme
nous le verrons plus loin, le niveau de vie est nettement inférieur. De fait,
il était frappant de' constater, autant que cela peut se faire par l'obser
vation du cadre de vie, la relative aisance des familles interviewées, bien
que les dossiers correspondants fassent état de salaires médiocres, dont 68 C. PEYRE
l'exactitude ne peut être mise en doute étant données les pièces justif
icatives exigées.
Pourtant, en même temps que cette confuse reconnaissance de l'i
ntérêt que vous porte l'Etat, une certaine incrédulité se fait jour, assez
souvent exprimée. On se montre si étonné de cette inhabituelle générosité
de l'État qu'on se plait à lui inventer des limites : « On ne donne sans
doute qu'une seule bourse par famille, il ne faut pas y compter pour
les suivants », ou bien « c'est bien pour le moment, mais on ne sait pas
combien de temps ça va durer ».
Quant aux critères supposés de l'attribution des bourses, les quelques
réponses qui en font état vont dans le même sens que ce qui ressortait
à ce sujet des autres séries d'interviews ; il ne semble venir à l'idée de
personne que l'attribution des bourses dépende d'une évaluation com
plexe du niveau de vie de la famille du candidat. Au contraire, chacun
pense à un élément extérieur d'appréciation, comme le nombre d'enfants
ou la possession d'une auto, quand on n'invoque pas tout simplement la
fatalité, telle cette mère d'un candidat refusé qui nourrit de cette nouvelle
manifestation de la méchanceté de la société à son égard une vieille amer
tume, datant de son enfance au sein d'une famille misérable parce que
trop nombreuse.
Une seule fois une critique concrète a été faite, et pourtant il semble
que tout le monde devrait songer à s'en plaindre tant ce défaut paraît
évident : il est bien regrettable que la bourse soit donnée au cours du
deuxième trimestre, car c'est dès la rentrée que les plus grosses dépenses
sont à faire. Cette mère ajoutait d'ailleurs « pour les enfants d'ouvrier,
c'est insuffisant ».
Ce reflet quelque peu inattendu d'une institution sociale dans la cons
cience de ceux qui en bénéficient ayant suscité notre curiosité, il nous
reste à examiner cette institution dans sa réalité concrète, à l'aide des
documents dont nous pouvons disposer.
II. — Répartition des boursiers à l'échelon national.
Nous avons signalé, au début de cet article, la grande disparité de
proportion des boursiers d'un département à un autre. C'est évidemment
l'une des premières questions à examiner.
Tout d'abord, des sondages fait sur plusieurs années montrent qu'elle
est constante, et toujours répartie de la même manière parmi les dépar
tements.
Cette disparité nest pas propre à V enseignement secondaire.
Comme nous ne disposons dans leur ensemble que des chiffres con
cernant l'enseignement secondaire, il était possible de penser que là où
la proportion des boursiers était faible dans l'enseignement secondaire,
elle était élevée dans les autres catégories d'enseignement post-primaire :
cours complémentaires et enseignement technique. C'est formuler sous
un aspect particulier l'hypothèse que là où ces deux ordres d'enseigne
ment sont mieux représentés, les familles populaires, les familles aux ROLE DU SYSTÈME DES BOURSES 69
ressources modestes, et donc les familles plus susceptibles d'obtenir une
bourse, y envoient leurs enfants plus volontiers que dans l'enseignement
secondaire. C'est là une hypothèse qui rejoint ce que nous disions plus
haut au sujet des collèges. Or il se trouve que sous cet angle particulier
des bourses, elle ne semble pas devoir être vérifiée. En effet, aucune trace
de corrélation n'existe entre le pourcentage des boursiers du secondaire
et la présence de plus ou moins nombreuses places dans le primaire supé
rieur ou le technique. De plus, pour les deux départements qui ont été
étudiés de façon détaillée, et pour lesquels nous connaissons les effectifs
des boursiers de tous les ordres d'enseignement, que l'on compte ou que
l'on ne compte pas les bourses du primaire et du technique, on constate
que le département B possède toujours une proportion de boursiers environ
3 fois plus élevée que celle du département A (pour le secondaire seul 9 %
en A, et 25 % en B — pour la totalité : 17 % en A, et 48 % en B).
Par contre, une corrélation existe, bien qu'assez peu élevée, entre la
proportion totale des boursiers et la proportion des bourses d'internat.
On a plus de chances d'avoir une bourse là où on a plus souvent besoin
d'être interne. Pour le moment nous nous bornons à signaler ce fait sans
entrer dans le réseau complexe des facteurs concommittants.
La répartition des bourses est fonction du niveau de vie local.
Enfin, et c'est là une constatation assurément fort satisfaisante, une
corrélation plus élevée existe entre la proportion des boursiers et celles
des salariés masculins, ayant gagné moins de 400.000 francs par an au
cours d'une année précédente : 1956 (ce niveau a été choisi car il justifie
toujours l'attribution d'une bourse) — (voir fig. 2).
Avant de tirer toutes les conséquences de ce fait important, il est
utile d'une part, de faire intervenir les éléments d'information apportés
par la comparaison entre les groupes de candidats à une bourse d'entrée
en 6e secondaire dans les départements A et B, en octobre 1958, d'autre
part de décrire rapidement le fonctionnement de cette institution.
III. — Comparaison entre deux départements.
A B
9 % de boursiers dans l'enseignement 25 % de boursiers dans l'ensei-
secondaire gnement secondaire
La structure de la population active est comparable :
43,4 % d'ouvriers 46,9 % d'ouvriers
2,7 % de salariés agricoles 3,1 % de salariés
mais plus de cadres, professions libé- plus de cultivateurs
raies et employés,
environ 13 % de salariés hommes, environ 38 % de salariés hommes
gagnant moins de 400.000 fr. par gagnant moins de 400.000 fr.
an en 56, soit à peu près 1 sur 8. par an en 56, soit à peu près
1 sur 3.
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