Arts et Archéologie khmèrs, tome II (1926), fascicule 3 - article ; n°1 ; vol.27, pg 360-372

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Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient - Année 1927 - Volume 27 - Numéro 1 - Pages 360-372
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Publié le : samedi 1 janvier 1927
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Victor Goloubew
Arts et Archéologie khmèrs, tome II (1926), fascicule 3
In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 27, 1927. pp. 360-372.
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Goloubew Victor. Arts et Archéologie khmèrs, tome II (1926), fascicule 3. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient.
Tome 27, 1927. pp. 360-372.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/befeo_0336-1519_1927_num_27_1_4384Arts et Archeologie khmèrs, tome II ( 1926), fascicule 3. Paris, Société
d'Editions géographiques, maritimes etcoloniales (Ancienne maison Chal-
lamel), in-40, 95 pp. numérotées de 253 à 348, 4 pi. en similigravure (29-
23) et 8 en héliogravure (XXVIÍI-XXXV), nombreuses illustrations dans
le texte.
Le premier des trois articles dont se compose ce fascicule, est une étude de M.
Paul Bellugue, adjoint à la Direction des Arts cambodgiens, sur U Anal omie des
jormes dans la sculpture khmère ancienne. Ainsi que l'indique très clairement le
titre, il s'agit non pas d'un traité d'iconographie proprement dite, mais d'un essai
de somatologie statuaire.
Dans son livre sur La Sculpture khmère ancienne, dont le compte rendu a été
donné plus haut (p. 350), M. Groslier consacre un petit chapitre à l'étude du
squelette et de la musculature clans la statuaire khmère. M. Bellugue continue les
investigations anatomique^ amorcées par cet auteur, mais il en élargit le cadre et
leur constitue en même temps une base scientifique plus solide. Disciple de P. Richer
et de H. Meige, il met au service de l'archéologie khmère les méthodes de ses
maîtres. Les observations recueillies par lui sur tout un peuple de statues de bronze
et de pierre, ainsi que sur de nombreux bas-reliefs, sont groupées selon les diverses
régions du corps, chaque paragraphe ou chapitre correspondant à une partie déter
minée: tète, cou et nuque, région mammaire et sternale, etc. L'ensemble représente,
pour ainsi dire, l'homme anatoirique complet. Cependant, pour plus de clarté,
et aussi, sans doute, pour défricher un peu le terrain réservé aux archéolo
gues, M. B. a introduit dans soi essai une distinction fondamentale d'ordre
chronologique, « admise, du reste, par les savants les plus autorisés », celle en*re
Vart prékhmèr et l'art khmèr proprement dit. Les deux arts correspondent, le
premier aux VIle-VIIIe siècles, le second à l'époque de la floraison d'Ankor. Cette
distinction, en effet, paraît assez logique.
Je ne puis donner ici qu'un résj'né très incomplet des observations et analyses
contenues dans l'article de M. B. L'impression qui prédomine est celle d'un travail
consciencieux, soigné dans le détail, et que les spécialistes pourront consulter
avec confiance.
L'auteur a mesuré au Musée Albert Sarraut les têtes d'environ 90 statues et en a
établi les indices céphaliques. Les résultats de cette opération sont les suivants.
Sur 25 têtes de style prékhmèr, 23 ont leur diamètre antéro-postérieur plus grand
que le diamètre transvase, ce qui représente un pourcentage assez faible, 8 pour
100 seulement, de brachvcéphalie absolue (p. 255). Dans l'art khmèr, par contre,
la largeur du crâne l'emporte sur la profondeur dans une proportion de 41,5 pour
100, et l'auteur, à ce propos, attire notre attention sur le fait, que la même tendance
à la brachycéphalie se constate chez le peuple cambodgien actuel ('). «Il
(') On peut ajoutei à ce propos que dans l'art khmèr classique la tendance à la
brachycéphalie se manifeste jusque dans les lion-, s t\ lises d'Ankor Vat. résulte donc de ces observations que le Cambodgien est bien le descendant du
Khmèr et que les statues sont bien faites à la ressemblance de ce dernier. » (l)
Non moins intéressantes sont les données fournies par l'étude comparative des
éléments de la face. Les imagiers khmèrs des VI Ie— V IIIe siècles accentuaient
volontiers l'ossature de l'orbite, évitaient de joindre les sourcils au-dessus de la
bosse nasale, creusaient des fossettes et des sillons autour de la bouche qui paraît
ainsi comme encastrée dans les joues. Les statues de cette époque ont le front
rectiligne ou légèrement bombé. Le menton est petit, de forme ronde, et souvent
accompagné d'un pli sous-mentonnier. Tous ces traits disparaissent dans les
sculptures postérieures au VIIIe siècle, lesquelles se distinguent par un front
fuyant, une biuche peu enfoncée dans les joues, un menton souvent large et carré
(p. 296).
La façon doat soat traités les yeux d Mine également lieu à des observations tort
utiles pour des «.diagnoses destxle». Dans l'art prékhmèr, il n'existe pour ainsi dire
pas de dieu aux yeux clos. Dans l'art khmèr, au contraire, les images divines ont
généralement les paupières baissées, soit complètement, soit à demi. Dans ce der
nier cas, l'œil s'encadre de lignes sinueuses et obliques, et l'auteur rappelle ce
propos que cette obliquité et cette sinuosité du bord palpébral se retrouvent dans
des peintures florentines du XV siècle. La remarque est exacte, mais un rapproche
ment avec les fresques d'Ajanta aurait peut-être mieux valu, car le détail en ques
tion ebt de la plus pure essence indienne.
Des différences non moins sensibles s'accusent dans la manière de traiter les joues,
les oreilles, le cou. Ainsi, les joues sont marquées dans l'art prékhmèr d'un pli na-
solabial qui n'existe guère dans les images de l'époque classique.
Si de la tête on pisse aux autres parties du corps, on constate, sur les spécimens
des Vlle-VIIP siècles, des épaules «parfois assez bombantes », des «seins hémis
phériques franchement IocaLsés en statuaire », une musculature assez nettement
ind'quée le long de la colonne vertébrale, détails bien marqués et définis, auxquels
correspondent, dans l'art khmèr, des épaules carrées, des seins « fondus par le
haut avec la poitrine », et l'absence de tout muscle voisinant avec les vertèbres.
Pour la commodité du lecteur, toutes les données anatomiques ont été résumées et
groupées à la fin de l'article dans un «tableau comparatif» (p. 296).
Le chapitre consacré aux membres inférieurs (cuisse, genou et jarret, jambe, cou
de-pied et pied) est l'un de ceux qui se lisent avec le plus d'intérêt. On a souvent
insisté sur le fait que dans la statuaire cambodgienne, lorsqu'il s'agit d'idoles debout,
les parties basses du corps sont très souvent mal exécutées. «La plupart des jambes,
écrit M. Groslier, se terminent par des pieds qui rarement peuvent supporter l'ex
amen le plus bienveillant.» Quelque juste que puisse paraître cette remarque, elle
ne l'est en réalité que par rapport aux spécimens représentant l'art khmèr propre
ment dit, car dans l'art prékhmèr, les pieds et les chevilles sont traités parfois avec
0) L'auteur semble attribuer une valeur différente aux mots Cambodgien et Khmèr,
ce qui est une erreur. Il s'agit, en réalité, de deux termes ethnologiques ayant
exactement la même signification. - - 362
caractéristiques établies par M. Bellugue pour cette partune véritable maîtrise. Les
ie du corps sont les suivantes (p. 291-292). Pour l'art prékhmèr : i° divergence
20 disposition en éventail des axes de des bords latéraux du talon vers les orteils;
30 longueur accentuée du 2e orteil qui excède toujours celle des autres. l'orteil; 20 Pour l'art khmèr : i° bords laléraux parallèles ou même convergents en avant;
orteils parallèle ou convergente en avant ; 3" le 2e orteil moins long disposition des
que le premier, l'extrémité des orteils formant soit une ligne droite, soit une ligne l
égèrement incurvée. L'auteur constate enfin que dans certaines statues prékhmères,
le Harihara de Phnom Penh, par exemple, le >e orteil est ramené vers l'intérieur,
«disposition fréquente dans la nature et constante dans l'art grec» (p. 292). Ces
derniers mots sont imprimés en italique. Pourquoi ? Le jeune et sympathique artiste
serait-il hanté, lui ausssi, par le mirage d'un art gréco-khmèr (') ?
L'étude de M. B. n'étant qu'un répertoire raisonné de formes, il est difficile de dire
quelque chose de précis sur les idées dont s'inspire l'auteur en matière d'esthétique
et sur les voies qu'il suivra plus tard, lorsqu'il aura à se prononcer sur les origines
de la sculpture khmère et les influences subies par elle au cours de son évolution.
Toutefois, certaines remarques, disséminées çà et là dans le texte, permet
tent d'ores et déjà d'empiéter un peu sur l'avenir et de tenter quelques
pronostics.
Ainsi, par exemple, M. B. insiste sur ce qu'il appelle a l'indépendance de
l'art prékhmèr ». «Que l'on veuille bien, écrit-il (p. 294), se reporter au
tableau récapitulatif et comparatif que je donne à la suite de cet article. J'y ai
résumé les caractères spécifiques et par suite opposés des statuaires prekhmère
et khmère. » Je me demande si l'auteur ne sera pas amené un jour à remplacer ce
jugement par un autre, moins affirmatif. Que l'art prékhmèr et l'art khmèr soient a
certains points de vue, l'un à l'égard de l'autre, comme deux pôles opposés, rien de
plus vrai. Mais il existe, d'autre part, entre les deux arts, une multitude de formes
intermédiaires, de nuances et de degrés de transition, dont tout travailleur méthodi
que doit tenir compte, faute de quoi il risquerait de tomber dans le parti pris ou le
dilettantisme. En d'autres termes, il n'y a pas de rupture de continuité, pas de
vacuum formarum, entre les deux écoles. Celles-ci se suivent très normalement
dans le temps; elles appartiennent au même pays, sont le produit de la même race,
et la fin de Tune amène et détermine la naissance de l'autre.
Passons maintenant à une autre question. M. B. croit reconnaître dans l'art
khmèr, c'est-à-dire dans l'art des 1XP-X1I° siècles, deux groupes de sculptures
d'aspect très différent. Dans le premier groupe « l'observation de l'être vivant
semble directe, d'une naïveté qui paraît exclure l'influence d'un art étranger. Dans
(M Un peu plus loin. p. 294. on lit : « Le Harihara, par la légère hypoextension de
sa jambe portante, évoque irrésistiblement le style grec, où il est de règle que le
membre inférieur portant soit légèrement iléchi. »• — -- 363
les figures sont telles que le décorateur l'emporte sur le statuaire, le style l'autre,
sur la vie» (p. 295 '. (l)
En principe, il n'y a rien à objecter contre une telle division, mais ce dont je
doute fort, c'est qu'elle soit à sa place dans un travail comme celui de M. В., dont
le principal sinon l'unique but est de rassembler des matériaux et de les présenter
dans un ordre rationnel. La critique anatomique et l'histoire de l'art sont deux,
sciences différentes, dont l'une relève directement de naturelle, tandis que
l'autre tire ses origines du raisonnement et de l'observation esthétiques et s'appuie
volontiers sur la connaissance des sources épigraphiques et littéraires. Leurs points
de contact sont encore loin d'être établis avec toute la netteté désirable, et deman
dent à être étudiés avec soin. L'auteur ne montre-t-il pas un peu trop de précipi
tation, en sortant du cadre qu'il s'est imposé lui-même au début de son étude ? Car
il n'est guère possible d'établir la distinction entre une statue du « type réaliste » et
une œuvre du « type stylisé » sans avoir recours encore à d'autres données que celles
que fournit la simple observation anatomique des formes. Pour s'en rendre compte, il
suffit, du reste, de jeter un coup d'œil sur le «tableau comparatif de deux styles
khmèrs », placé dans l'article de M. В., à la suite du « tableau comparatif des formes
prékhmères et khmères » (p. 297). Voici, par exemple, quelques-unes des caractéris
tiques mentionnées sous la rubrique «. type stylisé » :
Tête. Tendance à la brachvcéphalie.
Front. Saillant.
Yeux. Pas complètement clos.
Ne%. Légèrement busqué du bout.
Bouche. Lèvre inférieure souvent proéminente.
(^i) En opposant à un art khmèr stylisé un art d'inspiration réaliste, basé sur
l'observation directe du modèle vivant, M. B. paraît se rallier à des idées dont je
m'étais fait l'interprète à diverses reprises, notamment dans une conférence faite à
l'India Society de Londres, en décembre 1922. Le hasard a même voulu qu'il ait choisi
pour exemple de son ce type réaliste » le même Buddha de Bantây Chmàr (Arts et Arch-
khmèrs, t. II, fasc. 3, pi. XXXI) dont j'ai fait le représentant du style national khmèr.
Voici, du reste, les termes dans lesquels cette statue a été décrite par moi : « Ce qui
caractérise cette image, c'est la présence d'indices ethnologiques qu'on ne retrouve
pas dans le Buddha du Bayon (Musée Albert Sarraut), créé, celui-ci, d'après une
conception plus idéale et abstraite. La face est presque carrée, le nez est aplati, la
bouche très large- Les yeux sont obliques et les sourcils se relèvent vers les tempes-
Tous ces détails se retrouvent chez des individus vivants de race khmère, et il est
permis d'en conclure que nous sommes en présence d'une œuvre de facture essentiel
lement autochtone- » Cf. India and (he Art of Îndo-China dans The Influences of
Indian Art, Londres, 1925, p- 124 et fig- V. Dans sa remarquable étude sur le
Bayon ď Angkor, M- Philippe Stern distingue également deux types de statuaire
khmère (p- 13 sqq>), mais son système de classement ne correspond ni au mien, ni à
celui de M. Bellugue, bien qu'il y ait entre nos façons de voir des points de contact
incontestables. A propos d'un « canon idéaliste khmer », voir mon article Sur
quelques sculptures cambodgiennes dans la Galette des Beaux-Arts, 1923, p. 163- — - 364
Menton. Saillant et plus défini (que dans le type opposé), avec barbe constante.
Oreilles. Parfois stylisées à l'extrême.
A part les « oreilles stylisées » qui d'ailleurs se retrouvent dans le type opposé et
la « barbe constante », n'est-ce pas là un signalement qui pourrait convenir tout
aussi bien à un Khmèr vivant, qu'à un Çiva ou un Lokeçvara de pierre ? Et pour
quoi l'auteur considère-t-il les statues brachyciphales comme appartenant au
« type stylisé », quand il existe, selon sa propre affirmation (p. 256), des rapports
étroits entre la brachycéphalie de la statuaire khmère et celle du peuple cambodgien
actuel? Et enfin, quelle est la place qu'occupent dans son système les idoles dont
les yeux ne sont ni clos, ni mi-clos, mais bel et bien ouverts, comme cela se voit sur
tant d'exemples de l'époque d'Ankor ?
Que M. B. me permette encore une critique à propos de son tableau comparatif.
Je me méfie a priori de tout classement où interviennent, à chaque instant, des
adverbes plus ou moins limitatifs tels que «parfois», «jamais très», «souvent»,
«très peu», «quelquefois»; leur emploi, à mon avis, indique trop nettement
que l'auteur ne se sent pas d'accord avec lui-même, qu'il cherche encore et qu'il
hésite, ainsi que du reste il l'avoue lui-même (p 296, 11. 1).
Et maintenant, pour finir, deux dernières petites remarques.
P. 261. Le mot raksha est à lemplacer par râksasa (râkshasa). L'auteur ferait
bien de ne pas trop suivre la terminologie de M. Groslier, surtout lorsqu'elle est
empruntée au sanskrit (l).
P. 267. Nous lisons, à propos de l'expression souriante que l'on observe sur la
face de certaines statues khmères : « C'est le sourire que nous trouvons de nos
jo 1rs aux devantures des photographes populaires et je crois bien qu'il doit corres
pondre à un idéal similaire. » Des phrases de ce genre sont à éviter. Elles ne
disent absolument rien et ne peuvent que choquer le lecteur averti.
Sous le titre modeste de Notes sur le Palais Royal ď Angkor Thorn, M.Henri
Marchai a réuni les premiers éléments d'une monographie sur ce vaste ensemble
d enceintes, de terrasses, de bassins, d'édiiices à destination sacrée ou profane, de
vestiges de tout genre, que l'on suppose avoir été le centre officiel de la capitale
khmère, sorte de Cité interdite, où résidait le souverain. Pour des raisons d'ordre
surtout budgétaire, le dégagement de ces importantes ruines s'est poursuivie jus
qu'ici dins des conditions moins favorables que celles dans lesquelles furent repris
à la brousse Aňkor Vat et le Bayon. Les crédits dont dispose l'Ecole Française
d'Extrême-Orient pour les travaux d'Ankor, ne sont pas illimités, et ainsi que le
remarque l'auteur avec raison, il fallait tout d'abord « aller au plus pressé», se
préoccuper des monuments déjà connus et classés, avanl d'entreprendre des recher
ches d'un caractère plus général.
En 1916, lorsque M. 11. M. succédait à Jean Commaille comme conserva
teur p. i. du groupe d'Ankor, l'enclos du Palais royal était encore, au point de
(HUtie liste des principaux termes indiens employés dans l'archéologie khmère
a été publiée dans BEFEO., t. XXV, p. 587. archéologique, un terrain à peine défriché (* ). Seul, lu pavillon d'entrée1 derrière vue
la Terrasse d'honneur avait été sommairement nettoyé et débarrassé des termitières
qui en obstruaient les passages. Л l'intérieur du double mur, on avait procédé ;:
quelques sondages, éclairci un peu la brousse autour des principaux monuments
et pratiqué des sentiers pour les touristes. C'est au pied du Phimànàkàs qt e M.
M. installa son premier chantier. Les fouilles dirigées par lui ne Lardèrent pas
à donner d'excellents résultats (2). La base du monument, jusqu'alors enroule sous
un remblai haut d'environ 21П5О, fut complètement dégagée sur une partie de son
pourtour, et le Phimànàkàs reprit ainsi sa silhouette d'autrefois, a plus élancé et
justifiant mieux son noru de Palais aérien ». Au cours de ce travail apparurent les
fondations de plusieurs édifices en matériaux légers dont les débris étaient en quantité
mêlés au sous-sol. Ils correspondaient à trois niveaux différents. Devant l'escalier
Est du Phimànàkàs les débiais contenaient des matières charbonneuses sous i;;1 amas
de tuiles, provenant d'une toiture effondrée sans doute par suite d'un incendie.
Les fouilles livrèrent aussi deux importantes inscriptions, publiées depuis dans le
Bulletin de l'Ecole Française ď Extrême-Orient. L'une d'entre elles, une petite
stèle en grès, se trouvait encore in situ sur son piédestal, л l'angle S -E. de la base
du temple, au-dessus du niveau correspondant au dallage primitif. Bien qu'elle ne
soit pas datée, on peut l'attribuer, en raison de ses caractères paléograpbiques. au
règne de Jayavarman VII (i 181-1201 A. D.). Elle porte un texte sanskrit de 6 l
ignes, accompagné d'un texte khmèr de 11 lignes qui en est la traduction (3K Dans
cette inscription, l'arbre de la hodhi est identifié à la Trimûrti hindouiste, ses raci
nes étant Brahma, son tronc, Çiva, ses branches, Visnu, exemple curieux, mais nul
lement exceptionnel de ce syncrétisme religieux qui paraît avoir connu au Cambodg
e des périodes de grande vogue et dont il existe également des témoignages dans
l'art et l'epigraphie de Java.
La seconde inscription est plus importante, encore qu'elle ne soit pas com
plète (*). C'est une stèle en forme de borne et portant un texte entièrement rédigé
en sanskrit sur chacune des quatre faces. De même que la précédente inscription,
elle appartient à l'époque de Jayavarman VII. On y lit le panégyrique d'une reine
qui obtint le nirvana après avoir répandu autour d'elle de nombreux bienfaits et pra
tiqué les vertus des ascètes. Cette dernière stèle ne se trouvait plus en place au
moment de sa découverte. Elle était comme encastrée dans une sorte de bétonnage
grossier, ce qui explique peut-être son mauvais état de eonservation.
Les tranchées ouvertes à la base du Phimànàkàs mirent encore au jour un nombre
considérable de sculptures, pour la plupart des blocs de grès ornés de bas-reliefs.
Ces bas-reliefs offrent d'indiscutables analogies avec le decor de la Terrasse du Roi
i,1) Sur les travaux exécutés par l'Ecole Française d'Extrême-Orient dans l'Fuceinte
royale d'Ankor Thom, voir l'aperçu général, publié dans le t. XXI du Bulletin, p.
131-147.
(2) Cf. H- Marchal. Dégagement du Phimànàkàs. BEFEO, XVI, m, 57-68.
G'ï Cf. G. Cœdès, Une nouvelle inscription du Phïmânàkàs, BEFEO, XV1IL IX,
p. 9-12 et pi. 1-2.
(*) Cf. L. FiNOT, Inscriptions d'Ankor, BEFEO, t. XXV, p. 372-392. - - 366
tant au point de vue du sujet, qu'à celui du style et de l'exécution technique. lépreux,
Au produit des fouilles s'ajoutèrent, enfin, quelques menus objets en bronze samrit
ou tohvâ, de minces feuillets d'or, ainsi que des fragments de poteries.
M. M. entreprit en même temps un nouveau déblayage du gopura Est de
l'enceinte, opération qui fut suivie du dégagement partiel de sa base. L'étude de ce
pavillon monumental, l'un des plus purs spécimens de l'architecture khmère des
IXe-Xe siècles, permit de constater que les marches de son perron oriental avaient
été noyées dans un massif de maçonnerie, dans le but évident d'établir un raccord
de niveau avec le perron principal de la Terrasse d'honneur (l). 11 avait donc
été élevé antérieurement à l'époque où la royale reçut l'aspect qu'elle a
conservé jusqu'à nos jours. En procédant au dessouchement des perrons Nord, le
conservateur p. i. eut la bonne fortune de mettre à découvert deux bas-reliefs
importants, dont personne jusque là n'avait soupçonné l'existence. Ces sculptures
étaient dissimulées derrière un blocage fait après coup. Sans doute, elles avaient
appartenu à une construction indépendante de la Terrasse royale. Elles repré
sentent, l'une un alignement de garudas debout, l'autre un mystérieux cheval à
cinq tètes, qu'entoure un cortège de danseurs, de porte-parasols, de génies au
geste menaçant, et de nains (2).
Les travaux de 1916-1917 furent continués au cours des années suivantes. Les
efforts portèrent sur différents points, mais plus spécialement sur les vestiges à
l'intérieur de l'enceinte, entre autres, sur le grand bassin situé immédiatement au
Nord du Phimânàkàs. Les dimensions de ce sras maçonné permettent de supposer
qu'il fut utilisé jadis pour des courses de pirogues, les promenades royales en barques
d'apparat, et peut-être aussi pour certaines solennités religieuses. Sur ses parements
de pierre, divisés en registres, sont sculptés des poissons et des monstres aquatiques ;
plus haut s'alignent des nâgas et des nágís humains ; plus haut encore se dressent des
garudas, qu'accompagnent des kinnaris et des apsaras. Une balustrade à têtes de ser
pent polycéphale courait au-dessus du gradin supérieur. Sur les faces Est et Nord, une
avenue dallée suit le bord du bassin. On évalue à 43 000 mètres cubes la masse de
terre qu'il fallut déplacer pour créer cette magnifique pièce d'eau.
Notons un fait curieux. Le bassin a été recomblé à une époque indéterminée, et
m 50. l'on ne sait au juste quelle est sa profondeur réelle. On la suppose d'environ 7
Les sondages faits par Jean Commaille n'ont pas atteint le fond. Us permirent
seulement d'établir que le parement étage en grès comptait plus de 11 gradins. A
son état originel, et lorsque l'eau ne le remplissait pas jusqu'aux bords, ce bassin
devait donc présenter quelques analogies avec un théâtre antique.
11 existe encore d'autres bassins à l'intérieur du Palais royal, mais de moindre im
portance. Ils sont situés dans la troisième cour (en venant de l'Est) où se trouvaient
les pavillons et jardins réservés aux femmes du roi. Comme les pokunas de Ceylan et
(1) Une description détaillée des pavillons d'entrée du Palais royal a été donnée
par M. Marchai dans Etudes Asiatiques, t. II, p. 57—78.
(-) Cf. supra, p. 223. — - 367
de l'Inde dravidienne, ils servaient sans doute au bain quotidien et aux ablutions ritu
elles. A proximité de l'un d'entre eux, M. M. a dégagé une plateforme parementée
de grès et ornée d'un cortège d'esclaves, de chevaux et d'éléphants, fort habilement
sculpté en bas-relief, au-dessous d'une frise de harnsas aux ailes éployées.
A part les deux stèles déterrées à la base du Phimànàkàs, les fouilles et sondages
à l'intérieur de l'enceinte n'amenèrent la découverte d'aucune nouvelle inscription,
ni celle d'objets quelconques pouvant être utilisés par les épigraphistes en guise de
repères chronologiques, à moins qu'on ne veuille considérer comme tels trois monnaies
chinoises trouvées dans un petit édilice de la première cour, et qui portent des nien-
hao des Tang et des Song ('). En fait de témoignages épigraphiques datés, notre
documentation reste donc réduite à deux textes déjà connus depuis longtemps, à sa
voir le fameux serment de fidélité des fonctionnaires de Suryavarman P'r (933 çaka —
1011 A. D.), qui se répète huit fois sur les piliers du gopura oriental, et l'inscription
de l'an 910, burinée sur un piédroit du Phimànàkàs. La veine serait-elle déjà épuisée ?
On aurait tort de l'affirmer, car une grande partie de l'enclos royal est encore à
l'état de brousse.
Je ne puis mentionner ici en détail tous les vestiges énumérés et décrits dans l'ex
cellent article de M. M. Leur nombre est considérable, et leur interprétation,
dans certains cas, n'est pas encore au point et appelle de longues discussions. 11
convient cependant de dire quelques mots au sujet d'un édicule en grès, situé dans la
partie Sud de la i^ťe cour, et qui présente cette particularité, tout à fait exceptionn
elle dans l'architecture khmère, d'être, semble-t-il, à la fois une «bibliothèque» et
une dharmaçâlâ (%). Ce bâtiment, en effet, prend jour du côté Sud, tandis que de
l'autre côté sa façade est décorée de fausses fenêires à batustres. Quant à la voûte,
elle affecte le même prolil ondulé qu'on observe dans les édifices dits « du type de
Tap Čei ». D'autre [tart, son plan tient nettement de la « bibliothèque » : il comprend
une salle oblongue assez vaste et deux porches-vestibules, s'ouvrant à l'Est et à
TOuest. On ne sait rien de précis sur son affectation. M. M. suppose une desti
nation religieuse. Ceux qui seraient enclins à y voir un type encore inconnu de
dharmaçâlâ, peuvent invoquer en faveur de leur opinion le fait qu'on a extrait des
décombres amassés à l'intérieur de cet édifice, une petite statue du Buddha et une stèle
bouddhique à trois personnages. Mais il convient de n'user de cet argument que sous
les plus strictes réserves, car ces sculptures peuvent provenir d'ailleurs et avoir été
placées dans ce lieu par quelque bonze zélé, à une époque relativement récente, il
en est de même quant à une tète du bodhisattva Lokeçvara, trouvée dans le vois
inage du même monument par M. de Mecquenem, en 191 2 (3). Enfin, c'est dans ce
mystérieux petit bâtiment que furent ramassées les trois sapèques anciennes, men-
(i) Cf. BEFEO., t. XIX, v, p. 118.
(-) Sur les dharmaçâlas ou a maisons de chanté » destinées aux voyageurs
et pèlerins» voir l'article de M. Louis Finot, Dharmaçàlâs au Cambodge, dans
BEFEO, t. XXV, p. 417-422.
(3)Cf. BEFEO- , t. XXI, p. 141. - - 368
tionnées plus haut et qui peut-être avaient appartenu à quelque vovageur chinois
du temps de Suryavarman.
Une importante question est de savoir où se trouvait le palais privé du roi.
Malheureusement, elle est loin d'être résolue. Du reste, le plan et le terrain de la
Cité royale ont subi, au cours des siècles, tant de modifications de toute sorte, qu'il
paraît peu probable que la demeure du souverain n'ait pas changé, et plus d'une 2V" fois, de place et de niveau. Il existe, il est vrai, dans la au Sud-Est du cour,
Phimânàkàs, une petite terrasse cruciforme, au soubassement orné de colonnes
adossées, qui pouvait être utilisée pour des audiences et des cérémonies officielles,
niais la destination de ce monument reste néanmoins hypothétique, comme celle de
quatre édicules alignés dans la même cour, le long du mur de séparation Est et à
peu de distance de l'enceinte Sud. Selon une tradition locale, ces édicules, qui
n'ont pas de fenêtres et qui ne communiquent point entre eux, auraient jadis sen i
de magasins et de trésor. Jusqu'ici on n'a exhumé le soubassement d'aucun édifice
dont la reconstitution supposée ait pu évoquer les demeures royales en matériaux
légers, représentés en si grand nombre dans les bas-reliefs du Bavon.
D'après un auteur chinois du XIII0 siècle, Tchao Jou-koua. le roi du TVhen-la
aurait habité un palais en «pierres de taille» (*). Ce palais, si seulement il a
txisté, devait offrir quelque ressemblance avec les « magasins » ou K.làn à l'Est de
la Terrasse royale, deux édifices de la meilleure époque, de destination apparemment
laïque, et qui renferment chacun une belle et spacieuse salle. Pour l'instant, aucun
vestige apparent n'est venu confirmer le dire du compilateur chinois, mais comment
savoir ce que l'avenir réserve encore aux explorateurs de l'ancienne résidence
royale? Ainsi que le remarque M. M. dans son article, « c'est au niveau du sol
primitif, le plus profond par conséquent, que se dérobent les renseignements les plus
précieux ».
Nous sommes peut-être un peu mieux documentés sur le quartier habité par les
reines et les innombrables femmes de service, celles que Tcheou Ta-kouan appelle les
tch'en-kia-lan (— çrhgàra). 11 occupait la cour à l'Ouest du Phimânàkàs. Autant
qu'il est permis de conclure d'après ce qui en reste, cette partie du palais ne devait
pas différer sensiblement des résidences khmères actuelles. D'ailleurs, les murs de
latérite et les traces de canalisation qu'on y rencontre datent pour la plupart d'assez
basse époque. On songe aux palais d'Oudong et de Phnom Penh (2J. C'était une
agglomération désordonnée de constructions très diverses, commandée surtout par
les nécessités pratiques de la vie quotidienne. Presque tous les édifices étaient
couverts de tuiles en terre cuite, dont les débris parsèment, un peu partout, la surface
de la cour, envahie encore par la forêt et les herbes. Notons en passant un curieux
( ) F Hirïm et W. W. Rockhill, ChauJu-Kua, St. Petersburg, í 91 2, p. 52. Le mê
me auteur chinas mentionne, à côté du palais, un « bassin de granit d'une extraordi
naire beauté » et qui était long d'environ 300 pieds-
( ) A propos du Palais d'Oudong, voir la reconstitution de G- Groslier dans
Recherches sur les Cambodgiens, fig. г 70.

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