La conception d'une exposition : du schéma programmatique à sa mise en espace - article ; n°1 ; vol.2, pg 147-157

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Culture & Musées - Année 2003 - Volume 2 - Numéro 1 - Pages 147-157
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
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Noémie Drouguet
André Gob
La conception d'une exposition : du schéma programmatique à
sa mise en espace
In: Culture & Musées. N°2, 2003. pp. 147-157.
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Drouguet Noémie, Gob André. La conception d'une exposition : du schéma programmatique à sa mise en espace. In: Culture &
Musées. N°2, 2003. pp. 147-157.
doi : 10.3406/pumus.2003.1183
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pumus_1766-2923_2003_num_2_1_1183Expériences
Il ne s'agit pas de promouvoir une LA CONCEPTION D'UNE
méthode, une recette qui serait appli
EXPOSITION : DU SCHÉMA
cable partout et pour tous, encore
PROGRAMMATIQUE À SA moins de prétendre que celle-ci est la
MISE EN ESPACE meilleure. Elle nous paraît spéciale
Noémie Drouguet et André Gob ment indiquée pour la conception des
expositions et musées de société et
d'histoire qui traitent de thématiques
R raconter une histoire, telle est la variées, ce qui est le cas des deux
mission qui serait aujourd'hui - et exemples décrits.
depuis longtemps déjà - assignée à
l'exposition. Sa conception, lorsqu'elle Une démarche en plusieurs phases
ne se limite pas à la simple juxtapos
ition d'objets et à une réflexion sur Les expositions où les multiples
l'accrochage, passe alors prioritair facettes de la vie sociale sont mises en
ement par l'écriture d'un « scénario ». avant abordent plusieurs thèmes qui
Prises au pied de la lettre, ces réfé se recoupent ; on peut parler d'un
rences au roman et au cinéma ont fonctionnement en réseau où les influen
quelque chose de réducteur qui fait fi ces mutuelles et les rapports de caus
de la spécificité de l'exposition, comme alité entre les différentes thématiques
l'a bien montré, notamment, Jean Da- sont réciproques. Prenons un exemple.
vallon (1999, p. 212 et suiv.) qui met La dégradation de l'activité écono
en cause le caractère trop linéaire d'une mique d'une région engendre des dif
telle approche narrative1. ficultés dans la vie quotidienne des
habitants (diminution de revenus, chô
Raconter une histoire mage, etc.), qui ont, à leur tour, une
incidence négative sur l'économie.
Les publications qui décrivent et ana Mais ces deux champs sont eux-mêmes
lysent la démarche concrète suivie en connexion avec l'organisation sociale
par les concepteurs de musées et d'ex (classes, revendications ouvrières, struc
positions temporaires restent rares ture de la famille, etc.), la mobilité
(Schârer, 1999). L'objectif du présent des travailleurs, la santé, la fuite des
article est d'exposer, à partir de deux capitaux, le niveau d'éducation... Les
exemples récents, la méthodologie relations qui unissent ces différents
mise en œuvre par le séminaire de domaines sont complexes et récipro
muséologie de l'université de Liège et ques : le niveau de revenu influence
de voir comment une telle démarche la santé qui, en retour, peut limiter la
rencontre les exigences propres de capacité de travail et donc de revenu.
l'exposition. Pour nous, il est nécess Une structure linéaire ne suffit pas à
aire de faire émerger d'emblée la rendre compte de leur complexité.
complexité du sens de la thématique Cette particularité devrait, idéale
de l'exposition, de la rendre expli ment, pouvoir profiter de la tridimen-
cite pour le concepteur d'abord, de sionnalité de l'espace d'exposition
façon que l'ensemble des éléments (Davallon, 1999, p. 213). Ne serait-il pas
de l'exposition - espaces, objets, dommage de réduire cette structure
textes, scénographie - concoure à thématique riche à une dimension
signifier cette complexité au visiteur, linéaire, alors que l'exposition offre,
ensuite. au contraire du texte, linéaire par
147
Expériences et points de vue
culture & musées n° les moyens de traiter ce genre différents aspects ; ces objets proviennature,
de situation ? Cela ne facilite pas, nent des collections du musée ou sont
cependant, le travail du concepteur, empruntés ou acquis à l'extérieur ;
surtout lorsque l'on garde à l'esprit — rédaction des textes 3, structurés
que le visiteur est, dans une certaine selon plusieurs niveaux : titres, sous-
mesure, maître de son parcours2. titres, chapeaux, textes proprement
Nous avons cherché à mettre au dits, cartels, textes « pour en savoir
point une méthode de travail qui per plus » ;
— définition de la scénographie : mette, dans un premier temps, de tr
aduire graphiquement la richesse des style, mobilier expographique, coul
interrelations entre les différents thèmes eurs, éclairage...
abordés et ensuite de la transposer Les étapes 3 et 4, 5 et 6 peuvent se
dans la structure même de l'exposi dérouler en parallèle.
tion. Notre démarche repose sur une Il nous a paru plus simple, pour
série d'étapes, du concept général de expliquer notre démarche, d'exposer
l'exposition à sa scénographie, qui deux exemples récents d'application
vise à mettre en pratique les objectifs (2001). Pour chacun d'eux, nous en
énoncés ci-dessus, respectant l'ordre suivrons le déroulement chronolo
dans lequel les éléments de l'exposi gique, selon les étapes définies ci-
tion doivent être définis. Pour nous, dessus.
ni les objets, ni les lieux d'exposition, ni
les textes ne doivent intervenir en Le musée de Wanne
premier lors de l'élaboration de l'ex
position. C'est le programme qui doit Le séminaire de muséologie s'est vu
porter et transposer en termes muséo- confier une mission complète de muséo
graphiques l'intention du concepteur graphie et de scénographie pour le
et le discours de l'exposition. Dans un déménagement et la redéfinition d'un
deuxième temps, la mise en espace musée de la vie locale situé ancienne
traduit ce programme dans un par ment à Logbiermé, et transféré en 2001
cours où s'implanteront objets et textes. à Wanne, à cinq kilomètres de là (com
La scénographie complète le dispositif mune de Trois-Ponts, Belgique) (Drou-
et contribue à donner du sens à l'ex guet, 1999 ; Gob et Drouguet, 2001).
Créé en 1980 à l'initiative d'un éru- position. On peut structurer la dé
marche en six étapes : dit local dans une grange sommaire
— définition du concept général ment aménagée en musée, le musée
et des différents thèmes de l'exposit de Logbiermé s'est rapidement déve
loppé grâce à la collaboration d'un ion, en fonction du public cible ;
— structuration des thématiques groupe d'amateurs enthousiastes. La
et analyse de leurs relations récipro collection, riche de plus de 2 000 objets,
s'est constituée au fil du temps par ques, mises en évidence graphique
ment par des schémas ; des dons des habitants de la région.
— implantation dans l'espace et Cette accumulation d'objets dans un
détermination du parcours avec les local devenu trop exigu avait fini par
passages obligés, les zones de totale donner au musée de Logbiermé l'a
llure d'un capharnaùm. Mais ce bric- liberté, les raccourcis, les espaces de
à-brac était le lieu d'une convivialité repos, etc. ;
— sélection des objets suscept marquée, qui se manifestait notam
ibles de témoigner le mieux de ces ment par la tasse de café, voire le
148
Expériences et points de vue
culture & musées n° morceau de tarte offerts à la fin de la la vie spirituelle et la vie domestique.
visite. Pour chacune d'elles, la situation actuelle
L'administration communale de Trois- est mise en perspective avec les docu
Ponts met alors à la disposition du ments anciens et les évolutions et
musée une école désaffectée et les mutations soulignées. Le schéma sui
moyens financiers nécessaires4 pour vant illustre la structuration et les rela
sa restauration et son aménagement tions entre ces différents thèmes.
en musée. Lorsque notre mission de Comme nous l'avons dit, le circuit
muséographie a commencé, toutes les de visite était prédéterminé par les
options architecturales et certaines op options prises lors du projet architec
tions relatives au mobilier étaient déjà tural de transformation du bâtiment,
fixées : elles se sont révélées autant antérieur à notre intervention. L'étude
de contraintes dont nous avons dû de l'implantation du parcours à partir du
tenir compte dans notre travail, même schéma programmatique a cependant
si certaines ont pu être infléchies en conduit à opérer certaines modificat
cours de route. Par contre, nous avons ions dans le parti pris architectural en
bénéficié de la plus grande liberté cours de réalisation, comme la suppres
pour la mise au point du programme sion ou le déplacement de cloisons, ou
muséographique : le concept général encore, grâce à une utilisation maxi
et les différentes thématiques ont été male de la modularité, l'affectation
mixte - salle d'exposition temporaire / définis par nous-mêmes avant d'être
exposition permanente - de la plus approuvés par les responsables du
musée. grande salle du musée, initialement
Le concept général était le suivant : réservée aux expositions temporaires.
musée de la vie locale d'une com Malgré ces contraintes, nous nous som
mes efforcés d'utiliser la distribution mune rurale, le musée de Wanne
témoigne des différents aspects de la dans l'espace des différents sujets pour
vie quotidienne et de l'histoire locale ; suggérer aux visiteurs leurs interrela
mais, loin de toute nostalgie d'un pré tions. Ainsi, par exemple, une vitrine
tendu « bon vieux temps », il s'agit double face dans la cloison entre les
d'ouvrir le propos vers le temps espaces « vie domestique » et « écono
présent et d'utiliser la perspective dia- mie » présente le thème de l'économie
chronique qu'offrent le musée et ses domestique d'appoint. Des éléments de
collections pour mettre en évidence scénographie peuvent renforcer l'effet :
les évolutions et les mutations socio un immense calendrier (2 mètres
logiques, économiques et culturelles x 2 mètres) tient lieu de titre dans la
des dernières décennies et mieux com salle de la vie spirituelle, constitue un
prendre la situation actuelle et future. trait d'union entre les différents aspects
En s'ouvrant à des publics plus variés, - religieux, superstitieux, festif, légen
le musée de Wanne doit cependant daire - de la spiritualité, et souligne
conserver la convivialité qui a marqué les relations de ces derniers avec les
si fort les visiteurs de Logbiermé. autres éléments de la vie sociale.
Le programme muséographique com Notre programme réserve un sort
porte diverses thématiques, qui débor particulier à deux salles du parcours.
dent largement des activités agricoles Une salle d'entrée, organisée autour
pour aborder les différents aspects de d'une grande maquette de la commune,
la vie sociale dans son sens le plus large, se veut l'introduction synthétique à la
comprenant les activités économiques, visite : les thèmes principaux y sont
149
Expériences et points de vue
culture & musées n° 2 I
Figure 1
Structure thématique de l'exposition permanente du musée de Wanne.
ÉCOLE ftotr des garçons CENTRALE ÉLECTRIQUE
JULES ET LE MTJ5ÉE
RESSOURCES NATURELLES
PHmWsH ■ïi
évoqués à travers la double perspect appelé à mettre en commun plusieurs
ive du pays et des hommes (« Voici de leurs activités.
ce que vous allez voir »). La visite se La rédaction des textes vient ensuite.
termine dans la salle de convivialité, Dans un musée de cette taille, qui se
aménagée autour de deux tables veut convivial et ouvert sur les gens,
d'hôte, où se perpétue le geste de la les visiteurs comme les habitants, nous
tasse de café. Cette convivialité s'y mani avons voulu éviter un caractère syst
feste aussi par les brochures et les ématique trop accusés dans l'élabora
contes mis à la disposition des visiteurs, tion des textes. Ceux-ci ont été conçus
et rédigés par les muséographes eux- et par le jeu de l'objet-mystère.
La sélection des objets à exposer mêmes et se déclinent bien sûr selon
s'est faite en même temps qu'était réa différents niveaux hiérarchiques. Vingt
lisé l'inventaire de déménagement ; thèmes font l'objet d'un texte explicatif
un cinquième des pièces a été retenu, parfaitement autonome. Ainsi, les textes
participent à la mise en œuvre muséo- alors que dans l'ancien musée, la tota
lité de la collection était exposée. Il graphique sans en être l'élément struc
s'agit donc de réinterpréter la collec turant, au contraire de la conception
tion existante, mais aussi de la comp de Sunier (1997)6, par exemple.
léter sur plusieurs points. Certains Enfin, malgré la contrainte d'une
thèmes qu'il nous paraissait important ligne de mobilier déjà arrêtée et des
d'aborder étaient mal documentés dans limitations budgétaires, nous avons
la collection ; nous avons noué des tenu à renforcer cette approche par
relations avec une dizaine de musées la scénographie en variant ambiances
qui ont mis en dépôt à long terme les et techniques de présentation. Un
objets souhaités. Ces liens ont débouché point mérite d'être souligné à titre
sur un projet de création d'un réseau d'exemple : dans le souci de conserver
150
Expériences et points de vue
culture & musées n° un maximum de convivialité, le pr exposés sur trois étages. Parallèlement
à l'exposition, un catalogue de 950 pages ogramme muséographique a prévu de
permettre la manipulation d'un cer proposait une synthèse nouvelle et
tain nombre d'objets sélectionnés. La originale sur Liège et sa région au
xixe siècle. présentation de ces objets est conçue
de façon à signifier qu'ils peuvent Le contenu de l'exposition a été
être manipulés : vitrines sous forme défini par un comité scientifique
composé de plus de vingt spécialistes de plateaux ouverts, présentation en
vrac, là où le visiteur a posé l'objet, des différentes thématiques envisagées.
étiquettes manuscrites et attachées à Nous-mêmes étions chargés de conce
voir la muséographie et la scénogral'objet par un lien.
Ainsi décrite, la démarche suivie à phie à partir des travaux de ce comité
Wanne peut paraître très banale et elle scientifique et en collaboration avec
l'est en effet dans chacune de ses opé lui.
rations successives. Mais on y cher Le concept général de l'exposition
cherait en vain l'écriture d'un scénario, se définit comme suit : montrer com
la trame narrative d'un message. Et ment le xixe siècle transforme Liège,
capitale d'une petite principauté épis- pourtant le discours de l'exposition se
copale d'Empire, en une des princiveut fort (Gob et Drouguet, 2001) et
marqué d'une tonalité soutenue, à pales métropoles industrielles d'Europe,
l'instar des murs du musée. comment les beaux-arts, la littérature,
Ce premier exemple illustre l'appl la vie musicale reflètent cette mutat
ication d'une démarche systématique ion, comment, enfin, se manifestent
pour un musée de taille restreinte et à Liège les traits caractéristiques du
où les muséographes ont bénéficié courant de modernité qui marque
d'une large liberté d'action. Le second l'Europe à cette époque. Le siècle, que
exemple s'oppose, à bien des égards, l'on étend de 1789 à 1904, est divisé
en trois périodes correspondant aux au cas de Wanne : vaste exposition
grandes ruptures historiques et cette temporaire, intervention permanente,
et nécessaire, d'un large comité scien subdivision structure l'exposition en
tifique. C'est ce qui justifie de le trois secteurs. Cette exposition de pres
détailler lui aussi, au risque d'une cer tige comprend des œuvres majeures
taine répétition. des collections des musées liégeois ou
empruntées à de nombreux musées et
Vers la modernité collectionneurs belges ou étrangers.
L'exposition est aussi l'occasion d'une
Cette importante exposition s'est tenue recherche approfondie qui fait le point
à Liège (Belgique) au musée de l'Art sur cette période importante de l'his
wallon (salle Saint-Georges) du 5 octo toire de Liège, et dont les résultats se
bre 2001 au 20 janvier 2002. Elle était retrouvent dans l'exposition. L'expos
consacrée au XIXe siècle à Liège sous ition s'adresse à un public large et
ses différents aspects : histoire poli diversifié.
Sur cette base et après un travail tique et sociale, beaux-arts, arts décor
approfondi avec les différents spécialatifs, musique, littérature, sciences et
istes sur chacune des thématiques techniques, développement urbain, vie
quotidienne. Exposition multithéma- retenues, nous avons analysé ces der
tique donc, et de grande envergure : nières et leurs relations réciproques :
plus de 650 objets et documents relations formelles, de causalité,
151
Expériences et points de vue
culture & musées n° Figure 2
Structure thématique de la première période de l'exposition Vers la modernité.
|~ La période française 1789-1794 Accueil ] Modernité La période hollandaise 1815-1830
Allée Jlée des grands hommes
Espace
Ancien Régime
Histoire période française Bonaparte 1er Consul
Robertson Métrologie Thomassin
Plan de Liège
vers 1830
^- Création d'entreprises et de l'UI.g
relations chronologiques. Cette analyse Le parcours de l'exposition Vers la
a conduit à trois schémas fonctionn modernité est scandé par trois passages
els, un pour chacune des périodes. obligés qui marquent la transition d'une
Ce sont ces représentations graphiques période à l'autre et correspondent pour
qui servent de guides pour la distribu les deux premiers à un changement
tion topographique des espaces réser brutal de régime et pour le troisième
vés à chaque thème : la proximité, à un changement de règne. Ces trois
jointe à certains artifices scénographi- espaces de rupture sont fortement mar
ques, amène le visiteur à saisir les qués dans le parcours : espaces clos
peints d'un rouge « révolutionnaire » interrelations entre les sujets. Cette
perception est bien sûr renforcée et pour les deux premiers, changement
précisée par un accompagnement d'étage via l'ascenseur pour la transition,
textuel. qui n'a rien de révolutionnaire, entre
les deux premiers rois des Belges. La La figure 2 montre, à titre d'exemple,
comment se présente la structure thé couleur des cimaises distingue les trois
matique de la première période et com périodes : rouge, bleue, verte.
ment elle se matérialise dans l'espace. Hormis ces passages obligés, le par
Ces schémas visualisent les diffé cours est totalement libre et le visiteur
rents thèmes abordés dans l'exposi peut parfaitement éviter (ignorer ?)
tion, leur regroupement en grandes certains secteurs : c'est indispensable
catégories mais aussi les relations réc dans une présentation aussi vaste
iproques qui les unissent. L'objectif est et dense. On touche là un caractère
de faire apparaître la structure sous- essentiel de l'exposition : le rôle du
jacente aux différents sujets en vue de visiteur (Davallon, 1992 ; 1999). Celui-
la matérialiser par la muséographie et ci compose sa propre exposition, non
seulement par sa culture, par l'arrière- la scénographie et ainsi de contribuer
à donner du sens à l'exposition7. plan intellectuel et affectif au travers
152
Expériences et points de vue
culture & musées n° 2 (au moyen ?) duquel il découvre l'ex comprennent classiquement des textes
position, mais aussi - et cela est spé explicatifs10, des cartels simples ou plus
cifique - par les choix qu'il opère, développés, et des textes « pour en
savoir plus » sous forme de feuilles A4 consciemment ou non, de suivre tel
plastifiées. Chacun de ces textes est parcours, de lire tel panneau, de
regarder tel objet8. Le concepteur doit autonome ; ils ne constituent pas une
suite où la non-lecture ou la non- prendre en compte cette particularité
essentielle de l'exposition : il doit ouvrir compréhension de l'un rend difficile,
ces choix plutôt que les restreindre^ ; voire impossible, la compréhension
il doit concevoir une muséographie des suivants. Tous ces textes ont été
rédigés par les spécialistes selon des qui permet a priori plusieurs lectures.
C'est ce que nous avons voulu faire. directives (volume, niveau de langue)
On constate cependant, par les com des muséographes, qui ont revu l'e
mentaires des visiteurs de Vers la nsemble pour harmonisation.
modernité, que certains n'apprécient On constate, par le déroulement
pas cette liberté : « On ne sait pas où chronologique de notre démarche
aller », « On a peur de manquer quelque comme par le rôle qui leur est assigné,
chose ». Le visiteur n'est pourtant pas que ces textes ne constituent en aucune
démuni pour s'orienter : façon l'élément structurant de l'expos
— un dépliant, disponible en quatre ition. S'ils contribuent à lui donner
langues et distribué à la billetterie, du sens, s'ils participent à la représent
visualise en plans la structure du par ation ou à l'interprétation des objets,
ils ne sont qu'un des éléments, certes cours ;
— plusieurs niveaux de titres et très explicite et didactique, qui y contr
de sous-titres lui indiquent le sujet de ibuent et ils ne sont pas individuell
l'espace où il s'engage ; ement indispensables.
— un chapeau explicite celui-ci en Pour Sandra Sunier (1997, p. 207), les
textes sont les éléments « intrinsèques » deux ou trois lignes (256 caractères au
maximum) ; ces résumés sont conçus de l'exposition, alors que « les aspects
de façon à permettre par eux-mêmes formels, les couleurs, les dispositifs...
la compréhension (générale) de l'expo sont seulement des auxiliaires ». Elle
sition (sans la lecture des textes pro assimile significativement la muséogra
prement dits). Ils ont été rédigés par phie à la décoration (Sunier, 1997,
les deux muséographes dans un souci p. 203). Notre approche est à l'opposé
d'uniformité dans le niveau d'écriture ; de cette vision trop philologique de
— un parcours « lièvre », à la signa- l'exposition : le premier rôle va év
létique expressive, montre le chemin idemment aux objets, mais les éléments
aux plus pressés. de scénographie sont, à nos yeux, aussi
En rendant perceptible de cette importants que les textes. Ils sont en
façon le fonctionnement de l'exposi tout cas beaucoup plus visibles que
tion, nous pensons donner au visiteur, ceux-ci, ils sont davantage perçus par
comme le suggère Davallon (1999, les visiteurs : l'appréciation d'une expos
p. 213), « des éléments servant de ition par le public porte d'abord sur
support à son exploration perceptive la valeur (éventuellement apparente !)
et cognitive ». des objets exposés et la qualité de la
Celle-ci se fonde sur la présentation scénographie. On parlera d'une « belle
exposition » même si les textes sont des objets et documents, et sur les
textes qui les accompagnent. Ceux-ci trop longs, trop compliqués, trop
153
Expériences et points de vue
culture & musées n° 2 pour autant que les c La cohérence de l'exposition se scientifiques,
fonde sur l'adéquation la plus compimaises, les vitrines, l'éclairage, la typo
graphie mettent bien en valeur les lète possible entre contenu, forme
objets. Aux scénographes d'en tirer muséographique et disposition des
parti et d'utiliser ces éléments pour lieux d'exposition. Les deux exemples
aider à rendre perceptible le sens de décrits démontrent l'importance du
dialogue - et d'un dialogue précoce - l'exposition.
entre les différents intervenants au proj
Conclusion et, dans une démarche interdisciplinaire.
À Wanne, le parcours et la scénographie
L'exposition est une pratique difficile, auraient peut-être gagné à une coll
aboration plus précoce entre muséo- qui a pu paraître condamnée à choisir
entre la juxtaposition d'objets ch graphes et architecte12. Pour l'exposition
ichement documentés par des textes Vers la modernité, par contre, les
(« muséologie d'objets ») et l'affichage muséographes ont été associés dès le
de textes porteurs d'un discours début aux travaux du comité scientifique
conceptuel, illustrés par des objets responsable de la définition du contenu
(« muséologie d'idées »)n. de l'exposition. La muséographie et la
Attentifs à la spécificité de l'expos scénographie ont pu être élaborées
ition, qui n'est réductible ni à la collec en concertation avec ce comité, à la
tion ni au récit, qui est porteuse d'un recherche de la meilleure adéquation
discours qui ne s'exprime pas par la possible entre forme et contenu.
seule verbalisation, nous avons cherché Nous avons situé d'emblée le cadre
à développer dans notre pratique quo dans lequel notre pratique s'est ins
tidienne une méthodologie susceptible crite : au sens large, des musées de
de rencontrer ces particularités tout société où la diversité des thèmes abor
en conduisant à la réalisation effective dés requiert une élaboration d'autant
d'une exposition. Les principaux object plus attentive que l'on veut mettre
ifs de notre démarche se résument en évidence les interrelations qui les
ainsi : relient. Mais, après tout, les documents
— respecter un ordre dans l'analyse archéologiques - et même les œuvres
d'art - ne sont-ils pas aussi les promuséographique, du plus général au
plus particulier : d'abord le concept duits et le reflet de cette complexité
général de l'exposition et la structure sociale ? Les musées d'art et d'archéo
thématique, ensuite les objets et les logie n'auraient-il pas, eux aussi, tout
lieux, enfin les textes et la scénogra à gagner à abandonner parfois l'a
pproche chronologique qu'ils adoptent phie ;
— éviter la linéarité du parcours généralement et à s'ouvrir à des per
imposé qui ampute l'exposition d'une spectives plus riches et plus com
plexes" ? Les expositions temporaires de ses potentialités principales : la
apparaissent d'ailleurs moins frileuses spatialité ;
— favoriser une conception inté à cet égard.
grée où la sélection des œuvres et des
objets, leur présentation, l'environne
ment textuel, la scénographie concour
ent à l'efficacité du discours ;
— respecter le visiteur, favoriser sa
liberté de choix, le responsabiliser.
154
Expériences et points de vue
culture & musées n ° 2 NOTES l'exposition s'accompagne de l'a
ssimilation directe de la trame narr
1. Dans son exposé introductif à un ative, du scénario à « l'analyse des
exposé intitulé « Le scénario, titres, sous-titres, textes, étiquettes »
mythes et réalités », Philippe (Sunier, 1997, p. 202). Elle ajoute :
« En tant que microrécits et mis de Pachtère (2002) lui aussi montre
bien que le mot « scénario » ne doit bout à bout, les divers panneaux-
pas être pris dans son sens textes inscrits dans l'espace muséal
premier, celui du théâtre et du doivent nous faire retrouver la
trame narrative de l'exposition. » cinéma, mais qu'il couvre un en
semble de démarches préparatoires 7. Dans une perspective en appa
à l'exposition dont la finalité est rence très différente de la nôtre
de donner du sens à celle-ci et de puisqu'il s'agit d'une exposition
la faire « fonctionner » auprès du linéaire qui suit le texte du poème
visiteur. d'Arthur Rimbaud Après le déluge,
2. Le parcours ne désigne pas seule Jacques Hainard (2000) a publié,
dans le livret-guide (« texpo ») de ment le cheminement physique
du visiteur mais aussi l'enchaîne l'exposition La Grande Illusion,
ment séquentiel des expôts que des documents préparatoires à
celui-ci compose au fur et à cette exposition : parmi ceux-ci,
mesure du déroulement de sa on retrouve des grilles d'analyse
visite. programmatique et des schémas.
3. Il s'agit évidemment de textes or 8. Les études de comportement ont
iginaux, spécialement conçus pour montré que le visiteur d'une expos
l'exposition. On a trop vu des ition sélectionne, qu'il regarde à
peine la moitié des objets exposés, extraits de catalogue, découpés,
agrandis et plaqués au mur de la qu'il lit moins encore de textes.
salle. Sauf dans le cas d'un parcours
4. La communauté française Wallonie- strictement imposé, son chemine
Bruxelles, autorité de tutelle des ment répond à différentes typo
musées en Belgique francophone, logies de choix qui déterminent
a apporté une importante contri autant d'expositions particulières
(voir par exemple Véron et Levas- bution financière à ce projet.
5. Ainsi, on ne trouve pas de titre de seur, 1983).
salle, mais une courte phrase, une 9. Il faut, dans le même temps, amél
citation, le calendrier en tiennent iorer la lisibilité des textes et des
lieu ; les objets facilement identi cartels (voir par exemple Screven,
fiables ne sont pas pourvus d'un 1992) et accepter que le visiteur
cartel ; d'autres cartels concernent choisisse les textes qu'il lit. On ne
un lot d'objets semblables ou une peut pas faire l'hypothèse que
panoplie. tous les textes sont lus, et consi
6. Dans un article de Publics et dérer comme des lacunes, comme
Musées, Sandra Sunier a proposé du déchet, les textes non lus
d'appliquer une grille d'analyse (contre Sunier, 1997, p. 201).
linguistique à l'écriture du scénario 10. 48 pour l'ensemble de l'exposit
d'une exposition (Sunier, 1997). ion, d'une longueur moyenne de
À dire vrai, elle restreint son ana 750 caractères.
lyse aux expositions linéaires et 11. Concepts introduits par Peter Van
narratives, les autres, qu'elle range Mensch (1987). Voir aussi Davallon
sous l'étiquette « poétiques », étant (1992). En fait, ces catégories
écartées au motif que « seuls les ne sont pas aussi opposées qu'il
discours linéaires sont relativement y paraît ; elles représentent
plutôt les deux pôles d'un conti- cohérents et intelligibles ». Cette
restriction drastique du champ de nuum.
155
Expériences et points de vue
culture & musées n° 2

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