De quand date le clivage gauche/droite en France ? - article ; n°1 ; vol.48, pg 42-75

De
Revue française de science politique - Année 1998 - Volume 48 - Numéro 1 - Pages 42-75
When did the left/right cleavage appear in france ? Conventional wisdom has it that the right/left cleavage dates from the French Revolution. But everything indicates that it became rooted only at the time of the Combes government (1902-1905) and that it has been definitively in place only since the 1930s. The causes of its emergence deserve scrutiny. Initially, the propaganda of political actors, the habits of literary circles and the militancy of the intellectual spheres seem to have contributed to it. Beyond that problem and fragmentary answers to it, placing the right/left cleavage in its historical context raises an important question : can one make retroactive use of it, as of the 19th century ? That can be argued, under the condition of being aware of certain dan­gers. In the late 19th century, the Third Republic was built much more on the preponde­rance of the center than on any dualistic confrontation.
Une idée reçue énonce que le clivage droite-gauche remonte à la Révolution française. Pourtant, tout indique qu'il s'implante seulement à partir du ministère Combes (1902-1905) et ne s'installe définitivement qu'avec les années trente. Il convient de s'interroger sur les causes de cette émergence. Initialement, la propagande des acteurs politiques, les habitudes des milieux littéraires et le militantisme des sphères intellectuelles paraissent contribuer à l'expliquer. Par-delà ce problème et les fragments de réponse que l'on y peut apporter, la réinsertion du clivage droite-gauche dans son historicité soulève une impor­tante question : peut-on en faire un usage rétroactif adaptable au 19e siècle ? On peut plaider pour l'affirmative; à condition de s'interroger sur les écueils du genre. Au 19e siècle, la Troisième République s'édifie bien davantage sur la prépotence du juste milieu que sur un quelconque affrontement dualiste.
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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Monsieur Marc Crapez
De quand date le clivage gauche/droite en France ?
In: Revue française de science politique, 48e année, n°1, 1998. pp. 42-75.
Résumé
Une idée reçue énonce que le clivage droite-gauche remonte à la Révolution française. Pourtant, tout indique qu'il s'implante
seulement à partir du ministère Combes (1902-1905) et ne s'installe définitivement qu'avec les années trente. Il convient de
s'interroger sur les causes de cette émergence. Initialement, la propagande des acteurs politiques, les habitudes des milieux
littéraires et le militantisme des sphères intellectuelles paraissent contribuer à l'expliquer. Par-delà ce problème et les fragments
de réponse que l'on y peut apporter, la réinsertion du clivage droite-gauche dans son historicité soulève une impor-tante question
: peut-on en faire un usage rétroactif adaptable au 19e siècle ? On peut plaider pour l'affirmative; à condition de s'interroger sur
les écueils du genre. Au 19e siècle, la Troisième République s'édifie bien davantage sur la prépotence du juste milieu que sur un
quelconque affrontement dualiste.
Abstract
When did the left/right cleavage appear in france ?
Conventional wisdom has it that the right/left cleavage dates from the French Revolution. But everything indicates that it became
rooted only at the time of the Combes government (1902-1905) and that it has been definitively in place only since the 1930s.
The causes of its emergence deserve scrutiny. Initially, the propaganda of political actors, the habits of literary circles and the
militancy of the intellectual spheres seem to have contributed to it. Beyond that problem and fragmentary answers to it, placing
the right/left cleavage in its historical context raises an important question : can one make retroactive use of it, as of the 19th
century ? That can be argued, under the condition of being aware of certain dan-gers. In the late 19th century, the Third Republic
was built much more on the preponde-rance of the center than on any dualistic confrontation.
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Crapez Marc. De quand date le clivage gauche/droite en France ?. In: Revue française de science politique, 48e année, n°1,
1998. pp. 42-75.
doi : 10.3406/rfsp.1998.395251
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1998_num_48_1_395251DE QUAND DATE LE CLIVAGE
GAUCHE/DROITE EN FRANCE?
MARC CRAPEZ
Pourquoi rangeons-nous Alexis de Tocqueville du côté de la « droite
raisonnable » l ou libérale, alors que lui-même inclinait sous la
Monarchie de Juillet vers la Gauche dynastique ? Est-ce parce que
«longtemps il fut difficile à la droite d'assumer son nom ... elle a même
consenti à emprunter à l'adversaire son identité, se disant, au moins en
partie, républicaine en 1848, progressiste ou même de gauche sous la Troi
sième République»2? Il ne paraît pas. Cette interprétation procède d'une
confusion entre les étiquettes parlementaires du 19e siècle et l'acception
idéologique ultérieure. En effet, loin d'avoir été un « clivage qui prend
naissance dès la grande Révolution » 3, le couple droite-gauche évolue len
tement. Un travail pionnier dû à Marcel Gauchet le démontre :
«II y a bien du chemin depuis l'emploi timide et irrégulier du partage
entre "côté droit" et "côté gauche" sous la Révolution française jusqu'à
leur intronisation dans la langue parlementaire au sein des assemblées
de la Restauration. Et il faut un saut encore plus considérable pour pas
ser du jargon des Chambres à ces emblèmes par excellence de l'identité
politique, à ces catégories de base de la confrontation démocratique que
droite et gauche nous sont devenues - usages qui ne s'établissent vra
iment qu'à compter du début de ce siècle»4.
Marcel Gauchet situe la mutation «autour de 1900». Auparavant, le
vocabulaire droite-gauche demeurait «étroitement associé à la vie parlement
aire». En 1906, la droite et la gauche se trouvent «mobilisées comme
signes identitaires» dans les discours électoraux. À la veille de la guerre
de 1914, «leur rôle de repères est définitivement consacré. La topographie
parlementaire est devenue le moyen primordial par lequel les citoyens se
pensent en politique». Néanmoins «l'opposition a connu un certain flott
ement dans l'après-guerre», non comblé par le Cartel, c'est en 1936 qu'elle
devient «inexpugnable». En fait, les «années 1900» opèrent un bouleverse
ment qui «suppose un vrai retournement»: «L'appropriation de la droite et
de la gauche par le public s'est effectuée parallèlement à la désaffection de
1. R. Aron, Études politiques, Paris, Gallimard, 1972, p. 313.
2. J.-M. Donegani, M. Sadoun, «Les droites au miroir des gauches», dans J.-F. Siri-
nelli (dir.), Histoire des droites en France , Paris, Gallimard, 1992, tome 3, p. 759-760.
3. M. Vovelle, «Ruptures et continuités dans l'histoire de la France contemporaine
(1789-1981)», dans La France contemporaine. Identité et mutations de 1789 à nos
jours, Paris, Éditions sociales, 1982, p. 17.
4. M. Gauchet, «La droite et la gauche», dans P. Nora (dir.), Les lieux de mémoire.,
tome 3, Les France. 1. Conflits et partages, Paris, Gallimard, 1992 (p. 394-467), p. 395.
Ce chapitre particulièrement substantiel est l'une des plus fortes contributions à
l'ouvrage collectif.
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Revue française de science politique, vol. 48, n° 1, février 1998, p. 42-75.
© 1998 Presses de la Fondation nationale des sciences politiques. De quand date le clivage gauche/droite en France ?
leurs emplois d'assemblée fixés depuis 1871». Ne s'est donc pas produit un
«simple transfert», mais une «réinvention» d'où procède la dualité1.
À cette émergence, sont reliées diverses causes et trois raisons essent
ielles. Quatre causes principales sont invoquées. D'abord l'assemblage uni
taire de composantes de gauche (dès 1894-1895 est lancée par de jeunes
rénovateurs radicaux souhaitant nouer alliance avec les socialistes, la for
mule «pas d'ennemis à gauche»); ensuite l'affaire Dreyfus, provoquant à
partir de 1898 une «guerre civile des esprits» qui dure sept ans; puis
l'abandon, aux législatives de 1928, de la proportionnelle, ce retour au scru
tin uninominal posant le problème du maintien ou du désistement au second
tour; enfin les «contestations extrémistes», qui représentent un «moment
essentiel dans le trempage du couple droite et gauche». En 1936 «le rev
irement communiste l'a régénéré. Le refus fascisant l'a indirectement
confirmé par son équivoque - la volonté d'en sortir établissant l'impossibil
ité d'y échapper»2.
En philosophe, Marcel Gauchet détermine ensuite, et remarquablement,
trois raisons d'acquisition. Toutefois, cette perspective n'est pas exactement
centrée sur la naissance du clivage droite/gauche ; elle semble davantage
une passionnante réflexion sur un état de fait par adaptabilité élective
qu'une investigation de nature causale. Aussi tentera-t-on de privilégier le
"comment" de l'évolution de la chose (in illo tempore) au détriment du
"pourquoi" (ex post facto) ; donc de repérer à la source des points de
déclenchement, des origines de diffusion, des rouages d'installation, des
petites causes en somme. À cet effet, sera pris en compte l'ensemble des
neuf brochures et trois journaux dont le titre ou le sous-titre comportent les
mots droite ou gauche de 1848 à 1914, jalons d'un panorama complété par
divers témoins (militants ou spectateurs). Nul clivage binaire n'aurait pu
avoir prise sur une Troisième République qui, jusqu'à l'affaire Dreyfus, est
celle des centres, dans la recherche d'une transaction entre républicanisme
et parlementarisme.
19e SIECLE UN CLIVAGE INCONNU DU
De nos jours, le Grand Robert de la langue française indique à l'arti
cle Gauche les usages suivants : « Opposition de gauche, majorité de gau
che. Gouvernement, politique de gauche. Député, écrivain, homme de
gauche. Être de gauche. Union de la gauche». Ces expressions nous sont
familières et indiquent des significations idéologico-culturelles. En 1835, la
1. Ibid., p. 412-413, 418, 426, 408, 415. Jean Touchard et Theodore Zeldin datent
eux aussi la polarisation de l'affaire Dreyfus (J. Touchard, La gauche en France depuis
1900, Paris, Le Seuil, 1981, p. 29-31; Th. Zeldin, Histoire des passions françaises,
Paris, Payot, 1994, tome 2, p. 36-37). Preuve en est encore, la littérature: Le côté de
Guermantes, rédigé vers 1914, contient l'une des premières intégrations romanesques du
clivage (cf. M. Proust, Paris, Éd. France Loisirs, 1988, tome 1, p. 324, 327, 331). Chez
André Gide, ce sont les années trente qui marquent une utilisation courante (cf. Journal
1889-1939, Paris, Gallimard, 1951, p. 136, 667, 985, 1104, 1163, 1224).
2. M. Gauchet, «La droite et la gauche», cité, p. 416, 414, 431.
43 Marc C râpez
sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française se bornait à
décrire: «Le côté gauche de l'assemblée. Siéger au côté gauche. On
l'emploie aussi très souvent comme substantif féminin. Un membre de la
gauche. Il fait partie de la gauche». Un siècle plus tard encore, la huitième
édition lui demeure conforme. La substantivation du mot (par abolition
commode du préalable «côté») n'implique pas l'essentialisation être de
gauche.
En 1842, un dictionnaire politique dit de la Gauche: «On nomme ainsi
la portion de la chambre des députés qui compose ce qu'on appelle l'oppos
ition, et le côté où elle siège»1. L'absence d'article Droite, un second dic
tionnaire politique, publié la même année, en fournit la raison: celle-ci s'est
effritée depuis la Restauration, si bien que «le mot Droite ou côté Droit ne
désigne plus un parti politique». Quant au Centre, la notice expose que
«cette classification parlementaire est spéciale à notre pays». En effet, c'est
celui-ci qui gouverne en France, tandis que la Grande-Bretagne sépare ceux
qui soutiennent ou souhaitent renverser le ministère. Pour ce qui est de la
Gauche, en voici les caractéristiques :
«Depuis le commencement de la Révolution jusqu'à ces derniers temps,
les hommes qui siégeaient sur les bancs de la Gauche se sont montrés
les défenseurs vigilants du principe de la liberté, tandis qu'à l'extrémité
opposée, les membres de la droite défendaient plus particulièrement le
principe du pouvoir. Mais, depuis quelque temps ... ces anciennes divi
sions ont beaucoup perdu de leur valeur. Il y a sur les bancs de la
Droite aussi bien que sur ceux de la Gauche des zélateurs de la liberté
... On appelle Gauche dynastique cette portion de l'ancienne opposition
qui ne sépare point la dynastie d'Orléans de ses projets ultérieurs, et
Gauche puritaine ou extrême Gauche les hommes pour lesquels l'exis
tence de cette dynastie est très secondaire»2.
Ainsi, siègent à gauche, sous la Monarchie de Juillet les orléanistes
«avancés», et à l'extrême gauche quelques républicains. Mais l'époque est
aux coalitions modérées : « Le régime censitaire exclut toute formation parle
mentaire massive. On entend par partis des groupes d'hommes rapprochés
par certaines tendances communes. À l'intérieur de ces groupes ne règne
aucune vraie discipline. La terminologie de l'époque distingue les partis
constitutionnels (centre droit et doctrinaires, centre gauche et gauche dynas
tique) et les partis antidynastiques (légitimiste, républicain, bonapartiste)»3.
En 1864, le Dictionnaire général de la politique dirigé par Maurice Block
explique: «II est maintenant reçu - dans beaucoup de pays - que les
conservateurs se placent à droite du président et les libéraux à gauche ...
l'opposition, et en général le Parti libéral, le Parti du progrès, ainsi que le
Parti radical, ont choisi leur place à la gauche du président»4. Le Centre
1. J.-Ch. Bailleul, Dictionnaire critique du langage politique, gouvernemental, civil,
administratif et judiciaire de notre époque, Renard & Charpentier, 1842, p. 281.
2. Dictionnaire politique. Encyclopédie du langage et de la science politiques.
Rédigé par une réunion de députés, de publicistes et de journalistes, Pagnerre, 1842,
p. 344, 207, 426.
3. J.-J. Chevallier, Histoire des institutions politiques de la France moderne (1789-
1945), Paris, Dalloz, 1958, p. 220.
4. M. Block, Lorenz, Dictionnaire général de la politique, 1864, t. 1, p. 775.
44 De quand date le clivage gauche/droite en France ?
existe partout en Europe, sauf en Grande-Bretagne (où règne la dualité
Whig-Tory) :
«En France, la distinction des partis par le nom du côté qu'ils occupent
dans la salle consacrée à leur délibération, s'est perdue après 1852 ...
En politique, on désigne par le nom de centre la partie moyenne des
assemblées législatives, c'est-à-dire ceux des membres de ces assemblées
qui se tiennent à égale distance des représentants du passé, d'une part,
et des promoteurs du progrès (réel ou supposé), de l'autre. On leur
donne aussi le nom de conservateurs, parce qu'ils défendent presque
toujours l'ordre établi ... on parle d'un centre droit et d'un centre gau
che, selon que ceux qui en font partie inclinent davantage aux idées
anciennes ou aux idées nouvelles » ' .
Les péripéties politiques de 1848 se déroulent en dehors des notions de
droite et de gauche. Paraît en 1849 une brochure intitulée La Droite et sa
mission, qui spécifie d'entrée de jeu comprendre «le parti de la droite»
comme «cette grande fraction qui représente l'ancien principe du pouvoir
héréditaire». L'auteur n'est toutefois pas hostile à l'esprit républicain
de 1848. Son adversaire n'est pas une quelconque gauche, mais l'irréligion
socialiste2. Il faut ensuite attendre 1869 pour trouver deux nouveaux titres,
résultant d'une Lettre aux électeurs datée du 28 juillet, dans laquelle Gam-
betta exprime le souhait de «décomposer la gauche actuelle en deux parties»,
en vue de restituer à la vraie gauche «son sens précis, déterminé, limité: il
indique et définit un parti politique de composition homogène, d'origine
identique, de principes communs»3. Léonce Ribert publie La Gauche. La
situation. Le programme démocratique, tandis qu'Eugène Gellion-Danglar
publie Ce que doit faire la gauche (dans une «bibliothèque libérale»).
Ces deux gambettistes partagent une même foi inébranlable dans le suf
frage universel impliquant condamnation de la démagogie sans-culotte. Tous
deux entendent par gauche: «La gauche démocratique et radicale du corps
législatif», «la cause radicale». Il faut «constituer la gauche proprement
dite, la vraie, la seule gauche, la gauche et radicale, la gauche
en un mot»4. Il s'agit donc d'une opinion précise, distincte du socialisme
comme du simple républicanisme, et dont l'adversaire n'est jamais la droite.
L'alternative est celle de la «démocratie» contre la «réaction», de «l'esprit
moderne» contre la «religion». Toutefois, ces deux auteurs divergent indu
bitablement puisque E. Gellion-Danglar subsume cette alternative sous un
combat immémorial entre «peuples de race ariane» et «race sémitique»5,
tandis que L. Ribert a une conception plus intéressante. Selon lui «la
vie politique normale n'est autre chose que la concurrence permanente
des partis. Hors de là, il n'y a que trouble, incertitude et surprise». En
1. A. de Ribbentrop, ibid., p. 321. Les éditions ultérieures s'en tiennent au vocabul
aire parlementaire, jusques et y compris M. Block, Petit dictionnaire politique et social,
Paris, Perrin, 1896.
2. M. Poujoulat, La droite et sa mission, Proux, 1849, p. 3, 8, 79.
3. Cité dans M. Gauchet, «La droite et la gauche», cité, p. 410.
4. E. Gellion-Danglar, Ce que doit faire la gauche, Degorce-Cadot, 1869, p. 1;
L. Ribert, La gauche, Armand Le Chevalier, 1869, p. 16, 36.
5. E. op. cit., p. 6-7.
45 Marc Crapez
outre, il semble conférer à «la gauche» une signification étendue et presque
moderne1.
En 1876, une brochure fustige La logique du côté Gauche. Elle émane
d'un partisan d'Albert de Mun qui - sans se vouloir de droite - dénonce
les «hermaphrodites du centre gauche», les radicaux et «les Jacobins de
l'extrême gauche»2. Début 1882, c'est de nouveau Gambetta qui, de par
son ministère cette fois, suscite un emploi du terme. La Gauche radicale.
Journal quotidien républicain indépendant, va durer un mois. Le premier
numéro précise: «Son titre indique suffisamment la politique qu'il suivra»,
puisqu'il reflète l'opinion d'un groupe parlementaire. L'entreprise traduit
une sorte de sécession en direction du radicalisme de députés qui jugent la
politique de Gambetta trop conciliante et modérée. Cependant, il s'agit d'un
soutien critique. L'obstruction de Clemenceau est vivement blâmée, et a
fortiori l'agitation de Rochefort et Louise Michel. Un article critique L'État
socialiste : «Nous cherchons, nous, à développer en France l'individua
lisme, et à faire appel en toutes choses à l'initiative personnelle, à préserver
nos ouvriers du socialisme tel que l'entendent ceux qui ne veulent compter
que sur l'État». L'autre adversaire est bien entendu la «réaction», quelquef
ois la «Droite» dans la mesure où il s'agit d'activités parlementaire3. La
démission de Gambetta est imputée «aux rancunes cléricales et monarchi
ques et aux aspirations désordonnées de l'intransigeance ... ces politiciens
d'aventure nous jettent dans un état révolutionnaire capable de compromett
re tous les résultats acquis ... la République n'a pas à faire le jeu de ses
adversaires de l'extrême droite et de l'intransigeance»4.
Le terme, fréquent à cette époque d' intransigeance, regroupe les nostal
giques de 93 et les revenants de la Commune, les socialistes et les radi
caux-socialistes, dont l'organe de presse le plus agressif est L'Intransigeant
de Rochefort. Cette double critique, signifiant «ni réaction, ni révolution»,
est la constante position de la Gauche - même lorsqu'elle incline au radica
lisme - en ces années 1880. En 1885, une brochure prend pour titre: Ni à
droite, ni à gauche! En face! Lettre à Henri Rochefort. Ce n'est pas
sans anticiper à de certains égards le mot d'ordre fasciste «ni de droite ni
de gauche», que Georges Valois lança en 1927 5. En attendant, Pierre- Alfred
Brun (c'est son patronyme) déplore la disparition de Gambetta, fulmine
contre Ferry et mise sur Rochefort qui adule la Révolution française - non
pour l'idée mais pour la geste - tant il est vraiment français, et avec cela
«Parisien, comme Voltaire». En effet, «voilà tout à l'heure un siècle de la
Révolution française», et les «gens de gauche ... comptent prendre congé
d'elle au centenaire»6. Utilisation étonnamment moderne, en avance sur son
1. L. Ribert, La Gauche, op. cit., p. 32, 90, 128.
2. G. Pérès, La logique du côté gauche, Paris, Bloud et Barrai, 1876, p. 6, 8.
3. La Gauche radicale, 6 et 13.
4. Ibid., p. 17, 26. Il faudra ensuite attendre les années trente pour voir resurgir le
mot gauche comme titre de journal. Ce seront en 1931 La gauche radicale et démocrat
ique (à Paris) et La gauche quercynoise, puis en 1933 La Gauche nouvelle. Journal
politique de la Côte-d'Or et La gauche laïque, démocratique et sociale. Hebdomadaire
des Côtes-du-Nord.
5. Cité dans Z. Sternhell, M droite, ni gauche. L'idéologie fasciste en France,
Bruxelles, Éditions Complexe, 1987, p. 145.
6. Ni à droite, ni à gauche!, Dentu, 1885, p. 14, 21.
46 De quand date le clivage gauche/droite en France ?
temps, qui semble poser un clivage idéologique : « le pays distingue la Gau
che de la Droite». En 1789, «une fissure coupa la France, en long, et de
bout en bout. Il y eut deux Frances : celle de Gauche et celle de Droite. La
Gauche s'étaya à la République. La Droite s'acharna aux faits anciens et
monarchiques». Depuis, «la Gauche donna la République, et, du coup, fut
vidée». Dès lors elle a perdu toute vitalité et «elle ne monte aux affaires
qu'effarouchée» '.
Ces alternatives ne sont aucunement reprises par l'hebdomadaire La
Droite républicaine, qui dure de novembre 1886 à mars 1887. Cet «organe
de l'opposition constitutionnelle» est dévoué à la cause du ralliement initié
par le député Raoul Duval. Il souhaite refléter les aspirations d'un «parti
conservateur libéral» réunissant les «esprits modérés» qui se défient des
«groupes extrêmes». Démocrate de raison, R. Duval est hostile à «une lutte
qui après avoir visé le cléricalisme seul a fini par s'attaquer à la conscience
religieuse». Il entend permettre «à la fraction modérée de l'opinion»
d'« apporter un contrepoids nécessaire». Ces libéraux sont attachés au modèle
britannique, tout de «pondération», car «les orgies sanglantes et démagogi
ques de 93 ont compromis l'œuvre de 89, les prétentions socialistes d 1848
ont anéanti la Seconde République». La Droite républicaine ne diffère guère
de la Gauche radicale susmentionnée en repoussant tant les royalistes ultras
que les «émeutiers de M. Rochefort et de Louise Michel»2.
En 1893, un second journal baptisé La Droite républicaine paraît de
mars à août. Tandis que les fidèles de Raoul Duval étaient plutôt libéraux,
ceux de Jacques Piou sont davantage conservateurs et catholiques. Ils bénéf
icient d'un ferme appui en provenance de l'ancien Centre-Gauche parle
mentaire, du soutien de Léon Say et de l'Union libérale républicaine fondée
en 1889 par É. de Marcère. La Droite républicaine peut donc affirmer
que, «sauf les irréductibles et les intransigeants» (l'extrême droite et
l'extrême gauche), «les candidats de droite» et ceux «de gauche» s'accor
dent tous «sur le terrain constitutionnel». Aux dires de cet hebdomadaire,
«la droite est aussi républicaine que la gauche», «c'est le parti de la
liberté opposé aux sectaires du bloc» (ou de la «concentration»). L'intéres
sant est ici la modernité d'un vocabulaire droite-gauche largement soustrait
au baromètre parlementaire. Car en dehors des propos militants se profile le
projet d'un bipartisme reposant sur un clivage droite-gauche. Ces hommes
souhaitent un «grand parti conservateur et libéral», apte à devenir «le parti
tory de la République», dans la mesure où «un régime parlementaire digne
de ce nom » impliquerait « un parti de gauche et un parti de droite » :
«Nous sommes loyalement républicains et le mot de droite ne saurait
s'entendre dans le sens des anciennes classifications parlementaires. Il
signifie que, dans un gouvernement, le libre jeu des institutions
comporte deux grandes fractions de droite et de gauche divisées par leur
programme et également fidèles au régime. Nous sommes du parti de
droite républicaine, c'est-à-dire du parti progressiste, conservateur et
démocrate ... Pour nous, le parti de droite républicaine ne se limite
donc ni à un comité, ni à un groupe ... Dans tous les pays de régime
1. Ibid., p. 34, 25-26.
2. La Droite républicaine, 5, 1,4, 12.
47 Marc Crapez
parlementaire, deux partis sont en présence, nettement définis, se dispu
tant le pouvoir sur le terrain constitutionnel, avec leurs doctrines, leurs
aspirations et leur personnel distincts. En Angleterre, ce sont les whigs
et les tories ; en Amérique, les démocrates et les républicains. En
France, dans la République désormais incontestée, s'établiront aussi les
deux grands partis de gauche et de droite » ' .
Le boulangisme engendre deux opuscules en faveur de la Droite, mais
néanmoins antagonistes. Un légitimiste bon teint signe La Droite, une poé
sie qui s'emploie à combattre la tentation boulangiste en reprochant à cer
tains «hommes du côté droit» d'avoir «compromis [leur] vote avec
l'Intransigeance»2. À l'inverse, un certain Vicomte de Colleville publie La
Droite et les socialistes devant le pays, pour préconiser une alliance entre
les meilleurs éléments de ces deux tendances face à l'opportunisme3.
En 1898, le sous-titre du livre Nos chers souverains. Les opportunistes,
les radicaux, la concentration, la droite, le dernier bateau, indique cla
irement que la perspective n'est pas celle d'un clivage droite/gauche, et du
reste la droite correspond simplement au parti monarchiste4. En jan
vier 1914, Maurice Ponthière publie Les Partis de droite, un essai favora
ble à ceux-ci qui mentionne «les gens de la gauche» et évoque à trois
reprises les hommes de droite, soit en italiques, soit entre guillemets, ce
qui montre bien que la formule est toute récente5. Il distingue «trois fra
ctions»: «le prolétariat révolutionnaire», «la bourgeoisie voltairienne » et
«le christianisme»6.
LA REPUBLIQUE DES CENTRES
Le clivage droite/gauche peut fort bien s'accommoder d'un centre jouant
le rôle d'une force d'appoint. Mais au 19e siècle, la plupart du temps, le
centre est hégémonique et gouverne. En 1848, loin d'instaurer une dualité,
la Seconde République voit s'affronter trois forces: les «blancs», les
«bleus» ou républicains qui assument pleinement 1789 (Cavaignac, Thiers,
Louis-Bonaparte), enfin les «rouges» ou montagnards, admirateurs de la
Convention menés par Ledru-Rollin - chez lesquels il paraît audacieux
d'apercevoir «des anticipateurs de Jaurès» dans une Seconde République
qui serait «l'ancêtre authentique de toute l'idéologie de gauche par ses
"quarante-huitards"»7. Gaston Génique, un émule de Seignobos, étudiant
en 1921 L'élection de l'assemblée législative en 1849, s'était pour sa part
1. La Droite républicaine. Carte électorale de la France, 1, 4, 8, 18.
2. M. A. Monchanin, La droite, Paris, Chamerot, 1889, p. 1,4.
3. Vicomte de Colleville, La Droite et les socialistes devant le pays, Nice, 1893,
p. 8.
4. P. Bosq, Nos chers souverains, Paris, Juven, 1898.
5. M. Ponthière, Les partis de droite, Paris, Librairie de documentation politique,
1914, p. 46, 10, 60.
6. Ibid., p. 10-12.
7. M. Agulhon, 1848 ou l'apprentissage de la République, Paris, Le Seuil, 1973,
p. 112, 230.
48 quand date le clivage gauche/droite en France ? De
abstenu de tenter d'y greffer un clivage droite/gauche: «Trois partis sont en
présence aux élections de 1849: le Parti de l'ordre, le Parti républicain-
constitutionnel et le Parti montagnard». Les «républicains sont des adversair
es irréductibles de la monarchie comme du socialisme». Aussi certains
«républicains modérés» soutiennent-ils le ministère orléaniste d'Odilon
Barrot1. Dès avant juin du reste, des «apparences républicaines et la crainte
du socialisme firent venir à la rue de Poitiers beaucoup d'hommes peu dis
posés à favoriser une restauration»2.
À la fin du Second Empire, le 12 juin 1869, Louis Ulbach gage que les
90 députés de l'opposition «vont contraindre l'Assemblée à revenir aux
anciennes délimitations»3. De fait, un témoin fiable rapporte que lors de la
formation du ministère Ollivier, en décembre, « le Corps législatif commenç
ait à se partager en groupes qui tenaient à leur étiquette : extrême droite,
droite, centre droit, centre gauche, gauche constitutionnelle, gauche antidy
nastique, gauche intransigeante et irréconciliable». Le centre droit «était
composé de réformistes prudents», favorables à une «monarchie constitu
tionnelle», et, ajoute ce témoin en 1913: «On ne voit pas bien, même
aujourd'hui, ce qui les séparaient de leurs amis du centre gauche. C'était
probablement la vieille théorie de la responsabilité ministérielle diversement
entendue, même à cette époque, par les survivants du règne de Louis-
Philippe » 4.
En 1870, le proudhonien Auguste Vermorel fait paraître un ouvrage ins
tructif sur Le Parti socialiste, une mouvance dont il est l'un des chefs de
file. Le mot gauche est très peu utilisé, sauf à maudire à quatre reprises un
parti parlementaire au pouvoir, l'Union libérale, «Favre et ses collègues de
la gauche», des «députés de la gauche», voire «la gauche» en raccourci,
bref un «mouvement démocratique et libéral»5. A. Vermorel publie d'autre
part un pamphlet contre Les hommes de 1848; et «d'autres écrivains par
tageant les opinions de Vermorel déployaient la même ardeur contre les
chefs de la gauche». Un dénommé Faure intitule Les potentats de la
démocratie une longue diatribe contre les Favre, Carnot et Garnier- Pages6.
A. Vermorel estime en effet, et ce point est capital : « Proudhon avec beau
coup d'autorité établissait la différence qui existe entre la démocratie et la
république : la république étant le gouvernement du peuple par le peuple, et
non pas une représentation du peuple»7.
Le socialisme français a toujours été républicain. La république est un
principe générique de gouvernement d'une politie, conceptualisé par tous les
1. L'élection de l'assemblée législative en 1849. Essai d'une répartition géographi
que des partis politiques en France, Paris, Rieder, 1921, p. 9, 18, 11.
2. G. Weill, Histoire du Parti républicain en France de 1814 à 1870, Paris, Alcan,
1900, p. 304.
3. La Cloche, cité dans J. Dubois, Le vocabulaire politique et social en France de
1869 à 1872, Paris, Larousse, 1962, p. 116, 311.
4. A. Claveau, Souvenirs politiques et parlementaires d'un témoin 1865-1870,
Paris, Pion, 1913, p. 327-328 (chef- honoraire des secrétaires-rédacteurs de la Chambre
des députés).
5. A. Vermorel, Le Parti socialiste, Panis, 1870, p. 11, 1, 14, 294, IV.
6. G. Weill, Histoire du Parti républicain..., op. cit., p. 512.
7. A. Le Parti op. cit., p. 10.
49 Marc Crapez
auteurs de typologies des régimes politiques (Aristote, Bodin, Montesquieu,
Proudhon). En revanche, les socialistes du 19e siècle récusent la démocratie
parlementaire, forme républicaine libérale et individualiste. Une forme qui
fonde la Troisième République. Auparavant - c'est fondamental -, «jamais
encore les deux mots "République parlementaire" n'étaient entrés accolés
dans son histoire»1. Aussi en 1875 se pose-t-il ce «problème nouveau»
qu'est «l'adaptation du régime parlementaire à la forme républicaine»2.
Ultérieurement, Jules Ferry essaiera de «prouver la compatibilité de la
République, héritière des principes de 1789, avec le régime parlementaire,
conçu et pratiqué pour la Grande-Bretagne»3. On l'a observé à bon escient
à propos du tournant du siècle: «Avec les formes nouvelles d'organisation
politique et d'encadrement du suffrage, c'est l'ensemble de ce système de
pensée, formant le noyau de la tradition républicaine à la française, qui se
trouve ébranlé - c'est l'originalité et l'intérêt du cas: en France, la démoc
ratie a dû se constituer contre la République»4.
A. Vermorel distingue donc trois forces antagonistes : le « parti socia
liste» le «parti libéral» et la réaction5. Laquelle décrit également: Les
trois France. La France satanique ou la révolution, la France chiméri
que ou le libéralisme, la France catholique ou la tradition6. Les libéraux
établissent aussi trois courants. En 1848, un adepte de la monarchie consti
tutionnelle (89 moins 93), Bénédicte Noldran, se réclame du parti des
«conservateurs progressistes» qui récusent tant «l'élément ultr
aconservateur» que «la propagande révolutionnaire», à laquelle «doit succé
der la propagande industrielle et humanitaire»7. Emile de Marcère, une
figure du centre-gauche catholique qui meurt dernier sénateur inamovible
en 1918, considère qu'«il y a, en politique, l'école libérale et l'école auto
ritaire ou jacobine». Il rejette les «spectres vieillis du jacobinisme, du ga
llicanisme » 8, les « réactionnaires » autant que les « radicaux, socialistes » :
«Les libéraux conservateurs [sont] ceux qui croient à la liberté, qui ont
compris autrement la Révolution française, qui ne voient en elle qu'un pr
olongement de nos traditions nationales, et non un évangile nouveau inventé
et imposé par des apôtres sans autre mandat que celui qu'ils tiennent d'eux-
mêmes, et sans autre inspiration que celle qu'ils tirent de leur cervelle»9.
1. L.-E. Jacques, Les partis politiques sous la IIIe République. Doctrine & pr
ogramme - organisation & tactique. D'après les derniers congrès, Paris, Sirey, 1913,
p. 157.
2. F. Moreau, «Le pouvoir ministériel», Revue du droit public, 1 , janvier-juin 1897,
p. 101.
3. O. Rudelle, La République absolue. Aux origines de l'instabilité constitutionnelle
de la France républicaine 1870-1889, Paris, Publications de la Sorbonne, 1982, p. 240.
4. M. Gauchet, «La droite et la gauche», cité, p. 419.
5. A. Vermorel, Le Parti socialiste, op. cit., p. 5.
6. Ubald de Chanday, Les trois France, Palmé, 1880.
7. B. Noldran, Les conservateurs et les réformistes. Essai sur la doctrine politique
que réclame le régime de liberté, Au comptoir des imprimeurs-unis, 1848, p. 65, 93, 62,
305-306.
8. É. de Marcère, Entretiens et souvenirs politiques, Société des écrivains français,
1894, t. 1, p. 20, 57.
9. Ibid., t. 2, p. 104, 103.

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