La table claudienne de Lyon au XVIe siècle - article ; n°1 ; vol.13, pg 169-195

De
Cahiers du Centre Gustave Glotz - Année 2002 - Volume 13 - Numéro 1 - Pages 169-195
27 pages
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Monsieur Nathan Badoud
La table claudienne de Lyon au XVIe siècle
In: Cahiers du Centre Gustave Glotz, 13, 2002. pp. 169-195.
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Badoud Nathan. La table claudienne de Lyon au XVIe siècle. In: Cahiers du Centre Gustave Glotz, 13, 2002. pp. 169-195.
doi : 10.3406/ccgg.2002.1563
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Nathan Badoud
LA TABLE CLAUDIENNE DE LYON AU XVIe SIÈCLE*
L'ancienneté de sa découverte et la valeur de sa matière historique ont fait
le lustre de la Table claudienne de Lyon1, qui compte aujourd'hui parmi les
inscriptions les plus renommées du monde romain. Mais depuis 1929 la Table
claudienne de Lyon évoque aussi le livre que Philippe Fabia lui consacra à
l'occasion du quatre centième anniversaire de son acquisition par la ville2 :
opus perfectum et absolutum, reconnaissait son premier contradicteur3 ! Les pro
blèmes historiques soulevés par l'inscription n'ont pas manqué de susciter
encore d'abondantes publications4. L'historiographie de la Table, en revanche,
n'a plus guère trouvé faveur : ce sont quelques aspects de l'étude de la Table
claudienne par les érudits5 du XVIe siècle que je me propose de préciser ici6.
L'inscription rapporte un discours que l'empereur Claude prononça en 48
devant le Sénat de Rome, pour lui demander d'ouvrir ses rangs aux notables
des cités fédérées de la Gaule chevelue, en leur octroyant le ius honorum. Dans
son état actuel, la table se présente sous la forme d'une vaste plaque de bronz
e, dont les deux fragments, jointifs, contiennent chacun la partie basse d'une
colonne de texte. Le sommet de la table, en effet, a disparu, emportant le
début du discours et le segment de même ampleur qui suivait son milieu7.
Mais ce discours, Tacite, qui l'avait sans doute lu dans les archives du Sénat, en
1* Mes O. Hirschfeld plus vifs remerciements éd., CIL XIII, vont 1, 1, à Berlin, Y. Dahhoui, 1898, J. n° Guillemain, 1668 = H. J.-D. Dessau Morerod éd. , ILS et B. I3, Stettler. Berlin,
1962, n° 214.
2 Ph. Fabia, La Table claudienne de Lyon, Lyon, 1929, désormais cité Fabia.
3 J. Carcopino, « La Table claudienne de Lyon »,JS (1930), p. 70 ; Les étapes de l'impériali
sme romain (réédition revue et augmentée des Points de vue sur l'impérialisme romain, Paris, 1934),
Paris, 1961, p. 175.
4 En dernier lieu, W. Riess, « Die Rede des Claudius iiber das ius honorum der gallischen
Notablen : Forschungsstand und Perspektiven », REA, 105, 2003, p. 211-249.
5 La Table claudienne a vraisemblablement inspiré le poète parisien Ch. Fontaine, Ode de
l'antiquité et excellence de la ville de Lyon, Lyon (J. Citoys), 1557, p. 12 : « En erain & marbre on
peut voir / Belles Romaines escritures, / Et des morts merueilleux manoir, / Les fortes clauses
sepultures ». Sur l'intérêt des poètes et des organisateurs d'entrée pour les inscriptions, voir F.
Joukovsky, « Lyon, ville imaginaire », dans A. Possenti, G. Mastrangelo éd., Il Rinascimento a
Lione I, Rome, 1988, p. 423-425.
6 Sur les premières collections d'inscriptions à Lyon, voir G. Bruyère, « Jalons pour une his
toire des collections épigraphiques lyonnaises, XVIe-XXe siècle », Bulletin des musées et monu
ments lyonnais, 2.4, 2001, p. 8-129.
7 La numérotation continue des lignes de l'inscription, adoptée par Fabia, oblitère indûment
la seconde lacune.
Cahiers G/ote, XIII, 2002, p. 169-195 table claudienne de Lyon au XVIe siècle La
et son acquisition par la ville de Lyon. Plusieurs acheteurs, « qui ont pouvoyr
de largement despendre », convoitent alors les « deux grandes tables dareyn
ou cuyvre anticques et toutes escriptes », que Gribaud a mises au jour sur son
terrain de la côte Saint-Sébastien à l'automne 1528. A force de ruse15 et de
persuasion, l'un des consuls, Claude de Bellièvre16, obtient leur achat par la
ville en 1529, au motif qu'« en icelles lames et tables y a parolles servant a
congnoistre lancienne dignité de ceste ville de lion ». Ces « antiquailles17
aussi belles que guieres se treuvent » seront affichées dans l'hôtel de
Commune en 153018, « en lieu ou les gens savans », de Lyon ou d'ailleurs,
« en puissent avoir la lecture ».
C'est aussi Bellièvre qui en mars 1529 donna la première transcription de
l'inscription dans son Lugdunum priscum, sorte de journal antiquaire qu'il ne
destinait pas à la publication19. Sa copie distingue le texte de sa restitution20
et ne contient que peu de fautes de transcription21, dont la plus frappante est
sans doute Mastarda pour Mastarna (I, 22) : nous aurons l'occasion d'y reven
ir. Pourtant, Bellièvre n'a pas compris la signification ni même tout le sens
de l'inscription : « si quelque fragment appartenant à ces exemplaires de
tables paraît inepte, ne m'accuse pas », demande-t-il à son lecteur. Il semble
avoir confondu Drusus l'Ancien, père de Claude (H, 35), avec Marcus Livius
Drusus22, tribun de la plèbe en 91 av. J.-C.23 Si le discours lui a paru digne
de mémoire, c'est par sa mention élogieuse de Lyon24, soulignée dans le
15 Fabia, p. 55.
16 Sur Bellièvre, voir R. Fédou, dans J. -P. Gutton (dir.), Les Lyonnais dans l'histoire, Toulouse,
1985, s.v. R. Cooper, « Humanistes et antiquaires à Lyon », dans A. Possenti, G. Mastrangelo
éd., op. cit. n. 5, p. 166-168. M. Variile, Les lyonnais de la Renaissance, Lyon, 1924, p. 18-
26. J.Tricou, « Introduction », dans Cl. Bellièvre (éd. Ch. Perrat), Souvenirs de voyages en Italie et
en Orient, notes historiques, pièces de vers, Genève, 1956, p. I-XVIII. Les fiches biographiques que
Jean Tricou destinait à la partie inédite de son Armoriai et répertoire lyonnais sont conservées aux
Archives municipales de Lyon.
17 Sur ce mot, voir Ph. Fabia, Pierre Sala, sa vie et son œuvre avec la légende et l'histoire de
l'Antiquaille, Lyon, 1934, p. 195-200.
18 Fabia, p. 15, décrit brièvement l'installation. Pour le détail, voir J.-J. Grisard, op. cit. n. 14,
p. 46-59.
19 Cl. de Bellièvre, Lugdunum priscum [1525-1556], Montpellier, Bibliothèque de la Faculté
de médecine, ms. H 257, ff. 63v.-65r. Cf. J.-B. Montfalcon, Cl. Bréghot du Lut éd., Lugdunum
priscum, par le président Claude Bellièvre, Lyon, 1846, p. 96-100. Sur la date précise de ce passage,
voir infra n. 26.
20 Bellièvre n'en propose qu'une, la plus facile : [Co] rinthio (1, 12-13) ; cependant, la Table
porte encore Ç[o] rinthio. Ailleurs, Bellièvre reproduit les lettres ou les fragments de lettres
conservés : ainsi e/[vacatjs (I, 25).
21 Fautes de transcription : erat (1, 13 : erat et) ; appellatus (22 : appellitatus) ; Mastarda (22 :
Mastarna) ; illorum (25 :filiorum) ; rursus (33 : rusus) ; seni (35 : seni et) ; bella (37 : bella a) ;
queso (II, 13 :quaeso) ;familiares (30 :familiaresqué). La copie, en minuscules, avec fac-similé des
lettres mutilées, respecte la fin des lignes. Elle ne tient pas compte des vedettes, de la distinc
tion graphique entre I bref et I long, des points épigraphiques ni des apices. Elle n'est pas ponct
uée.
22 Ibid., £.64t.
23 Fabia, p. 21.
24 Marcus Livius Drusus ne connaissait sans doute pas Lugdunum, fondé par Munatius
Plancus en 43 av. J.-C. ! Néanmoins, les érudits n'hésitaient pas à faire remonter la fondation
| \ Nathan Badoud
manuscrit : quando ex Luguduno habere nos nostri ordinis viros non paenitet (II, 28-
29). Bellièvre avait également préparé trois projets d'inscriptions destinées à
couronner la Table, qui ne furent jamais réalisés25 ; ils mentionnent la date et
le lieu de la découverte, et exposent les motifs de l'acquisition du bronze et
de son affichage, tels qu'ils sont décrits dans les archives du Consulat26. Bien
que ces trois projets supposent l'unité de la table (hocce ou hanc tabulant), dans
son commentaire, Bellièvre ne connaît que « les tables ». L'expression, qui
s'est perpétuée au fil des siècles, ne doit pas tromper27 : Bellièvre, comme tous
ses successeurs ou presque, a reconnu l'unité matérielle du document, sans
quoi il n'aurait pu associer les lettres isolées au bord de la « table » de droite
à l'extrémité des lignes de la « table » de gauche.
En 1536, François Ier séjourne quelques mois à Lyon, où il se prépare à
mener une offensive contre Charles-Quint en Provence28. La même année,
Bellièvre, devenu président du parlement de Dauphiné, présente au roi sa
requête visant à la création d'un à Lyon : consigné à la fin du
Lugdunum priscum29, ce texte demeuré sans suite évoque longuement la Table
claudienne, sans avoir pour autant attiré l'attention des épigraphistes30. Il
dénote pourtant quelque progrès dans la compréhension de l'inscription.
Bellièvre relève en effet qu'au témoignage de la Table - haec tabula, une fois
encore — nombre de Lyonnais furent incorporés au Sénat de Rome (II, 28-
29). Mais il se fourvoie ensuite, lorsqu'il assimile la Table à un monument
élevé par Germanicus, frère de Claude, à la mémoire de Drusus leur père.
Drusus, premier triomphateur des Germains ! L'occasion était trop belle, et
Bellièvre achève ainsi de décrypter l'inscription : la Table trouvée à Lyon sous
le règne de François Ier est le présage31 des futures victoires du roi de France,
appelé à devenir un « second Drusus ». La réalisation de la prophétie n'est
soumise qu'à une seule condition : les Lyonnais doivent recouvrer leur
antique dignité de sénateurs.
de Lyon bien au-delà : voir R. Cooper, op. cit. n. 16, p. 161-163. Selon Bellièvre, Lyon avait été
fondée en 2276 av.J.-C.
25Voir Fabia, p. 15, n. 1, qui parle à tort, suivant la tradition, de deux projets d'inscription.
26 Dans ses projets d'inscription commemorative, qui encadrent sa transcription, Bellièvre
présente la Table comme acquise et exposée par le Consulat hoc anno MDXXVIII : il a donc
dû transcrire l'inscription entre le 12 mars (date de l'acquisition de la Table par le Consulat) et
le 27 mars 1529 (fin de l'année 1528 dans le style de Pâques).
27 Elle a trompé Fabia, p. 51-52.
28 R. Doucet, « Le XVIe siècle », dans A. Kleinclausz (dir.), Histoire de Lyon I, Lyon, 1939,
p. 318-382.
29 Cl. de Bellièvre, op. cit. n. 19, ff. 167r.-167v. Cf. J.-B. Montfalcon, Cl. Bréghot du Lut éd.,
op. cit. n. 19, p. 175-177.
30 G. Bruyère, « Lyon romain retrouvé », dans R. Etienne, J-Cl. Mossière êd.,Jacob Spon. Un
humaniste lyonnais du XVIIe siècle, Paris, 1993, p. 101, est seul à relever cet aspect épigraphique
de la requête de Bellièvre.
31 Pour un autre exemple de divination par l'archéologie, voir G. Symeoni, Le presage du
Triumphe des Gaulois. H presagio del triomfo de Franzesi, Lyon (G. Cotier), 1555, qui se sert d'un
anneau d'or découvert à Lyon pour annoncer la victoire d'Henri II en Italie. Nathan Badoud 174
Cette étude de la topographie antique des Grisons imposa Tschudi comme
humaniste ; il l'avait achevée à 23 ans. Dans les années qui suivirent, exploi
tant les chroniques et les archives que son prestige scientifique contribuait à lui
rendre disponibles, mais collectant aussi des témoignages oraux, Tschudi entre
prit l'œuvre de sa vie, une histoire générale de la Suisse. Elle comporte deux
parties distinctes, rédigées l'une et l'autre en allemand, qui doivent leurs titres
à leurs premiers éditeurs : le Chronicon Helveticum37, qui couvre la période
comprise entre 1001 et 1470, et la Gallia cornata38, qui porte sur l'Antiquité de
la Chevelue et des régions voisines. Ces deux ouvrages, parus respectivement
en 1734-1736 et en 1758, ont dominé l'historiographie suisse jusqu'au début
du XIXe siècle, et la déterminent encore pour partie39. Dans une lettre datée
de 1802, Friedrich von Schiller raconte comment il a entrepris l'écriture de
son Wilhelm Tell après avoir étudié la chronique de Tschudi : « cet écrivain
possède un esprit si sincère, hérodotéen — presque homérique —, qu'il a la
capacité de placer quelqu'un dans un état d'âme poétique »40. De poésie,
l'œuvre de Tschudi en contenait plus que de mesure : Joseph E. Kopp révéla
dès 1835 les falsifications auxquelles s'était livré l'historien41. Quelques années
après, Theodor Mommsen collationna les différents livres et manuscrits qui
devaient servir à ses Inscriptiones confoederationis Helveticae Latinae. Tschudi était
alors reconnu comme le premier épigraphiste de Suisse, et ses successeurs le
sollicitaient tel42. Il avait en effet transcrit nombre d'inscriptions trou
vées dans le pays, qu'il affirmait souvent avoir examinées lui-même :
Mommsen l'accusa de les avoir presque toutes plagiées, interpolées ou simple
ment inventées. La chronique de Johannes Stumpf, publiée en 154843, conte
nait plusieurs dizaines d'inscriptions qui se retrouvaient chez Tschudi, dans un
état parfois plus développé : suivant Mommsen, c'était l'effet du plagiat et de
l'interpolation ; il en allait de même pour quelques autres textes, que Tschudi
L'ouvrage, qui était accompagné d'une carte géographique, circula d'abord sous forme manusc
rite. Remanié par Tschudi, il parut en latin dans la traduction de Sebastian Munster.
37 Ae. Tschudi (éd. P. Stadler, B. Stettler), Chronicon Helveticum, Zurich, Berne, 1968-2000
(première édition : J.R. Iselin, Bâle, 1734-1736).
38 Ae.Tschudi (éd. J.J. Gallati), Haupt-Schliissel zu uerschidenenAlterthumen, oder griindliche, theils
historische, theils topographische Beschreibung von dent Ursprung Landmarchen, alten Namen- und
Mutter- Sprachen Galliae Comatae, auch aller darinnen theils gelegenen, theils benachbarten, und theils
entsprossenen Land- und Vôkker-Schqffien, Sonderheitlichen [...], Constance (C. Waibel), 1758.
39 Sur l'origine de la Confédération telle que la présente Tschudi, v. Cl. Thévenaz Modestin,
J.-D. Morerod, « Gotthard- und Simplonachse um 1291 », Der Geschichtsfreund 155, 2002, p.
181-207.
40 Lettre à Christian G. Kòrner, du 9 septembre 1802, dans S. Ormanns éd., Schillers Werke
XXXI, Weimar, 1985, p. 160.
41 J.E. Kopp, Urkunden zur Geschichte der eidgenossischen Biinde, Lucerne,1835, p. 64 ;
Geschichte der eidgenossischen Biinde, Leipzig, 1845-1858, passim.
42 J.C. Creili éd., Inscriptiones Helvetiae collectae et explicatae, Zurich, 1844 (e.g. n° 3, p. 118),
était le dernier en date.
43 J. Stumpf, Gemeiner loblicher Eydgnoschafft Stetten, Landen und Voelckeren Chronick uHrdiger
thaaten beschreybung, Zurich, 1548 (nouveau style). table claudienne de Lyon au XVIe siècle U5 La
devait à Josias Simler44. Deux des inscriptions d'Avenches n'apparaissaient que
dans les manuscrits de Tschudi, alors que Stumpf avait publié les autres dans
sa chronique : Mommsen en conclut que Tschudi les avait forgées de toutes
pièces. Au total, il apparaissait que Tschudi n'avait réellement vu et honnête
ment transcrit qu'une seule inscription suisse45 ! Mais Mommsen avait
quelque peu négligé un manuscrit dont Salomon Vôgelin devait démontrer
l'importance46. C'était un corpus dans lequel Tschudi avait transcrit toutes les
inscriptions suisses venues à sa connaissance entre 1536 et 1564 environ ; elles
se retrouvaient, jusqu'en 1547, dans la chronique de Stumpf, agrémentées de
quelques fautes et imprécisions ; le volume contenait également plusieurs
feuillets de la main de Stumpf, que Tschudi avait annotés. Tschudi avait non
seulement communiqué son manuscrit à Stumpf en 1547, mais il aussi
revu, corrigé et commenté les inscriptions publiées dans sa chronique l'année
suivante ! Cependant, si Tschudi n'avait contrefait aucune inscription dans
son entier, il en avait incontestablement interpolé une grande quantité (c'était
notamment le cas de textes qu'il tenait de Stumpf et de Simler, comme l'avait
remarqué Mommsen). À cet égard, le manuscrit permettait de constater une
évolution dans la psychologie de l'épigraphiste, qui avait d'abord assimilé ses
restitutions au texte de l'inscription — un procédé alors ordinaire —, et avait
ensuite présenté ses interpolations comme des fragments d'inscription perdus,
qu'il avait encore eu l'opportunité d'observer dans sa jeunesse47. Forçant le
trait, Mommsen prit acte de la démonstration : Tschudi avait été un « des
cripteur expert et probe », avant de devenir « un interpolateur qui ne manq
uait ni de jugé ni de science, mais de la plus grande impudence »48 !
Tschudi a employé les inscriptions pour reconstituer l'histoire et la topo
graphie de la Confédération — ainsi dans la Gallici Cornata —, mais il s'en est
aussi servi, comme des monnaies49, pour constituer des séries documentaires :
listes de magistrats, titulatures des empereurs, inventaires de noms propres par
exemple. À côté des inscriptions suisses, auxquelles il a dévolu tout ou partie
44 [Th. Mommsen] dans C. Zangemeister éd., CIL XIII, 2, 1, Berlin, 1905, p. 8-9. Mommsen
avait remis son manuscrit des tituli Helvetia à l'éditeur en 1888.
45 Th. Mommsen, « Epigraphische Analekten N. 19 », Berichte der philologisch-historischen
Classe der kôniglich sàchsischen Gesellschafi der Wissenschqfien, 3-4, 1852, p. 202-213 = Th.
Mommsen (éd. H. Dessau), Gesammelte Schrifien VIII, Berlin, 1913, p. 121-133 ; cf. Inscriptiones
Confoederationis Helveticae Latinae (Mittheilungen der antiquarischen Gesellschafi in Zurich 10),
Zurich, 1854, p. XVII-XVIII.
46 Saint-Gall, Stiftsbibliothek, ms. 1083.
47 S. Vôgelin, « Wer hat zuerst die ròmischen Inschriften in der Schweiz gesammelt und
erklàrt ? »,Jahrbuchfur schweizerische Geschichte, 11, 1886, p. 27-164, à compléter par H.Triimpy,
« Zu GilgTschudis epigraphischen Forschungen », Revue suisse d'histoire, 6, 1956, p. 498-510
et R. Frei-Stolba, « Die Uberlieferungsgeschichte des Grabsteines des Tetto (ICH 298 = CIL
XIII 5295) », dans P.-A. Schwarz, L. Berger éd., Tituli Rauracenses I, Augst, 2000, p. 145. Sur les
débuts de l'épigraphie en Suisse, voir R. Frei-Stolba, « Friiheste epigraphische Forschungen in
Avenches zu den Abschriften des 16.Jahrhunderts », Revue suisse d'histoire, 42, 1992, p. 227-246.
48 [Th. Mommsen], op. cit. n. 44, p. 7-8 (citation p. 8).
49 B. Zach, « Aegidius Tschudi als Numismatiker », dans K. KoUer- Weiss, Chr. Sieber éd.,
op. cit. n. 32, p. 209-236. 176 Nathan Badoud
d'une dizaine de manuscrits50, Tschudi s'est ainsi intéressé aux inscriptions
d'Italie — lors d'un voyage entrepris en 1540 -, et aux inscriptions du sud de
la France, qu'il gagna, disions-nous, en mercenaire51.
Tschudi a traité de la Table claudienne dans deux codex conservés dans la
bibliothèque de l'ancienne abbaye de Saint-Gall. D'après Salomon Vôgelin,
le premier manuscrit, coté 668, a été rédigé entre 1544 et 1546 (sans doute
en 1545), alors que le second, coté 1089, remonte à la période 1546-155552.
Dans les deux manuscrits, la transcription de l'inscription s'accompagne d'un
bref commentaire et de quelques notes marginales. Comme nous allons le
voir aux quelques détails qui distinguent les deux documents, le codex 1089
révèle une meilleure compréhension de la Table claudienne ; il dépend vra
isemblablement du même archétype que le codex 668, dont la page relative
au discours impérial est seule reproduite ici (fig. 1).
Dans son premier commentaire, Tschudi a clairement défini la teneur de
l'inscription : « un discours de l'empereur Claude tenu à Rome devant le
Sénat53, dont Tacite a fait mention au livre XI, sous le consulat d'A.Vitellius
et L.Vips[t]anus54, qui furent consuls en l'an du Seigneur 49 ». Mais il a lais
sé transparaître son hésitation dans une note marginale : s'agit-il de l'empe
reur Claude ou d'un de ses neveux, Germanicus ex fratte nepos ? Neveu de
Claude, Caligula pouvait certes se présenter comme Caesar Germanicus (II,
20), mais il se prénommait Caius, non Tiberius (ibid.), et n'était pas fils de
Drusus (II, 35) ; Drusus Iulius Caesar, lui aussi neveu de Claude, n'était pas
un candidat plus satisfaisant : dans le second commentaire, Tschudi a défin
itivement opté pour Claude. Tschudi a daté le consulat deVitellius etVipstanus
de 49 : il remonte en réalité à 48. Le livre XI des Annales, dont il manque le
début et la fin, ne suffisait pas à situer les deux consuls avec exactitude55 ; mais
l'ensemble de la chronologie du règne de Claude était incertaine pour
Tschudi, comme le montre son étude de la titulature de l'empereur dans le
codex 108956. Le commentaire de Tschudi ne mentionne qu'une seule table :
il ne fait même état que d'un seul fragment, illustration à l'appui.
50 S. Vôgelin, op. cit. n. 47, p. 56. Cf. H.Triimpy, op. cit. n. 47.
51 S. « Aegidius Tschudi s epigraphische Studien in Sudfrankreich und Italien. Ein
Beitrag zur Geschichte des deutschen Humanismus », Mittheilungen der antiquarischen
Gesellschafl in Zurich, 23, 1888, p. 1-47. Sur la date du voyage en Italie, voir R. Feller, E. Bonjour,
op. cit. n. 32, p. 265. Rien ne laisse supposer, malgré l'hypothèse de [Th. Mommsen], op. cit. n.
44, p. 8, n. 2, que Tschudi ait parcouru la France en 1542.
52 Saint-Gall, Stiftsbibliothek, mss. 668, p. 265/243, 1089, p. 6. Cf. S. Vôgelin, op. cit. n. 51, p.
3-7, 10-12, 22-23, 29-31, qui relevait déjà la précocité de l'identification du discours de Claude
par Tschudi. Pour le reste, sa brève comparaison de l'inscription et de sa transcription contient
plusieurs fautes et imprécisions ; certaines remontent à l'édition de la Table par Alphonse de
Boissieu, qui faisait alors référence. Th. Mommsen, Inscriptiones Confoederationis Helveticae
Latinae, op. cit. n. 45, p. XVIII, reconnaissait déjà la valeur du ms. 1089.
53 Je modifie ici la ponctuation.
54 Les éditions de Tacite, XI, 23 portent Vipsano jusqu'à la correction du manuscrit M par
Ruperti.
55 O. Panvinio, Fastorum libri V : a Romulo rege usque ad imp. Caesarem Carolum V, Venise, 1558, p.
29, date néanmoins le consulat d'A.Vitellius et L.Vipstanus de 48 (en se servant des inscriptions).
56 Op. cit. n. 52, p. 26-27. LA TABLE CLAUDIENNE DE LYON AU XVIe SIÈCLE 177
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 1. Transcription de la Table claudienne de Lyon par Aegidius Tschudi.
Saint-Gall, Stiftsbibliothek, ms. 668, p. 243/265
(transcription du texte pages suivantes).

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