Les dépôts de palets et de disques en schiste du Néolithique ancien : des stocks de produits semi-ouvrés ? Oui, mais encore ? (Précisions pratiques avec le savoir-faire ancestral des fendeurs manuels d'ardoise dans les Massifs armoricain et ardennais) - article ; n°1 ; vol.104, pg 55-61

De
Bulletin de la Société préhistorique française - Année 2007 - Volume 104 - Numéro 1 - Pages 55-61
Les armatures perçantes plates en roche et en os polis sont typiques de la fin du Néolithique dans les Alpes occidentales. Celles qui sont réalisées en roches tenaces (serpentinites et amphibolites) proviennent des vallées internes des Alpes suisses (Valais), italiennes (Val d’Aoste, Piémont) et françaises (Savoie). Des sites producteurs sont connus à Bessans (Savoie) et à Roreto (Piémont), tandis que des pièces inachevées sont recensées sur plusieurs sites des Alpes internes. L’approche contextuelle des découvertes permet de démontrer que les productions sont réalisées sur les gîtes de matériau ou à proximité immédiate. Une succession opératoire simple peut être décrite d’après les données archéologiques: des supports plats (plaquettes minces) sont mis en forme par retouches puis polis. L’obtention des supports et le processus suivi dans l’élaboration, difficiles à comprendre sur les objets archéologiques, nécessitent une approche expérimentale, réalisée en 2003. Les résultats obtenus permettent de proposer l’existence d’une seule chaîne opératoire. Retenons que: les supports sont débités ou délités à partir de petits blocs massifs qui présentent une faible mais réelle schistosité; le recours à la chauffe n’est pas nécessaire; l’obtention des supports est l’étape décisive de la chaîne opératoire: leur bon calibrage dans l’épaisseur conditionne la régularité de la pointe et un moindre temps de travail pour le façonnage; le façonnage est rapide (entre une demi-heure et une heure), par retouches au percuteur de pierre suivi d’un polissage plus ou moins couvrant. Toutes les formes et les dimensions connues peuvent être reproduites sans réelle variation de difficulté. La différence de savoirfaire apparaît dans la symétrie de la pointe et dans la rectitude des arêtes latérales. Au bilan, les pointes en roches polies ne nécessitent pas un savoirfaire très développé pour des groupes humains habitués au travail des roches tenaces pour les lames de hache. Cependant, pour obtenir les meilleurs résultats, le recours à des gîtes autochtones ou subautochtones (roches en place ou éboulis) est impératif.
Ethnographic comparatism is now a classical tool in attempts to clarify prehistoric populations’ patterns of stone-cutting. Without looking for other technical cultures throughout the world, the archaism of the manual production of roofing slates, more or less patent in France until the nineteenth or twentieth century in the slate quarries in the Armorican and Ardennes massifs, becomes a way to improve understanding of the laborious making of slate schist rings by the first Bliquy/ Villeneuve-Saint-Germain craftsmen in the fifth millennium BC. The comparison is all the more interesting in that some of the Neolithic and contemporary slate schist probably comes from the same outcrops, simply quarried from different depths, so their qualities differ but not their properties. The same goes for the historical development of slate-splitting manual tools which is more the result of the metallic transformation of parts of the instruments than the emergence of new types of tools, always used by thrown and posed percussion. It is thus quite possible that, splitting and knapping slate schist in the same way by means of equally rudimentary techniques, craftsmen of each age and area reached very similar technological answers. That implies comparing grouped finds of Neolithic discs and «quoits» with traditional slate-splitters’ stocks, although without really knowing the modes of storage, due to lack of archaeological indications with good reason, when we see the simple and precarious empirical practices used by the roofing slate-splitters to retain the required degree of humidity in their slabs of slate…
7 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 2007
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Bulletin de la Société préhistorique française
2007, tome 104, n
o
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Éric GAUMÉ
Les dépôts de palets
et de disques en schiste
du Néolithique ancien :
des stocks de produits semi-ouvrés ?
Oui, mais encore ? (Précisions pratiques
avec le savoir-faire ancestral
des fendeurs manuels d’ardoise
dans les Massifs armoricain et ardennais)
Résumé
Le comparatisme ethnographique est un biais désormais classique en
archéologie pour se faire une idée de la façon de procéder des populations
préhistoriques, notamment pour mettre en œuvre certains matériaux li-
thiques. C’est ainsi que l’archaïsme patent jusqu’au XX
e
siècle des tech-
niques manuelles de production de l’ardoise de couverture dans les
Massifs armoricain et ardennais permet de mieux appréhender la labo-
rieuse fabrication d’anneaux en schiste par les premiers artisans du
groupe culturel de Blicquy/Villeneuve-Saint-Germain au V
e
millénaire
av. J.-C. La comparaison est d’autant plus intéressante que certains ma-
tériaux néolithiques et contemporains sont vraisemblablement issus des
mêmes affleurements ardoisiers simplement exploités à des profondeurs
différentes et que ces roches plus ou moins fissiles, tenaces et rudes sont
donc de qualités plus que de propriétés différentes. De même, l’évolution
historique de l’outillage manuel semble plus tenir à la transformation
métallique d’une partie des instruments qu’à l’apparition de nouveaux
types d’outils servant toujours en percussion lancée ou posée. On peut
donc penser qu’en fendant et taillant de la même façon une pierre pa-
reillement contraignante avec des moyens techniques tout aussi rudimen-
taires malgré l’écart temporel et géographique, les artisans de chacune
des époques sont arrivés à des solutions technologiques très proches. Ce
que laisse entendre l’assimilation des ensembles de disques et de palets
néolithiques à des réserves d’ardoisiers traditionnels sans vraiment
d’ailleurs en connaître les modalités de dépôts, faute d’indices archéo-
logiques. Et pour cause, quand on voit la simplicité et la précarité des
pratiques empiriques des cliveurs d’ardoise de couverture pour conserver
l’humidité de leurs repartons…
Abstract
Ethnographic comparatism is now a classical tool in attempts to clarify
prehistoric populations’ patterns of stone-cutting. Without looking for other
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Il y a quelques années, la fouille et l’étude techno-
logique des vestiges d’un atelier Villeneuve-Saint-
Germain de fabrication d’anneaux en schiste ardoisier
à Champfleur dans le nord de la Sarthe (Marcigny
et
al.
, 2004) nous avait amené, par ignorance totale de la
façon de travailler ce matériau lithique feuilleté cou-
ramment utilisé comme support de parures néolithiques
(Lambot et Guérin, 1979 ; Chancerel
et al.
, 1995 ;
Praud et Le Gall, 2002 ; Giazzon
et al.
, 2002 ; etc.), à
nous référer aux pratiques étonnamment archaïques des
ardoisiers de différents bassins d’exploitation du Mas-
sif armoricain.
TRADITION ARDOISIÈRE
ET ARTISANAT NÉOLITHIQUE DU SCHISTE :
DES PARALLÈLES INTÉRESSANTS
Comme le fendeur traditionnel transformant à la
main par étapes successives un bloc d’ardoise brute
d’extraction en repartons puis en ardoises de couver-
ture, l’homme néolithique peut être qualifié d’artisan
ardoisier au regard de sa production maîtrisée d’objets
ornementaux en schiste dont les gisements ont ensuite
pu être réexploités à l’époque historique (Marcigny
et al.
, 2004). L’assimilation n’apparaît pas excessive
si l’on admet qu’en travaillant certes à des fins diffé-
rentes, mais avec un outillage similaire par les types
d’instruments (maillet, pic, ciseau, poinçon, enclume,
etc.) et leur maniement (percussion lancée et posée),
chacun de ces ardoisiers a pu œuvrer dans son coin
avec les mêmes gestes et solutions technologiques, à
des millénaires d’intervalles, pour s’adapter aux
caprices du matériau. Et si le « reparton » s’avère fi-
nalement un emprunt à la terminologie ardoisière
(Drevet, 1993, p. 77), impropre pour désigner le pre-
mier sous-produit de la chaîne opératoire néolithique
du site de Champfleur, c’est que le critère retenu lors
de l’étude préliminaire du rapport de fouille (Marci-
gny
et al.
, 1999, p. 639) n’est tout compte fait pas
approprié. Car ce n’est pas en effet la ressemblance
morphologique entre la plaquette quadrangulaire tirée
au Néolithique d’une plaque ou d’un moellon de
schiste pour façonner une ébauche d’anneau, et l’épais
parallélépipède (10 cm environ) destiné encore
aujourd’hui à être fendu en plusieurs ardoises qui
importe, mais le stade d’élaboration du produit. C’est,
de fait, entre le palet ou le disque arrondis et le repar-
ton anguleux que l’analogie est frappante, tant parce
que l’un et l’autre sont taillés aux dimensions appro-
chantes de la marchandise (un certain modèle d’an-
neau et d’ardoise), que parce que tous deux ont fait
l’objet d’une préparation à une certaine étape de leur
fabrication.
DE CURIEUX ENSEMBLES NÉOLITHIQUES
D’OBJETS CIRCULAIRES EN SCHISTE
Les lots de palets aux faces irrégulières ou de
disques polis ne sont pas rares sur les sites VSG
producteurs d’anneaux quels que soient leur locali-
sation et leur statut, comme le montrent ces exemples
(fig. 1). À Champfleur, une fosse ovoïde peu distincte
du limon encaissant et mesurant une dizaine de cen-
timètres de profondeur (par rapport au niveau des
autres vestiges schisteux) pour un mètre environ de
longueur a été mise au jour dans ce qui est apparu
comme un atelier par l’importance des déchets de
fabrication (plus de 2 500 pièces techniques). La
structure était située en périphérie des haldes et à
proximité d’une longue excavation arciforme au
remplissage de cailloux et d’argile rubéfiée évoquant
le calage d’une superstructure légère. La douzaine de
pièces, hélas brisées, qu’elle contenait était répartie
en une pile de 4 disques séparés, par un galet en
technical cultures throughout the world, the archaism of the manual
production of roofing slates, more or less patent in France until the nine-
teenth or twentieth century in the slate quarries in the Armorican and
Ardennes massifs, becomes a way to improve understanding of the labo-
rious making of slate schist rings by the first Bliquy/Villeneuve-Saint-
Germain craftsmen in the fifth millennium BC. The comparison is all the
more interesting in that some of the Neolithic and contemporary slate schist
probably comes from the same outcrops, simply quarried from different
depths, so their qualities differ but not their properties. The same goes for
the historical development of slate-splitting manual tools which is more
the result of the metallic transformation of parts of the instruments than
the emergence of new types of tools, always used by thrown and posed
percussion. It is thus quite possible that, splitting and knapping slate schist
in the same way by means of equally rudimentary techniques, craftsmen
of each age and area reached very similar technological answers. That
implies comparing grouped finds of Neolithic discs and «quoits» with
traditional slate-splitters’ stocks, although without really knowing the
modes of storage, due to lack of archaeological indications – with good
reason, when we see the simple and precarious empirical practices used
by the roofing slate-splitters to retain the required degree of humidity in
their slabs of slate…
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quartzite éolisé, de 8 autres couchés en biais comme
s’ils avaient ripé après avoir été collés debout (fig. 2).
Sur l’autre atelier sarthois d’Arçonnais, voisin et
également VSG (Giazzon
et al.
, 2002), c’est d’abord,
lors du diagnostic, une paire de palets superposés,
puis à la fouille un ensemble hétéroclite comprenant
notamment 6 palets alignés en deux rangées inclinées
qui ont été découverts sans pouvoir cette fois-ci les
circonscrire dans l’amas de déchets mêlé au remplis-
sage argileux d’un paléovallon humide (fig. 3). Cer-
taines fosses de l’habitat blicquien de Vaux-et-Borset
dans la partie belge de l’Ardenne ont, quant à elles,
livré parfois plusieurs dizaines de palets de mêmes
gabarits alignés ou empilés dans le niveau limoneux
« quasi stérile » de ces pseudo-caves. On admet
communément maintenant en effet que de telles
structures excavées servaient à conserver le schiste
humide pour mieux le travailler (Burnez-Lanotte
et
al.
, 2005).
L’EAU DE CARRIÈRE, FACTEUR
DE FAÇONNABILITÉ DE L’ARDOISE
Le travail de nombre de pierres de taille rejoint un
peu celui du bois d’œuvre (Simon, 1994) en ce sens
que l’un et l’autre matériau se façonnent mieux frais
d’abattage, c’est-à-dire humide au sortir de la carrière
dans le premier cas, et vert sitôt l’arbre abattu et ébran-
ché dans le second. L’ardoise, faciès de schiste fin
particulièrement fissile, est d’autant mieux concernée
que « ses qualités mécaniques sont à la fois celles de
la pierre pour la résistance à l’écrasement et celles du
bois de chêne pour la résistance à la rupture » (Souliez-
Larivière, 1986, p. 7), et qu’elle est comme cette
essence d’arbre particulièrement apte à se fendre (Plai-
sance, 1979) suivant un fil (longrain) perpendiculaire
au plan de schistosité (fig. 4), à la condition toutefois
de conserver son « eau de constitution » ou de carrière.
Louis Chaumeil (1938, p. 70) a perçu cette contrainte
d’une manière assez primitive, mais pertinente, en
écrivant qu’en centre-Bretagne « l’ardoise semble se
comporter comme si elle était nourrie dans la masse et,
comme si elle mourait une fois qu’elle en était détachée
et exposée à l’air libre ». Il est vrai que, dans cette ré-
gion tout du moins, l’humidité du sol due à l’imper-
méabilité du schiste était un indice empirique de pros-
pection permettant au carrier de dénicher au travers du
couvert végétal un banc ardoisier. Une fois le matériau
extrait, les anciens fendeurs angevins et bretons dispo-
saient par crainte du gel, du vent et du soleil, sinon
d’une claie pour travailler dehors par beau temps, du
moins d’une cabane en pierre sèche « où ils serraient
leurs outils, leurs repartons et les ardoises fabriquées »
Fig. 1 –
Les sites d’Arçonnais et de Champfleur (*) et les bassins ardoi-
siers du Massif armoricain. 1 : centre-Bretagne (Commana, Plévin,
Gourin) ; 2 : Anjou (Trélazé, Renazé) ; 3 : le site belge de Vaux-et-Borset
(*) et les bassins français de la vallée de la Meuse (Fumay, Monthermé,
Rimogne) dans le Massif ardennais.
Fig. 2 –
Dépôt de disques sur l’atelier de Champfleur (cliché C. Marcigny, INRAP).
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(
id.
, p. 64). Dès que les repartons étaient débités, il était
impératif en effet que ces petits blocs rectangulaires ne
se dessèchent pas pour en tirer le maximum d’ardoises
de toiture.
LA « TOMBE » ET AUTRES VIEUX TRUCS
DE FENDEURS D’ARDOISE POUR PROTÉGER
LES REPARTONS
C’est un ancien cliveur mayennais de Renazé qui
fournit ce témoignage éloquent (fig. 5). « L’ensemble
(de repartons), tiré d’un même bloc, constituait la
rase que le fendeur plaçait dans une tombe de 50 à
60 cm de profondeur. Tous les morceaux, debout,
serrés les uns contre les autres, étaient enterrés sous
de la poussière d’ardoise : le groi. Le fendeur les
tenait au frais au moins vingt-quatre heures puisque
la pierre ne peut être travaillée qu’à condition de
garder au moins un certain degré d’humidité. L’hiver,
la rase devait être protégée avec des sacs de jute. En
effet, le schiste gelé devient inutilisable et part dans
tous les sens. Nous ne devions pas non plus les lais-
ser au soleil ou au vent, mais veiller à ce qu’ils
restent toujours humides. Près du fendeur se trou-
vaient toujours deux baquets qu’un gosse ou un an-
cien venaient régulièrement remplir avec une tonne
d’eau. Si les repartons séchaient, ils devenaient im-
possibles à travailler, on disait qu’ils étaient hâlés.
(…) L’été, (les fendeurs) travaillaient dès le petit jour,
car le schiste doit se travailler à la fraîche pour garder
sa fissilité. Ils débitaient les blocs jusqu’à sept ou huit
heures du matin. Après, ils se mettaient à la fente de
l’ardoise. Le soir, ils continuaient à tailler, à la
chandelle, sous leur petite cabane en paille, le fendis
qu’ils avaient produit dans la journée » (collectif,
1994, p. 53 et 55). Jusqu’en 1950, on retrouve dans
les ardoisières de centre-Bretagne le même procédé
de conservation des repartons entassés dans une ca-
vité, creusée à même le sol, de l’abri en ardoise sèche
(Simon, 1988) avec, éventuellement selon les ardoi-
sières, une couverture de déchets ardoisiers ou de
feuillage arrosés. Et l’hiver parfois rigoureux amenait
les cliveurs à faire du feu dans leur cabane, tant pour
réchauffer les bonhommes que l’ardoise (Chaumeil,
1938 ; collectif, 1995).
Côté français du Massif ardennais, ce sont les
longues plaques d’ardoise, de variétés différentes de la
roche bretonne mais de même formation primaire
(Drevet, 1993), qui étaient stockées de chant sitôt leur
remontée de la mine et humidifiées sous une couche
de débris schisteux ou de linges mouillés avant d’être
repartonnées (Charpail, 1995).
Fig. 4 –
Plans de clivage et de cassures de l’ardoise angevine.
Fig. 3 –
Dépôt de palets sur l’atelier d’Arçonnais (cliché D. Giazzon, INRAP).
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QUESTIONNEMENTS ET PERSPECTIVE
Comme ne le montrent pas l’état détritique et la
dégradation des vestiges schisteux de taille néolithique,
mais ce que laisse supposer le contexte argileux des
fosses et dépressions naturelles des sites de production
mentionnés, l’eau – de carrière ou non – devait vrai-
semblablement jouer un rôle important, sinon prédo-
minant, dans la mise en œuvre de la roche feuilletée.
Même altérée, car en provenance de la surface météo-
risée des affleurements, et sans être forcément à cachet
ardoisier, sa dureté variable selon les faciès, comme
peut-être les risques de fractionnement – réels au vu
de la quantité de produits cassés à toutes les étapes de
la chaîne opératoire – pouvaient semble-t-il être amoin-
dris par mouillage. On peut donc s’étonner que l’ex-
périmentation probante des techniques de fabrication
des anneaux néolithiques se fasse pour l’essentiel à sec
(Cahen, 1980 ; Cadot, 1995 ; Burnez-Lanotte
et al.
,
2005) et non à l’eau comme pour les objets en ardoise
actuellement sciés, forés et polis. À l’instar de cette
production d’ardoiserie, l’hypothétique humidification
néolithique du matériau visait d’ailleurs sans doute plus
à conserver ou redonner une certaine souplesse au
schiste, et partant réduire les risques de casse, qu’à
optimiser la finesse d’un clivage inopérante à ce stade
de façonnage au vu de l’épaisseur notable des futurs
anneaux. Ceci dit, les dépôts de palets et de disques
agencés en piles ou en rangs n’étaient-ils que des ré-
serves humides ? Rien n’est moins sûr quand il s’avère
que ces pièces techniques semi-ouvrées pouvaient
circuler d’un atelier de production à un site acquéreur.
Leur fabrication plus ou moins avancée – brutes de
fente et d’épannelage, ou polies – impliquait peut-être
alors un mode de stockage, voire d’emballage pour le
transport (Caspar
et al.
, 1994), adapté à la fragilité du
produit, comme c’est encore le cas pour les ardoises
de couverture en attente de diffusion. Les formes « clas-
siques » de moins d’un centimètre d’épaisseur sont
Fig. 5 –
Chaîne opératoire de la fente manuelle d’ardoise dans un atelier angevin au début du XX
e
siècle (cliché archives départementales de Mayenne,
in
collectif, 1995). 1 : butte de déchets d’ardoise excavée sous l’abri ; 2 : sol hétérogène où certains gros débris servent à caler dans des trous les poteaux
des « tue-vents constitués d’une ossature en bois triangulaire, recouverte de genêts et de paille sous lesquels (les fendeurs) s’abritaient des intempéries.
Certains n’étaient pas fixés au sol ce qui permettait de les orienter en fonction de la direction du vent. (…) C’était non seulement un abri dont ils étaient
à la fois les constructeurs et les propriétaires, mais aussi leur atelier. Ils y entreposaient tout leur outillage » (
id.
, p. 52) ; 3 : plaques (quernons) en attente
d’être repartonnées. Elles sont tirées d’un bloc de matière première (charge) similaire à celui en cours de débitage à côté ; 4 : tombe de repartons mis
debout de chant et maintenus humides sous une couche de « groi » régulièrement arrosée avec la gamelle ; 5 : baquet d’eau pour l’arrosage. 6 : fendeur
au travail : frappe au maillet d’un reparton humide avec un ciseau épais (poignée) graissé sur le bout de lard du billot à sa gauche pour cliver le morceau
d’ardoise en quartelles (plaquettes de l’épaisseur de 4 ardoises), puis en fendis (feuillets bruts de fente superposés à sa droite et reformant ainsi le repar-
ton), avant la taille finale (rondissage) aux dimensions d’un modèle d’ardoise (Drevet, 1993).
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ainsi alignées et superposées sur chant par modèle,
avec jadis en Ardenne de la paille ou des déchets d’ar-
doise intercalés à plat entre les rangs (Charpail, 1995),
tandis que les « rustiques », spécialité bretonne de dif-
férents modules plus grossiers et épais d’au moins un
centimètre, peuvent être stockées à l’extérieur inclinées
de chant ou livrées à plat en palette de vrac (Le Pabic,
2004). Suivre au son l’évolution de l’abattage manuel
des blocs et plaques de schiste en carrière, mais en
extraire juste la quantité façonnable dans la journée
pour éviter une perte de matériau par dessèchement
(collectif, 1991), apprécier pareillement à l’oreille la
qualité de la roche ou d’un rapide coup d’œil le poten-
tiel technique et le meilleur parti à tirer d’un morceau
de matière première (Drevet, 1993), de même que
« mouiller de sa salive la fissure entamée dans le repar-
ton pour qu’elle ne dévie pas », ou approcher « son
doigt près du trou à percer pour empêcher (l’ardoise)
de vibrer » (Le Pabic, 2004, p. 12 et 21) : autant de
trucs « de métier où le discernement et les réflexes de
l’homme interviennent » (Chaumeil, 1938, p. 71) en-
core maintenant comme sans doute au Néolithique,
mais que l’œil pourtant scrutateur de l’archéologue ne
perçoit pas forcément ou mal sur les vestiges schisteux,
faute de connaissances techniques suffisantes en
matière de taille de pierre – et archéologiques, il faut
bien le dire, concernant les méthodes de travail et
l’outillage des ardoisiers préhistoriques –, ou pour des
raisons purement taphonomiques. L’étonnante ressem-
blance entre les actuelles traces d’extraction, de fente
ou de taille de l’ardoise rustique bretonne et certains
stigmates de ces témoins schisteux d’une véritable
activité artisanale VSG (fig. 6) apparaît donc comme
un facteur encourageant une mise en parallèle avec un
savoir-faire ardoisier très ancien. Car si la tradition
historique des gestes et des pratiques rudimentaires de
fabrication de l’ardoise de couverture remonte au
Moyen-Âge (Souliez-Larivière, 1986), la maîtrise d’ex-
ploitation du schiste ardoisier – et de la plupart des
autres pierres de construction (granite, calcaire, etc.)
d’ailleurs (Gaumé, 1992) – s’avère beaucoup plus
ancienne et incontestablement néolithique dans les
domaines de la bimbeloterie et de l’architecture monu-
mentale en pierre sèche (Marcigny
et al.
, 2002).
Remerciements :
Remerciements à mes collègues
D. Giazzon et C. Marcigny (INRAP) pour leur contri-
bution.
Fig. 6 –
Ressemblance entre les échancrures bordant le fragment de schiste néo-
lithique de Champfleur (éch. 5 cm en haut) et le négatif de coup de ciseau sur un
éclat d’ardoise rustique (éch. 20 cm en bas) produite dans une ardoisière costar-
moricaine à Plévin (clichés É. Gaumé).
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Éric GAUMÉ
INRAP Bretagne
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RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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