Écrire le monument : site, mémoire, critique - article ; n°3 ; vol.48, pg 729-743

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1993 - Volume 48 - Numéro 3 - Pages 729-743
Writing the Monument : Site, Memory, Critique.
As contemporary monument-makers begin to challenge the very idea of the monument, the author suggests an alternative approach to our critical writing about monuments. Public art in general, and Shoah memorials in particular, tend to beg traditional art historical inquiry. Most discussions of Holocaust memorial spaces ignore the public dimension of those spaces. In this alternative critique of Holocaust monuments the author finds that it may be precisely the interaction with the monument that finally constitutes an aesthetic performance. In looking at the ways our memorial representations of history may finally weave themselves back into the course of ongoing events, the author proposes critique of these memorials that would both reinvigorate the monument with the memory its own coming into being, and recognizes the role of the critic-viewer within the memorial text.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 3 janvier 2012
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Monsieur James E. Young
Anne Tomiche
Écrire le monument : site, mémoire, critique
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 48e année, N. 3, 1993. pp. 729-743.
Abstract
Writing the Monument : Site, Memory, Critique.
As contemporary monument-makers begin to challenge the very idea of the monument, the author suggests an alternative
approach to our critical writing about monuments. Public art in general, and Shoah memorials in particular, tend to beg traditional
art historical inquiry. Most discussions of Holocaust memorial spaces ignore the public dimension of those spaces. In this
alternative critique of Holocaust monuments the author finds that it may be precisely the interaction with the monument that finally
constitutes an aesthetic performance. In looking at the ways our memorial representations of history may finally weave
themselves back into the course of ongoing events, the author proposes critique of these memorials that would both reinvigorate
the monument with the memory its own coming into being, and recognizes the role of the critic-viewer within the memorial text.
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Young James E., Tomiche Anne. Écrire le monument : site, mémoire, critique. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations.
48e année, N. 3, 1993. pp. 729-743.
doi : 10.3406/ahess.1993.279169
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1993_num_48_3_279169ECRIRE LE MONUMENT SITE MEMOIRE CRITIQUE
James YOUNG
En accord avec le côté livresque et iconoclaste de la tradition juive les
premiers mémoriaux consacrés Holocauste ne vinrent pas inscrire
dans la pierre le verre ni acier mais dans des récits Les Yizkor Bûcher
livres du souvenir racontaient la fois la vie et la destruction des
communautés juives européennes en usant du moyen de commémoration le
plus ancien chez les Juifs le livre Comme indique la préface de un de ces
ouvrages Chaque fois que nous prendrons ce livre nous aurons le senti
ment de nous trouver devant la tombe des victimes car même cela leur
été refusé par les assassins Les scribes des shtetls espéraient que la lecture
des Yizkor Bicher transformerait le lieu de lecture en espace commémoratif
En réponse ce que on appelé le syndrome de la tombe absente les
premiers lieux de mémoire créés par les survivants furent donc des espaces
intérieurs des cimetières imaginaires2
est peut-être sans en rendre compte que artiste conceptuel Jochen
Gerz récemment résumé non seulement le syndrome de la tombe absente
mais aussi la notion de mémorial comme espace intérieur Je fais référence
non pas au monument commémoratif con pour disparaître progressive
ment que lui-même et Esther Shalev-Gerz ont élevé Hambourg mais
son monument invisible de Sarrebruck récemment inauguré qui conduit
le contre-monument vers dirions-nous de nouvelles profondeurs3
Forwort dans Sefer Yizkor le-kedoshei ir Przedecz Pshaytask Khurbanot shoah
130) cité dans From Ruined Garden The Memorial Books of Polish Jewry sous la direc
tion de Jack KUGELMASS et Jonathan BOYARIN New York Schocken Books 1983 II.
Sur le syndrome de la tombe manquante voir Joost MERLOO Delayed Mourning in Vic
tims of Extermination Camps dans Massive Psychic Trauma sous la direction de Henry
KRYSTAL New York International Universities Press 1968 74
Pour une discussion de ce contre-monument et autres voir James YOUNG The
Counter-Monument Memory against Itself in Germany Critical Inquiry 18 hiver 1992)
pp.267-296
729
Annales ESC mai-juin 1993 no pp 729-743 CONSTRUCTION DE LA MEMOIRE
Illustration non autorisée à la diffusion
Monument invisible 2160 pierres contre le racisme
Fragment du Monument invisible cette pierre porte le nom
un des cimetières juifs détruits en Allemagne
Photographie Jochen Gerz
Célèbre en Allemagne pour sa contribution au Gegen-Denkmal contre-
monument de Hambourg Gerz été invité comme professeur cole des
beaux-arts de Sarrebruck en 1991 Dans un atelier consacré aux monuments
conceptuels il invita ses étudiants participer un projet clandestin de tra
vail sur la mémoire une sorte de guérilla commemorative Les étudiants
acceptèrent avec enthousiasme jurèrent le secret et écoutèrent Gerz décrire
son plan la faveur de la nuit huit étudiants introduiraient sur la grande
place pavée conduisant au Saarbrucker Schloss ancienne résidence de la
Gestapo pendant le Reich hitlérien Transportant des cartables remplis de
730 YOUNG COMMEMORER
pavés arrachés autres endroits de la ville les étudiants devaient se répar
tir sur la place installer par deux boire de la bière en abondance et
chahuter comme ils faisaient la fête En réalité ils devaient desceller fur
tivement quelque 70 pavés de la place et leur substituer les pierres de taille
identique ils avaient apportées Un clou serait fixé chacune de ces
pierres pour pouvoir les localiser plus tard avec un détecteur de métal
Quelques jours plus tard cette partie de la mission commemorative était
effectuée comme prévu
Simultanément autres étudiants devaient rechercher les noms et les
emplacements de tous les anciens cimetières juifs Allemagne plus de
2000 hui abandonnés ou disparus Quand leurs camarades ren
trèrent de leur beuverie leurs sacs lourds de pavés tous se mirent au travail
et gravèrent les noms des cimetières juifs disparus sur les pierres une par
une La nuit qui suivit la fin de leur travail les guérilleros du souvenir repla
cèrent les pierres dans leur lieu origine chacune elles portant une ins
cription et une date Mais dans esprit des contre-monuments précédents et
des autres performances conceptuelles de Gerz et de ses semblables les
pierres étaient replacées face gravée contre le sol ne laissant voir aucune
trace de opération Le mémorial devenait invisible souvenir evanescent
hors de la vue et par conséquent affirmait Gerz présent esprit
Mais Gerz se rendit compte aussi que le mémorial étant plus visible
pour il eût souvenir collectif il fallait faire connaître action commemo
rative au public Il écrivit cette fin Oskar Lafontaine ministre-président
de la région de la Sarre et vice-président du parti social-démocrate allemand
pour informer des faits et lui demander une aide parlementaire qui permet
trait de poursuivre opération Lafontaine accorda 10 000 marks provenant
une caisse spéciale de soutien aux arts accompagnés une mise en garde
sur le caractère parfaitement illégal du projet Désormais le public devenait
partie prenante dans édification du mémorial Lorsque les journaux eurent
vent du projet et en rendirent compte comme un acte de vandalisme
commis contre la place ils déclenchèrent une violente controverse Les édi-
toriaux posaient la question de savoir si on avait vraiment besoin un
autre monument semblable Certains se demandèrent même si toute affaire
était pas un canular conceptuel simplement destiné provoquer une
polémique commemorative
Les visiteurs accoururent sur les lieux la recherche des 70 pierres
dispersées parmi les 8000 ou plus qui couvraient la place Ils commencèrent
eux aussi se demander quelle était leur position par rapport aux
pierres commémoratives Sur le mémorial intérieur En fait avait-il
vraiment un mémorial Gerz espérait que cherchant la mémoire ils se ren
draient compte que cette mémoire était déjà en eux Ce mémorial devenait
un mémorial intérieur La position des politiciens fut elle moins équivoque
Quand Jochen Gerz se leva devant le Stadtverband conseil municipal de
Sarrebruck pour expliquer son projet ensemble du groupe CDU Union
chrétienne démocrate quitta la salle Le reste du conseil reconnut par un
vote existence publique du mémorial Les parlementaires votèrent même la
décision de rebaptiser le lieu Place du Monument Invisible de sorte que
ce nom devenait la seule trace visible du mémorial Que opération ait vrai-
731 CONSTRUCTION DE LA MEMOIRE
ment eu lieu ou non le pouvoir de suggestion avait déjà implanté le mémo
rial là où il pouvait être le plus efficace non pas au ur de la ville mais au
ur de esprit public
Après les contre-monuments con us par Jochen et Esther Gerz Horst
Hoheisel Norbert Radermacher et autres la notion de monument public et
notre approche critique ne sauraient plus être tout fait les mêmes Les
constructeurs contemporains de monuments continuent remettre en ques
tion la notion même de monument donner vie au monument en en sou
lignant les changements travers le temps et inviter les spectateurs
interroger sur leur rapport au monument et au souvenir il matérialise
Je voudrais proposer une approche des monuments publics qui inspire de
la critique auto-réflexive que les constructeurs contemporains font de leur
médium approche qui redonnerait vie au monument parce elle garderait
la mémoire de ses changements dans le temps politique et historique
Le lieu du souvenir
La mémoire ne se forme jamais dans le vide et ses motivations ne sont
jamais pures Les raisons fournies pour justifier les monuments la mémoire
de Holocauste tout comme les formes de mémoire ils suscitent sont
aussi variées que les sites eux-mêmes Certains sont construits en réponse
injonction juive traditionnelle de se souvenir autres en aux
besoins de gouvernements qui cherchent expliquer une nation son
propre passé Certains mémoriaux visent éduquer la génération suivante et
lui inculquer le sentiment une expérience et un destin partagés
autres sont érigés en expiation et répondent un sentiment de culpabilité
ou auto-glorification autres enfin sont destinés attirer les touristes
iconographie commemorative juive traditionnelle chaque tat ajoute
ses propres formes institutionnelles de commémoration Aussi les mémo
riaux de Holocauste mêlent-ils inévitablement figures juives et nationales
images politiques et images religieuses
En Allemagne par exemple est par absence que les monuments
commémoratifs concernant cette période évoquent les Juifs et par la résis
tance politique ils évoquent les victimes allemandes En Pologne
innombrables monuments élevés dans anciens camps de la mort et tra
vers le pays commémorent la destruction de la Pologne tout entière travers
la figure de sa part juive assassinée En Israël martyrs et héros sont honorés
côte côte tous sauvés par la naissance de tat Si des coordonnées poli
tiques esthétiques et religieuses déterminent la forme que la mémoire de
Holocauste prend en Europe et en Israël celle elle prend en Amérique
est pas moins guidée par des idéaux et des expériences spécifiquement
américains notamment la liberté le pluralisme immigration
Simples pierres dans le paysage les monuments ont pas grande valeur
en eux-mêmes Mais dans la mesure où ils font partie des rites une nation
ou sont objet de pèlerinages nationaux ils prennent en charge âme et la
mémoire nationales Traditionnellement en effet quand elle est commandi
tée par tat la mémoire du passé national pour but affirmer la légiti-
732 YOUNG COMMEMORER
mité de la naissance une nation voire son élection divine La matrice
génératrice des monuments une nation met en intrigue événements enno
blissants et victoires sur la barbarie Elle rappelle le martyre de ceux qui ont
donné leur vie dans la lutte pour existence nationale ceux qui dans les
refrains du martyrologe sont morts pour que vive la patrie Parce ils
prennent la forme et le sens idéalisés assignés par tat cette époque les
monuments commémoratifs tendent matérialiser des interprétations histo
riques particulières Ils se présentent comme des phénomènes naturels
voire comme des affleurements géologiques dans le paysage national Avec
le temps cette mémoire idéalisée devient sous le regard aussi naturelle
que le paysage où se trouve le mémorial De fait si les mémoriaux fonction
naient autrement ils remettraient en question les fondements mêmes de la
légitimité nationale du droit en apparence naturel de tat exister
La relation entre un tat et ses monuments commémoratifs est pour
tant pas univoque une part les instances officielles sont en position de
donner explicitement au souvenir la forme elles jugent la mieux même
de servir intérêt national Mais autre part une fois créés les mémoriaux
vivent leur vie propre obstinant souvent résister aux intentions pre
mières de tat Dans certains cas créés pour illustrer les idéaux un Etat
les mémoriaux subvertissent ces idéaux en les reformulant leur image
Visitant les mémoriaux dans des conditions nouvelles les nouvelles généra
tions les chargent de sens nouveaux Il en résulte une évolution de la signifi
cation du mémorial produite par le nouveau contexte temporel et par le
public renouvelé qui le fréquente
Que les monuments commémoratifs soient soumis au changement
cependant pas toujours été évident Le monument en effet était tradition
nellement défini comme le garant par apparente permanence de son
ancrage au sol de la permanence une idée ou des souvenirs particuliers
qui lui sont attachés Dans cette perspective le monument reste essentielle
ment insensible au temps et au changement relique inchangée témoignant
une personne un événement ou une époque où les premiers
monuments mentionnés dans la Bible un petit pilier et un monceau-témoin
de pierres Gal-ed amassé pour marquer accord entre Laban et Jacob
Gen. 31 45-48 le matz.evah la pierre tombale que Jacob éleva sur la
tombe de Rachel Gen. 35 20 Dans les deux cas les monuments se pré
senteraient donc comme des témoins-vestiges éternels qui permettraient
aux générations ultérieures de se souvenir des événements et des peuples
du passé
En fait le présupposé traditionnel de intemporalité du monument en
presque fait une forme en marge du discours moderne Car une fois admis
que les monuments sont nécessairement les médiateurs de la mémoire
même quand ils cherchent la créer on en vint les considérer comme des
substituts de la mémoire ils étaient censés matérialiser Pire encore en
insistant sur le fait que la mémoire du monument était aussi fixe que la
position de celui-ci dans le paysage on donnait impression il échappait
la mutabilité essentielle de tout artefact De quelle utilité pour homme
moderne est cette contemplation monumentale du passé demandait
Nietzsche Histoire monumentale est bien épithète péjorative que
733 CONSTRUCTION DE LA MEMOIRE
Nietzsche utilise pour désigner toute version de histoire qui se prétendrait
permanente et éternelle histoire pétrifiée qui ensevelit les vivants4
Quelques années plus tard Lewis Mumford fait écho au mépris de
Nietzsche quand il prononce la mort du monument jugé irrémédiablement
incompatible avec sa conception des formes architecturales modernes La
notion de monument moderne est véritablement une contradiction dans les
termes écrit-il Si est un monument il est pas moderne et si est
moderne cela ne peut pas être un Pour Mumford le monument
défie essence même de la civilisation urbaine moderne sa capacité de renou
vellement et de rajeunissement Tandis que architecture moderne joue sur le
mouvement perpétuel de la vie même encourage le renouvellement et le
changement et dénonce illusion de la permanence la pierre donne un faux
sentiment de permanence et une illusion de vie écrivait Mumford 434)
Loin de changer et de adapter son environnement le monument reste
statique momifiant anciens idéaux probablement oubliés Au lieu de faire
confiance au pouvoir de régénération biologique et de fixer leur image dans
leurs enfants les grands et les puissants ont traditionnellement cherché
leur vanité une immortalité pétrifiée Comme écrit Mumford
ils étalent leurs exploits sur leurs pierres tombales ils fixent leurs actions dans
des obélisques ils placent espoir on se souvienne eux dans de fortes
pierres assemblées autres fortes pierres dédiées leurs sujets ou leurs
héritiers pour éternité oubliant que les pierres désertées par les vivants sont
encore plus impuissantes que la vie qui ne serait ni protégée ni préservée par la
pierre 434)
Et Mumford observe suivant en cela son maître Patrick Geddes que ce
sont en général les régimes les plus instables qui installent les monuments les
moins mobiles forme de compensation au fait de avoir rien accompli
autre que méritât on se souvînt eux
Plus récemment historien allemand Martin Broszat hui
décédé indiquait que dans leurs références la période fasciste les monu
ments rappellent moins les événements ils ne les ensevelissent sous des
couches explications et de mythes nationaux6 De ce point de vue les
Friedrich NIETZSCHE De utilité et de inconvénient de histoire pour la vie dans
Considérations inactuelles traduction de Pierre Rusch de Vom Nutzen und Nachteil der His
torie für das Leben dans Unzeitgemässe Betrachtungen Paris Gallimard 1990 105
Lewis MUMFORD The Culture of Cities New York Harcourt Brace Jovanovich 1938
p.438
Pour ensemble du contexte bien plus complexe des remarques de Martin BROSZAT voir
sa correspondance avec Saul FRIEDLANDER et les excellentes réponses de Friedländer publiées
abord dans Vierteljahreshefte fur Zeitgeschichte 36 no avril 1988) pp 339-372 ensuite tra
duites en anglais et rééditées dans Martin Broszat-Saul Friedländer Controversy about the
Historicization of National Socialism dans Yâd Vashem Studies 19 automne 1988) pp 1-47
rééditées aussi dans New German Critique 44 printemps-été 1988) pp 85-126 échange entre
Broszat et Friedländer avait été initialement déclenché par la réponse de Friedländer au Plä
doyer fur eine Historisierung des Nationalsozialismus de Broszat plaidoyer pour une histori-
cisation du national-socialisme] Merkur 391985 pp 373-385 est dans ses commentaires sur
la mémoire mythique il distingue de observation scientifique que BROSZAT fait
spécifiquement référence aux monuments New German Critique 44 printemps-été 1988)
pp 90-91
734 YOUNG COMMEMORER
monuments réif cations culturelles réduisent la compréhension de his
toire ou dans les termes de Broszat ils en donnent une version grossière
Dans un autre registre historienne de art Rosalind Krauss considère que
ère moderniste produit des monuments qui sont incapables de référer
quoi que ce soit au-delà eux-mêmes comme pur marqueur7 On peut se
demander après Krauss si un monument abstrait et auto-référentiel peut
jamais commémorer des événements en dehors de lui-même ou il doit
commémoration de son essence comme signe disloqué sans cesse signaler
son propre rapport au passé en essayant de se remémorer sans fin des évé
nements il pas effectivement connus
On aussi considéré que plutôt que de donner forme au souvenir le
monument le déplace entièrement et remplace le travail du effec
tué par la communauté par sa propre forme matérielle Moins la mémoire
est vécue de intérieur écrit Pierre Nora plus elle besoin de supports
extérieurs et de repères tangibles Renversant affirmation on pourrait
dire aussi que plus la mémoire inscrit dans des formes extériorisées moins
elle est vécue de intérieur En cet âge de production de masse et de
consommation de masse de mémoire il semble en vérité que la mémoriali-
sation du passé soit en proportion inverse de observation ou de étude de
ce passé Car une fois que on assigne la mémoire une forme monumen
tale on se décharge dans une certaine mesure de obligation de se souve
nir En se chargeant du travail du souvenir peut-être les monuments
soulagent-ils les spectateurs du fardeau de leur mémoire
Pierre Nora conclut ici Le souvenir est passé tout entier dans sa
reconstitution la plus minutieuse est une enregistreuse qui
délègue archive le soin de se souvenir pour elle et multiplie les signes où
elle se dépose comme le serpent sa peau morte xxvi Le mémorial
opère donc en vase clos détaché de notre vie quotidienne Nourrissant illu
sion que nos édifices commémoratifs seront toujours là pour marquer le sou
venir nous en prenons congé pour revenir que lorsque cela nous
convient Nous sommes autant plus portés oubli que nous encoura
geons les monuments faire notre travail du souvenir En fait il se peut que
la tendance initiale mémorialiser des événements tels que Holocauste ait
en réalité sa source dans le désir égal et opposé de les oublier
quoi ajoute le scepticisme actuel envers les valeurs prétendument
communes que on apporterait dans les espaces publics scepticisme qui est
une des raisons de la révolte contre certaines formes art public En
absence une conviction partagée et même intérêts communs il
pas étonner écrit John Hallmark Neff de ce que tant uvres art bien
intentionnées acquises pour les espaces publics aient été un échec échec
comme art en soi et échec comme art pour un lieu civique Autrement dit
selon Neff sans un horizon attente un ensemble de convictions ou inté-
Rosalind KRAUSS The Originality of the Avant-Garde and Other Modernist Myths Cam
bridge Mass.)-Londres 1988 280
Pierre NORA Entre mémoire et histoire Les lieux de mémoire vol La République
Paris Gallimard 1984 xxvi
John Hallmark NEFF Introduction to Public Art Daring to Dream Critical Inquiry
16 été 1990) p.857
735 DE LA MOIRE CONSTRUCTION
rets partagés les artistes et leur public éventuel ont aucun terrain de
communication aucun langage culturel commun dans lequel ils pourraient
au moins défendre leurs points de vue respectifs
Une telle formulation laisse peut-être échapper une des fonctions élé
mentaires de tout art public la création même espaces partagés qui
offriraient un cadre commun des expériences et des modes de compréhen
sion autrement disparates Plutôt que de présupposer un ensemble idéaux
en commun le monument public essaie de créer un idéal architectonique
grâce auquel même des souvenirs conflictuels peuvent être figurés Dans
cette perspective observation de Neff pourrait être modifiée en absence
de convictions partagées ou intérêts communs il se peut que art dans les
lieux publics oblige une foule par ailleurs fragmentée inscrire des valeurs et
des idéaux divers dans le cadre commun En créant des espaces communs de
la mémoire les monuments propagent illusion une mémoire commune
Comme le montre bien usage officiel que les tats font des espaces
commémoratifs cette fonction des monuments est surtout claire pour les
gouvernements eux-mêmes Contre la vision utopique qui affirme que les
monuments ne sont pas nécessaires comme aide-mémoire quand on peut se
souvenir tout seul Halbwachs soutenu de manière convaincante que est
principalement par appartenance des groupes religieux ou nationaux ou
une classe sociale que les gens sont capables acquérir des souvenirs puis
de se les rappeler10 est-à-dire aussi bien les raisons de se souvenir que
les formes que prend la mémoire sont toujours déterminées socialement
elles appartiennent un système de socialisation par lequel des conci
toyens acquièrent une histoire commune partir de la mémoire indirecte des
expériences de leurs ancêtres est pourquoi si le but de tat est en par
tie de créer le sentiment de valeurs et idéaux partagés tat visera aussi
créer le sentiment une mémoire commune comme fondement une polis
unifiée Les monuments publics les journées commémoratives nationales et
les calendriers officiels contribuent tous créer des espaces communs
partir desquels se forge identité nationale
sa position dans le paysage national ajoute que le monument occupe
aussi un point de référence plus immédiat parmi autres éléments de son
environnement physique Il forme un chaînon parmi autres dans une
matrice topographique qui oriente le souvenir en même temps il produit
des effets de sens tant dans espace que dans notre mémoire Car de même
que le récit situe automatiquement les événements dans une séquence
linéaire le monument inscrit lui aussi les dans un ordre cognitif
En ce sens tout signe commémoratif dans le paysage quel que soit son degré
étrangeté par rapport son environnement est néanmoins per dans son
lieu géographique en relation avec les autres points de repères proches
Un obélisque en acier inoxydable au milieu un champ vide par
exemple ne produira pas le même sens un obélisque situé dans un centre
commercial de quartier Seul élément qui se dresse dans un cas il est dans
autre cas une tour parmi autres peine discernable entre les grands
10 Voir Maurice HALBWACHS Les cadres sociaux de la mémoire Paris Presses Universi
taires de France 1952 voir aussi La mémoire collective Paris 1950
736 YOUNG COMMEMORER
bâtiments qui entourent Les monuments américains en particulier sont
souvent placés de fa on pousser extrême les possibilités de signification
symbolique le Musée américain la mémoire de Holocauste Thé US
Holocaust Memorial Museum sur le mail Washington DC produira
nécessairement des effets de résonance avec autres monuments nationaux
situés proximité Le Musée du patrimoine juif Mémorial vivant de Holo
causte The Museum of Jewish Heritage Living Memorial to the
caust) prévu emplacement de la Battery New York fera partie de cette
triade new-yorkaise symbole de immigration aux tats-Unis il formera
avec Ellis Island et la statue de la Liberté situées dans le même champ de
vision De même dans le New Jersey la Libération dans le Parc de la
Liberté rappelle les idéaux et le thème de la statue de la Liberté que on
aper oit horizon Boston le nouveau mémorial de Holocauste quelle
que soit sa forme finale tirera une signification américaine supplémentaire
de son emplacement sur la route de la liberté
art de la mémoire
Dans chaque cas les monuments la mémoire de Holocauste reflètent
non seulement la mémoire nationale et communautaire ou leurs lieux géo
graphiques mais aussi époque et le lieu propres du créateur du mémorial
De même que leurs contemporains écrivains et musiciens la plupart des
artistes aujourdhui auxquels on commande des monuments ont des
comptes rendre tant art la mémoire Ainsi dans un projet de dis
positif commémoratif pour la maison Anne Frank Amsterdam les Starn
ont apposé des photomatons Anne teintés sépia sur agrandissement
une page de son journal Au lieu de séparer ces photographies ils les ont
placées côte côte en deux groupes intacts jumeaux comme ils le sont eux-
mêmes La dernière page du journal qui porte la date inscrite par Anne
Frank rappelle une pierre tombale avec épitaphe elle écrivit elle-même
Comme il avait déjà fait de fa on si efficace avec les icônes du monde
des affaires Hans Haacke ressuscité un mémorial nazi Graz en
Autriche de fa on rappeler tout le passé complice du site Dans Bezugs
punkte 38/88 dispositif installé travers toute la ville artiste reproduisit le
geste des nazis qui avaient drapé le saint patron de la ville dans des ban
nières blasonnées de croix gammées image du nazisme se retournait ainsi
contre elle-même11 Le point de référence de Hans Haacke fut ailleurs
renversé quand les néo-nazis mirent le feu au monument acte que artiste
incorpora par la suite dans le texte du mémorial en ajoutant inscription
suivante La nuit du novembre 1938 toutes les synagogues Autriche
furent pillées détruites et mises feu La nuit du novembre 1988 ce
mémorial fut détruit par une bombe
11 Voir le catalogue de cette exposition sous la direction de Werner FENZ Bezugspunkte
38/88 Graz steirischer herbst Veranstallungsgesellschaft mbH 1988
12 Pour plus de détails sur ce projet donnés la fois par artiste et le commissaire de
exposition voir Bans HAACKE Und ihr habt doch gesiegt 1988 et Werner FENZ The
Monument is Invisible the Sign Visible dans October 48 printemps 1989) pp 79-87 et 75-78
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