Les idées politiques paysannes : étude comparée des cahiers de doléances (1576-1789) - article ; n°4 ; vol.37, pg 717-728

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1982 - Volume 37 - Numéro 4 - Pages 717-728
The basic demands of 16 th century villagers were absent from the cahiers de doléances of 1 789. The demands that did persist and still took up a considerable amount of space focused on three subjects of enduring concern : taxation, the nobility, and the economy. But the language in which those issues were discussed had undergone a deep change. Over two centuries, the cultural level of the cahiers had improved, and one can thus measure the intellectual strenghtening of the notables who were writing in the name of the community of inhabitants. Political attitudes had also changed. The men of 1 789 called for a greater number of fundamental reforms than had their 16th century predecessors, but their projects were primarily concerned with taxation and seigneurial power, whereas in the 16 th century it was social relations that had been the object of the most radical attacks. Between 1576 and 1789, the protest movement and the advocates of a moderate monarchy gained ground over those who merely wished to correct the imperfections of the Ancien Régime.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1982
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Jean-Marie Constant
Les idées politiques paysannes : étude comparée des cahiers
de doléances (1576-1789)
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 37e année, N. 4, 1982. pp. 717-728.
Abstract
The basic demands of 16 th century villagers were absent from the cahiers de doléances of 1 789. The demands that did persist
and still took up a considerable amount of space focused on three subjects of enduring concern : taxation, the nobility, and the
economy. But the language in which those issues were discussed had undergone a deep change. Over two centuries, the
cultural level of the cahiers had improved, and one can thus measure the intellectual strenghtening of the notables who were
writing in the name of the community of inhabitants. Political attitudes had also changed. The men of 1 789 called for a greater
number of fundamental reforms than had their 16th century predecessors, but their projects were primarily concerned with
taxation and seigneurial power, whereas in the 16 th it was social relations that had been the object of the most radical
attacks. Between 1576 and 1789, the protest movement and the advocates of a moderate monarchy gained ground over those
who merely wished to correct the imperfections of the Ancien Régime.
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Constant Jean-Marie. Les idées politiques paysannes : étude comparée des cahiers de doléances (1576-1789). In: Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations. 37e année, N. 4, 1982. pp. 717-728.
doi : 10.3406/ahess.1982.282883
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1982_num_37_4_282883LES IDÉES POLITIQUES PAYSANNES :
étude comparée des cahiers de doléances (1576-1789)
Les doléances rédigées pour servir à la réflexion des députés des États généraux
constituent un corpus qui se prête admirablement à une analyse quantitative des
motivations politiques К Pour les États de 1576, nous avons comparé les textes
écrits dans les bailliages de Chartres et de Troyes et tiré des conclusions quant aux
grandes tendances de l'opinion paysanne 2. Nous voulons renouveler l'expérience
dans la même circonscription chartraine mais à deux siècles de distance, en mettant
côte à côte les matériaux élaborés au temps des guerres de Religion et ceux
fabriqués à la veille de la Révolution 3.
Faire le compte des revendications et des projets, les classer par thèmes,
examiner les changements survenus est notre premier objectif. Le second consiste à
apprécier les niveaux culturels des rédacteurs afin d'en mesurer l'impact sur les
options prises. Enfin il faudra coupler toutes les données recueillies pour découvrir
les grandes sensibilités politiques du bailliage et les clivages qui le divisent.
Il n'est pas utile de redire ici la manière dont ont été élaborées et rédigées les
doléances4. En 1576, nous savons que les hommes de loi y jouent un rôle
déterminant. Pour 1789, nous ignorons l'identité des rédacteurs, mais nous
connaissons les députés élus par 26 des 44 paroisses, ce qui donne une indication
quant à la composition sociologique des assemblées de communauté. On y trouve
63 96 de paysans et 27 % d'hommes de loi et d'officiers, le reste étant mal
identifiable. Les mêmes chiffres se trouvaient déjà en 1 576. Le nombre des présents
étant noté au début de chaque cahier, on peut déterminer qu'en moyenne 3 1 96 des
feux ont envoyé une personne à la réunion où devait s'élaborer le choix des
doléances. Une étude fine du langage et du contenu des cahiers du xvie siècle a
permis d'établir que 44 % d'entre eux traduisent effectivement des souhaits
paysans alors que 38 % subissent l'influence d'une élite de juristes, de curés ou de
bourgeois de la ville. En 1 789, on parvient à un pourcentage plus grand encore :
6 1 % portent une marque paysanne et 29 % l'estampille des notables. Les villages
se dégagent davantage des tutelles et même s'ils font appel à un tabellion ou à un
greffier, ils s'arrangent pour faire passer leur message, et non celui d'une autre
catégorie sociale. En fait, l'intérêt de ces cahiers, qui sont, semble-t-il, le reflet
717 DOMAINES DE L'HISTOIRE LES
relativement fidèle d'une pensée paysanne, réside moins dans la confection des
textes, sur laquelle notre ignorance est grande, que dans la masse d'informations
qu'ils contiennent à propos des comportements politiques.
L'analyse quantitative des doléances
Elle s'inspire de la grille de classement et de la méthode de comptage élaborées
par François Furet et Denis Richet. La confrontation des urgences politiques
transcrites par les élites paysannes à deux siècles de distance découvre le
cheminement idéologique de villages qui sont souvent les mêmes. Si on compare le
nombre de doléances consacré à chaque grand thème de revendication, on voit que
le xvie siècle se passionne pour les problèmes de l'Église et du clergé. Ces derniers
dépassent largement ceux de la justice et de la fiscalité, laissant loin derrière le
passage (pourtant terrifiant) des gens de guerre, la violence nobiliaire et les
difficultés économiques. En 1 789, au contraire, la fiscalité l'emporte puisque 36 96
des réclamations s'y rattachent, devançant la contestation des droits seigneuriaux et
les demandes de nouveaux pouvoirs. Afin de mieux cerner ces évolutions, il faut
analyser les permanences dans le contenu de ce discours paysan, puis voir ce qui en
a disparu, enfin saisir les nouveautés.
Trois thèmes se retrouvent parmi les préoccupations des villages du bailliage de
Chartres en 1576 et en 1789 : la fiscalité, la noblesse, l'économie. Évidemment,
dans les deux cas, pour les deux tiers des cahiers, les impôts directs sont trop lourds.
Si un pourcentage à peu près équivalent d'entre eux veut supprimer l'élection
comme cadre fiscal ou en améliorer le fonctionnement, les propositions pour
résoudre la question financière sont diamétralement opposées. Au xvie siècle, on
rêve de revenir au temps du bon Roi Louis XII, on s'en prend aux officiers de
finances à qui on veut « faire rendre gorge », on pense que le surplus des biens du
clergé mis à la disposition du roi et un don volontaire fait au souverain en une seule
fois pourront apaiser toutes les difficultés. En 1 789, on va au fond des choses : les
trois quarts des cahiers désirent la suppression des privilèges fiscaux du clergé et de
la noblesse, des villes, des maîtres de poste, des officiers. 29 % des paroisses
souhaitent la création d'un impôt territorial unique que 1 0 % se plaisent à vouloir
proportionnel. Quatre villages aimeraient que les États généraux le consentissent, et
huit que des assemblées locales le répartissent. Les impôts indirects sont logique
ment plus détestés en 1789 qu'au xvie siècle. En 1576, les droits sur les
marchandises et le vin étaient jugés excessifs, au xvine siècle on exige leur
disparition. Au temps des guerres de Religion, 4 % des cahiers seulement osaient
parler de sel en vente libre ; en 1789, 29 % supprimeraient avec joie la gabelle. Un
seul point commun : faire payer les riches en taxant les produits de luxe. Quant à la
corvée, elle trouve 43 96 de communautés mécontentes. Il y a ceux qui la trouve
trop coûteuse en argent (9 96), les proportionnantes, les abolitionnistes (9 %
aussi), ceux qui prétendent que les routes passent trop loin de chez eux, qu'on ne
tient pas compte du travail fait (4 %), qu'elle est supportée surtout par les
laboureurs (7 96) et, qu'après tout, on pourrait y occuper les chômeurs (4 96).
La noblesse suscite un pourcentage presque semblable de mécontents, mais là
aussi, le contenu des doléances s'est modifié. Au xvie siècle, 28 % des recueils
accusent les gentilshommes de « tyrannie », les « supplient » de ne « plus tourment
er les pauvres laboureurs » et de « se comporter humainement ». La même
718 J.-M. CONSTANT LES IDÉES POLITIQUES PAYSANNES
Tableau I. — Permanences et différences dans le discours paysan
des cahiers de doléances en 1576 et 1789
Pourcentage des doléances
1576 1789
(50 cahiers) (44 cahiers)
Thèmes permanents
Finances 15,2 36,7
Noblesse 8,1 9,6
Économie 7,6 10,1
Thèmes qui disparaissent ou s'estompent
Église et clergé 19,9 3,7
Justice 15,2 8,2
Gens de guerre et armée 9,9 0,5
Offices 3,8 0,3
Critiques contre les villes 2,6 0
Ordre public 2,1 0
Nouvelles priorités
Droits féodaux et seigneuriaux 2 13
Pouvoirs et libertés 3,2 12,4
Instruction 0,9 1,1
proportion leur reproche violence et pillage, par exemple la réquisition des chevaux
et des hommes de bras au moment des moissons, l'obligation indue de corvées de
moulins ou la contrainte de vendre des héritages. Le quart se plaint de la
concurrence économique de la noblesse qui se moque éperdument de la dérogeance
en prenant des terres à ferme sans en avoir le droit, jouit des biens d'Église, pratique
la marchandise directement ou indirectement. Au xvine siècle, le décor a changé.
L'ordre louisquatorzien est passé. Le dégât n'est plus fait désormais par le noble,
mais par son gibier ou ses pigeons.
L'économie est à peu près traitée de la même façon, bien que tout se soit
transformé. Certes, les péages et l'état des chemins trouvent des détracteurs en
nombre équivalent dans les deux périodes, de même l'exiguïté des terres ou leur
mauvaise qualité dans certains terroirs. On s'intéresse toujours aux baux et aux
fermes, mais les problèmes monétaires qui agitent les esprits au temps de M. de
Malestroict ont été résolus au xvine siècle. On évoque maintenant les prix des
denrées, la suppression des communautés de métiers et le reboisement de certaines
régions de la Beauce.
Au nombre des disparitions, il faut compter l'Église et le clergé. 82 96 des
cahiers du xvie siècle y consacrent quelque remontrance. Tout un projet de réforme
des clercs se découvre. Le paysan veut élire son curé, l'obliger à résider, l'empêcher
de cumuler les bénéfices. Il le rêve capable de bonne vie et mœurs, désintéressé et
non point déguisé en soldat. Le quart des villages voit rouge au seul nom de
protestant et affiche un sentiment préligueur. 16 % font quelques remarques
timides sur la dîme, qu'on veut réformer, jamais abolir. En revanche, en 1 789, cette
dernière constitue l'essentiel du discours sur le clergé, mais seulement pour le
cinquième des paroisses. Il faut dire que, dans cette région, elle n'est généralement
pas proportionnelle aux récoltes, mais se recueille suivant la superficie. On peut
expliquer cette évacuation du thème religieux à la fois par les effets de la réforme
catholique qui a donné raison au paysan du temps d'Henri III, peut-être par une
719 LES DOMAINES DE L'HISTOIRE
relative déchristianisation et aussi par le sentiment qu'une doléance est un acte
politique qui ne doit pas être confondu avec les exigences de la foi.
La Justice avait beaucoup retenu les rédacteurs de 1576. Elle ne concerne
pratiquement plus ceux de 1 789, à l'exception de 22 % d'entre eux qui veulent la
suppression des justices seigneuriales, ce qui représente une certaine progression
par rapport au xvie siècle où 1 0 % des cahiers la réclament. Quelques-uns, par-ci
par-là, entendent réformer les présidiaux ou établir un comité de notables dans les
villages pour régler les différends, mais on ne crie plus « contre les riches et les
puissants » qui faisaient la loi dans les prétoires, on ne se lamente plus sur la
mauvaise administration, sur la pluralité des degrés d'appel, on se souvient tout
juste que la justice est chère et que les procès durent trop longtemps.
Quant à la vénalité des offices, si mal aimée au xvie siècle, elle ne passionne plus
personne à la veille de la Révolution. De même, les réformes de Louvois et de ses
successeurs qui permirent de discipliner les gens de guerre et de les loger dans des
casernes ont fait disparaître les revendications contre les militaires, alors qu'au
xvie siècle, 98 % des villages racontent les horribles méfaits de la soldatesque qui
dévaste les campagnes et répand la terreur. Enfin, on ne tempête plus contre les
villes accusées de s'enrichir sur le dos du paysan, de le faire travailler et payer
injustement.
Restent les nouveautés, et d'abord l'affirmation du mécontentement contre les
droits féodaux et seigneuriaux. Le xvie siècle, si prolixe pour fustiger la violence
nobiliaire, demeurait discret dans ce domaine. Il faut dire que, si l'on excepte le
territoire dominé par le chapitre de Notre-Dame de Chartres, la seigneurie
beauceronne était légère. Les chanoines, en revanche, avaient la main si dure que
leurs champarts et avenages coalisaient 1 4 % des villages du bailliage contre eux 5.
Au xvine siècle, le champart est devenu plus généralement redouté puisque 64 %
des communautés s'en plaignent, 45 % pour en demander la conversion en argent,
23 % pour le racheter, 14 % pour s'indigner de son existence, 13 % pour le
supprimer. Incontestablement, il devient en cette veille de la Révolution, la cible
principale des campagnes, mais il n'est pas seul, 23 % des communautés désirant
que les banalités le suivent dans sa déchéance.
Les revendications de pouvoirs nouveaux et de libertés constituent l'autre pôle
de novation de ces cahiers de 1 789. Certes, au temps d'Henri III, 14 % des villages
ont proposé que des représentants élus des provinces, pris surtout dans la noblesse,
siègent au Conseil du Roi ou à la Cour. En fait, l'essentiel du discours fustige les
étrangers, c'est-à-dire sans les nommer, les Italiens et Catherine de Médicis en
particulier. Un seul recueil, celui de La Loupe, demande des États généraux
réguliers. En 1789, le quart des paroisses se réjouirait de cette possibilité et le dit,
1 3 % aimeraient les voir décider des impositions, 1 % se prononçant pour le vote
par tête. L'extension des pouvoirs municipaux et de ceux des États provinciaux est
réclamée par 9 % d'entre eux. Au temps des guerres de Religion, seuls les
protestants d'Illiers se plaignaient de ne pouvoir vivre sans la liberté de conscience,
étant sans cesse dans « l'incertitude de leur vie ». En 1 789, trois fois plus de cahiers
se déclarent contre l'arbitraire et veulent une nouvelle constitution.
On pourrait s'étonner de la faiblesse de ces pourcentages à propos de thèmes qui
nous paraissent aujourd'hui essentiels alors que le champart, la taille, ou le gibier
dévastateur du seigneur mobilisent largement : ce serait oublier que nous sommes
dans des campagnes éloignées de la vie culturelle des élites parisiennes.
720 J.-M. CONSTANT LES IDÉES POLITIQUES PAYSANNES
Les niveaux culturels
A la lecture des cahiers de doléances du xvie siècle, on est frappé par la diversité
de ton comme par la variété et la richesse du vocabulaire, et la couleur presque
rabelaisienne de certains s'oppose à la sécheresse ou à la pauvreté révélées par
d'autres. La tentation est grande d'essayer de mesurer ces différences et de mettre au
point une méthode permettant de les quantifier 6. Les critères établis pour les textes
du xvie siècle ne peuvent toutefois s'appliquer exactement à ceux de 1789, le
langage juridique et professionnel des rédacteurs de cette époque s' apparentant plus
à la pâleur du code civil qu'à la littérature de 1 576. Le décompte des doléances de
chaque recueil, le nombre de thèmes abordés, la densité du discours, la richesse du
vocabulaire demeurent, certes, des éléments de comparaison. En revanche, une
différence est manifeste : en 1 576, il est habituel de présenter les doléances dans un
ordre immuable qui correspond à l'image que l'on se fait de la hiérarchie sociale :
d'abord les plaintes concernant le clergé et l'Eglise, puis la noblesse, puis le tiers état,
la justice précédant les finances et le commerce. 58 % des rédacteurs proclament
leur savoir en débutant ainsi leurs cahiers par des articles égrenant leurs
revendications religieuses. En 1789, cette tradition n'a plus cours.
En fait, en 1576, l'ordre choisi par les greffiers est un bon indicateur des
urgences déversées brutalement sans souci d'élaboration. Dans 62 % des cas prime
la dénonciation des méfaits des gens de guerre, dans 24 % c'est la fiscalité, dans
quelques cas la justice. L'Église apparaît peu parmi les trois premières remont
rances énoncées, ce qui révèle bien une différence de sensibilité lorsqu'on sait le
poids de l'exigence religieuse dans la masse des doléances. De même, au xvne siècle
la qualité du langage varie d'un rédacteur à l'autre. A. Dupront, étudiant les cahiers
de 1789, retenait trois niveaux : « Le dit de l'oral plus ou moins direct ; l'oral
mâchonné à partir de transmissions ou d'enseignements écrits ; l'écrit soit
naturellement coulé — ce qui est rare — soit procédant d'une littérature de
cabinet7. »
Pour le bailliage de Chartres en 1 789, tout le corpus est écrit dans un style très
juridique, mais en 1 576, trois modèles de cahiers existent : le modèle d'écriture des
notables des villes et de la noblesse, la remontrance brute dont la langue s'apparente
à celle de l'oral, enfin, entre les deux, un récit plus ou moins embarrassé,
« mâchonné » dirait A. Dupront. Il ne convient certes pas de nous ériger en censeur
et de nous transformer en maître d'école pour juger les textes paysans, mais de
distinguer la proportion de villages qui abritent de possibles secrétaires capables de
rédiger et ceux qui doivent se contenter d'une élaboration approximative. Au total,
60 % des paroisses fournissent des cahiers dont la rédaction est semblable à celle
des notables urbains. La transcription à peine changée de l'oral se rencontre dans
seulement 1 6 % des communautés. Le manque d'aisance vis-à-vis de la langue
écrite se manifeste dans 24 % des recueils. En 1 789, ces deux données (l'ordre du
discours et le niveau de langage) inutilisables ont été remplacées par d'autres : la
présence du vocabulaire des Lumières ou une éventuelle influence de la pensée
physiocratique. Ainsi Cernelles qui claironne qu'il faut « ranimer la confiance des
vrais patriotes » ou Contretôt qui évoque une nouvelle constitution « des hommes
libres et des citoyens » peuvent être assurément classés parmi les communautés qui
ne craignent pas les idées nouvelles. Coltainville, après avoir indiqué que le
franc-fief est « déshonorant pour le tiers état », que « la banalité » est un
721 LES DOMAINES DE L'HISTOIRE
« esclavage » puisque personne n'a« la liberté de faire moudre son grain », dénonce
« l'inégalité de la répartition de l'impôt » avant de déclarer les « péages nuisibles au
commerce ». De même, Réclainville traite de « grands inconvénients qui nuisent à
l'agriculture », Morancez vante « la société royale d'agriculture de Paris » et tous
« les citoyens riches qui, par amour pour la Patrie » font des essais sur leurs terres.
41 % des cahiers renferment soit un vocabulaire soit des idées qui montrent que les
paysans ne sont nullement effrayés par les nouveaux concepts. Il est évidemment
difficile, puisque l'on ne sait rien des débats qui ont précédé l'élaboration des textes,
de percevoir s'ils reconnaissent leurs aspirations dans une rédaction qui n'est sans
doute pas la leur ou s'ils sont indifférents par ignorance ou désintérêt vis-à-vis d'un
mouvement qui leur est étranger parce que dominé par des forces sociales devant
lesquelles ils se sont toujours inclinés.
Les autres critères retenus permettent une comparaison directe entre les deux
époques. Chaque cahier totalise, en moyenne, quinze doléances en 1 576, douze en
1789 et développe sept thèmes au xvie siècle, quatre au xvnie siècle. On pourrait
croire que le recueil s'appauvrit en deux cents ans ; en fait, les paragraphes
deviennent plus denses. A la veille de la Révolution, chaque thème comprend
2,6 doléances alors que pendant les guerres de Religion, il n'en comporte que 2,1.
De plus, ceux dont le nombre de demandes dépasse la moyenne passent de 34 à
45 % . En ce qui concerne les thèmes, la progression est encore plus marquée, de
46 % à 68 % . L'étude du vocabulaire va dans le même sens 8. Il a été mesuré en
prenant pour base cent mots, les cent premiers des cahiers de 1789, les cent
premiers du discours sur les gens de guerre en 1 576. On n'a retenu que les noms, les
verbes, les adverbes, les adjectifs. Les répétitions ont été laissées de côté comme les
mots outils. En 1 576, l'ensemble du corpus utilisait un vocabulaire comprenant, en
moyenne, 39 % de mots clés ; en 1789, 41 96. Au xvie siècle, 32 % des cahiers
dépassent 41 % , 8 % étant au-delà de 46 % . Au xvine siècle, ce sont 56 % et 1 9 %
des cahiers qui sont dans cette situation. Certes, on emploie autant de substantifs et
d'adverbes aux deux époques, mais le verbe est plus fréquent au xvie siècle (4 %
d'écart) tandis que le langage se colore davantage au xvine siècle (4 % d'adjectifs au
lieu de 2 %).
Par un jeu relativement facile de coefficients, on peut établir le bilan culturel des
cahiers 9. Alors qu'en 1 576, 48 % des recueils peuvent être considérés comme au-
dessus de la moyenne, ils sont 54 % en 1 789. La classe des plus médiocres passe de
20 à 1 1 % . Cette élévation du niveau d'ensemble permet de mesurer l'enracin
ement intellectuel des notables qui ont rédigé au nom de la communauté d'habitants.
Elle est d'autant plus intéressante que le corpus de 1 789 exprime plus que celui de
1 576 la pensée paysanne. On peut donc raisonnablement penser que cette modeste
croissance confirme le rôle grandissant comme force politique autonome de la
nouvelle élite villageoise alphabétisée. Ce qui va de pair avec la montée d'un esprit
critique et de l'aspiration au partage dans la gestion des affaires.
Les sensibilités politiques
Afin de comprendre les évolutions politiques qui se sont produites dans l'ordre
xvie des sensibilités siècle qu'au dominantes, xvine siècle ont : la présence été retenus de deux demandes critères de révélateurs réformes radicales aussi bien ou de au
contestations qui portent en germe un changement social important, une définition
722 J.-M. CONSTANT LES IDÉES POLITIQUES PAYSANNES
de la représentation politique que l'on pourrait presque qualifier de
« démocratique ».
Bien sûr, en 1 789, la « radicalité » de certaines demandes est plus grande qu'en
1576 10. Alors qu'au temps d'Henri III, certains cahiers ne veulent supprimer que
deux institutions, la vénalité des offices et la gabelle, à l'époque de Louis XVI on en
ajoute neuf autres : les privilèges fiscaux, la corvée, la fiscalité indirecte, le
champart, les banalités, le franc-fief, les justices seigneuriales, la dîme, les
communautés de métier. En revanche, des paysans du xvie siècle se plaignent du
manque de terre, critiquent violemment les villes et la noblesse, mettent en cause le
rôle de l'argent et des puissants, souhaitent réformer la dîme et l'organisation
militaire. Ceux du xvine siècle imaginent trois créations : un impôt territorial et
proportionnel, un enseignement agricole, un atelier de charité n. Au total, si au
temps des guerres de Religion les hommes du pays chartrain proposent huit thèmes
de réformes fondamentales ou de contestations violentes, ceux de 1789 en agitent
quatorze, presque le double. La proportion des cahiers qui évoquent au moins une
de ces transformations est également éclairante : 44 % contre 72 % . De même leur
nombre par cahier : si un seul au xvie siècle va jusqu'à en retenir quatre, au
xvine siècle cinq osent en défendre sept. La somme des doléances contestataires est
toujours supérieure à la veille de la Révolution. La passion réformatrice est cinq fois
plus importante sous le règne de Louis XVI que deux siècles plus tôt.
Néanmoins, il faut nuancer ce résultat par une remarque d'ordre qualitatif. Sur
les quatorze changements qui figurent dans les dossiers des paroisses du
xvine siècle, huit traitent de la fiscalité du roi, de l'Église ou du noble, quatre visent à
abattre le système féodal ou seigneurial. Il existe donc une concentration des
doléances sur les deux domaines qui cristallisent toutes les oppositions, alors qu'au
xvie siècle les huit contestations se dispersent davantage, l'aspect fiscal ne prenant
jamais le pas sur une critique plus fondamentale des relations sociales dans leur
essence même. Ainsi, apropos de la noblesse, les cahiers s'en prennent à la violence
comme moyen d'autorité sur les censitaires et à la concurrence déloyale dont les
villageois estiment être victimes sur le plan économique. Les villes et bourgades
sont accusées d'être le repaire de ceux qui ont de l'argent mal acquis sur le dos des
paysans : ainsi est dénoncée « l'audace des villes qui retirent toute la graisse du plat
pays » (Illiers, R.P.R.*). Les cités contraignent les paysans à aller travailler à leurs
remparts, leur envoient des gens de guerre pour ne pas avoir à les héberger, leur
font payer plus cher les marchandises qu'ils sont obligés d'acheter pour nourrir les
soldats. D'une même force sont les revendications qui demandent que la dîme
profite au curé ou que la vénalité soit éliminée afin que le contrôle de la justice soit
rendu au village. Les deux cahiers qui se plaignent du manque de terres touchent
sans doute l'un des problèmes les plus graves des campagnes de cette époque, mais
par la bande, pour obtenir un rabais fiscal, et ceux qui imaginent une nouvelle
organisation militaire pour remédier à cette ruine permanente que représente le
passage des troupes, affirment une autre forme de défense, plus « passéiste », à base
locale, fondée sur des nobles et des villageois dûment mandatés. Vient enfin la
contestation du rôle de l'argent et des puissants par quelques communautés, ainsi
Fontenay-sur-Eure qui déclare que les juges permettent aux « riches de mauvaise
conscience » de « perdre le bien des pauvres » parce qu'ils ont partie liée avec les
« volleurs et les larrons » et les « bourgeois de Chartres... créditeurs d'argent » qui
* Religion prétendue réformée
723 DOMAINES DE L'HISTOIRE LES
« prêtent à profit double ». Au xvie siècle, la propension est donc naturelle à fustiger
et à dénoncer avec violence les puissants de la société, quels qu'ils soient, alors que
le catalogue revendicatif du xvine siècle s'appuie avec insistance sur deux sortes de
changements : la remise en cause, à travers leur fiscalité dépassée, du pouvoir de
l'État et de celui du seigneur.
Au temps des guerres de Religion, les cahiers qui, comme celui de La Loupe,
aspirent à de grands bouleversements, sont minoritaires. Dans l'ensemble, la
majorité pense qu'il est possible de réformer, c'est-à-dire de garder les structures
existantes et de revenir à ce qui doit être le fonctionnement normal des relations
sociales et du pouvoir, écho aux conceptions biologiques de la société inspirées par
l'aristotélisme diffus dans lequel baignent les gens du temps. Les cahiers radicaux
qui s'éloignent de ce modèle par leur caractère précurseur, pour cette raison même
méritent doublement notre intérêt. Les recueils du xvnie siècle dont les thèmes se
concentrent autour de quelques idées clés montrent que les rédacteurs ne sont pas
insensibles aux mouvements du monde, et que l'opinion publique paysanne
compte dans la définition de nouvelles idées politiques. Les bouleversements qu'ils
souhaitent, notamment les suppressions et les reconstructions, indiquent que les
concepts qui sous-tendent leurs opinions ont changé. Beaucoup ne croient plus au
raccommodage de l'Ancien Régime et songent à établir un régime politique
nouveau. Cependant, si la fiscalité et la seigneurie leur ont inspiré des pages qui
soulèvent des questions fondamentales, ils n'ont pas été le plus souvent jusqu'au
bout de leurs prétentions. Certes, l'aspiration à une certaine représentation
« démocratique » par l'organisation d'élections, qui ne faisait que s'ébaucher en
1576, se répand davantage en 1789, mais le phénomène n'est nullement massif.
Au xvie siècle, un seul village réclame des Etats généraux réguliers, mais quatre
proposent un Conseil du roi peuplé de nobles élus par les provinces qui ne soient ni
clients ni domestiques de la cour. 8 % des paroisses auraient aimé peser de cette
façon sur le destin national ; au xvine siècle, 20 96 militent dans ce sens, ajoutant la
nécessité d'une constitution, le rejet de l'arbitraire, le consentement de l'impôt. Loin
de nous l'idée de minimiser cette progression de 1 2 % ; elle prouve que les nou
veautés philosophiques ont fait leur chemin chez les élites campagnardes, mais avec
une grande lenteur, comme un écho lointain aux enthousiasmes de la ville 12. Elle
souligne que le temps des guerres de Religion a beaucoup innové dans le registre
politique et social et qu'il existe une filiation certaine avec les ouvrages écrits par les
philosophes du xvine siècle.
Le contrôle des affaires locales a toujours fait rêver les Français, mais le siècle
des Lumières n'est pas plus entreprenant que l'époque de Jean Bodin puisque 36 %
des cahiers seulement verraient avec plaisir l'assemblée locale répartir l'impôt ou un
comité de notables régler les différends du village à la place du tribunal alors que les
contemporains d'Henri III étaient 38 % à estimer nécessaire l'élection des juges,
des élus, des curés, des administrateurs des hôpitaux et des maladreries.
Ces permanences témoignent à double sens. La fiscalité n'est pas mieux régulée
à deux siècles de distance et fait l'objet de débats aussi douloureux que l'organisa
tion de la justice, même si ce deuxième aspect s'estompe en 1 789. En conséquence,
le pouvoir local est vu de la même manière, à l'image de la communauté
d'habitants, havre de démocratie selon Tocqueville, où les collecteurs sont élus
comme le syndic. Cette institution ne fait l'objet d'aucune critique dans aucun
cahier. Vécue comme modèle par le paysan et surtout par les notables qui en
animent la vie et qui ont rédigé les cahiers, elle définit, malgré ses imperfections,
724 J.-M. CONSTANT LES IDÉES POLITIQUES PAYSANNES
une possibilité de choix, à l'échelle humaine, des responsables. Notons que la
maîtrise des affaires locales mobilise cinq fois plus de villages que celles des affaires
nationales au xvie siècle, deux fois plus au xvnie siècle. Le paysan, même représenté
par un juriste ou par un citadin, borne son univers aux proximités de sa maison.
Ajoutées, l'ensemble des doléances radicales et des demandes de représentation
nationale ou locale, constituent 1 0 % des revendications en 1576, et 30 % en 1789.
Ce triplement, malgré les ambiguïtés qu'il peut cacher, témoigne de la prise de
conscience de l'homme de la terre.
Il est tentant de mettre en parallèle l'élévation du niveau culturel des cahiers et
l'extension de l'esprit de contestation. Pour le xvie siècle, aucune difficulté : la
concordance est exacte entre les deux échelles et la conscience politique des élites
villageoises s'élève en même temps que leur niveau culturel. Il n'en est plus tout à
fait de même au xvnie siècle où six cahiers de bonne facture intellectuelle n'affichent
pas d'idées très novatrices et un, au contraire, se classe mieux dans l'échelle du
réformisme que dans celle des valeurs culturelles. Ce déterminisme qui ne se
manifeste qu'à 84 % en 1789 signifie probablement qu'une partie des villages
résiste à la pénétration des nouveautés. On ne sera pas étonné de les trouver surtout
aux marges du bailliage, loin de la ville de Chartres. Ce qui amène à poser le
problème des clivages et des courants politiques.
En 1789, on peut distinguer quatre sensibilités : 1) un courant contestataire
(22,7 96 ) dominé à 60 96 par les hommes de loi et par la ville, partisan de réformes
hardies et défenseur de la démocratie locale ; 2) une tendance plus paysanne
(55 96) qui occupe 20,4 % sur l'échiquier du bailliage, privilégie la lutte anti
seigneuriale et fait une large confiance aux États généraux. Elle présente une fois et
demie moins de projets radicaux que la précédente. Ces deux « partis » trouvent
surtout leurs assises dans le pays chartrain lui-même et subissent l'influence de la
ville proche ; 3) le groupe le plus important (38,6 96), paysan à 71 96, localisé
surtout dans la périphérie du bailliage et le Perche, prend pour cible la fiscalité
royale et décimale. Il milite pour la proportionnalité de l'impôt. Il vient à la politique
par le biais de ses intérêts et ne s'aventure guère dans l'idéologie ; 4) ceux qui ne
veulent que corriger les abus (18,1 96), qui ne proposent aucun changement
fondamental, se recrutent un peu partout et donnent les cahiers les plus « faibles »
sur le plan intellectuel.
Au xvie siècle, les mêmes critères de différenciation peuvent être utilisés. Le
tableau II mesure le chemin parcouru. Le courant le plus critique était presque
quatre fois moins important alors que les défenseurs de la monarchie tempérée par
une démocratie des notables, qu'ils soient résolus ou hésitants, étaient environ un
quart moins nombreux. Enfin ceux qui voulaient maintenir le système et réformer
les abus atteignaient 60 96 , soit trois fois plus qu'au xvine siècle.
Cependant, au xvie siècle, le débat essentiel ne se pose pas en ces termes, bien
que la floraison de pamphlets protestants, ligueurs et politiques qui traitent des
changements socio-politiques soient nombreux. Il est dominé par les guerres de
Religion, même si celles-ci ont des accents très politiques. L'attitude vis-à-vis de la
Réforme partage les hommes de cette période en cinq catégories :
- les « zélés », suivant la terminologie de De Thou dans son Histoire
universelle, qui affirment dans leurs cahiers refuser toute « diversité religieuse » et
qui subissent l'influence des villes (22 96 , mais 26 % à Troyes) -,
- les protestants (2 96). Un seul cahier s'exprime en tant que tel, mais leur
influence est nette dans d'autres cahiers ;
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