Les vagues d'immigration en Grande-Bretagne - article ; n°4 ; vol.20, pg 633-650

De
Publié par

Population - Année 1965 - Volume 20 - Numéro 4 - Pages 633-650
Depuis un demi-siècle et particulièrement depuis la guerre, les migrations internationales ont pris une orientation très différente de la traditionnelle émigration de l'Europe vers le Nouveau Monde. Il s'agit même, à bien des égards, d'un renversement des courants antérieurs. La France avait précédé les autres pays dans cette voie, particulièrement dans ses rapports avec l'Algérie. Ce mouvement s'est élargi. Contrairement à une opinion très répandue sur la diminution du nombre des emplois, du fait de la machine et particulièrement de I 'automation, la population active occupée a fortement augmenté, depuis quinze ans, en Europe occidentale, comme aux États-Unis. La Suisse a eu recours, depuis quelques années, à une immigration si intense que des problèmes socio-politiques se sont posés. L'Allemagne, la Belgique, la Suède, sont devenus des pays d'immigration. La Grande-Bretagne n'est pas restée étrangère à ce courant. M. Claude Moindrot, professeur de géographie au lycée de Londres, qui a déjà donné dans Population diverses études sur la population britannique et particulièrement sur les migrations qui l'affectent, présente ici un tableau de l'immigration, au moyen des plus récentes données.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1965
Lecture(s) : 266
Nombre de pages : 19
Voir plus Voir moins

Claude Moindrot
Les vagues d'immigration en Grande-Bretagne
In: Population, 20e année, n°4, 1965 pp. 633-650.
Résumé
Depuis un demi-siècle et particulièrement depuis la guerre, les migrations internationales ont pris une orientation très différente
de la traditionnelle émigration de l'Europe vers le Nouveau Monde. Il s'agit même, à bien des égards, d'un renversement des
courants antérieurs. La France avait précédé les autres pays dans cette voie, particulièrement dans ses rapports avec l'Algérie.
Ce mouvement s'est élargi. Contrairement à une opinion très répandue sur la diminution du nombre des emplois, du fait de la
machine et particulièrement de I 'automation, la population active occupée a fortement augmenté, depuis quinze ans, en Europe
occidentale, comme aux États-Unis. La Suisse a eu recours, depuis quelques années, à une immigration si intense que des
problèmes socio-politiques se sont posés. L'Allemagne, la Belgique, la Suède, sont devenus des pays d'immigration. La Grande-
Bretagne n'est pas restée étrangère à ce courant. M. Claude Moindrot, professeur de géographie au lycée de Londres, qui a déjà
donné dans Population diverses études sur la population britannique et particulièrement sur les migrations qui l'affectent,
présente ici un tableau de l'immigration, au moyen des plus récentes données.
Citer ce document / Cite this document :
Moindrot Claude. Les vagues d'immigration en Grande-Bretagne. In: Population, 20e année, n°4, 1965 pp. 633-650.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1965_num_20_4_12853VAGUES D'IMMIGRATION LES
EN GRANDE-BRETAGNE
les Depuis migrations un demi-siècle internationales et particulièrement ont pris une depuis orientation la guerre, très
différente de la traditionnelle émigration de l'Europe vers le
Nouveau Monde. Il s'agit même, à bien des égards, d'un renver
sement des courants antérieurs.
La France avait précédé les autres pays dans cette voie, parti
culièrement dans ses rapports avec l'Algérie. Ce mouvement s'est
élargi (1). Contrairement à une opinion très répandue sur la
diminution du nombre des emplois, du fait de la machine et
particulièrement de I 'automation, la population active occupée
a fortement augmenté, depuis quinze ans, en Europe occidentale,
comme aux États-Unis. La Suisse a eu recours, depuis quelques
années, à une immigration si intense que des problèmes socio-
politiques se sont posés. L'Allemagne, la Belgique, la Suède,
sont devenus des pays d'immigration.
La Grande-Bretagne n'est pas restée étrangère à ce courant.
M. Claude Moindrot, professeur de géographie au lycée de
Londres, qui a déjà donné dans Population diverses études sur
la population britannique et particulièrement sur les migrations
qui l'affectent, présente ici un tableau de l'immigration, au
moyen des plus récentes données.
La Grande-Bretagne a participé, comme les pays continentaux d'Europe
et avant eux, au peuplement des nouveaux mondes. Sa contribution fut part
iculièrement forte pendant les périodes de difficultés économiques (1881-
1891) ou d'agitation politique et sociale (1901-1911). Pourtant, elle n'eut rien
de comparable, proportionnellement à sa population, à celle de sa voisine
l'Irlande (graphique n° 1). Même en chiffres absolus, les pertes nettes de la
petite Irlande par migration furent bien supérieures à celles de la Grande-
Bretagne : pour le siècle 1861-1961, respectivement 4.756.000, c'est-à-dire
(x) Voir notamment Alfred Sauvy et Claude Moindrot. « Le renversement du courant
d'immigration séculaire. I. Considérations générales et perspectives pour l'ensemble Europe-
Méditerranée. II. Application à l'Angleterre ». Population, janvier-mars 1962.
Claude Moindrot. « Réduction de l'immigration de couleur en Grande-Bretagne ». Popul
ation, janvier-mars 1964, p. 64 à 66.
«Le problème de la main-d'œuvre étrangère en Suisse». Population, janvier-février 1965,
p. 123 à 136.
Jacques Verrière. « L'évolution récente de l'émigration irlandaise ». Population, mars-
avril 1965. LES VAGUES D'IMMIGRATION EN GRANDE-BRETAGNE 634
GAINS | ANGLETERRE-GALLES 600.000
ECOSSE
400.000 ENSEMBLE DE L'IRLANDE
IRLANDE DU NORD
200.000 DU SUD
o-
200.000
400.000
1.600.000 1871 1881 1891 191 I 1921 1926 1931 1936 1939 1946 1951
Graphique n° 1. — Bilan migratoire des îles britanniques (1841-1861).
plus que la population actuelle de l'île, et 3.101.000 (1). Si l'on y ajoute les
pertes des années 1841-1861, la période la plus noire de l'histoire irlandaise,
période de famine et de sauve-qui-peut, les pertes irlandaises dépassent
probablement les 6 millions et demi, celles de la Grande-Bretagne seulement
un peu plus de 3 et demi. Nul autre pays n'a donné ses hommes avec
autant de générosité que l'Irlande; sans son aide involontaire, l'influence
britannique n'aurait pu s'étendre aussi fortement sur une si large étendue
du globe.
La faiblesse relative du chiffre des pertes nettes de la Grande-Bretagne
s'explique sans doute en partie par le fait que l'émigration, dans ce pays où
le nombre des emplois augmentait régulièrement au xixe et au début du
XXe siècles, n'a jamais dû dépasser le tiers du croît naturel, alors qu'en Irlande,
où l'immigration était à peu près nulle, le nombre des départs dépassait
largement et constamment le croît naturel; de là, le déclin régulier de la popul
ation irlandaise, malgré le très faible relèvement de 1926-1951 (graphique
n° 2A). Mais elle a une autre cause : les arrivées d'immigrants dont bénéficia
la Grande-Bretagne, depuis plus d'un siècle, atténuèrent les pertes dues à
M R. H. Osborne : Population, in J. Wretford Watson et J. B. Sissons : The British
Isles, a systematic geography, Londres 1964. LES VAGUES D'IMMIGRATION EN GRANDE-BRETAGNE 635
10.000.000
5.000.000
4.000.000
3.000.000
2.000.000
1.000.000
1841 1851 1861 187! 1881 1891 1901 1911 1921 1931 1941 1951 1961
Graphique n° 2.
A. —«Population de l'Irlande 1841-1961.
B. — Natifs de l'Irlande recensés en Grande-Bretagne.
C. — Mouvement net des passagers entre l'Irlande (après 1920, l'Irlande du Sud
seulement) et la Grande-Bretagne; les valeurs positives indiquent une immigration
nette en Grande-Bretagne.
l'émigration; certaines années (1846-1848), les premières dépassèrent larg
ement les secondes. Surtout, depuis 1930, les vagues d'immigration sont si
hautes et si rapprochées qu'on a pu parler d'un renversement du courant
migratoire séculaire ^; celui-ci d'ailleurs n'exclut pas la persistance d'un
(*' A Sauvy et C. Moindrot : «Le renversement du courant d'immigration séculaire»
Population, 1962, p. 51.
65 2499 0 55 004 3 LES VAGUES D'IMMIGRATION EN GRANDE-BRETAGNE 636
300.000
200.000
100. Q00
100.000
200.000
EMIGRATION |
300.000
1957 I960 1961 19621962 1963 1964
Graphique n° 3. — Immigration brute et immigration nette en Grande-Bretagne.
courant de départ outre-mer (graphique n° 3), qu'on ne trouve plus dans les
autres pays européens.
S'il y eut de bonne heure une petite immigration à motivation économique
en Grande-Bretagne, celle des tisserands flamands, attirés en 1337 par
Edouard III par exemple, ce furent surtout des faits d'ordre religieux qui
poussèrent des réfugiés outre-Manche, jusqu'à la fin du xvine siècle : tous les
Huguenots de Dieppe, après la Saint-Barthélémy et 80.000 protestants à la
suite de la révocation de l'Édit de Nantes (1) ; et plus tard, des proscrits poli
tiques, temporaires (le comte d'Artois, Chateaubriand, Herzen, Marx, Mazzini,
Quinet, Hugo) ou définitifs, attirés par le libéralisme des institutions britan
niques, arrivèrent à leur tour.
Mais, depuis 1815, l'immigration des travailleurs l'emporte sur celle des
réfugiés; certains, il est vrai, ne faisaient que passer, en route pour une destina
tion lointaine.
(*) Elspeth Huxley : Back street new Worlds, a look at immigrants in Britain, Londres
1964, 168 pages. LES VAGUES D'IMMIGRATION EN GRANDE-BRETAGNE 637
I. LES VAGUES IRLANDAISES
L'immigration irlandaise est bien antérieure à la grande famine de 1846 &\
II y avait déjà une colonie irlandaise à Bristol en 1200, et à Liverpool au
xve siècle. De temps en temps, des ordonnances royales (1413, 1629) chas
saient du royaume les mendiants irlandais; dès 1736, la concurrence des
travailleurs irlandais provoquait une émeute anti-catholique à Londres.
La grande vague du xixe siècle. Il semble bien que les événements de 1798-
1800, échec de la rébellion, rattachement de
l'île au royaume, disette, aient déclenché la première vague; elle déferla
sur les ports anglo-gallois de l'Ouest. Peu après la disette de 1821-1822, on
comptait déjà 30.000 Irlandais à Glasgow, 25.000 à Liverpool, 35.000 à Manc
hester. Certaines années, sur le trajet Belfast-Glasgow, le voyage était gratuit,
les immigrants jouant le rôle d'un ballast qui avait l'avantage de se charger
et décharger de lui-même. Au recensement de 1841, le dernier avant la grande
famine, 415.000 personnes nées en Irlande vivaient en Grande-Bretagne.
Le plus grand flot d'immigration que la Grande-Bretagne ait jamais connu
se produisit à la suite de la maladie de la pomme de terre ; 240.000 survivants
débarquèrent à Liverpool en 1846 et 300.000 autres l'année suivante; mais la
moitié repartirent bientôt pour l'Amérique ou l'Australie. Les recensements
de 1851 et 1861 enregistrèrent cette poussée d'immigration (graphique n° 2B) :
le nombre des nés en Irlande atteignit un premier maximum en 1861 ; ensuite,
il devait diminuer jusqu'au creux de 1931, les arrivées nouvelles ne compensant
pas les décès, les retours au pays et les départs pour des pays lointains.
Malheureusement, le Gouvernement ne s'est soucié de compter les immig
rants irlandais qu'à partir de 1876, alors que leur nombre avait déjà beaucoup
diminué; il tombe à moins de 10.000 dès 1884 (graphique n° 2C), à moins
de 5.000 en 1889, à de 2.000 en 1896; il devait remonter ensuite;
on arrêta définitivement le décompte en 1920. La Grande-Bretagne ne reçut
qu'une petite partie du courant, 85 °/o des emigrants irlandais avant 1914 se
dirigeant vers les Etats-Unis.
Caractères de la migration. Tout au long du xixe siècle, les Irlandais acceptè
rent les emplois les plus durs et les moins rémun
érés (2) ; on eut recours aux « navvies » pour poser les voies ferrées, creuser
canaux et tunnels, construire les usines et les logements. Cette tradition
d'emploi dans les travaux publics et le bâtiment s'est perpétuée jusqu'à nos
jours; les équipes qui creusent actuellement la nouvelle ligne du métro
londonien et qui édifient les centrales atomiques sont en grande partie irlan-
t1) J. A. Jackson : The Irish in Britain, Londres 1963.
<2) Arthur Retford : Labour migration in England 1800-1850, Manchester University
Press, 2e édition 1964.
6. 638 LES VAGUES D'IMMIGRATION EN GRANDE-BRETAGNE
daises. Ils se contentèrent aussi des petits métiers urbains (portiers, balayeurs
de rues, allumeurs de réverbères, livreurs de charbon) et s'engagèrent dans
l'armée : en 1891, 14 °/o de l'effectif de l'armée britannique était irlandais.
Certains coins de l'Ouest irlandais se spécialisèrent dans les migrations saison
nières, pour les gros travaux agricoles ^ ; elles ne concernent plus aujourd'hui
que quelques milliers de saisonniers, qui se dirigent surtout vers le Lincolns
hire. Jusqu'en 1891, l'émigration fut essentiellement masculine, les femmes
ne trouvant d'emploi que comme servantes, ouvrières du textile, colleuses
de boîtes d'allumettes, etc.
Après l'indépendance. L'indépendance de l'Irlande du Sud (1922) et les lois
américaines de 1921-1924 restreignant l'immigration
marquent un tournant dans l'histoire de l'émigration irlandaise. Le mouve
ment vers la Grande-Bretagne, tombé à presque rien en 1921, reprend vigou
reusement, à peine interrompu par la crise économique de 1929-1933. Le
quota américain, fixé à 28.567 en 1924, réduit à 17.853 en 1929, n'est même
plus rempli. Presque toute l'émigration irlandaise se dirige maintenant vers
la Grande-Bretagne; on a pu estimer son bilan net pour les années 1946-1960
à 390.000 ^2'. La répartition passée, très en faveur des femmes de 1891 à 1951
(1.340 femmes pour 1.000 hommes en 1951), est maintenant presque équilibrée,
les Irlandaises sont en effet très demandées comme infirmières et sages-
femmes, servantes de presbytères et de couvents, institutrices d'écoles catho
liques, religieuses (en 1951, 31 % des nonnes vivant en Grande-Bretagne
étaient nées en Irlande). S'établir en Angleterre offre aussi, pour une jeune
fille, la meilleure chance d'échapper au célibat auquel se résignent souvent
les hommes restés au pays, dans l'attente d'un héritage qui tarde à venir.
Pour les filles-mères, un départ à Londres est un moyen de ne pas encourir
l'opprobre familial; l'énorme pourcentage des naissances illégitimes à Londres
est en partie dû aux Irlandaises.
Les immigrants irlandais sont jeunes; comme l'écrit le sociologue J. A.
Jackson, l'émigration est devenue un véritable rite de passage, qui a fortement
marqué la mentalité irlandaise.
Les Irlandais s'élèvent peu dans l'échelle sociale. Leur lyrisme et leur sens
du drame ont valu à quelques uns la célébrité littéraire (J. Swift, Sheridan,
G. B. Shaw, S. O'Casey, J. Joyce, B. Behan), mais la majorité manque d'ambi
tion et ils atteignent rarement le « tertiaire supérieur », sinon dans les pro
fessions médicales qui ont peu de prestige en Grande-Bretagne. Cela tient
sans doute à ce que les médecins britanniques n'aiment pas le salariat que leur
impose le régime de sécurité sociale; peu d'étudiants se dirigent vers la
médecine; 400 docteurs partent chaque année pour les pays de langue
Í1' James H. Johnson : Harvest migration from 19th century Ireland, Communication
XXe Congrès géographique international, Londres 1964.
(2) « The immigrants communities », Economist Intelligence Unit, (sans date). VAGUES D'IMMIGRATION EN GRANDE-BRETAGNE 639 LES
anglaise M. Il faut donc les remplacer par des médecins irlandais, et aussi
hindous, égyptiens, européens, etc.
De 1800 à nos jours, Г immigration irlandaise l'emporte de loin sur
toute autre.
II. LES VAGUES JUIVES
Pendant trois siècles, il n'y eut plus de Juifs en Grande-Bretagne ; Edouard
Ier les en avait chassés en 1290. Vers la fin du xvie siècle, grâce à la protection
d'Elisabeth I, quelques Marranes fuyant la persécution des rois d'Espagne
se réfugièrent en Angleterre. D'autres Juifs séphardim arrivèrent d'Espagne,
du Portugal, d'Italie, au début du XVIIe siècle, à leurs risques et périls, jusqu'à
ce que Cromwell, en 1656, leur donne l'autorisation officielle de s'établir
dans le pays; la première synagogue de Londres est ouverte en 1701 ^.
Les massacres de 1656 et 1668 en Europe orientale suscitèrent une émi
gration vers l'Allemagne et les Provinces-Unies, qui se prolongea ensuite
vers l'Angleterre, au cours du xvine siècle. Ces Juifs achkenaze dépassèrent
bientôt les séphardim en nombre et en richesse. Quelques-uns de ces Juifs
allemands et hollandais devaient jouer un grand rôle dans le développement
de la banque (plusieurs banques d'affaires très connues portant leur nom
existent encore), du commerce extérieur et de l'industrie textile et de la
confection : la ville de Bradford leur doit beaucoup.
Immigration de l'empire russe. La communauté juive n'avait guère plus de
50.000 membres vers 1875, dont 7.000 séphar
dim; elle était alors bien assise, fortunée, presque assimilée. Elle vit alors
avec effroi arriver des cohortes de pauvres gens, chassés des provinces de
Lodz, Riga, Vilna, Kovno par la disette de 1869-1870, puis par le souci d'échap
per à la conscription, lors de la guerre russo-turque de 1877, enfin et surtout
par les pogroms consécutifs à l'assassinat du tsar Alexandre IL Leur but était
l'Amérique.
Mais, apprenant que la traversée de l'Atlantique coûtait moins cher au
départ de Liverpool que de Hambourg, ils débarquèrent à Londres, résolus
à traverser l'Angleterre par le train; c'est effectivement ce que firent la majorité
d'entre eux. Mais d'autres restèrent dans les quartiers pauvres de l'East
end londonien (Stepney, Whitechapel), où on leur offrait du travail dans la
confection; quelques-uns se dirigèrent vers le principal centre britannique
de l'industrie de la confection, Leeds, où les Juifs de Bradford pouvaient les
aider; d'autres enfin, parvenus dans les ports de Glasgow, Liverpool, Cardiff
ou à Manchester, n'allèrent pas plus loin.
«The disappearing doctors» The Guardian, 23 janvier 1962.
Lloyd P. Gartner : The Jewish immigrant in England 1870-1914, Londres 1960. LES VAGUES D'IMMIGRATION EN GRANDE-BRETAGNE 640
Entre les recensements de 1881 et 1891, le nombre de personnes nées
dans l'Empire russe passait de 15.000 à 46.000. Il atteignit 93.000 en 1901,
l'expulsion des Juifs de Moscou, Kiev et d'autres villes en 1890 ayant en effet
poussé une autre vague jusqu'en Angleterre : 7.000 Juifs y débarquèrent
en 1891, 3.000 en 1892, autant en 1893, 2.500 par an environ de 1893 à 1900.
Cette année là, on comptait 175.000 Juifs en Grande-Bretagne, dont 75.000 à
Londres.
La guerre contre le Japon, l'anarchie, les pogroms de 1905-1906 précipi
tèrent de nouveaux départs (12.000 pour l'Angleterre, pendant ces deux
années); la destination principale restait les centres de textile et confection
de Londres, Leeds, Manchester.
En tout, 120.000 Juifs russes et polonais, et dans une moindre mesure
allemands, roumains et autrichiens, se sont sans doute fixés en Grande-
Bretagne entre 1870 et 1914 ^'. Seuls, les États-Unis en reçurent davantage;
Londres était, en 1914, la troisième ville juive du monde, après New- York
et Chicago. Grâce à sa forte natalité, la communauté juive britannique devait
compter 300.000 personnes en 1914. Il ne devait plus y avoir d'arrivées
notables avant les persécutions d'Allemagne et d'Europe centrale des années
1930-1939 qui valurent à la Grande-Bretagne 60.000 immigrants supplément
aires; parmi eux, à la différence des arrivants de 1870-1914, un nombre
assez élevé d'intellectuels qui s'installèrent, non dans l'East end, mais dans
les quartiers aérés du Nord (Hampstead Heath).
La population juive d'Angleterre. Les Juifs britanniques sont aujourd'hui
au nombre de 515.000, dix fois plus qu'en
1880, 1 °/o de la population. De toutes les communautés récemment arrivées,
c'est la plus fortement groupée, dans un petit nombre d'agglomérations
urbaines : 320.000 dans le grand Londres, 30.000 à Manchester, 20.000 à
Leeds, 12 à 15.000 chacune des villes de Glasgow, Newcastle, Cardiff.
Elle a réalisé en un temps très court une ascension sociale extraordinaire,
bien différente de la résignation irlandaise et qui s'accompagne d'une migra
tion des quartiers pouilleux vers les quartiers riches. L'East end londonien,
qui souffrit beaucoup des bombardements allemands n'abrite plus que
15.000 Juifs, contre 100.000 en 1939, date où la moitié de la population de
Stepney était juive; le quartier juif par excellence est maintenant autour
d'Edgware Road et à Hampstead Heath, riche en belles villas. De même à
Leeds ^2\ le ghetto des Leylands est de plus en plus abandonné aux Antillais
et aux Pakistanais; la petite bourgeoisie vit maintenant à Moortown et la
grande dans Alwoodley Lane. De belles fortunes se sont édifiées dans la
construction immobilière, la draperie, la confection et les grands magasins,
la joaillerie, et des célébrités dans les professions intellectuelles. Il en résulte
(1) Second report by the Commonwealth Immigrants Advisory Council, Cmnd 2266,
1964.
<2) Ernest Krausz : Leeds Jewry, its history and social structure, Londres 1964. LES VAGUES D'IMMIGRATION EN GRANDE-BRETAGNE 641
un embourgeoisement très rapide, peu d'attrait pour la vie en Israël (8.000
départs seulement de 1948 à 1964), une désaffection très répandue pour les
pratiques religieuses et les interdits alimentaires, une natalité inférieure
au taux national (c'est la seule communauté immigrée qui soit dans ce cas).
Mais c'est à peine si l'on peut encore parler de communauté immigrée, tant
l'assimilation est avancée ; 30 °/o des mariages récents de Juifs à Leeds ont été
contractés avec des Gentilles; mais la proportion des mariages de Juives avec
des Gentils est un peu plus faible. En 1941, pour la première fois, Leeds
élisait un maire juif; la Cité de Londres faisait de même en 1963.
III. LES RETOURS BRITANNIQUES ET LA VAGUE EUROPÉENNE
Renversement du courant. L'immigration irlandaise, juive et dans une faible
mesure européenne avait presque réussi, certaines
décades (1841-1851 et 1891-1901) à égaler l'émigration britannique (gr
aphique n° 1). Il faudra pourtant attendre la crise économique des années 30
pour que s'opère le renversement brutal du courant migratoire. Il fut causé
par le ralentissement de l'émigration britannique et de nombreux retours
des États-Unis, du Canada, d'Australie et de Nouvelle-Zélande ^. Pour la
première fois, le bilan migratoire entre la Grande-Bretagne et ces quatre
pays passait d'une valeur négative, pour celle-ci, en 1929 ( — 76.500) à une
valeur positive en 1930 (-f- 19.000). Pour l'ensemble des années 1930 à 1939
incluses, les retours, ou entrées des nationaux de ces quatre pays, l'emport
aient de plus de 200.000 sur les départs britanniques. Avec les retours d'autres
pays, l'immigration de plus de 150.000 Irlandais et de 60.000 Juifs d'Europe
centrale, on obtenait un excédent des entrées sur les sorties de plus de 500.000
personnes. Voilà qui ne simplifiait pas le problème du chômage.
Mais ce renversement du courant n'affectait — et n'affecte encore —
que la partie la plus dynamique du Royaume-Uni, c'est-à-dire l'Angleterre-
Galles. En revanche, l'Ecosse, les deux Mandes, tout comme l'Ouest de la
France, l'Aquitaine, l'Espagne, l'Italie péninsulaire, trop éloignées du « qua
drilatère de prospérité Birmingham-Paris-Gênes-la Ruhr » où se rassemblent
les hommes et les richesses, perdent toujours plus d'hommes qu'elles n'en
gagnent (2).
Mouvements de guerre Du moins, pour la Grande-Bretagne — le cas de
et d'après-guerre. l'Irlande reste bien différent — l'excédent des
entrées sur les sorties n'a été remis en question
depuis 1931 que pendant la période 1946-1958 et particulièrement au lende-
(1> N. H. Carrier et J. R. Jeffery : External migration, a study of the available statist
ics, H.M.S.O. 1953.
(2> Les recensements récents montrent que le centre de gravité de la population se déplace
vers le Sud en Grande-Bretagne, vers l'Est en France, vers le Nord en Italie, vers l'Ouest en
Allemagne.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.