Un gisement belloisien sur les bords de la Seine : le Closeau à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) - article ; n°2 ; vol.97, pg 211-228

De
Bulletin de la Société préhistorique française - Année 2000 - Volume 97 - Numéro 2 - Pages 211-228
Résumé Le gisement du Closeau (Rueil-Malmaison, Hauts-de-Seine), situé à 5 km en aval de Paris, constitue une découverte fondamentale dans l'extension des recherches sur les périodes tardiglaciaires postérieures au Magdalénien. Il permet notamment de documenter l'évolution des groupes aziliens dans le Bassin parisien. Au sud du gisement, un secteur constituant le sujet du présent article a livré une industrie tardiglaciaire différente, apparentée au Belloisien. L'étude typo-technologique de l'un des locus de ce secteur permet dans un premier temps de documenter les intentions et les modalités de la production lithique. Puis, la recherche d'éléments de comparaison tant techniques qu'économiques avec d'autres sites documentés offre la possibilité de confirmer l'appartenance de cette série au faciès Belloisien et de préciser Г identité culturelle des tenants de cette tradition.
Abstract Located 5 km downstream from Paris, Le Closeau (Rueil-Malmaison, Hauts- de-Seine) is one of the most fundamental discoveries in recent research on post- Magdalenian Late Glacial periods. It allows in particular the evolution of Azilian societies in the Paris Basin to be documented. In the southern part of the site, one sector yielded an original lithic industry attributable to the Belloisian. The typo-technological study presented here reveals the intentions and modes of lithic production. Then technical and economic comparisons with other sites confirm the attribution of the assemblage to the Belloisian/ac/es and specify the cultural identity of the upholders of this tradition.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
Lecture(s) : 23
Nombre de pages : 19
Voir plus Voir moins

Nicolas Teyssandier
Un gisement belloisien sur les bords de la Seine : le Closeau à
Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine)
In: Bulletin de la Société préhistorique française. 2000, tome 97, N. 2. pp. 211-228.
Résumé Le gisement du Closeau (Rueil-Malmaison, Hauts-de-Seine), situé à 5 km en aval de Paris, constitue une découverte
fondamentale dans l'extension des recherches sur les périodes tardiglaciaires postérieures au Magdalénien. Il permet
notamment de documenter l'évolution des groupes aziliens dans le Bassin parisien. Au sud du gisement, un secteur constituant
le sujet du présent article a livré une industrie tardiglaciaire différente, apparentée au Belloisien. L'étude typo-technologique de
l'un des locus de ce secteur permet dans un premier temps de documenter les intentions et les modalités de la production
lithique. Puis, la recherche d'éléments de comparaison tant techniques qu'économiques avec d'autres sites documentés offre la
possibilité de confirmer l'appartenance de cette série au faciès Belloisien et de préciser Г" identité culturelle " des tenants de
cette tradition.
Abstract Located 5 km downstream from Paris, Le Closeau (Rueil-Malmaison, Hauts- de-Seine) is one of the most fundamental
discoveries in recent research on post- Magdalenian Late Glacial periods. It allows in particular the evolution of Azilian societies
in the Paris Basin to be documented. In the southern part of the site, one sector yielded an original lithic industry attributable to
the Belloisian. The typo-technological study presented here reveals the intentions and modes of lithic production. Then technical
and economic comparisons with other sites confirm the attribution of the assemblage to the Belloisian/ac/es and specify the
"cultural identity " of the upholders of this tradition.
Citer ce document / Cite this document :
Teyssandier Nicolas. Un gisement belloisien sur les bords de la Seine : le Closeau à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine). In:
Bulletin de la Société préhistorique française. 2000, tome 97, N. 2. pp. 211-228.
doi : 10.3406/bspf.2000.11088
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bspf_0249-7638_2000_num_97_2_11088Un gisement belloisien
sur les bords de la Seine:
le Closeau à Rueil-Malmaison
Nicolas TEYSSANDIER (Hauts-de-Seine)
permet premier L'étude l'appartenance aval Bassin lithique. recherches Résumé Le qu'économiques article gisement de a parisien. notamment temps Paris, typo-technologique livré Puis, sur du une de constitue les Closeau avec la Au industrie cette documenter périodes recherche sud de d'autres série du (Rueil-Malmaison, une gisement, tardiglaciaire au de tardiglaciaires sites les découverte d'éléments faciès l'un intentions documentés l'évolution des Belloisien un secteur locus fondamentale différente, de postérieures et Hauts-de-Seine), comparaison les offre de des constituant et modalités de ce apparentée la groupes préciser secteur possibilité dans au le tant Magdalénien. de permet Г" aziliens situé sujet l'extension au identité la de techniques production Belloisien. à du confirmer dans 5 présent km cultudes un en le Il
relle " des tenants de cette tradition.
Abstract
Located 5 km downstream from Paris, Le Closeau (Rueil-Malmaison, Hauts-
de-Seine) is one of the most fundamental discoveries in recent research on post-
Magdalenian Late Glacial periods. It allows in particular the evolution of
Azilian societies in the Paris Basin to be documented. In the southern part of the
site, one sector yielded an original lithic industry attributable to the Belloisian.
The typo-technological study presented here reveals the intentions and modes of
lithic production. Then technical and economic comparisons with other sites
confirm the attribution of the assemblage to the Belloisian/ac/es and specify the
" of the upholders of this tradition. "cultural identity
Avant la découverte du Closeau, les données sur les tracé de l'autoroute A 86. Situé dans le centre du Bassin
groupes humains du Tardiglaciaire postérieurs au Magd parisien, à 5 km en aval de Paris, il est distant d'environ
alénien dans le centre et le sud du Bassin parisien 300 m de la Seine et implanté sur sa rive gauche (fig. 1).
restaient parcellaires et délicates à interpréter (Bodu et Le Closeau se caractérise comme une occupation de
Valentin, 1997). Les gisements connus étaient peu fond de vallée, dominée par le Mont Valérien à l'est et
nombreux et surtout, ils manquaient essentiellement les coteaux de la Jonchère au sud.
de données chronostratigraphiques. Depuis le début
des années 90, sous l'impulsion du projet collectif de
recherche Habitats et peuplements du Tardiglaciaire POSITION CHRONOLOGIQUE dans le Bassin parisien coordonné par M. Julien (Bodu ET STRATIGRAPHIQUE DES OCCUPATIONS et al., 1994), de nouveaux jalons sont posés et comparés TARDIGLACIAIRES DU CLOSEAU notamment avec les recherches entreprises depuis les
(d'après Bodu [dir.], 1998) années 80 par J.-P. Fagnart et son équipe dans la vallée
de la Somme (Fagnart, 1997a et b). C'est donc à cette
époque "charnière" de la recherche que le site du Outre l'importance de la surface fouillée (près de
Closeau, localisé sur la commune de Rueil-Malmaison 25 000 m2) et les possibilités d'interprétation palethno-
(Hauts-de-Seine) est découvert en octobre 1994 sur le graphique, l'un des intérêts majeurs du Closeau réside
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2000, tome 97, n° 2, p. 211-228 212 Nicolas TEYSSANDIER
J ^^-—\ %=^S5§sb-ryv S
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 1 — Localisation géographique du Closcau (Rueil-Malmaison, Hauts-de-Seine) (d'après Bodu
[dir.], 1998).
dans la diachronie de la séquence témoignant de récent (10 840 + 110 B.P. ou cal. 11047-10 568 B.C.)
plusieurs moments d'évolution des groupes humains Comparé aux deux niveaux précédents, le changement
au Tardiglaciaire. est radical avec absence de mise en forme et utilisation
Le premier est repéré dans le niveau inférieur du paléo exclusive de la percussion directe dure. Il s'agit pour
chenal, localisé à la base du sol de l'Allerôd. Il livre l'essentiel d'un débitage unipolaire d'éclats allongés
deux datations 14C confirmant les observations strati- tourné vers la confection d'un outillage peu diversifié
graphiques1 : 12 090 + 90 B.P. (cal. 12 511-11846 B.C.) composé essentiellement de pointes à dos courbe et de
et 12 050 + 100 B.P. (cal. 12 474-11 785 B.C.) Ce niveau grattoirs.
est interprété comme un premier degré de l'azilianisa- Il faut également signaler la présence, dans le locus 25,
tion avec une économie des matières premières et des d'une industrie dominée par les pointes de Malaurie
intentions de la production encore proches du Magdal qui ne trouve que très peu d'équivalents parmi les
énien supérieur local. La production lithique, tournée autres secteurs du gisement. Les premières datations
vers l'obtention de lames normalisées au profil recti- 14C placent cet ensemble au tout début du Dryas récent
ligne, est réalisée à partir d'une matière première locale (10 755 + 90 B.P. (cal. 10 933-10 516 B.C.) et 10 885 + 85
soigneusement mise en forme. La percussion à la pierre B.P. (cal. 11044-10 660 B.C.) Nous serions donc en
tendre est exclusive tout au long de la chaîne opératoire présence d'un quatrième moment dans l'évolution des
et l'outillage voit la domination des grattoirs et l'unis- groupes aziliens. Ce constat est relativisé par l'incert
pécificité des armatures de type bipointes symétriques itude reposant sur certaines datations absolues obte
à dos courbe. nues à partir de charbons de bois prélevés dans des
Le second est marqué par le niveau intermédiaire situé structures de combustion dont l'origine anthropique
dans la seconde partie de l'Allerôd, entre 11300 et reste encore discutée, au regard des probables phases
1 1 100 B.P. Le débitage laminaire de qualité, réalisé à la d'incendies naturelles ayant affecté le gisement.
pierre tendre, n'atteint pas le niveau de mise en forme Enfin, un second secteur paléolithique, découvert au
identifié dans le niveau inférieur. L'outillage se divers sud du gisement et dénommé Sud R.N. 13, présente
ifie tant dans ses types avec présence de monopointes une industrie différente de celles rencontrées dans les
asymétriques que dans les supports utilisés. différents niveaux aziliens du chenal. Les premières
Le troisième est rapporté à une phase tardive de l'Azi- observations d'ensemble réalisées sur le matériel
lien, à la fin de l'Allerôd, voire au début du Dryas lithique indiquent que les populations installées en bas
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2000, tome 97, n" 2, p. 211-228 :
Un gisement belloisien sur les bords de la Seine le Closeau à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) 213
des coteaux de la Jonchère ne s'intègrent pas dans la bibliographique afin d'établir des points de compar
même tradition technique que celles rencontrées dans aison entre l'assemblage étudié et d'autres séries déjà
le chenal. Le style du débitage et la composition de documentées. Ce n'est qu'à partir de ce moment que
l'outillage incitent P. Bodu à y voir un moment tardif nous pourrons envisager la mise en évidence de rela
du Tardiglaciaire : le Belloisien1. tions unissant le secteur Sud R.N. 13 du Closeau et
d'autres assemblages porteurs d'une tradition tech
nique comparable.
En raison de l'extension spatiale (plus de 7 000 m2) et
quantitative (près de 20 000 artefacts lithiques) de PRESENTATION GENERALE DE L'ETUDE : l'occupation paléolithique du Sud R.N. 13, notre atten
LES PROBLÈMES, LES OBJECTIFS, tion s'est portée sur l'un des locus reconnus au préa
LES MÉTHODES lable lors des opérations de terrain. Ce choix, défini
selon des critères quantitatifs et qualitatifs en terme de
La découverte d'un second gisement paléolithique au composition de l'assemblage, s'est orienté vers le
Closeau, dénommé Sud R.N. 13 et actuellement appré locus P rassemblant environ 3 000 artefacts lithiques et
hendé sur plus de 7 000 m2, constitue une découverte une proportion relativement importante, dans le cadre
originale dans le sud du Bassin parisien. Sur cette ter de ce gisement, de nucleus et d'outils. Nous ne nous
rasse au pendage doux, la stratigraphie est comprimée, sommes néanmoins jamais interdit d'aller rechercher
rendant parfois délicate la distinction des différents des éléments dans les autres locus du gisement, notam
horizons archéologiques. Ce gisement livre également ment lors de l'étude de pièces jugées "diagnostiques"
plusieurs niveaux mésolithiques et néolithiques et il comme les pointes à dos.
convient de rester prudent quant à d'éventuelles conta Ce travail évolue dans un contexte analytique désor
minations inter-couches. Par ailleurs, la stratigraphie mais bien déterminé et dont les principes méthodologi
est moins complète que dans le chenal et elle ne permet ques ont fait l'objet de synthèses particulièrement
pas de rattacher ce niveau paléolithique à la chronol précises (Pelegrin, 1995 ; Perlés, 1987 ; Valentin, 1995).
ogie relative établie pour les différents moments de Réalisée conjointement, l'évaluation des schémas opé
l'Azilien. De fait, les modalités de recouvrement du ratoires de production et des intentions les guidant
permet de replacer une série lithique à l'intérieur d'une Sud R.N. 13 diffèrent de ce que nous connaissons dans
le chenal. En raison de la topographie des lieux et de tradition technique, de distinguer des différences et de
l'éloignement du fleuve, la phase sableuse caractérisant mettre en avant des points récurrents entre plusieurs
les dépôts du chenal n'est pas représentée ici et le assemblages. C'est en développant de tels outils métho
recouvrement des pièces archéologiques, moins rapide, dologiques qu'il est dans certains cas possible de ratt
entraîna vraisemblablement la destruction des restes acher plusieurs ensembles non datés à un même
" techno-complexe " ou de les rapprocher d'ensembles osseux et laisse encore une épaisse patine blanchâtre
datés et positionnés à l'intérieur d'un cadre chronostra- sur les artefacts lithiques. P. Bodu note cependant que,
"même si l'on doit écarter la possibilité d'une couverture tigraphique.
rapide des vestiges paléolithiques par des alluvions de la
Seine, on ne peut que constater le bon état général de
conservation du second gisement du Closeau " (Bodu
[dir.], 1998, p. 30). ETUDE TYPO-TECHNOLOGIQUE L'objectif de cette étude est de détailler les modalités DE L'INDUSTRIE LITHIQUE DU LOCUS P de production et de documenter selon un axe typo DU SECTEUR SUD R.N. 133 technologique la composition de l'outillage : autrement
dit, de faire ressortir les intentions sous-jacentes au
débitage (Pelegrin, 1995 ; Valentin, 1995). L'ensemble Le locus P est localisé dans le quart sud-ouest du
secteur Sud R.N. 13. Fouillé sur une surface d'environ de ces analyses est ensuite réuni afin d'apporter la do
cumentation nécessaire pour établir des points de 1 000 m2, ce locus regroupe plusieurs concentrations de
comparaison raisonnables entre le Sud R.N. 13 et densité inégale et des zones vierges en vestige. Le
d'autres séries. L'absence de cadre stratigraphique pré matériel lithique, exclusif, se compose essentiellement
cis et de datations absolues impose pour l'heure de de silex taillés, à l'exception de rares galets ou fra
concentrer nos efforts sur le matériel lithique afin d'es gments de grès (tabl. 1). L'ensemble du matériel lithique
pérer replacer cet ensemble dans un cadre plus général.
De ce fait, deux orientations principales guident cette Nucleus 92
étude : d'une part, il s'agit de documenter une partie du Outils 270
matériel lithique du Sud R.N. 13 selon une approche Lames et fragments de lames 47
technologique orientée. Nous entendons par le terme Éclats et (sup. à 3 cm) 1310
" orienté " que nous recherchons les éléments diagnos Éclats et fragments (inf. à 3 cm) 787
tiques de la série, au potentiel informatif le plus évi Cassons 312
dent. Il ne s'agit donc pas d'une étude exhaustive des Divers (galets, fragments de grès) 21
restes de taille mais d'une caractérisation des " mo Total 2839
ments-clés " de la production. D'autre part, nous util Tabl. 1 - Le Closeau, secteur Sud R.N. 13 (locus P)
isons ces informations dans le cadre d'une recherche décompte de l'industrie recueillie.
n° 2, p. 211-228 Bulletin de la Société Préhistorique Française 2000, tome 97, :
i
:
:
:
:
:
:
:
:
214 Nicolas TEYSSANDIER
est recouvert d'une patine blanchâtre relativement Supports Types d'outils épaisse ; en revanche, les tranchants ne sont pas dété Lame Éclat Total
riorés et conservent une acuité correcte. Pointes à dos 13 13
Grattoirs 4 8 12
Denticulés 1 7 8
Les objectifs du débitage : première approche Pièces à retouche marginale 2 2 4
Burins 2 1 3
Cette approche est rendue délicate par la rareté des Troncatures 2 2
pièces retouchées. Nous sommes dès lors amenés à Pièces mâchurées 1 1 2
considérer ici, outre les outils, l'ensemble de la product Lame retouchée 1 1
ion laminaire et les nucleus. Couteau à dos 1 1
Fragment d'outil indéterminé 1 1
Total 26 21 47
Les principales caractéristiques Tabl. 2 — Le Closeau, secteur Sud R.N. 13 (locus P) décompte de
des pièces retouchées l'outillage retouché selon la nature du support.
Trois grands groupes typologiques représentés par les
pièces à dos, les grattoirs et les denticulés dominent Les pièces à dos comprennent majoritairement des
cette série (tabl. 2) et chacun d'eux témoigne d'une pointes à dos auxquelles il convient d'ajouter un
relative stabilité dans la conception de l'outillage. n° 1). Le groupe des pointes à dos couteau à dos (fig. 2,
Illustration non autorisée à la diffusion
6
Fig. 2 — Le Closeau, secteur Sud R.N. 13. Outillage 1 couteau à dos ; 2 burin multiple mixte ; 3 denti-
culé ; 4 à 9 pointes à dos (dessins 1 à 3 N. Teyssandier ; 4 à 9 F. Kildéa).
n" 2, p. 211-228 Bulletin de la Société Préhistorique Française 2000, tome 97, :
:
:
:
:
:
:
:
Un gisement belloisien sur les bords de la Seine le Closeau à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) 215
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 3 — Le Closeau, secteur Sud R.N. 13. Outillage 1 lame mâchurée ; 2 et 3 grattoirs
simples ; 4 pièce à troncature rcctiligne (dessins 1, 3 et 4 N. Teyssandier ; 2 P. Alix).
nos 4 à 9) est composé de treize éléments fra Réalisés tant sur éclats que sur lames, les grattoirs sont (fig. 2,
systématiquement confectionnés sur des supports de gmentés. Il est dominé par les pointes à dos rectiligne
(cinq à dos épais, entre 4 et 7 mm, et deux à dos mince petites dimensions, généralement de médiocre régular
nos 2-3). Ils apparde 2 mm environ) et dans une moindre mesure par les ité et partiellement corticaux (fig. 3,
pointes à dos courbe. Le dos, toujours abrupt, est le tiennent tous au type des grattoirs simples et présen
plus souvent aménagé par une retouche directe, plus tent un front relativement large aménagé par une
rarement croisée. Systématiquement aménagées sur retouche courte et semi-abrupte.
lames, les pointes à dos présentent des dimensions rel
ativement homogènes après retouche, d'une largeur Les denticulés sont presque toujours réalisés sur éclat
variant entre 8 et 14 mm et d'une épaisseur située entre et se caractérisent par la sélection de sous-produits du
n° 3). En fait, la morphologie 2 et 5 mm. Ce sont toujours des petites lames de plein débitage laminaire (fig. 2,
débitage assez régulières ; leur profil est, dans la partie du support importe peu et la seule présence d'un bord
adéquat pour l'aménagement de plusieurs coches retouchée, fréquemment rectiligne. Quelques pointes à
contiguës est suffisante. Il en est de même pour les dos minces (1 à 2 mm) indiquent que la retouche ne
transforme parfois que très peu le support originel dont pièces à retouche marginale et pour les pièces tron
n° 4). l'allure est déjà très élancée. quées (fig. 3,
n" 2, p. 211-228 Bulletin de la Société Préhistorique Française 2000, tome 97, 216 Nicolas TEYSSANDIER
Le reste de l'outillage se partage en plusieurs types Au regard des dimensions des derniers négatifs réussis,
d'outils, quantitativement plus anecdotiques. Le trois groupes peuvent être distingués. Le premier (caté
contexte de cette série nous amène à nous attarder sim gorie 1), très minoritaire, est composé de nucleus tour
plement sur la présence de deux pièces mâchurées nés vers l'obtention de lames larges et peu régulières ;
n° 1). Elles sont comparables aux " outils a poste(fig. 3, le second (catégorie 2 et 3) de nucleus à lames de
riori" précisément décrits dans certains ensembles du largeur moyenne, globalement assez régulières et le
Paléolithique final du nord de la France et du sud-est troisième (catégorie 4 et 5) de nucleus à petites lames
de l'Angleterre (Barton et Roberts, 1997 ; Bodu et minces ou lamelles, très régulières.
Valentin, 1992, 1993 ; Fagnart, 1997a et b ; Fagnart et
Plisson, 1997). Les premières analyses expérimentales L'examen des produits laminaires bruts confirme en
et tracéologiques en contexte Tardiglaciaire montrent partie la tripartition opérée à partir des nucleus. La série
que ces pièces ont pu servir à l'aménagement et l'entre comprend 88 lames entières dont 22 sont rapportables à
des séquences de plein débitage4 et 66 à des phases tien des percuteurs de pierre tendre (Fagnart et Plisson,
1997). d'aménagement ou d'entretien.
La prise en compte de l'outillage retouché met tout Parmi les éléments de plein débitage, on note une
d'abord en évidence l'aspect dominant voire exclusif du prédominance des lames comprises entre 60 et 100 mm
débitage laminaire puisque tous les outils sont amé de long pour une largeur oscillant 15 et 25 mm.
nagés sur des lames ou des éclats issus de l'exploitation Cette première information confirme nos premières
ou l'aménagement de nucleus à vocation laminaire. impressions issues de l'analyse des nucleus montrant
Parmi ces produits allongés, nous pouvons déjà isoler que le débitage est principalement orienté vers l'obten
un groupe de petites lames étroites, de profil régulier, tion de lames longues d'environ 50 à 90 mm et larges de
destiné à la confection des pointes à dos. En considé 15 à 25/30 mm. Ces supports laminaires sont le plus
rant la partie du support éliminée lors de l'aménage souvent réguliers et de profil plus ou moins rectiligne.
ment du dos, nous pouvons en déduire que les supports Une observation fine des lames entières de plein débi
tage permet en partie d'expliquer leur abandon à l'état utilisés devaient approximativement être larges de 15 à
20 mm environ. brut sur le gisement : elles comportent le plus souvent
Enfin, une sélection systématique des sous-produits du une légère irrégularité des bords ou du profil, parfois
débitage laminaire est observable pour les grattoirs et torse (fig. 4, nos 2, 4 et 5). La concentration de pièces
les denticulés avec notamment le choix de supports entre 15 et 20 mm de large mise en évidence tant à
courts et corticaux pour les grattoirs. partir des négatifs réussis sur les nucleus que sur les
produits laminaires de plein débitage abandonnés peut
s'expliquer comme la production de supports pour la L'apport des nucleus
confection des pointes à dos. Nous rappelons en effet et des supports laminaires bruts
qu'après l'aménagement du dos, les pointes mesurent dans la caractérisation des objectifs entre 8 et 14 mm de large. Il est donc vraisemblable que de la production parmi les lames larges de 15 à 20 mm environ, les plus
Parmi les 92 nucleus que compte la série, nos observa régulières et rectilignes aient été sélectionnées pour la
tions pour la recherche des intentions de la production fabrication des pointes à dos.
se sont portées sur 50 pièces dont les derniers négatifs Sur le locus P du Sud R.N. 13, la production de lames
témoignent indubitablement du caractère laminaire de régulières et de profil assez rectiligne est le principal
la production jusque dans ses derniers moments. Les objectif des tailleurs. On peut aisément distinguer la
42 autres nucleus se décomposent en 21 fragments de recherche de modules distincts avec des lames larges et
nucleus indéterminés affectés par des altérations ther peu régulières, des lames plus étroites et plus régulières
miques, 3 préformes de nucleus à lames et 18 nucleus majoritaires et des petites lames minces ou des l
finissant en nucleus à éclats. Concernant ces derniers, il amelles, très régulières et normalisées.
s'agit pour la plupart de nucleus à lames dont le débi En fin de course, certains nucleus ont eu pour vocation
tage a été poursuivi jusqu'à l'obtention de quelques de produire quelques éclats courts et larges, supports
éclats. potentiels de certains grattoirs. Une grande partie de la
Le critère distinctif le plus pertinent des nucleus lami production utilitaire semble avoir été produite sur place
naires semble correspondre à la largeur des derniers pour un usage différé. En témoignent la faible quantité
négatifs d'enlèvement réussis. Il a ainsi été possible de d'outils et le petit nombre de lames de première inten
subdiviser ces pièces en cinq groupes (tabl. 3). tion recueillis.
Catégorie 1 Catégorie 2 Catégorie 3 Catégorie 4 Catégorie 5
Nucleus Nucleus à lames Nucleus à lames Nucleus à petites lames Nucleus à petites lames Type de à lames larges de largeur moyenne de largeur moyenne minces ou lamelles minces ou lamelles nucleus (7 à 15 mm) (sup. à 3 mm) (15 à 30 mm) (15 à 30 mm) (7 à 15 mm) à lames Exploitation unipolaire Exploitation unipolaire Exploitation bipolaire Exploitation unipolaire Exploitation bipolaire
Effectif 3 20 9 13 5
Tabl. 3 — Types de nucleus laminaires selon le module de largeur des derniers négatifs d'enlèvement réussis et le caractère uni ou bipolaire du débi
tage.
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2000, tome 97, n° 2, p. 211-228 I
:
:
:
I
:
:
:
:
Un gisement belloisien sur les bords de la Seine le Closeau à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) 217
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 4 — Le Closeau, secteur Sud R.N. 13 Lames brutes 1 et 3 lames outrepassées emportant le plan de
frappe opposé ; 2, 4 et 5 lames de plein débitage ; 6 lame à crête à un versant (dessins N. Teyssandier).
Les matières premières débitées son homogénéité générale, le rendant parfaitement
apte au débitage laminaire. Les prospections réalisées
La totalité des produits que contient la série a été dé dans cette zone montrent que ces silex sont abondants,
bitée dans deux matériaux d'origine locale. Le silex de toutes dimensions et d'une morphologie allongée et
secondaire constitue l'essentiel des matériaux utilisés globalement assez régulière. Les états de surface re
par les occupants du Sud R.N. 13, soit plus de 99 % du levés sur le matériel archéologique indiquent la nette
matériel lithique. Cette matière première est présente à prédominance des surfaces corticales légèrement less
ivées mais non roulées. L'acquisition pouvait ainsi se l'aplomb du site, à moins de 50 m, dans les bancs du
Campanien mis en évidence sur les coteaux de la Jon- faire en contrebas des bancs de silex campanien, en po
chère (Bodu [dir.], 1998). Il s'agit d'un silex de bonne sition secondaire toute proche, les blocs ayant été préa
qualité, au grain fin à moyen, présentant parfois des lablement déchaussés de leur substratum. Quelques
zones plus grenues et des plans de fracture n'ôtant pas blocs seulement présentent des surfaces d'altération
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2000, tome 97, n° 2, p. 211-228 :
218 Nicolas TEYSSANDIER
caractéristiques ďun approvisionnement dans les allu d'une crête d'entame. Pourtant, parmi les restes de
vions de la Seine. En termes dimensionnels, les paléoli taille, nous avons identifié 32 lames à crêtes ou sous-
thiques se sont concentrés sur les blocs de moyennes crêtes. Le plus souvent, il s'agit de crêtes totales à un ou
ou petites dimensions, entre 10 et 25 cm environ. deux versants préparés, de profil peu courbe et déta
Le silex tertiaire représente une faible part des maté chées par percussion directe dure portée relativement à
l'intérieur du plan de frappe (fig. 4, n° 6). riaux utilisés sur le site. Nous avons néanmoins pu
observer la présence de deux nucleus et de quelques Lorsque le dos et les flancs sont aménagés, ils ne le sont
produits de débitage témoignant du traitement de ce que partiellement avec généralement la mise en place
matériau sur le site. D'origine locale, le silex tertiaire d'une crête antéro ou postéro-latérale. Rares sont les " est présent dans la strate dite " calcaire de Champigny volumes aménagés plus globalement par le jeu de plu
de l'étage Marinésien inférieur bordant les reliefs de la sieurs crêtes puisque seuls cinq nucleus associent deux
Jonchère (Bodu [dir.], 1998). Il se rencontre sous la crêtes.
forme de plaquettes, d'épaisseur variable et de qualité En résumé, il est donc relativement fréquent que les
moyenne. tailleurs n'effectuent qu'une courte mise en forme du
L'examen des produits débités plaide pour une arrivée volume à débiter avec ouverture d'un plan de frappe et
sur le site de blocs bruts ou tout juste testés ; les éclats extraction directe des premiers produits laminaires qui
d'entame sont relativement nombreux et parfois de concourent alors à régulariser la surface de débitage.
grandes dimensions. Tous les produits intermédiaires Toutefois, nous voulons ici insister sur le fait que dans
de mise en forme et d'entretien sont présents, attestant bien des cas, l'aménagement du volume a pu être plus
du déroulement complet de la chaîne opératoire sur le conséquent que ce que les nucleus ou même certaines
" pièces techniques " laissent présager. Les premiers rgisement. Enfin, les éclats de mise en forme dont les
dimensions sont parfois conséquentes (plus de 15 cm emontages effectués indiquent qu'un nombre important
de long dans certains cas) indiquent une exploitation de d'éclats de mise en forme peut être détaché avant
nodules assez volumineux, en contraste avec la petite l'exploitation du volume à des fins laminaires. À ce pro
taille de la majorité des nucleus et renseignant donc sur pos, nous avons globalement constaté deux types,
un état d'exhaustion conséquent de ceux-ci. À ce pro morphologiquement distincts, d'enlèvements de mise
pos, une observation fine de certains petits nucleus en forme le premier constitué d'éclats épais et volumi
témoigne de l'introduction sur le site de volumes di- neux traduit une première phase de dégrossissage des
mensionnellement variés, vraisemblablement en rap blocs ; le second se distingue par la moindre épaisseur
port avec les objectifs de la production. des produits et leur aspect plus couvrant. Certains de
ces éclats indiquent d'ailleurs un changement dans la
gestuelle de percussion qui, d'une percussion rentrante Traitement des matériaux
à l'intérieur du plan de frappe devient tangentielle, le en vue du débitage laminaire percuteur de pierre (tendre ?) venant accrocher le bord
Concernant le silex tertiaire, nous serons d'autant plus du plan de frappe, préalablement préparé par abrasion
bref qu'il est très largement anecdotique dans cette (Pelegrin, sous-presse). Ces produits sont interprétés
série. Seuls deux nucleus, restés à l'état d'ébauches de comme les témoins d'une séquence visant à régulariser
nucleus à lames, montrent une mise en forme par le jeu ou à entretenir les convexités des nucleus.
d'une crête postéro-médiane à deux versants préparés.
Les renseignements les plus précieux sont bien év L'exploitation laminaire idemment fournis par le traitement des volumes en silex
secondaire. Plusieurs modalités techniques de mise en L'exploitation laminaire débute donc par le détache
forme ont été rencontrées et décryptées indirectement ment d'une lame d'entame corticale ou d'une lame
par l'examen de certains produits caractéristiques. En à crête. Puis, le détachement des premières lames
l'absence de " remontages physiques ", notre descrip concourt à régulariser la morphologie de la surface de
tion reste relativement synthétique. débitage.
La plus simple expression des modalités de mise en Les séquences de plein débitage souffrent d'un manque
forme se retrouve sur des volumes pour lesquels cette de documentation en raison du faible nombre de pro
séquence est réduite à l'ouverture d'un plan de frappe duits laminaires entiers s'y rattachant. Cette carence
et l'extraction d'une lame d'entame corticale. C'est s'explique en partie, semble-t-il, par le prélèvement des
dans ce cas l'utilisation d'une morphologie initiale qui meilleurs supports pour un usage différé. Au vu des
caractérise les premiers moments du débitage. Il est nucleus et surtout des produits caractéristiques du dé
également fréquent que lors de la poursuite de l'exploi bitage, il semble que le plein débitage se déroule à
tation, le dos et les flancs des nucleus restent corticaux partir d'une surface laminaire faiblement carénée
(fig. 5, n° 2). Cependant, la mise en évidence de nucleus (profil des lames de première intention très souvent
conservant des surfaces naturelles tout au long du débi rectiligne) et au cintre relativement ouvert, la surface
tage n'implique pas forcément que ces volumes n'aient laminaire initiale étant le plus souvent positionnée sur
pas fait l'objet d'une mise en forme. Bien souvent et l'une des faces larges du bloc. Au cours de cette
suivant l'ampleur des séquences laminaires, les traces séquence, l'usage de la percussion à la pierre tendre est
d'aménagement de la surface de débitage peuvent avoir exclusif. Ce délicat diagnostic a pu être réalisé sur
certains produits seulement5 présentant en association été effacées. Par exemple, seuls quatre nucleus ont
conservé des portions de négatifs de la mise en place des stigmates caractéristiques : talons très minces
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2000, tome 97, n° 2, p. 211-228 :
:
:
Un gisement belloisien sur les bords de la Seine le Closeau à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) 219
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 5 — Le Closeau, secteur sud R.N. 13 Nucleus à lames : 1 : nucleus bipolaire ; 2 : nucleus unipolaire
(dessins N. Teyssandier).
précédemment être exploités à partir de deux plans de parfois punctiformes, profil rectiligne des produits de
première intention et abrasion systématique de la zone frappe dont l'un a pu disparaître à la suite d'un outre
passage massif (fig. 4, n° 3). d'impact, esquillement très fréquent du bulbe, ondulat
ions fines et serrées sur la face d'éclatement (Pelegrin, Lorsque le débitage est bipolaire, la mise en place des
sous-presse avec nombreuses références documenté deux plans de frappe se déroule au début de l'exploita
es). Il est par ailleurs essentiel de retenir que les tion laminaire. Ceci se vérifie par exemple sur une
lames de plein débitage sont détachées selon une grande lame sous-crête outrepassée ayant emporté une
gestuelle tangentielle et non rentrante, et que leur partie du plan de frappe opposé et attestant que dès le
extraction est assurée par une préparation préalable détachement de la crête, les deux plans de frappe
consistant en une abrasion et parfois un véritable étaient déjà installés. Les nucleus et certains produits
doucissage de la zone d'impact. laminaires réguliers indiquent des changements
Le débitage laminaire opère selon un schéma unipol d'orientation relativement rapides depuis les deux
n° 2 ; fig. 6, n° 1) ou bipolaire (fig. 5, n" 1 ; aire (fig. 5, plans de frappe opposés. Pour les 22 lames entières de
n° 2). L'unipolarité du débitage paraît dominante plein débitage, douze portent des négatifs de sens fig. 6,
puisque 36 des 50 nucleus à lames s'insèrent dans cette opposé qui dans la plupart des cas envahissent plus des
nos 4-5). De la catégorie. Nous devons également prendre en considé deux-tiers de la face supérieure (fig. 4,
ration le fait que certains nucleus unipolaires aient pu même façon, les nucleus sur lesquels cette observation
Bulletin de la Société Préhistorique Française 2000, tome 97, n° 2, p. 211-228

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.