Un sculpteur de Cyrène : Zénion, fils de Zénion - article ; n°1 ; vol.70, pg 67-77

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Bulletin de correspondance hellénique - Année 1946 - Volume 70 - Numéro 1 - Pages 67-77
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1946
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François Chamoux
Un sculpteur de Cyrène : Zénion, fils de Zénion
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 70, 1946. pp. 67-77.
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Chamoux François. Un sculpteur de Cyrène : Zénion, fils de Zénion. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 70,
1946. pp. 67-77.
doi : 10.3406/bch.1946.2556
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1946_num_70_1_2556UN SCULPTEUR DE CYRENE :
ZÉNION, FILS DE ZÉNION
(PL IV-V)
Nous sommes très mal renseignés sur les sculpteurs de Cyrène : aucun
texte littéraire ne nous éclaire sur l'activité artistique d'une cité où
cependant poètes et philosophes n'ont point manqué et dont la prospérité
matérielle, au cours d'une longue histoire, a dû favoriser le développement
des arts plastiques. Relativement isolée par rapport au reste du monde
grec, la grande cité libyenne vivait un peu repliée sur elle-même et il ne
semble pas que le renom de ses sanctuaires, riches et considérés, mais
qui n'eurent jamais une signification panfyellénique, ait beaucoup attiré
les artistes du dehors. Et pourtant statues et bas-reliefs sont sortis par
centaines de son sol. On y compte des œuvres de la plus haute qualité,
représentant toutes les périodes de l'art hellénique. En outre le goût
persistant des Cyrénéens pour la sculpture est attesté par le nombre
considérable des bases inscrites qui encombrent aujourd'hui encore les
champs de fouilles, fait d'autant plus remarquable que le marbre des
statues et des bases devait être importé à grands frais d'outre-mer. Or sur
ces nombreuses bases inscrites, on n'a pu relever jusqu'à présent qu'un
nombre infime de signatures d'artistes :
1. Une base de la fin du ve siècle porte, après la dédicace à Apollon, la
mention .t]X. . . .ç : т]руаастато, où S. Ferri a voulu voir sans raison plausible
une signature d'Alcamène (1).
(1) Supplementum epiyraphicum graecum ( = SEG), IX, 1 (Cyrenaica), n° 100. Contre
l'hypothèse aventurée par S. Ferri (Historia, VI, 1932, p. 294), cf. G. Oliverio, Africa italiana.
V, 1933, p. 113 sq. ;Ch. Picard, Manuel, II, p. 551, n. 3 et 566, n. 3. F. CHAMOUX 68
2. Une dédicace à ~Opoç, qui peut dater de la première moitié du 111e siècle
av. J.-C, est suivie de 'Ayá8co[v 'AyaO ?]oxXeuç brokers (1).
3. Un fragment de base, remployé devant la fontaine d'Apollon, porte
la signature (seule la fin du nom est conservée, avec l'ethnique) d'un artiste
étranger. Une base de marbre noir, près des Magasins, a conservé aussi
partiellement une signature (2).
Ces rares documents ne permettent aucun rapprochement avec les
œuvres parvenues jusqu'à nous. Si bien que de tous les sculpteurs de Gyrène
le mieux connu semble encore celui qui partit chercher fortune au dehors,
ce Polianthès qui, dans la première moitié du ne siècle av. J.-C, travailla
à Milo (3) et surtout à Délos, où six inscriptions marquent son passage (4).
Singulier paradoxe puisqu'enfîn l'existence d'ateliers de sculpture à
Cyrène n'est pas attestée seulement par les inscriptions citées plus haut,
mais aussi par d'autres indices. Plusieurs des œuvres conservées sont
taillées dans le calcaire local à grosses nummulites, aisément reconnais-
sable (5). Il existe aussi des exemples de sculptures inachevées (6), ou
même refaites sur d'autres plus anciennes (7). Quelques portraits ont
un caractère africain très marqué (8). Certaines œuvres font allusion à des
événements de la vie locale (9). Enfin l'abondance exceptionnelle des
statues funéraires, qui est en relation avec des formes particulières et encore
mal connues de la religion cyrénéenne (10), ne peut se concevoir sans
l'existence d'ateliers travaillant sur place. On ne doit donc pas s'arrêter
à l'idée, suggérée par le silence des textes, que la majeure partie des
(1 ) SE G, n° 125. J'ai revu la pierre, remployée dans le mur d'un édifice situé derrière le temple
d'Apollon. On peut écarter les lectures Пи0]охХейс et Mvaa-rjoyXeuç : la lacune comprend 5 lettres.
(2) Ces textes étant inédits, on comprendra par quel scrupule je m'abstiens d'en faire plus
longuement état : la publication appartient à leur inventeur.
(3) IG XII 3, 1097. Base avec les traces d'une statue de bronze.
(4) IG XI 4, 1115, 1182, 1183, 1184, 1185 ; ID, 1716. Cf. P. Roussel, Délos, colonie athénienne,
p. 288, n. 4. Le nom est fréquent à Cyrène.
(5) Bas-relief de l'autel d'Artémis (Massacre des Niobides), Africa ilaliana, II, p. 163 sq.
(6) Statuette représentant Aristée, Afr. il., II, p. 17-18, fig. 4 ; bas-relief inédit de l'ancien
musée, représentant une assemblée divine ; sarcophage du n" s. ap. J.-C. dont les gisants, sur le
couvercle, ont la tête seulement épannelée.
(7) Apollon Pythien refait sur un Asclépios, Afr. il., I, p. 116 sq.
(8) Tête de Libyen du British Museum : Arndt-Bruskmann, 41-42; Hekler, Portraits antiques,
p. 36.
(9) Bas-relief de Pausanias (Arch. Jahrb., LVI, 1941, Anz., 706-714, fig. 160-161 ; cf. L. Robert,
Hellenica, I, p. 7 sq.) ; nombreux ex-voto pour des victoires hippiques.
(10) S. Ferri, Divinita ignole; Ch. Picard, Manuel, I, p. 288 ; Nilsson, Gesch. der gr. Religion,
I, p. 117, pi. 52, 5. un sculpteur de cyrÈne : zénïon, fils de zênîon 69
statues de Cyrène ait été importée du dehors. Mais il faut nous résigner à
l'anonymat où se cachent encore leurs auteurs.
On n'en accordera que plus d'intérêt à l'unique exception qui favorise
l'auteur probable d'une des plus belles statues retrouvées à Cyrène, ce
Zénion, fils de Zénion, auquel est dû sans doute le grand Zeus à l'égide
(pi. IV), orgueil hier du musée de Benghazi, et retourné aujourd'hui, à la
faveur des événements de guerre, sur les lieux qui l'ont vu naître (1). Cette
belle trouvaille, en son temps, n'était pas passée inaperçue. Entourée
d'abondants commentaires par les savants italiens qui l'avaient
découverte (2), elle a depuis pris sa place dans les ouvrages généraux (3).
Ayant eu l'occasion, au cours d'un récent voyage à Cyrène, de l'étudier
à mon tour, je présente ici les observations auxquelles ce travail m'a
conduit.
Le Zeus à l'égide fut retrouvé dans un temple de la ville haute qui
s'ouvre sur l'artère principale, en bordure de l'agora (fig. 1). La statue
était couchée, brisée en plusieurs tronçons, en avant d'un piédestal situé
au fond de la cella, du haut duquel elle était visiblement tombée (4). Elle
avait dans sa chute détruit une partie de la mosaïque qui recouvrait le
sol à cet endroit. Des recherches ultérieures permirent de découvrir divers
fragments supplémentaires : ainsi la main droite tenant le foudre fut
trouvée assez loin du temple (5) et son appartenance à la statue n'est pas
assurée. Sous sa forme actuelle, l'œuvre est presque complète, à l'exception
du nez, du membre viril, de l'extrémité de la main droite, de quelques éclats
dans les cheveux et de la majeure partie du sceptre, dont la hampe fut un
moment restaurée en bois peint. La statue est actuellement conservée
dans une salle de l'ancien musée, dont la réorganisation se poursuit.
Ses grandes dimensions, la valeur peu commune de son exécution, sa
qualité de statue de culte la désignaient déjà à l'attention. Par surcroît
une inscription en fixe la date avec une précision rare : la face antérieure
du piédestal portait en effet une dédicace à Hadrien et à Antonin (6) que
(1) E. Ghislanzoni, Noliziario archeologico, II, 1916, p. 207-216, pi. III-IV ; L. Mariáni, ibid.,
Ill, 1922, p. 7-18, fig. 1-11 ; G. Bagnani, JHS, XLI, 1921, p. 238-241, pi. XVIII, 1.
(2) Articles cités dans la note précédente.
(3) Ch. Picard, La sculpture antique, II, p. 302 et 429 ; A. B. Cook, Zeus, III, 1, p. 534 sq.
(4) Ghislanzoni, l. c, p. 204.
(5) Ibid., p. 208, n. 1.
(6) SEG, n° 136. F. CHAMOtJX 70
la titulature des deux empereurs permet de placer avec certitude entre
le 25 février et le 10 juillet de l'année 138 ap. J.-C. (1). Après l'énumération
des titres des deux Césars, le texte, gravé en grandes et belles lettres très
soignées, se termine ainsi : 1. 6 Ý] Kupyjvaííov rcoXiç xocrpjOeřaa и7г'аитои | xai
toïç áyáX[xaai.v. Cette dernière ligne est mise en valeur par un décalage du
début qui a permis au graveur de la disposer symétriquement par rapport
à l'axe médian de l'inscription (2) ; le rédacteur a évidemment, comme le
xal en fait foi, voulu insister sur le fait que la sollicitude de l'empereur
Fig. 1. — Temple de Cyrène, dit « le Gapitole ». Au fond de la cella,
à gauche, base du Zeus de Zénion.
s'était particulièrement portée sur l'érection des slaiues de dieux (seul
sens possible pour ayaXfxa). Il est tout à fait invraisemblable, quoi qu'on
en ait dit (sur la foi, il est vrai, d'une lecture inexacte) (3), que ce texte,
gravé en cette place privilégiée, n'ait pas visé avant tout la ou les statues
au pied desquelles il se trouvait. A supposer même que les largesse?
d'Hadrien aient permis d'élever dans la ville d'autres images des dieux,
le grand Zeus à l'égide est assurément l'une d'elles, et il n'y a pas lieu
(1) Ghislanzoni, p. 196-198 : le 25 fév. 138 est la date de l'adoption d'Antonin, appelé ici
оситохратсор et fils d'Hadrien ; le 10 juillet est la date de la mort d'Hadrien, encore vivant à
l'époque de l'inscription, puisqu'il n'y est pas appelé 6eoç.
(2) La plaque de marbre a été remise en place sur le piédestal restauré. Photographie de
l'inscription dans Ghislanzoni, fig. 1.
(3) G. Bagnani, JHS, XLI, 1921, p. 238-239, lit xtxl ayaXpiacnv et déclare que l'inscription
prouve d'une manière décisive qu'il ne s'agit pas des statues du piédestal. 'UN SCULPTEUR DE CYRENE I ZÉNÍON, FÎLS DE ZENtON 71
d'en remonter la date, pour des raisons de style des plus aléatoires (1),
jusqu'à la fin de l'époque hellénistique.
L'opinion semble s'être accréditée que le Zeus était sur sa base accom
pagné de deux autres statues, qui formaient avec lui la triade capitoline,
et l'on a pris l'habitude de désigner le temple comme le Capitole de
Cyrène (2). C'est là une hypothèse purement gratuite. Le seul argument
sur lequel elle se fonde est l'identification des deux autres membres de
cette triade avec deux statues rapportées au British Museum par Smith
et Porcher après leurs fouilles de 1861, une Athéna (3) et une autre figure
féminine drapée où l'on veut, sans raison positive, reconnaître une Héra (4).
Or d'abord, devant l'imprécision des renseignements donnés par Smith
et Porcher (5), qui n'ont fait dans cette région que des investigations
sporadiques et rapides, on ne peut savoir exactement à quel endroit
ces deux statues ont été découvertes. Les explorateurs anglais, qui
ignoraient l'existence de ce temple, n'ont situé leurs trouvailles que par
rapport à la grande colonnade septentrionale de l'agora (le temple se trouve
de l'autre côté de la place, sur sa bordure méridionale), et encore ils ne
l'ont fait que d'une façon très approximative. On n'est donc guère autorisé
à rapprocher le Zeus à l'égide de ces documents incertains. A supposer
même qu'on le veuille, on se heurte à une objection grave, qui tient à
leurs dimensions respectives. Le Zeus est une statue colossale qui mesure,
de la plinthe au sommet du crâne, 2 m. 18 de hauteur ; l'Athéna 1479 du
British Museum, qui est acéphale, mesure environ 1 m. 44 (6) ; et la statue
1478, également acéphale, 1 m. 63 (7). Il est surprenant qu'on ne se soit
pas encore avisé que cette différence d'échelle rend tout à fait improbable
le groupement des trois statues sur une même base. Placer côte à côte des
œuvres de taille aussi dissemblable eût été une négligence qu'on n'attend
pas des contemporains d'Hadrien, au goût exigeant et imbu des traditions
classiques. On l'attend moins qu'ailleurs dans un temple où tout révèle
au contraire le souci de répondre au mieux, dans le travail scrupuleux de
(1) Ibid., p. 240.
(2) Les plans de l'agora publiés dans Die Anlike, XIX, 1943, p. 207, fig. 38, et dans le guide
anglais Cyrene and ancient Cyrenaica, 1945, conservent cette dénomination.
(3) Smith, Catalogue, II, n° 1479.
(4) Ibid., n° 1478. G. Bagnani voudrait même retrouver dans cette statue acéphale les traits
de l'impératrice Sabina !
(5) History of the recent discoveries at Cyrene, p. 75.
(6\ 4 pieds 9 pouces.
(7) 5 pieds 4 pouces 1/2. 7$ F. CHaMOÙX
l'architecte, du sculpteur et du lapicide, à la majesté du dieu supreme
comme à la dignité des augustes donateurs.
Il s'ensuit que l'identification d3 ce temple comme le Capitole de Cyrène
n'est aucunement assurée. Tout ce que l'on peut dire, c'est que le Zeus à
l'égide devait être accompagné sur son large piédestal d'une ou de deux
divinités parèdres. On ne peut écarter, certes, l'hypothèse d'une triade
capitoline, encore que le groupement sur une largeur da 3 m. 60 de trois
statues colossales donne, sur une reconstitution graphique, une vue
d'ensemble un peu tassée. Mais n'importe quelle autre combinaison est
également possible a priori. Je serais pour ma part assez tenté de croire
à un. culte commun de Zeus et d'Athéna : on a justement indiqué (1) que
le. type du Zeus à l'égide reparaissait sur des monnaies portant l'inscription
IOVI CONSERVATOR! (=Zeus Scox^p).. Or l'association Zeus Sôter-
Athéna Sôteira est attestée en un autre point du monde grec (2), et c'est
à sa fille que Zeus avait emprunté l'égide dont il se pare ici (3). Ajoutons
qu'Athéna, dont de nombreuses effigies (certaines sont fort belles) ont
été retrouvées à Cyrène, n'y possède pas encore de sanctuaire reconnu
(les emplacements, il est vrai, ne manquent point !). Enfin, non loin du
prétendu Capitole, vers l'angle Sud-Est de l'agora, on a dégagé les
fondations de deux grands autels jumeaux, placés côte à côte. L'inscription
de l'un d'eux, dont plusieurs fragments sont conservés, semble indiquer
qu'il était précisément consacré à Zeus Sôter (4). L'autre pourrait être
celui de sa parèdre Athéna Sôteira. Simple hypothèse d'ailleurs, je
m'empresse de l'ajouter : elle n'est présentée ici, exempli gralia, que comme
une direction possible de recherches.
(1) Mariáni, /. с, p. 16-17 ; cf. aussi BCH, IX, 1885, p. 44-45.
(2) A Athènes et au Pirée : IG, II2, n° 676, 11 sq. ; Pausanias, I, 1. 3. On connaît à Sparte
Zeus Xénios et Athénia Xénia, à Érythrées Zeus Phémios et Athéna Phémia, à Lindos Zeus
Polias et Athéna Polias, à Pergame Zeus Niképhoros et Athéna Niképhoros, à Délos Zeus Kynthios
et Athéna Kynthia, etc. La présence d'un couple Zeus Sôter-Athéna Sôteira à Cos (Prott-Ziehen,
Leges sacrae, II, n° 131 ; Paton, Inscr. Cos, n° 34) reste douteuse, les épithètes étant restituées.
(3) A. B. Cook, Zeus, III, 1, p. 866-867. De son côté, Zeus prête à l'occasion son foudre à
Athéna (ibid., p. 867 sq.). Sur l'association des deux divinités, cf. le texte suggestif d'Aelius
Aristide (Orat., II, 10 = I, 14 Dindorf) cité par Cook, l. c, p. 872.
(4) On connaît déjà sur l'agora une dédicace, gravée sur une architrave, à Zeus Sôter (SEG,
n° 127). Bien loin de là, sur la colline de l'Est, le plus grand temple de Cyrène était consacré à
Zeus Olympien (cf. SEG, n° 126). Sur ce sanctuaire, cf. provisoirement Arch. Jahrb., LVI, 1941,
Anz., 702 sq., et Die Anlike, XIX, 1943, p. 179, en attendant la publication prochaine du monu
ment par G. Pesce dans le BCH. ;

'
UN SCULPTEUR DE CYRENE : ZÉNION, FILS DE ZENION 73
Quoi qu'il en soit de son ou de ses acolytes, le Zeus à l'égide présente à
nos yeux l'intérêt supplémentaire d'être non seulement daté, mais signé.
Sur le retour droit du piédestal, on peut lire en effet, soigneusement gravée
en lettres semblables à celles de l'inscription dédicatoire, l'inscription (1)
IHNIÍ1N
IHNIHNOI
« «
Qu'était ce Zyjvîcov Zyjvîmvoç ? Sculpteur ? Magistrat ? Prêtre ? On hésitait
encore récemment entre ces interprétations (2). En tout cas, il ne s'agit
pas d'un graffîte. D'autre part un nom de magistrat ou de prêtre, isolé et
en cet endroit, serait bizarre et incompréhensible. L'hypothèse d'une
signature d'artiste paraît seule plausible. Je reconnais volontiers que
l'absence d'un verbe comme s7toiei ou къо'щае est gênante et anormale.
Mais le fait n'est pas absolument sans exemple, surtout à cette époque (3).
L'emplacement choisi et la netteté de la gravure conviennent à ce qu'on
attend d'un sculpteur de talent, justement fier de son œuvre, mais soucieux
de placer sa signature en un coin discret, par respect pour la présence
divine. C'est pourquoi j'admettrai, avec le premier éditeur (4), que Zénion,
fils de Zénion, est bien l'auteur du grand Zeus à l'égide de Cyrène.
On a voulu, sur la simple foi de ce nom (5), rattacher le sculpteur à
l'école d'Aphrodisias en Carie, où, de fait, les noms « jupitériens » sont
nombreux (6). Mais cette analogie est toute superficielle. De tels noms
sont courants en tous les points du monde antique : à Gyrène, on connaît
un Ztjvcov (7) et un Zvjviç (8) ; le nom même de Z-qvtcov reparaît dans
une autre inscription (9). Il n1y a donc pas à s'attarder à ce rapproche-
(1) Ghislanzoni, l. c, p. 200, fig. 2.
(2) A. В. Cook, Zeus, III, 1, p. 535, п. 1. G. Bagnani, l. c, p. 241, y voit la signature de l'artisan
qui a construit le socle, ce qui est invraisemblable pour une inscription aussi soignée.
(3) Lôwy, Inschriflen gr. Bildhauer, p. 259-260, n° 369 (signature d'Aristéas et de Papias
d'Aphrodisias sur deux Centaures du Musée du Capitole). Cf. aussi le commentaire p. 290.
(4) Ghislanzoni, suivi par Mariáni et par Ch. Picard.
(5) Mariáni, l. c, p. 9.
(6) Cf. Toynbee, The Hadrianic School, p. 242-243.
(7) CI G, 5156 (me-iie s. av. J.-C, à en juger d'après le fac-similé donné par Pacho, Relation
d'un voyage dans la Marmarique, la Cyrénaïque..., Album, pi. LXV, 4).
(8) Démiurge au ive s. (SE G, n° 20, 2).
(9) 'Apotvóav Z7]vitovoç j Kupavaïoi {SEG, n°57). La forme des lettres (cf. Afr. it., Ill, p. 190,
fig. 46) n'exclut pas qu'il puisse s'agir'du même personnage. 74 F. CHAMOUX
ment fallacieux, alors que l'absence d'ethnique donne à penser que le
sculpteur était cyrénéen. Son Zeus, en tout cas, est par lui-même assez
caractéristique pour que nous puissions nous représenter clairement la
manière de son auteur. Il l'est même si bien qu'il fournit à mon sens une
base suffisante pour attribuer à Zénion une autre statue remarquable de
Cyrène (pi. Y), l'Alexandre en Dioscure (1).
E. Ghislanzoni avait bien remarqué l'étroite ressemblance des deux
œuvres et les attribuait à un même atelier (2). Mais son affirmation, que
n'appuyait aucune, démonstration précise, a été révoquée en doute (3)
et n'a pas recueilli l'adhésion qu'elle méritait. L'étude directe et simul
tanée des deux statues m'ayant convaincu qu'elles sont dues effectivement
à une même main, j'apporte ici les éléments de ma conviction.
D'abord leur matière est la même, un beau Paros lumineux. Leurs
dimensions concordent jusque dans le détail (4). La forme des plinthes,
leur épaisseur, leur dimension sont comparables. Remarque plus signifi
cative, la technique du sculpteur est visiblement la même sur l'une et sur
l'autre statue. Le traitement du nu, fort consciencieux, est pareill
ement obtenu par un polissage attentif du marbre. Sur une charpente
d'athlète, les deux personnages divins ont l'un et l'autre des corps aux
muscles puissants, mais comme enrobés d'une légère couche de graisse qui
en adoucit les contours. La disposition des masses musculaires répond sur
les deux statues à un même schéma : on le constate à maint détail révéla
teur, au bourrefet du bas-ventre, au dessin des pectoraux, à la forme du
sternum, à la légère dépression qui le relie au nombril sur une paroi ventrale
au modelé très caractéristique. Les genoux, les pieds (5), les yeux, le
scrotum offrent des analogies frappantes. On attachera une valeur parti
culière au traitement des cheveux et des poils (6). La façon dont la
(1) Ghislanzoni, Not. arch., II, p. 105-122, pi. V-VI ; Mariáni, Rendiconli Acad. Lincei, 1915.
p. 95 sq. ; Maviglia, RA, 1916, I, p. 168 ; Ch. Picard, Sculpture antique, II, p. 447. La statue est
conservée dans le musée installé dans les Grands Thermes. Alexandre porte un casque, invisible
de face, et dont le cimier est brisé. Il n'a jamais eu la couronne de rayons que lui prêtait
Mme Maviglia. Il est donc bien représenté en Dioscure, et non en Hélios.
(2) Ghislanzoni, /. c, p, 216.
(3) G. Bagnani, /. c, p. 240.
(4)/. c, p. 207, n. 1.
(5) Les pieds sont pour ainsi dire interchangeables d'une statue à l'autre ; un détail carac
téristique est la forme du petit doigt, plus court que les autres de moitié et rentrant un peu sous
la plante du pied (trait notable d'observation réaliste).
(6) Le triangle pileux du pubis est fort analogue sur les deux statues. Je ne vois pas du tout
comment G. Bagnani peut y découvrir une « preuve décisive » qu'elles ne sont pas de la même
main. 4 UN SCULPTEUR DE CYRÈNE Г ZÉNION, FILS DE ZÉNION /O
chevelure se relève en découvrant le front, puis retombe en grosses boucles
hélicoïdales bien détachées les unes des autres est commune aux deux
statues. Sur l'une et sur l'autre, une même ligne d'ombre profondément
creusée de chaque côté du visage accentue le contraste entre le poli de la
chair et la masse mouvementée des cheveux. Une particularité technique
mérite ici d'être notée : c'est l'usage constant du foret pour détailler les
boucles de la chevelure. Quoi qu'on en ait dit (1), cet emploi systématique
est un indice de date. Mais sur nos deux statues il est trop identique pour
qu'on puisse l'expliquer autrement que par le travail d'une même main.
Ce qui emporte surtout la conviction, c'est qu'elles montrent toutes deux
une même conception du sujet et relèvent d'un même style. La posture et
l'aplomb des corps sont les mêmes, bien qu'inversés. Il s'agit de l'attitude
classique du «pas ébauché », dont l'invention remonte à Polyclète. Nous
en avons, dans les deux cas, une même version, compliquée par la présence
de la lance et du sceptre : en reportant la jambe libre un peu plus en arrière,
en accentuant le hanchement, le sculpteur a rendu plus sensible le
caractère artificier de cette posture purement idéale. La majesté^ un peu
froide de l'ensemble, que des déformations volontaires soulignent à
l'occasion (2), est rehaussée par l'emploi systématique d'attributs qui
compliquent et étoffent le schéma class'ique : lachlamyde qui retombe
sur l'épaule de l'Alexandre répond à l'égide du Zeus, comme la protomé
de cheval répond à l'aigle. Ces attributs supplémentaires ont aussi pour
rôle d'ajouter à la pompe de la figure divine par un effet de contraste
analogue à celui qu'on remarque entre le visage et les cheveux. A l'éclat
des chairs lisses s'opposent soit les plis de la chlamyde, profondément
creusés, soit l'égide écailleuse et l'aigle aux plumes ébouriffées. Il est
vraisemblable d'ailleurs que des touches de couleur accentuaient encore
cette opposition. Les têtes enfin portent la marque d'une même noblesse
un* peu lourde et sont pareillement construites, avec un front bas aux
sourcils proéminents, un visage large, une bouche entr'ouverte.
L'Alexandre évidemment, pour des raisons iconographiques, a un caractère
individuel plus marqué : je croirais volontiers que les traits du conquérant,
tels qu'ils avaient été fixés dans les œuvres des artistes du ive s. et plus
spécialement de Lysippe, se sont trouvés dans ce cas particulier légèrement
modifiés par le souvenir des portraits de Ptolémée-Sôter, tels que nous les
(1) Cf. à ce sujet Lippold, Kopien u. Umbildungen, chap. VII.
(2) Ainsi l'élargissement artificiel du cou, très sensible sur le Zeus.

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