Un système énigmatique de combustion au Bronze moyen sur le plateau d'Espalem (canton de Blesle, Haute-Loire) - article ; n°2 ; vol.101, pg 325-344

De
Bulletin de la Société préhistorique française - Année 2004 - Volume 101 - Numéro 2 - Pages 325-344
Sur le plateau de la commune d'Espalem, dans le nord-ouest de la Haute-Loire, un décapage, effectué sur une surface de 1 250 m2, a révélé la présence d'une aire rubéfiée discontinue surmontée d'une épaisse couche de charbons. Deux analyses par le radiocarbone permettent d'attribuer cet horizon au Bronze moyen conformément à ce qu'indiquent les quelques tessons de céramique recueillis. L'analyse des charbons de bois témoigne d'une combustion de troncs et de branches en milieu anaérobie, tandis que la microstratigraphie révèle non pas un sol en place, mais un apport d'agrégats de divers horizons et de débris de matériaux malaxés en terre. L'ensemble des résultats va à l'encontre de l'hypothèse d'un système de deforestation par essartage, même à feu couvert, mais suggère un dispositif de combustion particulier de type charbonnières , qu'il reste difficile d'interpréter en termes ď activité précise.
On the plateau of Espalem, located in the north-western section of Haute-Loire, an excavation carried out over a surface of 1250 sq. m revealed the presence of a burnt and discontinuous area, surmounted by a thick layer of charcoal. Two radiocarbon analyses allow this occupation to be dated to the Middle Bronze Age, in accordance with the few ceramic sherds collected. The analysis of the charcoal testifies to the combustion of trunks and branches in an anaerobic environment, while the microstratigraphy reveals a deposition of aggregates from various layers and mixed material remains. All these results are contrary to the hypothesis of a system of deforestation by grubbing, even with prescribed burning, but suggest a particular combustion device such as that used by charcoal-burners. However, the aim of this production remains difficult to understand.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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Frédérique Blaizot
Laurent Fabre
Julia Wattez
Joël Vital
Pascal Combes
Un système énigmatique de combustion au Bronze moyen sur le
plateau d'Espalem (canton de Blesle, Haute-Loire)
In: Bulletin de la Société préhistorique française. 2004, tome 101, N. 2. pp. 325-344.
Résumé
Sur le plateau de la commune d'Espalem, dans le nord-ouest de la Haute-Loire, un décapage, effectué sur une surface de 1 250
m2, a révélé la présence d'une aire rubéfiée discontinue surmontée d'une épaisse couche de charbons. Deux analyses par le
radiocarbone permettent d'attribuer cet horizon au Bronze moyen conformément à ce qu'indiquent les quelques tessons de
céramique recueillis. L'analyse des charbons de bois témoigne d'une combustion de troncs et de branches en milieu anaérobie,
tandis que la microstratigraphie révèle non pas un sol en place, mais un apport d'agrégats de divers horizons et de débris de
matériaux malaxés en terre. L'ensemble des résultats va à l'encontre de l'hypothèse d'un système de deforestation par
essartage, même à feu couvert, mais suggère un dispositif de combustion particulier de type "charbonnières ", qu'il reste difficile
d'interpréter en termes ď activité précise.
Abstract
On the plateau of Espalem, located in the north-western section of Haute-Loire, an excavation carried out over a surface of 1250
sq. m revealed the presence of a burnt and discontinuous area, surmounted by a thick layer of charcoal. Two radiocarbon
analyses allow this occupation to be dated to the Middle Bronze Age, in accordance with the few ceramic sherds collected. The
analysis of the charcoal testifies to the combustion of trunks and branches in an anaerobic environment, while the
microstratigraphy reveals a deposition of aggregates from various layers and mixed material remains. All these results are
contrary to the hypothesis of a system of deforestation by grubbing, even with prescribed burning, but suggest a particular
combustion device such as that used by "charcoal-burners". However, the aim of this production remains difficult to understand.
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Blaizot Frédérique, Fabre Laurent, Wattez Julia, Vital Joël, Combes Pascal. Un système énigmatique de combustion au Bronze
moyen sur le plateau d'Espalem (canton de Blesle, Haute-Loire). In: Bulletin de la Société préhistorique française. 2004, tome
101, N. 2. pp. 325-344.
doi : 10.3406/bspf.2004.12995
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bspf_0249-7638_2004_num_101_2_12995Un système énigmatique
de combustion
Frédérique au Bronze moyen BLAIZOT,
Laurent FABRE,
sur le plateau d'Espalem Julia WATTEZ,
Joël VITAL
et Pascal COMBES (canton de Blesle, Haute-Loire)
Résumé Loire, Sur le plateau un décapage, de la commune effectué sur d'Espalem, une surface dans de le 1 250 nord-ouest m2, a révélé de la Haute- la pré
sence d'une aire rubéfiée discontinue surmontée d'une épaisse couche de
charbons. Deux analyses par le radiocarbone permettent d'attribuer cet
horizon au Bronze moyen conformément à ce qu'indiquent les quelques
tessons de céramique recueillis. L'analyse des charbons de bois témoigne
d'une combustion de troncs et de branches en milieu anaérobie, tandis que
la microstratigraphie révèle non pas un sol en place, mais un apport
d'agrégats de divers horizons et de débris de matériaux malaxés en terre.
L'ensemble des résultats va à Г encontre de l'hypothèse d'un système de
deforestation par essartage, même à feu couvert, mais suggère un disposit
if de combustion particulier de type "charbonnières ", qu'il reste difficile
d'interpréter en termes ď activité précise.
Abstract
On the plateau ofEspalem, located in the north-western section of Haute-
Loire, an excavation carried out over a surface of 1250 sq. m revealed the
presence of a burnt and discontinuous area, surmounted by a thick layer
of charcoal. Two radiocarbon analyses allow this occupation to be dated
to the Middle Bronze Age, in accordance with the few ceramic sherds col
lected. The analysis of the charcoal testifies to the combustion of trunks and
branches in an anaerobic environment, while the microstratigraphy reveals
a deposition of aggregates from various layers and mixed material remains.
All these results are contrary to the hypothesis of a system of deforestation
by grubbing, even with prescribed burning, but suggest a particular com
bustion device such as that used by "charcoal-burners". However, the aim
of this production remains difficult to understand.
l'ouest de Brioude (fig. 1). Le secteur constitue un CONTEXTES territoire de forme triangulaire, représenté par un enGÉOGRAPHIQUE ET ARCHÉOLOGIQUE semble de petites collines et de plateaux basaltiques
délimités au sud et au sud-ouest par les vallées de la
Le village d'Espalem se trouve sur le canton de Blesle Violette et de l'Alagnon, à l'ouest par les contreforts
du Cézallier et à l'est par la planèze de la Plénide. Cette (arrondissement de Brioude) dans le nord-ouest de la
Haute-Loire (Auvergne) et est situé à environ 15 km à dernière est un gros socle basaltique ponctué de maars
Bulletin de la Société préhistorique française 2004, tome 101, n° 2, p. 325-344 ;
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Illustration non autorisée à la diffusion
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D'après V la carte IGN 2534E 1/25000
Fig. 1 - Situation géographique du site (F. Blaizot).
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d'explosion, qui sont appelés les lacs d'Espalem. Le Plénide, Trou Grand, lac Citrou, lac Long, Grenier-
canton de Blesle est le prolongement naturel de la ré Montgon, Blesle route impériale, lac Bec, le Navet, lac
Lant et la Croux, soit sur une surface de 25 km2 envigion de Massiac, dans le Cantal, zone relativement
désertique, considérée comme un secteur de transition ron. Tous ces tertres, qui forment la "nécropole des
entre la montagne, les herbages et la Limagne (Vinatié, lacs ", ont été trouvés et inventoriés par un instituteur
1991). La carrière Blanchon, lieu de l'intervention du Cantal, A. Vinatié, entre 1970 et 1990. Aucun n'a
archéologique, exploite le basalte sur une épaisseur de été fouillé. En revanche, un ensemble de six tertres de
30 m. Elle est située au lieu-dit lac Lant-lac Long. pierres situés à Lair sur la commune de Laurie (Cantal),
L'examen du dossier communal révèle la présence de à quelques kilomètres à l'ouest d'Espalem, a été fouillé
69 tertres (tumulus de pierres ou tombelles gazonées), dans les années soixante-dix-quatre-vingt (Vinatié et
répartis sur la commune d'Espalem au lieux-dits la Daugas, 1972 et 1975; Simon et Vital, 1982). L'un
Illustration non autorisée à la diffusion
Limite extrême d'exploitation
Front de taille actuel
Tumulus
Pierrier (remembrement)
Sondage archéologique
Lac
Zone décapée (avril 2001)
Fig. 2 — Plan masse localisant les zones de tumuli, les sondages et la zone décapée sur fond cadastral (P. Combes).
Bulletin de la Société préhistorique française 2004, tome 101, n° 2, p. 325-344 328 F. BLAIZOT, L. FABRE, J. WATTEZ, J. VITAL et P. COMBES
d'entre eux a été édifié au Bronze moyen (T20), les et ce n'est que dans ces dépressions que les couches
autres sont datés du Bronze final ou du premier Âge us 22 et us 23 sont présentes. Ailleurs, on ne relève que
du Fer (Vinatié, 1995). La sépulture la plus ancienne les couches us 1 et us 2, voire la seule couche 1 (au
est constituée d'un bûcher au-dessus de laquelle fut sud). Dans la moitié nord-ouest, un horizon argileux
édifié le tertre (LY-3244 : 3530 ± 120 BP, cal. 2190 à de couleur gris bleuté, riche en matière organique et
1524 av. J.-C. et LY-3243 : 3310 ± 120 BP, cal. 1884 comportant quelques graviers et coquilles (us 17), est
à 1316 av. J.-C). intercalé entre la couche 1 et la couche 22. Au centre
Le projet d'extension de la carrière de basalte (carrière de la partie décapée, il apparaît directement surmonté
Blanchon) en direction d'une partie de la nécropole de la couche 2 (fig. 3) et paraît ainsi constituer une
tumulaire des Lacs a été l'occasion d'effectuer le relevé altération de cette dernière sous l'action de l'humidité.
topographique de seize tertres et de sonder quatre par Le plateau est en effet très humide, avec des précipita
celles représentant une surface de 3 hectares (Hénon tions qui dépassent 1 500 mm par an, et est troué de
et al, 1999). Seuls trois sondages réalisés dans la par dépressions d'eau stagnante (les maars), tandis que les
celle 47 ont livré des vestiges enfouis, situés à une tourbières du lac Long et du lac Citrou sont proches.
distance de 100 m au sud du premier groupe de tertres
(fig. 2, nos 13, 14, 15 et 16). L'un de ces sondages Les vestiges enfouis sont de deux types (fig. 4) :
- un niveau rubéfié riche en charbons de bois (us 4 et (SD26) recelait un horizon rubéfié à la surface duquel
se trouvaient quelques esquilles d'os brûlé, tandis que us 19) situé au sommet de la couche 2, sous la
des charbons contenus dans une petite fosse ont été couche 1, et daté du Bronze moyen;
- des structures en pierres sèches (murs, empierredatés du Bronze moyen (LY-9857 : 3205 ± 35 BP, cal.
1522 à 1412 av. J.-C). La proximité des ensembles ments) et des drains, qui s'ouvrent dans la couche 1
funéraires et la nature des vestiges laissaient envisager et s'inscrivent dans la couche 2. Ces vestiges sont
une relation entre cette zone et les tertres des parcelles datés par le mobilier céramique de l'époque mod
voisines : bûchers funéraires ou structures de combust erne.
ion associées au rituel funéraire.
DESCRIPTION
STRATIGRAPHIE DU NIVEAU PROTOHISTORIQUE
Le terrain est depuis une vingtaine d'années utilisé Dans l'angle ouest de l'emprise, autour du sondage 26,
comme prairie. Le décapage, prévu à l'origine sur apparaît une couche de terre rubéfiée surmontée d'une
2250 m2, a été réduit à environ 1 250 m2 (fig. 3). Cette pellicule charbonneuse ponctuellement conservée
décision a été motivée par l'affleurement du basalte au (fig. 3, us 4). Celle-ci se situe sous la couche 1 et au
S-E, qui apparaissait directement sous le niveau de sol sommet de la couche 2 (fig. 5 et 6). Cette couche est
actuel. continue, mais son épaisseur est irrégulière : elle se
présente sous la forme de plaques ponctuées d'espaces
Le plateau d'Espalem présente un pendage d'est en où la rubéfaction s'estompe totalement ou apparaît sous
ouest. La stratigraphie du secteur décapé est la suivante forme de granules. L'épaisseur maximale de la rubé
(fig. 3 et 4): faction est relativement importante, puisqu'elle varie
- à la base, le socle basaltique d'une épaisseur de 30 m entre 0,05 et 0,08 m. Elle comporte des charbons in
crustés à sa surface dont certains atteignent plus de (us3);
- celui-ci est surmonté d'une couche argileuse jaune 5 cm. Nous avons retrouvé un lot d'esquilles osseuses
verdâtre pâle dans laquelle on reconnaît des frag brûlées et avons pu déterminer sans ambiguïté qu'elles
ments de basalte altérés en décomposition (us 23) ; appartiennent à de la faune. Cette couche livre égale
- suit une couche de nature proche de cette dernière ment un éclat de cristal de roche retouché et deux
mais de couleur jaune-ocre foncé riche en précipita tessons de céramique à pâte rouge et à gros dégraissant
tions ferrugineuses (us 22) ; dont l'un présente une pseudo-cannelure.
- une couche limono-argilo-sablonneuse compacte brun- La fosse fouillée de moitié lors des sondages, dont les
jaune qui contient des graviers de basalte et des nodul charbons ont fourni la date du Bronze moyen, a égale
es ferrugineux en grand nombre, et à la surface de ment été réexaminée (A5, fig. 6). Recoupée par le
laquelle on trouve quelques pierres plates (us 2) ; drain D6, elle s'ouvre au sommet de la couche 2 et de
- puis, directement sous la terre végétale, on observe l'horizon us 4. Sa morphologie est grossièrement ovale
une couche argilo-limoneuse brun foncé. Elle comp (0,70 m sur 0,60 m), ses parois obliques et son fond en
orte quelques nodules ferrugineux et des blocs de auge, sa profondeur est de 0,22 m. Son comblement
basalte remaniés d'un module variant de 0,01 à (us 13) se compose d'un sédiment argilo-limoneux
0,10 m (us 1). Elle livre un fragment d'anse qui ap brun-noir, qui comporte de très nombreux charbons et
partient probablement à un vase médiéval. des nodules rubéfiés, mélangés sur toute l'épaisseur du
remplissage. Les charbons sont assez gros (6 cm) et
La totalité de cette séquence n'est pas observable sur ont fourni la date du Bronze moyen (cf. supra). Elle
l'ensemble de la zone décapée. Dans l'angle est et dans ne livre pas de matériel.
Toujours dans ce niveau, nous avons fouillé une " strucla partie sud-est, le socle basaltique affleure et apparaît
ture" en creux (A8). Il s'agit d'une cuvette d'une taille sous la terre végétale. Celui-ci, très irrégulier, présente
des dépressions notamment au centre et au nord-ouest, de 0,75 m sur 0,70 m à parois obliques et à fond
Bulletin de la Société préhistorique française 2004, tome 101, n° 2, p. 325-344 Un système énigmatique de combustion au Bronze moyen sur le plateau d'Espalem (canton de Blesle, Haute-Loire) 329
Í coupe Ai iimiîe us 4 discontinue
Illustration non autorisée à la diffusion
10m
l 1 Limite d'affleurement du basalte | | Us 2 : couche limono-argilo-sablonneuse
I I Couche rubéfiée (us 4 et us 1 9) [ / j Murs modernes
Щ Drains l\N Us 1 7 : zone organique
„ Prélèvements ШШ Structures en creux CD 1 à 4 : micromorphologie
5-6 : anthracologie
Fig. 3 - Plan d'extension des couches naturelles (us 3, us 17 et us 2) et de l'occupation (us 4, us 19, A5, A8, A20
et A21), situation des coupes A-A, B-B et C-C, emplacement des prélèvements micromorphologiques et anthra-
cologiques (P. Combes).
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330 F. BLAIZOT, L. FABRE, J. WATTEZ, J. VITAL et P. COMBES
J685.31 NGF
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Нб84,69 NGF
Fig. 4- Coupes stratigraphiques S-E/N-O, en C-C, et N-O/S-E en B-B. Us 1 couche argilo-limoneuse ; us 2 couche limono-argilo-sablonneuse ; us
3 socle basaltique ; us 17 couche organique ; us 19 : couche rubéfiée surmontée de charbons ; us 22 : argile jaune-ocre ferrugineuse ; us 23 argile jaune
pâle (P. Combes).
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Fig. 5 - Coupe stratigraphique S-E/N-0 en A-A (D6 drain moderne). TV : terre végétale ; us 1 couche
argilo-limoneuse ; us 2 : couche limono-argilo-sablonneuse ; us 3 socle basaltique ; us 4 couche rubéfiée
surmontée de charbons (P. Combes).
concave, dont la profondeur maximale est de 0,22 m épaisseur; celles-ci sont juxtaposées de manière à
(fig. 4 et 7). Sur le fond se trouvent, juxtaposées, une former une couche continue d'une épaisseur moyenne
couche lacunaire de sédiment très rubéfié d'une épais de 0,06 à 0,08 m, au sommet de laquelle sont incrustés
seur variant de 0,03 m à 0,10 m et une couche très de gros fragments de charbons. Le niveau rubéfié est
noire, charbonneuse, d'une épaisseur quasi équivalente. recouvert d'une couche très charbonneuse beaucoup
Les charbons sont rarement préservés en tant que frag mieux conservée que Г us 4. La fouille de Г us 19,
ments de bois brûlés et se présentent le plus souvent réalisée à plusieurs endroits sous forme de tests, ne
sous la forme d'une poussière mêlée au sédiment, qui, livre aucune esquille osseuse brûlée, de même que le
en langage charbonnier, est caractérisée sous les termes tamisage de la couche charbonneuse. On ne relève que
de "fraisil" ou "frazil". quatre petits tessons de céramique rouge-brun à gros
Un autre niveau rubéfié a été relevé au nord-est et au dégraissant (fragments de panse). Une datation par le
sud-est de l'emprise décapée (us 19, fig. 4). Il se situe radiocarbone des charbons prélevés dans cette couche
nous donne encore la date du Bronze moyen : LY- dans le même contexte stratigraphique, intercalé entre
la base de la couche 1 et le sommet de la couche 2 10532 : 3265 ± 35 BP, 1676 à 1448 av. J.-C.
(fig. 3). Il se présente de la même manière que Fus 4 : Au sommet de la couche naturelle us 2, qui affleure là
des plages rubéfiées de forme irrégulière variant en où le niveau us 19 est lacunaire, un gros tesson du même
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coupe A5
684,87 NGF
/Ч Лс 685,07m
Fig. 6 - Relevé planimétrique des couches us 2 et us 4 et de la structure A5 ; coupe de la structure A5. D6
drain moderne ; us 2 couche limono-argilo-sablonneuse ; us 3 socle basaltique ; us 4 terre rubéfiée su
rmontée de charbons (P. Combes).
A 20
685,03 NGF
Illustration non autorisée à la diffusion Illustration non autorisée à la diffusion 0 0,2 0j6 1m 0 0,2 0,6 1m
S/Ë N/O
685,1 1 NGF
684,82 NGF
Fig. 8 - Relevé planimétrique des structures Fig. 7 - Relevé planimétrique de la structure A8 En gris terre rubéfiée ;
en blanc terre charbonneuse (P. Combes). A20etA21 (P. Combes).
Bulletin de la Société préhistorique française 2004, tome 101, n° 2, p. 325-344 332 F. BLAIZOT, L. FABRE, J. WATTEZ, J. VITAL et P. COMBES
type a été ramassé. On y a relevé également deux petites (mica blanc, quartz ?) pour partie issu de formations
structures en creux (A20 et A21), repérées au sommet cristallines. Le tesson noir de M18 pourrait s'écarter
du niveau organique us 17, mais qui peuvent s'ouvrir de ce groupe (céramique non tournée médiévale ?).
plus haut, le sédiment, très noir à cet endroit, n'en ayant Les caractéristiques typologiques diagnostiques se
pas permis la lecture (fig. 8). De formes inhabituelles réduisent à peu d'éléments. Le fragment à décor de
(l'une est irrégulière et l'autre est étroite et allongée), sillon (ou cannelure étroite profonde) évoque des tech
elles présentent des bords nets et un comblement homog niques de décor des récipients des phases moyennes et
ène. Dans les deux cas, il s'agit d'un sédiment argilo- finales du Bronze moyen, telles qu'elles sont connues
limoneux noir auquel sont mêlés, de bas en haut, un en Provence (Vital, 1999), sur les Grands Causses
grand nombre de charbons et des nodules rubéfiés, de (Thauvin-Boulestin, 1998) ou en Languedoc oriental
la même manière que dans la fosse A5. (Roudil, 1972) dans les faciès de type Saint- Vérédême,
proto-Saint- Vérédême ou apparentés.
Le décor cannelé de l'anse plate évoque les préhensLE MOBILIER ARCHÉOLOGIQUE ions de la même période du Bronze moyen (La Roche-
Description Blanche Beauséjour, Loison, 1997, fig. 38, n° 1), voire
de la dernière phase du Bronze ancien (grottes de
Les vestiges sont décrits en suivant la succession des Peyroches II à Auriolles et du Travès à Montclus,
unités stratigraphiques et sédimentaires, de bas en Roudil, 1972, fig. 12, nos 10 et 18, n°7; dolmen de
Lapeyrière à Brengues, aven d'Altayrac à La-Roque- haut :
- us 2 (sommet) : Sainte-Marguerite, n° 1 et fig. 112). Cependant, Thauvin-Boulestin, la présence 1998, d'un fig. fin dé14, • fragment de partie inférieure d'un pot ou d'une
jarre ; pâte marron-rouge montrant une trichromie graissant calibré bien réparti dans le fond pâteux ainsi
dans l'épaisseur, plus beige au cœur; surfaces que la section très plate de l'anse peuvent évoquer une
lissées à dégraissants affleurants. céramique médiévale, ce que la position stratigraphique
- us 4 : ne démentirait pas. Cette hypothèse de datation mérit
• un éclat laminaire de cristal de roche qui semble erait d'être actuellement privilégiée.
débité ; Les caractéristiques physiques des tessons, bien que de
• deux tessons à pâte sableuse, de coloration marron précision chronologique générale moindre, vont dans
à marron-rouge, à lissage simple, l'un à dégraissant le même sens. Les pâtes homogènes à trichromes, dans
affleurant. L'autre porte au moins une incision des tons généralement chauds, évoquent un héritage du
Bronze ancien, encore bien attesté durant les deux profonde à arêtes mousses.
La taille réduite (1 cm2) et la banalité du tesson ne premiers stades du Bronze moyen. Aucune des carac
nous ont pas semblé justifier un dessin. téristiques relevées sur les céramiques du début du
- us 19 : Bronze final (grotte du Rond-du-Barry à Sinzelles,
• un tesson à pâte rouge-marron dont le lissage fin Haute-Loire : travaux inédits en cours, Houdré, Perrin,
tend vers le polissage ; Vital) n'apparaissent parmi les tessons d'Espalem. À
• un tesson à pâte marron-rouge et couverte noire. l'inverse, des comparaisons directes mériteront d'être
- us 1 (proximité A7) conduites prochainement avec les séries du Bronze
• un fragment d'anse en ruban portant deux cannel ancien-moyen de Basse et de Haute-Auvergne (Orcet,
ures longitudinales sur sa face externe ; pâte mar Dallet, Puy-de-Dôme, fouilles inédites G. Loison;
ron-rouge, couverte noirâtre, petit dégraissant ca Cournon d'Auvergne, Puy-de-Dôme, fouilles inédites
libré légèrement affleurant. L. Carozza ; Laurie, Cantal, fouilles P. Simon et J. Vital,
- M9 : recherches en cours) afin de confirmer, voire d'affiner,
• un petit tesson aux caractéristiques proches de nos propositions.
celui de l'us 2. La pièce en quartz ne choque pas dans ce contexte. Ce
- M10 : matériau est souvent mis en œuvre dans les nécropoles
• deux tessons à pâte marron-rouge et couverte rou- tumulaires protohistoriques dans le cadre des pratiques
geâtre à noire, à lissage simple, dégraissant peu funéraires. Ramassé dans la couche rubéfiée, il ne peut
affleurant sur la face interne. toutefois être daté, puisqu'il ne s'agit que d'un éclat et
- M18 : que l'utilisation du cristal de roche pour faire des outils
est rencontrée dans toute la Pré- et la Protohistoire. • un tesson à pâte sableuse noire, lissage simple,
surface bosselée. L'origine est probablement locale, le cristal de roche
se trouvant en Auvergne à l'état de filon dans le granit
Commentaire ou dans le basalte à l'état secondaire (dans les coulées,
renseignement F. Surmely, SRA Auvergne).
Un certain nombre de constantes peuvent être relevées
concernant les aspects physiques de la plupart des Conclusions
tessons : fond de pâte marron-rouge, couverte de même
couleur, plus rarement noirâtre, lissage réduit laissant Les observations typochronologiques réalisées sur les
apparaître le dégraissant dans quelques cas. Les parti quelques vestiges céramiques sont concordantes avec
cules ajoutées sont grossières, hétérométriques, pou les propositions chronométriques tirées des mesures
vant correspondre à l'utilisation d'un sable de rivière radiocarbone. L'occupation du site doit être placée
Bulletin de la Société préhistorique française 2004, tome 101, n° 2, p. 325-344 Un système énigmatique de combustion au Bronze moyen sur le plateau d'Espalem (canton de Blesle, Haute-Loire) 333
entre la seconde et la troisième phase du Bronze moyen, déplacement des habitats sur un territoire, a été émise.
avec une probabilité éventuelle plus forte sur la se Pour la Haute-Auvergne, J. Guilaine propose un mod
conde (autour de 1500 av. J.-C. ± 50 environ) si l'on èle selon lequel la deforestation ferait place à une
accorde un crédit à la part des héritages techniques du mise en culture, puis, compte tenu de la pauvreté des
Bronze ancien et si l'on prend en compte les deux ra- sols de la région, ces terres seraient investies par les
diodatations. ensembles funéraires (Guilaine, 1991, p. 77).
La surface fouillée à Espalem n'offre pas de traces
agraires. En effet, outre l'absence de sillons, les cailloux PROBLÉMATIQUE DU SITE ne sont pas remontés ni dispersés dans l'épaisseur de
La question est celle de la nature de l'occupation attr la couche des niveaux us 4 et us 19 et l'aspect irrégulier
ibuée au Bronze moyen, marquée par cette couche ru de la stratigraphie illustre plus une accumulation de
béfiée et par la présence de structures en creux qui lui type déblais qu'un brassage simultané des deux hori
sont associées. Les hypothèses sont a priori nomb zons. Enfin, nous n'avons pas relevé d'amoncellement
reuses : espace funéraire en relation avec les tumulus de blocs pouvant correspondre à des épierrements de
voisins, bâtiment incendié, essartage et mise en cul surface, ni de fossé montrant un quelconque système
ture. de drainage, et le tamisage de la terre charbonneuse
La zone décapée dans la parcelle 47 de la carrière de n'a livré aucune graine. La même absence de traces
Blanchon ne livre aucun vestige de nature funéraire. agraires et de graines de céréale est mentionnée pour
Même en admettant qu'il s'est produit un lessivage du les sites lorrains qui présentent des indices de deforest
niveau d'occupation, celui-ci n'a pu être que partiel ation, ce qui laisse envisager que ces terres ont plutôt
puisque la couche charbonneuse est localement con été mises en pâtures (Guilaine, 1991, p. 73). Des cas
servée (us 4 et 19). Il apparaît donc fort improbable où Г essartage n'est pas pratiqué pour des cultures mais
que les esquilles osseuses aient entièrement disparues. pour l'établissement d'une prairie sont d'ailleurs attes
Par ailleurs, les fouilles de bûchers montrent que les tés en Suède et en Géorgie (Sigaut, 1975, p. 124).
L'épaisseur de la rubéfaction est importante et invalide esquilles sont souvent piégées dans la terre rubéfiée,
qu'elles traversent par percolation. Enfin, ces aires l'hypothèse de vestiges de cultures sur brûlis et de
rubéfiées ne dessinent aucune organisation, mais destructions de souches en place ou déracinées. D'après
semblent plutôt illustrer un horizon aujourd'hui lacu V. Blouet, ces pratiques ne laissent en effet quasi
naire là où le sol basaltique remonte, conservé par aucune trace lorsque les paléosols ne sont pas conser
vés, tandis que seuls les feux de bûcheronnage forment plages informes d'épaisseurs variables, sur une très
grande surface. Les pierres situées à la surface de la des aires rubéfiées (Blouet et al, 1992, p. 185). Par
couche 2 ne délimitent en aucun cas les plages rubéf ailleurs, le tamisage réalisé sur les prélèvements de la
iées puisqu'elles sont recouvertes par les unités stra- couche charbonneuse de l'horizon us 19 ne livre aucune
graine pouvant argumenter la proposition de cultures tigraphiques 4 et 19. Elles pourraient tout au plus t
émoigner de la proximité d'un niveau de circulation sur brûlis. Il était ainsi tout à fait probable d'envisager
puisqu'elles sont placées à plat. que nous étions dans le cas d'un important feu de forêt,
Nous rejetterons l'hypothèse des vestiges d'une des mais il était impossible de déterminer a priori si ce feu
truction d'un habitat par le feu, événement dont on a est accidentel ou s'il correspond à un élargissement des
de nombreuses attestations à l'Âge du Bronze (David- zones défrichées pour les transformer en clairières. Par
El Biali, 1992, p. 373); l'absence de structures et de ailleurs, le caractère discontinu en surface et irrégulier
matériel déterminant n'est pas compatible avec cette en profondeur de cette couche nous posait un problème
proposition. En effet, même si l'on envisage l'existence général, peu compatible avec nos différentes hypot
de structures peu profondes exposées à une destruction hèses. C'est pourquoi deux analyses ont été conduites
rapide dans ce contexte de plateaux, la rareté du mob à partir de l'horizon us 19; l'une a consisté à mener
ilier recueilli (six tessons sur 1 250 m2 dans les n une étude microstratigraphique, fondée sur les prin
iveaux us 4 et us 19 et un gros fragment de panse à la cipes d'analyse et d'interprétation de la micromorphol
surface de la couche 2) n'autorise pas à envisager que ogie des sols, et l'autre à identifier les essences des
des gens ont habité sur le site. Il est même peu plau bois et à examiner les caractéristiques des charbons,
sible de parler d'une couche d'occupation stricto sensu, dans le double objectif de déterminer les modalités de
tout au plus désignerons-nous cet horizon comme le cette combustion et de préciser le couvert végétal.
témoin d'une fréquentation de cette zone aux alentours
des XVP-XV6 siècles avant J.-C. ANALYSE DU NIVEAU US 19
À proximité d'Espalem, sur la commune de Laurie
(Cantal), des sillons, illustrant des traces de labours, Étude microstratigraphique
ont été repérés à de nombreuses reprises sous les tumuli de la couche rubéfiée
du plateau de Lair, fondés pour la plupart au Bronze
Démarche de l'étude moyen (travaux inédits de P. Simon; Guilaine, 1991,
Quatre prélèvements micromorphologiques ont été p. 76). Dans la mesure où ces tertres sont associés à
des voies et à des structures qui témoignent d'un pas- effectués en blocs orientés en différents points de la
toralisme itinérant (Delpuech, 1987, p. 35), l'hypothèse couche 19, au cours de la fouille (fig. 4). Les échant
d'un système d'exploitation rotatif, caractérisé ici par illons prennent en compte les variations verticales de
des mises en valeur ponctuelles de terrains liées au la couche caractérisées principalement par la couleur
Bulletin de la Société préhistorique française 2004, tome 101, n° 2, p. 325-344

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