le non-sens dans la poésie de Mallarmé

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UMP, Faculté de lettres Master : Littérature Générale et Comparée Le non-sens dans la poésie de Stéphane Mallarmé Rédigé par : Tarik LABRAHMI Direction de : Rachid DZIRI 2012 1 SOMMAIRE Introduction La primauté du cadavre  Une écriture incantatoire  La musicalité  Le blanc : forme visible du silence Une poésie de l’absence  L’athéisme comme source de tout vide  La dépersonnalisation  Une écriture du vide Une poétique de la Négation  La déconstruction du « Livre »  L’irréalisation du sens  Volonté de rien vouloir dire Conclusion L’affirmation du non-sens 2 Dans la poésie de S. Mallarmé Introduction « Les œuvres de Mallarmé ont été jugées obscures presque unanimement par la critique. (…) Les lecteurs les plus célèbres de Mallarmé convergent sur la difficulté à repérer un sens derrière les textes que le poète français nous donne à lire. De telles approches ne prennent pas en considération le fait que l’obscurité des textes de Mallarmé pourrait être aussi l’index de leur indifférence constitutive à toute forme de mouvement qui aboutit au concept. » (Mallarmé : Phénoménologie du non-sens, Salvator Grandone) Tout lecteur voulant lire Mallarmé se heurte au problème de sens et juge ses poèmes trop obscurs.
Publié le : vendredi 13 juillet 2012
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UMP, Faculté de lettres Master : Littérature Générale et Comparée Le non-sens dans la poésie de Stéphane Mallarmé Rédigé par : Tarik LABRAHMI Direction de : Rachid DZIRI 2012 1 SOMMAIRE Introduction La primauté du cadavre  Une écriture incantatoire  La musicalité  Le blanc : forme visible du silence Une poésie de l’absence  L’athéisme comme source de tout vide  La dépersonnalisation  Une écriture du vide Une poétique de la Négation  La déconstruction du « Livre »  L’irréalisation du sens  Volonté de rien vouloir dire Conclusion L’affirmation du non-sens 2 Dans la poésie de S. Mallarmé Introduction « Les œuvres de Mallarmé ont été jugées obscures presque unanimement par la critique. (…) Les lecteurs les plus célèbres de Mallarmé convergent sur la difficulté à repérer un sens derrière les textes que le poète français nous donne à lire. De telles approches ne prennent pas en considération le fait que l’obscurité des textes de Mallarmé pourrait être aussi l’index de leur indifférence constitutive à toute forme de mouvement qui aboutit au concept. » (Mallarmé : Phénoménologie du non-sens, Salvator Grandone) Tout lecteur voulant lire Mallarmé se heurte au problème de sens et juge ses poèmes trop obscurs. Ce manque ou cette impasse est due à plusieurs raisons ; soit le poète qui n’a pas beaucoup parlé de sa poésie, soit les critiques qui recourent souvent à des études vagues et abstraites qui ne pourraient s’appliquer sur un poème précis, soit l’étrangeté de cette poésie venue en rupture radicale avec la tradition poétique qui l’avait précédée. De telle sorte que plusieurs études récentes ont fait de cette absence de toute thématique dans la poésie mallarméenne la caractéristique fondamentale de cette poétique qualifiée moderne. D’où, dans notre réflexion nous essayerons de montrer que cette difficulté d'aborder la poésie mallarméenne est due au non-sens que renferme chacun de ses poèmes. Or la question qui se pose c'est comment peut-on concevoir chez lui ce non-sens tout en employant des mots doués de sens. Ainsi, notre tache consiste à montrer comment ce non-sens se manifeste dans l'écriture poétique de Mallarmé, et ce que sont les différents procédés dont il se sert pour créer chez le lecteur ce sentiment de la néantisation, du "Rien ne se passe dans le texte". La primauté de la forme sur la signification est l’un des procédés par lesquels le poète réalise la néantisation du sens ; d’où le sensible l’emporte sur le lisible et le compréhensible. Au fond du poème règne une poétique de l’absence ; résultat nécessaire d’un athéisme essentiel. Avant que cette poésie de l’absence devient une vraie volonté de négation, non comme l’envers d’une présence, mais comme une négativité pure. 3 La primauté du cadavre « Le travail conduit par Mallarmé sur la parole, sur sa musicalité et sur son aspect graphique, travail qui occupe une place centrale dans la production de ses poèmes, semble aboutir à une véritable irréalisation de la parole, une mise en image de l’infigurable qui a comme effet le déploiement d’un nouveau domaine phénoménique, où l’écart du non-sens ne se comprend plus à partir du sens. » (Salvator Grandone) Ainsi, la grande importance que Mallarmé donne à la fabrication du poème, du point de vue forme, conduit inévitablement, selon une volonté purificatrice de l’art poétique, à une irréalisation de toute ébauche thématique ou sémantique. De façon que le poème devient un vrai grimoire : une écriture incantatoire. Une écriture incantatoire Il est important de citer, quant à cette forme d’écriture, l’affirmation du poète lui-même dans sa Musique et les Lettres, « avec l’ingénuité de notre fond, ce legs, l’orthographe des antiques grimoires, isole en tant que littérature, spontanément elle, une façon de noter. » L’idée sur laquelle il revient dans sa Crise de vers : « Le vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire ». Mais ce qui importe de plus, c’est comment le langage poétique se fait transformer en langage incantatoire. On rejoint ici l’impératif mallarméen de l’ « énigme » qui, loin de souscrire à un quelque arbitraire, commande ce bien mystérieux lien unissant le grimoire à la grammaire définie comme philosophie latente et particulière en même temps que l’armature de la langue. Autrement dit, c’est la jonction « inhabituelle » qu’il fait subir aux mots, ou ce qu’on appelle une « violation de la syntaxe logique », qui rend le poème fortement incantatoire, énigmatique. A ce stade, on peut parler de la définition que donne Wittgenstein au non-sens, lequel y est divisé en deux sortes : radical et substantiel. Ce dernier type consiste à assembler des mots qui ne vont pas ensemble. Ainsi, Benoit Monginot, en parlant de la poésie mallarméenne, conclue que « La première chose qui apparaît au lecteur est le corps, l’aspect sonore du texte et non pas la signification dont il serait le simple véhicule. Le poème peut alors apparaître comme une incantation magique où la matière verbale, mise en relief par l’étrange musique des rimes, prise sur le sens ». (Mallarmé critique de Bourdieu) De là, le travail, fortement concentré sur la forme, jusqu’elle devienne une sorte de grimoire, rend difficile sinon impossible à soulever un sens quelconque du texte mallarméen. A ce jeu de mot, tel que le définie Daniel Wickowski, en disant que « la poésie nouvelle entrevue se propose simplement de faire jouer l’effet produit par la matière des mots mêmes et de leurs entrelacs, en dehors de tout désir de représentation » ; s’ajoute l’importance de la musicalité qui tend parfois à devenir le but ultime du poème. La musicalité Quant à l’aspect musical de la poésie mallarméenne, il serait absurde de ne pas commencer avec cette déclaration directe du poète même où il affirme dans une lettre à E. Gosse en 1893 : « Je fais de la musique… Les poètes de tous les temps n’ont jamais fait autrement et il est aujourd’hui, voilà 4 tout, amusant d’en avoir conscience ». Ce qui fait de la conception mallarméenne de la poésie un art musical avant tout ; cela ne va pas sans doute sans une néantification du sens. Cette recherche de la musicalité va jusqu’à que le poète fera une comparaison entre les mots dont se sert le poète et les touches du clavier, le langage physique du pianiste : « Surprendre habituellement cela, le marquer, me frappe comme une obligation de qui déchaîna l’Infini ; dont le rythme, parmi les touches du clavier verbal, se rend, comme sous l’interrogation d’un doigté, à l’emploi des mots, aptes quotidiens ». Ici on voit l’avènement du mot en tant qu’objet physique, non comme signe doué d’un sens. L’accent est mis sur sa matérialité physique non sur ses connotations symboliques, ou ce que Brigitte Léon-Dufour reformule ainsi : « Les mots que choisit Mallarmé, il les veut « diamants sonores » ». Mallarmé l’avoue en fait lui-même à son ami Degas : « ce n’est pas avec des idées, c’est avec des mots qu’on fait un poème ». Il est vrai aussi de dire est-ce qu’il y a de poème qui ne recherche de la musicalité d’une manière ou d’une autre. Sauf qu’il y ait à distinguer que chez Mallarmé, en fait ce qui le diffère des autres, la musicalité se veut autonome et primordiale dans le poème au détriment de toute signification. Laurence Tibi l’affirme par sa manière qui la suivante : « En réalité, et à un troisième niveau, qui marque le degré suprême de la désolidarisation du son d’une part et du sens immédiat ou du référent d’autre part, la multiplication d’une même sonorité à l’intérieur d’un même poème semble servir des fins autres que l’icônisme ou une expressivité plus ou moins impressionniste ». (Mallarmé ou le tumulte des sonorités transfusibles en du songe) Ainsi, la musicalité du poème n’est plus le simple moyen pour crée une sensation chez le lecteur, mais la fin même du poème qui refuse d’être le simple véhicule d’une réalité qui lui soit extérieure. Pour citer Tibi une seconde fois, il écrit : « La musique ne saurait être mimétique du réel. De même la flûte du faune échoue à donner un strict équivalent sonore de la nature qui environne le faune ». D’où le divorce totale entre le son et le sens tel que le conclue Tibi : « Mais la relation du son au sens, chez Mallarmé ne saurait être envisagées selon des voies communes. Elle présente diverses modalités qui manifestent une libération progressive du son par rapport à l’objet supposé du discours ». Telle citation affirme l’évanouissement du sens au profit de la qualité musicale du mot, tel le témoigne Anne Traussnig dans son travail de maturité : « Le sens s’efface au profit des qualités artistiques du mot, sa musique et sa calligraphie ». Cette calligraphie, qui privilégie le blanc sur toute autre couleur, constitue l’autre moyen d’éliminer le sens du mot ; dit autrement, elle est l’autre figure de la manifestation du non-sens. Le blanc : forme visible du silence Comme on l’a déjà cité, Grandone écrit : « Le travail conduit par Mallarmé sur la parole, sur sa musicalité et sur son aspect graphique, travail qui occupe une place centrale dans la production de ses poèmes ». On peut donner à ce travail sur la graphie du poème deux fonctions. D’une part, comme l’affirme Mallarmé lui-même, le poème devient un langage visuel plus qu’un langage écrit ; Mallarmé écrit dans sa Crise de vers : « Qu’une moyenne étendue de mots, sous la compréhension du regard, se rang en traits définitifs, avec quoi le silence ». D’autre part, cette graphie, qui semble privilégie le blanc, vrai équivalent du silence, de l’absence, du non-sens, est l’un des procédés pour 5 enlever aux mots tout sens dont ils sont porteurs. Dans un projet de thèse anonyme publié sur net, qui est une étude comparative de Mallarmé avec Derrida, son auteur écrit : « La poésie mallarméenne dans laquelle « les blancs assument l’importance », axée non sur un travail descriptif mais sur l’évocation syntaxique de l’effet, revêt, pour Derrida, un intérêt tout particulier. Le halo d’ « indécision » qui entoure les vers inaugure une rupture avec « tout sens (thème signifié) » ainsi qu’avec « tout référent (la chose même ou l’intention, consciente ou inconsciente de l’auteur) ». A partir de cette citation, on voit que son auteur a bien remarqué ce passage de la graphie du poème où règne le blanc et cette volonté de lui arracher toute signification, de l’enlever au rang du non- sens. Ainsi, le blanc est devenu l’équivalent du vide : un vide à la fois perceptible en tant que blanc de la page, et un vide conceptuel au niveau du sens des mots et du texte dans sa totalité ; l’auteur anonyme poursuit : « Le blanc dissémine le vide, l’irréductible espacement au sein même des signes qui s’enchaînent et surajoutent ». Le blanc devient ainsi, comme l’exprime Laurence Tibi, « cette forme visible du silence ». Ou ce que Anne Traussnig reformule de la façon suivante : « En outre, il laisse nombre de blancs importants entre les termes, équivalents visuels du silence, et prend conscience que tout poème, celui-ci [Hérodiade] surtout, se termine par le Blanc, le Néant final ». Du blanc au silence, et du silence au néant, et du néant au non-sens, tel est le cheminement de la poésie mallarméenne. En effet, quel sens peut-on repérer du blanc qu’un Rien dans le sens négatif du terme ; c'est-à-dire non le sens du rien, mais un Rien pur qui se fige dans sa négativité essentielle. A propos de ce « vide » ou de ce « néant pur », Tibi écrit : « Ce qui lui correspond dans le domaine de l’espace, c’est le vide de la page blanche. Mais alors que l’absence de signe graphique dénotée par la blancheur de la page n’est que l’expression d’un vide sans contrepartie substantielle, l’attribut visible de l’impuissance et de la stérilité, la marque d’un néant pur, le silence, ombre portée de la parole, musique en creux ». (Mallarmé ou le tumulte des sonorités transfusibles en du songe) Ainsi, on est transporté de ce qui est formel à ce qui est en quelque sorte essentiel. Le blanc n’est plus seulement un blanc graphique, mais un blanc philosophique dans la mesure où il reflète une conscience de l’arbitraire du monde où l’absence l’emporte sur la présence, et le non-sens sur le sens. Une poésie de l’absence Sans intention d’adopter ici une méthode sociocritique, ce qui est tout à fait contre la nature même de la poésie de Mallarmé, on introduit cette citation de Sylvano Santini juste pour mettre les choses dans leur contexte afin de rationnaliser, le plus possible, toute position à l’égard de cette poésie qui refuse tout éclaircissement : « C’est par l’absurdité historique et politique de la première guerre mondiale que Bernanos (ce qui s’applique aussi à Mallarmé et Jabès) fait, à sa manière, une expérience existentielle du Néant, du non-sens du monde. Contrairement 6 au poète qui voit dans le néant un principe créateur, Bernanos le condamne moralement et théologiquement, car il est « la privation éternelle de la relation à Dieu » ». (La crise du sens : du livre à l’histoire) L’important donc est de savoir et de voir de quoi cette poétique de l’absence tire sa raison d’être et comment elle se manifeste dans l’écriture mallarméenne. L’athéisme comme source de tout vide Une fois l’immortel mort, rien ne reste in-blâmable. Nietzsche annonce la mort de Dieu, c’est en même temps la fin de tout sens originel dont les mots semblent avoir été doués est annoncée. Raison forte qui légitime l’avènement du vide et de l’inexistence dans la poésie mallarméenne. Anne Traussnig écrit : « Pour la première fois en Occident, un poète idéaliste s’affranchit de toute divinité et revendique une création artistique fondamentalement athée ; laissant un vide qu’il ne remplace pas ». La poésie devient en fait l’incarnation de ce gouffre et de ce vide infini qui dévore le fond de l’homme de l’après guerre. Un homme sans valeurs, ni secours, délaissé au sein de l’infini néant angoissant qui l’absorbe et l’enveloppe. Qui est cet Igitur si ce n’est ce délaissé absorbé par un athéisme, dans un monde où plus rien n’existe, ni n’est mentionné. Si le sens tel que la raison le connait est cet enchaînement logique des faits, et si ce Dieu qui semblait ranger les choses afin de leur donner une apparence logique est mort, le sens reste en fait l’affaire du hasard, donc absence de tout sens au sens courant du terme. On cite encore une fois Anne Traussnig qui dit : « A partir du moment où Dieu a disparu de l’univers poétique du poète, car, puisque le monde et les hommes ne sont dès lors plus investis d’une mission, d’un sens divins, tout ce qui arrive n’est que le fruit d’un hasard aveugle et absurde » (S. Mallarmé, tombeau du romantisme, la crise de Tournon et les répercussions de l’athéisme de Mallarmé sur sa poésie) Mais ce qui distingue l’athéisme mallarméen, c’est qu’il est loin d’être une source de désespoir, ou de stérilisation, il devient une vraie source, féconde, d’inspiration poétique. Sylvano Santini l’a déjà remarqué : « Mallarmé l’ (la mort de Dieu) assume pleinement comme son contemporain Nietzsche, à la différence toutefois que le poète la réinvestit esthétiquement comme principe créateur ». Dit autrement, cet athéisme a permis à la littérature de remettre en question ses anciennes formes en cherchant d’autres plus neuves, et par conséquent plus littéraires, du fait qu’elle s’est interrogée. Cette auto-remise en question du champ littéraire ne peut aller sans une rupture avec le monde extérieur, et par conséquent avec le sens ; c’est en effet ce que Benoît Monginot essaye de montrer à sa façon : « L’avènement d’une autonomie du champ littéraire est de part en part traversée par une conscience de l’arbitraire de l’entreprise littéraire source d’une désillusion quant aux pouvoirs de la littérature ». Ainsi, on est passé d’un athéisme à une vision nouvelle de l’art poétique qui tire sa puissance de sa propre structure interne, et plus particulièrement de sa forme matérielle indépendamment du monde extérieur, et de tout sens d’au-delà. Un art qui se veut entièrement autonome de toute contrainte, transcendantale ou thématique qu’elle soit. Ce vide, né de 7 l’athéisme, va jusqu’à l’effacement du poète lui-même de son poème, cédant la place à un langage neutre et froid. La dépersonnalisation L’athéisme a permis à la littérature de se détacher du monde et de ses significations illusoires qu’il fait subir aux mots et aux objets. D’où, la littérature s’est tournée et s’est enfermée sur elle-même. On a donc affaire à un langage poétique radicalement pur. De même, il serait illogique que le poète se mette à se balancer dans ce poème qui se veut entièrement pur de toute intervention humaine. Yves Délègue témoigne par ces mots : « « Anonyme », « impersonnelle » sont les deux termes dont use le plus fréquemment Mallarmé pour qualifier « l’œuvre pure » ». Cette impersonnalité est définie comme l’élocution du poète qui doit céder la place aux mots, an tant que système de notions pures. Mallarmé confirme à ce propos, dans sa Crise de vers : « L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité mobilisés ; ils s’allument de reflets réciproques comme une virtuelle traînée de feux sur des pierreries, remplaçant la respiration perceptible en l’ancien souffle lyrique ou de la direction personnelle enthousiaste de la phrase ». (Crise de vers) De là, la disparition et l’effacement du poète sont devenus la condition indispensable pour que le langage poétique ait son autonomie, et par conséquent son originalité. Mais comme on l’a déjà mentionné, une fois le poème s’est tourné sur lui-même, il devient très difficile de lui attribuer un sens quelconque. En effet, le langage ne reste plus ce simple moyen dont se sert le poète pour exprimer une sensation, une idée ou un état d’âme, mais il porte sa fin en lui-même. Ce qui fait du poète un simple syntaxier, « le poète qui se déclare profondément et scrupuleusement syntaxier ». Cette dépersonnalisation est en effet le biais par lequel le poète puisse accéder à une poésie pure ; Grandone l’affirme ainsi : « Pour descendre dans la nuit d’Orphée, dans le néant du non-sens, il faut mourir, c’est la seule façon pour accéder à sa donation ». En d’autres termes, la poésie pure exige autant que possible la dépersonnalisation du poète. De même, Sylvie Gazagne rattache cette dépersonnalisation à des raisons esthétiques en affirmant : « C’est ici qu’intervient la révolution mallarméenne : notre poète cherche à créer un poème qui ne serait que le langage, beauté pure, sans aucun souci de transmettre quelque message que ce soit, hormis l’émotion esthétique à l’état pur ». C’est ici, pour nous, que se manifeste aussi le non-sens radical résultant de cette dépersonnalisation du poète au sein de ses poèmes. Mais la question à se poser, si ce n’est pas le poète qui parle dans son poème, qui assume donc cette fonction. Pour répondre à cette question, on cite Valéry, cité par Yves Délègue : « Mais au fait, qui parle dans un poème ? Mallarmé voulait que ce fût le langage lui-même ». C’est ici où s’éclaire le sens de « cède l’initiative aux mots » ; c'est-à-dire laisser les mots s’enchaîner d’une manière qu’ils apparaissent dans une forme poétique et incantatoire, indépendamment de toute contrainte thématique, qui puisse régir leur liberté artistique, cela d’une part. d’autre part, la dépersonnalisation est la seule voie vers la neutralité, c’est l’idée qu’on partage à Bertrand Marchal qui dit à propos d’Igitur la chose suivante : « Igitur mérite son nom, dans la mesure où il n’est plus le sujet psychologique ou cartésien de l’Acte, mais devient l’instrument logique d’un Acte qui relève 8 d’une causalité tout objective, si bien qu’à la limite, il s’accomplit tout seul ». Cette neutralité, il ne faut pas la comprendre pour une neutralité argumentative, mais comme un vide de sens, dont le mot ne peut apparaître en tant que concept, mais simplement une forme sonore. D’où, il serait tout logique de parler d’une écriture de vide et d’absence chez Mallarmé. Une écriture du vide « Ainsi, usant de tournures bizarres, de mots abstraits ou d’une logique paradoxale, il crée un climat étouffant de vide, abolissant le hasard de l’impression personnelle » (Anne Traussnig) Tous les procédés sont réunis dans la poésie mallarméenne pour créer cette atmosphère du Néant, de l’inexistence, du vide. Tout lecteur avait déjà lu quelques uns des poèmes de ce poète énigmatique, certes il avait ressenti un vide qui l’absorbe ; un vide créé par un vocabulaire, précisément choisi, qui tend vers le non-sens par son abstraction, et par son infinie signification. Ce vocabulaire est devenu presque la matière première dont Mallarmé se sert pour construire chacun de ses poèmes ; entre autres, on cite : « Absolu », « Infini », « Hasard », « Néant », « Rien », « Pur », « Gouffre », « Allusion », « Obscur », etc. Le choix de ce vocabulaire est tributaire d’une volonté de n’aboutir à aucun sens. Car dès que le lecteur se trouve face à de tels mots, il lui est impossible d’attribuer aucun sens plein au texte dans sa totalité ; mais juste de se sentir dans une atmosphère inhabituelle. Ce vide peut être ressenti même dans l’espace de l’écriture mallarméenne. La chambre vide d’Igitur est l’un des procédés pour créer effectivement chez le lecteur ce sentiment d’un monde inexistant. Daniel Wickowski dit à propos de ce dépouillement de l’espace igiturien : « chambre paradoxalement dépouillée et dont le décor à peine esquissé hésite entre présence et absence, pénétré de rêve et de vide ». (Figure du refus dans les Poésies de Mallarmé) Ce dépouillement de l’espace interdit toute esquisse thématique dans le poème, ou dans le conte quant à Igitur ; il est autrement une figure de non-sens. Ce projet de thèse anonyme affirme à propos de cet espace non-identifié la chose suivante : « Le non-sens ou le non-thème de l’espacement empêche effectivement tout recoupement final, toute résomption des diverses composantes de l’œuvre sous une bannière unitaire de sens ». Ainsi, le poète ne donne rien à son lecteur pour pouvoir situer le texte dans quelque contexte qu’il soit. Car, comme on l’a déjà mentionné quelque part, le poème est tout à fait détaché du monde réel. Ajoutons que si le monde de fiction ou diégétique qu’on trouve chez les autres écrivains et poètes reste dans sa grande partie imitation du monde réel, le monde poétique de Mallarmé se veut radicalement autre, sans aucun lien avec le monde réel. Un monde où priment l’absence sur la présence, l’inexistence sur l’existence, le non-sens sur le sens. Il est en d’autres termes un monde de la négation. Une poétique de la Négation « Sur le plan du signifié, cette naissance est condamnée à rester latente, le poème à rester déployé à l’état de fœtus en l’imagination du poète. L’absence n’est pas ici l’envers paradoxal d’une présence mais négativité pure ». (Laurence Tibi) 9 Wittgenstein, quand il parle du non-sens, il le définit sous deus catégories : soit radical, c'est-à-dire des mots dépourvus de toute signification, comme le ptyx de Mallarmé ; ou substantiel, c'est-à-dire des mots pourvus de signification mais agencés de façons à ne produire aucun sens, comme la plupart des vers mallarméens où le paradoxe constitue la règle. Mais le problème qui persiste encore c’est comment peut-on parler sans dire quelque chose à propos de quelque chose. C’est là qu’intervient ce qu’on appelle l’irréalisation du sens. Et avant de parler de cette irréalisation du sens, il est nécessaire de passer par la déconstruction que fait subir Mallarmé au Livre, comme condition indispensable pour accéder à cette irréalisation. La déconstruction du « Livre » La plupart des œuvres majeures de Mallarmé sont destinées à demeurer inachevées, n’y a-t-il pas ici une volonté de destruction de l’unité du Livre, ou comme le traduit Mallarmé, dans sa Musique et les Lettres, par une volonté de le libérer : « Son sortilège, à lui, si ce n’est libérer, hors d’une poignée de poussière ou réalité sans l’enclore, au livre, même comme texte, la dispersion volatile soit l’esprit, qui n’a que faire de rien outre la musicalité de tout ». Salvator Grandone écrit à propos d’Hérodiade : « L’Hérodiade de Mallarmé se donne comme un prétexte à et de la réflexion. Car on remarque que Hérodiade est la première des œuvres destinée à rester inachevée ». Il continue : « Hérodiade ne peut être qu’inachevée par définition ». On peut dire également la même chose d’Igitur. Mais la question qui se pose pourquoi Mallarmé décida-t-il à laisser ces œuvres inachevées. Est-ce une faillite ou il l’a fait exprès. Si on croit à Sylvano Santini qui dit à propos de cette conception ouverte du Livre chez Mallarmé : « Mallarmé, dans sa conception ouverte du livre : « le Livre est processus, non produit fini- en devenir, et non état achevé- dynamique et non statique ». Ce qui veut dire que Mallarmé, par cette technique de l’inachèvement, voulait priver le lecteur de toute unité de sens même générale et abstraite qui pourrait enfermer le texte dans une vision globale. Au contraire, par cette déconstruction, le lecteur ne peut arriver à aucune idée de ce que le livre peut vouloir dire. Le Livre est ainsi condamné à une errance éternelle. Le comparatiste de Mallarmé avec Derrida écrit à propos de cette errance : « Véritable déconstruction du prisme temporel du Présent, le Livre serait condamné à une errance perpétuelle, sa non-réalisation sonnant comme le désaveu tacite de tout dogme métaphysique ». Cette errance à laquelle semble le livre être condamné, elle est dans la vérité destinée plus au lecteur qu’au Livre. Par cette destruction de l’unité du Livre, c’est le lecteur qui va rester pour toujours perdu, ne pouvant jamais savoir la signification à donner au texte qui est sous ses yeux ; car toute signification se perd dans l’infini. En effet, un texte inachevé est un texte qui se termine normalement par les trois points de suspension ; ces trois points sont faits pour échapper à toute signification exacte. C’est pour cela que Benoît Monginot parle de l’hypothétique quant à la poésie mallarméenne : « De même, « Las de l’amer repos », en proposant un art poétique où prime l’hypothétique et le suspend, implique sans doute qu’un texte ne peut être lu à la façon d’une argumentation clairement dirigée ou d’un énoncé à la visée pragmatique non-ambiguë ». En d’autres termes, la poésie mallarméenne, par son essence, est une poésie qui vise l’irréalisation du contenu sémantique des mots. 10
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