« Le LOL dans le commentaire de l’actualité politique sur Internet : le cas d’Humour de Droite »

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Mémoire CELSA sur la place du LOL dans le commentaire de l'actualité politique
Ce mémoire porte principalement sur l’étude d’un collectif commentant l’actualité politique sur les réseaux sociaux : Humour de Droite. A travers cette étude, nous voulons montrer en quoi il représente une forme de commentaire de l’actualité hybride et inédite. Sa particularité principale étant l’insertion et la réappropritation de codes et de pratiques appartenant à une culture inhérente à Internet. Il s’agit donc dans un premier temps de montrer en quoi, de par son histoire, Internet s’impose comme un territoire complexe. Un territoire régit par des imaginaires très fort et ayant vu s’installé au cours des années une réelle culture. A partir de ce constat il s’agit de voir en quoi le collectif se réapproprie les codes de cette culture et l’insère dans des problématiques politiques aux enjeux réels. Cet ancrage dans la culture Internet se retrouve tant dans les contenus que les manières de procéder et les rapports à la communauté. Enfin, nous réfléchissons à l’institutionnalisation de ce phénomène : pourquoi et comment il tend à être repris par un plus grand nombre de personnes tant qu’il connaît aujourd’hui des théorisations. Nous concluront sur la rapidité de l’évolution du numérique et de la force encore présente de ses imaginaire et notamment de l’esprit de contre-culture. Ce constant nous permet de conclure qu’il ne s’agit pas d’aborder une posture trop définitive face à un tel phénomène qui sera amené à connaître de profondes évolutions lui aussi.
Publié le : lundi 13 janvier 2014
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  UNIVERSITE DE PARIS IV - SORBONNE
   CELSA   Ecole des hautes études en sciences de l’information et de la communication
MASTER 1 re année    Mention : Information et Communication Spécialité : Médias et Communication
« Le LOL dans le commentaire de l’actualité politique sur Internet : le cas d’Humour de Droite ».  
Préparé sous la direction du Professeur Véronique RICHARD
Nom, Prénom : Rougevin-Baville Alix Promotion : 2010-2011 Option : Médias et communication Soutenu le : Note du mémoire : Mention :  
Remerciements  
 Je tenais tout d’abord à remercier les membres du collectif étudié, Humour de Droite ,  pour leur disponibilité et le temps qu’ils ont pris sur leur travail et leur activité pour le collectif afin de répondre à mes nombreux mails et questions.  Merci à toute l’équipe de Curiouser : Maud Serpin, Cyril Rimbaud et Anne-Sophie Boyer pour leur flexibilité, leur soutien et leurs encouragements.  Merci à Séverine Barthes pour ses conseils et recommandations.  Merci aux généreux relecteurs.  Et merci enfin à toute la classe de Master 1 Médias et Communication du CELSA pour ce soutien mutuel et enthousiaste des quatre coins du monde qui s’est mis en place tout au long de la rédaction de nos mémoires respectifs.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Introduction 4 PREMIERE PARTIE : INTERNET, TERRITOIRE REGI PAR DES IMAGINAIRES FORTS ET DES CODES INHERENTS 9 I) La force des représentations dans les usages des technologies 9  II) Internet : un territoire structuré par des imaginaires forts 10  1) L’imaginaire de la coopération et de l’égalité 10 2) L’imaginaire de la communauté d’intérêt 12 3) L’imaginaire de la contre-culture 13 4) L’imaginaire de l’Internet comme nouvel espace public et démocratique 14 III) Des imaginaires à la création d’une culture endémique 15  1) Une culture d’amateurs 15 2) Du LOL au LULZ : la philosophie du « geste pour le geste » 17 DEUXIEME PARTIE : UNE RE-APPROPRIATION DES IMAGINAIRES ET DES CODES CULTURELS D’INTERNET PAR HUMOUR DE DROITE 20 I) La réappropriation des logiques de temps réel 20  II) La réappropriation des codes de la « culture Internet » dans les contenus 22  1) La culture du détournement  22  2) Un regard particulier sur l’actualité : entre le second degré et le potache 27 III/ Une identité et un rapport à la communauté inédits 29  1) La mise en scène de leur identité : entre anonymat et engagement 29 2) La flexibilité de l’énonciation : entre la parole individuelle et collective 30 3) Le rapport à la communauté 32 3EME PARTIE : UN NOUVEAU GENRE DE L’ACTUALITE POLIT IQUE SUR INTERNET ? 36 I) LOL ou prise de parole politique ? Les mécanismes de création et de réception du messag 36  1) Au-delà des partis : une lutte de valeurs 36 2) Le parti-pris de l’humour comme arme politique 38 II) De la massification à la théorisation 43  1) Humour de Droite : un collectif non-isolé et des usages qui se généralisent 43 2) LOL Journalisme », « LOL Génération » : quelles théorisations et quelles limites. 44 III/ Le web comme laboratoire d’étude politique 46  1) Une énonciation qui n’est pas accessible à tous : l’exemple de l’échec de l’UMP 46 2) L’évolution des technologies et des services comme source de nouveaux détournements 48 Conclusion 52  Bibliographie 56  Annexes 58   3
Introduction  Depuis quelques années plusieurs affaires ont marqué le monde médiatique et posé la question des rapports entre l’humour et la politique. On pense notamment aux commentaires ayant entouré le travail de l’humoriste Stéphane Guillon lorsqu’il clamait chaque matin ses chroniques irrévérencieuses sur la classe politique française. On pense aussi aux vifs débats engendrés par son licenciement en Juin 2010, après des réactions d’hommes politiques vis-à-vis de sa chronique. Dans le même cas et à la même période, Didier Porte est aussi remercié. Les arguments ont alors fusés sur les sujets dont on peut ou ne peut pas rire mais aussi sur la liberté d’expression dans les médias de masse.  Au-delà de ces débats, on peut s’interroger sur l’association de l’humour et de la politique sur Internet qui est un territoire où il est possible de s’affranchir de problématiques économiques, de ligne éditoriale ou de pressions de la classe politique.  Le publicitaire Jacques Séguéla disait en Octobre 2009 lors de la publication de son livre écrit en défense du socialiste Julien Dray : « Le Net est la plus grande saloperie qu'aient jamais inventée les hommes. C'est Dieu vivant. Parce que le Net permet à tous les hommes de communiquer avec les autres hommes. En quelques secondes, le Net peut détruire une réputation ». Les mécanismes de circulation de l’information à un public extrêmement large font en effet d’Internet un territoire crucial à considérer lorsqu’il s’agit de politique. Outre la présence des hommes politiques et des journalistes, nous avons choisi de concentrer notre étude sur le commentaire de l’actualité politique c'est-à-dire, l’action d’observer, juger et 1 interpréter un objet    Les formes de commentaires politiques qui existent sur Internet sont aussi variées que celles qu’on peut rencontrer hors-ligne. On y trouve néanmoins un certain nombre d’acteurs qui n’existent pas dans les médias traditionnels, des acteurs qui mobilisent une culture qui n’a pas non plus d’égal hors-ligne, une culture endémique à Internet. Cette culture est composée d’éléments visuels, de codes langagiers et de pratiques particulières que l’on ne retrouve que sur Internet. Les éléments caractéristiques de cette culture –qu’on a appelés « mèmes »- sont souvent des détournements d’éléments de la culture populaire réappropriés par les internautes et à fort potentiel viral. Elle est encore relativement confidentielle aujourd’hui bien qu’elle ait commencé à se former dès les débuts de la massification d’Internet, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt dix.                                                  1  Larousse
 
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 C’est de cette culture que vient l’expression « le LOL » qui représente une posture mentale particulière chez une communauté d’internautes connaisseurs et qui donne lieu à une série de traits d’humour ou de transgressions.   Le point de départ de notre questionnement sur l’insertion de ces codes dans un commentaire de l’actualité politique vient de l’observation d’un collectif qui commente l’actualité sur les réseaux sociaux : l’Humour de Droite. Ce collectif est intriguant tant par le regard qu’il porte sur l’actualité politique que par le ton qu’il emploie pour la commenter. Les membres d’Humour de Droite défendent farouchement leur anonymat. Les seules informations que nous possédons sur eux après enquête et regroupement d’indices disséminés sur la Toile sont ceux-ci : Humour de Droite est composé de cinq hommes de trente ans en moyenne, R,X,T,P et D 2 , qui travaillent dans le milieu de la communication 3 . Amis dans la vie « hors-ligne », ils ont monté le collectif Humour de Droite en Juin 2009 dans une volonté de lutter contre une « droite décomplexée » sur le ton du second degré et du divertissement. A travers un compte Twitter qui s’élève aujourd’hui 4  à plus de 47 000 followers ainsi qu’une fanpage Facebook à plus de 20 800 fans, les membres du collectif publient chaque jour un nombre conséquent de contenus – en moyenne dix par jour 5 . Ces contenus sont très diversifiés : texte, images, sons ou vidéos en réaction à ce qui fait l’actualité en France, et plus précisément en ce qui concerne l’actualité politique. Ces contenus portent toujours en eux une tonalité humoristique au second degré, mais ils ne restent pas moins irrévérencieux et moqueurs envers les personnalités qu’ils ciblent.  Plusieurs caractéristiques font de ce collectif un objet d’étude intriguant. Tout d’abord son statut : le collectif se situe entre le journalisme, l’humour, l’amateurisme et l’engagement. Un statut flou qui permet une énonciation particulière et très libre. Ensuite par leur regard particulier sur l’actualité: un usage systématique du second degré, mais aussi une grande culture du visuel et du détournement d’image. La manière de procéder enfin qui s’inscrit au cœur de la logique communautaire et qui favorise un système de co-construction des contenus.                                                     2 Humour de Droite s’explique, Blog de Diego San – Janvier 2011  3 Annexe 1 4 Au 9 Juin 2010 5 Moyenne effectuée sur les publications du 1 er au 31 Mai 2011
 
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Pour étudier ce phénomène, il s’agira donc de voir en quoi par une série de réappropriations et un ancrage profond dans la culture et les imaginaires propres à Internet, Humour de Droite représente une forme hybride de commentaire de l’actualité politique.  Lors de notre réflexion plusieurs hypothèses ont émergé et se sont logiquement enchaînées. La première de ces hypothèses était qu’Humour de Droite et les acteurs qui lui sont similaires représentaient une forme particulière de l’actualité politique qu’il ne fallait pas assimiler à l’humour politique que l’on peut rencontrer hors-ligne. La seconde est venue de la recherche d’éléments pour confirmer ou infirmer cette première hypothèse : la particularité d’Humour de Droite et de ses congénères vient de l’insertion de toute une série de codes et de pratiques que l’on retrouve au sein d’une culture inhérente à Internet. Dans un troisième temps, nous nous sommes interrogés sur la généralisation du phénomène qui pourrait être considéré comme étant la nouvelle forme de commentaire de l’actualité sur Internet et en se massifiant, sa forme principale.  Il est important de signaler que les contenus et les manières de procéder d’Humour de Droite sont partagés par un certain nombre d’autres collectifs ou personnalités sur les réseaux sociaux, mais que le cas d’Humour de Droite est particulièrement significatif. Premièrement car il s’agit d’un des collectifs à l’audience la plus importante mais aussi car il regroupe les caractéristiques les plus révélatrices d’une forme hybride et inédite du commentaire de l’actualité politique.  Pour étudier ce phénomène, plusieurs types de travaux ont été mis en place. Un travail de recherche important afin de comprendre comment à travers l’histoire d’Internet se sont forgés des imaginaires forts pour ensuite montrer en quoi ils ont déterminé les usages que nous en avons aujourd’hui. Il a aussi été nécessaire de s’intéresser à la culture Internet, bien que nous puissions l’avoir fréquentée au fil de notre navigation depuis des années, il était important d’avoir un regard plus global et historique sur cet ensemble hétérogène et encore confidentiel. Pour comprendre ensuite le phénomène que représente Humour de Droite, il a fallu mettre en place une observation fine du collectif, de leur façon de procéder, leur rythme de publication, les différents types de contenus mais aussi des mécanismes qui leur permettent de faire sens. Il est important de noter que peu de journalistes se sont intéressés à ce collectif, ils sont souvent cités dans une cadre anecdotique : un encadré dans la presse ou
 
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une brève diffusion de photo-montages dans une émission de divertissement 6 . La ressource documentaire sur ce phénomène était donc faible, l’observation prenait alors d’autant plus dimportance.  Outre l’observation, il est intéressant d’avoir l’avis des intéressés pour mettre en lumière ce qui motivaient leur expression sur Internet mais aussi s’ils avaient le sentiment de constituer un commentaire de l’actualité politique nouveau, nous nous sommes donc entretenus par mail – en raison de leur volonté de préserver leur anonymat.    Pour étudier ce phénomène nous procèderons en trois temps. Il s’agira tout d’abord d’étudier en quoi Internet représente un territoire particulier. Tout d’abord parce qu’il s’agit du lieu d’expression du collectif que nous allons étudier et qu’il est toujours très important de ne pas considérer le support comme étant indépendant de l’étude du message. Le cadre dans lequel sont produits les propos est, en effet, primordial tant au niveau de la création que de la réception des messages. Il s’agira donc d’étudier en quoi Internet est un support particulièrement déterminant dans la mesure où il s’agit d’une technologie qui tout au long de son histoire a été investie d’imaginaires très forts qui sont encore présents aujourd’hui. A travers les étapes clés de son histoire, nous dégagerons les imaginaires structurants d’Internet ainsi que les caractéristiques de cette culture propre ce territoire.  Il s’agira ensuite d’étudier en quoi Humour de Droite représente un commentaire de l’actualité inédit et hybride. Nous verrons tout d’abord en quoi Humour de Droite est parvenu à faire des contraintes de temps réel qui régissent les réseaux sociaux - et qui jouent souvent en défaveur des journalistes - une véritable force en produisant un contenu qui se prête idéalement à cette logique de flux. Nous verrons ensuite à travers l’étude fine du contenu proposé par Humour de Droite en quoi celui-ci reprend les codes propres à cette culture que l’on ne trouve que sur Internet ainsi que la posture mentale très particulière. Ils se rapprochent aussi fortement de cette culture Internet par leur anonymat perçu comme signe de liberté et de flexibilité plus que de lâcheté. Nous étudierons enfin le rapport particulier qu’ils ont établi avec leur communauté.  Et dans un dernier temps nous étudierons l’éventuelle généralisation de ce phénomène. Nous verrons en quoi utiliser l’humour dans un but politique est extrêmement judicieux car c’est une association qui permet de délivrer un message tout en désacralisant l’objet du                                                  6 Annexe 5
 
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message. Nous verrons aussi comment la généralisation de ce procédé a donné lieu à des
prémices de théorisations. Nous nous interrogerons finalement sur
phénomène, s’il va se généraliser au
commentaire de l’actualité sur Internet.
 
 
   
 
point
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PREMIERE PARTIE : INTERNET, TERRITOIRE REGI PAR DES IMAGINAIRES FORTS ET DES CODES INHERENTS   Le phénomène que nous allons étudier officie au sein du réseau des réseaux : Internet. Une technologie qui s’est massifiée il y a peu mais qui prend une place extrêmement importante dans la vie publique actuelle. Il est important d’étudier cet outil car il s’agit de l’unique territoire d’expression du collectif que nous étudions et que le support n’est jamais neutre, il infère sur le message lui-même mais aussi sur sa réception. Afin de comprendre Humour de Droite il est donc essentiel de connaître les représentations du lieu sur lequel il s’exprime et tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’Internet. En effet, en raison de son histoire atypique, Internet a été investi d’imaginaires très forts et déterminants dans les usages que nous en faisons aujourd’hui.  
I) La force des représentations dans les usages des technologies  Internet a, dès ses origines, été l’objet d’un grand nombre de discours très variés et souvent extrêmes : soit enthousiastes et exaltés soit méfiants voir apocalyptiques.  L’arrivée d’une nouvelle technique engendre souvent ces discours dichotomiques : les uns y voyant l’origine d’une révolution mondiale et d’autres y voyant une dégradation de la société sans forcément prendre de recul dans un cas comme dans l’autre. Mais, comme Patrice Flichy l’explique en préambule de son ouvrage sur les imaginaires d’Internet 7 , la question ne va pas être de réfléchir sur le bien fondé ou non de ces discours mais plutôt de les étudier méticuleusement car ce sont ces discours qui génèrent l’imaginaire qui va entourer une nouvelle technologie, l’accompagner dans son développement et donc conditionner ses usages.  Flichy fait référence à différents courants de sociologie (Bruno Latour, les sociologues de l’interaction, Star et Griesmer) qui montrent que la notion d’innovation n’est pas exclusivement technique, mais qu’il s’agit d’une construction collective faite d’ajustement mutuels pour servir un but commun. C’est cette construction collective qui va orienter les usages majeurs d’une technologie et non les fonctionnalités propres de l’outil.  La création d’un imaginaire autour d’une nouvelle technologie est un phénomène sociologique général qui s’applique à l’arrivée de toute technologie. Mais le cas d’Internet représente une particularité dans la mesure où les imaginaires ayant entouré cette                                                  7 Patrice Flichy Les imaginaires d’Internet – 2001 – Editions La Découverte
 
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technologie dès ses débuts sont déterminants et à l’origine d’un grand nombre d’usages actuels dont le phénomène étudié.  Les experts s’accordent sur 1994 pour situer la massification d’Internet, pourtant cette technologie s’était développée loin des yeux du grand public près de trente ans auparavant. De 1969 à 1989, elle a été travaillée et utilisée par des cercles d’acteurs très circonscrits : les chercheurs informaticiens, la communauté académique, et certains milieux que l’ont peut qualifier de « contre-cultures ». Ces cadres bien que différents ont la particularité de ne pas être soumis à une logique marchande. En effet, les créateurs de ces nouvelles technologies en étaient aussi les utilisateurs, ils ne souhaitaient pas les commercialiser et n’avaient pour seul dessein que de répondre à leurs propres besoins dans la limite du budget alloué par le gouvernement.  Revenons rapidement sur les étapes clé de la création d’Internet au sein de ces différentes communautés pour comprendre la puissance des imaginaires qui l’ont accompagnée et en quoi ils sont encore fortement actifs aujourd’hui.  II) Internet : un territoire structuré par des imaginaires forts  
1) L’imaginaire de la coopération et de l’égalité  Dans les années cinquante, les ordinateurs étaient principalement utilisés comme des calculateurs, ils étaient chers et très peu nombreux. C’est en 1959 que Joseph Licklider, ingénieur au MIT, propose d’instaurer une communication entre l’homme et la machine puis entre les machines elles-mêmes. Cette proposition était différente de la représentation qu’on avait alors à l’époque : les ordinateurs n’étaient pas des « machines à communiquer » mais des « machines à calculer ».   Le premier réseau est alors créé en 1961 au sein de l’agence du Ministère de la Défense : l’ARPA (Behavioral Sciences program by the Advanced Research Projects Agency). Le réseau fonctionne sous le modèle du « time sharing » : un système qui grâce à l’utilisation collective et simultanée des programmes et des ressources ainsi qu’à un partage facilité entre les utilisateurs devait améliorer la productivité et la qualité du travail. L’échange des données numériques est facilité par l’idée de Leonard Kleinrock : effectuer une transmission par paquets qui se réorganisent lors de la réception.  
 
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Après être parvenus à relier un groupe restreint de machines, c’est tout naturellement qu’est née l’idée de relier un ensemble beaucoup plus étendu : les différents centres de recherches qui constituaient l’ARPA ou plus vaste encore. Car outre la volonté d’améliorer la productivité dans le travail, il y avait aussi ce désir d’approfondir la coopération entre les différents membres de la communauté scientifique.  C’est ainsi qu’en 1966 naît l’ARPAnet, au sein duquel un ensemble d’échanges informels de messages électroniques s’est développé entre les membres de la communauté scientifique. Ces échanges existaient dès les débuts d’ARPA mais ils prirent une autre dimension sous le prisme de la distance géographique. Cette fonctionnalité n’était même pas présente dans les présentations de l’ARPAnet mais la pratique s’est très vite répandue. Moins de dix ans plus tard, l’ARPAnet regroupait presque mille adresses. Les « arpanautes » représentent donc la première communauté virtuelle.  Puis les étapes se succédèrent jusqu’à l’arrivée d’Internet comme on le connaît aujourd’hui : le premier réseau indépendant Usenet entre les université de Caroline du Nord à Duke qui n’était plus seulement utilisé pour le travail, le protocole de Vinton Cerf et Robert Kahn qui normalise la transmission par paquet et enfin, au début des années quatre-vingt, la création par Tim Bernes-Lee du World Wide Web, système d’affichages de pages selon un système de normes : le premier processus de documentation abouti.  Internet a donc connu un développement particulier. Contrairement aux autres technologies, il s’est produit exclusivement au sein de la communauté académique. Il est directement passé de la recherche à un outil opérationnel, sans passer par l’industrialisation ni la commercialisation, car les producteurs de ces techniques en étaient aussi les utilisateurs. Ils l’ont donc façonnée avec leur propre vision de la connaissance et du travail.  Ce bref retour sur les étapes clé de la naissance du web nous révèle déjà deux imaginaires fondateurs des usages qui se sont développés ensuite : une logique d’échange et d’égalité de la parole que l’on retrouve sur les réseaux sociaux actuels. Lorsque l’on étudie le format du forum par exemple, on s’aperçoit que grâce aux systèmes de pseudonymes, nous n’avons aucun signe du statut social des participants. Il existe souvent un système de notation mais celui-ci est lié à la fréquence de participation des individus : sont ainsi bien notés les internautes qui contribuent le mieux à cet échange.   Le principe même du forum est aussi à étudier. En effet, il s’agit là de la représentation parfaite de l’espace collaboratif. Un nombre très important d’informations qui peuvent être
 
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