Transitions professionnelles et risques

Publié par

Transitions professionnelles et risques

Publié le : jeudi 21 juillet 2011
Lecture(s) : 124
Nombre de pages : 12
Voir plus Voir moins
91
Détresse psychologique, abus d’alcool et médicaments psychotropes :
changer d’emploi y-est-il pour quelque chose ?
Alain Marchand
*
, Pierre Durand
**
, Marcel Simard
***
, Andrée Demers
****
et Johanne Collin
*****
Au cours des dernières années, plusieurs études ont examiné le rôle de la profession et des conditions de
l’organisation du travail comme facteurs de risque sur la présence, l’apparition ou le maintien de problèmes
de santé mentale liés à la détresse psychologique, l’abus d’alcool et la consommation de médicaments
psychotropes. La prévalence de ces problèmes dans la main-d’oeuvre prend à cet égard une ampleur
considérable dans plusieurs pays industrialisés. Au Québec, la fréquence de la détresse psychologique dans
la population a varié entre 17 % et 26 % au cours de la période 1987-1998 et elle a touché près de 43 %
des personnes en emploi au Canada entre 1994-1995 et 2000-2001 (Marchand
et al.
2005a, b). Une étude
de l’International Labour Office (ILO, trad. : Organisation internationale du travail) menée dans cinq pays
(Finlande, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie, États-Unis) estime qu'un adulte sur cinq souffrirait de
dépression, d'anxiété, de stress ou de surmenage (ILO 2000). En matière de consommation d’alcool, entre
22 % et 33 % de la population active canadienne excèderait les directives de consommation d’alcool à
faible risque et 7 % s’intoxiquerait hebdomadairement (Single
et al.
1999). Enfin, selon les données de
l’enquête nationale sur la santé de la population de Statistique Canada, 8 % des répondants en emploi en
1994-1995 rapportaient avoir utilisé au cours du dernier mois, au moins un médicament de type
tranquillisants, antidépresseurs, analgésiques narcotiques, morphine ou somnifères (McDonough 2000) et
11 % auraient consommé au moins un médicament psychotrope entre 1994-1995 et 1998-1999 (Durand
et
al.
2004).
Malgré l’abondante littérature qui existe sur le lien entre le travail et la santé mentale, il reste encore
plusieurs questions sans réponse et en particulier : comment la mobilité d’emploi s’associe-t-elle à des
variations dans l’équilibre psychique des individus ? La présente étude vise à estimer les effets de la mobilité
d’emploi sur le risque de développer des problèmes de santé mentale liés à la détresse psychologique,
l’abus d’alcool et la consommation de médicaments psychotropes chez les travailleuses et travailleurs
canadiens.
1. État des connaissances et modèle théorique
Les connaissances touchant la détresse psychologique et l’abus d’alcool au sein de la main-d’oeuvre
suggèrent un rôle de la profession comme facteur de risque mais elles démontrent toutefois une contribution
plus importante des conditions de l’organisation du travail (utilisation des compétences, autorité
décisionnelle, demandes physiques et psychologiques, heures travaillées, horaire de travail, soutien des
collègues et de la supervision, insécurité d’emploi, rémunération, etc.), des facteurs hors travail (situation
familiale, soutien social, etc.) et personnels (démographie, trait de personnalité, etc.). (Marchand
et al.
2003a, b, 2005b, c ; Niedhammer
et al.
1998 ; Stansfeld
et al.
1999). Bien que les connaissances sur la
consommation de médicaments psychotropes soient dans un état embryonnaire, certains travaux rapportent
eux aussi un effet des conditions de travail car les personnes soumises à des contraintes élevées au travail
auraient entre 1,2 et 1,5 fois plus de chances de consommer des drogues ou des médicaments
comparativement à des postes ayant des contraintes plus faibles (McDonough 2000 ; Storr
et al.
1999).
Toutefois, et ce quel que soit le problème étudié, la question de savoir si changer d’emploi signifie un
accroissement du risque de souffrir de problèmes de santé mentale demeure, à notre connaissance, toujours
à élucider.
Il est important d’examiner plus longuement les effets de la mobilité d’emploi sur la santé mentale dans un
contexte où les changements d’emploi sont de plus en plus nombreux et où le modèle de la « sécurité
*
École de relations industrielles, Université de Montréal, alain.marchand@umontreal.ca.
**
École de relations industrielles, Université de Montréal, pierre.durand@umontreal.ca.
***
École de relations industrielles, Université de Montréal, marcel.simard@umontreal.ca.
****
Département de sociologie, Université de Montréal, andree.demers@umontreal.ca.
*****
Département de pharmacie, Université de Montréal, johanne.collin@umontreal.ca.
92
d’emploi à vie » est de moins en moins accessible aux individus. Les trajectoires professionnelles sont
davantage mouvantes que par le passé car les entreprises s’appuient plus fortement sur la flexibilité des
emplois pour faire face à une concurrence qui s’est mondialisée. On estime que les travailleurs et
travailleuses au Canada pourraient vivre entre 1 et 3,4 épisodes de chômage au cours de leur vie
professionnelle (Statistique Canada 2006). La mobilité d’emploi peut aussi servir de canal pour acquérir de
meilleures conditions de travail. Entre 1976 et 1995 au Canada, le taux de recherche d’emploi en cours
d’emploi et passé de 2 % à plus de 5 % atteignant près de 8 % chez les personnes nées après 1959
(Skuterud 2005).
La problématique de la santé mentale dans la main-d’oeuvre s’avère toutefois d’une grande complexité et
appelle à une approche qui intègre non seulement le travail, mais également les autres dimensions de la vie
en société pouvant influencer l’équilibre psychique de la personne. Pour bien comprendre la contribution
spécifique du travail, et en particulier l’effet de la mobilité d’emploi sur la santé mentale, on peut s’appuyer
sur un modèle validé des déterminants multiniveaux de la santé mentale dans la main-d’oeuvre (Marchand
et al.
2005b, c) qui intègre les approches théoriques sociologiques micro-macro (Alexander 1987 ; Smelser
1997) et agent-structures (Archer 1995 ; Giddens 1987). Le modèle postule que les problèmes de santé
mentale se placent comme une conséquence non intentionnelle de l’action, car personne ne s’engage sur le
marché du travail en assumant que cette activité aura pour conséquence la perturbation du psychique. La
personnalité de l’agent (démographie, trait psychologique, etc.), les structures du quotidien (milieu de
travail, famille, réseau social) et les structures macrosociales (économie, politique, culture) engendrent des
contraintes et des ressources pour l’action qui viendraient influencer le risque que se manifestent des
problèmes de santé mentale. Les contraintes s’assimilent à des stresseurs qui ont le potentiel d’affecter la
capacité d’adaptation de l’individu (Pearlin et Schooler 1978 ; Pearlin 1999 ; Thoits 1999 ; Wheaton 1999)
et ce faisant, peuvent provoquer un déséquilibre dans le système physiologique et psychique de la personne
(D’Auria 1997). Les ressources apportent une protection à l’agent afin d’affronter les stresseurs présents dans
l’environnement, mais elles ne s’avèreraient pas nécessairement efficaces pour tous. Dans certains cas, les
ressources n’auraient aucun effet et dans d’autres, elles permettraient de réduire ou d’accentuer les effets des
contraintes potentiellement stressantes pour le psychique des personnes (Pearlin 1999).
En regard du rôle spécifique de la mobilité d’emploi, on peut ainsi faire l’hypothèse que le changement
d’emploi puisse agir comme un stresseur qui génère une tension importante pour le corps et l’esprit. En
situation de transition, la personne doit s’adapter à un nouvel environnement dans lequel les routines du
passé doivent se redéfinir afin de recréer une structure permettant au travailleur de retrouver un nouvel
équilibre. Si la personne et le nouveau milieu d’accueil ne s’avèrent pas dotés des ressources nécessaires
pour permettre une transition « harmonieuse » vers ce nouvel état, ou encore que les conditions de
l’organisation du travail y soient plus difficiles, un déséquilibre psychique pourrait survenir et par
conséquent, entraîner un accroissement du risque de développer des problèmes de détresse psychologique,
d’abus d’alcool et la consommation de médicaments psychotropes. Cependant, l’effet propre de la mobilité
d’emploi doit nécessairement être évalué conjointement avec les autres contraintes-ressources que
l’individu mobilise au quotidien dans le cadre de son action en société. En lien avec le modèle théorique
des déterminants multiniveaux de la santé mentale, il faut tenir compte de la position de l’individu dans
l’environnement macroprofessionnel (structure professionnelle, secteur économique, féminisation, âge,
éducation et revenu moyen), de ses conditions de l’organisation du travail (utilisation des compétences,
autorité décisionnelle, demandes psychologiques et physiques, soutien social, insécurité d'emploi, heures
travaillées, horaire irrégulier), de sa situation familiale (statut marital, revenu du ménage), son réseau social
hors travail (soutien social) et de ses caractéristiques personnelles (genre, âge, nombre d’emplois).
2. Méthodologie
2.1. Source des données
Les données longitudinales des trois premiers cycles (cycle 1=1994-1995, cycle 2=1996-1997,
cycle 3=1998-1999) de l'enquête nationale sur la santé de la population (ENSP) de Statistique Canada ont
été utilisées pour réaliser cette recherche. La population cible comprend les résidents des ménages de toutes
les provinces canadiennes, à l'exclusion de la population des réserves indiennes, des bases des Forces
armées et de certaines régions éloignées du Québec et de l'Ontario. La cohorte établie au cycle 1 comporte
17 276 personnes représentatives de la population canadienne, tirées d’un plan d’échantillonnage à deux
degrés. Le premier degré est constitué de strates homogènes du territoire canadien desquelles sont prélevées
93
des grappes indépendantes. Au second degré, des ménages (logements) sont sélectionnés à l’intérieur de
chaque grappe et dans chaque ménage, un membre est choisi aléatoirement. Les taux de réponses sont très
élevés: 86,0 %, 93,6 % et 88,9 % respectivement à chacun des cycles. Les taux d’érosion, c’est-à-dire la
réduction de la taille de l’échantillon du cycle 1 entraînée par la non-réponse, le passage à un champ
d’exclusion de l’étude et l’incapacité à rejoindre le répondant s’établissent à 9,3 % au cycle 2 et 6,7 % au
cycle 3. Les données de l’ENSP sont pondérées en tenant compte de la probabilité de sélection, de la non-
réponse à chaque cycle de l’enquête et de la répartition par sexe et groupe d’âge à l’intérieur de chaque
province selon les données du recensement de 1996. Du panel général de 17 276 personnes, nous avons
retenu la cohorte des personnes de 15 ans et plus qui étaient en emploi au cycle 1 (N=8 098). Une fois tenu
compte des valeurs manquantes, il est possible d’analyser les données de 7 766 personnes regroupées dans
477 professions. Ces individus ont connu en moyenne 2,5 épisodes de travail au cours de la période
d’observation.
2.2. Les mesures
2.2.1. Variables dépendantes
La détresse psychologique est une variable dichotomique construite à partir d’une échelle additive de six
items (Alpha de Cronbach= 0,77) tirés d’un sous-ensemble de questions du Composite International
Diagnostic Interview de l’Organisation mondiale de la santé (WHO 1990). Sur une échelle de type Likert en
quatre points (0=jamais, 4=tout le temps), la personne devait évaluer les états suivants au cours du dernier
mois : 1) si triste que plus rien ne pouvait vous faire sourire, 2) nerveux(se), 3) agité(e) ou ne tenant plus en
place, 4) désespéré(e), 5) bon(ne) à rien, 6) que tout était un effort. Cette variable est par la suite regroupée
en utilisant une césure qui correspond au dernier quintile de la distribution de 1994-1995 avec 1=forte
détresse, 0=faible détresse. L’abus d’alcool, mesuré en référence aux sept derniers jours, est une variable
dichotomique construite à partir des normes canadiennes de consommation à faible risque en fonction du
genre, soit 11 verres et plus par semaine chez les femmes et 15 verres et plus par semaine chez les hommes
(Ashley
et al.
1994). La variable est codée 1=abus d’alcool et 0=non. La consommation de médicaments
psychotropes est évaluée en fonction de la consommation rapportée au cours des deux derniers jours ou au
cours du dernier mois (Durand
et al.
2004). La consommation des 2 derniers jours est mesurée par la
classification anatomique thérapeutique chimique (ATC) de l’Organisation mondiale de la santé (WHO
1994) : anxiolytiques, hypnotiques et sédatifs, antidépresseurs, psychostimulants, psycholeptiques,
psychoanaleptiques. Pour le dernier mois, l’ENSP documente la consommation de tranquillisants,
d’antidépresseurs et/ou de somnifères. La variable est codée 1=consommé ; 0=non consommé.
2.2.2. Variables indépendantes
La mobilité professionnelle est mesurée par deux variables dichotomiques qui indiquent si le répondant a
changé d’emploi entre les cycles de l’enquête. Pour le cycle 2 et le cycle 3, les variables sont codées
1=changé d’emploi, 0=non. Pour la stabilité du travail, deux variables dichotomiques sont utilisées et qui
identifient si la personne est toujours en emploi au cycle 2 et au cycle 3. Les variables sont codées 1=en
emploi, 0=non. Pour les conditions de travail, l’utilisation des compétences, l’autorité décisionnelle, les
demandes physiques et psychologiques, le soutien social au travail et l’insécurité d’emploi proviennent
d’une adaptation des indicateurs de Karasek (1985) qui reposent sur des échelles en cinq points (entièrement
en désaccord/tout à fait en accord) de type Likert. L’utilisation des compétences comprend trois items (votre
travail exige l'acquisition de nouvelles connaissances ; votre travail exige un niveau élevé de compétence ;
votre travail consiste à toujours faire la même chose (inversé)), et l’autorité décisionnelle en comprend deux
(vous êtes libre de décider de votre façon de travailler ; vous avez votre mot à dire sur l'évolution de votre
travail). Les demandes physiques comprennent 1 item (votre travail demande beaucoup d'efforts physiques).
Les demandes psychologiques reposent sur deux indicateurs : votre travail est frénétique ; vous êtes
exempt(e) de demandes opposées que vous font les autres (inversé). L’insécurité d’emploi comprend 1 item
(inversé) (vous avez une bonne sécurité d’emploi). Le soutien social comprend trois items : vous êtes
exposé(e) à de l'hostilité ou aux conflits de vos collègues (inversé) ; votre surveillant facilite l'exécution du
travail ; vos collègues facilitent l'exécution du travail. Pour les autres variables, les heures travaillées sont
évaluées en additionnant le nombre d’heures consacrées à l’emploi principal et à autre emploi le cas
échéant. L’horaire irrégulier de travail est une variable dichotomique où 0=quart normal; 1=rotatif, brisé, sur
appel, autres.
94
Pour les variables de l’environnement macroprofessionnel, la structure professionnelle, c’est-à-dire la
position de l’individu dans la structure des professions, est mesurée par le code quatre caractères de la
classification type des professions de 1991 (CTP-1991) de Statistique Canada (1993). Les secteurs d’emploi
sont déterminés à partir du système de classification des industries de l’Amérique du Nord (SCIAN) de 1997
(Statistique Canada 1998), et ils sont par la suite regroupés en trois catégories : secteur primaire
1
, secteur
secondaire
2
, secteur tertiaire
3
. Dans les analyses, le secteur primaire est la catégorie de référence. Les autres
variables sont basées sur des estimations produites à partir des données transversales de l’enquête sur la
dynamique du travail et du revenu (EDTR) de Statistique Canada pour une période comprise entre 1994 et
1999 et portant sur plus de 65 000 personnes. Les données sont agrégées au sein des codes quatre
caractères de la CTP-1991 et appariées aux données de l’ENSP qui utilisent la même classification
professionnelle. Le taux de féminisation représente le pourcentage de femmes au sein de chaque profession;
l’âge et l’éducation moyenne décrivent la moyenne de l’âge et des années de scolarité au sein de chaque
profession. Enfin, le revenu moyen est obtenu en agrégeant la moyenne du revenu (en dollars) retiré à
l’emploi principal des répondants au sein de chaque profession.
Pour la situation familiale, le statut marital oppose les personnes en situation de couple (codé 1) aux autres
situations matrimoniales (codé 0). Le revenu du ménage est déterminé à partir d’une échelle ordinale en 5
points (bas/élevé) de Statistique Canada qui mesure le niveau de suffisance du revenu en fonction de la taille
du ménage. Quant au réseau social hors travail, le soutien social obtenu à l’extérieur du milieu de travail est
mesuré à partir d’une échelle additive de quatre items portant sur la présence d’un confident, d’une
personne sur qui compter en cas de crise, de quelqu’un pour aider à prendre des décisions personnelles, et
d’une personne qui fait sentir de l’amour et de l’attachement. Étant donné la forte asymétrie, l’échelle a été
regroupée en deux catégories, faible soutien (0=0,1,2,3), fort soutien (1=4). En regard des caractéristiques
personnelles, le genre est une variable dichotomique codée 0=homme, 1=femme, et l’âge est mesuré en
année. Le nombre d’emplois oppose les répondants ayant un seul emploi (codé 0) aux répondants ayant
plus d’un emploi (codé 1).
2.3. Méthode d’analyse
Nous avons analysé les relations entre les variables en utilisant les modèles de régression logistique
multiniveaux à mesures répétées (Goldstein 1995 ; Snijders et Bosker 1999 ; van der Leeden 1998). Les
données longitudinales comportent une structure hiérarchique à trois niveaux dans laquelle les mesures
dans le temps sont nichées dans les travailleurs et les travailleurs sont nichés dans les professions.
Formellement, nous avons des variables dépendantes dichotomiques (détresse psychologique, abus d’alcool,
consommation de médicaments psychotropes) Y
tij
mesurées au temps t (niveau 1, n=19 524), t=1...3, pour
l’individu i (niveau 2), i=1...7 766, dans la profession j (niveau 3), j=1...477. En posant
π
tij
comme étant la
probabilité au temps t pour l’individu i de la profession j de faire l’expérience de ces problèmes, et en
assumant que les réponses suivent une distribution binomiale
tij
, n
tij
)
avec une variance
σ
2
ε
=var(
ε
tij
)=1,
le
modèle de régression logistique multiniveaux pour les données longitudinales peut s’écrire :
Y
tij
= π
tij
+ ε
tij
z
tij
(1)
π
tij
= {1 + exp(-[
β
000
+ υ
00j
+ µ
0ij
])}
-1
,
(2)
z
tij
= [
π
tij
(1-
π
tij
)]
1/2
.
L’équation 2 est linéarisée au moyen de la fonction logistique, ce qui donne :
logit
(
π
tij
)=
β
000
+ υ
00j
+ µ
0ij
.
(3)
Dans ce premier modèle,
β
000
représente le logarithme moyen des chances de faire l’expérience de la
détresse psychologique, de l’abus d’alcool ou de la consommation de médicaments psychotropes à travers
les 477 professions.
υ
00j
est le terme d’erreur associé à profession j et
µ
0ij
le terme d’erreur de l’individu i
1
Agriculture, foresterie, pêche et chasse, extraction minière et extraction de pétrole et de gaz.
2
Construction, fabrication, transport et entreposage.
3
Services publics, commerce de gros, commerce de détail, transport et entreposage, hébergement et services de
restauration, industrie de l'information et industrie culturelle, autres services sauf les administrations publiques, finance et
assurances, administrations publiques, services immobiliers et
s
e
r
v
i
c
e
s
d
e
l
o
c
a
t
i
o
n
e
t
d
e location à bail, services
professionnels, scientifiques et techniques, gestion de sociétés et d'entreprises, services administratifs, services de soutien,
services de gestion des déchets et services d'assainissement, services d'enseignement, soins de santé et assistance sociale,
arts, spectacles et loisirs.
95
dans la profession j. Ces termes d’erreurs aléatoires suivent une distribution normale avec des variances
σ
2
υ
,
σ
2
μ
estimées par les données, et ils permettent de déterminer dans quelle mesure les probabilités d’observer
dans le temps les trois variables dépendantes varient entre les individus et entre les professions. À partir des
estimés de
σ
2
μ
et σ
2
υ
on peut
calculer la corrélation intraclasses de chaque niveau de la manière suivante :
ρ
υ
=
σ
2
υ
/ (σ
2
υ
+
σ
2
μ
+
π
2
/3),
ρ
μ
=
σ
2
μ
/ (σ
2
υ
+
σ
2
μ
+
π
2
/3).
π
est une constante prenant la valeur 3,1416 et
π
2
/3 donne la variance des résidus du niveau 1 (Snijders et
Bosker 1999). Les corrélations intraclasses constituent des mesures de la proportion de la variabilité des
variables dépendantes qui se trouvent au niveau de la profession
(
ρ
υ
)
et des individus
(
ρ
μ
).
L’introduction
des variables indépendantes à l’équation 3 donne :
logit
(
π
tij
)=
β
000
+
β
m00
X
mtij
+
β
0p0
W
pij
+
β
00q
Z
qj
+ (υ
00j
+ µ
0ij
).
(4)
β
m00
représente les pentes de régression pour m variables indépendantes X mesurées au temps t pour
l’individu i dans la profession j,
β
0p0
les pentes de régression pour p variables indépendantes W mesurées
pour l’individu i de la profession j et
β
00q
les pentes de régression pour q variables indépendantes Z
mesurées pour la profession j.
Cette modélisation possède un avantage important car elle permet un meilleur traitement des observations
manquantes, à conditions que les observations soient aléatoirement manquantes. Elle ne requiert pas que les
individus soient observés à tous les temps, ce qui permet de considérer au moins un temps d’observation et
ainsi maximiser la capacité des tests d’hypothèse à détecter des différences significatives. Par ailleurs, elle
permet également de mieux saisir l’effet propre de la structure professionnelle car elle tient compte de la
diversité des professions (Marchand
et al.
2003b). Enfin, les données étant pondérées, des erreurs-types
robustes « sandwich » sont estimées (Goldstein 1995). De plus, nous avons tenu compte des effets de plan
en appliquant une correction approximative basée sur la racine carrée de l’effet de plan (1,62) rapporté par
Statistique Canada pour le premier cycle de l’ENSP.
3. Résultats
Le tableau 1 présente les statistiques descriptives pour l’ensemble des variables en fonction des trois cycles
de l’ENSP. Entre 1994-1995 (cycle 1) et 1998-1999 (cycle 3), la proportion de personnes en emploi
rapportant de la détresse psychologique a diminué de manière importante, alors que l’abus d’alcool et la
consommation de médicaments psychotropes s’avèrent en augmentation, ce phénomène étant plus marqué
pour les psychotropes. La mobilité d’emploi était de 18 % en 1996-1997 et de 19 % en 1998-1999.
Globalement, ce tableau illustre une relative stabilité des conditions en milieu de travail au fil du temps
quoique le nombre d’heures travaillées semble avoir connu une progression plus importante. D’autre part, la
proportion de personnes vivant en couple augmente de même que le revenu du ménage ainsi que le soutien
du réseau social hors travail.
Le tableau 2 présente les variations des trois atteintes à la santé selon la profession
2
υ
)
et les individus
2
μ
).
On peut constater premièrement que les professions, bien que statistiquement significatives, ne contribuent
qu’à expliquer une très faible part de la variation totale de la détresse psychologique (1,9 %), de l’abus
d’alcool (2,6 %) et de la consommation de médicaments psychotropes (2,2 %). Les individus se distinguent
plus fortement que les professions et les variations s’avèrent beaucoup plus marquées pour l’abus d’alcool et
la consommation de médicaments psychotropes. Il existe également d’importantes variations entre les cycles
(temps) de l’enquête, particulièrement en regard de la détresse psychologique. Ce résultat suggère que
lorsque la détresse psychologique s’installe chez une personne, cet état ne semble pas se maintenir au fil du
temps. Néanmoins, les résultats illustrent que l’abus d’alcool et la consommation de médicaments
psychotropes tendent à être présents plus longtemps chez l’individu au cours des ans.
96
Tableau 1
S
TATISTIQUES DESCRIPTIVES
. ENSP
CYCLE
1
À CYCLE
3
cycle 1
cycle 2
cycle 3
Moyenne
proportion
Écart-
type
Moyenne
proportion
Écart-
type
Moyenne
proportion
Écart-
type
Santé mentale
Détresse psychologique
0,26
-
0,18
-
0,18
-
Abus d’alcool
0,07
-
0,07
-
0,08
-
Psychotropes
0,04
-
0,05
-
0,06
-
Mobilité d’emploi
Changer emploi à T2
-
-
0,18
-
-
-
Changer emploi à T3
-
-
-
-
0,19
-
Stabilité du travail
Travail à T2
-
-
0,88
-
-
-
Travail à T3
-
-
-
-
0,80
-
Macro professionnel
Secteur primaire
0,05
-
0,05
-
0,05
-
Secteur secondaire
0,23
-
0,25
-
0,25
-
Secteur tertiaire
0,72
-
0,70
-
0,70
-
Féminisation (%)
47,09
31,49
46,21
31,62
46,07
31,38
Age moyen (ans)
38,03
4,49
38,13
4,39
38,10
4,42
Éducation moyenne (ans)
13,61
1,99
13,65
2,00
13,67
2,01
Revenu moyen ($/1000)
26,81
12,04
27,36
12,13
27,35
12,16
Milieu de travail
Utilisation des compétences
7,07
2,30
7,17
2,26
7,18
2,26
Autorité décisionnelle
5,41
1,83
5,44
1,79
5,43
1,81
Demandes psychologiques
4,53
1,80
4,51
1,78
4,54
1,79
Demandes physiques
2,07
1,29
2,05
1,28
2,05
1,28
Soutien social
7,96
2,00
7,98
1,95
7,98
1,97
Insécurité d'emploi
1,49
1,17
1,50
1,16
1,51
1,17
Heures travaillées par semaine
42,64
20,66
43,99
19,66
44,55
18,41
Horaire irrégulier
0,23
0,42
0,21
0,41
0,21
0,41
Situation familiale
Statut marital (couple)
0,67
-
0,69
-
0,70
-
Revenu du ménage
3,73
0,97
3,80
0,89
4,03
0,89
Réseau social hors travail
Soutien social (élevé)
0,85
-
0,89
-
0,92
Caractéristique personnelles
Sexe (femme)
0,46
-
0,44
-
0,44
-
Âge (ans)
38,08
12,08
39,84
11,42
41,25
11,19
Nombre d'emplois (>1)
0,18
-
0,17
-
0,16
-
Source : ENSP.
Tableau 2
V
ARIATIONS DE LA DÉTRESSE PSYCHOLOGIQUE
,
DE L
ABUS D
ALCOOL ET DE LA CONSOMMATION DE MÉDICAMENTS
PSYCHOTROPES SELON LES PROFESSIONS ET LES INDIVIDUS
. ENSP.
Source de
variations
Détresse
psychologique
Abus
d’alcool
Médicaments
psychotropes
σ
2
υ
0,09**
0,18**
0,18**
σ
2
μ
1,38**
3,44**
4,87**
ρ
υ
*
100
1,9 %
2,6 %
2,2 %
ρ
μ
*
100
29,0 %
49,8 %
58,4 %
Note : Modèles de régression logistique multi-niveaux.
*p<.05
**p<.01
Source : ENSP.
97
Le tableau 3 présente les corrélations simples entre la mobilité d’emploi et les atteintes à la santé mentale.
La mobilité aux cycles 2 et 3 s’associe à une plus forte détresse psychologique alors que le changement
d’emploi au cycle 3 amène davantage de détresse et d’abus d’alcool mais toutefois une plus faible
consommation de médicaments psychotropes. Globalement, ces associations sont très faibles laissant ainsi
poindre une contribution limitée du changement d’emploi sur le risque de développer l’une des trois
atteintes à la santé mentale.
Tableau 3
C
ORRÉLATION ENTRE LA MOBILITÉ D
EMPLOI ET LES ATTEINTES À LA SANTÉ MENTALE
. ENSP.
Détresse
psychologique
Abus
d’alcool
Médicaments
psychotropes
Changer d’emploi cycle 2
,049**
,010
-,023
Changer d’emploi cycle 3
,032*
,026*
-,030*
Note : *p<.05
**p<.01
Source : ENSP.
Le tableau 4 présente les résultats des analyses multiniveaux qui prennent en compte simultanément
l’ensemble des variables. La mobilité d’emploi démontre une très faible contribution à la production des
atteintes à la santé mentale, seul le changement d’emploi au cycle 3 se reliant à la probabilité d’abuser de
l’alcool. Pour les personnes ayant connu une transition professionnelle en 1998-1999, le risque d’abuser de
l’alcool s’était accru de 34 %. Par ailleurs, on peut noter que les rapports de cotes en regard de la détresse
psychologique et de la consommation de psychotropes, bien que non significatifs, tendraient à démontrer
une diminution de ces atteintes en fonction de la mobilité d’emploi. Au plan de la stabilité du travail, le fait
d’être toujours en emploi au cycle 2 et au cycle 3 entraîne une diminution significative de la détresse
psychologique alors que l’abus d’alcool est demeuré stable. Cependant, la consommation de médicaments
psychotropes a significativement augmenté par plus de 43 % entre le cycle 1 et le cycle 3. Quant aux
facteurs macroprofessionnels, ils ne s’associent pas aux atteintes à la santé mentale et les résultats suggèrent
que les effets de la structure professionnelle rapportés au tableau 2 s’avèrent médiatisés par les variables
introduites dans l’analyse. Les conditions de travail, la situation familiale, le réseau social hors travail et les
caractéristiques personnelles montrent une contribution beaucoup plus importante pour expliquer la
détresse psychologique.
Il est à noter qu’aucune interaction n’a été observée entre la mobilité d’emploi et
les autres variables de l’analyse.
98
Tableau 4
R
ÉSULTATS DES MODÈLES MULTINIVEAUX
. ENSP
CYCLE
1
À CYCLE
3
n
1
=19524, n
2
=7776, n
3
=477
Détresse
psychologique
Abus
d’alcool
Médicaments
psychotropes
OR
IC 95%
OR
IC 95%
OR
IC 95%
Mobilité professionnelle
Changer emploi à T2
0,93
0,72-1,20
1,06
0,76-1,48
0,85
0,57-1,26
Changer emploi à T3
0,87
0,65-1,16
1,34
*
1,00-1,79
0,80
0,56-1,16
Stabilité du travail
Travail à T2
0,67
**
0,60-0,76
1,00
0,85-1,18
1,25
0,98-1,58
Travail à T3
0,75
**
0,64-0,88
1,02
0,83-1,25
1,43
**
1,14-1,80
Macroprofessionnel
Secteur secondaire
1,27
0,92-1,76
1,26
0,72-2,20
0,86
0,40-1,84
Secteur tertiaire
1,34
0,97-1,86
1,16
0,66-2,04
1,07
0,51-2,27
Féminisation
1,00
0,99-1,00
1,00
0,99-1,00
1,00
0,99-1,01
Âge moyen
1,00
0,98-1,02
0,99
0,95-1,02
1,00
0,97-1,04
Éducation moyenne
0,97
0,92-1,03
0,93
0,85-1,02
1,05
0,95-1,16
Revenu moyen
1,00
1,00-1,00
1,00
1,00-1,00
1,00
1,00-1,00
Conditions de travail
Utilisation des compétences
1,01
0,98-1,04
1,03
0,98-1,09
0,99
0,93-1,04
Autorité décisionnelle
1,02
0,99-1,06
1,03
0,97-1,10
0,99
0,91-1,07
Demandes psychologiques
1,09
**
1,05-1,14
0,98
0,92-1,04
1,10
**
1,03-1,17
Demandes physiques
1,02
0,97-1,08
1,07
0,99-1,16
1,03
0,94-1,13
Soutien social
0,92
**
0,89-0,95
0,95
*
0,90-1,00
0,94
*
0,89-0,99
Insécurité d'emploi
1,16
**
1,09-1,23
0,91
*
0,84-0,99
1,13
*
1,03-1,25
Heures travaillées
1,00
0,99-1,00
1,00
1,00-1,01
0,99
*
0,98-1,00
Horaire irrégulier
0,93
0,82-1,06
0,92
0,75-1,14
1,00
0,77-1,29
Situation familiale
Statut marital (en couple)
0,75
**
0,67-0,85
0,64
**
0,52-0,80
0,78
*
0,63-0,97
Revenu du ménage
0,91
**
0,85-0,98
1,13
*
1,02-1,26
0,96
0,85-1,08
Réseau social hors travail
Soutien social
0,48
**
0,40-0,58
0,88
0,70-1,12
0,66
**
0,50-0,88
Caractéristiques personnelles
Sexe (femme)
1,51
**
1,28-1,77
0,63
**
0,48-0,83
1,88
**
1,36-2,58
Âge
0,98
**
0,97-0,98
0,99
0,98-1,00
1,03
**
1,02-1,04
Nombre d'emplois (>1)
1,26
*
1,03-1,53
0,99
0,78-1,26
1,24
0,93-1,66
Partie aléatoire
Estimé
Estimé
Estimé
Variation profession
2
υ
)
0,02
0,05
0,08
Variation individus
2
μ
)
1,36
**
3,99
**
4,45
**
χ
2
(dl)
789,34 (24)
**
176,74 (24)
**
350,60 (24)
**
Note : *p<.05
**p<.01
OR : rapport de cote
IC : intervalle de confiance
Dernièrement, en examinant la situation du changement d’emploi au cycle 3, des analyses supplémentaires
de corrélations simples établissent la présence d’associations faibles mais significatives entre la mobilité
d’emploi et les autres variables indépendantes. Au niveau macroprofessionnel, changer d’emploi s’associe à
des professions où le taux de féminisation est plus élevé (r=0,04 p<0,01), les travailleurs sont plus jeunes
(r=-0,12 p<0,01), moins scolarisés (r=-0,08 p<0,01) et où le revenu est moins élevé (r=-0,13 p<0,01). En
matière de conditions de travail, les individus avaient un plus faible niveau d’utilisation des compétences
(r=-0,11 p<0,01) et d’autorité décisionnelle (r=-0,07 p<0,01), de plus fortes demandes physiques (r=0,03
p<0,05) et psychologiques (r=0,03 p<0,05), vivaient une plus grande insécurité (r=0,04 p<0,01), passaient
davantage d’heures au travail (r=0,09 p<0,01). En regard de la situation familiale, les personnes vivant en
99
couple (r=-0,13 p<0,01) et ayant un revenu du ménage plus élevé (r=-0,09 p<0,01) avaient changé moins
souvent d’emploi au cours de la période d’observation. Dernièrement, les travailleurs et travailleuses plus
jeunes (r=-0,25 p<0,01) et ceux qui avaient des emplois multiples avaient une mobilité d’emploi plus forte
(r=0,14 p<0,01).
4. Discussion
Cette recherche s’est intéressée à estimer l’effet de la mobilité d’emploi comme facteur de risque associé à la
production des problèmes de détresse psychologique, d’abus d’alcool et de consommation de médicaments
psychotropes dans la main-d’oeuvre canadienne. En situant l’analyse dans un modèle de déterminants
multiniveaux de la santé mentale qui tient compte de l’environnement macroprofessionnel, des conditions
de l’organisation du travail, de la famille, du réseau social hors travail et des caractéristiques personnelles,
les résultats obtenus sur 7 766 personnes groupées dans 477 professions et interrogées trois fois entre 1994-
1995 et 1997-1998 démontrent que la mobilité d’emploi ne semble pas contribuer directement à expliquer
la présence de problème de détresse psychologique et de consommation de médicaments psychotropes.
Cependant, nous avons observé un accroissement de 34 % du risque d’abuser de l’alcool pour les personnes
ayant changé d’emploi au cycle 3 de l’ENSP. Un tel résultat suggère que le stress engendré par le
changement d’emploi peut amener la personne à rechercher un soulagement de la souffrance dans les
propriétés de réduction de la tension associée à la consommation modérée d’alcool (Peele et Brodsky 2000),
mais dans des quantités qui dépassent la consommation à faible risque pour la santé physique et mentale
(Ashley
et al.
1994 ; Marchand
et al.
2003a). Cela est probablement le signe de l’existence d’un problème
d’intégration dans le nouvel emploi ou que les conditions de travail sont plus difficiles comportant des
contraintes plus importantes.
À cet effet, les analyses de corrélations simples suggèrent que certaines personnes ayant changé d’emploi au
cycle 3 se retrouvaient dans des milieux de travail où elles utilisaient moins leurs compétences, avaient
moins d’autorité décisionnelle, devaient composer avec davantage de demandes physiques et
psychologiques et vivaient une plus forte insécurité d’emploi. De plus, elles se retrouvaient davantage dans
des professions où le taux de féminisation était plus élevé et où l’âge, le niveau d’éducation et le revenu
moyen étaient plus faibles. Plus fortement encore, ces analyses indiquent que ce sont les plus jeunes
travailleurs et travailleuses qui avaient davantage tendance à avoir changé d’emploi au cycle 3. On voit
poindre ici le spectre de l’arrivée sur le marché du travail de jeunes travailleurs et travailleuses ayant une
formation professionnelle déficiente qui les positionnent dans des emplois plus pénibles et qui cherchent, à
travers la mobilité d’emploi, à améliorer leurs conditions d’existence sans nécessairement y parvenir.
Globalement, l’effet direct des facteurs macroprofessionnels est négligeable. Au mieux, les résultats
suggèrent une contribution de la structure professionnelle variant entre 1,9 % et 2,6 %, mais cet effet est
médiatisé une fois pris en compte les autres variables du modèle. Ce résultat est cohérent avec d’autres
travaux qui démontrent une contribution limitée de la profession aux problèmes de détresse psychologique
et d’abus d’alcool (Marchand
et al.
2003a, b, 2005b, c). La structure professionnelle contribuerait plutôt
indirectement à l’expérience de ces trois atteintes à la santé mentale par l’inégale distribution des
contraintes et ressources en milieu de travail qu’elle impose aux travailleuses et travailleurs (Karasek et
Theorell 1990 ; MacDonald
et al.
2001). Il faudrait toutefois examiner plus longuement comment la
profession marque l’expérience de la mobilité d’emploi.
Les résultats sont plus substantiels en ce qui concerne le rôle de la stabilité du travail, des conditions de
l’organisation du travail, de la situation familiale, du réseau social hors travail et des caractéristiques
personnelles. Premièrement, la stabilité du travail, qui marque ici une présence constante sur le marché du
travail, tend à prévenir la détresse psychologique mais elle s’accompagne d’un recours plus important aux
médicaments psychotropes. Avec le temps passé sur le marché du travail, les conditions de vie des individus
s’améliorent et contribueraient ainsi à réduire les problèmes de détresse psychologique. Toutefois, le lien
avec les psychotropes doit être examiné plus longuement car malgré l’amélioration générale des conditions
d’existence, il semble qu’un stress important se maintienne qui fragilise l’équilibre psychique et amène la
personne à rechercher un soulagement de la souffrance dans la prise de médicaments psychotropes. Au plan
des conditions de travail, les demandes psychologiques élevées et l’insécurité d’emploi favorisent la détresse
psychologique et la consommation de médicaments psychotropes, mais l’insécurité d’emploi tendrait à
réduire, étonnamment, le risque d’abuser de l’alcool. Le nombre d’heures travaillées quant à lui diminue
légèrement le risque de consommer des médicaments psychotropes alors que le soutien social au travail agît
clairement comme un facteur de protection sur l’ensemble des trois problèmes étudiés. En regard de la
100
situation familiale, le fait de vivre en couple réduit le risque de vivre l’une ou l’autre des atteintes à la santé
mentale par un facteur variant entre 22 % et 36 %, alors que l’élévation du revenu du ménage favorise une
réduction de la détresse psychologique mais un accroissement du risque d’abuser de l’alcool. Pour le réseau
social hors travail, plus le soutien social à l’extérieur du travail est important, plus faibles sont les
probabilités de vivre de la détresse psychologique et de consommer des médicaments psychotropes. Enfin,
les résultats portant sur les caractéristiques individuelles démontrent des différences importantes selon le
genre, les femmes ayant un risque plus élevé de souffrir de détresse psychologique (51 %) et de consommer
des médicaments psychotropes (88 %), mais elles abusent moins de l’alcool (37 %) que les hommes. Les
travailleurs plus âgés ont moins de risque de vivre de la détresse psychologique mais ont en contrepartie des
chances plus élevées de consommer des psychotropes. Dernièrement, occuper de multiples emplois accroît
significativement le risque de faire l’expérience de la détresse psychologique (18 %) et de consommer des
psychotropes (28 %). Ce résultat sur les emplois multiples est préoccupant car les travailleuses et travailleurs
à emplois multiples sont également celles et ceux ayant la plus forte mobilité d’emploi.
En conclusion, cette recherche tend à démontrer que la mobilité d’emploi, en soi, ne se présente pas
comme un facteur prédisposant les travailleurs et les travailleuses à développer des problèmes de détresse
psychologique et de consommation de médicaments psychotropes, mais peut, bien que faiblement,
entraîner un risque accru d’abuser de l’alcool. Cependant, un effet indirect de la mobilité d’emploi semble
opérer à travers les variations des conditions de l’organisation du travail qui y est associée. Le changement
d’emploi ne signifie pas toujours une amélioration des conditions et les plus jeunes travailleuses et
travailleurs s’avèrent un groupe particulièrement vulnérable sur lequel il faudra s’attarder plus longuement.
Pour ces personnes, la formation professionnelle constitue assurément une avenue primordiale à
questionner.
Bibliographie
Alexander J.C. (1987), « Action and Its Environments », in J.C. Alexander, B. Giesen, R.
Münch, et
N.J. Smelser,
The Micro-Macro link,
Berkeley, University of California, pp. 289-318.
Archer M.S. (1995),
Realist Social Theory. The Morphogenetic Approach,
Cambridge, Cambridge University
Press.
Ashley M.J., Ferrence R., Room R., Rankin J. et Single E. (1994), « Moderate drinking and health: report of an
international symposium »,
Canadian Medical Association Journal
, 151, 6, pp. 809-820.
D'Auria D. (1997), « Stress and stress related illness », in D. Brume, G. Gerhardsson, G.W. Crockford, et
D. D'Auria,
The Workplace. Volume 1: Fundamentals of Health, Safety and Welfare,
Geneva, International
Occupational Safety and Health Information Center ; Oslo International Labour Office, Scandinavian
Science Publishers, pp. 954-960.
Durand P., Marchand A., Simard M., Demers A., et Collin J. (2004),
Déterminants professionnels de la
détresse psychologique, de l'abus d'alcool et de la consommation de médicaments psychotropes : analyse
secondaire de l'Enquête nationale sur la santé de la population
, Ottawa, Institut canadien d'information sur
la santé.
Giddens A. (1987),
La Constitution de la société
, Paris, PUF.
Goldstein H. (1995),
Multilevel statistical models
, London, Edward Arnold; New York, Halstead Press.
International Labour Office (ILO) (2000),
Mental Health in the Workplace,
Geneva, International Labour
Organization.
Karasek R.A. (1985),
Job content questionnaire and user's guide
, Lowell, Department of Work Environment,
University of Massachusetts.
Karasek R.A. et Theorell T. (1990),
Healthy work: stress, productivity, and the reconstruction of the working
life
, New York, Basic Books.
Marchand A., Demers A., Durand P., et Simard M. (2003a), « The moderating effect of alcohol intake on the
101
relationship between work strains and psychological distress »,
Journal of Studies on Alcohol,
64, 3,
pp. 419-427.
Marchand A., Demers A., Durand P. et Simard M. (2003b), « Occupational variations in drinking and
psychological distress: A multilevel analysis »,
Work,
21, 2, pp. 153-163.
Marchand A., Durand P. et Demers A. (2005a), « Work and Mental Health: The experience of the Quebec
workforce between 1987 and 1998 »,
Work,
25, 2, pp. 135-142.
Marchand A., Demers A. et Durand P. (2005b), « Do occupation and work conditions really matter? A
longitudinal analysis of psychological distress experiences among Canadian workers »,
Sociology of Health
and Illness,
27, 5, pp. 602-627.
Marchand A., Demers A. et Durand P. (2005c), « Does work really cause distress? The contribution of
occupational structure and work organization to the experience of psychological distress »,
Social Science
and Medicine,
60, 1, pp. 1-14.
McDonough P. (2000), « Job insecurity and health »,
International Journal of Health Services,
30, 3,
pp. 453-476.
Niedhammer I., Goldberg M., Leclerc A., Bugel I. et David S. (1998), « Psychosocial factors at work and
subsequent depressive symptoms in the Gazel cohort »,
Scandinavian Journal of Work, Environment and
Health,
24, 3, pp. 197-205.
Pearlin L.I. (1999), « Stress and mental health: A conceptual overview », in A.V. Horwitz et T.L. Scheid,
A
Handbook for the Study of Mental Health-Social Contexts and Systems,
New York, Cambridge University
Press, pp. 161-175.
Pearlin L.I. et Schooler C. (1978), « The Structure of Coping »,
Journal of Health and Social Behaviour,
19,
pp. 2-21.
Peele S. et Brodsky A. (2000), « Exploring psychological benefits associated with moderate alcohol use: a
necessary corrective to assessments of drinking outcomes? »,
Drug and Alcohol Dependence
, 60, 3,
pp. 221-247.
Single E. (1999),
Profil canadien. L'alcool, le tabac et les autres drogues
, Ottawa, Centre canadien de lutte
contre l'alcoolisme et les toxicomanies et Centre de toxicomanie et de santé mentale.
Skuterud M. (2005),
Comment expliquer l'augmentation de la recherche d'emploi en cours d’emploi,
Ottawa, Division des études de la famille et du marché du travail, Statistique Canada, ministère de
l’Industrie.
Smelser N.J. (1997),
Problematics of Sociology. The George Simmel Lecture 1995
, Berkeley, University of
California Press.
Snijders T.A.B. et Bosker R.J. (1999),
Multilevel Analysis. An introduction to basic and advanced multilevel
modeling
, London, Sage Publications.
Stansfeld S.A., Fuhrer R., Shipley M.J. et Marmot M.G. (1999), « Work characteristics predict psychiatric
disorder: prospective results from the Whitehall II study »,
Occupational and Environmental Medicine,
56,
5, pp. 302-307.
Statistique Canada (1993),
Classification type des professions 1991
, Ottawa, Statistique Canada, Division
des normes.
Statistique Canada (1998),
Système de classification des industries de l'Amérique du Nord : Canada 1997
,
Ottawa, Statistique Canada, Division des normes.
Statistique Canada (2006), Résultats de base selon le groupe de population, Canada, échantillon combiné
des panels 1 (1993 à 1998) et 2 (1996 à 2001). Disponible à http://www.statcan.ca/francais/research/11-
621-MIF/2005031/tables/table2_f.htm
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.