Abstraction et liberté : le tableau comme source de questionnement sur le rapport de l'être au monde, Abstraction and Freedom : paintings as a Source to Question the Link Between the Being and the World

De
Publié par

Sous la direction de Jacqueline Lichtenstein
Thèse soutenue le 12 février 2008: Paris 4
La coappartenance de l’abstraction et de la liberté constitue le ressort d’un questionnement sur l’être-au-monde à partir du tableau. Tableau ici n’est pas seulement à comprendre dans son acception esthétique, comme œuvre d’art mais comme la monstration, au moyen de la peinture, de la structure qui préside à l’événement de l’être et du monde. Un tableau n’est pas abstrait, souligne le peintre Pierre Dunoyer, mais fondamentalement une abstraction. Un tableau témoigne en effet d’une saisie et d’un dévoilement de ce qui a été oublié et caché. Il atteste de la différence ontologique et plus encore du processus à l’origine de cette scission entre l’être et l’étant. Il montre la liberté se libérant, la puissance de détermination en acte, s’affirmant dans la finitude de l’objet. Face à un tableau, l’être ne se voit pas. Il est convoqué, tenu d’advenir à soit-même comme être s’il veut que le visible lui parvienne. Voir un tableau ne relève donc de la sensation qu’en tant que celui-ci doit être perçu pour que le phénomène ai lieu. Mais il s’agit véritablement de s’éprouver soi-même comme l’« ouvert-ouvrant » qui préside à la phénoménalisation du monde. Le tableau est indissociable de l’avènement de la conscience dans la mesure où c’est par l‘Autre, dans le surgissement de la limite, que la conscience arrive et au rythme du logos qu’elle se déploie. Le tableau est une figure de cette parole ontologique qui nous façonne dans son dire. Cette recherche est le fruit d’un effort pour advenir à soi-même dans la conscience du tableau et renouveler, pour l’ensemble des hommes, la promesse de liberté.
-Incarnation
-Sujet
-Objet
-Tableau
-Etre-au-monde
-Phénomène
-Conscience
-Temps
The fact that abstraction and freedom belong to one another eables us to question the “being-at-world” from paintings. Paintings are not to be understood in an aesthetic way, as works of art, but as a structure demonstrating the event : the being and the world together. A painting is not abstract, emphasizes the painter Dunoyer, but fundamentally an abstraction. In effect, a painting unveils what has been forgotten and hidden. It attests to the ontological difference and to the process at the origin of the split between being and beingness. It shows freed, the power of determination in actuality, asserting itself in the finite object. Being cannot actually be seen by looking at a painting. It is summoned, obliged to become itself if it wants to see the world as its own. To see a painting is a matter of sensation only because a painting has to be perceived if the phenomenon is to take place. But it is rather a matter of experiencing oneself as the one who is “opened and opening” and therefore governs the world’s phenomenalization. Paintings cannot be separated from the arrival of consciousness as long as consciousness is first linked to the Other which limits it and secondly, to the logos which rhythms its growth. Painting are figure of the ontological speech that models us while speaking. This research is the result of an effort to become oneself by becoming aware of paintings. It aims at giving us a new insight into freedom’s promise.
Source: http://www.theses.fr/2008PA040044/document
Publié le : jeudi 27 octobre 2011
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UNIVERSITE PARIS IV – SORBONNE
ECOLE DOCTORALE V – CONCEPTS ET LANGAGES





(N° d’enregistrement attribué par la bibliothèque)




ABSTRACTION ET LIBERTE
LE TABLEAU COMME SOURCE DE QUESTIONNEMENT SUR LE
RAPPORT DE L’ETRE AU MONDE

THESE

Sous la direction de
Madame le Professeur Jacqueline LICHTENSTEIN

Pour obtenir le grade de
DOCTEUR DE L’UNIVERSITE PARIS IV
EN PHILOSOPHIE


Présentée et soutenue publiquement par

Camille Laura Régine VILLET

Le 12 février 2008


Jury composé de

- Monsieur le Professeur Alain BONFAND, Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Paris
- Madame le Professeur Jacqueline LICHTENSTEIN, Paris IV – Sorbonne
- Monsieur le Professeur Jean-Luc MARION, Paris IV – Sorbonne
- Monsieur Gérard WAJEMAN, Paris VIII – Saint-Denis












La liberté est la loi de l’amour humain,
elle n’est ni nihilisme, ni ressentiment.
Thomas Mann
La Montagne Magique



























A Nicolas Burger
2







Remerciements



La présente recherche est jalonnée de rencontres inhérentes à sa genèse.

Qu’il me soit donc permis de remercier tout d’abord Monsieur le Professeur Jean-Luc Marion
dont l’enseignement constitua mon introduction à la philosophie. Je souhaiterais également le
remercier de m’avoir adressée à Madame le Professeur Jacqueline Lichtenstein, usant dans
cette passation de sa perspicacité de professeur.
C’est en effet en participant aux séminaires de cette dernière qu’il m’a été donné de partager
cette recherche. J’aimerais saisir ici l’occasion de lui témoigner ma gratitude pour son écoute,
sa disponibilité et la manière en apparence si évidente avec laquelle elle nous conduit au
meilleur de nous-mêmes.

Cette thèse circonscrit un sol dont Raphaël Najar me donna le premier aperçu en 1996,
lorsqu’il m’offrit un exemplaire du catalogue de l’exposition du Jeu de Paume et me fit ainsi
découvrir les tableaux de Pierre Dunoyer. Elle témoigne d’une lente appropriation de ce qui
fut reçu comme un don sans précédent. J’aimerais adresser, au peintre et au plus grand
amoureux de son travail, ma profonde affection ainsi que mon éternelle reconnaissance.

Je remercie également Linda et René Gandolfi de m’avoir accompagnée, de leur esprit et de
leur grandeur d’âme, tout au long de cette traversée. Qu’ils soient assurés en retour de mon
indéfectible soutien.

Mille mercis à Daniela Battini, Sophie Lavine et Audrey Rieber pour la finesse de leur
jugement et leur patience à me lire, ainsi qu’à Frédéric Prat pour sa confiance et le dialogue
pensant instauré auprès de ses tableaux.

Mes remerciements vont aussi à toutes celles et ceux qui, sachant être là quand il le fallait, ont
contribué à la réalisation de ce travail. Parmi ceux-ci, je souhaiterais plus particulièrement
remercier Caroline Delmotte pour sa si précieuse amitié et Nicolas Burger pour m’avoir
supportée, éclairée et aimée en ces heures tourmentées de recherche où il m’arrivait parfois
d’être fort peu fréquentable.
3Table des matières

INTRODUCTION................................................................................................................................................. 8
… A UNE HISTOIRE SECRETE DE L’ETRE HUMAIN............................................................................... 8
ERE1 PARTIE ....................................................................................................................................................... 15
ABSTRACTION – CONSCIENCE................................................................................................................... 15
LE MONDE DE L’EGO ..................................................................................................................................... 15
LE POUVOIR SYNTHETIQUE DE LA CONSCIENCE ................................................................................................ 17
De l’expérience comme condition de possibilité du rapport au monde....................................................... 17
Exploration du lien abstraction – conscience..................................................................................................... 17
La fondation du socle transcendantal .................................................................................................................. 17
Platon et la psyché ~L’origine du monde............................................................................................................ 20
De l’unité transcendantale de l’aperception comme ouverture au monde..................................................... 23
Désubstantialisation du cogito............................................................................................................................. 23
Dialectique ou ontologie ? – De la portée de l’imagination transcendantale....................................................... 27
L’objet transcendantal : condition de possibilité du pouvoir synthétique de la conscience......................... 29
Aux portes de la liberté : la faculté objectivante de l’entendement pur............................................................... 30
Le concept d’objet à l’épreuve du noumène........................................................................................................ 34
De la possibilité de la connaissance............................................................................................................ 40
L’abstraction comme impulsion inaugurale et moyen d’accéder au complexe psychique originel ............ 40
Abstraction et esprit : topologie de l’être ............................................................................................................ 42
La dialectique...................................................................................................................................................... 42
Le •• • ••..•.•..•.......................................................................................................................................................... 44
De l’agencement sujet-objet................................................................................................................................ 45
LE POUVOIR REFLEXIF DE LA CONSCIENCE ....................................................................................................... 51
Représentation et abstraction...................................................................................................................... 51
L’âme (• •• • )• •e•t l•’abstraction chez Aristote d’après l’étude de quelques concepts : la substance (• • • •• • )• • • •
comme ce qui permet de rendre compte de l’être de l’étant, le lieu (•• • •••) •e•t• l•’orientation (• •• •••) •p•o•u• r
traduire l’intériorisation des processus d’incarnation et la mise en place du dualisme................................ 52
La Mathesis universalis chez Descartes : une abstraction au second degré................................................ 60
La relation sujet-objet à l’aune de la Mathesis universalis – Négation de l’altérité............................................. 60
Comment la question de l’altérité émerge d’une égologie tirée vers une ontologie ............................................ 69
Présentation et abstraction : l’œuvre du Dasein ......................................................................................... 78
Ontologie, substance et identité .......................................................................................................................... 78
La coappartenance de l’homme et de l’être – De l’identité du Dasein ................................................................ 78
Ereignis et individuation........................................................................................................................................ 92
Structuration du sujet – Le Moi et l’Autre........................................................................................................... 92
Structure fondamentale du Dasein – L’étant et l’être .......................................................................................... 96
EME2 PARTIE..................................................................................................................................................... 104
ABSTRACTION – VERITE ............................................................................................................................ 104
LE MONDE DU DASEIN................................................................................................................................. 104
APPROPRIATION DE LA TRANSCENDANCE : LA FIN DU MONDE PLATONICIEN................................................... 105
L’ANGOISSE OU LA PERCEE DU SOCLE TRANSCENDANTAL .............................................................................. 109
D’abstractions en abstractions ~de l’• • • •• •• ••• à• •l’•a•n•g••o•isse heideggérienne........................................ 112
D’abstractions en abstractions ~de l’• • • •• •• ••• à• •l’•a•n•g••o•isse heideggérienne........................................ 113
Prologue platonicien : de l’abstraction ontologique ou abstraction de soi ................................................... 113
Description et conséquences structurelles de l’• • • •• •• •••..•.•..•..•..•.•..•..•.............................................................. 117
De l’abstraction dans l’usage d’un concept...................................................................................................... 123
Transcendance de l’homme prométhéen......................................................................................................... 127
L’épreuve de l’angoisse : une abstraction au troisième degré ?............................................................... 133
ABSTRACTION ET REDUCTION ........................................................................................................................ 151
Sur les traces du cogito ............................................................................................................................. 151
Présentation des difficultés ................................................................................................................................ 151
De l’intersubjectivité............................................................................................................................................. 157
Du refoulement..................................................................................................................................................... 162
Abstraction et réduction totale ~ l’abstrait comme lieu originaire et possibilité d’échapper au devenir
métaphysique ............................................................................................................................................. 169
4Abstraction et réduction totale ~ l’abstrait comme lieu originaire et possibilité d’échapper au devenir
métaphysique ............................................................................................................................................. 170
La destruction de l’objet...................................................................................................................................... 170
Le phénomène saturé et l’adonné : autre effort conceptuel pour déroger à la forclusion métaphysique 179
ABSTRACTION ET OBJECTALITE....................................................................................................................... 187
L’objet a et la structure du sujet lacanien ou la Loi du désir.................................................................... 187
La formation de l’inconscient et la fonction phallique ..................................................................................... 190
Le sujet de l’inconscient… en vérité.................................................................................................................. 194
La question du tableau et le concept d’objet ............................................................................................. 198
De l’étonnement et du possible ......................................................................................................................... 198
Du processus d’abstraction à l’abstraction figurale : « Ainsi qu’en un tableau… » .......................................... 198
De la physicalité du tableau............................................................................................................................... 199
Rencontre du poème et du tableau..................................................................................................................... 202
De la considération.............................................................................................................................................. 212
Phénoménologie de la lumière .................................................................................................................. 217
Le tournant phénoménologique : Méditation sur l’objet........................................................................... 224
EME3 PARTIE..................................................................................................................................................... 234
ABSTRACTION – LIBERTE.......................................................................................................................... 234
LA LIBERTE COMME STRUCTURE............................................................................................................. 234
OUVERTURE.................................................................................................................................................... 235
ABSTRACTION ET TRIALECTIQUE – L’EPREUVE DE LA LIBERTE OU L’ŒUVRE DE LA NEGATIVITE..................... 249
De l’abstraction dans sa proximité avec l’incarnation ............................................................................. 249
• • • ••• •e•t• p•hénoménologie................................................................................................................................. 249
Sensible et intelligible : les instances de la dialectique.................................................................................. 255
Liberté et finitude ................................................................................................................................................. 263
Violence et inquiétance....................................................................................................................................... 270
Objectalité et trialectique .......................................................................................................................... 280
Enjeu politique...................................................................................................................................................... 280
• • •• ••• e•t• •c•o•ncept................................................................................................................................................ 284
LIBERTE ET POSITIONNEMENT DE L’ETRE – L’ « ETRE-A » ET L’« ETRE-AVEC ».............................................. 291
De l’idéalisme allemand au Dasein........................................................................................................... 291
Le système de la liberté...................................................................................................................................... 297
Liberté et transcendance .................................................................................................................................... 306
La question de l’ontothéologie ou la déréliction du principe de raison ............................................................. 306
Individu et liberté – L’abstraction comme transcendance ................................................................................. 312
De l’ouverture du Dasein .......................................................................................................................... 318
De la solitude........................................................................................................................................................ 318
Altérité et temporalité – la structure de l’Être ou la liberté d’un point de vue ontico-ontologique............. 322
De la corporéité du Dasein................................................................................................................................. 328
Corps et affection – facticité et compréhension ................................................................................................ 328
Clivage de la sensation et duplicité phénoménologique.................................................................................... 333
Abstraction – Liberté : Stratégie de l’Amour ............................................................................................ 339
L’objet comme événement de l’Autre................................................................................................................ 339
De l’être-au-monde : qu’en est-il du positionnement de l’individu contemporain ?................................... 346
La séparation des principes ou la naissance de l’individu ................................................................................. 346
L’objet : par-delà toute saturation ..................................................................................................................... 351
CONCLUSION.................................................................................................................................................. 358
FINITUDE ET ANTHROPOLOGIE : DE L’HUMANITE DE L’ETRE ................................................... 358
ANNEXE............................................................................................................................................................ 366
ENTENDRE CE QUI SE MONTRE ET VOIR CE QUI SE DIT « AINSI QU’EN UN TABLEAU » ...................................... 367
Mark Rothko : désobjectivation sans objectalité....................................................................................... 367
Nicolas Poussin : ego, construction en triangle et point de fuite .............................................................. 369
LEXIQUE ......................................................................................................................................................... 372
Conscience................................................................................................................................................. 372
Ame – psyché - • •• • •...•..•..•.......................................................................................................................... 373
Ego cogito – ego transcendantal ............................................................................................................... 375
Réel – réalité ............................................................................................................................................. 375
Individuation – incarnation....................................................................................................................... 377
5Temps originaire (Aïon – • •• • •) •et• m• ythe / Temps historique (Chronos – • • • • •••) •e•t •l•o•gos / Temps réel
(Kairos – • • •• • ••) •e•t •s•y•mbolique............................................................................................................... 379
Objet métaphysique (Descartes) – Objet transcendantal (Kant) – Objet tableau (Pierre Dunoyer) – Objet
politique..................................................................................................................................................... 380
• •••,• •e•n•tendement, esprit, raison............................................................................................................. 383
Sens – horizontalité et verticalité .............................................................................................................. 384
Orient/ Occident ........................................................................................................................................ 386
Dialectique et trialectique ......................................................................................................................... 387
BIBLIOGRAPHIE............................................................................................................................................ 389
6Table des illustrations

Barnett Newman, End of silence, 1949................................................................................ 16
Huile sur toile ; 96,5 x 76,2 cm
Collection de M. et Mme Jeffrey Perelman,
Wynnewood, Pennsylvania

Piet Mondrian, La Mer, 1914 .............................................................................................. 50
Fusain et gouache sur papier monté sur panneau ;
papier 81,6 x 120,3 cm ; panneau 90,2 x 123 x 1,3 cm
Peggy Guggenheim Collection, Venise, Italie

Nicolas Poussin, Le triomphe de Neptune et d’Amphitrite, Vers 1634 ............................ 59
Huile sur toile ; 114,5 x 146,6 cm
Philadelphia Museum of Art, Etats-Unis

Jackson Pollock, Reflection of Big Dipper, 1947 ................................................................ 77
Huile sur toile ; 111 x 92 cm
Stedelijk Museum, Amsterdam, Pays-Bas

Pierre Dunoyer, Branche de saule, Blanc, 1978 ................................................................. 91
Huile sur toile ; 130 x 195 cm
Collection particulière

Marc Chagall, Les ponts de La Seine, 1954 ...................................................................... 112
Huile sur toile ; 115,5 x 163,5 cm
Hamburger Kunsthandel, Hambourg, Pays-Bas

Mark Rothko, Black on Maroon, 1959.............................................................................. 132
Huile sur toile ; 266,7 x 457,2 cm
Tate Gallery, Londres, Royaume-Uni

Wassily Kandinsky, Deux Ovales, 1919 ............................................................................ 169
Huile sur toile ; 107 x 89,5 cm
Musée de l’Etat Russe, Saint Petersbourg, Russie

Pierre Dunoyer, Gris, 2002................................................................................................. 197
Acrylique sur toile ; 180 x 210 cm
Collection particulière

Edouard Manet, Une botte d’asperges, 1880.................................................................... 216
Huile sur toile ; 46 x 55 cm
Wallraf-Richartz Museum, Cologne, Allemagne

René Magritte, Le Mois des Vendanges, 1959 .................................................................. 223
Huile sur toile ; 130 x 162 cm
Collection privée, Paris, France

Edward Munch, Le Cri, 1893............................................................................................. 248
Tempura et pastel sur carton ; 91 x 74 cm
Nasjonalgalleriet, Oslo, Norvège

Frédéric Prat, Blanc, 2007.................................................................................................. 279
Acrylique sur toile ; 120 x 100 cm
Collection particulière
7 Introduction
… à une histoire secrète de l’être humain

La question de l’art n’est plus dynamique de l’œuvre.
Il est certain que le tableau s’organise afin de ne
jamais dire l’art comme pensée, « philosophie »,
moyen de faire un tableau. Il n’y a aucune question
quant à l’art dans une mise en œuvre aujourd’hui. En
revanche, l’histoire de l’art a de beaux jours devant
elle en tant qu’histoire secrète de l’être humain si
cette histoire est rapportée à la ponctualité du moment
où l’art n’est plus le statut de l’œuvre, où le tableau
perdure comme parole.
1Pierre Dunoyer

La question du tableau telle qu’elle se trouve émancipée par Pierre Dunoyer de façon
manifeste avec l’exposition du Jeu de Paume en 1991 ne relève pas de l’art de peindre. Le
2tableau, contrairement à la peinture, n’a pas pour fin la délectation mais l’appréciation du

1 Pierre Dunoyer, Tableaux, Catalogue du Jeu de Paume, Paris, 1991, p. 39. Propos recueillis par Alain Cueff.
Nous soulignons. Pierre Dunoyer est un peintre contemporain français né en 1949 à Marseille. Il commence à
peindre au milieu des années 70 alors qu’est déclarée la mort de la peinture et que se développent des
mouvements tels que « Supports-Surfaces » et « Art & Language » qui déconstruisent la chose peinte et tentent
de rendre compte de son « comment », de sa matérialité ou encore de sa structure. La relation à l’objet est
définitivement abolie en tant que possibilité poïétique. Le geste créateur se cherche une nouvelle orientation.
Quoique extrêmement novateurs dans leurs approches, ces mouvements démontrent un souci de ce qui fonde
l’œuvre plus qu’ils ne montrent le souci à l’œuvre. (Pour une approche de l’art pendant les années 70 à travers le
regard d’une collectionneuse qui dédia sa vie à la compréhension de son temps, nous invitons notre lecteur à
consulter les deux catalogues de la Donation Vicky Rémy, édités par le Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne
qui détient aujourd’hui cette collection : I – Une idée de l’art pendant les années 70 - La Rigueur et la Rupture ;
II – Les Grands Illustrés.) Ils « symptômatisent » la difficulté rencontrée par l’homme occidental sans pouvoir
encore répondre au symptôme lui-même, ce qui exigerait une réévaluation du positionnement de l’être et une
refondation instigatrice d’un nouveau commencement.
La question du tableau s’inscrit dans ce contexte problématique. Pierre Dunoyer fréquente alors des peintres
comme Martin Barré, évolue dans un contexte « minimaliste » et « conceptuel ». Avec Christian Bonnefoi,
Côme Mosta-Heirt, Antonio Semeraro et Jean-Luc Vilmouth, il fonde JANAPA – pour « je n’ai ni père ni
mère » – et expose ses premières « Branches de saule » au Vieux Colombier en 1978. Il s’agit de « déraciner »
l’être humain de son assise biologique (son père et sa mère) de manière à le fonder ontologiquement. Le tableau
est une « peinture » du Néant. La matière ne doit sa visibilité, c’est-à-dire d’être quelque chose de sensé pour
l’être, qu’en raison du pouvoir objectalisant de la conscience. Un tableau est pure objectalité, c’est-à-dire
pouvoir de l’être de se libérer pour soi et d’advenir ainsi à soi, dans la considération de ce qui se montre. Voir un
tableau consiste à voir ce pouvoir en soi et à s’exposer en tant que détenteur d’un tel pouvoir. Un tableau force,
pour être vu, l’être à s’exposer, à ex-sister. Il convoque l’être. Cet appel régit le phénomène de présence.
2 « La peinture est une imitation faite avec lignes et couleurs, en quelque superficie, de tout ce qui se voit sous le
soleil. Sa fin est la délectation. Il ne se donne point de visible sans lumière, sans forme, sans couleur, sans
distance, sans instrument. Pour ce qui est de la matière (ou sujet), elle doit être noble ; et pour donner lieu au
peintre de montrer son esprit, il faut la prendre capable de recevoir la plus excellente forme. Il faut commencer
par la disposition, puis par l’ornement, le décor, la beauté, la grâce, la vivacité, le costume, la vraisemblance et le
jugement partout ; ces dernières parties sont du peintre et ne peuvent s’enseigner. C’est le rameau d’or de
Virgile, que nul ne peut cueillir s’il n’est conduit par le destin. » Nicolas Poussin, Lettre à M. de Chambrai,
1665. Nous soulignons. Le tableau, quoiqu’il ne démente pas le principe d’harmonie avancée par l’art de
peindre, n’a pas pour fin la délectation produite par l’agencement habile des lignes et des couleurs. Bien plutôt
cherche-t-il à porter au devant du regard ce « rameau d’or » à l’origine du geste créateur. En deçà de l’art de
peindre, il est la possibilité d’ouvrir un monde et de donner à voir. Aussi avec le tableau n’est-il plus
caractéristiquement question d’art – entendons de technique ou encore de savoir-faire – mais de ce qui fonde la
technique : l’être humain en tant qu’il est disposé au monde et tenu de s’y projeter.
8positionnement originaire de l’être tel qu’en ce lieu il s’éprouve en sa duplicité. Penser et être
sont le même, soulignait Parménide. Pierre Dunoyer ne s’approprie-t-il pas ce moment
fondateur de la pensée occidentale lorsqu’il précise que le tableau n’est pas le produit d’une
3pensée mais la capacité de cette dernière à produire un objet propre ? Le tableau n’est pas
« voulu » par la pensée. Il n’est pas l’objet intentionnel d’un sujet.
Il est possible de constater dans l’histoire de l’art un certain nombre d’exemples de cette
première abstraction visant à dégager la subjectivité de son pouvoir représentatif. Avec ses
« Nymphéas », Monet libère la subjectivité de l’objectivité, la sature d’impressions et l’éveille
à son propre ressenti. Le projet du tableau ne s’arrête pas là. Si Monet assume le
cantonnement nécessairement produit par les limites de la toile, il ne pense pas la limite. La
technique du All Over que l’on retrouvera chez les expressionnistes abstraits américains, et
notamment chez Jackson Pollock, ouvre le regard à l’in-fini, à l’Autre de l’être qui n’advient
que dans une finitude. Toutefois la finitude si elle est plastiquement assumée n’est pas
juridiquement déployée. Ce déploiement suppose une abstraction supplémentaire et
l’émancipation d’un concept d’objet répondant à la notion d’objectalité. Le tableau, s’il n’est
pas un objet métaphysique, n’en demeure pas moins objectal. Il est un objet figural. Il
4
s’adresse à la figure humaine. Ce qui se montre « ainsi qu’en un tableau » ne sature pas le
sujet d’un excès de donation mais assume une complétude adressée au Dasein. Le tableau, en
présentant l’étant dans sa totalité, accomplit le projet du Dasein et devient l’objet
paradigmatique d’un nouvel envisagement du monde possible.
Penser le tableau, le mode de visibilité du tableau, consiste à entendre ce qui se dit par delà ce
qui se montre en la chose peinte. Il ne s’agit pas de s’enquérir uniquement de l’être de l’étant
5
et de négliger l’étant mais d’apercevoir la structure de l’étant en totalité. La chose peinte
devient prétexte à la saisie de ce qui concourt primordialement à la phénoménalité du monde.
Un tableau n’est donc pas abstrait mais, comme le précise Pierre Dunoyer, fondamentalement
une abstraction. Un tableau « tire hors de » l’étant l’être à qui il s’adresse. Un tableau, perçu

3 « Le tableau n’est pas le produit d’une pensée mais la capacité de celle-ci à produire un objet propre. » Pierre
Dunoyer, Tableaux, op. cit., p. 37.
4 « Mais je serai bien aise de faire voir, en ce discours, quels sont les chemins que j'ai suivis, et d'y représenter
ma vie comme en un tableau, afin que chacun en puisse juger, et qu'apprenant du bruit commun les opinions
qu'on en aura, ce soit un nouveau moyen de m'instruire, que j'ajouterai à ceux dont j'ai coutume de me servir. »
èreDescartes, Discours de la méthode, 1 partie, AT IV, 4. Nous soulignons.
5 C’est en observant les œuvres produites à travers l’histoire qu’il est possible de dégager la question du tableau.
Toutefois sitôt mise en lumière, cette question se révèle fondatrice. Il n’est de peintures, un art de peindre, c’est-
à-dire de représenter le monde ou soi-même que parce que, plus fondamentalement, le propre de l’être consiste à
phénoménaliser l’ouverture qui le caractérise, en déployant au devant de lui un monde. D’ores et déjà, il
convient de préciser que l’élaboration de la question du tableau est indissociable du travail de pensée mené par
Heidegger. Il s’agira pour nous, au fil de cette recherche, de mettre en exergue un positionnement à proprement
parler phénoménologique au gré duquel se donnera à éprouver et penser le rapport qui nous unit au monde.
9comme une chose, semble en effet exister par lui-même. En tant qu’objet, il est en revanche
par l’être qui le désigne en tant que tel. Penser le tableau consiste donc à prendre pour soi le
tableau comme conquête de lieu. Il s’agit de se mettre littéralement en quête de ce lieu de
manière à apercevoir finalement au-devant de soi ce qui nous structure collectivement en soi
et se manifeste pour nous. Cette manifestation réalise un jointement de ce qui a été
originairement déclos et que la métaphysique a maintenu dans une dualité. Remarquons que
ce dépassement de la dualité n’indique en aucune façon un retour à l’unité mais témoigne
6d’un Aufhebung, d’une sursumation intégrant la dualité par le fait de dévoiler l’élément qui
tout à la fois unit et divise les deux parties. C’est la dualité éclairée par la duplicité de l’être
qui nous permet d’appréhender ce qu’il est possible d’appeler sur le plan psychique la schize,
sur le plan métaphysique le socle transcendantal. Ces termes sont loin d’être équivalents mais
ils témoignent d’un même effort de parler la division originaire par laquelle l’être advient à
lui-même comme • • • ••• e•t• •p•ar le • • • •••. •P•l•u•s profondément, cette division à la base du
dialogique désigne l’épreuve de la négativité à l’origine de la positivité. C’est par ce trait qui
le divise que l’être humain se distingue de l’espèce animal et fait valoir une individualité
propre pouvant s’élever jusqu’au Là de son être et s’exposer comme Dasein, c’est-à-dire à ce
degré de conscience où il nous est donné de comprendre que l’homme est humain d’être cet
étant au creux duquel s’est retiré l’être, lequel est troué en son fond par le Néant. Être et étant
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sont unis et disjoints par le néantir du Néant qui les fonde. Tel est le fond abyssal, l’Abgrund,
contre lequel s’expose l’être humain et par lequel il advient.
Dans le catalogue de l’exposition du Jeu de Paume, Pierre Dunoyer se livre à un entretien qui
tient lieu de manifeste. Il déclare notamment :
« Le tableau est un lieu complet auquel il ne manque rien, surtout pas l’absence
8définitive de la mimésis ! »


6Nous emploierons le terme de sursumation pour traduire celui de « Aufhebung » et ainsi rendre compte de ce
moment de la dialectique hégélienne caractérisé tout à la fois par un processus de réintégration et de
dépassement. La contradiction est abolie par le fait d’être métabolisée. Cette métabolisation engendre un saut de
conscience. La distinction peinture/tableau ne saurait être rendue par une simple inégalité. Le tableau récupère
(en soi) la peinture (la technique picturale) et, ce faisant, libère la conscience de cette préoccupation, l’ouvrant à
un autre souci qui n’est pas le Beau mais le Vrai – la question de la vérité comme • • • • ••• •, •de• •l’•o•u•verture
fondamentale du Dasein.
7 Heidegger nous permet d’accéder au positionnement phénoménologique nécessaire à la compréhension de la
question du tableau ainsi qu’à la visibilité du tableau lui-même. Ce positionnement suppose d’accepter que nous
ne reposions sur rien, que notre origine – si nous nous élevons au-delà de la sphère biologique – soit infondée.
Nous sommes des échappés du Néant, les produits de la liberté comprise comme puissance de détermination,
effets de ce mouvement de contraction et d’expansion propre au Néant lui-même.
8 Pierre Dunoyer, Tableaux, op. cit., p. 34.
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