La liberté du thérapeute : de l'assujettissement à l'autonomie, The therapist freedom : from subjection to autonomy

De
Publié par

Sous la direction de Dominique Folscheid
Thèse soutenue le 29 mai 2008: Paris Est
Le thérapeute peut-il aujourd’hui exercer sa fonction comme il l’entend et penser sa pratique en la portant hors du champ des idéologies dominantes qui la parasitent ? Peut-il en être sujet et non objet, n’ayant plus alors la possibilité de s’en distancier pour pouvoir la regarder ? De même, quelle position adopte-t-il face aux différentes techniques de soins dont il dispose ? Les considère-t-il toujours comme un moyen et non une fin, aliénant ceux dont il prend soin et leur déniant le statut de personne ? Face aux différentes contraintes (scientifiques, économiques, politiques) qui l’assujettissent, à quels impératifs doit-il se référer ? La liberté du thérapeute met en question les deux concepts qui la sous-tendent : indépendance et autonomie, tels que les définit Kant dans sa Critique de la raison pratique. Mais elle dévoile aussi l’éthique de sa position, en tant qu’êthos, justesse de son rapport à soi, à autrui et au monde. Toutefois, la liberté du thérapeute est indissociable de celle du patient. Le considérer en tant que personne implique de reconnaître ce qui le fonde comme tel, c’est-à-dire son altérité et son autonomie. La responsabilité du thérapeute n’est-elle pas de révéler la liberté singulière de celui qu’il rencontre ? Mais a-t-il aujourd’hui suffisamment d’autonomie pour la mettre à son service et faire du temps dont il dispose un temps avec et pour l’autre ?
-Altérité (philosophie)
-Assujettissement
-Autonomie (philosophie)
-Contrainte
-Ethos
-Liberté
-Pouvoir (philosophie)
-Responsabilité - violence
Very large subject limited here to the psychiatric praxis. Today, can the therapist practise his function as he intends it and think his practice out of prevailing ideologies that are hangering on it ? Can he be subject and not object, not having the possibility of keeping his practice at a distance in order to look at it ? In the same way, how must he consider all up-to-date technologies at his disposition? To him, are they a way and not an aim, depriving the patients that he cares of and denying them their status of person ? Facing the scientific, economic and political restraints that subject him, which requirements must he refer to ? Therapist freedom is bound to concepts of independence and autonomy, such as Kant has defined them in Critique de la raison pratique. But it is also revealing his ethical attitude, that is êthos, accuracy of relation with oneself, with the others, with the world. However, the therapist freedom is indissociable from patient freedom. Consider him as a person implies to acknowledge what founds him such, that is his alterity and his autonomy. Does’nt the therapist reponsability consist of revealing the peculiar freedom of the patient? But has he today autonomy enough for being in the other’s service? Can his time be with and for the other ?
-Alterity
-Subjection
-Autonomy
-Restraint
-êthos
-Freedom
-Power
-Responsability
-Violence
Source: http://www.theses.fr/2008PEST0244/document
Publié le : mardi 1 novembre 2011
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1

UNIVERSITE PARIS-EST

Ecole doctorale :
Département Cultures et sociétés de ETE


THESE

pour obtenir le grade de

DOCTEUR DE L’UNIVERSITE PARIS-EST

Discipline : Philosophie

présentée et soutenue publiquement

par

Nathalie LEBLANC




La liberté du thérapeute :
de l’assujettissement à l’autonomie




r Thèse dirigée par M. le P Dominique FOLSCHEID

le 29 mai 2008






JURY

meM Monique CASTILLO………….., Présidente
r M. le P Dominique FOLSCHEID….., Directeur
M. Michel TERESTCHENKO……...., Rapporteur
rM. le P Alain VANIER………………, Rapporteur
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Vaste sujet que la liberté, circonscrite ici à la praxis psychiatrique.
Le thérapeute peut-il aujourd’hui exercer sa fonction comme il l’entend et
penser sa pratique en la portant hors du champ des idéologies dominantes qui la
parasitent ?
Peut-il en être sujet et non objet, n’ayant plus alors la possibilité de s’en
distancier pour pouvoir la regarder ? De même, quelle position adopte-t-il face
aux différentes techniques de soins dont il dispose ? Les considère-t-il toujours
comme un moyen et non une fin, aliénant ceux dont il prend soin et leur déniant le
statut de personne ? Face aux différentes contraintes (scientifiques, économiques,
politiques) qui l’assujettissent, à quels impératifs doit-il se référer ?
La liberté du thérapeute met en question les deux concepts qui la sous-tendent :
indépendance et autonomie, tels que les définit Kant dans sa Critique de la raison
pratique. Mais elle dévoile aussi l’éthique de sa position, en tant qu’êthos,
justesse de son rapport à soi, à autrui et au monde.
Toutefois, la liberté du thérapeute est indissociable de celle du patient. Le
considérer en tant que personne implique de reconnaître ce qui le fonde comme
tel, c’est-à-dire son altérité et son autonomie. La responsabilité du thérapeute
n’est-elle pas de révéler la liberté singulière de celui qu’il rencontre ? Mais a-t-il
aujourd’hui suffisamment d’autonomie pour la mettre à son service et faire du
temps dont il dispose un temps avec et pour l’autre ?

Mots-clés : altérité, assujettissement, autonomie, contrainte, êthos, liberté, pou-
voir, responsabilité, violence.

The therapist freedom : from subjection to autonomy

Very large subject limited here to the psychiatric praxis.
Today, can the therapist practise his function as he intends it and think his
practice out of prevailing ideologies that are hangering on it?
Can he be subject and not object, not having the possibility of keeping his
practice at a distance in order to look at it? In the same way, how must he consider
all up-to-date technologies at his disposition? To him, are they a way and not an
aim, depriving the patients that he cares of and denying them their status of
person? Facing the scientific, economic and political restraints that subject him,
which requirements must he refer to?
Therapist freedom is bound to concepts of independence and autonomy, such as
Kant has defined them in Critique de la raison pratique. But it is also revealing
his ethical attitude, that is êthos, accuracy of relation with oneself, with the others,
with the world. However, the therapist freedom is indissociable from patient
freedom. Consider him as a person implies to acknowledge what founds him such,
that is his alterity and his autonomy. Does’nt the therapist reponsability consist of
revealing the peculiar freedom of the patient? But has he today autonomy enough
for being in the other’s service? Can his time be with and for the other?

Keys-words: alterity, subjection, autonomy, restraint, êthos, freedom, power,
responsability, violence.

Laboratoire : Espaces éthiques et politiques
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Je remercie M. le Professeur Dominique Folscheid et M. Eric Fiat pour la
pertinence de leur enseignement et les implications qu’il a eues dans ma pratique.
Je remercie également tous ceux qui, parmi les soignants, m’ont enrichie de leur
réflexion tout en stimulant la mienne.
Je remercie enfin les patients rencontrés dans les différents lieux de consultation
où j’exerce. Ils justifient cette réflexion et lui donnent tout son sens.
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Table des matières


Introduction 7


Première partie
La liberté en question

Chapitre premier : Une double polarité 16
Une indépendance mythique 17
Une liberté surveillée 19
L’autonomie : entre indépendance et hétéronomie 20
Autonomie ou automatisme ? 22
La personne : fondement de l’autonomie 23
La pensée : condition nécessaire de la liberté 25
Chapitre deux : Que veut dire penser ? 28
De lapensée àl’Etre 28
Essence et sens de l’agir 29
Du sens au signe 31
Êthos et liberté 32
Chapitre trois : L’habitus d’une pratique 35
Ici aussi les dieux sont-ils présents ? 35
L’insolite : ouverture de l’êthos 39
Une nouvelle voie 3
La voix des dieux 41
Les dieux dérobés 45
Clinicienne ou gestionnaire ? 46
L’injonction des tutelles administratives 50
Que signifie habiter ? 52
La position stoïcienne 54
Fatalisme ou liberté ? 54
Le Destin en question6
Consentement et Providence 57
Une fatalité surmontée 58
Chapitre quatre : Soi-même comme un autre 60 fragilité censurée 61
Le diktat de l’efficacité médicale 65
Une norme déplacée 66
Une santé non formatée 7
Du corps que l’on a au corps que l’on est 68
L’émergence de soi : de la passivité à l’attestation 71
Un corps étranger ou médiateur ? 72
Le tiers conscient 75

Deuxième partie
La question du sujet : entre assujettissement et subjectivisme

Chapitre premier : Les origines du sujet 81
Le sujet en question 81
Les fondements du sujet 83
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Chapitre deux : Dérives et métamorphoses du sujet 87
Subjectivité du sujet 87
De la subjectivité à la subjectivation du sujet 90
Décentrement du 93
Retour à la conscience 98
Le souci ou l’extériorité de la conscience 100
Un sujet condamné à être libre 102
Sujet fondé ou éclaté ? 104
Chapitre trois : Du soignant en tant que sujet 110
Déni d’autrui 111
Déni de soi et de sa propre souffrance 112
Du déni à la reconnaissance de soi 115
La fin d’une illusion 117
Un doute nécessaire 124

Troisième partie
Phénoménologie de la violence

Chapitre premier : Genèse d’une intrusion 133
Chronique d’un internement 133
L’effraction : une nécessité sans loi ? 138
Entre dangerosité et liberté 139
Une responsabilité sous contrainte 140
Droit sans contrainte ou contrainte sans droit ? 143
Epilogue 147
Chapitre deux : De la suggestion à l’injonction 149
Le cas de S. : l’appel à responsabilité 150
Précaution oblige ! 152
Responsabilité ou conviction ? 154
Chapitre trois : Les visages de la violence 157
L’addiction : figure du vide 157
Le suicide comme événement 164
Des origines de la violence institutionnelle 171
Chapitre quatre : Les enjeux du pouvoir psychiatrique 180
De quel pouvoir s’agit-il ? 180
Le pouvoir de l’asile 181
Le Panoptique de Bentham : un regard permanent 183
L’hôpital « benthamisé » 184
Fonction thérapeutique de l’asile 186
La pratique psychiatrique est-elle médicale ? 188
o Le clivage psychiatrie/médecine ; théorie/pratique 188
o L’omniprésence du corps médical 89
La folie médicalisée 191
La dépsychiatrisation : persistance ou déplacement d’un pouvoir 194
L’antipsychiatrie : mise à sac d’un pouvoir 197
Les origines de la psychiatrie institutionnelle 198
Liberté ou laxisme ? 201
Des logiques antinomiques 203
o Un pouvoir dé-fait 203
o étenu 204
o éplacé 05
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Discours sur la violence ou violence du discours ? 207
Discours sur : discours hors du réel 208
Un discours codifié 209
Un discours aliénant 211
Un pouvoir aliéné 213
Chapitre cinq : De l’assujettissement des pratiques 217
Vers une logique de l’arraisonnement : du corps à l’âme-machine 217
De la psukhè au psychisme : une perte de sens 218
Les neurosciences ou la primauté de l’objectivable 220
Du tout connaissable au tout comportemental 226
L’enfant encadré, éduqué, programmé 228
o Diktat d’une enquête 228
o L’arraisonnement du « Gestell » 231
o L’enfant fiché 233
Les nouveaux impératifs médicaux 234
De l’information des patients… 235
… A la formation et l’évaluation des médecins 243
Un exemple d’évaluation des pratiques : l’ « l’isolement thérapeutique » 245
L’imposture 250

Quatrième partie
L’humanité du soignant

Chapitre premier : Un êthos en souffrance 259
Un temps atomisé ; un patient stigmatisé 260
Entre vouloir et pouvoir 262
Un êthos en souffrance pour qui ? 264
Les cadres ? 264
Le personnel soignant ? 26
Peut-on encore parler d’éthique ? 268
Chapitre deux : L’être soignant 270
Les implications du soin 270 antonymes soin 271
L’impatience
De l’habitude à la fatigue 272
o L’habitude
o La fatigue 276
Chapitre trois : L’altérité, une liberté transcendée 283
La conquête d’une autonomie 284
Les harmoniques de l’altérité 285
L’altérité : de l’ontologie à l’éthique 287
Le Visage : assignation ou appel ? 291
L’institution : entre avoir et être 297

Conclusion 303

Biblographie 308

Index 313
Index nominum 313
Index rerum 316
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Introduction


Esquisse d’une problématique
Il y a quatre ans, la question du renoncement auquel, me semble-t-il, est
confronté tout soignant avait fait apparaître l’altérité comme fondement de toute
relation thérapeutique et, du même coup, ouvert une issue dans une praxis
ressentie à bien des égards comme étouffante et close sur elle-même. Posant le
patient comme radicalement Autre, elle le situait ainsi hors de toute tentative de
maîtrise et d’emprise, en nous conduisant, nous soignants et thérapeutes, à un voir
plutôt qu’à un savoir sur.
Il s’agissait alors de dévoiler ce qui faisait obstacle à cette dé-maîtrise comme à
un regard différent sur autrui et de mettre en lumière comment le renoncement,
loin d’entraîner une attitude résignée, indifférente ou s’apparentant à un
quelconque stoïcisme, pouvait être, à l’inverse, annonce d’une perspective, d’un
êthos, autre, c’est-à-dire d’un rapport nouveau à soi et au monde, que ce rapport
mette en jeu soignant ou patient ou encore leur relation l’un à l’autre.
La Phénoménologie de la violence, thème d’un second mémoire, a eu, en
revanche, des implications tout autres. Interrogeant les multiples facettes de la
violence, qu’il s’agisse des manifestations de la maladie mentale ou de la façon
dont les soignants y répondent, de certaines de leurs pratiques ou des diverses
pressions qui s’exercent sur eux par le biais des instances dont ils dépendent, le
terrain des soignants en psychiatrie, et notamment celui des psychiatres, m’est
apparu largement menacé, comme l’est tout le domaine de la Santé, en général. Il
l’est aussi bien par l’évolution singulière de cette discipline, régie par des
impératifs scientifiques ou prétendus tels, lui imposant des modes de pensée
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excluant progressivement toute pensée propre, que par l’évolution générale d’un
monde soumis aux diktats d’une économie ignorant toute éthique.
« Menacé » est d’ailleurs un euphémisme. « Arraisonné » serait plus juste,
objectivé par un système, le Gestell heideggerien, mettant à la raison sa raison
propre. D’où la conclusion de ce second mémoire s’interrogeant sur la liberté du
soignant : quelle est-elle ? Est-elle encore ? A quoi le soignant peut-il encore
consentir, s’il n’a plus le loisir de s’opposer à rien ? Question qui renvoie
inévitablement à la mise en tension des deux concepts fondamentaux qui sous-
tendent celui de liberté : indépendance et autonomie, au sens où Kant les a définis
dans sa Critique de la raison pratique ; à quoi fait écho Claude Bruaire (in La
dialectique, p. 73), lorsqu’il écrit : « le “oui” n’est libre que pour qui peut dire
“non”, le consentement n’est pas libre si l’on ne peut refuser… »
Toutefois, l’indépendance, prise dans son sens négatif, c’est-à-dire comme
non-dépendance radicale à l’égard de tout ce qui n’est pas moi, comme le souligne
encore C. Bruaire, aboutit nécessairement à l’exclusion d’autrui, voire à ma
propre exclusion, si l’on considère que la vie qui me traverse porte aussi en elle
une part d’altérité qui à la fois m’échappe et me lie, me relie à moi-même et au
monde qui m’entoure. A moins d’y mettre fin et, du même coup, de m’exclure
définitivement moi-même, force est de constater qu’une indépendance absolue,
contradictoire en soi, est, en outre, incompatible avec la position de tout soignant
dont l’un des fondements est précisément la relation à autrui.
Il s’agit donc, dans la réflexion que j’entame, de mettre en lumière ce à quoi
nous, soignants, avons le pouvoir de dire « non » et le devoir de dire « oui ».
Comment l’indépendance d’un thérapeute peut-elle aujourd’hui se manifester,
alors même qu’il est dans une nécessaire dépendance à autrui ? Mais celle-ci est-
elle consentement ou aliénation ? De même, avec les institutions auxquelles il a
affaire, où finit son indépendance, où commence son autonomie, c’est-à-dire la
capacité de déterminer ses choix en fonction d’une loi non plus extérieure mais
intérieure à soi, cette loi morale chère à Kant, donnée ou fondée par la seule
raison ?
C’est toute la question du sujet qui est ici posée. Le thérapeute peut-il être sujet
et non objet de sa pratique, subordonné à celle-ci, n’ayant plus alors la possibilité
de s’en distancier pour pouvoir la regarder ? Dans cette perspective, quelle
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position adopte-t-il face aux différentes techniques de soins dont il dispose ? Les
considère-t-il toujours comme un moyen, au service de ceux dont il prend soin, et
non comme une fin en soi, aliénant en définitive ces derniers et leur déniant le
statut de personne ?

Le sujet en question
Mais que signifie être « sujet » ? Car l’étymologie du terme implique l’idée
d’une subordination ou d’une soumission. Sub-jectum : « jeté sous ». Les sujets du
Roi Soleil, placés constamment sous son ombre, ne jouissaient certes pas du
respect ni de la considération que réserve Kant à la personne.
1Toutefois, J.-F. Mattéi (in La barbarie intérieure) relie ce subjectum à
l’hupokeimenon grec : subsistance ou substance, en tant que « support permanent
de toute réalité concrète », et rappelle que, pour Aristote, la substance, ousia, « est
la catégorie fondamentale de l’être ». L’un de ses sens principaux est précisément
le « sujet » (hupokeimenon), « ce dont tout le reste s’affirme et qui n’est plus lui-
même affirmé d’aucun autre », considère Aristote dans sa Métaphysique. « La
substance, écrit J.-F. Mattéi, ne se réduira pas à un simple support indéterminé ;
elle sera pensée comme un sujet qui a une existence propre. »
La question du « sujet » a évolué à travers les siècles, d’Aristote à Hegel, en
passant par saint Augustin. Pour la première fois, dans l’Antiquité finissante,
remarque J.-F. Mattéi, convergent « quatre instances spirituelles qui dessinent les
traits primitifs du sujet moderne » : l’ « âme », l’ « homme intérieur », la
« personne » et la « conscience ».
Le concept de « sujet » est-il synonyme d’intériorité, signifie-t-il la conscience
que l’homme a de lui-même ? Mais quel rapport avec autrui et le monde cette
conscience implique-t-elle ? Un repli défensif sur soi ou une ouverture de soi au
monde ?
Que serait une conscience entièrement centrée sur elle-même, dominée par un
individualisme excluant l’Autre ? A l’inverse, un décentrement de soi, une
extériorisation à soi ne peut que placer l’homme dans un rapport de soumission ou
de domination à l’égard d’autrui, qui fait alors de lui quelqu’un d’ « assujetti »

1 Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure, Paris, PUF, « Quadrige », 2004, chap. III, « La
barbarie du sujet », p. 117 et sq.
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plus que véritablement « sujet ». Quelle serait alors la « juste mesure », au sens
aristotélicien du terme, l’optimum du sujet ?
« Là où ça était, je doit advenir », écrit Freud. Si le « sujet » moderne, dans la
perspective freudienne, se définit précisément par sa capacité à dire « je » et à être
responsable de ses actes, il faudrait encore examiner jusqu’où va cette notion de
« sujet ». A vouloir libérer celui-ci de ses chaînes en une affirmation triomphante
des forces qui l’habitent, ne risque-t-on pas de faire du je une fin en soi et de
déraper vers la toute-puissance d’un moi se suffisant à lui-même ? « Le caractère
principal de la modernité, par lequel elle se distingue radicalement de l’Antiquité,
écrit Mattéi, tient à ce passage insensible de la substantialité à la subjectivité […],
de l’âme au je et, en même temps, de l’extériorité à l’intériorité. »
Il y aurait ici à décliner les différents glissements de sens du concept de sujet,
dont les deux pôles me semblent représentés par le « subjectivisme » (repli sur
soi) et l’ « assujettissement » (déni de soi).
Si un défaut d’intériorité ne peut, me semble-t-il, que conduire le sujet à
l’assujettissement, un excès d’intériorité, à l’inverse, le place dans un
subjectivisme qui l’assujettit non plus à autrui mais à lui-même, en le coupant de
toute transcendance. A moins que cette intériorité même ne recèle cette dimension
d’extériorité. Si l’homme intérieur dont parle saint Augustin doit rentrer en lui
pour y trouver la vérité, c’est précisément parce que celle-ci le transcende et qu’il
ne peut être à lui-même son propre fondement ni sa propre fin. Il n’y a pas
d’antinomie, me semble-t-il, entre le prisonnier de la caverne platonicien et
l’homme intérieur augustinien, qui ne peuvent se libérer de leurs chaînes qu’en
s’ouvrant à ce qui les transcende, qu’il s’agisse de l’Idée, c’est-à-dire du monde,
pour le premier, ou de Dieu, pour le second. Il faut regarder en soi pour voir au-
delà de soi, « convertir son regard intérieur, comme le souligne Mattéi, vers autre
2chose que soi-même, c’est-à-dire vers l’extériorité ».
Les soignants en psychiatrie ont-ils aujourd’hui le loisir ou le désir d’opérer
cette conversion ? Ressentent-ils en eux la nécessité d’élaborer une pensée qui soit
d’abord quête de sens plus que de savoir et qui, les portant aux limites d’eux-
mêmes, dégage l’Etre qu’ils sont de ce qu’ils font ?

2 Jean-François Mattéi, op. cit., p. 142.
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