Les règles de l’exception : la régulation (du) politique au Mali et au Niger, The rules of exception : the regulation of politics in Mali and Niger

De
Publié par

Sous la direction de Dominique Darbon
Thèse soutenue le 24 juin 2011: Bordeaux 4
Si les grandes coalitions gouvernementales sont parvenues à stabiliser la trajectoire politiquemalienne, les interventions militaires au Niger (1996, 1999, 2010) ont en revanche marqué leshésitations politico-prétoriennes à l’oeuvre et leurs conséquences sur le processus transitionnelglobal. Parce qu’elles répondent à plusieurs facteurs, les « formules » politiques et militaires derégulation des champs appellent par conséquent une réflexion plus générale sur : (i) le rôle del’histoire, des ressources et des stratégies dans la fixation des choix (institutionnels) despossibles ; (ii) les contextes globaux qui ordonnent les « logiques et mythologiques »d’interaction et participent à une délimitation, objective (i.e. « spontanée ») et subjective (i.e.stratégique), des solutions adaptées de gestion politique. Ce travail visera plus spécifiquement àcomprendre les « décloisonnements » stratégiques qui, dans des conjonctures non routinières,appellent la mobilisation de ressources objectivées et valorisées d’action, autorisent de largesregroupements (coalitions post-transitionnelles au Mali, collusions « transectorielles » oupolitico-militaires au Niger) et permettent finalement de tranquilliser la trajectoire politique deces Etats.
-Partis politiques
-Transition démocratique
-Consolidation démocratique
-Consensus gouvernemental
-Régime militaire
-Coup d’Etat
-Conjonctures critiques
-Mali
-Niger.
Whereas oversized coalitions successfully stabilized the Malian political path, the recurrentmilitary Coups in Niger (1996, 1999 and 2010) focused more on the politico-praetorianwonderings and their consequences for the transitional process. Then, the political and militarymodes of administration in Mali and Niger question: (i) the role of history, strategic resources andpolitical strategies in defining the institutional means of regulation; (ii) the general contextsshaping the “logics and mythologies” of interaction and defining the well-suited models ofpolitical control. This work will more specifically aim at understanding the strategic“decompartmentalization” which, first, orders the mobilization of objectivised and valorisedresources, then allows oversized groupings (post-transitional coalitions in Mali, “transectorial” orpolitico-military collusions in Niger) and finally reassure the political trajectories of those Stateswithin uncertain conjunctures.
-Political parties
-Democratic transition
-Consolidation
-Governmental consensus
-Military regime
-Military Coup
-Critical conjunctures
-Mali
-Niger.
Source: http://www.theses.fr/2011BOR40013/document
Publié le : dimanche 6 novembre 2011
Lecture(s) : 63
Nombre de pages : 587
Voir plus Voir moins

Université de Bordeaux
Sciences Po Bordeaux
Ecole doctorale de Science Politique de Bordeaux

Les Afriques dans le monde (LAM/UMR 5115)


Les règles de l’exception :
La régulation (du) politique
au Mali et au Niger

THESE POUR LE DOCTORAT EN SCIENCE POLITIQUE
Sous la direction de M. Dominique DARBON
Présentée et soutenue publiquement par
Grégory CHAUZAL
24 JUIN 2011

Membres du jury :
- M. Dominique DARBON, Professeur, Sciences Po Bordeaux ; directeur de thèse.
- M. Pierre ENGLEBERT, Professeur, Panoma College, Claremont, Californie – USA ;
rapporteur.
- M. Gilles MASSARDIER, Maître de conférences en Science politique, ENS-Université de
Lyon 2.
- M. Hubert PERES, Professeur, Université de Montpellier 1.
- M. Mahaman TIDJANI ALOU, Professeur, Université Abdou Moumoun à Niamey - Niger ;
rapporteur.






à M.
2 REMERCIEMENTS
Ce travail n’aurait certainement pas vu le jour sans l’enthousiasme, la patience et les
stimulations de mon directeur, M. Dominique Darbon. Sa vision de mon travail, ses orientations
et ses corrections ont constitué des apports inestimables. Qu’il en soit ici chaleureusement et
sincèrement remercié. Ma gratitude va également à Céline Thiriot, dont les conseils ont constitué
des encouragements précieux tout au long de ces années, ainsi qu’à Virginie Baudais pour son
soutien et sa présence depuis le début. Je tiens également à remercier l’ensemble des chercheurs
et doctorants du CEAN/LAM et de l’Association des jeunes politistes de Bordeaux. Enfin, un
grand merci à tous les personnels de l’IEP de Bordeaux (Karine Jenart, Chantal Chaussy,
Françoise Meynard, Christiane Andren, Maris-Françoise Palueau, Christine Cazenave et, bien
évidemment, Maryse Ducournau).
Sur le terrain, mes recherches doivent beaucoup aux familles Guindo (Mali) et Koïta
(Niger) qui m’ont accueilli et qui ont su, grâce à leur bonne humeur et leur patience, effacer mes
doutes et transformer ces séjours en expériences inoubliables. A mes amis au Mali et au Niger :
Baba, Keïta de Keïta, Attaher, Gogo, Ina, Maya, Zoukoff, Bobby, Dadi, Lalia, Boubacar,
Moussa, Vieux (longue vie à « IKK » !), Ikali, Omar, Sékou. Un grand merci à Birama Diakon
qui m’a accueilli à la FLASH et qui a partagé sa connaissance des milieux politiques avec moi.
Au Niger, je remercie particulièrement M. Abderahamane Mayaki, dont mes développements sur
le CNDP doivent énormément, ainsi que M. Tidjani Alou et l’ensemble de l’équipe du LASDEL.
Je tiens enfin à remercier l’ensemble des responsables politiques et « civils » au Mali et au Niger
qui ont accepté de me recevoir et de répondre très librement à mes questions.
A mes collègues, amis et trigrammes parisiens préférés : OPL, EMN, ELR, JSA, LBN,
PMI, GBS, AMX, CRT, DND, ALN, JAO, DAY, LRA, ABL, Apolline, Marie-Noëlle, Lolo,
Guillaume, Pierre-Antoine et Etienne. Mes remerciements vont aussi (et bien évidemment) à tous
mes amis : Marion, François, Jean, Juju, Ben, Nathalie, Manon, Norbert, Claire, Camille, Claire,
Bianu, Guilaine, Cynthia, Kolia, Caroline, Kim, qui m’ont supporté et qui ont patienté – sans se
décourager ! – au cours de ces longues années. A Isaline et Aurélie (et leur alter ego, Gaston et
Ben), dont la présence et l’amitié ont été d’un réconfort inestimable. A Virginie, à qui je dois
d’avoir commencé et mené à bien ce travail. Merci pour l’inspiration, les corrections, les terrains
en binôme et les articles ! « What’s next ? »…
Enfin, je remercie tout particulièrement mes grands-parents, mes parents (bravo pour les
corrections et une spéciale dédicace pour le sommaire !), ma sœur, mon beau-frère, mes nièces et
neveu. Ce travail leur doit tout, et sans doute un peu plus.
3 INTRODUCTION GENERALE

S’intéresser aux modalités contemporaines de régulation politique en Afrique
subsaharienne, c’est analyser le pouvoir sahélien à l’aune de son hybridité, c'est-à-dire de sa
nature à la fois historique, normative, stratégique, contrainte et projetée. Si les qualificatifs pour
rendre compte de cette réalité sont nombreux, ils témoignent, la plupart du temps, de raccourcis
pratiques qui contribuent à négliger les dimensions multiples à l’œuvre dans les choix (ou non-
choix) politiques de régulation.
Le Mali et le Niger n’ont pas échappé à cette « loi du genre ». Avec le coup d’Etat
nigérien du 18 février 2010, la responsabilité du commandant Djibo dans le renversement du
président Tandja a ainsi pu être, tantôt rapportée au rôle naturellement putschiste des militaires, à
la (nouvelle) preuve d’une inadéquation des référentiels démocratiques importés ou, au contraire
(et plus marginalement), à l’attachement des acteurs, civils comme militaires, aux institutions et
aux mécanismes « réglés » d’interaction. « La démocratie au bout du fusil ». Ainsi en irait-il de la
vie politique au Sud du Sahara, une fois passé ce quarantième parallèle maudit par l’orthodoxie
démocratique. Le consensus politique du président malien, Amadou Toumani Touré, est, lui
aussi, venu discuter les canons des analyses néopatrimonialistes, dont il était supposé marquer la
1
quintessence. L’évergétisme hissé au rang de politique d’Etat ne pouvait, pour certains, marquer
l’enracinement d’une démocratie parfaitement consolidée, mais simplement illustrer les vertus
silencieuses d’un partage méthodique (i.e. global) de la rente. Ce serait néanmoins oublier les
processus de construction stratégique à l’œuvre dans la mise en place de cette large coalition,
ainsi que l’ensemble des « contraintes » objectives ayant prévalu dans la détermination des choix
institutionnels des possibles. Parce que l’on se situe alors toujours dans un processus de
construction ou de consolidation de l’Etat et de ses institutions, il échoit par conséquent de
s’intéresser avant tout aux mécanismes de régulation destinés à stabiliser les équilibres politiques
globaux. C’est seulement à leur étude que la « complexité » stratégique des trajectoires
sahéliennes du pouvoir peut être appréhendée suivant ses multiples dimensions, c'est-à-dire à la
fois comme une dynamique contrainte et construite, et un dénominateur institutionnel acceptable
à l’ensemble des parties, endogènes et exogènes.

1
Entendu traditionnellement comme des « dons faits par un individu à la collectivité ». Dans notre esprit, la notion
recouvrira plus généralement l’ensemble des modalités de partage des ressources mises en œuvre par les chefs de
partis à destination de leurs dépendants ou par le « sommet de l’Etat » à destination de ses (futurs) partenaires
coalitionnels. Voir VEYNE P., Le pain et le cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique, Paris, Seuil,
1976, p. 9.
4
2
1. Les champs politiques maliens et nigériens : entre pluralité sociétale et
normativité sédimentée

Géographiquement proches, historiquement comparables et unis par une même pluralité
sociétale supposée, le Mali et le Niger n’ont cependant pas connu les mêmes trajectoires
politiques. Si le régime malien semble être parvenu à gérer de façon pacifique sa transition
démocratique et ses alternances politiques, le Niger en revanche parut plus « hésitant » quant aux
choix, politiques ou non politiques, de régulation à privilégier. Comment expliquer ces
dissemblances transitionnelles et quelles « leçons » en tirer pour l’analyse de la gestion des
champs politiques « postcioloniaux » en Afrique sahélienne ?

a) Présentation des champs de l’étude

Grand comme deux fois et demie la France (1 267 000 km et 15 millions d’habitants), le
3
Niger constitue aujourd’hui un « ensemble politique dont la cohésion est à l’évidence fragile ». Au plan de
sa démographie, le pays se divise en deux groupes principaux d’inégale importance, les nomades
et les sédentaires. Si les « branchements » entre ces deux entités ont été relativement importants
au cours des siècles, il n’en subsiste pas moins de profondes différences aujourd’hui. Les
premiers – Touaregs (10,6%), Peuls (10,4%), Toubous (0,5%), Arabes (0,3%) – sont les moins
nombreux. Ils se déplacent, au Nord et à l’Est du pays, essentiellement dans les deux tiers
désertiques du territoire. Les seconds, qui représentent presque trois quarts de la population, sont
concentrés au Sud, dans la partie la plus fertile du pays : les Songhaï (4%) et les Djermas (14,7%)
à l’Ouest, les Haoussas (l’ethnie la plus nombreuse, 53,5%) au centre, et le groupe des Kanouri
(4,6%) à l’Est. Appartenant d’abord à l’ensemble saharien, les nomades subissent l’influence
croissante de leurs voisins du Nord, l’Algérie et la Libye. Les deux « grands frères » ne s’y sont
pas trompés, les sous-sols du désert nigérien sont aujourd’hui plus prometteurs que jamais, et
l’équilibre régional évolue au gré de ces spéculations. A l’opposé, les Haoussas, des régions de
Zinder et de Maradi essentiellement, ont toujours entretenu plus de liens avec des puissances
subsahariennes, notamment les populations du Nord Nigeria. Finalement, seuls les Songhaï et les

2
Par champ politique, nous entendons « le lieu où s’engendrent, dans la concurrence entre les agents qui s’y trouvent
engagés, des produits politiques », in BOURDIEU P., « La représentation politique. Eléments pour une théorie du
champ politique », Actes de la recherche en sciences sociales, n°36/37, février-mars 1981, pp. 3-4.
3
BIARNES P., L’Afrique aux Africains : 20 ans d’indépendance en Afrique noire francophone, Paris, Armand
Collin, 1980, p. 239.
5
²Djermas, minoritaires – mais qui « occupent » néanmoins Niamey, la capitale – semblent
véritablement intégrés dans l’Afrique de l’Ouest francophone.

Le Mali s’organise aussi sur le plan communautaire, « chaque [groupe] se distinguant par sa
4
langue, ses coutumes, sa religion, son lieu de vie… ». Si « l’absence de statistiques officielles sur les
5
appartenances ethniques » rend difficile l’information sur « l’importance de chaque groupe », nous
6pouvons néanmoins procéder à un rapide inventaire . Cinq groupes peuvent être identifiées : les
Mandingues, composés des Bambaras (80%), des Malinké et des Dioula (20%), qui représentent
40% de la population totale du Mali (11 millions d’habitants) ; les Soudaniens, comprennent les
Songhaï, les Dogons et les Soninké (environ 20% de la population) ; les Voltaïques, qui
englobent les Senoufo, les Bobo et les Mossi (12 % de la population) ; les Peuls (5,4%),
essentiellement nomades ; enfin, les vastes ensembles du Nord du pays sont occupés par les
7Touaregs (2,2%) et les Maures (0,6%) . Au plan spatial, on note une répartition très déséquilibrée
puisque le centre et le Nord du pays (60% de la superficie totale) ne regroupent que 11% de la
population, alors que 89% de celle-ci vit dans la région du Sud. Sur un territoire aussi vaste que le
Mali (1,2 millions de Km, soit le plus grand d’Afr ique de l’Ouest), cette répartition
démographique a pu engendrer quelques situations critiques (problèmes touareg), qui ont toutes
appelé la lancinante problématique d’unité politique. Enfin, Si chaque groupe a sa propre langue,
le Bambara fait néanmoins office, dans la majorité des régions, de langue véhiculaire ; le français
étant, pour sa part, la langue officielle.

Mali et Niger sont également marqués par une certaine unité religieuse, 90% environ de la
8population y étant musulmane, cette religion procédant par « branchements » à d’autres religions,
9
animistes notamment . Au plan démographique aussi, les deux pays ont une population jeune
(+50% a moins de 15 ans), ce qui, eu égard à la conjoncture économique actuelle (revenu
national par habitant inférieur à 700 USD), n’est pas sans poser un certain nombre de problèmes

4
Le Dourouni, Bamako, mai 2004, p. 5.
5
COULON C., « Mali », in Encyclopaedia Universalis, Corpus 14, Paris, 1989, p. 378.
6
Voir également MOESTRUP S., « The Role of Actors and Institutions: the Difficulties of Democratic Survival in
Mali and Niger », Democratization, Vol. 6, n°2, summer 1999, pp. 171-186.
7
Cette pluralité ethnique doit néanmoins être relativisée à la lumière de ce que les Maliens appellent le « cousinage
de plaisanterie » qui consiste, selon Kimba Idrissa, en des « mécanismes de pacification des
rapports intercommunautaires ». La parenté à plaisanterie relie deux groupes se rattachant à des ancêtres communs
(historiques ou mythiques) ou liés par des vicissitudes de l’histoire. Elle relie pratiquement tous les groupes ou sous-
groupes du Mali : dogon/bozo ; malinkés/peul, etc. Elle atteste de l’ancienneté d’une longue coexistence entre ces
populations. Voir IDRISSA K., Le Niger, Etat et démocratie, Paris, L’Harmattan, 2003, pp. 56-57.
8
Voir AMSELLE J.-L., Branchements : anthropologie de l’universalité des cultures, Paris, Flammarion, 2001.
9
Par exemples, les mythes de création du monde des dogons reprennent plusieurs éléments de la religion
musulmane ; la traduction d’ouvrages musulmans en peul a permis à cette communauté d’incorporer plusieurs
éléments de cette religion dans leurs rituels. Nous renvoyons le lecteur à la première partie de ce travail.
6
²(chômage des jeunes diplômés, incapacités des cadets à rembourser la dette contractée auprès de
leurs aînés, etc.). Dans les deux cas enfin, les taux d’alphabétisation ne dépassent pas 30%, cette
faible proportion ayant évidemment des incidences importantes aux plans économiques (secteurs
10à faible valeur ajoutée) et politiques (faible niveau d’institutional literacy) .

b) Les possibles comparatifs : Pluralité ou pluralisme sociétal ?

Très vastes au plan géographique, le Mali et le Niger regroupent aussi sur leurs territoires
des groupes humains d’histoire et de vie différentes. Par leur « pluralité », qui peut présenter des
risques de morcellement national plus élevé que la moyenne, ces pays ont du apprendre très tôt à
intégrer ces différentes variables dans leurs considérations souveraines, en associant par exemple
plus de « groupes » que nécessaires à la gestion de l’Etat (grandes coalitions et/ou leurs pendants
autoritaires, les partis uniques). Une question essentielle concerne alors les conséquences
éventuelles de l’« hétérogénéité » sociétale des champs maliens et nigériens sur les modèles de
régulation politique privilégiés, dans des conjonctures données, par les gouvernants de ces pays.

Par sociétés plurales, nous entendons « des sociétés divisées par (…) des clivages segmentaires
(…). Cela existe lorsque les divisions politiques suivent de très près, et concernent particulièrement des lignes de
différenciation sociale objective, particulièrement celles qui sont les plus saillantes dans une société; les clivages
segmentaires peuvent aussi bien être de natures religieuse, idéologique, linguistique, régionale, culturelle, raciale ou
11ethnique ». Pourtant, à la lumière de cette définition et des critères qui y sont présentés, il reste
extrêmement difficile de classer les pays suivant ces « caractéristiques », beaucoup de sociétés,
12au Nord comme au Sud, semblant remplir ces conditions . C’est pourtant bien cette propriété qui

10
Pour plus de données, voir par exemple les dossiers pays actualisés sur www.unicef.org.
11
“A society divided by (…) ‘segmental cleavages’ (…) ‘this exists where political divisions follow very closely, and especially
concern lines of objective social differenciation, especially those particularly salient in a society’. Segmental cleavages may be of
a religious, ideological, linguistic, regional, cultural, racial, or ethnic nature ». “Furnivall explicitly included cultural differences as
one of the characteristics of plural societies: ‘Each groups holds by its own religion, its own culture and language, its own ideas
and ways’” in LIJPHART A., Democracy in plural societies: a comparative exploration, Yale University Press, New
Haven and London, 1997, pp. 3-4 et p. 17; LIJPHART A., Democracies: patterns of majoritarian and consensus
government in twenty-one countries, New Haven and London, Yale University Press, p. 22, p. 27 et p. 66. J. Blondel
pour qui une société plurielle est caractérisée par “the existence of sharp conflicts (…), and in particular by ethnic, linguistic
or religious conflict (or by a combination of these)”, in BLONDEL J., Comparative government: an introduction,
nd
Cambridge, Cambridge University Press, 2 Ed., 1995, p. 85 sv. ; COULON C., « Système politique et société dans
les Etats d’Afrique Noire : à la recherche d’un cadre conceptuel nouveau », Revue Française de Science Politique,
Vol. XXII, n°5, octobre 1972, p. 1059.
12
« Lorsque nous disons « sociétés plurales » – ce qui est vraiment très narquois et dilué – dans notre esprit s’insinue
véritablement l’impression que la recette de Lijphart doit être vraiment bonne pour toutes les sociétés, car toutes les sociétés
sont, d’une certaine façon et dans une certaine mesure, plurales », Giovanni Sartori, Cité in THIRIOT C., MARTY M.,
NADAL E. (dirs.), Penser la politique comparée : un état des savoirs théoriques et méthodologiques, Paris,
Karthala, 2000, p. 147. Voir également René Otayek pour qui toutes les sociétés historiques africaines présentent
finalement « un caractère plural », in OTAYEK R., « Démocratie, culture politique, sociétés plurales : une approche
comparative à partir des situations africaines », Revue Française de Science Politique, Vol. 47, n°6, décembre 1997,
p. 819
7 est susceptible, selon Arendt Lijphart, d’expliquer les choix, au cours de temps historiques
13
distincts, de « formules politiques » privilégiant la consultation sur l’affrontement (cf. Mali après la
transition démocratique). Ces formes institutionnelles serviraient les gouvernants dans leur souci
de contrebalancer « les tendances centrifuges inhérentes aux sociétés plurales », en garantissant des
14
« comportements et des attitudes coopératives des responsables des différents segments de la population ».
Cette régulation du politique apparaîtrait indispensable car, dans ces sociétés, « la règle majoritaire
15n'y est pas seulement non-démocratique, elle y est dangereuse », elle contribue à marginaliser des
segments importants de la société du champ central et des circuits de redistribution. Force est
néanmoins de constater que la plupart des sociétés subsahariennes ne privilégient pas
« naturellement » des modalités ouvertes de régulation politique, le parti vainqueur cherchant
souvent à concentrer le pouvoir entre ses seules « mains ». L’imprécision fondamentale de cette
16
notion , et les critiques déjà soulignées, invitent par conséquent à s’attacher les apports d’autres
modèles explicatifs, la théorie des clivages et une approche en termes de pluralisme sociétal
permettant assurément de dépasser ici ces limites.
17Dans sa version classique , le modèle « pluraliste » postule que les clivages, normalement
appelés à s’exprimer sous une forme pacifique dans des Etats qui acceptent de reconnaître des
« classes d’identités sociales », peuvent au contraire recouvrir une dimension anxiogène dans des
contextes de pluralisme sociétaux entretenus, c’est-à-dire dans les champs où l’on retrouve :
(i) une forte concentration d’une « contre-culture » dans un espace circonscrit et
isolé du territoire national (contestations « identitaires » dans le Nord) ;
(ii) une absence, ou une faiblesse, des liens de
communication/négociation/marchandage entre le centre et des « contre-
centres » périphériques ou extérieurs ;

13
La notion de « formule » est empruntée ici à Gaëtano MOSCA ; Voir ALBERTONI E. A.(dir.), Etudes sur la
pensée politique de Gaetano Mosca : Classe politique et gouvernement, Archivio Internazionale Gaetano Mosca per
lo studio della classe politica, Serie Internazionale, Vol. II, Milan, Giuffrè editore, 1984, p.24.
14
“The centrifugal tendencies inherent in a plural societies”; “cooperative attitudes and behavior of the leaders of the different
segments of the population”, LIJPHART A., op. cit., 1977, p. 1.
15
ibidem, p. 22.
16
Pour Coulon par exemple, « les traits dominants de la société plurale sont, d’une part son hétérogénéité sociale et
culturelle, d’autre part l’inégalité politique, une minorité détenant pratiquement le monopole du pouvoir », in COULON C., art.
cit., octobre 1972, p. 1059.
17
Voir par exemple LIPSET S. M., ROKKAN S., Party Systems and Voter Alignments: Cross-National
Perspectives, New York, Free Press, 1967 (et, plus précisément, leur introduction « Cleavage Structures, Party
Systems and Voter Alignments: An Introduction », pp. 1-64). Les auteurs identifient quatre clivages principaux :
propriété/travail; Etat/église; rural/urbain; ethnique/linguistique. Voir également SEILER D.-L., « Les clivages
politiques en Europe centrale. Analyse comparative et dérive des concepts », in DEWAEL J. M., Les clivages
politiques en Europe centrale et orientale, Bruxelles, Ed. de l’Université de Bruxelles, 2004, pp. 31-55.
8 (iii) une émancipation économique et patrimoniale de la périphérie par rapport au
18centre du pouvoir .
Quelles « voies » peuvent alors être appelés à privilégier les gouvernants afin d’encadrer
cette pluralité sociétale et éviter qu’elle ne dégénère en instabilité politique et mette finalement en
péril l’équilibre global institué ?
La reconnaissance institutionnelle (i.e. par l’Etat central) de cette pluralité permet, d’une
19part, aux acteurs de revendiquer leur « inscription » dans le système politique global et, d’autre
part, de faciliter des rapprochements (politiques notamment) entre des systèmes normatifs
différents. Dans le cas contraire, c'est-à-dire dans l’hypothèse où une organisation collective (un
gouvernement par exemple) ne reconnaîtrait pas à ces groupes des « possibles institutionnels
20
légitimes » (grèves, réunions, etc.) , elle courrait le risque d’entretenir alors des « rituels de
conduite » marginaux et possiblement anxiogènes sur l’équilibre global de jeu. En
21institutionnalisant des « ponts » entre « l’externe et l’interne » , les regroupements plus larges que
nécessaires peuvent par conséquent constituer des formules « achevées » de gestion du
pluralisme. Elles permettent l’attachement de modèles normatifs différents au pouvoir central, les
22
postes et les ressources « liant » de leur côté la loyauté des coalisés à la stabilité du jeu .
Dans les cas où les partis politiques « significatifs » ne sont pas les médiateurs de ces
23
clivages (i.e. « partis attrape-tout », cf. Mali) , leur association au pouvoir peut également
traduire la dissociation instituée par l’exécutif entre les catégories « éduquées » et « marginales »

18
DELFOSSE P., « La théorie des clivages. Où placer le curseur ? Pour quels résultats », Revue internationale de
politique comparée, Vol. 15, n°3, 2008, p. 367.
19
« Le système politique peut être défini comme l'ensemble des actions (souvent compétitives) et des interactions (souvent
conflictuelles) qui sont menées pour effectuer, orienter et contrôler les activités suivantes accomplies pour la société : création,
maintien ou expansion de cette société comme société politique indépendante, protection de cette indépendance et de l'identité
de cette société envers l'extérieur ; garantie de l'ordre matériel et social de cette société conformément à un système de valeurs
qui est objet de lutte ; régulation de la dynamique des relations entre les groupes sociaux dans la mesure où celle-ci peut mettre
en péril la capacité productive, la résistance extérieure et la paix intérieure de la société : les activités du système politique
peuvent consister ici en processus correcteurs et protecteurs, elles peuvent aussi chercher à conférer une légitimité à un certain
équilibre de forces, à donner à celui-ci l'appui du droit ou/et de la contrainte ; définition (et redéfinition) des objets et des valeurs
de cette société, ainsi que des moyens pour les actualiser ; extraction et transformation de ressources à répartir entre les
membres de la communauté. Le système politique accomplit ces activités selon deux façons : 1/ le type de la gestion des affaires
courantes ; c'est la politique du court terme, du journalier, du détail, des décisions incrémentales (qui, on l'oublie trop, constitue
au moins quantitativement le gros des activités politiques) ; 2/ le type de la direction ; c'est la politique du long terme et des
grandes orientations qui affectent profondément les structures sociales et politiques, les principes de légitimité, les valeurs, les
rapports avec les amis et ennemis extérieurs », in LAVAU G., « Le système politique et son environnement », Revue
française de Sociologie, Vol. 12, Numéro Spécial: Analyse de systèmes en Sciences sociales, (2), 1971, pp. 171-172.
20
Voir notamment les travaux de Tilly sur les mouvements sociaux. TILLY C., « Stein Rokkan et les identités
politiques », Revue internationale de politique comparée, Vol. 2, n°1, 1995, pp. 27-45.
21
BARTOLINI S., « La formation des clivages », Revue internationale de politique comparée, Vol. 12, n°1, 2005.
22
« Par ses politiques de régulation, de protection, d’allocations, de juridiction, l’Etat (le centre politique) légitime les lignes de
démarcation sur le plan symbolique et rétributif, de même qu’il en réactive le potentiel conflictuel, celui-ci s’avérant toutefois
inégal suivant les intérêts menacés », in DELFOSSE P., « La théorie des clivages. Où placer le curseur ? Pour quels
résultats », Revue internationale de politique comparée, Vol. 15, n°3, 2008, p. 368.
23
Contrairement aux analyses de Rokkan, in ROKKAN S., « Nation Building, Cleavage Formation and the
Structuring of Mass Politics », in ROKKAN S. (ed.), Citizens, Elections, Parties. Approaches to Comparative Study
in the Processes of Development, Oslo, Universitetforlaget, 1970. Le cas du Niger est plus spécifique dans la mesure
où l’identité communautaire recouvre une prégnance politique certaine.
9 ou « dominees » du champ, c'est-à-dire entre celles qui maîtrisent les normes établies du système
24
politique et la somme de leurs dépendants/clients . Le cas nigérien est différent. Les solidarités
25clientélistes semblent en effet supplantées par des liens de « primordialité » qui orientent l’acte
électoral et clivent les relations, notamment parmi les « marginaux ». Dans ce cadre, les
26
coalitions traduisent alors l’institutionnalisation d’un « gel » des clivages et la nécessité de
stabiliser, dans un ensemble étatique donné, des communautés aux aspirations disparates et
centrifuges.

c) La possibilité d’une comparaison socio-historique

Déjà très proches au plan géographique, le Mali et le Niger ont aussi en commun un
certain nombre de variables lourdes, telles l’histoire (quelquefois mêlée) ou la « culture » (dont la
religion musulmane). Leur comparaison ne souffre-t-elle ainsi d’aucune difficulté majeure a
priori. En nous appuyant sur l’histoire de ces Etats, nous proposons de mener une analyse
sélective des sources sur ces deux pays, et décidons de ne retenir, parmi la somme d’événements
disponibles, uniquement ceux qui nous paraissent semblables – ou alors trop dissemblables –
pour expliquer les choix institutionnels contemporains de ces deux champs.

La méthode comparative en science politique remplit plusieurs fonctions essentielles ; elle
permet d’abord de relever dans le passé certaines récurrences qui donnent « à penser qu’on touche ici
à quelque chose de fondamental dans le comportement social, quelque chose qu’on ne peut se contenter de classer
27
avec dédain sous l’étiquette de « rhétorique » ou de « propagande » sans y regarder de plus près ». C’est une
méthode similaire retenue par Bendix qui recommande « de prendre un seul « point » que l’on retrouve
dans toutes les sociétés, et de chercher à comprendre comment les hommes issus de sociétés différentes ont eu à
28traiter du même problème ». La comparaison historique oublie ici ses prétentions généralisantes,
pour servir seulement l’éclairage diversifié des expériences historiques concrètes eu égard à des
problèmes similaires.

24
Dans ce cas, le « cœur du système de partis est constitué par la structure compétitive pour le contrôle de l’Exécutif » et de
ses ressources, in MAIR P., « Le changement des systèmes de partis », Revue internationale de politique comparée,
Vol. 14, n°2, 2007, p. 249.
25
BARTOLINI S., art. cit., 2005.
26
SEILER D.-L., « Les clivages politiques en Europe centrale… », in DEWAEL J. M., op. cit., 2004, p. 43.
27
FINLEY M. I., Mythe, mémoire, histoire : Les usages du passé, Paris, Flammarion, 1981, p. 224.
28
“To take a single issue which is found in many (conceivably in all) societies and seek to analyze how men in different societies
have dealt with the same issue”, BENDIX R., Nation-Building and Citizenship: Studies of our Changing Social Order,
New York, Wiley, 1964, p. 17.
10

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi